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Archives Mensuelles: décembre 2011

Elle s’appelle Sakineh Mohammadi Ashtiani

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Souvenez-vous: on a beaucoup parlé, surtout en 2010, de Sakineh Ashtiani, accusée depuis 2006 du meurtre de son mari et d’adultère. Reconnue coupable par la justice iranienne, elle a été condamnée à 10 ans de prison pour le meurtre, à la mort par lapidation pour l’adultère. Elle avait déjà subi 99 coups de fouet.

Une manifestation avait été organisée en septembre 2010 à Paris, sous l’impulsion notamment de l’incontournable Bernard-Henri Lévy, pour réclamer l’abandon des charges devant la manipulation évidente des éléments du dossier et surtout, que l’Etat iranien renonce à lapider Sakineh.

Petite mise au point. L’article des Inrocks en lien plus haut explique ce qu’est la lapidation, dans quelles conditions elle est infligée et rappelle que cette pratique est loin d’avoir disparu. Selon le Comité International contre la Lapidation, plus de 150 personnes auraient été lapidées en Iran entre mars 1980 et juillet 2010. Les hommes sont enterrés jusqu’à la taille, les femmes jusqu’au-dessus de la poitrine, pour subir le châtiment. Ces dernières sont de loin les plus concernées.

Une femme est enterrée avant d'être lapidée - Iran - source: Daily Mail, UK

Le code pénal iranien précise que les pierres ne doivent pas être trop grosses, pour éviter que la personne meure trop vite, ni trop petites pour être qualifiées de pierres.

La bonne nouvelle, c’est que Sakineh, apparemment, ne va pas mourir par lapidation. La mauvaise, c’est qu’elle va peut-être être pendue. Mais un communiqué suggère que l’option de la lapidation n’a pas été abandonnée: il semble que les autorités iraniennes restent délibérément vagues quant au sort qu’elles réservent à Sakineh, après la vague d’indignation qui a semblé lui éviter la lapidation l’année dernière.

J’étais présente à la manifestation de septembre 2010 à Paris, comme quelques centaines d’autres personnes. La mobilisation a été internationale. Ce qui me met toujours mal à l’aise, dans ce genre de mobilisation, c’est la façon dont le sort réservé à une personne peut susciter l’indignation quand la famille, ou une association parvient à l’amaner sur le devant de la scène; cette capacité d’indignation est importante, mais se focalise sur le sort d’une personne, pendant que des centaines d’autres meurent, inconnues, dans des conditions similaires. Mais je suis convaincue qu’il est important qu’un visage, un être humain, puisse concentrer cette capacité d’indignation et servir à attirer l’attention sur les autres victimes connaissant un sort semblable. En revanche, le caractère éphémère de cette indignation me met beaucoup plus mal à l’aise.

Un journaliste, Tristan Berteloot, écrivait ainsi sur Twitter, le 26 décembre: "Vous vous êtes indignés, bravo. Puis vous êtes passés à autre chose, comme souvent. Sakineh ne sera pas lapidée, elle sera pendue."

Le web français ne semble pas se mobiliser outre-mesure pour Sakineh. Une pétition a été mise en ligne. Ce moyen, comme toujours, semble dérisoire face à l’horreur de la situation et l’on se demande comment une pétition pourrait influencer les ayatollahs; et pourtant, que faire d’autre? Manifester, sûrement, mais ce serait bien une première, il me semble, si l’Iran renonçait à éxécuter Sakineh sous la pression internationale. Et je doute que les communiqués officiels soient plus efficaces.

Bien que les féministes françaises soient assez actives sur Twitter, il ne se passe quasiment rien de ce côté-là, alors que le Twitter hispanophone est très actif autour du hashtag #SalvemosaSakineh. Je ne fais absolument pas partie des gens qui accusent les féministes de ne se préoccuper que de sujets secondaires: cela n’existe pas, les sujets secondaires, quand ce qu’on vise est un changement radical des mentalités. En revanche, il me semble que la cause de Sakineh devrait passer aujourd’hui au premier plan, et pas que pour les féministes, et pas que pour quelques semaines. Parce qu’on sait bien ce qui arrivera à Sakineh lorsqu’elle sera totalement oubliée des indignés du monde entier.

Masculin/Féminin (2)

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Je parlais la semaine dernière du rapport que l’on peut établir entre le masculin et le féminin dans la réalité d’une part, et dans la langue d’autre part. Mon objectif était de montrer que les outils que nous avons à notre disposition pour mettre des mots sur la réalité ne peuvent jamais être considérés comme neutres ou comme "naturels": ils sont forcément, eux-mêmes, le reflet d’une construction sociale de cette même "réalité".

On peut voir un exemple de ce lien de dépendance réciproque avec l’histoire du mot mer, telle que la décrit la linguiste Marina Yaguello (Le sexe des mots, Belfond, 1989). Celle-ci rappelle que le mot français est hérité du latin mare, qui était neutre (le latin comptait trois genres grammaticaux: féminin, masculin et neutre). Le français a donc conservé un mot latin en en changeant le genre lexical: rien d’étonnant à cela, le neutre ayant disparu dès l’époque latine. Le français, lui, ne conserve pour les noms que deux genres, le féminin et le masculin. Cependant, le passage du neutre au féminin est original, étant donné que la plupart des mots neutres se sont alignés sur le masculin lorsque ce genre lexical s’est réduit pour ensuite disparaître. Le français la mer (attesté depuis le XIème siècle) constitue une exception d’autant plus notable que les autres langues romanes ayant hérité de mare en ont fait un masculin. M. Yaguello souligne que mer et jument sont les seuls neutres latins à être devenus directement féminins en français.

Les grammairiens J. Damourette et E. Pichon (Des mots à la pensée, D’Artrey, 1911-1927) expliquaient ainsi cette exception:

Il semble difficile d’expliquer cette modification autrement que par des besoins métaphoriques conformes à l’esprit national (sic), la mer ayant été conçue par nos ancêtres, de même que par nous, comme quelque chose de féminin. La mer est d’aspect changeant comme une femme, journalière [= elle change d'aspect tous les jours], d’humeur mobile comme une jolie capricieuse, attirante et dangereuse comme une beauté perfide (…) elle est l’amante et la meurtrière du marin… (cité par M. Yaguello, p. 114)

Comme le fait remarquer M. Yaguello, "tous les stéréotypes y sont". Cette association se fait généralement avec l’eau (elle aussi relevant du genre féminin), cet élément s’opposant au feu. Dans le passage suivant, pour parler de la Seine et de la navigation en eau douce en général, c’est le féminin rivière, et non le masculin fleuve, que choisit Maupassant dans la nouvelle "Sur l’eau":

La terre est bornée pour le pêcheur, et dans l’ombre, quand il n’y a pas de lune, la rivière est illimitée. Un marin n’éprouve point la même chose pour la mer. Elle est souvent dure et méchante, c’est vrai, mais elle crie, elle hurle, elle est loyale, la grande mer; tandis que la rivière est silencieuse et perfide. Elle ne gronde pas, elle coule toujours sans bruit, et ce mouvement éternel de l’eau qui coule est plus effrayant pour moi que les hautes vagues de l’Océan.

Dans ce passage où la personnalisation de la mer et de la rivière est évidente, la "perfidie" de cette dernière s’oppose à la loyauté de la mer et des "hautes vagues de l’Océan".

Le genre féminin est ainsi support de rêverie et de représentations dictées par une certaine image de la féminité, que l’on retrouve dans toute l’histoire de la littérature, de manière positive ou négative. Et l’on peut se demander si, comme le pensaient Damourette et Pichon, l’association entre l’eau et le féminin préexiste à la formation du français et commande la fixation du mot mer comme féminin, ou si la langue ne fait que favoriser cette association de manière fortuite. Le caractère exceptionnel de l’histoire de ce mot inviterait à préférer la première solution.

L’histoire de la langue fournit ainsi quelques exemples intéressants de basculement d’un genre lexical à un autre. L’usage a longtemps hésité entre le féminin et le masculin pour le mot aigle, masculin en français moderne. Ce mot proviendrait soit du latin aquila, qui est féminin, soit de l’ancien provençal aigla, féminin lui aussi. Il est employé au masculin et au féminin en ancien français, très souvent au féminin au XVIème siècle; au XVIIème, il est déclaré de genre masculin quand il signifie "grand oiseau de proie diurne", et n’est alors plus employé au féminin que pour désigner l’aigle femelle. Ce qui n’empêche pas La Fontaine d’écrire:

L’aigle, reine des airs, avec Margot la Pie / Différentes d’humeur, de langage et d’esprit (Fables, "L’aigle et la pie).

Le Trésor de la Lange Française informatisé suggère que cette fixation, contraire à l’usage majoritaire du siècle précédent, serait liée au fait que les noms d’autres oiseaux de proie sont masculins: faucon, épervier. Cependant ce n’est pas le cas de tous les oiseaux de proie, comme le prouvent la buse ou les divers types de chouettes… D’ailleurs, la terminaison par un -e muet commande souvent l’utilisation du genre féminin. M. Yaguello propose une explication plus satisfaisante:

il est probable que cet oiseau a été perçu comme symbolisant des vertus mâles plutôt que féminines; cela a suffi à inverser son genre malgré la présence de -e muet. L’aigle, "roi des oiseaux", est ainsi devenu symbole impérial.

Pourtant il semble que le genre féminin n’empêcha pas les Romains d’utiliser l’aigle comme symbole pour leurs armées. Napoléon reprit ce symbole, qui forme un couple intéressant avec celui des abeilles, symboles d’immortalité et de résurrection. L’aigle est de nos jours l’emblème de nombreux pays, notamment l’Allemagne et les Etats-Unis, et il ne fait nul doute qu’il représente un symbole de virilité.

Pour aller plus loin:

C. Michard, Le sexe en linguistique. I: Sémantique ou zoologie?, L’Harmattan, Bibliothèque du féminisme, 2001. (Exposition des principales théories concernant le genre lexical et grammatical des années 1920 aux années 1970)

Masculin/Féminin (1)

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L’évidence, pour un locuteur ou une locutrice français.e, de la répartition binaire du masculin et du féminin dans la langue, occulte le fait que ce fonctionnement, si fondamental, ne caractérise pas toutes les langues. En allemand cohabitent les catégories de féminin, de masculin et de neutre, comme c’était le cas en grec et en latin. Mais certaines langues ne connaissent pas la catégorie du genre (bien que des oppositions puissent être marquées par des pronoms): c’est le cas du basque, du finnois, de l’estonien, du hongrois… Le polonais, lui, en connaît cinq: masculin personnel, masculin animé impersonnel, masculin inanimé, féminin, neutre. (source: Wikipédia)

Pourtant, l’évidence de cette bipartition en français fait écho à l’observation la plus basique de la répartition des êtres animés entre mâles et femelles. Si bien qu’en français, la corrélation entre les deux semble évidente, malgré le caractère largement arbitraire du genre grammatical des inanimés (pourquoi dit-on une table, pourquoi un arbre). Mais le genre grammatical n’est pas une constante linguistique universelle, alors que l’observation de la distinction entre féminin et masculin chez les êtres animés l’est; en outre, pour l’anthropologue Françoise Héritier, cette observation est toujours corrélée à une mise en exergue des différences entre les sexes. Les caractéristiques attribuées à l’un ou l’autre sexe (c’est-à-dire le genre, au sens social cette fois du terme) varient selon les cultures, mais pour Françoise Héritier,

partout, de tout temps et en tout lieu, le masculin est considéré comme supérieur au féminin. (La plus belle histoire des femmes, p. 21)

Elle appelle cela "la valence différentielle des sexes", ce qui signifie tout simplement que les deux sexes n’ont pas la même valeur, et qu’il existe donc entre eux une hiérarchie claire et toujours orientée dans le même sens. J’essaierai de montrer en quoi cette différence exacerbée peut se retrouver dans le fonctionnement du genre grammatical, et en particulier du genre lexical, c’est-à-dire celui qui concerne les mots (acteur / actrice, par exemple, ou encore expert / experte).

Dans La plus belle histoire des femmes (avec Michelle Perrot, Sylviane Agacinski, Nicole Bacharan – Seuil, 2011), François Héritier entreprend d’expliquer la dissymétrie qu’elle observe "partout, de tout temps et en tout lieu" à partir de modes de pensée et de représentation du monde qui se seraient fixés dans le paléolithique et se seraient traduit par cette constante qu’est la supériorité du masculin sur le féminin. Sa réflexion se fonde sur les travaux de Claude Lévi-Strauss. Il n’est pas question pour moi ici de discuter de la pertinence des théories de Lévi-Strauss (ni de François Héritier): j’en serais bien incapable, ne connaissant rien à l’anthropologie. Je me contenterai d’y voir une explication possible de la "valence différentielle des sexes". Pour une lecture queer de Lévi-Strauss, et une critique du "domaine prédiscursif dans lequel on pose la dualité du sexe", cf. Butler, Trouble dans le genre, chapitre 2 sur Lévi-Strauss et le structuralisme.

F. Héritier observe que, pour que la "théorie de l’alliance" fonctionne, il manque une présupposé fondamental, qui semble être un impensé des travaux de Lévi-Strauss: pour que les hommes décident d’échanger entre eux les femmes, c’est-à-dire d’attribuer leurs filles et leurs soeurs à d’autres hommes comme monnaie d’échange, "il fallait déjà qu’ils s’en sentent le droit":

Cette forme de contrat entre hommes, l’expérience ethnologique nous la montre partout à l’oeuvre. Sous toutes les latitudes, dans des groupes très différents les uns des autres, nous voyons des hommes qui échangent des femmes, et non l’inverse. Nous ne voyons jamais des femmes qui échangent des hommes, ni non plus des groupes mixtes, hommes et femmes, qui échangent entre eux des hommes et des femmes. Non, seuls, les hommes ont ce droit, et ils l’ont partout. C’est ce qui me fait dire que la valence différentielle des sexes existait déjà dès le paléolithique, dès les débuts de l’humanité. (p. 24)

La possibilité de s’arroger le droit d’échanger les femmes pour garantir le bon fonctionnement de la communauté repose donc sur l’exacerbation de la différence entre les sexes, traduite en termes de supériorité et d’infériorité. L’observation la plus rudimentaire du monde livre l’évidence de cette différence anatomique et physiologique:

La plus importante des constantes, celle qui parcours tout le monde animal, dont l’homme fait partie, c’est la différence des sexes. (…) Je crois que la pensée humaine s’est organisée à partir de cette constatation: il existe de l’identique et du différent. Toutes les choses vont ensuite être analysées et classées entre ces deux rubriques (…). Voilà comment pense l’humanité, on n’a pas observé de sociétés qui ne souscrivent pas à cette règle. Dans toutes les langues il y a des catégories binaires, qui opposent le chaud et le froid, le sec et l’humide, le dur et le mou, le haut et le bas, l’actif et le passif, le sain et le malsain… (p. 25-26)

Or dans toutes les langues, explique F. Héritier, ces catégories binaires sont rattachées aux deux catégories formant l’opposition fondamentale: le masculin ou le féminin. Ainsi, dans la pensée grecque comme dans beaucoup de sociétés traditionnelles, le chaud et le sec sont rapportés au masculin, le froid et l’humide au féminin (pour la raison que les femmes perdent régulièrement le sang; la vie est mobilité et chaleur, et l’homme ne perd pas son sang, il est donc du côté du chaud et du sec). Or l’opposition entre ces catégories binaires ne se fixe jamais sans hiérarchie: il y a toujours une catégorie positive et une autre négative.

L’observation ethnologique nous montre que le positif est toujours du côté du masculin, et le négatif du côté du féminin. Cela ne dépend pas de la catégorie elle-même: les mêmes qualités ne sont pas valorisées de la même manière sous toutes les latitudes. Non, cela dépend de son affectation au sexe masculin ou au sexe féminin. (…) Par exemple, chez nous, en Occident, "actif" (…) est valorisé, et donc associé au masculin, alors que "passif", moins apprécié, est associé au féminin. En Inde, c’est le contraire: la passivité est le signe de la sérénité (…). La passivité ici est masculine et elle est valorisée, l’activité – vue comme toujours un peu désordonnée – est féminine et elle est dévalorisée. (p. 27)

Deux conséquences au moins s’imposent alors à nous.

D’abord, l’enracinement de cette opposition fondamentale entre le féminin et le masculin conditionne notre façon de nous représenter le monde, et ce conditionnement est culturel, il dépend des valeurs qui régissent telle ou telle société. C’est là ce qu’on appelle le genre.

Ensuite, la langue reflète cette opposition et la conforte en même temps, en véhiculant tout un système de représentations binaires et, parfois, en distinguant dans sa grammaire même le masculin et le féminin. Les règles établies à partir de cette répartition du masculin et du féminin dans la langue, et notamment la règle, fondamentale pour le français moderne, selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin, demande donc à être interrogée afin de ne pas survaloriser, délibérément ou naïvement, le caractère arbitraire de cette répartition. Imaginons une pièce remplie de femmes, à une exception masculine près: selon les règles du français, l’on est censé s’adresser aux personnes présentes en utilisant le masculin pluriel. Au lieu de se contenter de stipuler que le masculin neutralise l’opposition de genre (à quel titre?), il faut interroger une règle qui, par définition, n’a rien de naturel, et ne pas occulter le fait que la langue est, et est seulement, une construction sociale, véhicule inconscient de représentations collectives.

Pour aller plus loin:
F. Héritier, La différence des sexes, Bayard/Les Petites Conférences, 2010.
Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Odile Jacob, 1996, 2008.
Masculin/Féminin II. Dissoudre la hiérarchie, Odile Jacob, 2002, 2008.
+ Une vidéo sur les clichés concernant les femmes et contre lesquels elle entend lutter par son travail d’anthropologue.
C. Delphy, Classer, dominer. Qui sont les "autres"?, La Fabrique, 2008.

Vu Lu Entendu (5-11/12)

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- Sur le blog Mauvais Esprit du Monde.fr, "Entretien avec le diable", aka Judith Butler, qui revient sur les attaques de certains députés de droite et catholiques conservateurs en France.

- Maïa Mazaurette aborde un thème dont on n’entend presque jamais parler, sauf pour le tourner en dérision: le viol d’hommes.

- Sur TheIndepedent.ca, le témoignage d’une féministe à l’occasion de l’anniversaire de l’assassinat, en 1989, de 14 femmes à l’Ecole Polytechnique de Montréal.

- Le site Les Nouvelles News revient sur le rapport sur l’image des femmes dans les médias dont je parlais dans mon dernier post. Ce site est bien placé pour parler du sujet, puisque son objectif est de délivrer des informations vraiment mixtes, alors que dans les médias d’information générale les femmes ne représentent que 20% des personnes citées et sont en général stéréotypées.

- Un blog que je vous recommande, Deconstruire, analyse le rapport de la psychanalyse aux femmes. Un avant-goût:

Le destin de la femme doit rester ce qu’il est : dans sa jeunesse celui d’une délicieuse et adorable chose; dans l’âge mur, celui d’une épouse aimée. L’envie de réussir chez la femme est une névrose, le résultat d’un complexe de castration dont elle ne sortira que par une complète acceptation de son destin passif.
S. Freud, La féminité, 1932.

Les expertEs

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La Commission sur l’image des femmes dans les médias, mise en place en 2008, va remettre un rapport fondé sur différentes auditions et une analyse quantitative et qualitative effectuée du 15 septembre au 15 novembre dernier. Le contenu de ce rapport est révélé en avant-première par Le Parisien.

Des chiffres, d’abord: tous médias confondus, le pourcentage de présence des femmes dans les médias est de 18%, ce qui laisse dont 82% de la place (et du temps de cerveau disponible) pour les hommes. Le rapport a comptabilisé 185 expertes, contre 822 experts. En outre, les rares intervenantes ont eu, en moyenne, un temps de parole sept fois inférieur à celui de leurs homologues masculins. L’une des conclusions de ce rapport, outre le manque évident et aberrant de représentativité, est donc, comme le résume Michèle Reiser, présidente de la Commission et membre du CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel), que "la légitimité du savoir reste masculin".

Comme souvent, la langue est le reflet de cette situation qui exclut largement de l’expertise professionnelle la moitié de la société. J’ai consulté deux dictionnaires de référence: le Petit Robert et le Trésor de la Langue Française. Les notices font apparaître les formes de masculin et de féminin dans leur titre: "expert, experte", ces termes pouvant être des noms ou des adjectifs. Mais on se rend vite compte que l’emploi de la forme féminine du nom pose problème. Le TLF propose un seul exemple faisant apparaître l’adjectif experte, pour illustrer le sens de "D’une habileté purement technique, qui exclut ou tue les sentiments, l’imagination."

La fille peinte et parée comme une idole qui accomplit rituellement les gestes de l’amour, la fille experte et froide, précautionneuse comme une infirmière, indifférente comme la mer… (Vailland, Drôle de jeu).

Le problème principal est là: alors qu’expert est très positif, experte est ambivalent et comporte une connotation sexuelle. Pour le sens de "personne experte", Le Petit Robert propose les exemples suivants: Cette femme est un expert en la matière, Elle est expert près les tribunaux (?). La notice comporte la remarque suivante:

On rencontre parfois le féminin: L’Express, 1989: "Réponse de l’experte après enquête".

Quand je tape sur Google le mot-clé "experte", le second résultat (après un le site d’un dictionnaire en ligne) est le suivant:

Alors oui, évidemment, il s’agit bien d’"expertes". Mais n’y a-t-il donc que des assistantes, et pas d’assistants? Le site n’a pas l’air très à l’aise avec le genre grammatical: il propose "le dossier complet de l’assistante", mais comporte une rubrique "nos candidats" présentant des femmes et des hommes. Ca ne doit pas être facile tous les jours, pour un homme, de faire ce métier. Mais bon, au moins comme ça les hommes restent entre eux: vous noterez que le boss à gauche (qui a l’air ravi) est un homme.

Le 4ème résultat renvoie vers un livre vendu sur Amazon et intitulé Osez… Les secrets d’une experte du sexe pour rendre un homme fou de plaisir. Le 6ème renvoie vers une vidéo humoristique (pas très réussie) intitulée "Experte en succion".

C’est sûrement cette connotation sexuelle qui freine l’emploi du terme au féminin dans des domaines d’expertise professionnelle. Ainsi, l’association Vox Femina, créée pour "promouvoir une représentation équilibrée et non stéréotypée des femmes dans les médias", se présente ainsi sur son site: "Paroles d’Experts au féminin". J’imagine que ce détour linguistique (qui rappelle l’expression à la mode "l’entreprenariat au féminin") est censé éviter de mauvais jeux de mots ou des associations d’idées incongrues pouvant être suscitées par la promotion de "paroles d’Expertes". Le site décrit ainsi les moyens d’action de cette association:

Plateforme interactive, voxfemina propose aux journalistes un accès privilégié à un vivier de femmes qualifiées pour donner un avis d’expert dans leur domaine de compétence.

A la lecture des résultats du rapport sur la représentation des femmes dans les médias, on se dit que ce beau projet devrait tenir l’association occupée pour quelques décennies.

Vu, Lu, Entendu (28/11 – 4/12)

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- Une vidéo qui a beaucoup circulé mais que j’aime bien (bon, apparemment, il n’y a que moi et mes préjugés qui n’avons pas tout de suite compris de quoi il s’agissait, j’espère que vous serez plus rapides).

- Sur le blog Sociologie sauvage, un article en plusieurs parties intitulé "Comment se construisent les inégalités de genre".

- Un article en anglais sur les stéréotypes de genre dans le domaine de l’éducation, plus particulièrement sur les stéréotypes négatifs qui éloignent les petites filles des sciences.

- Un autre article en anglais qui veut nous faire croire exactement le contraire, à savoir que l’école favoriserait les petites filles, plus sociables, en laissant de côté les petits garçons, turbulents et aimant la compétition. L’auteur lance un appel émouvant: il faut sauver nos fils. La réussite scolaire des garçons est un vrai problème, je ne nie pas cela, mais l’analyse qu’en fait ce journaliste est d’une totale mauvaise foi et occulte délibérément la réalité de ce que sont les inégalités qui découlent des stéréotypes de genre et de la façon dont ils déterminent la scolarité et le choix des études des filles et des garçons.

- Toujours à propos de l’éducation, et toujours en anglais, le site d’une organisation britannique, Astell Project, qui promeut l’enseignement des questions liées au genre dans les écoles.

- "Les Hijras, un corps d’homme dans une âme de femme": ce très beau titre résume la situation des Hijras en Inde, qui ne sont ni hommes, ni femmes. C’est cependant le pronom elle qu’on utilise. Elles seraient des centaines de milliers, et incarnent la transgression ultime, dans un pays où changer de genre est aussi inconcevable que changer de caste.

- Vous en avez peut-être entendu parler: une Afghane de 19 ans est emprisonnée pour 12 ans parce qu’elle a été violée, avec l’enfant né ce de viol. Oui, vous avez bien lu, elle est en prison parce qu’elle a subi un viol. Le seul moyen d’être libérée qu’elle s’est vu proposer est d’épouser son violeur. Elle a d’abord refusé, mais on a appris cette semaine qu’elle avait finalement accepté, et que le président Karzaï permettait donc sa libération. "Environ la moitié des 300 à 400 femmes détenues en Afghanistan sont emprisonnées pour des « crimes moraux », comme les relations sexuelles hors du mariage ou l’abandon du foyer conjugal, selon des rapports des Nations unies et de différentes organisations de recherche." Et sur Rue 89, un article sur cette libération et le documentaire de Clémentine Malpas, interdit de diffusion en Europe sous prétexte de protéger les femmes qui y figurent, grâce auquel on connaît l’histoire de Gulnaz.

La moitié des hommes sont des femmes – sauf en grammaire

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Ce qui me frappe peut-être le plus avec le genre, c’est la façon dont les représentations du féminin et du masculin sont disséminées dans presque chaque élément de notre vie quotidienne. Il ne s’agit pas d’être obsédé et de chercher du sexisme partout, mais d’être attentif aux représentations véhiculées par le langage, verbal ou visuel, et à la façon dont, mises bout à bout, ces représentations constituent un discours sur ce que nous sommes et ce que nous devrions être.

L’autre jour, à la radio, de bon matin, on discutait présidentielles et sondages. Le journaliste expliquait (comme on nous l’explique depuis des mois) que Marine Le Pen arriverait à la troisième place; elle ferait donc office "de troisième homme, si je puis dire". Le ridicule de cette appellation saute aux yeux; personne n’oserait, je pense, arguer qu’"homme" a ici le sens d’"humain". Alors qu’on parle de plus en plus d’"hommes et de femmes politiques" (comme Xavier Bertrand dans un discours récent, où il parlait aussi du bon sens du chef de famille), cette expression tellement cliché du vocabulaire politique semble résister à la féminisation. On considère donc qu’on peut parler de "troisième homme" même quand une femme figure dans ce trio; combien de fois, en 2007, a-t-on entendu parler de François Bayrou comme du "troisième homme"? Pourtant, le "deuxième homme" était une femme. Cela ne pose pas problème dans ce sens, car, on le sait, la langue tend toujours vers la prévalence du masculin (je n’invente rien, c’est une règle de grammaire, non? le masculin l’emporte). Mais imaginons que l’on féminise l’expression: Marine Le Pen est une femme (jusque-là vous me suivez?), il faudrait donc parler de "la troisième femme". On voit tout de suite que ça bloque. Le journaliste a certes perçu l’incongruité de l’expression, sans que cela l’empêche de l’utiliser: comme s’il s’agissait d’une catégorie essentielle de l’analyse politique, on s’accroche au "troisième homme", au mépris de la logique.

Au passage, sur la même radio, j’ai aussi entendu une publicité pour la complémentaire Préfon, où une femme s’inquiétait pour les retraites du couple et où son mari la rassurait en lui annonçant qu’ils avaient souscrit une complémentaire Préfon retraite, ce qu’apparemment il n’avait pas jugé bon de lui annoncer plus tôt, et en quoi c’était bon pour eux.

Je prépare cette année l’agrégation de lettres modernes et je suis donc amenée, contre mon gré, à fréquenter assidûment certains manuels de grammaire. Depuis que je suis sensibilisée au genre, je suis frappée notamment par une caractéristique de la grammaire française: on considère généralement le masculin singulier comme la forme de base, non marquée, présentant une sorte de neutralité. Prenons l’adjectif fier: à cette forme de base se rajouteraient des marques de genre et de nombre: le s du masculin pluriel (fiers), le e du féminin singulier (fière), le e et le s du féminin pluriel (fières). Pourtant, vous avez certainement appris à l’école que les adverbes de manière en -ment se formaient à partir de l’adjectif correspondant; or c’est la forme du féminin de l’adjectif qui sert de base à l’adverbe: fièrement (et non fierment).

Au-delà de ces considérations purement grammaticales, le principe selon lequel le masculin constituerait la forme non marquée et donc la base de la langue a au moins une conséquence importante dans les manuels de grammaire: la plupart des exemples sont au masculin. La seule grammaire que je connaisse utilisant régulièrement des exemples au féminin a été écrite par deux femmes. En se reportant à une grammaire, on tombe donc, mettons 9 fois sur 10, sur un exemple au masculin: Paul a fait ceci, Jacques a donné cela à Pierre. L’image produite par ces grammaires est donc celle d’un monde essentiellement masculin.

Certain.e.s d’entre vous trouveront peut-être ces considérations futiles. Mais cette représentation est souvent corrélée par la nature même des exemples donnés. Ainsi, le jour où j’ai entendu qualifier Marine Le Pen de "troisième homme", en étudiant avec passion la notion de datif en français, je suis tombée sur ces deux exemples, qui se suivaient; certes, ils font figurer des femmes:

Sa femme lui a mijoté un bon coq au riesling.
Il m’a encore sali son blouson (dit par la mère qui sait qu’elle devra nettoyer le blouson [précision des auteurs]).

Inutile de dire que j’ai bondi. Et comme ce n’était vraiment pas ma journée, ce n’était pas fini. Notre professeur d’ancien français nous a envoyé une fiche de vocabulaire sur plusieurs vocables regroupés sous l’appellation d’"êtres humains". Quelle ne fut pourtant pas ma surprise en découvrant que les êtres humains en question avaient, pour seul point commun, le fait d’appartenir à la gent masculine: il y était question de chevaliers, de clercs, de barons… Il me semble pourtant que même au Moyen Age, les femmes étaient comptées parmi les êtres humains.

Peut-être serait-il utile de rappeler à tous ces professeurs et grammairiens, comme l’ont fait les féministes du MLF dans les années 70, que la moitié des hommes sont des femmes.

Dans son livre Le sexe des mots (1989), la linguiste Marina Yaguello explore, sous forme de lexique, "les mécanismes linguistiques et les motivations sociales qui décident du genre des mots" (dixit la quatrième de couverture). Dans l’article "femme", elle se penche sur la façon dont la femme est définie dans les dictionnaires. Je lui laisserai le mot de la fin, et répéterai juste ceci: ne cessez jamais de vous interroger sur ce qui paraît le plus évident, et la langue en fait partie…

"Que peut bien dire un dictionnaire du mot femme? La définition en est simple et sans équivoque, semble-t-il. On a vite fait de définir la femme en termes biologiques comme "représentante du sexe qui porte les enfants". Le mot femme n’a pas comme le mot homme deux sens fondamentalement différents. (…) pour l’essentiel, les dictionnaires remplissent l’article femme avec des citations et des renvois associatifs. Plutôt que sur le sens d’un mot courant et connu de tous, les dictionnaires nous renseignent sur les connotations qui s’y rattachent, sur les associations d’idées qu’il provoque. L’image qui se dégage à la lecture d’un article de dictionnaire consacré au mot femme est extraordinairement négative. On sort manifestement du cadre d’un "dictionnaire de langue" pour entrer dans l’idéologie. Citons à titre d’exemple quelques renvois analogiques pris dans le Grand Robert: âme, intuition, instinct maternel, dévouement, goût de la parure, coquetterie, mode, robes, toilettes, pudeur, curiosité, légèreté, inconstance, songes, caprices, humeurs, folies, jalousie, perfidie, traîtrise, sexe volage, fragilité, faiblesse, beauté, charme, chic, éclat, élégance, féminité, fleur, grâce, séduction, trésor. A la rubrique "compagne de l’homme" (au fait, définit-on l’homme comme "compagnon de la femme"?) est donnée comme une kyrielle de "synonymes" plus ou moins argotiques et qui, tous peuvent prendre le sens de "putain": donzelle, femelle, frangine, gigolette, gonzesse, (…), poule, soeur, souris, volaille. (…) Puis vient "femme d’aspect viril": dragon, gendarme, hommasse, virago, etc., la "femme active" est réduite à quelques métiers bien féminins. Mesdames et Messieurs les Rédacteurs de dictionnaires, révisez-nous vite l’article femme."

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