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"Théorie du genre": la belle aubaine

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Un nouvel ennemi est apparu dans les radars de la droite. Cela a commencé avec des manuels de SVT, s’est renforcé avec les manifs de la honte et les mouvements anti-« mariage pour tous ». Personne ne savait très bien de quoi il s’agissait, mais on savait que c’était mal. Le mot d’ordre s’est répandu : le lobby gayo-franco-maçonno-gauchiste a trouvé un nouveau truc, ça s’appelle la théorie du genre et c’est mal. Il paraît qu’ils veulent l’enseigner à l’école. Il paraît qu’ils disent que le sexe ça n’existe pas, ou alors qu’on peut choisir son sexe (on ne sait pas trop), qu’ils renient la nature et qu’ils veulent qu’on devienne tous homos. Le Mal, on vous dit.

Le mot d’ordre s’est répandu comme une traînée de poudre. Sur les listes de diffusion paroissiales d’abord, puis grâce aux blogs, aux sites dédiés, aux réseaux sociaux. La « théorie du genre » est une idéologie, un nouveau totalitarisme. Elle n’a aucun fondement scientifique, évidemment, puisqu’elle est issue des sciences humaines. On lui prête vie: elle menace nos enfants, elle s’introduit insidieusement dans les lois, les programmes scolaires. Les gauchos veulent qu’elle soit enseignée dès l’école maternelle (pensez à ces pauvres enfants obligés de lire Butler et Foucault dans le texte).

Alors il faut résister : mieux, il faut combattre.

On avait vu le débat prendre de l’ampleur avec la question du « mariage pour tous » ; depuis quelques semaines, les choses semblent s’emballer. Un indicateur: le mot-clé "théorie du genre" sur Twitter, fournisseur d’éclats de rire et de larmes de rage depuis plusieurs mois. Le combat contre l’égalité des droits a été perdu, mais les homophobes se sont trouvé un nouveau cheval de bataille – ah, pardon, on me signale que c’est dit sans homophobie aucune.

Interrogée sur cette fameuse « théorie du genre » dont tout le monde parle, la ministre des droits des femmes a répondu qu’elle n’existait pas (allélulia). Qu’elle ne savait pas ce que c’était. Que ce qu’elle connaissait, ce sont les études de genre. Elle a bien fait. Seulement, ce n’est pas suffisant : les adversaires des études de genre la traitent maintenant de « menteuse ». Pourquoi ? Parce qu’ils et elles croient dur comme fer qu’une telle « théorie » existe. La formule est devenue mot d’ordre. Elle est impropre, polémique, contestée par les chercheuses et chercheurs en études de genre, mais elle a désormais acquis une réalité, une consistance propre. Nous voilà forcé·e·s de nous situer par rapport à elle – même si ce n’est que pour rappeler qu’elle n’existe pas.

Pourquoi un tel emballement ? Comment cet objet vide, issu du discours du Vatican sur le concept de genre, est-il devenu un enjeu de société ? La réponse est très complexe et il faudra sans doute plus de recul pour en percevoir tous les enjeux. On peut cependant d’ores et déjà constater que cette « théorie du genre » est une belle aubaine pour les conservatismes de tous poils. On connaissait déjà le discours homophobe sur l’homosexualité « contre-nature », qui avait déjà été mobilisé lors du débat sur le PaCS et est réapparu à l’occasion de celui sur le « mariage pour tous » – avec une variante cependant : les conservateurs se sont trouvé un ennemi. Un ennemi avouable, car il ne s’agit pas des homosexuel·le·s, mais de la « théorie du genre ».

Certes, on la présente comme une invention du « lobby gay » destinée à justifier l’homosexualité ; mais tout cela est dit sous couvert de débat d’idées [rires enregistrés], de contestation de ce qui n’est qu’une simple théorie (ou bien est-ce un dogme ? ou une idéologie ? ou tout cela en même temps ?). On n’attaque pas les homosexuel·le·s, non : on attaque le « lobby gay », l’idéologie gay. On est gayphobe, pas homophobe. Dernière offensive en date, on prétend faire la lumière sur les sombres origines de la « théorie du genre » : elle aurait été inventée par le docteur John Money, un psychiatre soupçonné de pédophilie(1). Tiens, tiens : pédophilie, genre… La « théorie du genre » ne serait-elle pas un moyen de justifier la bien-connue pédophilie des homos ? – Mais sans homophobie, sans rancune, donc.

Money

AC Husson

Notes
(1) Où l’on réalise que le combat contre la "théorie du genre" doit beaucoup à… la théorie du complot. Le psychologue John Money a en effet utilisé le concept de "genre" (gender) pour désigner ce qui, dans l’identité "féminine" et "masculine", ne relève pas du biologique. Ce n’est cependant pas l’inventeur du concept, qu’on doit à une conjonction de travaux, et en particulier à ceux menés dans les années 60 par le psychiatre Robert Stoller sur l’identité sexuelle. On peut aussi remonter aux travaux de l’anthropologue Margaret Mead, mettant en évidence le caractère social de ce qu’on désignait jusqu’alors comme des caractéristiques naturelles sexuées. Il est bien plus utile cependant pour les adversaires des études de genre de se concentrer sur la figure de John Money, qui prônait effectivement la tolérance envers la pédophilie et pensait que les personnes intersexuées devaient être réassignées vers un sexe ou l’autre; son traitement du cas de David Reimer est devenu célèbre. De plus, ce que l’on appelle gender studies (études de genre, études sur le genre) n’a pas été créé par Money ou Stoller mais est issu de la réappropriation par les féministes de la "2ème vague" du concept de genre. Cette réappropriation conduit rapidement à s’éloigner de l’usage original du concept.
Cf. Eric Fassin, "Le genre aux Etats-Unis et en France", dans Agora débats/jeunesses, 41, 2006. pp. 12-21.

Dans ma bibliothèque – Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe

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Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tomes 1 et 2, Gallimard, [1949] 1964.

Le_deuxième_sexeIl serait difficile d’exagérer l’importance de cet ouvrage paru en 1949 et son influence sur la pensée féministe ainsi que dans l’élaboration du concept de genre. Il s’agit d’un classique parmi les classiques, et pourtant, il a été abondamment, parfois violemment critiqué par certaines féministes de la « deuxième vague » ; j’évoquerai quelques-unes de ces critiques. L’intérêt pour son œuvre ne s’est cependant pas démenti et une phrase, sur laquelle j’aurai également l’occasion de revenir, est restée particulièrement célèbre : « On ne naît pas femme, on le devient ».

Je serai honnête : ne vous sentez pas obligé·e·s de lire l’intégralité du Deuxième sexe. Certains passages sont franchement datés et, disons-le, carrément ennuyeux. Je vais cependant essayer de montrer ce que, selon moi, on peut retenir de l’ouvrage, et les raisons pour lesquelles il faut continuer à le lire… par morceaux.

Le projet féministe de Simone de Beauvoir

Pour comprendre le projet du Deuxième sexe, il est utile de citer un passage de l’introduction, frappant par son actualité. Les numéros de pages que j’indique correspondent à l’édition Gallimard de 1964.

    Pour prouver l’infériorité de la femme, les antiféministes ont alors mis à contribution non seulement comme naguère la religion, la philosophie, la théologie mais aussi la science : biologie, psychologie expérimentale, etc. Tout au plus consentait-on à accorder à l’autre sexe « l’égalité dans la différence ». Cette formule qui a fait fortune est très significative : c’est exactement celle qu’utilisent à propos des Noirs d’Amérique les lois Jim Crow [arrêtés et règlements établissant la ségrégation raciale aux USA, 1876-1964] ; or, cette ségrégation soi-disant égalitaire n’a servi qu’à introduire les plus extrêmes discriminations. Cette rencontre n’a rien d’un hasard : qu’il s’agisse d’une race, d’une caste, d’une classe, d’un sexe réduits à une condition inférieure, les processus de justification sont les mêmes. « L’éternel féminin » c’est l’homologue de « l’âme noire » et du « caractère juif ». […] Il y a de profondes analogies entre la situation des femmes et celle des Noirs [aux USA] : les unes et les autres s’émancipent aujourd’hui d’un même paternalisme et la caste naguère maîtresse veut les maintenir à « leur place », c’est-à-dire à la place qu’elle a choisie pour eux ; dans les deux cas elle se répand en éloges plus ou moins sincères sur les vertus du « bon Noir » […] et de la femme « vraiment femme », c’est-à-dire frivole, puérile, irresponsable, la femme soumise à l’homme. […] On retrouve ce cercle vicieux en toutes circonstances analogues : quand un individu ou un groupe d’individus est maintenu en situation d’infériorité, le fait est qu’il est inférieur ; mais c’est sur la portée du mot être qu’il faudrait s’entendre ; […] être c’est être devenu, c’est avoir été fait tel qu’on se manifeste ; oui, les femmes dans l’ensemble sont aujourd’hui inférieures aux hommes, c’est-à-dire que leur situation leur ouvre de moindres possibilités : le problème c’est de savoir si cet état de choses doit se perpétuer. (I, Introduction, 24-25)

La réponse, évidemment, est non. Beauvoir envisage non pas la « nature » des femmes mais leur « situation » contingente. Elle ne se réfère pas à un mythique « éternel féminin », ni à une essence immuable : au contraire, elle montre que les « mythes » associés à la féminité ne sont qu’une conséquence de la situation de domination des femmes. Ils sont inventés par les hommes pour maintenir cette situation. En effet, leur situation (elle aussi, bien sûr, contingente) donne aux hommes le privilège d’élaborer de tels mythes et de définir ce que « femme », « féminin » ou encore « féminité » veulent dire.

Résumé

Beauvoir l’affirme avec force : aucun « destin » ne justifie la situation de domination dans laquelle se trouvent les femmes (elle écrit presque systématiquement « la femme »). C’est l’objet du premier tome, Les faits et les mythes. Elle montre que les tentatives d’expliquer cette situation, quand elles sont le fait d’hommes (proclamant adopter le point de vue de l’universel), sont orientées à leur avantage et discute en longueur, avant de les rejeter, celles de la biologie, de la psychanalyse et du matérialisme historique (je vous conseille de passer rapidement ces sections…). Elle propose un autre récit rendant compte de la constitution de la catégorie « femme » en Autre absolu afin de justifier et perpétuer la domination d’une caste sur l’autre.

Le début du deuxième tome, L’expérience vécue, est extrêmement célèbre et mérite de ne pas être limité à sa première phrase :

    On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin. […] Jusqu’à douze ans la fillette est aussi robuste que ses frères, elle manifeste les mêmes capacités intellectuelles ; il n’y a aucun domaine où il lui soit interdit de rivaliser avec eux. Si, bien avant la puberté, et parfois même dès sa toute petite enfance, elle nous apparaît déjà comme sexuellement spécifiée, ce n’est pas que de mystérieux instincts immédiatement la vouent à la passivité, à la coquetterie, à la maternité : c’est que l’intervention d’autrui dans la vie de l’enfant est presque originelle et que dès ses premières années sa vocation lui est impérieusement insufflée. (II, « Formation », 13-14)

Dans ce deuxième tome, Beauvoir se tourne vers la situation concrète des femmes, qu’elle a dorénavant dégagée des récits visant à naturaliser et donc justifier leur oppression. Elle évoque donc le « destin traditionnel de la femme », un destin imposé par sa situation de dominée, à travers sa « formation » (enfance, adolescence, sexualité) et sa « situation » (mariage, maternité, vie en société, prostitution…). Elle s’intéresse en particulier aux mécanismes par lesquels les femmes s’accommodent de leur situation, à leurs vains efforts pour « convertir [leur] prison en un ciel de gloire, [leur] servitude en souveraine liberté » (II, « Situation », 455).

Il faut en effet mentionner un concept clé dans la pensée de Simone de Beauvoir, celui d’ambiguïté. Dans le cas des rapports entre les sexes, l’ambiguïté se manifeste par le fait que les femmes ne sont pas simplement opprimées : elles sont complices, dans une certaine mesure, dans leur oppression, mais dans la mesure seulement où elles n’ont pas d’autre possibilité. Quitte à être vouées à une situation de domination, autant trouver des moyens de s’en accommoder au mieux.

La 4ème et dernière partie, « Vers la libération », s’interroge sur la figure de « la femme indépendante » qui, selon Beauvoir, commence à apparaître. Au moment de l’écriture du Deuxième sexe, Beauvoir pense encore que l’indépendance pour les femmes et une véritable égalité ne peuvent exister que dans un monde socialiste (elle abandonne par la suite cette idée).

Le concept de privilège

Il existe de multiples manières d’aborder la pensée de Simone de Beauvoir et le but de cet article n’est pas de les présenter toutes. J’aimerais seulement évoquer la réflexion qu’elle élabore à propos du concept de privilège. Il s’agit en effet d’un concept important pour comprendre sa pensée.

Elle s’interroge en effet sur le privilège masculin. Il faut à mon avis comprendre ce concept dans deux sens : il s’agit à la fois du prestige, des valeurs attachées au masculin et assurant sa position de dominant, et de l’ensemble des privilèges que cette position confère aux hommes. Le fait d’être un homme est, et a historiquement toujours été, un privilège ; il faut donc le comprendre comme une caractéristique de l’individu, mais une caractéristique qui lui donne accès à des avantages concrets. Dans leur tentative de rationaliser et de justifier la subordination des femmes, les hommes ont cherché à faire de ce privilège un donné naturel, absolu, inébranlable : en effet, « les mâles n’auraient pas pu jouir pleinement [du privilège d'être mâles] s’ils ne l’avaient considéré comme fondé dans l’absolu et dans l’éternité : du fait de leur suprématie ils ont cherché à faire un droit » (I, 22, c’est moi qui souligne). Elle cite alors Poulain de la Barre, qu’elle présente comme un précurseur du féminisme : « Ceux qui ont fait et compilé les lois ont favorisé leur sexe, et les jurisconsultes ont tourné les lois en principes ». Beauvoir écrit plus loin : « la situation privilégiée de l’homme vient de l’intégration de son rôle biologiquement agressif à sa fonction sociale de chef, de maître ; c’est à travers celle-ci que les différences biologiques prennent tout leur sens » (II, « Formation », 135). Les différences biologiques n’ont pas de sens en soi, elles n’ont que le sens que leur confère la société ; dans une société qui valorise la force physique, la force masculine est interprétée comme un atout, mieux encore, comme une valeur liée au pouvoir et justifiant la domination.

Beauvoir résume très bien ce qu’est le privilège masculin dans la phrase suivante : « Le privilège que l’homme détient et qui se fait sentir dès son enfance, c’est que sa vocation d’être humain ne contrarie pas sa destinée de mâle » (II, « Vers la libération », 524). Sa masculinité n’est jamais un obstacle pour sa réussite, au contraire ; tandis que les femmes se retrouvent (c’est là un aspect très polémique de la pensée de Beauvoir) dans la situation de choisir entre la féminité (définie culturellement comme passivité) et le succès, qui suppose d’adopter des caractéristiques masculines masculines, c’est-à-dire de « répudier son sexe, » « renoncer à sa féminité », à « une part de son humanité ». Mais par ce renoncement, « on n’acquiert pas des attributs virils » : il est impossible pour les femmes, en tout cas à l’époque de Beauvoir, de ne plus être des femmes – mais cela est-il même désirable ?

Il existe donc un privilège de naissance, qui mêle différences biologiques et interprétation culturelle, qui est exacerbé, figé et légitimé par la culture. Le privilège masculin n’est pas naturel, la nature ne servant qu’à justifier a posteriori une situation. Il est social, économique. Mais la situation est beaucoup plus compliquée que cela : elle ne peut pas se résumer par une opposition entre possession et absence de privilège, qui recouperait l’opposition dominants / dominées. Les femmes bénéficient elles aussi de certains privilèges du fait de leur identité féminine. Pour Beauvoir, qui s’inscrit dans le cadre de la psychanalyse, les petites filles sont par exemple privilégiées jusqu’à un certain âge car, contrairement aux petits garçons, elles ne sont pas brutalement sevrées et continuent de bénéficier de la proximité de leur mère et de cajoleries (II, « Formation », 16).

Elle explique également que la maternité est entourée d’un prestige d’ordre quasi-magique destiné à confiner les femmes dans un rôle précis sans qu’elles n’apparaissent pour autant comme perdantes : la mère est idolâtrée et la maternité est présentée comme le destin non seulement désirable mais indépassable pour les femmes. La maternité apparaît alors comme un privilège, et Beauvoir écrit que « la mère apparaît douée de la puissance mirifique des fées » et que « beaucoup de garçons se désolent qu’un tel privilège leur soit refusé », alors qu’on fait miroiter aux petites filles ce pouvoir en germe dans leurs corps. Reconnaître la maternité comme un privilège a des avantages concrets… pour les hommes :

    On répète à la femme depuis son enfance qu’elle est faite pour engendrer et on lui chante la splendeur de la maternité ; les inconvénients de sa condition – règles, maladies, etc. – l’ennui des tâches ménagères, tout est justifié par ce merveilleux privilège qu’elle détient de mettre des enfants au monde. (II, « Situation », 299-300)

Il existe donc des privilèges féminins, non pas naturels mais décrétés par la société ; or l’existence de ces privilèges rend leur domination éminemment ambiguë. En effet, ce qui différencie selon Beauvoir la domination des Noirs aux USA et celle des femmes (elle ne parle jamais de la situation spécifique des femmes noires), c’est que les premiers ne jouissent d’aucun privilège et, par conséquent, « subissent leur sort dans la révolte […] tandis que la femme est invitée à la complicité » (II, « Formation », 47). La petite fille voit son univers et ses capacités d’action limités ? On lui fait miroiter « les délices de la passivité » ; mais « en acceptant sa passivité, elle accepte aussi de subir sans résistance un destin qui va lui être imposé du dehors, et cette fatalité l’effraie ». Sa soumission n’est pas un aveuglement, elle est acceptation et complicité, elle est une manière de s’accommoder, en quelque sorte, de sa situation.

Quelques problèmes posés par Le Deuxième sexe

L’ouvrage a été abondamment critiqué, y compris parmi les féministes. On lui a reproché tout et son contraire ; en particulier, certain·e·s considèrent que sa vision de la biologie est essentialiste, d’autres au contraire qu’elle est excessivement constructionniste. La vérité se situe certainement quelque part entre les deux mais ce n’est pas le lieu d’en décider. J’aimerais seulement signaler deux points qui m’ont particulièrement dérangée à la lecture de l’ouvrage.

D’abord, l’hétérosexualité est implicitement posée comme horizon indépassable de l’humanité. Elle discute en longueur la sexualité, très souvent sous l’angle psychanalytique, et n’évoque l’homosexualité que comme exception à l’égard de la norme, alors que l’on sait qu’elle a eu elle même plusieurs expériences homosexuelles. Elle fait quelques allusions à l’homosexualité masculine mais la sexualité lesbienne n’apparaît qu’au 2ème tome, dans un chapitre consacré à « la lesbienne ». Ce chapitre a été critiqué par exemple par Marie-Hélène Bourcier dans Queer Zones ; Maxime Foerster écrit qu’elle ramène le lesbianisme « à une stratégie de défense contre la domination masculine » : « la lesbienne intéresse Beauvoir non pas en tant que femme qui aime les femmes mais en tant que femme hétérosexuelle ayant recours à l’homosexualité comme mise à distance de l’homme, comme rapport de force avec l’homme par femme interposée » (La différence des sexes à l’épreuve de la République, p. 73).

De plus, Beauvoir fait preuve dans Le Deuxième sexe d’un ethnocentrisme extrêmement dérangeant aujourd’hui, voire de racisme. Elle oppose ainsi « l’Occidental » et l’ « Oriental » et décrète que la situation des femmes orientales confine au pur asservissement. Un exemple parmi beaucoup d’autres : « Chez les Arabes, les Indiens, dans beaucoup de populations rurales, la femme n’est qu’une femelle domestique qu’on apprécie selon le travail qu’elle fournit et qu’on remplace sans regret si elle disparaît. Dans la civilisation moderne, elle est aux yeux de son mari plus ou moins individualisée […]. » (II, « Situation », 342). Par « civilisation moderne », il faut comprendre « sociétés occidentales modernes et contemporaines ».

Une dernière chose, qui a plutôt à voir avec la méthode qu’elle adopte. Le Deuxième sexe s’inscrit dans le cadre des théories psychanalytiques du temps, que Beauvoir utilise et commente longuement. Outre que la plupart de ces théories paraissent aujourd’hui pour le moins datées, elle a recours, pour illustrer la « situation » des femmes, à de nombreux témoignages de première main, issus d’autobiographies ou de journaux intimes, qu’elle analyse souvent sous l’angle de la psychanalyse. Elle utilise également des témoignages de seconde main, ceux des patientes de psychanalystes. Elle donne par conséquent une vision non seulement négative mais anxiogène de la « condition féminine », décrite à travers les témoignages de femmes malheureuses ou sous un angle pathologique, ce qui, à la longue, est extrêmement lassant.

Conclusion

En conclusion, j’aimerais simplement citer un passage de « Vers la libération », où elle envisage l’accession par les femmes à « la parfaite égalité économique et sociale ». Son propos, comme celui que je citais en introduction, est toujours d’actualité en 2013.

    En tout cas, objecteront certains, si un tel monde est possible, il n’est pas désirable. Quand la femme sera « la même » que son mâle, la vie perdra « son sel poignant ». Cet argument non plus n’est pas nouveau : ceux qui ont intérêt à perpétuer le présent versent toujours des larmes sur le mirifique passé qui va disparaître sans accorder un sourire au jeune avenir. Il est vrai qu’en supprimant les marchés d’esclaves, on a assassiné les grandes plantations si magnifiquement parées d’azalées et de camélias, on a ruiné toute la délicate civilisation susdite ; les vieilles dentelles ont rejoint dans les greniers du temps les timbres si purs des castrats de la Sixtine et il y a un certain « charme féminin » qui menace de tomber lui aussi en poussière. […] On peut apprécier la beauté des fleurs, le charme des femmes et les apprécier à leur prix; si ces trésors se paient avec du sang ou avec du malheur, il faut savoir les sacrifier.
    Le fait est que ce sacrifice paraît aux hommes singulièrement lourd; il en est peu pour souhaiter du fond du cœur que la femme achève de s’accomplir; ceux qui la méprisent ne voient pas ce qu’ils auraient à y gagner, ceux qui la chérissent voient trop ce qu’ils ont à y perdre; et il est vrai que l’évolution actuelle ne menace pas seulement le charme féminin : […] assurément l’autonomie de la femme, si elle épargne aux mâles bien des ennuis, leur déniera aussi maintes facilités; assurément il est certaines manières de vivre l’aventure sexuelle qui seront perdues dans le monde de demain : mais cela ne signifie pas que l’amour, le bonheur, la poésie, le rêve en seront bannis. […] rien ne me paraît plus contestable que le slogan qui voue le monde nouveau à l’uniformité, donc à l’ennui. Je ne vois pas que de ce monde-ci l’ennui soit absent ni que jamais la liberté crée l’uniformité. D’abord, […] ceux qui parlent tant d’« égalité dans la différence » auraient mauvaise grâce à ne pas m’accorder qu’il puisse exister des différences dans l’égalité.
    (574-575)

AC Husson

Pour aller plus loin
de Beauvoir, Simone, Privilèges, Gallimard, 1955; réédité sous le titre Faut-il brûler Sade ?, Gallimard, 2011.
Bourcier, Marie-Hélène, Queer Zones. Politiques des identités sexuelles, des représentations et des savoirs, Balland, 2001.
Butler, Judith, "Gendering the Body: Beauvoir’s Philosophical Contribution", dans Women, Knowledge and Reality, A. Garry et P. Pearsall (éds), Unwin et Hyman, 1989, pp. 253-262.
Kruks, Sonia, "Simone de Beauvoir and the Politics of Privilege", Hypatia, vol. 20, n°1, 2005, pp. 178-205.
Wittig, Monique, "On ne naît pas femme", dans La Pensée straight, Amsterdam, 2001.

"Sexes et races, deux réalités": une réponse à Nancy Huston et Michel Raymond

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La romancière Nancy Huston et Michel Raymond, "spécialiste de biologie évolutionniste", ont publié le 17 mai dans Le Monde une tribune intitulée "Sexes et races, deux réalités".

La première a publié récemment un ouvrage qui se veut une charge contre la fameuse "théorie du genre": Reflets dans un oeil d’homme (Actes Sud, 2012). Son cheval de bataille: la reconnaissance du déterminisme biologique façonnant notamment les comportements sexuels des hommes et des femmes, qui serait nié par le genre, présenté comme une idéologie. Il faut, écrit-elle, replacer l’humain dans une continuité biologique avec le règne animal, continuité qui se manifesterait par exemple ainsi:

    Grossièrement exprimé, les jeunes femelles humaines tout comme les guenons tiennent à séduire les mâles, car elles veulent devenir mères. Pour atteindre cet objectif, elles se font belles. Aveuglés par nos idées modernes sur l’égalité entre les sexes, que nous refusons de concevoir autrement que comme l’identité entre les sexes, nous pouvons faire abstraction un temps de cette réalité énorme, mais, si l’on n’est pas totalement barricadé derrière nos certitudes théoriques, il y aura toujours un électrochoc pour nous le rappeler.

Elle s’appuie notamment sur les thèses de la psychologie évolutionniste, dont Michel Raymond (co-auteur de la tribune) est un représentant. Ses travaux portent sur le déterminisme génétique de l’homosexualité chez l’homme. Sur le blog Allodoxia (Observatoire de la vulgarisation scientifique), Odile Fillod en parle dans un article intitulé "Les tours de passe-passe de la psychologie évolutionniste du genre". Elle écrit aussi, dans "Psychologie évolutionniste et biologie":

    fonder en nature certaines différences entre les sexes dans les comportements sexuels conforte le sens commun, est conforme aux mythes savants (dont ceux produits par la psychanalyse), rassure quant à la certitude d’un fondement biologique solide des identités sexuées, et est susceptible d’attirer l’attention d’un public peu curieux de sciences mais toujours intéressé par la sexualité, celle-ci constituant justement l’un des derniers refuges des identifications de sexe mises à mal par les évolutions sociales.

Il est important de commencer par cette mise au point pour situer la tribune publiée par Le Monde. Sous couvert d’énoncer des vérités dérangeantes (des "réalités") détachées de toute idéologie, Nancy Huston et Michel Raymond ne font en fait qu’énoncer des thèses éculées et rétrogrades faisant appel au sens commun pour disqualifier les sciences humaines et sociales.

L’opposition entre faits naturels et idéologie

Leur texte repose sur la construction d’un antagonisme entre "nature" et sciences naturelles d’un côté et idéologie et sciences humaines et sociales de l’autre. Leur incompatibilité est posée d’emblée: "sciences humaines et sciences naturelles ne font pas bon ménage." D’un côté, on a les "réalités" du sexe et du genre, c’est à dire des "faits physiques et biologiques", déterminés par des "lois biologiques". C’est le côté de la "nature" et du "monde vivant", où règnent les "différences". De l’autre, les sciences humaines et sociales se caractériseraient par opposition aux sciences naturelles, mieux encore: par leur "dénégation des faits physiques et biologiques", du "déterminisme biologique", leur "cécité volontaire, obstinée, parfois loufoque" aux sciences naturelles et aux différences (de sexe et de race) constituées en nature. De ce côté on soutient des "thèses", on utilise des "concepts philosophiques" au lieu de parler de faits biologiques, on est partisan de théories comme "la théorie du genre", qui appartient à un ensemble de "mythes modernes". On promeut des idées "généreuses" (entendre: l’égalité) mais "farfelues", en somme: des "inanités".

Étrangement, les auteurs ajoutent in extremis que les sciences naturelles peuvent être, elles aussi, aveugles aux SHS et que "nous avons tout intérêt à partager nos différents savoirs". Une négation de l’affirmation initiale de leur incompatibilité, donc?

Cet antagonisme repose non seulement sur l’idée de "nature", qui n’est bien sûr jamais définie ni interrogée, mais aussi sur l’idée que puisque les "sciences naturelles" (en fait la biologie) étudient la nature, elles énoncent des "faits", des "réalités" coupés de toute idéologie et de toute vision humaine. Étudiant la "nature", elles seraient par essence objectives. "La génétique moderne" (pourtant contredite dans cette tribune, j’y reviendrai), nous dit-on, "se contente de décrire" – nous voilà donc rassuré·e·s: les sciences naturelles ont changé. On n’en est plus à l’époque où la phrénologie, par exemple, servait à repérer des criminels nés ou à justifier l’esclavage par la soumission "naturelle" des Noir·e·s. Des énoncés se donnant comme scientifiques, comme "Homo sapiens, à partir d’une même souche africaine voici soixante-dix mille à cent mille années, a évolué de façon relativement autonome dans différentes parties du globe et s’est peu à peu diversifié en sous-espèces, ou variétés, ou – pardon ! – races différentes" [sic], n’impliqueraient donc "aucun jugement de valeur": il s’agirait d’un énoncé purement descriptif, et, donc, objectif.

L’idée de nature et la force de l’évidence

L’idée qu’à partir du moment où l’on parle de "nature", on serait dans le domaine des "faits" et par conséquent de l’objectivité, trouve un écho puissant dans le sens commun. Pourtant, l’objectivité prétendue des sciences non-humaines, en particulier des sciences naturelles, a depuis longtemps été dénoncée comme un mythe. De plus, l’idée de nature sert ici à présenter les "faits" avancés comme "irréfutables": "Ces mythes modernes ont en commun avec les religions de reposer sur la dénégation tranquille de faits physiques et biologiques avérés et irréfutables" – à savoir la différence des races et des sexes. Les auteurs ne parlent pas de "théories", bien sûr: les théories sont réservées aux sciences humaines et sociales. Il n’est question que de "faits avérés et irréfutables". Tant pis s’ils ont, justement, été réfutés: cela est forcément le fait d’idéologues.

L’utilisation de l’idée de "nature" permet de présenter la race et le sexe comme des réalités matérielles. L’existence de différences de sexe et de race est présentée comme "un fait avéré et irréfutable"; cela voudrait donc dire que les catégories de sexe et de race constituent, elles-mêmes, des faits avérés et irréfutables. Le sexe et la race ne sont plus des catégories: ce sont des faits, des "réalités". L’idée de nature est donc indissociable de ces notions; elle permet de faire passer le sexe et la race pour des réalités préalables à tout discours, à toute analyse, existant indépendamment du regard porté sur elles – indépendamment, donc, de toute idéologie. L’idée de nature permet par conséquent de masquer la dimension sociale des catégories mêmes de sexe et de race: il ne s’agirait pas de catégories imposées sur la nature, mais de faits naturels qu’on se contenterait de décrire.

Le texte repose paradoxalement à la fois sur un discours scientifisant (le parti-pris des faits, de la nature, de la science) et sur l’évidence du sens commun. En effet, l’expérience ne peut pas infirmer l’existence de différences sexuelles et de différences entre les groupes humains ("races", "sous-espèces", "variétés": les termes sont employés de manière interchangeable…). Qui nierait que l’espèce humaine est sexuée? Qu’on observe des caractères sexuels différents selon les hommes et les femmes? Qu’il existe des caractéristiques différentes selon les groupes humains, comme la couleur de la peau?

Il n’y a bien que les idéologues des SHS pour nier cela – mais le nient-ils/elles? On nous parle en effet de "l’idée selon laquelle toutes les différences non physiologiques entre hommes et femmes seraient construites (‘la théorie du genre’, introduite depuis peu dans les manuels scolaires français)". La grande, méchante "théorie du genre" nierait donc les "différences non-physiologiques" – quel rapport alors avec la "nature"? Pourtant, les phrases suivantes contredisent ce constat:

    Dans le monde vivant, mâles et femelles diffèrent toujours biologiquement, y compris pour une partie de leurs comportements, car chaque sexe a une façon spécifique de se reproduire, ainsi chez les gorilles, chimpanzés et bonobos, dont nous sommes les plus proches cousins. Quelle force mystérieuse aurait effacé ces différences dans notre espèce à nous ?

Il est donc finalement bien question des différences physiologiques? Il faudrait savoir.

Pour accéder à la vérité des faits il suffit de "chercher à les connaître", ce que ne feraient pas les SHS. La différence sexuée, par exemple, est une évidence observable, tangible:

    Les faits, quand on cherche à les connaître, nous montrent que déjà à la naissance – donc avant toute influence sociale – filles et garçons n’ont pas les mêmes comportements. Et comment ne pas reconnaître que le pic d’hormones de la puberté, que partagent les adolescents humains avec les adolescents chimpanzés, a une origine biologique et un effet marqué sur les comportements ?

Le premier "fait" semble très prisé par Michel Raymond, on en attend cependant toujours des preuves. Comme l’écrit Odile Fillod,

    Il faudra [...] que Michel Raymond nous indique les références des études scientifiques ayant montré qu’à la naissance, garçons et filles ont déjà des comportements différents. On pourra alors discuter des causes et conséquences possibles de ce phénomène. Concernant les effets putatifs de la testostérone, un long développement serait nécessaire pour montrer non seulement que l’influence biologique « masculinisante » de la testostérone sur les traits psycho-comportementaux [...] n’est pas démontrée, mais en outre que la littérature scientifique indique que si une telle influence existait, elle serait très ténue.

Avec de tels "faits", écrit encore Odile Fillod, " Toutes les pièces du puzzle semblent réunies pour expliquer cette parfaite continuité entre un comportement animal et un comportement humain". Pourtant,

    lorsqu’on prend la peine de l’examiner soigneusement – ce qu’entre autres Rebecca Jordan-Young a fait –, ce qui ressemble de loin à un « faisceau d’indices convergents » (selon l’expression consacrée à défaut de l’existence de preuves) s’avère être une somme d’observations parfois contradictoires, souvent entachées de biais méthodologiques et presque toujours ambiguës.

"Le mot ‘race’ fait peur"

La rhétorique est bien connue: nous osons, nous, dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, ce qui fait peur, ce qui n’est pas politiquement correct (vive nous). Mais qui pense cela? Les scientifiques? Certainement pas: si le terme de "race" a été remis en cause, c’est pour des raisons biologiques que je vais schématiser ci-dessous. Alors qui? Toutes les personnes qui cherchent dans la science la confirmation de leurs préjugés? Ce qui est certain, c’est que cette tribune a fait plaisir à pas mal de monde.

Cet article du Point résume bien la question: il existe une seule race, mais sept groupes génétiques. La tribune du Monde ne cesse de mettre en avant les différences: " La diversité de l’espèce humaine est grande : une partie de notre héritage génétique est largement partagée, mais une autre est caractéristique de groupes géographiques." Pourtant, les études les plus récentes (encore faudrait-il, pour les connaître, ne pas se cantonner à la science du XIXème siècle) montrent que les 6 milliards d’humains possèdent un génome à 99,9 % identique, ce qui est unique parmi les mammifères. La variabilité génétique dans l’espèce humaine est donc très faible, mais elle existe bien et permet de déterminer l’existence de sept groupes biologiques: les Africains subsahariens, les Européens, les habitants du Moyen-Orient, les Asiatiques de l’Est, les Asiatiques de l’Ouest, les Océaniens et les Indiens d’Amérique. L’article de Frédéric Lewino précise encore que "deux membres d’un même groupe peuvent être plus éloignés, globalement, que deux individus appartenant à deux groupes distincts (Européens et Africains, par exemple)".

Citons encore Raymond et Huston:

    Les médecins savent qu’il existe une variation dans la réponse aux médicaments – les psychotropes par exemple – selon le groupe auquel appartient le malade. Les Inuits sont adaptés au froid, tout comme les sherpas de l’Himalaya sont adaptés à la vie en altitude.

Les Inuits, les sherpas de l’Himalaya constitueraient donc des races? Première nouvelle. Passons. "Les médecins savent que": pas si vite. Frédéric Lewino évoque l’obtention en 2005 par une société américaine de la première homologation d’un médicament « racial » destiné aux Noirs, "censé soigner l’insuffisance cardiaque, plus fréquente chez les Américains d’origine africaine, sans que la raison en soit connue". Cette homologation a été vivement contestée: Lewino évoque les travaux de Bertrand Jordan, biologiste moléculaire, pour qui l’efficacité de ce médicament "est la même quel que soit le malade, blanc, noir ou jaune. Pis : ce remède, vendu très cher, ne fait qu’associer deux vieilles molécules commercialisées à bas prix depuis longtemps ! Ce qui explique sans doute son flop commercial".

Si les sciences modernes ont dépassé le concept de "race" en biologie, ce n’est donc pas seulement parce qu’il a été utilisé à des fins oppressives voire génocidaires – même si cette raison paraît déjà puissante. C’est parce qu’il ne permet pas de décrire l’espèce humaine. La "variabilité d’une espèce" est un ensemble de statistiques obtenues à partir d’un nombre suffisant de critères caractérisant cette espèce – la couleur de peau ayant été choisie comme critère privilégié, et ne représentant pourtant qu’un critère parmi de multiples autres. Or toutes les mesures globales des phénotypes humains démontrent la remarquable homogénéité de l’espèce.

Une rhétorique religieuse?

Les "mythes modernes" niant l’existence des races et des sexes sont comparés aux religions: il s’agirait de nouveaux obscurantismes, niant l’évidence des "faits". Pourtant cette tribune évoque elle-même la rhétorique chrétienne. L’inquiétude face à une dénaturation provoquée par les études de genre est ainsi partagée par le Vatican. Les auteurs fustigent "l’orgueil inné de l’humain" consistant à se croire unique au sein du monde vivant. Il faut également "passer outre ces réponses simplistes à des questions infiniment difficiles, car si nous continuons à ignorer et à maltraiter le monde, nous risquons de compromettre nos chances de survie": quel est ce "monde" maltraité? On retrouve là le discours de la psychologie évolutionniste (mise en danger des chances de survie) mais aussi un écho du concept d’"écologie humaine" développé récemment par le Vatican. Dans un discours de 2008, Benoît XVI affirmait ainsi:

    [L'Église] ne doit pas seulement défendre la terre, l’eau et l’air comme des dons de la création appartenant à tous. Elle doit également protéger l’homme contre la destruction de lui-même. Il est nécessaire qu’il existe quelque chose comme une écologie de l’homme.

En ajoutant: "il ne s’agit pas d’une métaphysique dépassée, si l’Église parle de la nature de l’être humain comme homme et femme et demande que cet ordre de la création soit respecté". Cette nature serait menacée par la "théorie du genre": "ce qui est souvent exprimé et entendu par le terme ‘gender’ se résout en définitive dans l’auto-émancipation de l’homme par rapport à la création et au Créateur".

Une émancipation par rapport à la création pour le Vatican, par rapport au monde naturel pour Huston et Raymond: voilà le danger qui guetterait l’humanité. L’idéologie est toujours dénoncée comme l’apanage du camp d’en face; pourtant, malgré sa prétention à l’objectivité scientifique, à l’indépendance politique et idéologique, ce texte traduit une idéologie non seulement rétrograde, mais allant à l’encontre même de la modernité démocratique. Une idéologie qui justifie les inégalités sociales en nature, en cherchant à faire passer l’existence des catégories de sexe et de race pour la cause naturelle de ces inégalités.

Edit: @Moossye me suggère cette citation de Christine Delphy, qui s’applique particulièrement bien ici et qui peut servir de conclusion:

    Toute connaissance est le produit d’une situation historique, qu’elle le sache ou non. Mais qu’elle le sache ou non fait une grande différence ; si elle ne le sait pas, si elle se prétend ‘neutre’, elle nie l’histoire qu’elle prétend expliquer, elle est idéologie et non connaissance. Toute connaissance qui ne reconnaît pas, qui ne prend pas pour prémisse l’oppression sociale, la nie, et en conséquence la sert objectivement.(L’Ennemi principal, tome 1, p. 265)

AC Husson

Merci à Lyokoï pour ses précieuses explications.

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Pour aller plus loin
D’autres réponses à Huston et Raymond sur les blogs Une heure de peine et Crêpe Georgette
Éric Fassin, "Les « forêts tropicales » du mariage hétérosexuel. Loi naturelle et lois de la nature dans la théologie actuelle du Vatican", Revue d’éthique et de théologie morale, 2010/HS (n° 261), p. 201-222.
Colette Guillaumin, L’Idéologie raciste, genèse et langage actuel, Paris/La Haye, Mouton, 1972. Nouvelle édition : Gallimard, Coll. Folio essais, 2002.
Colette Guillaumin, "Question de différence", Questions Féministes, n°6, septembre 1979, p. 3-21.
Sur le blog Allodoxia:
"Les tours de passe-passe de la psychologie évolutionniste du genre"
"Psychologie évolutionniste et biologie"

Sur le site du Point: "Une seule race, mais sept groupes biologiques"

Autrefois, je ne voulais pas me marier

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Cet article est une contribution d’A. Maruani, merci à elle. Si vous voulez contribuer à ce blog, vous pouvez écrire à l’adresse cafaitgenre[at]gmail.com.

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Certaines lois sont le reflet des mœurs et des mentalités, d’autres contribuent à les faire évoluer. La loi sur le mariage pour tous est enfin passée, mais pas sans douleur, et peut-être pas sans conséquences sur la vie des homosexuel·le·s  aujourd’hui, qui doivent faire face à une violence redoublée, qui est en partie la conséquence des appels haineux d’une certaine Frigide. C’est néanmoins une loi historique pour ces hommes et ces femmes qui n’avaient jusque là pas les mêmes droits que les autres, mais aussi, et plus largement, pour la société française homophobe/hétérocentrée et patriarcale/sexiste, qui contribuera, il faut l’espérer, à la faire évoluer à l’image de l’Espagne (12 ans après la loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe, 70% des Espagnols s’y disent favorables).

Je suis une femme hétérosexuelle et j’ai milité pour le mariage pour tous. Ca n’était pas seulement pour soutenir mes ami·e·s homosexuel·le·s, mais aussi par conviction féministe.

Je voudrais d’abord revenir sur le double discours dangereux parce que tordu et malin, qui a été développé par les anti-mariage homo. La violence des propos et la haine homophobe a été soutenue par un prétendu droit faussement révolutionnaire, en réalité ultra-conservateur, au politiquement incorrect, à "dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas" (cette idée me rend bien triste)[1].  Cette haine de l’autre s’est aussi dérobée sous une hypocrite et puante récupération de la posture multiculturaliste (ça fait moderne), pervertissant le respect  des « différences », que le couple hétérosexuel protégerait : la différence des sexes. Ces arguments absurdes ont tout autant révélé l’homophobie inquiétante d’une partie de la société que sa relation privilégiée avec un sexisme structurel et mental, fortement ancré.
Il faut nous poser la question : pourquoi tant de remous haineux autour d’une loi qui ne concernerait qu’une minorité de gens, pourrait-on dire? Parce qu’il est question d’égalité et donc d’une classe de privilégiés qui doit renoncer à certains avantages au nom de cette même égalité. Sauf que, contrairement au privilège économique, le privilège hétérosexuel n’est pas un privilège de l’ « avoir » : si des homosexuels se marient, ils n’empêchent pas les hétérosexuels de se marier…mais cette union n’a plus le même sens. Il est question moins de l’ « avoir » que de l’ « être », donc l’homophobie est bien ce qui sous-tend l’opposition au mariage, qui revendique le droit à la différence, le droit de n’être « pas comme eux », et surtout, d’être « plus qu’eux », le droit d’être caractérisé par une union légitime, dont les institutions sociales (et donc fiscales) sont solidaires.  Au-delà de cette question déjà traitée par la rédactrice de « Genre ! », l’intersectionnalité du mouvement féministe doit être précisée en ce qui concerne le combat homosexuel, et le mariage pour tous  est un observatoire social intéressant : parce que cette réforme touche à une institution éminemment patriarcale, la résistance à première vue inattendue à ce changement est moins le fait d’extrémistes religieux, obscurantistes et arriérés que du patriarcat qui constitue notre société moderne, qui soutient cette opposition haineuse en faisant mine de ne pas y toucher.

Cette loi contribue à faire bouger, de façon plus ou moins douloureuse, les schémas hétérocentrés de la majorité. On a pu dire que la plupart des hétérosexuels acceptaient avec plus ou moins d’indifférence ou de sympathie le mariage homosexuel avec un refrain tel que : « laissez-les se marier, ils font ce qu’ils veulent, ça ne vous retire rien, à vous » (enchainant par un "parlons de la crise"). On faisait sembler d’ignorer de ce fait un point crucial, que les opposants au mariage ont eu raison (ça me fait mal de dire ça mais il faut bien être juste) de remarquer, rétorquant : « vous vous trompez, ça nous retire « l’intégrité » de notre mariage, institution hétérosexuelle privilégiée ». Le mariage ne sera donc plus ce qu’il était. C’est justement ce que je souhaite en militant pour cette loi.

Les homosexuel·le·s questionnent moins les frontières du genre quand ils/elles sont seul·e·s, par leur individualité, même si leur sexualité est posée comme différente, que quand ils/elles sont en couple. En effet, le couple homosexuel, en tant qu’il met en relation deux sexes identiques, non hiérarchisés[2], questionne l’existence de la virilité comme domination de l’autre, de la femme. Deux individus non préalablement car socialement différenciés dans un rapport de domination, sur une échelle de valeur qui est celle du patriarcat (en substance, homme > femme > animal), prennent le risque d’échanger, de s’inventer, sauf à jouer des rôles genrés préétablis (et encore, en jouant un rôle, on ne cesse d’avoir conscience que le genre n’est qu’un rôle, qu’il n’est pas figé dans l’essentialisme : rôle de femme quand on est un homme, rôle d’homme quand on est une femme).

Le couple hétérosexuel, quant à lui, est composé de deux sexes différents, mais ça n’est pas synonyme d’ouverture et d’accueil de l’autre, bien au contraire, et bien que certains voudraient nous le faire croire (sinon – raisonnement par l’absurde – on ne comprendrait pas pourquoi des siècles d’hétérosexualité « institutionnalisée » auraient coïncidé avec des siècles d’oppression de la femme). Il est surtout, souvent malgré lui, structuré hiérarchiquement. Dans la  société patriarcale qui a inventé le mariage comme union dont sont exclu·e·s les homosexuel·le·s, c’est comme si un homme ne pouvait paradoxalement se lier qu’à une femme, et réciproquement, comme si les femmes devaient être mises « sous-contrôle », comme si l’essence, la raison d’être de la seule union « légitime », l’union homme-femme, était le renoncement des femmes à l’égalité, à entrer en  compétition réelle avec l’homme, à être plus que le complément de douceur légèrement méprisable de la vie de l’homme, la seule vie qui compte en définitive. Compétition économique d’abord ; le refrain est connu et pour longtemps encore : non égalité des salaires à travail égal, double journée entre les enfants, la maison et le travail, non parité en entreprise comme en politique, sans compter toutes les vexations plus ou moins symboliques. Bref, je vous renvoie au reste de ce blog.

Le mariage est une union et un lien, dans les deux sens du terme ; il a longtemps été utilisé pour asservir la femme, et aujourd’hui, lié à la filiation et à la procréation, il le fait sans le dire, de façon insidieuse, donc plus difficile à faire évoluer car il était jusqu’alors l’image même de l’hétérosexualité privilégiée par la société, hétérosexualité inscrite et liée à la supériorité supposée de l’homme sur la femme. Bref, en pratique, le mariage dans une société patriarcale contribue à renforcer et maintenir le statu quo, car quand le mari gagne plus que la femme (ce qui est le cas de figure le plus répandu) ou même qu’on suppose a priori qu’il a des chances de mieux réussir, ou que c’est son rôle, que la femme doit sacrifier son travail, son temps pour s’occuper du ménage, des enfants, de son mari, bref, de pour s’occuper de son mariage. Ainsi une femme mariée est en quelque sorte « handicapée » par son mariage si elle souhaite faire carrière : son patron lui supposera des envies d’enfants, qui seront malades, etc, l’homme marié lui, n’en tire que des avantages, profitant en sus d’un statut social respectable.

Le mariage, on l’aura compris, est une institution hautement « hétérosexuelle », c’est-à-dire  silencieusement oppressive pour la femme hétérosexuelle, mais bien plus encore pour la femme homosexuelle qui doit faire face à une sorte de « double peine », une surcharge de discrimination  contre celle qui est à la fois considérée comme une femme, être inférieur, et une non-femme (un monstre autrement dit) en ce qu’elle ne se lie pas charnellement ni légalement/ légitimement à un homme.

Le mariage homosexuel contribuera à bousculer la patriarcat en donnant une autre image du couple légitime, qui n’est plus l’union stable et hiérarchisée d’un homme et d’une femme, « différents et complémentaires », l’un bleu, l’autre rose (car ça a l’air tellement plus équilibré et ça égaye les manifs’) mais de deux individus sans distinction de genre.  Le mariage pour tous a des conséquences sur toute la société et les individus qui la composent en faisant du mariage en général une union « égalitaire », à réinventer. Ce qui dérange en réalité les hétérosexuel·le·s qui sont contre cette loi, ce qui leur fait peur, c’est ce surplus potentiel de pouvoir qui est donné à tous les opprimés, lorsque le maillage étouffant des normes et des hiérarchies est progressivement détendu pour laisser passer un peu d’air, de lumière, d’avenir : d’où la nécessité pour les féministes de soutenir les homosexuel·le·s dans leur lutte.

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Notes

[1] Il faut peut être rappeler que c’était précisément la stratégie des antisémites fascistes de l’entre-deux-guerres : les pamphlets de Céline sont instructifs de ce côté-là, prétendant toujours prendre des risques pour parler, ne pas réussir à se faire entendre, agir en clandestin courageux (on a entendu ça aussi, de la part des « anti », ce qui est totalement faux puisque qu’on les a trop entendu il me semble) dans une société qu’il fantasme comme gouvernée par les Juifs, de façon souterraine. La même « théorie du complot » a pu être régulièrement transposée aux gays et lesbiennes, ce qui me laisse penseuse et angoissée.

[2] Sexes identiques : ça ne veut pas dire que les homosexuels refusent le contact avec l’autre, ne veulent pas sortir d’eux-mêmes pour aller vers l’autre sexe (critique vulgarisée par les psychanalystes), bien au contraire, l’autre individu est toujours différent, quelque soit son sexe si on n’identifie pas le sexe au genre.

Cyborg Thatcher

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Parmi les innombrables réactions suscitées au Royaume-Uni par la mort de Margaret Thatcher, celle-ci est assez remarquable. La députée travailliste Glenda Jackson a tenu ce discours à la House of Commons pendant la session d’hommage à l’ancienne Première Ministre:

Après avoir longuement détaillé les méfaits du thatchérisme, elle conclut en réagissant aux discours saluant en Thatcher la première femme Première Ministre (à partir de 5’42):

    I am of a generation that was raised by women, as the men had all gone to war to defend our freedoms. They did not just run a Government; they ran a country. The women whom I knew, who raised me and millions of people like me, who ran our factories and our businesses, and who put out the fires when the bombs dropped, would not have recognised their definition of womanliness as incorporating an iconic model of Margaret Thatcher. To pay tribute to the first Prime Minister denoted by female gender, okay; but a woman? Not on my terms.
    Je suis d’une génération qui a été élevée par des femmes, car les hommes étaient tous partis à la guerre pour défendre nos libertés. Elles ne faisaient pas que diriger un gouvernement: elles dirigeaient un pays. Les femmes que j’ai connues, qui m’ont élevée, ainsi que des millions de gens comme moi, qui dirigeaient nos usines et nos commerces, et qui éteignaient les incendies quand les bombes tombaient, n’auraient pas reconnu leur définition de la féminité comme incarnée par Margaret Thatcher. Rendre hommage au premier Premier Ministre désignée par le genre féminin, d’accord; mais une femme? Pas selon ma définition.

Qu’est-ce qui, selon cette députée, a rendu Margaret Thatcher indigne (car c’est bien de cela qu’il s’agit) d’être une femme? Sa "définition" est celle d’une féminité idéalisée s’incarnant dans un peuple de mères courage. Thatcher a dirigé un gouvernement (plusieurs, en fait) mais elle ne mérite pas le nom de "femme". Le thatchérisme, dit-elle, représente la consécration de tout ce qu’elle a appris à considérer comme des "vices", qui deviennent des vertus: l’appât du gain, l’égoïsme, le mépris des plus faibles, bien loin du care traditionnellement confié aux femmes. Thatcher aurait donc perdu son droit au titre de "femme" – non pas en accédant à la fonction de première ministre, mais en renonçant aux valeurs traditionnellement associées à la féminité.

Margaret Thatcher n’est pas une "femme" – je n’emploie pas le mot au sens biologique, bien sûr – car elle ne correspond pas à l’idée que les sociétés occidentales se fait de "la femme". Mais (n’ayons pas peur d’enfoncer des portes ouvertes) elle n’est pas non plus un homme: on nous l’a suffisamment rappelé, son sexe biologique la rend unique , originale, une espèce de monstre de la nature. Elle est la première femme Première Ministre, la Dame de Fer. Cette expression, "Iron Lady", a été utilisée pour la première fois par un journaliste soviétique en 1976 en référence à son inflexibilité; il ne s’agissait pas d’un compliment, mais l’expression est restée et illustre le mélange de répulsion et, parfois, d’admiration suscité par l’intransigeance de Thatcher. Mais l’expression est aussi devenue récurrente pour désigner des femmes chefs de gouvernement (la liste est impressionnante): ces femmes déterminées, ambitieuses, fermes ne peuvent être que des "dames de fer", de Benazir Bhutto à Julia Gillard en passant par Yulia Tymoshenko.

Car oui, il faut le dire et le redire: on a beau ne pas aimer Margaret Thatcher (je ne l’aime pas, je ne la respecte pas, ni elle ni ses idée), il faut reconnaître qu’il y a une part de sexisme dans la haine qu’elle suscite. Jean-Pierre Langellier dans Le Monde la qualifie de "nymphomane de la politique". Est-ce qu’il voulait simplement dire qu’elle était ambitieuse? Qu’elle aimait la politique, le pouvoir? En quoi cela fait d’elle une nymphomane? L’expression sonne comme un rappel: on avait failli oublier qu’elle était une femme, la ramener à sa sexualité (ou plutôt à un fantasme sexuel masculin) est apparemment le meilleur moyen de le rappeler.

Cyborg_Thatcher

AC Husson

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Le blog de Janine: http://janinebd.fr/

Pour aller plus loin:

- Donna Haraway, Le manifeste cyborg : la science , la technologie et le féminisme-socialiste vers la fin du XXème siecle, 1ère publication: 1992.
- Vient de paraître (pas lu): Mérabha Benchikh, Femmes politiques: "le troisième sexe"?, Paris, L’Harmattan, 2013.
- Sur le Guardian: "Margaret Thatcher was no feminist".
- Sur le blog Heaven Can Wait: "Margaret Thatcher: la Lilith du XXème siècle…"
- Catherine Achin et Elsa Dorlin, "‘J’ai changé, toi non plus’. La fabrique d’un-e Présidentiable : Sarkozy/Royal au prisme du genre", Mouvements, 5 avril 2007.
- Fabienne Brugère, « Jusqu’où ira le care ? », La Vie des idées, 4 octobre 2010.

Quand l’UNI observe la "théorie du genre"

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Alors que les opposants au mariage pour tous et à l’égalité des droits ont choisi de faire du genre, au plutôt de ce qu’ils appellent « la théorie du genre » la cible de leur combat, les bons petits soldats du syndicat étudiant de droite UNI, devant lequel Claude Guéant avait affirmé que toutes les civilisations ne se valaient pas, leur emboîtent le pas. Pour cela, ils font circuler une "pétition contre la théorie du genre dans l’école élémentaire" (qui revendique 90 000 signataires) et viennent de créer, avec un "collectif contre le mariage et l’adoption homo", un site au nom accrocheur et trompeur puisqu’il se présente comme l’« Observatoire de la théorie de genre ». Il s’agit d’un « site internet d’information » apparemment neutre, bien que l’emploi de l’expression « théorie du genre » indique immédiatement qu’il s’agit plutôt d’un site réquisitoire contre les études de genre; le site se donne pour objectif d’« offrir aux Français les informations et les outils conceptuels nécessaires pour ouvrir les yeux sur les dangers que représente cette théorie".

L’UNI n’est mentionnée qu’une discrète fois, sans être présentée. Remédions à cela en citant le syndicat lui-même  :

    « C’est en réaction aux « événements de mai 1968 », que quelques étudiants et jeunes professeurs ont décidé de fonder l’UNI. Ils avaient compris, avant les autres, que l’objectif des agitateurs de « 68 » n’était pas seulement de mener une « révolte étudiante » mais bien de discréditer, pour mettre à terre, les repères et les institutions (famille, école, nation, armée, …) sur lesquels reposaient la société française. Il fallait donc une organisation capable de résister et de s’opposer sur le terrain à leurs méthodes et à leur dessein. Ce fut la mission que se fixa l’UNI ».

Des observateurs sérieux et objectifs ? Ou une offensive idéologique venue de la droite réactionnaire ?

1) Vous avez dit « théorie du genre » ?

Comme le rappelle AC Husson dans un précédent article, l’expression « théorie du genre » (lancée par le Vatican) dénote une méconnaissance, voire une ignorance du champ de recherches constitué par ce que l’Université française appelle les « études de genre ». Non seulement la traduction de l’anglais « theory » par « théorie » est impropre, mais parler de « LA théorie du genre » au singulier ne rend aboslument pas compte de la diversité et de la complexité des pensées, des travaux qui tentent de cerner et de définir le genre. Parler de « LA THEORIE du genre », c’est créer un fantasme par la simplification outrancière et trompeuse d’un champ d’étude en construction, animé de débats et de tensions qui n’en font pas l’expression d’une « théorie » uniforme. Cette méconnaissance foncière de l’objet que l’UNI voudrait observer est le premier problème du site : vous n’y trouverez pas un seul nom d’une des figures de la pensée du genre, le titre d’aucun ouvrage sur le sujet. Le nom de Butler n’apparaît que dans les articles du Figaro sur la question, repris dans la rubrique « Actualités » du site. Au fond, les « observateurs » observent quelque chose qu’ils ne se donnent pas la peine de connaître ou de présenter à leurs lecteurs. Il est vrai que construire un concept-fantasme taillé à la mesure des attaques qu’on veut lui porter est bien plus confortable. L’accusation du refus de la réalité, souvent adressée aux études de genre, se retourne ironiquement contre ses détracteurs.

2) Le vice anglo-saxon

Plutôt que de définir sérieusement ce contre quoi ils souhaitent lutter, les auteurs du site nous livrent les raccourcis et caricatures habituelles à propos du genre. Ils insistent d’abord sur le caractère étranger du « gender », « longtemps cantonné de l’autre côté de l’Atlantique ». Se développe toute une rhétorique de l’invasion et/ou de la contamination : « la théorie du genre a débarqué en France au début des années 2000, et depuis elle s’y développe très rapidement », « la déferlante de la théorie du genre n’est pas près de s’arrêter ». A l’instar des députés UMP demandant une mission d’enquête sur le développement des études de genre qui se « propagent » (selon les mots de Xavier Breton) en France. C’est oublier, un peu vite, deux éléments : d’une part, les « gender studies » sont nées aux Etats-Unis sous l’influence de la « French Theory », des écrits de Foucault, Lacan, Derrida, Deleuze… D’autre part, le mot « genre » existe en français puisqu’il désigne, en grammaire, le masculin ou le féminin. Le genre de la grammaire nous apprend d’ailleurs que cette assignation d’un mot au masculin ou au féminin est affaire de convention linguistique, d’autant plus que dans d’autres langues (qui parfois font place à un troisième genre, le neutre), un mot français féminin sera masculin et réciproquement.

3) La guerre contre la réalité

C’est devenu un grand classique, la faille essentielle des études de genre résiderait dans leur refus obstiné de la réalité au nom d’un constructivisme radical. Antienne que nos rigoureux « observateurs » entonnent volontiers :

    « Il est très difficile pour le non-spécialiste de comprendre les enjeux et les implications de cette théorie, tant elle repose sur des présupposés idéologiques en contradiction avec la réalité que vit l’immense majorité de nos concitoyens. Le fondement de cette théorie consiste à nier la réalité biologique pour imposer l’idée que le genre « masculin » ou « féminin » dépend de la culture, voire d’un rapport de force et non d’une quelconque réalité biologique ou anatomique »

Aucune citation, aucune analyse précise des textes n’est proposée en soutien d’une argumentation qui tourne dans le vide. Faire le simple constat que les êtres humains sont des êtres sociaux et que les rôles masculins et féminins sont des constructions sociales qui s’appuient sur des représentations culturelles et engagent des rapports de pouvoir, n’est-ce pas plutôt décrire la réalité ? Le refus de rabattre la distinction « masculin » / « féminin » sur la distinction « mâle » / « femelle » (binarité qui fait d’ailleurs l’objet de débats) semble déjà poser problème aux auteurs du site. Pourtant, nous ne sommes même pas là dans les propositions les plus nouvelles et les plus radicales des études de genre. Par ailleurs, dire qu’une chose est construite ne veut pas dire que cette chose n’existe pas. Pour reprendre une métaphore d’Eric Fassin, je peux dire que le mur qui vient d’être construit n’existe pas, je m’y cognerai quand même. Nos concitoyennes qui subissent les conséquences de leur statut de femmes, avec toutes les inégalités et discriminations que cela implique, se heurtent chaque jour à cette réalité. Nos concitoyens qui se font insulter, agresser ou frapper parce que leur genre ne correspond pas au genre masculin attendu, sont bien conscients de cette réalité.

Tout se jouerait donc, selon les auteurs du site, dans une opposition genre/biologie. Les détracteurs des études de genre s’acharnent d’ailleurs à expliquer que celles-ci ne sont pas « scientifiques ». C’est oublier d’une part que d’autres sciences que les sciences expérimentales existent (les sciences humaines et sociales), et que plusieurs figures des études de genre sont des biologistes. On peut penser, entre autres, aux travaux d’Anne Fausto-Sterling (dont le livre Corps en tous genres vient d’être traduit en français), d’Hélène Rouch ou d’Evelyne Peyre, par ailleurs vice-présidente de l’Institut Emilie du Châtelet.

4) Une attaque contre la recherche

On pourrait écrire des pages et des pages pour corriger les distorsions et les contre-vérités présentes sur le site. Mais revenons au propos d’ensemble. Qu’attaque-t-on à travers la « théorie du genre »? Le site entretient constamment une confusion entre ce qui relève du scientifique (les études de genre) et ce qui relève du politique (la légitime éducation à l’égalité de genre dès le primaire devient, sous la plume des « observateurs », « l’enseignement de la théorie du genre dès 6 ans »). Or, les mesures politiques dénoncées sur le site sont présentées comme l’influence néfaste d’une « idéologie » qui voudrait substituer la lutte des sexes à la lutte des classes marxiste. Cette théorie sans aucune prise avec le réel aurait donc des déclinaisons pratiques que le législateur pourrait mettre en place… Mais nos « observateurs » ne sont pas à une contradiction près.

Réaffirmons-le simplement. Le genre n’est ni un parti ni un complot, ni une offensive idéologique concertée. C’est avant tout un concept, une catégorie d’analyse élaborée dans le champ scientifique. Dès lors, contre quoi s’agit-il de lutter lorsqu’on attaque « la théorie du genre », sinon contre tout un champ extrêmement vivace de la recherche ? Ce champ de recherche est en train de s’institutionnaliser en France, notamment sous l’impulsion de l’Institut du Genre. Nouvel outil d’analyse riche de potentialités, il attire de nombreux étudiants, suscite de nouveaux travaux et de nouvelles façons de faire de l’histoire, de la littérature, de la sociologie, de l’anthropologie… Comme tout champ de la connaissance humaine, les études de genre peuvent être discutées et soumises au débat. Encore faut-il pour cela se donner la peine de prendre réellement connaissance de ce que l’on dénonce. En revanche, on ne peut accepter la tentative de contrôle de la recherche que constitue une initiative comme la commission d’enquête (sic) sur le développement de la « théorie du genre » demandée par l’UMP. Il est regrettable que l’UNI, syndicat étudiant présent dans les universités, fasse le jeu de cette nouvelle forme d’obscurantisme.

Cyril Barde et AC Husson

Dans ma bibliothèque – Mona Chollet, Beauté fatale

Publié le

Je commence une nouvelle rubrique, "Dans ma bibliothèque". J’entends "bibliothèque" au sens large: il s’agit de l’ensemble des livres, textes, vidéos, etc. qui m’ont marquée et nourrissent ce blog. J’y parlerai de genre bien sûr, ainsi que de féminisme, et plus largement de tous les sujets qui informent et motivent mon militantisme.

Vous pouvez contribuer à cette section, comme au reste du blog, en m’envoyant une proposition d’article à l’adresse cafaitgenre[at]gmail.com.

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Mona Chollet, Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine. (Zones, 2012, 18€)

BeauteFatale

Sommaire:

1. Et les vaches seront bien gardées. L’injonction à la féminité
2. Un héritage embarrassant. Interlude sur l’ambivalence
3. Le triomphe des otaries. Les prétentions culturelles du complexe mode-beauté
4. Une femme disparaît. L’obsession de la minceur, un "désordre culturel"
5. La fiancée de Frankenstein. Culte du corps ou haine du corps ?
6. Comment peut-on ne pas être blanche ? Derrière les odes à la "diversité"
7. Le soliloque du dominant. La féminité comme subordination

Résumé de l’éditeur:

"Soutiens-gorge rembourrés pour fillettes, obsession de la minceur, banalisation de la chirurgie esthétique, prescription insistante du port de la jupe comme symbole de libération : la « tyrannie du look » affirme aujourd’hui son emprise pour imposer la féminité la plus stéréotypée. Décortiquant presse féminine, discours publicitaires, blogs, séries télévisées, témoignages de mannequins et enquêtes sociologiques, Mona Chollet montre dans ce livre comment les industries du « complexe mode-beauté » travaillent à maintenir, sur un mode insidieux et séduisant, la logique sexiste au cœur de la sphère culturelle.

Sous le prétendu culte de la beauté prospère une haine de soi et de son corps, entretenue par le matraquage de normes inatteignables. Un processus d’autodévalorisation qui alimente une anxiété constante au sujet du physique en même temps qu’il condamne les femmes à ne pas savoir exister autrement que par la séduction, les enfermant dans un état de subordination permanente. En ce sens, la question du corps pourrait bien constituer la clé d’une avancée des droits des femmes sur tous les autres plans, de la lutte contre les violences à celle contre les inégalités au travail."

Beauté fatale est un travail de compilation et d’analyse absolument remarquable et rigoureux, qui, s’il n’est bien sûr pas exhaustif, offre un panorama très vaste de ce que Mona Chollet appelle (à la suite de la féministe britannique Angela McRobbie) le "complexe mode-beauté" et de ses implications en termes de définition de la féminité. Je me souviens avoir été frappée (et ravie) de l’importance qu’elle accorde à toutes les formes de la culture dite "populaire" (elle parle de "culture de masse"); elle explique très bien en quoi cette culture est largement dédaignée par l’Université française, alors que "les films, les feuilletons, les émissions de télévision, les jeux, les magazines, parce qu’ils impliquent une relation affective, ludique, aux représentations qu’ils proposent, parce qu’ils mettent en branle les pouvoirs de la fiction et de l’imaginaire, informent en profondeur la mentalité de leur public, jeune et moins jeune" (Introduction, p.7).

Son analyse de la série Mad Men, par exemple, est particulièrement percutante. Dans le premier chapitre, elle analyse la façon dont cette série a été largement perçue, à savoir comme une célébration nostalgique d’une époque où "les hommes étaient des hommes et les femmes portaient des jupes". La presse dite "féminine" s’extasie devant les robes de Betty Draper ou Joan Holloway, Mattel lance une ligne de Barbie à l’effigie des personnages principaux et tout le monde est ho-rri-fié par le machisme d’un Don Draper ou d’un Pete Campbell, ces dinosaures des années 60. Mona Chollet écrit:

    D’une fiction explorant les ravages causés par l’obsession des apparences, la stratégie commerciale et la réception médiatique ne retiennent donc que… les apparences. D’une critique féministe au vitriol, elles font une célébration de la femme-objet, cantonnée aux tenues aguicheuses et aux rôles subalternes ("On s’aime en secrétaire fifties", titre d’un guide shopping dans Elle). (p.16)

Le magazine Elle, justement, revient régulièrement dans l’essai… et c’est assez jouissif. Mona Chollet dénonce le fait qu’«un magazine comme Elle [puisse] se procalmer féministe sans (toujours) susciter l’hilarité" et montre en quoi le magazine, comme une bonne partie de la presse "féminine", est au contraire l’incarnation d’un ordre traditionnel qui, entre injonctions multiples et affichage féministe, est extrêmement nocif pour les femmes qu’il prétend représenter.

Pour autant, et c’est là l’une des spécificités de cet essai, Mona Chollet ne rejette pas en bloc tous les aspects de ce qu’on peut appeler la "culture féminine" (chap. 2). Au contraire, elle montre comment "de génération en génération, les femmes se sont [...] constitué bien malgré elles une culture partagée, officieuse, illégitime" intimement liée à leur condition de dominées (p.43). Difficile de décider ce qu’il faut aujourd’hui faire de cette "culture": la rejeter, elle et tous les stéréotypes aliénants qu’elle véhicule, ou au contraire "revendiquer ces centres d’intérêt que la culture officielle méprise et dont elle s’est débarrassée sur le féminin" (p.44)? L’auteure propose des explications d’ordre historique, sociologique et philosophique à la constitution de cette culture à part, avant de conclure qu’«assumer sa propre sensibilité, sa propre manière de voir et de faire, qui peuvent être héritées d’un passé de domination, mais qui, lorsqu’on a le courage de les imposer sur la place publique, au lieu de les ruminer frileusement dans l’entre-soi féminin, se révèle d’une grande valeur pour l’ensemble de la société" (p.68).

J’insiste là-dessus, car Beauté fatale a beau condamner sans ambiguïté les multiples formes d’aliénation liées aux stéréotypes de la féminité, l’essai propose aussi aux femmes de s’approprier et de revendiquer ce qui est méprisé par la culture dominante, qu’on devrait appeler masculine. Alors que je m’énervais récemment sur Twitter à propos des magazines dits "féminins" et que je conseillais à leurs adeptes la lecture de son essai, Mona Chollet m’a répondu ceci:

J’ai également été frappée, à la lecture de l’essai, par le nombre et la diversité des références convoquées par son auteure, de la culture "de masse" à la philosophie et à la littérature, en passant par des essayistes féministes (anglophones surtout) et des blogs. Je regrette d’ailleurs qu’il n’y ait pas de bibliographie les rassemblant. Pour autant, l’essai est non seulement facile mais agréable à lire, sans érudition malvenue et porté par une écriture souvent drôle, toujours acide et percutante. Je me suis même surprise à ralentir ma lecture pour la faire durer plus longtemps.

Si vous voulez vous en faire une idée plus précise, Beauté fatale est disponible en intégralité sur le site des éditions Zones. Je vous conseille cependant vivement de l’acheter; le livre est assez cher (18€) mais il en vaut mille fois la peine.

AC Husson

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Mona Chollet développe sur un compte SeenThis, alimenté régulièrement, les thèmes liés à Beauté fatale. Elle est journaliste au Monde Diplomatique et co-anime le site Périphéries.net.

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