"Harcèlement de rue": témoignage

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Cet article s’accompagne d’un trigger warning.

Je me rends compte, à l’occasion d’une énième, et nécessaire, discussion sur Twitter à propos du harcèlement de rue, que je n’ai presque jamais évoqué le sujet ici. Beaucoup de choses ont été déjà dites et écrites sur le harcèlement de rue; pourtant, je continue de lire les mêmes dénégations, les mêmes bêtises, les mêmes violences sur ce sujet. Violences, car la négation de la parole et de l’expérience des femmes sur un sujet comme celui-ci est d’une violence sans nom. Je crois qu’il est essentiel de parler de nos expériences et de se battre sans relâche contre tous ceux (et celles parfois) qui continuent à nous dire que ce n’est pas bien grave, que c’est de la drague maladroite, que ce sont des idiots, des connards, des exceptions.

Pour une définition de l’expression et une description du phénomène, je vous renvoie à cet article du blog Crêpe Georgette. Je ne parlerai ici que de ma propre expérience, mais je vous demande de garder à l’esprit qu’il ne s’agit en aucun cas d’une expérience isolée. Pour de multiples autres témoignages, vous pouvez consulter par exemple le site du projet Hollaback.

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Une question de point de vue

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Je voudrais aborder ici la notion de point de vue dans les théories féministes, ou standpoint theory. J’ai déjà présenté sur ce blog plusieurs notions à la frontière entre féminisme militant et "universitaire", comme le male gaze, l’intersectionnalité ou le mansplaining. La question du point de vue permet, elle aussi, de faire le lien entre un corpus théorique féministe très fourni et complexe et des pratiques et débats militants au quotidien.

La notion de point de vue dans les théories et les pratiques féministes suscite de nombreux débats et recouvre divers enjeux, qui peuvent vous paraître plus ou moins évidents mais, croyez-moi, ne le sont pas pour beaucoup de monde: l’idée de privilégier le point de vue des personnes qui sont les premières concernées par une situation d’oppression; la dénonciation de l’idée selon laquelle, par exemple, le point de vue d’un homme sur le sexisme serait strictement équivalent à celui d’une femme; ou encore, le lien entre point de vue et empowerment, c’est-à-dire le fait de conférer du pouvoir à quelqu’un. C’est aussi une notion qui permet d’en comprendre beaucoup d’autres, par exemple celle de "privilège".

Je vais d’abord expliquer les fondements théoriques de la notion de point de vue telle qu’elle est abordée par les féministes, pour aborder ensuite les enjeux militants qu’elle recouvre.

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Dans ma bibliothèque – Edith Wharton, Chez les heureux du monde (The House of Mirth)

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Edith Wharton, The House of Mirth, 1905. Traduction française: Chez les heureux du monde, LGF, Le Livre de poche, 2010.

Adaptation cinématographique: The House of Mirth, Terence Davies, 2000 (avec Gillian Anderson dans le rôle de Lily Bart).

(major spoiler alert)

J’ai vu récemment l’adaptation par Terence Davies du roman d’Edith Wharton, ce qui m’a fait réaliser à quel point j’aimais ce dernier. J’ai été déçue par le film, qui, bien que visuellement très réussi, m’a paru montrer une longue agonie et mener lentement vers une issue prévisible. Ce n’est pas du tout l’impression que m’avait laissé le livre ; j’essaierai de revenir ici sur ce que j’en ai compris et surtout, sur le personnage extraordinaire de Lily Bart. Ce roman fait partie des livres qui ont fait progresser ma réflexion sur la représentation des femmes dans la littérature romanesque.

Mon copain, qui a regardé le film avec moi et n’a jamais lu le livre, n’a éprouvé aucune empathie pour le personnage de Lily. Ce n’est pas si surprenant, dans la mesure où le film ne montre que ses fragilités et sa maladresse, alors que Lily est, dans son genre, un génie. C’est cela qui excite l’intérêt de Lawrence Selden, c’est dit clairement dès le premier chapitre : Lily constitue un spectacle fascinant et intrigant pour lui car elle est au sommet de sa gloire et de son art. Elle est très belle et semble faite pour la haute société new-yorkaise dans laquelle elle vit et a sa place, malgré le fait qu’à bientôt 30 ans, elle soit toujours célibataire. Elle lutte pour concilier son désir d’indépendance et sa situation de « fille à marier », qui fait d’elle une mineure (au sens juridique du terme) et l’oblige à une prudence dont elle ne sait pas toujours faire preuve. Elle sait, ou croit savoir, comment arriver à ses fins et se persuade, du moins jusqu’au début de sa chute, qu’elle peut obtenir ce qu’elle veut quant elle veut, c’est-à-dire épouser qui elle le désire.

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Ce que j’aurais voulu entendre à 15 ans

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J’aurais aimé qu’on me dise que le sexe n’était pas une obligation. Que ça pouvait être génial, fun, magnifique, que ça ne l’était pas toujours, mais surtout que personne n’était en droit de l’attendre ou de l’exiger de moi. Que ce n’est pas un passage obligé. Tous les discours sur / toutes les représentations du sexe auxquels nous sommes confronté·e·s disent la même chose :

un homme est toujours en droit d’attendre de toi d’être disponible pour des relations sexuelles, surtout si tu as une "relation" avec lui. Tu ne peux pas attendre d’un garçon ou d’un homme qu’il n’y pense pas; d’ailleurs tout ce que tu dis, tout ce que tu fais peut lui donner, lui donne des idées. S’il t’invite chez lui, ce n’est pas pour jouer aux dominos.

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Caractéristiques "féminines", caractéristiques "masculines"

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Je l’ai souvent expliqué, le genre est un système qui distingue l’humanité en deux catégories étanches, "femmes" et "hommes", et crée en même temps une hiérarchie entre ces catégories. Mais le genre concerne aussi les représentations, symboles et valeurs associés à chaque catégorie.

Posez-vous la question: quel adjectif associez-vous aux mots "homme" et "femme"?

Lesquelles de ces caractéristiques sont positives? négatives?

Et surtout: lesquelles sont les mieux socialement? Lesquelles sont susceptibles de vous placer dans une situation de pouvoir?

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Vidéo: introduction aux études de genre

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Cette vidéo a d’abord été mise en ligne sur le site du laboratoire GenERe. Cécile Thomé et moi avons donné à l’ENS de Lyon, le 19 mars dernier, une conférence d’introduction aux études de genre, qui était aussi le premier événement organisé par notre laboratoire.

La vidéo n’est pas de très bonne qualité, je sais, et je n’ai pas pu la fractionner. Vous trouverez ci-dessous les différentes parties et la bibliographie des références citées.

Introduction -> 17 min 50 sec
I) Socialisation de genre -> 35 min 40 sec
II) Sexe = nature, genre = culture? -> 51 min 55 sec
III) L’emprise du genre -> 1 h 02 min 53 sec
IV) Intersections -> 1 h 13 min 12 sec
V) Sexualités -> 1 h 41 min
Conclusion, questions/réponses

(Cliquez sur l’image pour accéder à la vidéo)

mauvais genre

Bibliographie

Pour commencer…

BERENI Laure, CHAUVIN Sébastien, JAUNAIT Alexandre et REVILLARD Anne, Introduction aux études sur le genre, Bruxelles, De Boeck, 2012 (2ème édition).
CLAIR Isabelle, Sociologie du genre, Paris, Armand Colin, 2012.
DORLIN Elsa, Sexe, genre et sexualités. Introduction à la théorie féministe, Paris, Presses Universitaires de France, 2008.
LÖWY Ilana, L’emprise du genre. Masculinité, féminité, inégalité, Paris, La Dispute, 2006.
MARUANI Margaret, Femmes, genre et sociétés. L’état des savoirs, Paris, Éditions La Découverte, 2005.

Et bien sûr plein d’autres références sur le site.

Références utilisées pendant la conférence :

BAJOS Nathalie et BOZON Michel (dir.), Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et santé, Paris, Éditions La Découverte, 2008.
BOURCIER Marie-Hélène, Queer Zones. Politique des identités sexuelles, des représentations et des savoirs, Paris, Éd. Amsterdam, 2006 (2001).
BOURDIEU Pierre, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979.
BOURDIEU Pierre, La domination masculine, Paris, Éditions du Seuil, 1998.
BOZON Michel, Sociologie de la sexualité, Paris, Armand Colin, 2013 (3ème édition).
BUTLER Judith, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, Paris, La Découverte, 2005 (1990).
CHAUVIN Sébastien et LERCH Arnaud, Sociologie de l’homosexualité, La Découverte, 2013.
CLAIR Isabelle, Les jeunes et l’amour dans les cités, Paris, Armand Colin, 2008.
CLAIR, « Le pédé, la pute et l’ordre hétérosexuel », Agora Débats/jeunesse, n°60, 2012.
CRENSHAW Kimberlé Williams, « Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur », Cahiers du Genre 2/ 2005 (n° 39), p. 51-82.
DARMON Muriel, La socialisation, Paris, Presses Universitaires de France, 2007.
DE BEAUVOIR Simone, Le deuxième sexe I et II, Paris, Gallimard, 1949.
DE LAURENTIS Teresa (dir.), « Queer Theory: Lesbian and Gay Sexualities », numéro spécial de Differences: A Journal of Feminist Cultural Studies, 3, 1991.
DELPHY, Christine, L’Ennemi principal, t. 1 Économie politique du patriarcat (1998) et t. 2 Penser le genre (2001), Paris, Éd. Syllepse, coll. « Nouvelles questions féministes », 2013.
ERIBON Didier, Réflexions sur la question gay, Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 2012.
FALCONNET Georges et LEFAUCHEUR Nadine, La Fabrication des mâles, Paris, Seuil, 1975.
FASSIN Eric, « L’empire du genre. L’histoire politique ambiguë d’un outil conceptuel », L’Homme, n°187-188, 2008. Disponible en ligne: http://www.cairn.info/revue-l-homme-2008-3-page-375.htm.
FAUSTO-STERLING Ann, Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science, Paris, La Découverte, coll. « Genre & Sexualité », Paris, 2012 (2000).
GARFINKEL Harold, Recherches en ethnométhodologie, Paris, Presses Universitaires de France, 1997 (1967).
GIANINI BELLOTI Elena, Du côté des petites filles, Paris, Editions des femmes, 1973.
GUILLAUMIN Colette, Sexe, race et pratique du pouvoir : l’idée de nature, Paris, coll. « Côté-femmes – Recherches », 1992.
KOSOFSKY-SEGDWICK Eve, Épistémologie du placard, Paris, Éd. Amsterdam, 2008 (1991).
LIEBER Marylène, Genre, violences et espaces publics. La vulnérabilité des femmes en question, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2008.
MEAD Margaret, Mœurs et sexualité en Océanie, Paris, Pocket, 1993 (1963 pour la première édition française, 1928 et 1935 pour les éditions américaines).
MOSSUZ-LAVAU Janine, Les lois de l’amour. Les politiques de la sexualité en France (1950-2002), Paris, Payot, 2002 (1991).
OAKLEY Ann, Sex, Gender and Society, London, Temple Smith, 1972.
RICH Adrienne, « La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne », Nouvelles Questions Féministes, n°1, 1981 (1980).
RUBIN Gayle, Surveiller et jouir. Anthropologie politique du sexe, Paris, EPEL, 2010.
TRACHMAN Mathieu, Le travail pornographique. Enquête sur la production de fantasmes, Paris, Éditions La Découverte, 2013.
WEST Candace et ZIMMERMAN Don H., « Doing gender », Gender & Society, n°1, juin 1987.
WITTIG Monique, La pensée straight, Paris, Éd. Amsterdam, 2013 (1992).

Empathie médiatique et violences contre les femmes

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En ce moment se déroule le procès de Marcel Guillot, accusé d’avoir battu à mort et abandonné dans un ruisseau attenant à sa maison une amie, Nicole El Dib. Pour les médias, la particularité de ce procès est qu’il concerne "le plus vieil accusé de France": il a 93 ans. Mais c’est justement le traitement médiatique et l’empathie pour l’accusé qui ont attiré mon attention.

Comme me l’a fait remarquer @MelleArmelle sur Twitter, Le Télégramme fait particulièrement fort en reprenant en titre le sobriquet "Papy Marcel", avancé par l’avocat de Marcel Guillot: "C’est un homme sans histoire, serviable, jamais violent, qu’on appelle communément Papy Marcel". La stratégie de la défense semble claire: provoquer de la compassion à l’égard de ce très vieil homme qui, comme il le dit, avait un "béguin" pour la victime et avait été "éconduit" par elle. Deux motifs de compassion, donc: son âge et son statut d’amoureux déçu.

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Alan Turing s’est suicidé… "pour homosexualité"

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J’ai entendu cette expression dans un podcast de Continent Sciences, une (par ailleurs bonne) émission de France Culture, portant sur le travail du biologiste Franck Cezilly. A la fin de l’émission, Martin Andler, professeur l’Université de St Quentin en Yvelines, parle d’un événement autour de la figure d’Alan Turing, mathématicien de génie et inventeur de l’informatique. Selon Andler, Turing est aussi une "figure tragique" et s’est "suicidé pour homosexualité".

Deux mots d’abord sur l’expression. Il semble avoir confondu deux expressions, être condamné pour (+ nom) et se suicider à cause de (+ nom). Il me semble que la confusion en dit long.

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Parler du féminisme et du genre à des enfants et des ados

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Je m’aventure en terrain légèrement inconnu, car je m’adresse généralement, par défaut, à un public adulte (non, je ne parle pas d’un site porno). Je sais que des adolescent·e·s me lisent mais je n’adapte pas mon discours en fonction de publics précis. Ce post évoque différentes ressources et s’adresse à à des adultes (parents, professeurs, éducateurs/trices…) qui souhaiteraient parler de féminisme et de genre à des enfants ou des ados, mais aussi évidemment à ces derniers·e·s. Je ne remets pas ici les différents blogs et sites que je recommande déjà dans les liens (colonne de gauche).

Ce serait super que vous partagiez les ressources que vous connaissez et/ou utilisez en commentaire, ce sera utile pour tout le monde (y compris moi!). Je ne donne que quelques exemples, que je ne classe pas forcément en fonction des publics car certaines s’adressent à des enfants et ados de tous âges.

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La Crimée "se donne à la Russie", ou la métaphore hétérosexuelle

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J’ai été frappée d’entendre et de voir à plusieurs reprises la relation entre la Crimée et l’Ukraine évoquée en termes sexuels, et plus particulièrement hétérosexuels. Oh, rien de pornographique, mais la métaphore me paraît intéressante.

Je l’ai d’abord entendu il y a quelques jours dans une émission de la BBC, qui annonçait "Crimea will give itself to Russia" (la Crimée va se donner à la Russie). Le Journal Du Dimanche a lui aussi choisi la métaphore du "don" sexuel en titrant dimanche dernier, avant même les résultats du référendum, "La Crimée se donne au frère russe" (sic).

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