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Archives Mensuelles: septembre 2012

L’art de la joie – Goliarda Sapienza

Publié le

L’art de la joie, de Goliarda Sapienza
Traduit de l’italien par Nathalie Castagné
Editions Viviane Hamy, 2005, pour la traduction française
(existe chez Pocket – édition citée)

Je vois au moins deux manière de résumer L’art de la joie. Il s’agit d’abord d’un beau roman d’apprentissage, écrit à la première personne, parfois à la troisième. Modesta raconte. Sicilienne née en 1900, orpheline à neuf ans, elle veut à tout prix échapper au destin qu’on lui promet : au mieux, un emploi de servante et un mariage honnête à sa sortie du couvent. Déterminée et farouchement intelligente, Modesta se construit une vie d’indépendance et de bonheur, renversant pour cela les nombreuses barrières que la société met sur sa route, qu’elles soient religieuses, morales ou politiques.

Il s’agit aussi, et peut-être surtout, de l’histoire d’une quête, celle de la joie. Joie des sens, découverte dès l’enfance ; mais aussi joie de l’esprit, joies multiples offertes par la vie qu’elle sait accueillir avec attention et gratitude. Au fil de sa vie, Modesta apprend à se tenir à l’écoute, prête à jouir des bonheurs qui se présentent, où qu’ils soient et quoique cela implique. Déterminée à être libre et heureuse, parce que l’un ne va pas sans l’autre, elle ne sacrifie jamais sa quête ni à ses amours, ni à ses convictions politiques, ni à ses enfants. Souvent dur, voire difficile à supporter, surtout au début, le roman malgré tout se déploie avec force et poésie selon cette ligne tracée d’emblée.

On peut également voir dans L’art de la joie l’histoire d’un siècle, le XXème, avec lequel Modesta est née. Le trajet du personnage est lié à celui de la Sicile, mais aussi, intimement, parfois douloureusement, à l’histoire de l’Europe. Née pauvre, enfermée dans un couvent entre 9 et 15 ans, elle parvient à force d’intelligence et de travail à gagner son indépendance financière (elle devient princesse, une autre forme de prison dont elle s’affranchit) et à échapper aux multiples carcans imposés aux femmes. A force d’amour, aussi ; car tout au long de sa vie, Modesta aime avec passion, et ses amours anciennes ou mortes ne cessent de l’accompagner. Elle aime sans discrimination, Béatrice et Carmine, Carlo, Joyce, Mattia, Nina, selon ce principe immuable que ce qui lui procure de la joie ne peut être mauvais, en dépit de la société, de la morale et des principes.

Même chez une amante, elle retrouve ces principes, sous le voile cette fois de la psychanalyse. Remplacez le terme de « péché » par celui de « maladie », celui de « rédemption » par « analyse », et le tour est joué. Modesta retrouve aussi chez elle un mépris bien connu :

« Ton mépris pour la femme, dont j’ai d’abord cru que c’était le mépris habituel absorbé avec l’éducation, le mépris de la vieille Gaia, de Beatrice, de Stella, à force d’imiter les hommes, de te joindre au chœur des mâles savants, s’est enraciné en haine.
- Eh bien ? Je ne vois pas où tu veux en venir.
- C’est simple, en te joignant à leur élite qui te répète : « Tu es une exception, tu es digne d’entrer dans notre Olympe… »
- Je ne vois toujours pas…
- Tu es passée de leur côté, et le vieux préjugé dicté par la loi de nos mères et de nos sœurs, s’est changé chez toi en haine pour ton côté femme, parce que, que tu le veuilles ou non, tu as des seins et des règles – une haine assez grande pour te stériliser les seins et le ventre. » (559)

Du fin fond de la Sicile, Modesta n’a que des échos assourdis de la 1ère guerre mondiale dans laquelle l’île a été entraînée par ce nouveau pays qu’est l’Italie ; mais elle découvre entre les deux guerres la politique, devient communiste sous Mussolini et est emprisonnée juste avant la 2ème. Avec la politique lui vient la confirmation de ce qu’elle pressent depuis toujours : elle doit lutter l’aliénation particulière qu’elle vit en tant que femme, et lutter pour que la route qu’elle trace puisse être empruntée par d’autres. Lutter contre la société dans son ensemble, car elle découvre que les femmes peuvent être les premières gardiennes de l’ordre patriarcal. Elle comprend cela, par exemple, en voyant une fillette grandir :

« Maintenant que Bambolina commence à courir derrière Prando, pourquoi l’arrêtent-elles et les séparent-elles ? Il faut que je laisse mes livres et que je descende. Elle pleure désespérée sur la pelouse, tandis que Prando disparaît tout joyeux en direction du bois.
- Mais qu’y a-t-il, Stella, Elena, pourquoi les séparez-vous ?
- Mais elle courait comme un garçonnasse, princesse ! Elle va tacher sa petite robe.
Voilà comment commence la division. Selon elles, Bambolina, à cinq ans seulement, devrait déjà bouger différemment, rester bien sage, les yeux baissés, pour cultiver en elle la demoiselle de demain. Comme au couvent, lois, prisons, histoire édifiée par les hommes. Mais c’est la femme qui a accepté de tenir les clés, gardienne inflexible de la parole de l’homme. Au couvent, Modesta a détesté ses geôlières d’une haine d’esclave, haine humiliante mais nécessaire. Aujourd’hui, c’est avec détachement et assurance qu’elle défend Bambolina des garçons et des femmes, elle ne tient qu’à elle, en cette enfant elle se défend elle-même, elle défend son passé, la fille qui un jour pourrait naître d’elle… Tu te souviens, Carlo, tu te souviens, quand je t’ai dit que seule la femme pouvait aider la femme, et que toi, dans ton orgueil d’homme, tu ne comprenais pas ? Tu comprends maintenant ? Maintenant que tu as eu une fille, tu comprends ? » (420-421)

Peut-être, plus que l’histoire d’un siècle, Modesta représente-t-elle une histoire du siècle. Goliarda Sapienza rédige le roman entre 1967 et 1976; en écrivant l’histoire de cette femme libre, elle raconte aussi une conquête progressive et fragile: la libération des femmes.

AC Husson

L’Eglise catholique et la "blessure insurmontable" de l’avortement

Publié le

En visitant une église, j’ai remarqué un stand présentant une collection de documents intitulés "Les fiches Croire". Elles sont censées apporter des réponses aux questions que se posent les croyants, en lien avec leur foi. On y trouve des fiches intitulées "Et si je devenais chrétien?", "Comment prier?" ou encore "Vivre sa sexualité"; celle qui a attiré mon attention s’intitule "Avortement: une blessure insurmontable?".

Je connais bien sûr la position de l’Eglise catholique à propos de l’avortement et mon propos n’est pas de dénoncer cette position, même si je milite pour le droit à l’IVG. J’entends surtout mettre en évidence les ressorts du discours catholique anti-IVG.

Souffrance et culpabilité

Le titre de la brochure donne le ton. Il se présente sous la forme d’une question rhétorique: par le choix du vocabulaire, par sa formulation, la question "Avortement: une blessure insurmontable?" induit automatiquement la réponse "oui". Il s’agit d’une brochure destinée à répondre aux questions que se posent les croyants; à propos de l’avortement, ceux-ci ne sont pas censés se demander, par exemple, s’il a des conséquences psychologiques pour la mère (un visage de femme illustre la couverture). La seule question admise présuppose l’existence et la réalité d’une "blessure". Admettons ce présupposé; la question n’est pas non plus "peut-on surmonter la souffrance liée à l’avortement?". Au lieu de cela, la formulation du titre pose une équivalence entre "avortement" et "blessure insurmontable". Cette blessure n’est pas une conséquence possible de l’avortement: elle est l’avortement.

L’ensemble de la brochure est placée sous le signe de deux termes clés: "souffrance" et "culpabilité". L’IVG est liée aux termes "blessure", "souffrance", "amertume", "douleur", "drame", "angoisses", "maux". C’est aussi "un acte grave" (citation d’une encyclique de Jean-Paul II à l’appui: "un désordre moral grave, en tant que meurtre délibéré d’un être humain innocent"), une "faute" engendrant "remords" et "culpabilité".

Le texte opère une transition assez subtile de la "souffrance" à la "culpabilité", puis au "pardon". A la fin de la section "Avorter, ça fait mal" [sic], on peut ainsi lire:

L’Eglise catholique condamne l’avortement parce que c’est une atteinte à la vie, mais reconnaît aussi la douleur des femmes qui ont choisi, souvent à contrecoeur, d’avorter. A celles-ci, et parce que Jésus avait un regard plein de compassion pour les errances humaines, elle propose un chemin de guérison intérieure.

En tournant la page, on tombe sur ce titre: "Sortir de la culpabilité et oser regarder" (quoi?). La culpabilité, comme la souffrance, est donc inhérente à la décision de l’IVG. Elle ne peut pas ne pas l’être. Il faut surtout découvrir ce qui se cache derrière cette culpabilité:

(…) il faut faire un travail sur soi pour éclairer ce qui se cache sous cette grossesse et la décision d’IVG. Ce sont souvent des mécanismes inconscients, mus par des blessures anciennes. (…) [Il faut] se pardonner à soi-même (…). Pardonner à la mère ou au père qui a blessé dans l’enfance, au conjoint ou au compagnon qui a peut-être poussé à l’IVG.

Insister sur la souffrance psychologique éprouvée par les femmes

Il semble que le message anti-avortement de l’Eglise catholique se soit focalisé, au-delà du thème de la faute, sur la souffrance psychologique ressentie par les femmes à l’occasion d’un avortement. On peut se demander pourquoi, et constater, du moins, que cette orientation est récente. La condamnation de l’avortement par l’Eglise ne date bien sûr pas d’hier, mais pendant des siècles, elle s’est appuyée exclusivement sur le fait que l’avortement est un péché. Il semble que cela ne soit plus suffisant. En effet, si la brochure insiste sur la "gravité" de cet acte, elle mêle aussi sans cesse la faute à la souffrance psychologique censée être ressentie par les femmes. Le texte cite par exemple Jean-Paul II (Evangile de la Vie §99):

Je voudrais adresser une pensée spéciale à vous femmes qui avez eu recours à l’avortement. L’Eglise sait combien de conditionnements ont pu peser sur votre décision, et elle ne doute pas que, dans bien des cas, cette décision a été douloureuse et même dramatique. Il est probable que la blessure de votre âme n’est pas encore refermée. (…) Mais ne vous laissez pas aller au découragement et ne renoncez pas à l’espérance. (…) Si vous ne l’avez pas encore fait ouvrez-vous avec humilité et confiance au repentir (…).

Insister sur la culpabilité nécessairement liée à l’avortement et sur les souffrances psychologiques qu’il suscite apparaît presque comme un moyen de mettre en valeur la gravité de l’acte lui-même, qui pourrait pourtant, dans le système de pensée de l’Eglise, suffire à le condamner ("meurtre délibéré d’un être humain innocent"). Pourquoi donc cette insistance? L’intérêt argumentatif est évident: un acte qui occasionne autant de souffrance ne peut que constituer un péché, le paradoxe étant que la personne qui pèche est aussi celle qui souffre.

Pour évoquer les conséquences psychologiques d’un avortement, le(s) auteur(s) du livret évoquent, entre guillemets là aussi, le "stress post-avortement", qui selon eux "peut se traduire par toutes sortes d’angoisses, la perte du goût de vivre mais aussi par des maux physiques (perte du sommeil, maux de ventre, dépression…)". L’utilisation de cette expression, qui remonte au début des années 1980, est caractéristique de la littérature anti-IVG. Elle est aussi fortement contestée dans le monde médical, puisqu’aucune étude ne démontre qu’un tel "stress" existe.

La question de la parole des femmes

Le livret est introduit de la manière suivante:

Le "médiatiquement correct" insinue dans les esprits que l’avortement est un acte "banal". La réalité du vécu des quelques 250 000 femmes – parmi lesquelles un nombre croissant de jeunes – qui ont recours à l’IVG chaque année est tout autre! Dans l’immense majorité des cas, ces femmes vivent une souffrance, avant et parfois bien après.

L’expression "médiatiquement correct" est agrémentée de guillemets, peut-être pour souligner le fait qu’il s’agit une expression récente, calquée sur l’expression plus connue "politiquement correct". Elle vise généralement à dénoncer un discours médiatique perçu comme uniformisé, trop policé, voire censuré. Elle va souvent de pair avec la revendication d’une liberté de parole et de ton absente du discours médiatique standard.

Que signifie-t-elle ici? Qu’il existerait une doxa médiatique, un discours uniforme et omniprésent selon lequel "l’avortement est un acte banal" et qui nierait donc la souffrance ressentie par les femmes. Discours pernicieux, qui "[s']insinue dans les esprits". Cette assertion, apparemment, se suffit à elle-même, elle se présente comme une évidence.

L’objectif est d’opposer un discours soi-disant dominant et "la réalité du vécu" des femmes. Et cette brochure l’affirme: cette réalité "est tout autre", puisque "dans l’immense majorité des cas, ces femmes vivent une souffrance". Là aussi, nul besoin de justifier une assertion qui se veut irréfutable. L’introduction du vocabulaire de la "blessure" place le discours hors du champ de l’argumentation factuelle, du côté de l’expérience intime, personnelle, incommunicable, de la douleur. De quel droit nier cette souffrance?

Ce qui me pose le plus problème, ici, c’est l’utilisation faite de la parole des femmes. La brochure finit sur une section intitulée "Paroles"… mais il s’agit de citations de Jean-Paul II. Elle décrète que "l’immense majorité" d’entre elles vivent l’IVG comme une souffrance et cette seule assertion suffit à suggérer la réalité de cette souffrance. Mais elle ne s’appuie pas sur des données statistiques ou scientifiques; en fait, on ne sait pas sur quoi elle s’appuie. La section qui s’intitule "Avorter, ça fait mal" évoque les cas de Cristelle, 30 ans, qui traverse une période difficile (chômage, insomnie, dépression) et a oublié sa pilule, et de Valérie, "heureuse d’attendre un enfant", que son compagnon force à faire un choix entre son couple et sa grossesse et qui constate, après avoir avorté: "j’ai perdu les deux". Ces "témoignages", qui ressemblent un peu trop parfaitement à des cas-types, sont suivis de cette phrase: "Nombreuses sont les femmes qui, après un avortement, et sans se l’avouer clairement, se sentent mal, très mal". "L’immense majorité des cas", de "nombreuses" femmes… Le flou, toujours, mais aussi le poids d’un quasi-argument d’autorité. L’Eglise se ferait donc la porte-parole de la souffrance des femmes.

Il s’agit pour moi d’une confiscation en règle de la parole des femmes. Que l’Eglise le veuille ou non, tout le monde ne vit pas une IVG de la même façon. Contrairement à ce qu’affirme ce texte, le discours médiatique dominant ne banalise pas l’IVG; au contraire, l’insistance sur ses conséquences psychologiques est récurrente. Cette insistance se retrouve même dans le discours de Simone Veil à l’Assemblée Nationale, en ouverture des débats concernant la légalisation de l’avortement:

L’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. (…) Aucune femme ne recourt de gaieté de coeur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes: c’est toujours un drame, cela restera toujours un drame.

Le blog IVG, je vais bien, merci! se donne pour objectif de libérer la parole sur l’avortement et de donner une voix à celles qui ont avorté et se portent bien, pour donner un autre choix aux femmes que la culpabilité obligatoire et "faire com­prendre que ces dis­cours dra­ma­ti­sant l’avortement peuvent jouer comme des pro­phé­ties auto-réalisatrices : lorsqu’on croit que l’avortement ne peut être vécu autre­ment que comme un drame, com­ment bien le vivre ?"

Il ne s’agit pas de nier la souffrance qui peut être ressentie à l’occasion d’un IVG, et mon propos n’est pas d’opposer une parole à une autre: aucune n’est plus légitime que l’autre. En revanche, il est important de faire coexister ces paroles et surtout, de montrer les mécanismes qui conduisent aujourd’hui encore à la culpabilisation des femmes lorsqu’elles prennent une décision concernant leur propre corps, une décision permise par la loi. La souffrance est une conséquence possible d’une IVG, elle n’est pas obligatoire et ne doit pas être imposée comme la réaction normale à cette décision.

AC Husson

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