Petit lexique du genre (3): essentialisme, constructivisme, socialisation de genre

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ESSENTIALISME

Ce terme revêt différents sens selon qu’il est employé en biologie, en philosophie ou en sociologie. C’est le dernier sens qui prévaut dans la théorie féministe et les études de genre, résumé ainsi dans un article portant sur le lien entre essentialisme et politiques de l’identité:

L’essentialisme est l’idée selon laquelle des groupes de gens pourraient être définis par certaines caractéristiques essentielles, visibles et objectives, qui seraient inhérentes aux individu·es, éternelles et inaltérables. La segmentation en groupes peut être faite selon ces caractéristiques relatives à l’essence des personnes, elles-mêmes fondées sur des critères problématiques tels que le genre, la race, l’ethnie, l’origine nationale, l’orientation sexuelle et la classe.

Les études de genre et la tendance majoritaire du féminisme contemporain se définissent par opposition à l’essentialisme, dans la lignée de l’affirmation célèbre de Simone de Beauvoir: « On ne naît pas femme, on le devient » (cf. CONSTRUCTIONNISME). Il s’agit cependant d’un point de conflit majeur dans la pensée féministe. Par exemple, même si l’anti-essentialisme semble aujourd’hui majoritaire, en particulier dans la nouvelle génération de militant·es, il existe aussi une tendance féministe essentialiste. C’est le cas de ce que les féministes américaines nomment à partir des années 70-80 « French feminism », rassemblant par là des féministes comme Luce Irigaray ou Julia Kristeva, qui cherchent à mettre en avant des qualités spécifiques féminines afin de contrer la dévalorisation du féminin et de trouver par là une voie d’émancipation.

Mais l’opposition n’est pas seulement entre essentialisme et anti-essentialisme. Gayatri Spivak, par exemple, prône dans le cadre d’une réflexion post-coloniale un « essentialisme stratégique », qui doit permettre d’accéder en quelque sorte à ce qu’il se passe dans l’esprit du dominant, d’adopter son point de vue afin de trouver la meilleure stratégie politique possible pour mettre fin aux politiques de domination. Le but, pour Spivak, est de comprendre les fondements de la pensée essentialiste (qu’elle s’applique aux catégories de sexe, de « race »…) afin d’en démonter les rouages et de remettre en cause l’ensemble du système qui cause l’oppression des groupes en question.

CONSTRUCTIONNISME

Articles de ce blog traitant du constructionnisme:
Le genre est un construction sociale: qu’est-ce que cela veut dire?
Quels sont les rapports entre sexe et genre?

Une précision terminologique d’abord: on trouve souvent (y compris sur ce blog) les termes constructionnisme et constructivisme employés comme équivalents, mais ils ne le sont pas. Sans rentrer dans les détails, je signale simplement que le constructivisme réfère à une position théorique en sociologie de la connaissance; ce qui nous intéresse, c’est le constructionnisme, aussi appelé (histoire d’embrouiller un peu plus les choses) constructivisme social ou encore constructivisme empirique.

L’expression « construction sociale », qui s’applique notamment au genre, émerge en sciences humaines dans les années 1960 dans le cadre de l’opposition à l’essentialisme (cf. ESSENTIALISME). Il s’agit de mettre en évidence la manière dont les acteurs sociaux, à travers leurs discours et leurs actions, construisent la réalité sociale. Le genre et la « race » sont deux exemples de constructions sociales. Ce sont des catégories qui paraissent incontournables, inévitables, déterminées par la nature; mais les chercheur·es en sciences humaines montrent comment, à partir de différences constatées de manière plus ou moins objective (apparence, comportement…), les acteurs sociaux associent à ces différences des caractéristiques et des valeurs qui ne sont pas « naturelles » mais sociales. Ainsi, à la division de l’humanité en deux catégories sexuelles apparemment binaires, « femelles » et « mâles », se sont ajoutées des divisions ayant à voir avec le comportement, les rôles sociaux, l’habillement, etc. qui sont de nature sociale. C’est cela qu’on appelle le genre. Autrement dit, « on ne naît pas femme, on le devient ».

Le concept de construction sociale a des conséquences politiques importantes. En effet, il implique que la hiérarchie imposée par le genre n’est pas imposée par la nature, par une essence immuable. Elle n’est pas un donné vrai pour l’humanité en tous temps et en tous lieux, mais une construction variable selon le lieu et l’époque et qu’il est possible de mettre au jour, de faire évoluer, voire de radicalement bouleverser.

SOCIALISATION DE GENRE

Cf. les articles CONSTRUCTIONNISME et ESSENTIALISME.
Ce sujet a été traité sur ce blog notamment dans « Compagnon persiste et signe… Ca tombe bien, nous aussi », article co-écrit avec Denis Colombi.

Il n’existe pas d’essence de la masculinité ni de la féminité. Nous apprenons, de multiples manières et dès la plus tendre enfance, comment être des hommes et des femmes, c’est-à-dire quels comportements sont attendus de nous en fonction de notre appartenance de sexe. En sociologie, on appréhende cela notamment à travers la notion de socialisation de genre, qui désigne la manière dont le genre est appris et transmis d’une génération à l’autre, via des institutions comme l’école, la famille, les médias… Pour la sociologue Muriel Darmon, la socialisation désigne

l’ensemble des processus par lesquels l’individu est construit — on dira aussi « formé », « modelé », « façonné », « fabriqué », « conditionné » — par la société globale et locale dans laquelle il vit, processus au cours duquel l’individu acquiert — « apprend », « intériorise », « incorpore », « intègre » — des façons de faire, de penser et d’être qui sont situées socialement. (La socialisation, Armand Colin, 2006, p. 6)

La socialisation de genre, c’est le processus par lequel chacun·e, dès la naissance, apprend à se comporter, à parler, à se tenir et à penser au sein du monde, en fonction de la différence des sexes. On apprend des pratiques, des gestes, des réflexes qui nous semblent ensuite « naturels », tant nous y sommes habitué·es. La socialisation de genre doit être mise en relation avec d’autres types de rapports sociaux: des rapports d’âge, de classe sociale, de « race » au sens social, etc.

Les manières d’apprendre à être une fille ou un garçon, une femme ou un homme, sont multiples. On ne donne pas aux enfants les mêmes jouets ni les mêmes vêtements selon qu’ils sont d’un sexe ou de l’autre; on encourage en classe les garçons à parler et on accepte des comportements turbulents, alors que les filles doivent être discrètes et disciplinées; les enfants de couples hétérosexuels voient encore, majoritairement, leur mère s’occuper des tâches ménagères et leur père de tout ce qui concerne les activités extérieures… La famille et l’école sont des institutions centrales dans la socialisation de genre, mais cet apprentissage ne se limite pas à l’enfance, loin de là: les frontières entre les sexes sont réaffirmées tout au long de la vie, que ce soit par exemple à travers les représentations médiatiques (publicités, personnages de cinéma…) ou des pratiques sportives, culturelles, etc.

Sélection de podcasts

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Pour la troisième fois (voir les deux premières ici et ici) et parce que mon amour des podcasts et du djendeur ne se dément pas, je vous livre en vrac les podcasts écoutés pendant les semaines et mois qui ont précédé. Je me suis contentée de signaler ceux que j’ai particulièrement appréciés. Comme à chaque fois, ce serait super que vous laissiez vos propres recommandations en commentaire. Mes écoutes sont en effet assez ciblées: en français, je n’écoute presque que France Culture (allez-y, jetez-moi des tomates pas mûres), et j’écoute beaucoup de podcasts en anglais, surtout venant des USA, parce qu’ils n’ont pas leurs pareils en matière de storytelling.

Avant de commencer:
– Le tumblr que j’ai commencé en février, Je n’ai pas consenti, a rencontré pas mal d’échos dans les médias. Après l’article de Rue89, il y a eu un documentaire sonore en 2 parties dans Les Pieds sur terre (cf ci-dessous); d’ici mi-juillet devraient sortir sur la BBC et ABC un reportage (8 à 10 min) et un documentaire sonore consacrés au tumblr et aux questions qu’il soulève, et j’ai aussi été interviewée pour un autre documentaire concernant les violences en gynécologie-obstétrique et sera diffusé à la rentrée.
– suggestions faites la dernière fois par des commentateurices: Radiorageuses, Arte radio, un cycle sur le féminisme arabe sur RTS et Bye Bye Barbie.

La conversation scientifique (France Culture):
+++ Les voiles que l’esprit pose sur le corps (une histoire de la pudeur)

La fabrique de l’histoire (France Culture):
Histoire de l’intime

La suite dans les idées (France Culture):
+++ La parité, une victoire exemplaire (Laure Bereni, sociologue)

Les nouveaux chemins de la connaissance (France Culture):
Actualité philosophique: Thierry Hoquet (à propos de son conte philosophique Sexus Nullus)
L’esprit Voltaire (3/4): la philosophie a-t-elle un sexe? (Olivier Ferret et Florence Lotterie, une de mes anciennes profs \o/)

Les nouvelles vagues (France Culture):
Jeunes femmes, jeunes hommes, qui boit quoi comment?
+++ Le corps (1/5): Fabrique de la beauté moderne (à propos du livre de l’historien Ivan Jablonka, +++ Le corps des autres, sur les instituts de beauté)
Le corps (2/5): « Nous avons montré nos culs et trouvé que c’était un excellent métier » (à propos du roman à la première personne sur le peep-show d’Alice Roland, A l’oeil nu)
Et parce qu’il n’y a quand même pas que le djendeur dans la vie: +++ L’intérieur (1/5) : Vivre, écrire, penser, travailler… chez soi (Mona Chollet)

Les pieds sur terre (France Culture):
Le consentement médical 1/2 (témoignages de patientes, à partir de leurs témoignages sur Je n’ai pas consenti)
Le consentement médical 2/2 (témoignages de soignant·es)
Trois fois la première (la « première fois » racontée par des femmes d’une même famille et de 3 générations)
La vie sexuelle des Françaises
Déradicalisation 3: les jeunes filles aussi…
Les mâles
+++ La liberté d’exclusion (les histoires de 3 mères voilées qui se sont retrouvées exclues des activités périscolaires de leurs enfants)

La tête au carré (France Inter):
Les concours de beauté (je suis personnellement très mitigée quant à cette émission)
L’homosexualité, une question pour la science? (pareil, à écouter seulement pour Fassin)
Les troubles des conduites alimentaires (arriver à ne pas adopter l’angle du genre, c’est assez fort)

Modes de vie, mode d’emploi (France culture):
Quartiers gays: les communautés dans la ville

Sur les docks (France Culture):
+++ Femme pasteur & femme rabbin
+++ La révolte des prostituées de Saint-Nizier
Les femmes dans la guerre
La condition des femmes en Inde
+++ En Inde, Moi Phoolan Devi, du village au ravine / de la geôle au Parlement (2 épisodes)
Famille homoparentales: que sont-ils devenus?
De sexe féminin

Si vous voulez aussi pratiquer votre anglais:

All in the mind (ABC Radio, Australie):
+++ Girls and autism
+++ The elephant in the room – men’s mental health

All in the mind (BBC Radio 4):
Perinatal obsessive compulsive disorder
Autism in girls

Thinking Allowed (BBC Radio 4):
Lesbian lives in Russia
Love, money and HIV in Kenya
Commercial surrogacy in India (GPA)

Note to self (podcast):
« Am I trans? »: One teen’s quest and how gaming helped
Google’s head of human resources on growth-hacking gender equality at work
Ana and Mia: How eating disorders evolved online

Popaganda (podcast féministe sur la pop culture):
Blue (« race », genre et santé mentale; histoire des sextoys…)
Women of science
Sex work is work
The evolution of Wonder Woman

Radio Diaries:
Fly Girls (à propos de femmes pilotes réquisitionnées pendant la 2ème guerre mondiale aux USA)

Strangers (podcast):
American Mormon – International Mr Leather
Two men and a baby et la suite

Benjamin Walker’s theory of everything (podcast):
Wishful thinking (à propos de la misogynie sur internet)
Transformers (Les personnes trans en prison + Preciado à propos de la transition et des hormones)

The longest shortest time (podcast):

The accidental gay parents

Criminal (podcast):
That Crime of the Month (syndrome prémenstruel et crimes commis par des femmes)

BBC World service documentaries:
Canada’s Red River Murders (à propos des meurtres et disparitions de femmes indigènes au Canada)

BBC Radio 4 Documentaries:
My Big Fat Documentary (à propos d’un « fat beauty pageant », un concours de beauté pour gros·ses au Royaume-Uni)
Drags to Riches (la scène drag britannique)

Love + Radio (podcast):
Eternity through skirts and waistwoats

Petit lexique du genre (2): féminité, masculinité, masculinité hégémonique

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FEMINITE

Il me semble intéressant de commencer cette entrée par le constat d'une absence. La féminité est un objet évidemment très important pour les féministes et les études de genre, qu'on dissèque depuis des dizaines d'années. Pourtant, si l'on ouvre un manuel aussi important que l'Introduction aux études sur le genre (de boeck 2012), et que l’on consulte l’index, on ne trouve pas d’entrée « féminité », seulement une entrée « féminin-privé ». On trouve en revanche une entrée « masculinité/masculinité hégémonique » (traitée à part dans ce lexique) ainsi que « masculin-public ». La féminité, omniprésente dans l’argumentaire féministe autant que dans les magazines féminins, irait-elle finalement de soi?

Quelques articles de ce blog ayant traité de la féminité:

    Caractéristique « féminines », caractéristiques « masculines »
    Dans ma bibliothèque – Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe
    Cyborg Thatcher
    Dans ma bibliothèque – Mona Chollet, Beauté fatale
    – et mon tout premier billet sur ce blog: « Sois belle et… »: féminité et injonction de beauté

En France, c’est Simone de Beauvoir qui dénonce la première et de la manière la plus percutante les mythes associés à la féminité et la façon dont celle-ci est définie exclusivement par les hommes. Elle montre dans Le Deuxième sexe que la féminité est définie culturellement par la passivité et comme différence: le masculin va de soi; le féminin est l’Autre, ce qui n’est pas masculin. Elle répond ainsi à ceux qui, déjà à l’époque (le livre est publié en 1949), crient à la disparition de la féminité:

[…] on nous dit que « la féminité est en péril » ; on nous exhorte : « Soyez femmes, restez femmes, devenez femmes. » Tout être humain femelle n’est donc pas nécessairement une femme ; il lui faut participer de cette réalité mystérieuse et menacée qu’est la féminité. Celle-ci est-elle sécrétée par les ovaires? ou figée au fond d’un ciel platonicien? Suffit-il d’un jupon à frou-frou pour la faire descendre sur terre ? Bien que certaines femmes s’efforcent avec zèle de l’incarner, le modèle n’en a jamais été déposé. On la décrit volontiers en termes vagues et miroitants qui semblent empruntés au vocabulaire des voyantes. […] S’il n’y a plus aujourd’hui de féminité, c’est qu’il n’y en a jamais eu.

Cette affirmation provocatrice (il n’y a jamais eu de féminité) signifie que la féminité est une construction sociale: elle n’a pas d’existence tangible, elle est un mythe utilisé pour s’assurer de la soumission des femmes. Ce mythe est lié à celui d’une « nature féminine », de « l’éternel féminin »; Simone de Beauvoir ajoute plus loin: « Refuser les notions d’éternel féminin, d’âme noire, de caractère juif, ce n’est pas nier qu’il y ait aujourd’hui des Juifs, des Noirs, des femmes ».

La conception féministe de la féminité, reprise dans les études de genre, est largement dépendante de ce geste démystificateur de Simone de Beauvoir. On s’attache donc à montrer quels sont les attributs sociaux, c’est-à-dire les stéréotypes, attachés culturellement à la féminité: douceur, beauté, grâce, etc. Ces stéréotypes sont véhiculés par les discours, quels qu’ils soient: magazines féminins, publicité, culture populaire… On montre aussi que ces attributs ont presque tous à voir avec l’apparence et un comportement passif, avec le domaine privé, et non avec un quelconque pouvoir. Ils sont également largement dévalorisés, au contraire des attributs considérés comme masculins.

Caractéristiques "féminines"

Caractéristiques « féminines »

MASCULINITE

Articles de ce blog traitant de cette question:
Caractéristique « féminines », caractéristiques « masculines »
Masculinité hégémonique

En français, on distingue masculinité et virilité; cette distinction n’existe pas pour le féminin. (On peut aussi, au passage, remarquer que s’il existe des « masculinity studies », personne ne parle de « femininity studies ».) La virilité réfère à l’homme adulte et désigne l’ensemble des qualités et attributs qui lui sont culturellement associés: force, vigueur, courage… Le terme est généralement employé de manière positive, surtout en ce qui concerne la sexualité: il est attendu d’un homme qu’il possède ces attributs de virilité. Bien que « virilité » et « masculinité » soient généralement présentés comme synonymes, ce n’est pas le cas. Ainsi, tout ce qui est viril est masculin, mais tout ce qui est masculin (relève du sexe mâle) n’est pas forcément viril; une femme peu féminine sera qualifiée de « masculine », rarement de « virile ».

Dans mon article sur la masculinité hégémonique, j’expliquais:

« L’historien John Tosh, dans Manliness and Masculinities in Nineteenth-Century Britain, explique que la virilité (« manliness ») est toujours conjuguée au singulier […]. Il s’agit d’une façon unique d’être un homme, s’exprimant à travers des attributs physiques et des dispositions morales; un homme correspondra alors plus ou moins à cet idéal normatif, mais ce dernier est présenté comme étant sans alternative. Les attributs associés à la virilité sont le fruit d’un effort et source de fierté. Tosh parle en revanche (comme le font en général les théoricien·nes des masculinity studies) de « masculinités » parce que le concept se veut pluriel et non normatif. Il s’agit, à une époque et dans un contexte social donnés, de l’ensemble des éléments socialement reconnus comme devant être le propre des hommes; ce n’est donc pas une notion universelle, elle est socialement et historiquement située.
Le concept de « masculinité(s) », dans ce sens, est récent, même si le mot ne l’est évidemment pas. »

MASCULINITE HEGEMONIQUE

Comme j’ai consacré tout un article à ce concept, je me contente ici d’en reprendre les éléments principaux.

Il s’agit d’un concept qui apparaît dans les années 1980. La théoricienne la plus connue des masculinity studies est la chercheuse trans australienne Raewyn Connell; c’est elle qui donne sa forme actuelle au concept. Le but est de montrer qu’au-delà d’une conception normative de LA masculinité, il existe différentes formes de masculinité liées par des rapports de pouvoir; la masculinité dite « hégémonique » est considérée comme l’archétype de la masculinité et en constitue la forme la plus privilégiée. Connell la définit de la manière suivante:

La masculinité hégémonique est toujours l’expression hégémonique de la masculinité dans un contexte précis : elle est la stratégie qui permet à un moment donné et en un lieu donné aux hommes et aux institutions qu’ils représentent d’asseoir leur domination. Parfois, ses fondements sont remis en cause, par exemple suite à l’effondrement d’un système politique ou économique, mais elle ne disparaît pas, simplement remplacée par de nouvelles formes d’hégémonie reprenant à nouveaux frais les mêmes ressorts de pouvoir. (source)

Connell propose une typologie permettant d’appréhender les différents types de masculinités (dans les pays occidentaux). Ces catégories ne sont pas fixées de toute éternité mais historiquement situées. Elle distingue ainsi, outre la masculinité hégémonique:

    – des formes de masculinité « complices», qui participent de la masculinité hégémonique sans toutefois la réaliser pleinement ni bénéficier totalement des privilèges qui en découlent. Connell décrit les hommes participant de ce type de masculinité comme admirant / aspirant à la masculinité hégéomique;
    – des masculinités « marginalisées», soumises à l’emprise de la masculinité hégémonique et qui en sont exclues du fait de certains facteurs, comme la « race » ou le handicap;
    – des masculinités « subordonnées», comme les masculinités homosexuelles, qui servent de figure repoussoir et présentent des caractéristiques opposées à celles qui sont valorisées dans le cadre de la masculinité hégémonique.
Caractéristiques "masculines"

Caractéristiques « masculines »

Petit lexique du genre (1): sexe, genre, sexualité

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Je commence mon projet de lexique avec les trois notions absolument fondamentales de sexe, genre et sexualité(s). Je les ai bien sûr déjà abordées à de multiples reprises et j’inclus donc des renvois aux articles concernés, mais il me semble utile de rassembler en un seul endroit et en quelques phrases les idées principales concernant ces concepts, sans lesquels aucun autre concept des études de genre ne serait compréhensible.

Je cherche délibérément à faire des entrées courtes, afin que le résultat final du lexique soit lisible et facilement partageable.

GENRE

Sur la page « Genre? », et à de nombreuses autres reprises, j’ai défini ce concept. Quelques exemples:

    Le genre est une construction sociale: qu’est-ce que cela veut dire?
    Parlons de genre
    Quels sont les rapports entre sexe et genre?

Je précise à chaque fois que la définition que j’utilise, et qui est largement employée par les chercheur·es en études de genre, implique normalement d’employer le singulier (le genre, et non les genres). On considère alors que le genre est un système qui produit de la différence et, en même temps, de la hiérarchie. Cela signifie qu’à partir de différences anatomiques constatées, on organise un système qui différencie des valeurs et attributs « féminins » et « masculins » auxquels on attribue une valeur différente. Cette définition met aussi l’accent sur le fait que cette différenciation est une bipartition stricte: le genre est un système binaire, masculin / féminin, hors duquel point de salut. Enfin, les sociologues et historien·nes du genre ont montré que non seulement « être un homme » et « être une femme » ne signifie pas la même chose selon le milieu, l’endroit et l’époque, mais aussi que, loin d’être inné, cela s’apprend. (cf. l’entrée socialisation genrée).

Mais si je précise que telle est la définition que j’utilise, c’est que j’opère une choix parmi plusieurs définitions possibles. C’est l’une des raisons pour lesquelles parler de LA « théorie du genre » est un énorme contre-sens. Il n’existe pas une définition ni une théorie sur laquelle s’appuieraient tou·tes les chercheur·es en études de genre — au contraire, et parfois ces définitions et théorie se contredisent entre elles. Il est possible, par exemple, de parler de « genres », au pluriel donc; on ne parle donc plus du système que je décrivais ci-dessus, mais on se situe plutôt dans le cadre de la théorie queer. Il y a aussi les définitions qui circulent dans les milieux militants et sont appropriées par leurs acteurs et actrices, définitions qui peuvent s’éloigner, parfois radicalement, des théorisations universitaires (bien que je n’aime pas présenter le couple militantisme / recherche de manière binaire). Les militant·es trans, par exemple, parlent souvent de genre personnel, ressenti, vécu, donc dans une perspective psychologique dont ont justement cherché à s’éloigner les études de genre. Je ne sous-entends pas que l’une ou l’autre définition soit plus légitime que l’autre, je souligne simplement leur multiplicité, souvent oubliée.

SEXE

Références ici et ailleurs:

    Quels sont les rapports entre sexe et genre?
    « Sexes et races, deux réalités »: une réponse à Nancy Huston et Michel Raymond
    La mémoire des concepts: le système sexe/genre (Noémie Marignier)
    Le sexe est-il du genre? (Noémie Marignier)

Il peut sembler a priori étrange de définir le concept de sexe, qui paraît sûrement évident pour une grande majorité d’entre vous. Pourtant il est essentiel de l’inclure dans ce lexique pour au moins 2 raisons:
– pour dépasser, justement, cette évidence, qui cache une situation des plus complexes;
– parce que, historiquement, le genre a été pensé par rapport au sexe (opposition, continuité…).
Le concept de genre tel qu’il est utilisé par les féministes et en études de genre a d’abord été pensé dans un rapport d’opposition à l’égard du sexe. Dans les années 70-80 (j’y vais à gros traits), on considérait donc que le sexe était du côté du biologique et le genre du côté du social; le second devait constituer un objet privilégié pour la sociologie notamment, le premier devait être exclu du champ d’investigation des sciences humaines et sociales et laissé aux sciences de la vie. Les théoricien·es du genre ont commencé à revenir sur cette opposition dans les années 1980. En effet, on commence à comprendre que le sexe était, lui aussi, un objet social: les caractéristiques anatomiques, génétiques, chromosomiques et autres relevant de la sexuation n’ont en effet pas de sens en elles-mêmes, elles n’ont de sens que celui qu’on leur donne. Autrement dit, c’est en parlant du sexe et en tentant de le comprendre qu’on lui confère un sens; ce sens ne préexiste pas à notre regard, c’est-à-dire au social. Ou pour le dire encore en d’autres termes: il est possible que dans le sexe, puisqu’il y a déjà du social, il y ait aussi déjà du genre; il est possible que nous concevions le sexe en fonction des représentations que dicte le système du genre et des hiérarchisations qu’il implique.

SEXUALITE(S)

Contrairement au sexe et au genre, c’est une notion que je n’ai traitée que de façon secondaire sur ce blog, bien qu’elle y ait été présente en permanence de manière implicite, pour des raisons que j’explique ci-dessous. Quelques références ailleurs:

    Genre et sexualité: le premier de nous deux… (Noémie Marignier)
    Pourquoi penser la sexualité pour penser le genre en sociologie? (Isabelle Clair)
    – Un ouvrage de référence: Sexualité de Jeffrey Weeks.

Le mot et le concept de sexualité sont récents, puisqu’ils datent en anglais des années 1800 et en français des années 1860. Même si le terme est devenu extrêmement commun, il faut comprendre comment et pourquoi il a émergé afin de comprendre les usages qui en sont faits aujourd’hui.

Le XIXème siècle est encore marqué par le règne d’une conception biologisante des relations sexuelles; les enfants et les vieillards, par exemple, sont considérés comme n’ayant pas de sexualité, puisque celle-ci (sans que le concept n’existe encore) est tout entière réduite à la reproduction sexuée. Il est donc impossible de penser la sexualité sans le genre, puisque dans « reproduction sexuée » il faut entendre à la fois le sexe et les rapports sexuels. Il faut attendre le XXème siècle pour que des disciplines nouvelles comme la psychanalyse ou la sexologie ne permettent de revoir ce paradigme, et pour que la médecine perde le monopole sur la sexualité: émergent alors, par exemple, des réflexions féministe, néo-malthusiennes, socialistes de la sexualité, qui débouchent sur les militantismes des années 1960 et 70 (féministe, LGBT, …) qui lui accordent une place centrale.

Aujourd’hui, la sexualité se conçoit comme une relation sexuelle réciproque, ce qui constitue un tournant majeur par rapport à des époques de l’histoire où on la pensait seulement en termes d’action d’une personne sur une autre. Cela ne signifie pas pour autant qu’il y ait besoin d’être deux pour qu’il y ait sexualité: la masturbation, par exemple, est désormais reconnue comme un acte sexuel. De plus, au-delà de la normativité qui sous-tend LA sexualité, il est possible de penser DES sexualités qui dépendent non plus des pratiques sexuelles mais de l’orientation sexuelle des partenaires – terme que j’aborderai à part.

strongIl existe de multiples manières de penser la sexualité à l’aide du concept de genre. La sociologie du genre, par exemple, réfléchit aux liens entre inégalités liées au genre et expérience concrète de la sexualité; les études gaies et lesbiennes peuvent notamment s’interroger sur les rapports entre sexisme et homophobie, et la science politique sur l’articulation entre, d’une part, genre et sexualité et, d’autre part, les mouvements féministe et LGBT.

Petit lexique du genre: présentation du projet

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Je vais essayer, par une série de billets qui viendront régulièrement augmenter la page « Lexique » (en haut à gauche), de donner les définitions de notions centrales pour comprendre le genre. La plupart des termes que je vais présenter ont été définis au moins une fois sur le blog, mais l’idée est de rassembler toutes ces définitions en un seul endroit, dans lequel vous pourrez piocher quand vous en avez besoin.

J’ai mis ci-dessous la liste des termes que je pense aborder, dans l’ordre alphabétique. Je n’ai évidemment pas pensé à tout, et j’ai besoin que vous me disiez quel(s) terme(s) vous semble(nt) manquer, éventuellement pour quelles raisons. J’augmenterai la liste au fur et à mesure et essaierai de produire ces billets régulièrement.

Une précision: je l’appelle « petit lexique du genre » et non « petit lexique féministe », par exemple, car genre et féminisme ne se recoupent pas forcément. C’est, de plus, un lexique de notions liées au concept de genre que j’estime difficiles, largement mal comprises, ou fondamentales; ce n’est pas un lexique militant, et je ne pense donc pas y inclure des entrées comme « mansplaining » ou « male gaze » (que j’ai pourtant déjà traitées).

    black feminism; womanism
    construction du genre; constructivisme
    différence des sexes; différentialisme
    division sexuée du travail
    essentialisme
    féminisme
    genre
    identité de genre
    intersectionnalité
    orientation sexuelle
    parité
    patriarcat, hétéropatriarcat; domination masculine
    queer
    rapports sociaux de sexe
    sexe
    sexisme, hétérosexisme; misogynie
    sexualité
    transgenre, cisgenre
    violences de genre

A vos suggestions!

Calendrier

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Un nouveau tout petit billet pour vous signaler deux événements auxquels je participe cette semaine.

Mercredi soir, je serai au centre LGBT de Tours dans le cadre de cette conférence-débat; j’y parlerai de la « théorie du genre », du sens de l’expression dans les discours anti-égalité, de ses origines et des moyens de répondre à ce type de discours.

Tours

Samedi matin, je serai à Paris dans le cadre de rencontres féministes qui s’annoncent très très bien. Je participerai à un atelier corps & médecine auquel seront notamment présent·es le collectif Gyn&Co et au moins une personne d’Outrans; il sera aussi question d’autogynécologie. Plus de détails sur le site du collectif ARF.

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Au plaisir de vous y voir! Si vous pouvez y faire un tour venez me dire bonjour!

Appel à témoignages: violences médicales en gynécologie-obstétrique

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Une note très rapide avant de revenir (promis!) avec des billets plus conséquents.

La journaliste Mélanie Déchalotte, qui travaille pour la super émission « Sur les Docks » (France Culture), travaille sur un documentaire radio portant sur les violences médicales en gynécologie-obstétrique. La question du toucher vaginal sans consentement l’intéresse particulièrement, mais pas exclusivement.

Elle cherche pour cela à interviewer, de façon anonyme, des personnes prêtes à témoigner sur ce sujet, que ce soit en tant que patientes ou en tant que soignant·es (étudiant·es, docteur·es, sage-femmes, infirimier·es…).

Si cela vous intéresse, vous pouvez remplir le formulaire ci-dessous. Je collecterai les adresses mail et les enverrai à M. Déchalotte.

Pour info, cette journaliste fait de super documentaires comme « PMA pour les couples homosexuels. La filière belge », que j’avais déjà recommandé sur ce blog. Et si le sujet vous intéresse, je vous rappelle que j’ai ouvert un tumblr pour collecter des témoignages sur le défaut de consentement dans la relation médicale: Je n’ai pas consenti.

« Hommes » tout court ou « hommes cis »? Quelques explications par rapport au post précédent

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Au début de mon billet intitulé « Pourquoi les hommes devraient-ils être féministes? », j’avais d’abord écrit: « Une note avant de commencer: j’entends dans cet article « hommes » comme « hommes cisgenres » ». Suite à plusieurs remarques, que je n’ai pas toutes bien accueillies, j’ai changé cela; je voudrais revenir là-dessus pour expliquer mon choix de départ et pourquoi j’ai changé d’avis.

Dans ma tête (mais apparemment pas dans les faits) il était clair que le billet ne concernait que les hommes cis, puisqu’il concernait leur place dans le mouvement féministe et en particulier la question du privilège masculin. J’ai donc mis cette note au début, non pas parce que « hommes » signifie automatiquement pour moi « hommes cis », mais au contraire parce que, si je ne précise pas, je considère que les terme englobe à la fois « cis » et « trans ». J’ai jugé utile de le préciser pour éviter toute confusion à ce sujet, et comme je l’avais annoncé d’emblée, je n’ai pas jugé bon de répéter « cis » à chaque emploi du mot « homme ». En revanche, je n’ai rien précisé quant à l’emploi du mot « femme » dans ce billet, car si je ne précise pas, c’est que j’entends comme d’habitude « femmes cis et trans ». Puisque les hommes trans sont des hommes, et les femmes trans sont des femmes.

Un premier commentaire a mis en avant le fait que cela n’était pas compris ainsi par tout le monde. Une petite explication (qui n’est certes pas une excuse) quant à mon état d’esprit en lisant ce commentaire: j’étais déjà sur la défensive, car je m’attendais à être attaquée par rapport à ce billet, et j’avais déjà dû supprimer des commentaires insultants. Je suis tombée des nues et je n’ai pas compris les arguments avancés, puisque pour moi, ma note initiale signifiait justement que je n’entendais pas par défaut « hommes cis » quand je parlais d' »hommes ».

Deux autres personnes ont ensuite évoqué le sujet, en commentaire ou ailleurs, donc j’ai commencé à y réfléchir de manière un peu moins défensive. Et je dois dire que c’est le commentaire de Lou qui a frappé le plus juste, en faisant une comparaison avec la féminisation. Du coup j’ai modifié mon billet, je présente mes excuses aux personnes qui ont pu se sentir mal à l’aise ou insultées par mon choix initial, et je voudrais faire quelques réflexions militantes de plus.

    – Sur le fait que ce soit le commentaire de Lou qui m’ait fait changer d’avis, d’abord. Le parallèle avec la féminisation, c’est-à-dire une pratique non seulement que je défends mais qui me concerne directement, est ce qui m’a fait changer d’avis. J’aurais aimé pouvoir dire le contraire, mais il a fallu que je puisse faire un parallèle avec ma propre situation pour comprendre pourquoi cela pouvait poser problème. A mon avis, il faut toujours essayer, quand on essaie de persuader quelqu’un, de faire des comparaisons qui puissent lui parler plus directement; ces comparaisons peuvent parfois être imparfaites, maladroites, mais elles sont souvent efficaces.

    – Je crois que le malentendu naît en partie du fait que j’ai l’habitude de la lecture des articles universitaires, dans lesquels il est non seulement admis mais même conseillé de préciser en note ou d’emblée le sens qu’on va donner à tel ou tel mot central. C’est ce que j’ai fait, et j’ai pensé que ce serait acceptable pour tout le monde, mais visiblement j’avais tort.

    – Dernière chose, et ça me coûte de le dire. Je ne peux que m’interroger sur le fait que la première personne qui a soulevé la question est un homme trans, et me l’a clairement dit. Cela ne signifie pas que cette personne avait forcément raison, mais au moins que j’aurais dû prendre ce paramètre en compte plus que je ne l’ai fait. Les autres personnes qui ont soulevé le problème ne sont, à ma connaissance du moins, pas trans. Le fait que les remarques s’additionnent a compté pour beaucoup, mais je me demande si le fait que des personnes cis aient aussi été dérangées par ma formulation a compté pour moi, parce qu’elles étaient cis. Encore une fois, ça me coûte de le dire, mais c’est une question qu’il faut que je me pose.

Il est plus que cliché de dire qu’on n’apprend que de ses erreurs, et ce n’est pas vraiment mon propos. En revanche, je suis convaincue que c’est dans ce qui coince, ce qui cloche, ce qui pose problème que se trouve souvent tout l’enjeu d’une réflexion. C’est pour ça qu’il faut s’y confronter au lieu de tourner le dos et de partir en courant. Ca vaut évidemment, et peut-être d’autant plus, dans la réflexion militante, qui a tendance à reposer sur des certitudes et des acquis, au risque d’oublier la complexité et le doute. Je continuerai à faire des erreurs, et je compte sur vous pour continuer à me les signaler. Je ne serai pas toujours d’accord, et parfois j’aurai peut-être raison de ne pas être d’accord, mais au moins je serai sûre que je ne suis pas en train de monologuer.

Pourquoi les hommes (cisgenres) devraient-ils être féministes?

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[EDIT] Note: Suite à plusieurs commentaires, sur ce blog et ailleurs, j’ai modifié l’article pour que l’adjectif « cis[genre] » apparaisse à chaque fois que je parle d' »hommes », et non plus seulement dans une note au début. Un homme ou une femme cisgenre est une personne qui s’identifie au genre, masculin ou féminin, qui lui a été assigné à la naissance. Ce terme est le pendant de « transgenre ». En revanche, je continue à ne pas préciser « trans » ou « cis » pour parler des femmes, car cette distinction n’a pour moi pas de pertinence dans ce post. Je m’explique de ces choix dans le post qui suit celui-ci.

Il y a au moins trois façons de comprendre ma question:
– pourquoi les hommes cis devraient être féministes;
– mais, après tout, pourquoi les hommes cis devraient-ils l’être?
– Pourquoi quelle(s) raison(s) le sont-ils?

Je vais en fait les aborder un peu toutes les trois.

Débattre de la pertinence pour les hommes cis de s’appeler eux-mêmes « féministe », « allié » ou autre m’intéresse peu. Ce qui m’intéresse, c’est l’idée largement répandue parmi les féministes selon laquelle les hommes cis auraient finalement beaucoup à gagner à nous rejoindre; ce sont aussi, du coup, les motifs pour lesquels des hommes cis se disent féministes (/ antisexistes, alliés, etc.). Et comprenez-moi bien: je ne sous-entends pas, comme le font très souvent les anti-féministes, que les hommes cis sont forcément là pour la baise (hétéro, donc).

L’idée de cet article m’est venue en lisant cette interview de la chercheuse Raewyn Connell, qui a mené un travail fondateur sur les masculinités. Selon elle, « certains hommes (et leur nombre ne fait qu’augmenter) tireront des bénéfices de la transformation progressiste de l’ordre du genre et […] peuvent donc constituer des alliés dans le combat pour le changement ». Et il est vrai que le féminisme a rendu possible de questionner la masculinité, c’est-à-dire d’interroger les formes qu’elle prend, ce qu’elle implique, les enjeux de pouvoir multiples qu’elle sous-tend…

Pour autant, cet argument me met mal à l’aise. Il revient pour moi à dire « venez du bon côté de la force, vous y trouverez votre compte ». D’abord, je trouve pour le moins curieuse l’idée selon laquelle les hommes cis devraient forcément avoir un intérêt concret dans la réalisation des objectifs féministes pour y adhérer. Que des avantages en découlent de manière secondaire, tant mieux. Mais faut-il rappeler que le féminisme ne vise pas à profiter aux hommes cis ? Et, pour me risquer à une comparaison entre les systèmes d’oppression (donc forcément limitée, because intersectionnalité): imagine-t-on des militant·es racisé·es demander à des Blanc·hes d’agir en allié·es parce qu’illes y trouveraient un avantage?

Dans les milieux militants, on parle de « cookies » pour désigner de manière ironique les récompenses que certain·es allié·es semblent attendre (sous quelque forme que ce soit: remerciements, place dans un mouvement qui n’est pas le sien, sexe… Croyez-moi. C’est du vécu). C’est là un autre avantage qui pourrait découler de l’engagement féministe: passer pour le chevalier blanc, se présenter comme un mec bien, un « nice guy », et se voir attribuer une place de choix dans un mouvement qui, justement, vise la disparition de la domination masculine (cherchez l’erreur).

Il est tout à fait vrai que le féminisme a permis de repenser la masculinité, qu’on peut désormais conjuguer au pluriel. Mais la lutte féministe telle que je la conçois (et le féminisme doit, lui aussi, être conjugué au pluriel) poursuit son but, l’égalité, en mettant en évidence à la fois le privilège que le patriarcat accorde à ceux qu’il identifie comme des hommes et la situation de domination qui en découle. On ne pourra atteindre l’égalité qu’en remédiant à cette situation, ce qui nécessite, pour les hommes cis, de renoncer à certains de leurs privilèges, qui leur sont accordés du fait de leur masculinité. Ils n’ont pas choisi ces privilèges et il ne s’agit pas de dire que les posséder fait d’eux des coupables par essence. Ce qui compte, c’est ce qu’ils en font.

En bref : on (= les femmes féministes) demande aux hommes cis d’adhérer à nos idées sur le plan intellectuel et de mettre cette adhésion en pratique dans leurs interactions et dans la vie de tous les jours. Pas parce qu’il y a un jackpot à la clé, mais parce qu’ils y croient.

C’est tout – et c’est déjà énorme. C’est la deuxième chose que je voulais évoquer. Je le répète, il n’y a pas de cookies à la clé, mais ce qu’on demande est énorme et il faut en avoir conscience. On ne leur demande pas seulement (mais ce serait déjà bien !) de se comporter comme des êtres humains dignes de ce nom. On leur demande de désapprendre tout ce que, intuitivement ou directement, ils ont appris de la société au sujet de la masculinité et de la place des hommes cis par rapport aux femmes. On leur demande de renoncer aux privilèges sociaux dont, en tant qu’hommes cisgenres, ils bénéficient de fait ; ou du moins d’avoir conscience de ces privilèges pour les utiliser à bon escient. En ne se prêtant pas au harcèlement de rue, par exemple. En soutenant leurs collègues, amies, proches insultées, discriminées, moquées parce qu’elles sont des femmes. En tentant, s’ils le peuvent, d’atténuer ou de faire disparaître les mécanismes d’invisibilisation et de domination qui s’exercent à l’encontre des femmes.

Parce que OUI, nous avons besoin des hommes cis pour mener à bien nos objectifs – même si certains jours j’aimerais vraiment, vraiment que ce ne soit pas le cas. Ne nous libérez pas, on s’en charge ; nous n’avons pas besoin d’hommes qui veulent nous sauver, ou qui (grands seigneurs!) crient haut et fort que l’égalité reste à atteindre, sans pour autant admettre que cela passe par leur renoncement à leurs privilèges et à la place qu’ils occupent dans la société. On n’en veut pas, de leur place ; on veut simplement qu’elle ne se définisse plus en termes de hiérarchie. Nous avons besoin d’hommes qui acceptent qu’être chômeurs, handicapés et/ou racisés ne les empêche pas de jouir du privilège masculin, et que renoncer à ce privilège n’est pas négociable. Je suis une femme blanche, hétéro, cisgenre, valide, de classe moyenne… : je pâtis de l’oppression sexiste (scoop!) mais je jouis aussi de tout un tas de privilèges. Cela ne fait pas automatiquement de moi une cause perdue pour le militantisme ; cela demande en revanche un travail de conscientisation et des efforts importants de ma part.

La petite graine

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Je vous arrête tout de suite: non, je ne parle pas de cette petite graine.

J’utilise souvent l’image de la « petite graine » pour désigner les effets du travail militant au quotidien. Il n’est pas si fréquent que, sur le moment, dans le vif d’un débat, ce travail soit gratifiant. Débattre d’un sujet qui nous tient à coeur, avec des personnes plus ou moins informées, attentives, concernées et bienveillantes, c’est très, très difficile. On n’en a pas toujours l’envie, ni le courage – et c’est normal. Avoir avalé la pilule rouge implique que vous voyez le sexisme (je parle de ce que je connais le mieux, mais évidemment ça vaut pour le racisme, les LGBTphobies, etc.) beaucoup plus souvent qu’avant, et qu’il vous devient même impossible de ne pas le remarquer, ce qui peut être épuisant en soi. Mais nous sommes nombreux et nombreuses, je crois, à avoir tendance à penser que cela nous oblige à le signaler, à en discuter; que nous ne pouvons rien laisser passer. Le sexisme, c’est une montagne de petites et de grandes choses; leur accumulation, seule, révèle son aspect systématique et le rend insupportable; on se dit alors qu’il n’y a plus de petites choses (et c’est vrai, dans un sens), et que se taire nous en rend complice.

Je noircis exprès le tableau, mais je pense que, si tu es féministe, toi qui me lis, tu t’es forcément à un moment ou à un autre posé la question: dois-je dire, dois-je faire quelque chose? Est-ce que peux laisser Jean-Edouard continuer son baratin sexiste devant les collègues? Suis-je une vraie, une bonne féministe si je ne reprends pas le marchand de fruits et légumes qui m’apostrophe toutes les semaines par un « Bonjour Mademoiselle »? (Et je ne parle que du féminisme…)

J’ai aussi beaucoup lu et entendu, depuis que j’ai commencé ce blog, des personnes dire qu’elles n’étaient pas militantes parce qu’elles ne faisaient rien, ou si peu. Ce qui n’empêchera pas Jean-Edouard et ses potes de râler sur « la féministe de service » parce que, l’autre jour, tu n’as pas rigolé à sa blague de blonde et as émis la suggestion que peut-être, pour une fois, on pourrait rire aux dépens de groupes qui ne soient pas méprisés ou opprimés.

Jean-Edouard peut râler et se moquer tant qu’il veut. Il peut même continuer à faire ses blagues sur les blondes, les arabes et les homos, puisque sa Liberté d’Expression™, l’Esprit Charlie et le destin de la Démocratie en dépendent. Mais il est probable que, la prochaine fois qu’il fera ce genre de blagues, et même les fois suivantes, il pensera à la féministe de service. Sûrement pas en bien. Mais il y pensera.

C’est cela que j’appelle la petite graine. La plus grande victoire de Mar_Lard, c’est sûrement que des types pensent à elle en faisant un énième commentaire misogyne sur la place des femmes dans les jeux vidéo; et il y en a même (si si je vous jure) qui ont fini par changer d’avis, et après l’avoir copieusement attaquée et insultée, ont fini par adhérer à ses propos.

J’ai une confidence à faire: je manque cruellement de courage quand il s’agit d’affirmer ma position dans un débat face à face. Je fais ma grande gueule ici, mais je suis timide; je serai donc la dernière à vous juger si vous n’osez pas la ramener. Vous n’en avez pas l’obligation. Je le fais généralement pour des choses qui me tiennent vraiment à coeur, mais comme je suis de toute façon cataloguée parmi mes proches et mes ami·es, je n’ai pas souvent besoin de le faire.

Je parle souvent de la « petite graine » avec ma petite soeur , qui découvre depuis quelque temps le militantisme (pas seulement féministe). J’ai employé pour la première fois cette image avec elle lors d’une discussion sur les insultes « validistes » (je n’aime pas beaucoup cette traduction de l’anglais ableist), plus particulièrement les insultes qui consistent en des noms ou adjectifs désignant à l’origine des maladies mentales (je n’aime pas traiter quelqu’un que je n’aime pas de « fou », par exemple; mais qu’on pense aussi aux emplois comme insultes de termes comme anorexique, schizophrène, autiste, triso…). J’essayais de lui faire comprendre mon point de vue, et elle n’a d’abord pas été vraiment convaincue; elle m’a dit qu’en tout cas il lui paraissait difficile de renoncer à ces termes. Je lui ai alors dit que, de toute façon, mon travail était fait: dorénavant, elle ne pourrait plus les utiliser sans penser à moi. Ca a été, et c’est toujours le cas; elle m’a même expliqué récemment avoir essayé d’expliquer le validisme à des collègues de travail. Imaginez ma fierté.

Je ne parle pas souvent ici de choses personnelles concernant ma famille, mais puisque je suis lancée, je voudrais dire un mot sur mon père. Disons, pour faire simple, que nous avons beau nous aimer très fort, nous avons de (très) nombreux désaccords, notamment politiques. Le féminisme fait partie des sujets très sensibles. Il y a quelques mois, sa mère (ma grand-mère, donc) est décédée. Mon père s’est occupé de la concession funéraire. Il m’a expliqué avoir été frappé, et profondément choqué, par le fait que presque toutes les femmes enterrées dans le même cimetière l’étaient sous le nom de leur mari, ou sous leur nom de naissance suivi de la mention « épouse Untel ». L’inverse n’existe évidemment pas. J’ai été frappée, pour ma part, non par ce fait, qui, à cause de mon bagage féministe, ne m’étonne malheureusement pas; mais par sa surprise à lui, et l’émotion qui en découlait. Il a tenu à me dire tout cela pour me montrer que, s’il l’avait réalisé, c’était sûrement grâce à moi. Et ça, croyez-moi, ça vaut tous les commentaires positifs du monde.