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Aux origines du genre (1): l’invention médico-psychologique

Je commence une série de billets sur les origines du genre, qui devrait (je n’ai pas encore tout écrit) se décomposer comme suit:

    1- L’invention médico-psychologique
    2- Comment le genre devient-il féministe?
    3- Avant le genre (ou: comment le genre est-il devenu pensable?)
    4- Synthèse et évolution du concept

Pourquoi une telle série? Parce que dans un débat sur le genre, ou quand on se penche un tant soit peu sur le discours antigenre, des choses comme ça refont surface:

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Je résume donc: la « théorie du genre » trouverait son origine dans une « expérience tragique » menée par son « père » ou « gourou », le Dr John Money (Le Point). Les « disciples actuels des études de genre » seraient prompts à « occulter » cette origine (Le Figaro), d’autant que John Money était un « pédophile », ce qui entache donc d’un soupçon de pédophilie les études de genre en général (Page « Toute la vérité sur l’inventeur des Gender Studies »).

C’est pour démêler le vrai (il y en a, un peu) du faux dans ces affirmations, qui resurgissent en 2014 et sont malheureusement reprises sans aucune distance critique, comme on le voit, par certains médias, que je propose cette généalogie du genre. Je commence par cette fameuse « expérience tragique », qui en était bien une, et par l’invention des concepts de genre et d’identité de genre par des médecins aux Etats-Unis dans les années 1950-60. Je montrerai dans le prochain billet de cette série que les origines médico-psychologiques du concept ont très peu à voir avec ce qu’il devient ensuite dans le discours féministe; en fait, attribuer l’origine d’une « théorie du genre » fantasmée à Money et ses confrères revient à commettre un énorme contresens, tant les objectifs de Money and co sont à l’opposé des objectifs féministes et LGBT.

Le retour sur le devant de la scène d’une « expérience tragique »

Ce n’est pas un hasard si le récit (biaisé) de cette expérience ressurgit en 2014. C’est en effet l’année de l’attaque menée par des militant·es antigenre contre le dispositif « ABCD de l’égalité », dont le gouvernement avait annoncé, dans des termes maladroits, « l’expérimentation » dans certains académies. Les deux « expérimentations » sont donc, de manière tantôt implicite, tantôt explicite, présentées comme parallèles. Ce parallèle est à prendre au sérieux pour cette raison, mais aussi parce que l’homme à l’origine de la première « expérimentation », John Money, psychologue et sexologue, est soupçonné de complaisance envers la pédophilie, notamment en raison d’une interview accordée en 1991 à la revue Paidika. The Journal of Paedophilia. De telles accusations sont également importantes parce que Money est présenté comme « l’inventeur », le « père » ou encore le « gourou » de la « théorie du genre ».

Qu’est-ce qui est vrai?

  • John Money est l’un des premiers à poser une distinction entre sexe et genre.
  • Il mène effectivement, dans les années 1960, une expérience extrêmement controversée (et à raison) sur un enfant, alors appelé Bruce Reimer. Il utilise cette expérience pour montrer la véracité de sa théorie concernant l’identité de genre.
  • Il entretient aussi des relations problématiques avec la pédophilie. Je n’ai pas creusé le sujet dans mes recherches, mais si l’on en croit ses propres propos, il est pour le moins complaisant sur ce sujet.
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    Qu’est-ce qui est faux?

  • Il est faux, à plusieurs titres, de présenter John Money comme « l’inventeur des gender studies » ou de la « théorie du genre ». Si la distinction entre sexe et genre, et le nom donné à ce dernier concept, viennent bien du domaine médico-psychologique et en particulier de Money, ce qu’on appelle « études de genre » ne partage quasiment rien avec les théories de Money et ses confrères.
  • Il est donc également faux de présenter cette « expérience tragique » comme étant l’acte de naissance des études de genre.
  • Il n’y a aucun complot visant à « occulter » cette expérience sous prétexte qu’elle serait embarrassante pour les chercheur·es actuel·es en études de genre. De nombreuses recherches mettent en évidence ce que les études de genre doivent à la distinction psychologique posée entre sexe et genre, tout en prenant leurs distances avec ces origines.
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    Mais de quelle « expérience » parle-t-on exactement?

    En 1965 naissent aux Etats-Unis des jumeaux, Bruce et Brian Reimer. A cause d’un problème médical, on prescrit aux deux bébés, alors âgés de 8 mois, une circoncision. L’opération est bénigne mais prend une issue tragique pour Bruce, opéré le premier, dont le pénis est irrémédiablement endommagé. Brian n’est donc pas circoncis, et son problème médical se règle tout seul.

    Quelques mois après, les parents de Bruce, évidemment très désemparés face à la situation, voient à la télévision une interview du Dr John Money. Celui-ci est spécialiste de l’intersexuation (alors appelée hermaphrodisme) et exerce dans la « Gender Identity Clinic » de l’hôpital Johns Hopkins de Baltimore. Son activité médicale et les opérations qu’il pratique sur des enfants intersexes se fondent sur une théorie de la flexibilité de l’identité sexuelle; il s’agit pour lui de « corriger » ce qu’il considère comme une « anomalie », à savoir l’ambiguïté sexuelle de naissance de certaines personnes, en opérant des enfants, dont l’identité sexuelle n’est selon lui pas encore fixée. Il faut d’ailleurs noter que les théories de Money jouent un rôle fondamental dans le traitement actuel de l’intersexuation par la médecine. Money rejette l’idée selon laquelle l’identité sexuelle serait entièrement innée et invariable: selon lui,

    l’identité sexuelle [se sentir fille ou garçon] se forge pendant les trois premières années de la vie de l’enfant, en parallèle à l’acquisition du langage et des structures de la pensée. On ne naît pas homme ou femme, on le devient — mais il s’agit d’un processus court, totalement irréversible à l’âge fatidique de trois ans, période de la stabilisation du « moi profond ». Cette thèse a divisé, et continue à diviser biologistes, psychologues et psychiatres. (Löwy 2006: 88-89)

    Quoi qu’ait pu raconter Money lors de la fameuse interview à travers laquelle les Reimer découvrent l’existence de ses travaux, on comprend que ses propos, et les résultats qu’il présente, aient pu exercer un attrait sur eux: leur enfant présente en effet désormais une « ambiguïté sexuelle » dont ils craignent qu’elle affecte sa future vie de garçon et d’homme. Ils lui amènent donc l’enfant en consultation. Il faut d’emblée noter quelque chose d’essentiel: Bruce n’est pas un enfant intersexe. Son « ambiguïté sexuelle » n’est pas de naissance, elle résulte d’un accident. Ce cas n’a donc rien à voir, fondamentalement, avec ceux auxquels Money est habitué. Mais cette distinction, de taille, ne l’a visiblement pas arrêté. Traiter le petit Bruce constitue pour lui une occasion inespérée de démontrer sa théorie sur un enfant qui est né, sans ambiguïté, avec un appareil génital mâle; qui plus est, un enfant ayant un vrai jumeau, un garçon. L’équipe de Money conseille aux Reimer d’élever désormais l’enfant dans une identité féminine; Bruce est désormais appelé·e Brenda, et à l’âge de 22 mois, subit une castration complète.

    Les jumeaux, Brian et Brenda, sont ensuite suivis pendant des années par Money et son équipe. Dans des interviews qu’il donnera plus tard, une fois adulte, Bruce/Brenda (qui se fera ensuite appeler David) insiste sur le caractère intrusif voire carrément dérangeant de la thérapie que lui infligent les médecins. Toujours selon ses propres souvenirs, l’enfant qu’on appelait alors Brenda n’a jamais été à l’aise dans l’identité choisie pour lui par les médecins et ses parents, avec qui il est en conflit grave. On lui révèle son histoire à l’adolescence; « Brenda » décide alors de suivre un traitement hormonal pour aller dans le sens inverse du traitement subi jusque-là, de subir une mammoplastie, et Bruce/Brenda change alors son prénom et demande qu’on l’appelle David.

    Il existe deux types de sources principales qui nous permettent de connaître les détails de cette histoire. Le premier est médical: il s’agit des études publiées par Money et son équipe, mais aussi par des médecins comme le Milton Diamond, opposant de longue date des théories de Money, qui rend célèbre ce qu’il appelle les cas « John/Joan ». Le deuxième source est journalistique et biographique. Il s’agit essentiellement des écrits d’un journaliste, John Colapinto, qui publie en 2000 un livre intitulé As Nature Made Him (« Tel que la nature l’a fait »). Le livre est traduit et publié en français en 2014 (la date n’est évidemment pas anodine) sous le titre Bruce, Brenda et David. L’histoire du garçon que l’on transforma en fille (on peut le feuilleter ici). Il s’agit d’un livre à charge, contre Money mais aussi contre les féministes, qui, selon Colapinto, auraient utilisé les théories de Money comme « l’un des fondements majeurs du féminisme moderne » (Colapinto 2000: 69); on verra dans le prochain billet en quoi cette affirmation est fausse. La version anglaise du livre se vend par milliers, et c’est à ce livre que se réfèrent les militant·es antigenre pour évoquer l’expérience menée sur le petit Bruce/David et mettre en lumière le caractère trouble supposé de la « théorie du genre ». Mais la préface (franchement lamentable) de Marcel Rufo à la traduction française montre bien le caractère orienté de l’ouvrage, qui utilise le cas Reimer pour faire le procès des théories constructionnistes du genre.

    Ce qu’on sait, ce qu’on ne sait pas

    Des éléments ci-dessus, on est donc à peu près sûrs. On sait aussi que ce « cas » a été utilisé avec des orientations théoriques complètement opposées, pour prouver le bien-fondé des théories de Money (ce qui est plus que contestable) ou pour prouver, à partir de l’échec de l’expérience menée sur Reimer, que la culture n’a rien à voir dans l’identité sexuelle (ce qui a largement été réfuté depuis). Il est en revanche plus difficile de déterminer ce qui a précisément mené au suicide de David Reimer, dans les années 2000, à l’âge de 34 ans. David s’est marié et a adopté les trois enfants de son épouse, mais ils sont séparés au moment de son suicide, son épouse ayant demandé le divorce. On sait aussi que sont frère jumeau était mort quelques années plus tôt d’une overdose et qu’il avait des relations très difficiles avec sa famille. Tout cela pour dire que si Money a certainement exercé une influence absolument désastreuse sur sa vie, on ne peut pas attribuer avec certitude la cause de son suicide à l’expérience médicale dont il a été le cobaye, et seulement à elle. Il est très possible que de multiples facteurs l’aient poussé à ce geste, et c’est à nouveau trahir Bruce/David Reimer que d’imposer un sens à son suicide, sens qu’il n’a jamais explicité.

    Le « cas » Reimer dans le débat nature/culture, ou: le rôle de la norme

    Comme je l’ai dit, cette expérience a été utilisée à des fins théoriques diamétralement opposées. Ces théories (pour caricaturer: Money d’un côté, Diamond de l’autre) ont cependant un point commun: leur référence à la norme. L’analyse de Butler dans Défaire le genre est très utile pour comprendre cette dimension. Dans un essai consacré à ce « cas », elle cherche à « rendre justice » à David Reimer, et souligne la convergence paradoxale, dans leur traitement de Bruce/David, entre des scientifiques qui s’opposent sur le plan théorique:

    Tandis que le Money Institute engage, au nom de la normalisation, des transsexuelles pour apprendre à Brenda comment font les femmes, les endocrinologues [quand « Brenda » demande à prendre des hormones masculines] prescrivent le protocole de réassignation de sexe de la transsexualité à David, au nom de la normalisation, et afin qu’il embrasse son destin génétique, au nom de la nature. […] Il semble que les normes qui gouvernent l’intelligibilité du genre sont, pour Money, celles qui peuvent être fermement imposées et appropriées au niveau du comportement; la malléabilité de la construction du genre qui constitue en partie sa thèse nécessite ainsi une application ferme. La « nature » défendue par les endocrinologues nécessite elle aussi une certaine assistance par des moyens chirurgicaux et hormonaux lorsqu’une intervention non naturelle sur l’anatomie et la biologie est précisément ce qui est requis par la nature. Dans chacun de ces deux cas, le postulat est donc réfuté par les moyens par lesquels il est appliqué. La malléabilité est violemment imposée et la naturalité est produite artificiellement. » (Butler [2004] 2012 : 84)

    Comme toujours avec Butler, il n’est pas inutile de la paraphraser pour clarifier sa pensée. Elle montre que les médecins qui traitent Reimer pendant son enfance, puis ceux qui le traitent une fois adolescent et adulte, ont en fait tous une visée normative. Pour Money et ses collègues, il s’agit d’apprendre à « Brenda » comment être une femme, selon les normes strictes de la féminité. Ils sont prêts, pour cela, à utiliser à la fois des moyens hormonaux et chirurgicaux drastiques (l’idée de départ étant que sans pénis fonctionnel, Bruce ne pouvait de toute façon pas être un homme « normal ») et à éduquer l’enfant de manière à ce qu’il adopte un comportement correspondant à l’idée qu’on se fait d’une femme. Pour Diamond et les autres médecins qui prennent le relais, la normalisation consiste cette fois à rendre « Brenda » à son « destin génétique », un destin d’homme. Paradoxalement, pour retrouver cette « nature », il faut là aussi employer les moyens technologiques lourds. En d’autres termes, Money défend l’idée de la malléabilité de l’identité sexuelle, mais est prêt à l’imposer par la chirurgie et l’éducation; Diamond défend l’idée de la détermination complète de l’identité sexuelle par la biologie, et a recours à la chirurgie et aux hormones pour atteindre cette naturalité.

    Comme le souligne la chercheuse Ilana Löwy, il faut cesser de traiter Reimer seulement comme un cobaye: il a lui-même a un avis dans ce débat – il suffit de l’écouter. Le passage se trouve, paradoxalement, à la fin du livre de Colapinto (pour qui la « nature » est toute puissante en matière d’identité sexuelle); il y explique ce que signifie, pour lui, « être un homme »:

    [Il faut] bien traiter sa femme, fournir un toit à sa famille, être un bon père. Des choses comme celles-là comptent beaucoup plus que le « bang-bang » de sexe. Je m’imagine que John Money aurait considéré les pères biologiques de mes enfants comme de vrais hommes. Mais ils ne sont pas restés pour prendre soin de leurs enfants. C’est moi qui l’ai fait. C’est cela, pour moi, être un vrai homme.

    On aurait du mal à expliquer plus clairement le rôle du social dans l’identité et dans le rapport que chaque individu peut avoir à la masculinité et à la féminité — c’est-à-dire, à ce que cela signifie, culturellement, d’être un homme ou une femme.

    Dans le prochain billet, j’aborderai l’appropriation féministe du genre, c’est-à-dire la manière dont les féministes se saisissent d’un concept né dans un contexte qui n’a a priori rien à voir avec leurs combats. Je montrerai la distance qui se creuse entre la façon médico-psychologique de concevoir le genre et l’outil critique, politique et heuristique (c’est-à-dire « qui fait advenir du savoir ») que devient le concept.

    Références citées

    COLAPINTO John, [2001] 2014, Bruce, Brenda et David. L’histoire du garçon que l’on transforma en fille, trad. Elsa Maggion, Paris, Denoël.
    BUTLER Judith, [2004] 2006, Défaire le genre, trad. M. Cervulle, Paris, Amsterdam.
    LOWY Ilana, 2006, « Intersexe et transsexualités: Les technologies de la médecine et la séparation du sexe biologique et du sexe social », Cahiers du genre, n° 34, p. 81-104.

    Et maintenant?

    Vous avez été près de 200 en une semaine à prendre le temps de répondre à mon sondage: merci beaucoup! Surtout, merci pour les gentils mots, les encouragements, ça fait un bien fou et ça me donne envie de continuer. Je vous propose un petit bilan qui doit, de mon côté, m’aider à décider de la direction que ce blog doit prendre – j’évoque ça à la fin du billet.

    Sans surprise (?), les gens qui ont répondu au sondage sont des lecteurices régulier·es, mais tous les profils étaient représentés, ce qui est important puisque vous n’avez forcément pas les mêmes attentes.
    sondage_fréquence

    Catégories d’articles les plus utiles

    Les catégories que vous semblez trouver les plus utiles sont, dans l’ordre:

      « matière à réfléchir / des clés pour comprendre » (une catégorie un peu fourre-tout dans laquelle je range les articles de fond): presque 90% l’ont choisie;
      « arguments antiféministes » il s’agit surtout d’une série de billets publiée en 2014. Presque 70% des répondant·es l’ont mentionnée, ce qui me fait penser que je devrais la reprendre;
      « lexique » (48%): c’est une autre série de billets, commencée il y a quelques moi, qui doit me permettre d’aboutir à un lexique relativement fourni des mots liés au genre. J’ai rassemblé toutes les définitions ici.

    Qu’attendez-vous de ce blog?

    Même si j’ai reçu des réponses variées, de grandes tendances se dégagent:

      – importance de la vulgarisation et de l’accessibilité, y compris pour des néophytes complet·es (sur ça, je dois encore bosser – j’y reviens plus loin);
      – ça ne fait pas l’unanimité, mais certain·es voudraient que je reprenne les billets de réaction à l’actualité, et peut-être que je montre plus mon opinion personnelle sur les sujets dont je parle;
      – ce que vous semblez attendre le plus, ce sont des billets de fond, rigoureux, avec des arguments détaillés et sourcés, des articles de référence que vous pouvez partager et réutiliser lors de débats; ces articles doivent aussi, occasionnellement, constituer un challenge, et surtout pousser à réfléchir.

    Suggestions, critiques et pistes pour l’avenir

      – Les billets devraient être moins abstraits, donc comporter plus d’exemples et être plus facilement appropriables.
      – Il va falloir vous mettre d’accord: certain·es trouvent mes articles trop denses et me demandent de délayer un peu plus, d’autres les trouvent trop longs. Là (comme ailleurs!) je ne vais pas pouvoir satisfaire tout le monde :-)
      – Le contenu devrait être plus facilement accessible; conseiller des ouvrages d’introduction à ces sujets pour les débutant·es? Quelqu’un a fait une suggestion qui me plaît bien: un parcours pour débutant·es, où je commencerais de zéro et progresserais pas à pas. Je vais y réfléchir.
      – Répondre plus souvent aux commentaires: je n’ai ni l’énergie ni le temps de le faire… Je préfère donc laisser mes lecteurices débattre et intervenir seulement quand je le juge nécessaire.
      – D’autres suggestions qui me plaisent (je ne peux pas tout évoquer):

    1. Une série de portraits de féministes: j’avais commencé à travailler il y a quelques mois sur des portraits de féministes d’origines variées, je vais essayer de retrouver ça et m’y mettre vraiment;
    2. Faire une session questions/réponses: j’ai laissé tomber mon compte Ask, c’était trop de travail, mais je pourrais effectivement réfléchir à la forme que pourrait prendre une telle session. Le problème, comme toujours, c’est la gestion des trolls…
    3. Accueillir à nouveau des billets invités: c’était beaucoup de travail en plus (relecture, va-et-vient avec la personne pour modifications éventuelles, mise en forme, etc.), donc j’ai arrêté d’accepter des soumissions. En revanche, je pourrais réfléchir à un format d’interviews ou de portraits ponctuels.
    4. Une chaîne YouTube: ce n’est vraiment pas mon truc. En revanche, je réfléchis depuis longtemps maintenant à un format de podcast (oui, vous avez remarqué, j’aime *bien* les podcasts). Ce n’est pas pour l’avenir immédiat, mais je garde dans un coin de ma tête.

    J’ajoute que je suis tout à fait d’accord: ce blog manque de pandas, et que l’idée de lancer un crowdfunding pour me payer un CM qui s’occupe des trolls à ma place est plus que tentante. Merci, lecteurices mystère!

    … Coucou?

    Euh… Oui, coucou, c’est moi. C’est gentil d’être revenu·es. J’ai perdu l’accès à mon blog pendant plus de 24h après avoir rédigé ce billet, alors croyez-moi, je suis très, très contente de vous revoir.

    J’ai eu besoin d’une pause, la pause est finie, les choses sérieuses reprennent. Ou plutôt, les choses sérieuses vont reprendre, mais pour ça j’ai besoin de vous, et je tente donc quelque chose.

    Après plus de 4 ans à tenir ce blog, j’aimerais savoir ce que vous en attendez, ce que vous appréciez, ce que vous appréciez moins, ce que vous attendiez et n’avez pas encore trouvé… J’aimerais connaître vos idées, vos suggestions, vos attentes. L’identité du blog restera la même: il s’agit d’aborder des sujets relatifs au genre d’un point de vue féministe, et, le plus possible, de vulgariser des concepts liés à ces domaines. J’ai tenté plusieurs choses au fil des années, et j’aimerais savoir ce que vous trouvez ou non utile.

    Je vous serais donc très reconnaissante si vous pouviez remplir le rapide sondage ci-dessous, utiliser les commentaires pour discuter, ou Facebook (je réponds très rarement aux messages privés par contre). J’ai décidé de ne plus utiliser le compte Twitter @A_C_Husson que pour diffuser mes billets. J’y reviendrai peut-être un jour, mais pour l’instant je n’ai plus la force de gérer ça. Je laisserai le sondage en ligne 1 ou 2 semaines et essaierai ensuite d’en publier une synthèse.

    Pour vous remercier, sous le sondage, vous trouverez une (désormais traditionnelle) liste de podcasts. Enjoy!

    Podcasts

    D’abord, un documentaire pour lequel j’ai été interviewée (à propos du tumblr Je n’ai pas consenti), diffusé dans Sur les docks: « Collection témoignages: Maltraitance gynécologique »


    – La Fabrique de l’histoire:

    Semaine « Histoire de la sexualité »
    Semaine « Prostitutions au XIXe siècle » (à propos d’une exposition au Musée d’Orsay)
    « Mademoiselle de Bettignies, l’anti Mata Hari »

    – La Suite dans les idées:

    « De plus si nouveaux réactionnaires »

    – Les Nouveaux chemins de la connaissance:
    (pas écouté) « Les maux de la psychanalyse (2/4): La femme existe-t-elle? »

    – Sur les docks:
    « Mariage pour tous! »
    « La ville à l’épreuve du genre »
    « Maternité et handicap »

    – La tête au carré:
    « A quoi sert le sexe? » (douloureux à écouter à cause de la psy invitée, mais il y a aussi le sociologue spécialiste de la sexualité Michel Bozon)
    (pas encore écouté) « Le plaisir féminin »

    En anglais:

    – The Memory Palace:
    « Mary Walker Would Wear What She Wanted »
    « no. 116,842 » (à propos d’une inventrice assez incroyable)

    – Scene on Radio:
    « What Men Talk About When They Talk About Sports »
    « An Athlete In and Out » (à propos de l’homosexualité dans les milieux sportifs)

    + Je viens de découvrir 2 podcasts en anglais que je n’ai encore jamais écoutés: « How to Be a Girl » (podcast créé par la mère d’une fillette trans) et « The Guilty Feminist ».

    Et comme il n’y a pas que le djendeur dans la vie, un épisode récent de Reply All (c’est un bon podcast à propos d’internet, je vous le conseille) qui m’a bouleversée: « The Cathedral ».

    That’s all folks! N’oubliez pas de me donner votre avis :-)

    « Guerre des sexes » ou guerre contre les femmes?

    C’est un reproche régulièrement adressé aux féministes: elles viseraient / créeraient / entretiendraient une « guerre des sexes ». Implicitement, on suggère donc que sans les féministes, hommes et femmes cohabiteraient en toute quiétude, et non dans ce conflit permanent entretenu par des Amazones sur lesquelles pèse toujours le soupçon d’hystérie.

    C’est d’ailleurs une telle vision de la paix des sexes que promeuvent certain·es intellectuel·les féministes français·es contre les travaux venus des Etats-Unis. En France, nous expliquent l’historienne Mona Ozouf et la philosophe Elisabeth Badinter dans les années 1990, le climat est étranger à la guerre entre les sexes et au politiquement correct entretenus par les féministes américaines. Les rapports hommes-femmes sont ceux d’un « doux commerce entre les sexes » — ce qui rendrait donc impossible l’importation du concept de « genre ». Cette idée renaît de ses cendres à l’occasion de l’affaire DSK, à propos de laquelle la sociologue Irène Théry se fend d’un tribune dans Le Monde pour défendre le féminisme français comme « une certaine façon de vivre, et pas seulement de penser, qui refuse les impasses du politiquement correct, veut les droits égaux des sexes et les plaisirs asymétriques de la séduction, le respect absolu du consentement et la surprise délicieuse des baisers volés ». L’asymétrie, en France, on kiffe. Les rapports de pouvoir? Connais pas.

    L’argument de la « guerre des sexes » est donc brandi de toutes parts, par certaines féministes comme par les antiféministes. On reproche aux Américaines de voir conflit et rapports de pouvoir partout, alors que « la surprise délicieuse des baisers volés » c’est si chouette, surtout quand on est femme de chambre. C’est un des reproches majeurs adressés au genre: sa définition non pas seulement comme rapport social mais comme rapport de pouvoir qui gouverne les relations entre le groupe « hommes » et le groupe « femmes ». Tout serait tellement plus simple si les féministes baissaient les armes.

    Partout, tout le temps, on nous tue. On nous frappe. On nous viole. On nous insulte. On questionne notre humanité. On nous discrimine dans toutes sortes de contextes. Pourquoi? Parce que nous sommes des femmes. Et ensuite, on nous accuse, nous les féministes, d’entretenir une « guerre des sexes ». Mais réveillez-vous! On nous mène la guerre depuis des millénaires, et quand nous protestons, quand nous essayons de nous faire entendre, nous sommes qualifiées d’hystériques, de va-t-en-guerre, de dangereuses perturbatrices de la paix sociale — c’est-à-dire: de l’ordre du genre. Votre « paix », c’est notre oppression. Les féministes se contentent de prendre les armes dans une guerre qui a touché leurs mères, leurs grands-mères, et toutes celles qui les ont précédées.

    Premier Parallèle, 2015, 253p., 15 euros.

    Dans ma bibliothèque — Faïza Zerouala, Des voix derrière le voile (2015)

    Premier Parallèle, 2015, 253p., 15 euros.

    Premier Parallèle, 2015, 253p., 15 euros.


    Je ne peux pas assez insister sur l’importance de ce livre, paru il y a quelques mois. Faïza Zerouala, journaliste spécialisée dans les questions de société, a notamment beaucoup travaillé pour le Bondy Blog mais aussi pour le Monde. Dans cet ouvrage, elle s’efface presque entièrement pour laisser la parole (c’est là l’enjeu et tout l’intérêt du livre) à dix femmes qui ont choisi de porter le voile. Elle a passé avec chacune de nombreuses heures qui se sont transformées en quelques pages à la première personne, où la journaliste n’apparaît que pour décrire et introduire celle qui va raconter son histoire.

    Toutes sauf une ont choisi de participer anonymement au projet. Elles craignent en effet que cela ne rende leur vie encore plus compliquée qu’elle ne l’est déjà. C’est là un des points communs entre toutes ces femmes: elles témoignent de la difficulté de porter le voile, sur un plan personnel, comme engagement et acte de dévotion, mais aussi et surtout à l’égard des autres, parfois même de la famille. Beaucoup ont vécu des actes et des propos relevant de l’islamophobie « ordinaire », celle du quotidien, qui fait malheureusement partie de leur expérience de femmes musulmanes en France. Toutes parlent de la peur qu’elles ressentent devant cette banalisation de la haine et devant les agressions peu médiatisées de femmes voilées (expérience: cherchez « femme voilée agressée » sur Google).

    Une de ces agressions plus ou moins symboliques du quotidien est rapportée par Naïma, qui a porté le voile adolescente mais l’a ensuite retiré. Elle explique qu’elle était très bonne élève, qu’elle aimait notamment l’histoire, mais que son professeur avait refusé de la présenter et de l’aider à se préparer à un concours de dissertations sur la déportation et la Résistance. Résultat, sans l’aide de personne, elle a fini première:

    Je me suis débrouillée sans cours [son professeur refusait souvent de l’admettre en classe, avant même la loi de 2004], avec Internet et une biographie de De Gaulle. Et je suis arrivée première. Ni mon prof, ni le proviseur ne m’ont félicitée. Alors que je ramenais une coupe au lycée, et que je lui offrais une pub gratuite car la presse locale en avait parlé! […] j’ai décidé d’aller à la cérémonie en tailleur, et voilée. C’était une revanche. J’ai serré la main du président du conseil général, qui n’était pas très content qu’une lycéenne voilée gagne. Les anciens résistants qui étaient là m’ont, eux, félicitée: « C’est bien que des personnes de votre origine se souviennent de cette histoire. » (p. 228)

    Qu’on vienne nous parler après cela de tous ces « communautaristes » qui refusent de « s’intégrer »…

    Mais le plus frappant, ce sont peut-être les différences, nombreuses, entre toutes ces femmes, leur manière de vivre leur religion, leur rapport au voile, au corps, aux hommes. Difficile d’ailleurs, après avoir lu ce livre, de parler du « voile » en général, tant ce bout de tissu qui suscite tant de commentaires et de réprobation recouvre des réalités différentes. Peu de points communs en effet entre la youtubeuse Asma, la seule qui accepte de témoigner sous son vrai nom, qui porte le jour de l’entretien un foulard violet retenu par une épingle rouge, et Fatiha, qui porte le sitar (voile intégral qui, à la différence du niqab, couvre également les yeux). Je ne cherche pas à dire que la première est plus acceptable que la seconde, seulement qu’elles portent des voiles très différents, ce qui suppose aussi un vécu différent par rapport à la religion et à autrui. (Pour l’anecdote, un point commun, peut-être inattendu, entre Asma et Fatiha: elles sont divorcées.) La question du jugement revient d’ailleurs souvent, pour être aussitôt écartée: la plupart tiennent à préciser qu’elles ne jugent ni les non-voilées, ni les femmes qui portent le voile de manière différente. Plusieurs évoquent tout de même leur réticence à l’égard du niqab, et Fatiha paraît d’ailleurs bien isolée dans cette collection de témoignages.

    Quelques-unes évoquent le féminisme, parce qu’elles s’en revendiquent ou parce qu’elles le rejettent, au nom d’une révolution sexuelle selon elles en trompe-l’oeil. Elles tiennent presque toutes un discours sur ce que signifie être une femme musulmane, discours parfois normatif quand il est question de la manière dont « la femme » doit être et se comporter chez elle et à l’égard du monde. Mais je vois notamment dans les propos de Djamila une parole féministe qui doit absolument être entendue:

    C’est simple, les femmes voilées n’ont pas accès aux médias. Ce sont des hommes ou des femmes non voilées qui parlent d’elles. Or certaines choses, quand tu ne les vis pas dans ta chair, sont difficiles à exprimer. Est-ce que que ce ne serait pas plus intéressant de demander aux principales intéressées ce qu’elles mettent derrière leur voile, plutôt que de le fantasmer? On peut même aller plus loin: il existe des expertes voilées sur tous les sujets, pas seulement sur le hijab [voile qui descend sur la poitrine et laisse le visage apparent]. Ce ne viendrait même pas à l’esprit d’un journaliste de demander à une femme voilée des éclairages sur d’autres domaines de compétence. (p. 197)

    Il faudrait peut-être que certaines féministes acceptent d’entendre ces discours; qu’elles arrêtent d’infantiliser ou de victimiser ces femmes, en faisant un amalgame grotesque voile = Talibans; et qu’elles arrêtent enfin, ne serait-ce que par cohérence, de réduire ces femmes à leur voile. Djamila parle de ces choses que l’on vit « dans sa chair »; cela fait écho à toutes les théories féministes du point de vue, à tous les discours sur l’expérience de la domination et du fait d’être une femme dans une société patriarcale. J’aimerais (mais je suis naïve) que les féministes anti-voile lisent ce livre et acceptent, selon l’expression de Faïza Zerouala, d' »écouter les silencieuses ». Un beau programme qui, pour moi, fait écho au projet de « l’histoire des femmes » et au livre de l’historienne Michelle Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire.

    Une dernière chose sur cette histoire de position anti-voile. Cette position existe bel et bien (malheureusement), mais son pendant n’est pas le féminisme « pro-voile ». (De même qu’il est réducteur et faux d’opposer militant·es « abolitionnistes » et « pro-prostitution ».) Les femmes voilées se fichent sûrement éperdument que je sois « pro » ou « anti », tant que je les laisse exercer leur choix et que j’évite de les juger, elles qui ne me jugent pas. De toute façon la question ne se pose pas pour moi, je ne suis pas musulmane, je n’ai pas à faire ce choix. Refuser le voile au nom d’une position universaliste revient, comme je le disais, à simplifier outrageusement la situation en considérant que toutes les femmes qui portent le voile sont forcées à le faire par leur père ou leur mari, ou qu’elles n’ont aucune réelle liberté de choix et qu’on ne doit donc pas les croire quand elles disent le faire de leur propre iniative. Cela revient à considérer que le voile est mal par principe et ne doit donc pas être accepté – mais au nom de quels critères moraux? Au nom de l’athéisme? Du féminisme? Mais que faites-vous alors du féminisme islamique? On tombe là dans le problème de l’universalisme, dans lequel je ne m’aventurerai pas plus avant. Mais même si vous êtes contre le voile (et c’est votre droit!), avant de l’interdire à d’autres femmes, écoutez-les.

    Petit lexique du genre (3): essentialisme, constructivisme, socialisation de genre

    ESSENTIALISME

    Ce terme revêt différents sens selon qu’il est employé en biologie, en philosophie ou en sociologie. C’est le dernier sens qui prévaut dans la théorie féministe et les études de genre, résumé ainsi dans un article portant sur le lien entre essentialisme et politiques de l’identité:

    L’essentialisme est l’idée selon laquelle des groupes de gens pourraient être définis par certaines caractéristiques essentielles, visibles et objectives, qui seraient inhérentes aux individu·es, éternelles et inaltérables. La segmentation en groupes peut être faite selon ces caractéristiques relatives à l’essence des personnes, elles-mêmes fondées sur des critères problématiques tels que le genre, la race, l’ethnie, l’origine nationale, l’orientation sexuelle et la classe.

    Les études de genre et la tendance majoritaire du féminisme contemporain se définissent par opposition à l’essentialisme, dans la lignée de l’affirmation célèbre de Simone de Beauvoir: « On ne naît pas femme, on le devient » (cf. CONSTRUCTIONNISME). Il s’agit cependant d’un point de conflit majeur dans la pensée féministe. Par exemple, même si l’anti-essentialisme semble aujourd’hui majoritaire, en particulier dans la nouvelle génération de militant·es, il existe aussi une tendance féministe essentialiste. C’est le cas de ce que les féministes américaines nomment à partir des années 70-80 « French feminism », rassemblant par là des féministes comme Luce Irigaray ou Julia Kristeva, qui cherchent à mettre en avant des qualités spécifiques féminines afin de contrer la dévalorisation du féminin et de trouver par là une voie d’émancipation.

    Mais l’opposition n’est pas seulement entre essentialisme et anti-essentialisme. Gayatri Spivak, par exemple, prône dans le cadre d’une réflexion post-coloniale un « essentialisme stratégique », qui doit permettre d’accéder en quelque sorte à ce qu’il se passe dans l’esprit du dominant, d’adopter son point de vue afin de trouver la meilleure stratégie politique possible pour mettre fin aux politiques de domination. Le but, pour Spivak, est de comprendre les fondements de la pensée essentialiste (qu’elle s’applique aux catégories de sexe, de « race »…) afin d’en démonter les rouages et de remettre en cause l’ensemble du système qui cause l’oppression des groupes en question.

    CONSTRUCTIONNISME

    Articles de ce blog traitant du constructionnisme:
    Le genre est un construction sociale: qu’est-ce que cela veut dire?
    Quels sont les rapports entre sexe et genre?

    Une précision terminologique d’abord: on trouve souvent (y compris sur ce blog) les termes constructionnisme et constructivisme employés comme équivalents, mais ils ne le sont pas. Sans rentrer dans les détails, je signale simplement que le constructivisme réfère à une position théorique en sociologie de la connaissance; ce qui nous intéresse, c’est le constructionnisme, aussi appelé (histoire d’embrouiller un peu plus les choses) constructivisme social ou encore constructivisme empirique.

    L’expression « construction sociale », qui s’applique notamment au genre, émerge en sciences humaines dans les années 1960 dans le cadre de l’opposition à l’essentialisme (cf. ESSENTIALISME). Il s’agit de mettre en évidence la manière dont les acteurs sociaux, à travers leurs discours et leurs actions, construisent la réalité sociale. Le genre et la « race » sont deux exemples de constructions sociales. Ce sont des catégories qui paraissent incontournables, inévitables, déterminées par la nature; mais les chercheur·es en sciences humaines montrent comment, à partir de différences constatées de manière plus ou moins objective (apparence, comportement…), les acteurs sociaux associent à ces différences des caractéristiques et des valeurs qui ne sont pas « naturelles » mais sociales. Ainsi, à la division de l’humanité en deux catégories sexuelles apparemment binaires, « femelles » et « mâles », se sont ajoutées des divisions ayant à voir avec le comportement, les rôles sociaux, l’habillement, etc. qui sont de nature sociale. C’est cela qu’on appelle le genre. Autrement dit, « on ne naît pas femme, on le devient ».

    Le concept de construction sociale a des conséquences politiques importantes. En effet, il implique que la hiérarchie imposée par le genre n’est pas imposée par la nature, par une essence immuable. Elle n’est pas un donné vrai pour l’humanité en tous temps et en tous lieux, mais une construction variable selon le lieu et l’époque et qu’il est possible de mettre au jour, de faire évoluer, voire de radicalement bouleverser.

    SOCIALISATION DE GENRE

    Cf. les articles CONSTRUCTIONNISME et ESSENTIALISME.
    Ce sujet a été traité sur ce blog notamment dans « Compagnon persiste et signe… Ca tombe bien, nous aussi », article co-écrit avec Denis Colombi.

    Il n’existe pas d’essence de la masculinité ni de la féminité. Nous apprenons, de multiples manières et dès la plus tendre enfance, comment être des hommes et des femmes, c’est-à-dire quels comportements sont attendus de nous en fonction de notre appartenance de sexe. En sociologie, on appréhende cela notamment à travers la notion de socialisation de genre, qui désigne la manière dont le genre est appris et transmis d’une génération à l’autre, via des institutions comme l’école, la famille, les médias… Pour la sociologue Muriel Darmon, la socialisation désigne

    l’ensemble des processus par lesquels l’individu est construit — on dira aussi « formé », « modelé », « façonné », « fabriqué », « conditionné » — par la société globale et locale dans laquelle il vit, processus au cours duquel l’individu acquiert — « apprend », « intériorise », « incorpore », « intègre » — des façons de faire, de penser et d’être qui sont situées socialement. (La socialisation, Armand Colin, 2006, p. 6)

    La socialisation de genre, c’est le processus par lequel chacun·e, dès la naissance, apprend à se comporter, à parler, à se tenir et à penser au sein du monde, en fonction de la différence des sexes. On apprend des pratiques, des gestes, des réflexes qui nous semblent ensuite « naturels », tant nous y sommes habitué·es. La socialisation de genre doit être mise en relation avec d’autres types de rapports sociaux: des rapports d’âge, de classe sociale, de « race » au sens social, etc.

    Les manières d’apprendre à être une fille ou un garçon, une femme ou un homme, sont multiples. On ne donne pas aux enfants les mêmes jouets ni les mêmes vêtements selon qu’ils sont d’un sexe ou de l’autre; on encourage en classe les garçons à parler et on accepte des comportements turbulents, alors que les filles doivent être discrètes et disciplinées; les enfants de couples hétérosexuels voient encore, majoritairement, leur mère s’occuper des tâches ménagères et leur père de tout ce qui concerne les activités extérieures… La famille et l’école sont des institutions centrales dans la socialisation de genre, mais cet apprentissage ne se limite pas à l’enfance, loin de là: les frontières entre les sexes sont réaffirmées tout au long de la vie, que ce soit par exemple à travers les représentations médiatiques (publicités, personnages de cinéma…) ou des pratiques sportives, culturelles, etc.

    Sélection de podcasts

    Pour la troisième fois (voir les deux premières ici et ici) et parce que mon amour des podcasts et du djendeur ne se dément pas, je vous livre en vrac les podcasts écoutés pendant les semaines et mois qui ont précédé. Je me suis contentée de signaler ceux que j’ai particulièrement appréciés. Comme à chaque fois, ce serait super que vous laissiez vos propres recommandations en commentaire. Mes écoutes sont en effet assez ciblées: en français, je n’écoute presque que France Culture (allez-y, jetez-moi des tomates pas mûres), et j’écoute beaucoup de podcasts en anglais, surtout venant des USA, parce qu’ils n’ont pas leurs pareils en matière de storytelling.

    Avant de commencer:
    – Le tumblr que j’ai commencé en février, Je n’ai pas consenti, a rencontré pas mal d’échos dans les médias. Après l’article de Rue89, il y a eu un documentaire sonore en 2 parties dans Les Pieds sur terre (cf ci-dessous); d’ici mi-juillet devraient sortir sur la BBC et ABC un reportage (8 à 10 min) et un documentaire sonore consacrés au tumblr et aux questions qu’il soulève, et j’ai aussi été interviewée pour un autre documentaire concernant les violences en gynécologie-obstétrique et sera diffusé à la rentrée.
    – suggestions faites la dernière fois par des commentateurices: Radiorageuses, Arte radio, un cycle sur le féminisme arabe sur RTS et Bye Bye Barbie.

    La conversation scientifique (France Culture):
    +++ Les voiles que l’esprit pose sur le corps (une histoire de la pudeur)

    La fabrique de l’histoire (France Culture):
    Histoire de l’intime

    La suite dans les idées (France Culture):
    +++ La parité, une victoire exemplaire (Laure Bereni, sociologue)

    Les nouveaux chemins de la connaissance (France Culture):
    Actualité philosophique: Thierry Hoquet (à propos de son conte philosophique Sexus Nullus)
    L’esprit Voltaire (3/4): la philosophie a-t-elle un sexe? (Olivier Ferret et Florence Lotterie, une de mes anciennes profs \o/)

    Les nouvelles vagues (France Culture):
    Jeunes femmes, jeunes hommes, qui boit quoi comment?
    +++ Le corps (1/5): Fabrique de la beauté moderne (à propos du livre de l’historien Ivan Jablonka, +++ Le corps des autres, sur les instituts de beauté)
    Le corps (2/5): « Nous avons montré nos culs et trouvé que c’était un excellent métier » (à propos du roman à la première personne sur le peep-show d’Alice Roland, A l’oeil nu)
    Et parce qu’il n’y a quand même pas que le djendeur dans la vie: +++ L’intérieur (1/5) : Vivre, écrire, penser, travailler… chez soi (Mona Chollet)

    Les pieds sur terre (France Culture):
    Le consentement médical 1/2 (témoignages de patientes, à partir de leurs témoignages sur Je n’ai pas consenti)
    Le consentement médical 2/2 (témoignages de soignant·es)
    Trois fois la première (la « première fois » racontée par des femmes d’une même famille et de 3 générations)
    La vie sexuelle des Françaises
    Déradicalisation 3: les jeunes filles aussi…
    Les mâles
    +++ La liberté d’exclusion (les histoires de 3 mères voilées qui se sont retrouvées exclues des activités périscolaires de leurs enfants)

    La tête au carré (France Inter):
    Les concours de beauté (je suis personnellement très mitigée quant à cette émission)
    L’homosexualité, une question pour la science? (pareil, à écouter seulement pour Fassin)
    Les troubles des conduites alimentaires (arriver à ne pas adopter l’angle du genre, c’est assez fort)

    Modes de vie, mode d’emploi (France culture):
    Quartiers gays: les communautés dans la ville

    Sur les docks (France Culture):
    +++ Femme pasteur & femme rabbin
    +++ La révolte des prostituées de Saint-Nizier
    Les femmes dans la guerre
    La condition des femmes en Inde
    +++ En Inde, Moi Phoolan Devi, du village au ravine / de la geôle au Parlement (2 épisodes)
    Famille homoparentales: que sont-ils devenus?
    De sexe féminin

    Si vous voulez aussi pratiquer votre anglais:

    All in the mind (ABC Radio, Australie):
    +++ Girls and autism
    +++ The elephant in the room – men’s mental health

    All in the mind (BBC Radio 4):
    Perinatal obsessive compulsive disorder
    Autism in girls

    Thinking Allowed (BBC Radio 4):
    Lesbian lives in Russia
    Love, money and HIV in Kenya
    Commercial surrogacy in India (GPA)

    Note to self (podcast):
    « Am I trans? »: One teen’s quest and how gaming helped
    Google’s head of human resources on growth-hacking gender equality at work
    Ana and Mia: How eating disorders evolved online

    Popaganda (podcast féministe sur la pop culture):
    Blue (« race », genre et santé mentale; histoire des sextoys…)
    Women of science
    Sex work is work
    The evolution of Wonder Woman

    Radio Diaries:
    Fly Girls (à propos de femmes pilotes réquisitionnées pendant la 2ème guerre mondiale aux USA)

    Strangers (podcast):
    American Mormon – International Mr Leather
    Two men and a baby et la suite

    Benjamin Walker’s theory of everything (podcast):
    Wishful thinking (à propos de la misogynie sur internet)
    Transformers (Les personnes trans en prison + Preciado à propos de la transition et des hormones)

    The longest shortest time (podcast):

    The accidental gay parents

    Criminal (podcast):
    That Crime of the Month (syndrome prémenstruel et crimes commis par des femmes)

    BBC World service documentaries:
    Canada’s Red River Murders (à propos des meurtres et disparitions de femmes indigènes au Canada)

    BBC Radio 4 Documentaries:
    My Big Fat Documentary (à propos d’un « fat beauty pageant », un concours de beauté pour gros·ses au Royaume-Uni)
    Drags to Riches (la scène drag britannique)

    Love + Radio (podcast):
    Eternity through skirts and waistwoats

    Petit lexique du genre (2): féminité, masculinité, masculinité hégémonique

    FEMINITE

    Il me semble intéressant de commencer cette entrée par le constat d'une absence. La féminité est un objet évidemment très important pour les féministes et les études de genre, qu'on dissèque depuis des dizaines d'années. Pourtant, si l'on ouvre un manuel aussi important que l'Introduction aux études sur le genre (de boeck 2012), et que l’on consulte l’index, on ne trouve pas d’entrée « féminité », seulement une entrée « féminin-privé ». On trouve en revanche une entrée « masculinité/masculinité hégémonique » (traitée à part dans ce lexique) ainsi que « masculin-public ». La féminité, omniprésente dans l’argumentaire féministe autant que dans les magazines féminins, irait-elle finalement de soi?

    Quelques articles de ce blog ayant traité de la féminité:

      Caractéristique « féminines », caractéristiques « masculines »
      Dans ma bibliothèque – Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe
      Cyborg Thatcher
      Dans ma bibliothèque – Mona Chollet, Beauté fatale
      – et mon tout premier billet sur ce blog: « Sois belle et… »: féminité et injonction de beauté

    En France, c’est Simone de Beauvoir qui dénonce la première et de la manière la plus percutante les mythes associés à la féminité et la façon dont celle-ci est définie exclusivement par les hommes. Elle montre dans Le Deuxième sexe que la féminité est définie culturellement par la passivité et comme différence: le masculin va de soi; le féminin est l’Autre, ce qui n’est pas masculin. Elle répond ainsi à ceux qui, déjà à l’époque (le livre est publié en 1949), crient à la disparition de la féminité:

    […] on nous dit que « la féminité est en péril » ; on nous exhorte : « Soyez femmes, restez femmes, devenez femmes. » Tout être humain femelle n’est donc pas nécessairement une femme ; il lui faut participer de cette réalité mystérieuse et menacée qu’est la féminité. Celle-ci est-elle sécrétée par les ovaires? ou figée au fond d’un ciel platonicien? Suffit-il d’un jupon à frou-frou pour la faire descendre sur terre ? Bien que certaines femmes s’efforcent avec zèle de l’incarner, le modèle n’en a jamais été déposé. On la décrit volontiers en termes vagues et miroitants qui semblent empruntés au vocabulaire des voyantes. […] S’il n’y a plus aujourd’hui de féminité, c’est qu’il n’y en a jamais eu.

    Cette affirmation provocatrice (il n’y a jamais eu de féminité) signifie que la féminité est une construction sociale: elle n’a pas d’existence tangible, elle est un mythe utilisé pour s’assurer de la soumission des femmes. Ce mythe est lié à celui d’une « nature féminine », de « l’éternel féminin »; Simone de Beauvoir ajoute plus loin: « Refuser les notions d’éternel féminin, d’âme noire, de caractère juif, ce n’est pas nier qu’il y ait aujourd’hui des Juifs, des Noirs, des femmes ».

    La conception féministe de la féminité, reprise dans les études de genre, est largement dépendante de ce geste démystificateur de Simone de Beauvoir. On s’attache donc à montrer quels sont les attributs sociaux, c’est-à-dire les stéréotypes, attachés culturellement à la féminité: douceur, beauté, grâce, etc. Ces stéréotypes sont véhiculés par les discours, quels qu’ils soient: magazines féminins, publicité, culture populaire… On montre aussi que ces attributs ont presque tous à voir avec l’apparence et un comportement passif, avec le domaine privé, et non avec un quelconque pouvoir. Ils sont également largement dévalorisés, au contraire des attributs considérés comme masculins.

    Caractéristiques "féminines"

    Caractéristiques « féminines »

    MASCULINITE

    Articles de ce blog traitant de cette question:
    Caractéristique « féminines », caractéristiques « masculines »
    Masculinité hégémonique

    En français, on distingue masculinité et virilité; cette distinction n’existe pas pour le féminin. (On peut aussi, au passage, remarquer que s’il existe des « masculinity studies », personne ne parle de « femininity studies ».) La virilité réfère à l’homme adulte et désigne l’ensemble des qualités et attributs qui lui sont culturellement associés: force, vigueur, courage… Le terme est généralement employé de manière positive, surtout en ce qui concerne la sexualité: il est attendu d’un homme qu’il possède ces attributs de virilité. Bien que « virilité » et « masculinité » soient généralement présentés comme synonymes, ce n’est pas le cas. Ainsi, tout ce qui est viril est masculin, mais tout ce qui est masculin (relève du sexe mâle) n’est pas forcément viril; une femme peu féminine sera qualifiée de « masculine », rarement de « virile ».

    Dans mon article sur la masculinité hégémonique, j’expliquais:

    « L’historien John Tosh, dans Manliness and Masculinities in Nineteenth-Century Britain, explique que la virilité (« manliness ») est toujours conjuguée au singulier […]. Il s’agit d’une façon unique d’être un homme, s’exprimant à travers des attributs physiques et des dispositions morales; un homme correspondra alors plus ou moins à cet idéal normatif, mais ce dernier est présenté comme étant sans alternative. Les attributs associés à la virilité sont le fruit d’un effort et source de fierté. Tosh parle en revanche (comme le font en général les théoricien·nes des masculinity studies) de « masculinités » parce que le concept se veut pluriel et non normatif. Il s’agit, à une époque et dans un contexte social donnés, de l’ensemble des éléments socialement reconnus comme devant être le propre des hommes; ce n’est donc pas une notion universelle, elle est socialement et historiquement située.
    Le concept de « masculinité(s) », dans ce sens, est récent, même si le mot ne l’est évidemment pas. »

    MASCULINITE HEGEMONIQUE

    Comme j’ai consacré tout un article à ce concept, je me contente ici d’en reprendre les éléments principaux.

    Il s’agit d’un concept qui apparaît dans les années 1980. La théoricienne la plus connue des masculinity studies est la chercheuse trans australienne Raewyn Connell; c’est elle qui donne sa forme actuelle au concept. Le but est de montrer qu’au-delà d’une conception normative de LA masculinité, il existe différentes formes de masculinité liées par des rapports de pouvoir; la masculinité dite « hégémonique » est considérée comme l’archétype de la masculinité et en constitue la forme la plus privilégiée. Connell la définit de la manière suivante:

    La masculinité hégémonique est toujours l’expression hégémonique de la masculinité dans un contexte précis : elle est la stratégie qui permet à un moment donné et en un lieu donné aux hommes et aux institutions qu’ils représentent d’asseoir leur domination. Parfois, ses fondements sont remis en cause, par exemple suite à l’effondrement d’un système politique ou économique, mais elle ne disparaît pas, simplement remplacée par de nouvelles formes d’hégémonie reprenant à nouveaux frais les mêmes ressorts de pouvoir. (source)

    Connell propose une typologie permettant d’appréhender les différents types de masculinités (dans les pays occidentaux). Ces catégories ne sont pas fixées de toute éternité mais historiquement situées. Elle distingue ainsi, outre la masculinité hégémonique:

      – des formes de masculinité « complices», qui participent de la masculinité hégémonique sans toutefois la réaliser pleinement ni bénéficier totalement des privilèges qui en découlent. Connell décrit les hommes participant de ce type de masculinité comme admirant / aspirant à la masculinité hégéomique;
      – des masculinités « marginalisées», soumises à l’emprise de la masculinité hégémonique et qui en sont exclues du fait de certains facteurs, comme la « race » ou le handicap;
      – des masculinités « subordonnées», comme les masculinités homosexuelles, qui servent de figure repoussoir et présentent des caractéristiques opposées à celles qui sont valorisées dans le cadre de la masculinité hégémonique.
    Caractéristiques "masculines"

    Caractéristiques « masculines »

    Petit lexique du genre (1): sexe, genre, sexualité

    Je commence mon projet de lexique avec les trois notions absolument fondamentales de sexe, genre et sexualité(s). Je les ai bien sûr déjà abordées à de multiples reprises et j’inclus donc des renvois aux articles concernés, mais il me semble utile de rassembler en un seul endroit et en quelques phrases les idées principales concernant ces concepts, sans lesquels aucun autre concept des études de genre ne serait compréhensible.

    Je cherche délibérément à faire des entrées courtes, afin que le résultat final du lexique soit lisible et facilement partageable.

    GENRE

    Sur la page « Genre? », et à de nombreuses autres reprises, j’ai défini ce concept. Quelques exemples:

      Le genre est une construction sociale: qu’est-ce que cela veut dire?
      Parlons de genre
      Quels sont les rapports entre sexe et genre?

    Je précise à chaque fois que la définition que j’utilise, et qui est largement employée par les chercheur·es en études de genre, implique normalement d’employer le singulier (le genre, et non les genres). On considère alors que le genre est un système qui produit de la différence et, en même temps, de la hiérarchie. Cela signifie qu’à partir de différences anatomiques constatées, on organise un système qui différencie des valeurs et attributs « féminins » et « masculins » auxquels on attribue une valeur différente. Cette définition met aussi l’accent sur le fait que cette différenciation est une bipartition stricte: le genre est un système binaire, masculin / féminin, hors duquel point de salut. Enfin, les sociologues et historien·nes du genre ont montré que non seulement « être un homme » et « être une femme » ne signifie pas la même chose selon le milieu, l’endroit et l’époque, mais aussi que, loin d’être inné, cela s’apprend. (cf. l’entrée socialisation genrée).

    Mais si je précise que telle est la définition que j’utilise, c’est que j’opère une choix parmi plusieurs définitions possibles. C’est l’une des raisons pour lesquelles parler de LA « théorie du genre » est un énorme contre-sens. Il n’existe pas une définition ni une théorie sur laquelle s’appuieraient tou·tes les chercheur·es en études de genre — au contraire, et parfois ces définitions et théorie se contredisent entre elles. Il est possible, par exemple, de parler de « genres », au pluriel donc; on ne parle donc plus du système que je décrivais ci-dessus, mais on se situe plutôt dans le cadre de la théorie queer. Il y a aussi les définitions qui circulent dans les milieux militants et sont appropriées par leurs acteurs et actrices, définitions qui peuvent s’éloigner, parfois radicalement, des théorisations universitaires (bien que je n’aime pas présenter le couple militantisme / recherche de manière binaire). Les militant·es trans, par exemple, parlent souvent de genre personnel, ressenti, vécu, donc dans une perspective psychologique dont ont justement cherché à s’éloigner les études de genre. Je ne sous-entends pas que l’une ou l’autre définition soit plus légitime que l’autre, je souligne simplement leur multiplicité, souvent oubliée.

    SEXE

    Références ici et ailleurs:

      Quels sont les rapports entre sexe et genre?
      « Sexes et races, deux réalités »: une réponse à Nancy Huston et Michel Raymond
      La mémoire des concepts: le système sexe/genre (Noémie Marignier)
      Le sexe est-il du genre? (Noémie Marignier)

    Il peut sembler a priori étrange de définir le concept de sexe, qui paraît sûrement évident pour une grande majorité d’entre vous. Pourtant il est essentiel de l’inclure dans ce lexique pour au moins 2 raisons:
    – pour dépasser, justement, cette évidence, qui cache une situation des plus complexes;
    – parce que, historiquement, le genre a été pensé par rapport au sexe (opposition, continuité…).
    Le concept de genre tel qu’il est utilisé par les féministes et en études de genre a d’abord été pensé dans un rapport d’opposition à l’égard du sexe. Dans les années 70-80 (j’y vais à gros traits), on considérait donc que le sexe était du côté du biologique et le genre du côté du social; le second devait constituer un objet privilégié pour la sociologie notamment, le premier devait être exclu du champ d’investigation des sciences humaines et sociales et laissé aux sciences de la vie. Les théoricien·es du genre ont commencé à revenir sur cette opposition dans les années 1980. En effet, on commence à comprendre que le sexe était, lui aussi, un objet social: les caractéristiques anatomiques, génétiques, chromosomiques et autres relevant de la sexuation n’ont en effet pas de sens en elles-mêmes, elles n’ont de sens que celui qu’on leur donne. Autrement dit, c’est en parlant du sexe et en tentant de le comprendre qu’on lui confère un sens; ce sens ne préexiste pas à notre regard, c’est-à-dire au social. Ou pour le dire encore en d’autres termes: il est possible que dans le sexe, puisqu’il y a déjà du social, il y ait aussi déjà du genre; il est possible que nous concevions le sexe en fonction des représentations que dicte le système du genre et des hiérarchisations qu’il implique.

    SEXUALITE(S)

    Contrairement au sexe et au genre, c’est une notion que je n’ai traitée que de façon secondaire sur ce blog, bien qu’elle y ait été présente en permanence de manière implicite, pour des raisons que j’explique ci-dessous. Quelques références ailleurs:

      Genre et sexualité: le premier de nous deux… (Noémie Marignier)
      Pourquoi penser la sexualité pour penser le genre en sociologie? (Isabelle Clair)
      – Un ouvrage de référence: Sexualité de Jeffrey Weeks.

    Le mot et le concept de sexualité sont récents, puisqu’ils datent en anglais des années 1800 et en français des années 1860. Même si le terme est devenu extrêmement commun, il faut comprendre comment et pourquoi il a émergé afin de comprendre les usages qui en sont faits aujourd’hui.

    Le XIXème siècle est encore marqué par le règne d’une conception biologisante des relations sexuelles; les enfants et les vieillards, par exemple, sont considérés comme n’ayant pas de sexualité, puisque celle-ci (sans que le concept n’existe encore) est tout entière réduite à la reproduction sexuée. Il est donc impossible de penser la sexualité sans le genre, puisque dans « reproduction sexuée » il faut entendre à la fois le sexe et les rapports sexuels. Il faut attendre le XXème siècle pour que des disciplines nouvelles comme la psychanalyse ou la sexologie ne permettent de revoir ce paradigme, et pour que la médecine perde le monopole sur la sexualité: émergent alors, par exemple, des réflexions féministe, néo-malthusiennes, socialistes de la sexualité, qui débouchent sur les militantismes des années 1960 et 70 (féministe, LGBT, …) qui lui accordent une place centrale.

    Aujourd’hui, la sexualité se conçoit comme une relation sexuelle réciproque, ce qui constitue un tournant majeur par rapport à des époques de l’histoire où on la pensait seulement en termes d’action d’une personne sur une autre. Cela ne signifie pas pour autant qu’il y ait besoin d’être deux pour qu’il y ait sexualité: la masturbation, par exemple, est désormais reconnue comme un acte sexuel. De plus, au-delà de la normativité qui sous-tend LA sexualité, il est possible de penser DES sexualités qui dépendent non plus des pratiques sexuelles mais de l’orientation sexuelle des partenaires – terme que j’aborderai à part.

    strongIl existe de multiples manières de penser la sexualité à l’aide du concept de genre. La sociologie du genre, par exemple, réfléchit aux liens entre inégalités liées au genre et expérience concrète de la sexualité; les études gaies et lesbiennes peuvent notamment s’interroger sur les rapports entre sexisme et homophobie, et la science politique sur l’articulation entre, d’une part, genre et sexualité et, d’autre part, les mouvements féministe et LGBT.

    Petit lexique du genre: présentation du projet

    Je vais essayer, par une série de billets qui viendront régulièrement augmenter la page « Lexique » (en haut à gauche), de donner les définitions de notions centrales pour comprendre le genre. La plupart des termes que je vais présenter ont été définis au moins une fois sur le blog, mais l’idée est de rassembler toutes ces définitions en un seul endroit, dans lequel vous pourrez piocher quand vous en avez besoin.

    J’ai mis ci-dessous la liste des termes que je pense aborder, dans l’ordre alphabétique. Je n’ai évidemment pas pensé à tout, et j’ai besoin que vous me disiez quel(s) terme(s) vous semble(nt) manquer, éventuellement pour quelles raisons. J’augmenterai la liste au fur et à mesure et essaierai de produire ces billets régulièrement.

    Une précision: je l’appelle « petit lexique du genre » et non « petit lexique féministe », par exemple, car genre et féminisme ne se recoupent pas forcément. C’est, de plus, un lexique de notions liées au concept de genre que j’estime difficiles, largement mal comprises, ou fondamentales; ce n’est pas un lexique militant, et je ne pense donc pas y inclure des entrées comme « mansplaining » ou « male gaze » (que j’ai pourtant déjà traitées).

      black feminism; womanism
      construction du genre; constructivisme
      différence des sexes; différentialisme
      division sexuée du travail
      essentialisme
      féminisme
      genre
      identité de genre
      intersectionnalité
      orientation sexuelle
      parité
      patriarcat, hétéropatriarcat; domination masculine
      queer
      rapports sociaux de sexe
      sexe
      sexisme, hétérosexisme; misogynie
      sexualité
      transgenre, cisgenre
      violences de genre

    A vos suggestions!