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Archives Mensuelles: novembre 2012

Parler du viol (3): la parole des victimes

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Après avoir parlé de la critique féministe du droit et des enjeux de pouvoir qui sous-tendent les discours sur le viol, j’aimerais évoquer la parole des victimes.

En posant d’abord une question: pourquoi considère-t-on cette parole comme suspecte? Pourquoi la met-on en doute? Et pourquoi est-on aussi réticent à admettre que la culture du viol existe?

Difficile d’apporter une réponse simple à ces questions. J’ai essayé de montrer jusqu’ici qu’il ne fallait pas envisager ces violences comme un ensemble de faits isolés mais comme le résultat d’un système: le patriarcat. Mettre en doute la parole des victimes est une manière parmi d’autres d’éviter de remettre ce système en question.

Encore faut-il écouter les victimes. Mais c’est loin d’être toujours le cas. Alors cette semaine je voudrais juste laisser la parole à des victimes de viol. Et aux personnes, féministes comprises, qui s’étonnent que les victimes ne parlent pas mais considèrent qu’elles ne doivent pas "se dire publiquement" victimes de viol, sous peine de "s’exposer à nouveau", j’ai envie de hurler: MAIS ECOUTEZ-LES!

- Le Manifeste des 313: 313 femmes signent un manifeste paru dans le Nouvel Observateur, déclarant qu’elles ont été violées, parce qu’elles refusent d’être enfermées dans le silence et la honte. Comme si la honte devrait être de leur côté… Le 24 novembre, ce manifeste avait été signé par près de 700 femmes.

- L’une des signataires explique quel pas cela représente pour elle:

    (…) il faut aller au bout : arriver, son journal sous le bras et gifler avec un "Il faut qu’on parle".

    Un geste simple, écrire son nom, crier, se libérer et peut-être, participer à en libérer d’autres. Ceux qui entretiennent le tabou, juste parce que la femme violée elle est déchirée, elle est excusable, elle est intouchable. Enfermée dans l’aquarium du crime, je fais pleurer ceux qui m’aiment et qui voulaient me protéger. Je fais souffrir ceux qui me touchent et que je ne peux pas laisser.

- Une autre manière d’emprisonner la parole des femmes violées, c’est de les cantonner au rôle de la victime brisée, de la "victime digne". Une victime digne ne parle pas trop de son viol: ça ne se fait pas. Et puis d’ailleurs si elle peut en parler c’est qu’elle n’est pas si traumatisée que ça. Et si elle n’est pas traumatisée, peut-elle vraiment être une victime de viol ? Comme l’écrit Marquise:

    « J’ai été violée, j’ai une sexualité et j’aime mon corps. J’ai été violée et j’en parle. J’ai été violée et je me révolte pour les autres, pour moi. J’ai été violée mais je refuse d’être une victime. » Dites-le, exprimez-le si vous le souhaitez et ne soyez pas une Victime Digne. C’est ce que la rape culture voudrait, ainsi que la patriarcat et la société : que surtout vous ne rappeliez pas votre existence mais qu’en plus vous ne rebondissiez pas sur la violence qu’on vous a fait subir.

- France Télévisions a mis en place une plateforme intitulée "Viol, les voix du silence", sur laquelle des victimes de viol peuvent témoigner. On trouve aussi sur ce site un documentaire interactif en 5 parties, de "l’agression" à "la vie après".

- Project Unbreakable: "unbreakable" signifie "impossible à briser". Il s’agit d’un projet lancé en octobre 2011 par une photographe. Elle photographie des survivant.e.s d’agressions sexuelles et de viol tenant un panneau sur lequel on peut lire des propos tenus par leur agresseur. La démarche est la même que pour les personnes que j’ai citées plus haut: en brisant le silence, ces personnes défient leur agresseur, elles montrent qu’elles sont vivantes et que le viol concerne tout le monde. Parce que vous connaissez forcément au moins une personne à qui c’est arrivé.

Silence. Il m’avait déjà retiré mes vêtements.
Silence. Même après que j’ai dit non.
Silence. Quand j’ai essayé de le repousser.
Silence. Quand il a fini et est parti.
Mais je ne suis pas silencieuse.

AC Husson

Parler du viol (2): un enjeu de pouvoir

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J’expliquais la semaine dernière pourquoi la critique féministe et l’alliance entre droit et militantisme sont nécessaires en ce qui concerne les procès pour viol. Je voudrais évoquer maintenant la façon dont on parle du viol, et plus précisément, la façon dont on le nomme et on le définit. Nommer ne sert pas seulement à désigner et à décrire: c’est aussi un enjeu de pouvoir et de domination. Le contraste est flagrant entre le silence des victimes et la profusion des discours tenus sur le viol. J’envisagerai des discours spécifiques: ceux qui cherchent à renommer et redéfinir le viol pour en nier la réalité. Je prendrai pour exemples une interview bien connue d’Ivan Levaï à propos de l’affaire Strauss-Kahn, puis des citations d’hommes politiques étatsuniens évoquant plusieurs types de viols ("viol honnête", "viol légitime", etc.).

Le silence des victimes

Dans King Kong Théorie, Virginie Despentes écrit à propos de son viol. Elle explique qu’elle a mis un couvercle dessus jusqu’à ce qu’une de ses amies soit, à son tour, violée. Elle participe alors à un week-end de formation d’écoute de "Stop Viol", qu’elle décrit comme "une permanence téléphonique, pour parler suite à une agression, ou prendre des renseignements juridiques".

    Puis une intervenante a expliqué: "La plupart du temps, une femme qui parle de son viol commencera par l’appeler autrement." Intérieurement, (…) je renâcle: "n’importe quoi." Voilà qui me semble être de la plus haute improbabilité: pourquoi elles ne diraient pas ce mot, et qu’est-ce qu’elle en sait, celle qui parle? Elle croit qu’on se ressemble toutes, peut-être? Soudain je me freine toute seule dans mon élan: qu’est-ce que j’ai fait, moi, jusque-là? Les rares fois – le plus souvent bien bourrée – où j’ai voulu en parler, est-ce que j’ai dit le mot? Jamais. (…) C’est que tant qu’elle ne porte pas son nom, l’agression perd sa spécificité, peut se confondre avec d’autres agressions (…). Cette stratégie de la myopie a son utilité. Car, du moment qu’on appelle son viol un viol, c’est tout l’appareil de surveillance des femmes qui se met en branle: tu veux que ça se sache, ce qui t’est arrivé? Tu veux que tout le monde te voie comme une femme à qui c’est arrivé? Et, de toute façon, comment peux-tu en être sortie vivante, sans être une salope patentée? Une femme qui tiendrait à sa dignité aurait préféré se faire tuer. (…) Alors le mot est évité. A cause de tout ce qu’il recouvre. Dans le camp des agressées, comme chez les agresseurs, on tourne autour du terme. C’est un silence croisé. (p.38-40)

Nommer ou ne pas nommer le viol: un enjeu de survie, mais aussi un enjeu de contrôle et de domination. Il peut y avoir plusieurs raisons de ne pas appeler un viol, un viol; mais cela recouvre toujours un enjeu de pouvoir. Le pouvoir, pour les victimes, de dépasser le viol et d’échapper à l’«appareil de surveillance des femmes". Le pouvoir, pour les agresseurs, de nier l’évènement, de le requalifier, de changer l’histoire: elle était consentante, elle avait bu, elle le demandait.

Ivan Levaï: « Parce que, pour un viol, il faut un couteau, un pistolet, et cætera, je ne crois pas au viol »

Une des conclusions de l’affaire DSK, c’est que visiblement, tout le monde peut parler du viol. Et non seulement cela, mais tout le monde peut avoir un avis sur une accusation de viol, sur ce qu’il s’est passé entre une victime et un agresseur supposés; alors: viol ou pas viol?

Il n’y avait pas de raison qu’Ivan Levaï se prive de ce petit exercice. C’était il y a un an (l’antiquité pour internet, je sais). Il avait écrit un livre sur l’affaire, intitulé Chronique d’une exécution (titre qui opère déjà un déplacement: d’une victime de viol supposée à la victime réelle, à savoir, selon Levaï, Dominique Strauss-Kahn). Il avait été invité à s’exprimer au sujet de ce livre dans l’émission de Pascale Clark, "Comme on nous parle", sur France Inter, le jeudi 6 octobre. Ses propos sont retranscrits dans un article d’Acrimed qui cerne très bien le problème.

Question de Pascale Clark: « Ivan Levaï, que s’est-il passé dans la suite 2 806 du Sofitel ? Moi je ne le sais pas, est-ce que vous vous le savez ? » En réponse, Ivan Levaï prononce à plusieurs reprises un terme utilisé par le procureur new-yorkais en charge de l’affaire: "incident", qu’il choisit de comprendre comme "évènement de peu d’importance". C’est un des sens du mot en anglais, mais dans le cadre d’une instruction, il est plus probable qu’il ait le sens d’«occurrence ou évènement envisagé indépendamment" (d’autres occurrences ou évènements). Il peut aussi désigner un fait apparemment insignifiant qui débouche sur des évènements graves. Mais Levaï en conclut: "Autrement dit : ce qui s’est passé dans la suite du Sofitel, c’est un incident". Première requalification: le mot de viol est inapproprié, il faut parler d’«incident". Ce n’est donc pas un crime.

Levaï présente ensuite un récit des évènements et évoque à plusieurs reprises le bon sens et la rationalité, mais aussi un ensemble de codes partagés avec la personne qui l’écoute: ceux de l’«éducation" et d’une "attitude naturelle". Cela lui permet de présenter l’attitude de Nafissatou Diallo comme allant à l’encontre de ces codes et de ces principes:

    Et maintenant, je suis parti de mon expérience personnelle, et je me suis dit mais… Est-ce qu’il m’est arrivé à moi de sortir tout nu de ma salle de bains d’une chambre d’hôtel ? Et là, c’est incroyable : les deux sont restés, et il y a eu une relation sexuelle, non tarifée, que personne ne dément.

L’insinuation se fait de plus en plus explicite et conduit à une deuxième requalification: "Je vais vous dire, il a manqué une question, que moi j’aurais posée : qui a fait des avances à qui ? Et je m’arrêterai là." Il s’agit donc d’une relation consentie, qui plus est suggérée par la femme.

La troisième requalification, la plus explicite, arrive ensuite. Levaï "ne croi[t] pas au viol": le mot apparaît enfin, mais nié. S’il n’y croit pas, c’est « parce que, pour un viol, il faut un couteau, un pistolet, et cætera ». Comme l’écrit l’auteur de l’article d’Acrimed, cet argument repose sur le cliché selon lequel un viol nécessite la contrainte d’une arme (1). Le viol n’est pas seulement nié, il est nié en vertu d’une définition (inventée) qui rend caduque l’accusation de viol.

Dernière étape et autre cliché: les femmes mentent, tout le monde le sait.

    Il y a en France, écoutez bien ça, une femme sur six, une femme sur six, qui, au cours de sa vie, a été violée ou agressée sexuellement. C’est beaucoup, hein. C’est beaucoup. Et je considère que le viol est un crime. Mais je sais aussi que sur les 75 000 crimes qui font l’objet de déclarations de viol à la police et, éventuellement, qui débouchent en justice, 10 % sont des fantasmes et des faux. Voilà.

Que cela soit bien clair: ce chiffre sort de nulle part. Il sert à corroborer le cliché selon lequel les femmes sont des menteuses et surtout, l’idée selon laquelle une menace invisible plane en permanence sur les hommes: celle d’être accusé d’un crime par une femme qui se serait ravisée ou par pur plaisir de le voir traîné dans la boue. Et comme l’écrit l’auteur de l’article, ce chiffre lui sert par ailleurs "à jeter le soupçon sur l’ensemble des femmes déclarant avoir subi un viol ou une agression sexuelle. Ce faisant, il ‘boucle la boucle’ et entend sans doute, par une ultime pirouette, innocenter DSK". Quatrième et dernière requalification: l’accusation de viol est un mensonge, comme souvent dans de pareils cas.

Si je résume: il ne s’agit pas d’un viol car les femmes mentent et d’ailleurs, les évènements ne correspondent pas à la définition que Levaï donne du viol. Il ne s’agit pas d’un crime mais d’un "incident", qu’il serait plus juste d’appeler une relation consentie, initiée par une femme ayant un comportement inhabituel et inapproprié. Le viol est donc redéfini et renommé pour être nié.

"Viol-viol", "viol légitime", "viol honnête", …: il y a viol et viol

On l’a vu, pour Ivan Levaï, ce qui s’est passé entre DSK et Nafissatou Diallo ne peut pas être un viol « parce que, pour un viol, il faut un couteau, un pistolet, et cætera ». Cette conception du viol est loin d’être une exception et cette affirmation n’est pas un "dérapage», comme on a pu le lire et l’entendre: cela signifierait qu’elle était accidentelle, voire involontaire. Cette définition (abusive) du viol est analysée dans le livre d’une juriste féministe étatsunienne, Susan Estrich, intitulé Real Rape ("viol réel"). Elle y théorise une opposition ancienne, toujours très présente dans les mentalités et dans le fonctionnement de la justice, entre "simple rape" (viol simple) et "real rape" (viol réel). Le second, qu’on pourrait aussi appeler "viol aggravé", implique une violence extrinsèque (l’utilisation d’une arme et autres violence physiques autres que le viol lui-même), plusieurs agresseurs, ou une absence de relation antérieure entre la victime et l’accusé. Un "viol simple", par opposition, ne présente aucune de ces circonstances aggravantes: l’accusé (unique) connaissait sa victime et ne l’a pas battue, ni menacée avec une arme. Une étude menée dans les années 1960 et corroborée par la suite ont montré qu’un "viol simple" était bien moins susceptible de faire l’objet d’une condamnation qu’un "viol réel" (quatre fois moins pour l’étude en question) (Kalven et Zeisel, 1966, p. 252-255). Le livre montre en quoi cette distinction entre "viol simple " et "viol réel" permet de refuser l’appellation de viol à des crimes qui sont, en réalité, bien plus courants que les "viols réels" (2).

Les affirmations suivantes ne sont pas non plus des dérapages, et il ne s’agit que de quelques exemples. Leurs auteurs sont des hommes politiques républicains (USA). Ces phrases ont toutes été prononcées en réponse à des questions portant sur la possibilité d’autoriser l’IVG (ce à quoi ils s’opposent) en cas de viol.

    If it’s a legitimate rape, the female body has ways to try to shut that whole thing down. ("S’il s’agit d’un viol légitime, le corps féminin a des moyens d’empêcher le processus – c’est-à-dire de ne pas tomber enceinte." Comprendre: s’il s’agit vraiment d’un viol.) (3)
    Todd Akin, membre du Congrès, 20/08/12
    If it’s an honest rape, that individual should go immediately to the emergency room, I would give them a shot of estrogen. ("S’il s’agit d’un viol honnête / s’il s’agit franchement d’un viol, la personne devrait se rendre immédiatement aux urgences, je lui donnerais une dose d’oestrogènes.")
    Ron Paul, membre du Congrès et candidat à l’élection présidentielle, 03/02/12
    Paul Ryan (candidat à la vice-présidence et colistier de Mitt Romney), Todd Akin et 214 autres républicains ont défendu en 2011 une loi qui permettrait d’interdire le financement de l’IVG par l’Etat, sauf "en cas de viol forcé ou, pour une mineure, d’inceste" (an act of forcible rape or, if a minor, an act of incest).

Pour se repérer parmi les différents "types" de viols évoqués par les Républicains

L’enjeu de pouvoir est ici très clair, puisqu’il s’agit de l’avortement, et donc, in fine, de cette question centrale: qui contrôle le corps des femmes?

La phrase de Todd Akin (le "viol légitime") a connu pas mal d’échos dans les médias francophones. En France comme ailleurs, elle a énormément choqué et on s’est demandé ce que pouvait bien vouloir dire cette expression. Comme "viol honnête", comme "viol forcé" (merveilleuse tautologie), elle signifie surtout ceci: il y a viol et viol.

Cette idée n’est pas réservée aux républicains, aux hommes politiques, ni aux hommes, d’ailleurs. L’actrice Whoopi Goldberg, dans une émission de télévision, discutait en 2009 de l’affaire Roman Polanski (le réalisateur était alors menacé d’extradition aux Etats-Unis); là aussi, d’ailleurs, tout le monde avait son mot à dire. Rappelons que Polanski était accusé de viol sur mineure. L’actrice avait affirmé dans cette émission: "I know it wasn’t rape-rape". It was something else but I don’t believe it was rape-rape" ("Je sais que ce n’était pas un viol-viol. C’était autre chose mais je ne crois pas que c’était un viol-viol").

Dans un article paru dans The Nation, Jessica Valenti analyse très justement ces différentes expressions:

    The reason we have qualifiers—legitimate, forcible, date, gray—is because at the end of the day it’s not enough to say "rape". We don’t believe it on its own and we want to know what "kind" of assault it was in order to make a value judgment about what really happened—and to believe that it couldn’t happen to us.
    "La raison pour laquelle ces qualificatifs existent – légitime, forcé, "date" [viol lors d'un rencard], gris – c’est parce qu’au fond, dire "viol" ne suffit pas. Nous ne pensons pas qu’il existe en soi et nous voulons savoir de quel "type" d’agression il s’agit afin d’émettre un jugement de valeur à propos de ce qui s’est réellement passé – et de croire que cela ne pourrait pas nous arriver."

Un viol est un viol

Quel est donc le point commun entre tous ces discours sur le viol? Il refusent, justement, de parler du viol. Celui-là, on ne l’évoque pas: soit il n’a pas eu lieu (Levaï), soit on distingue plusieurs types de viol comme s’il ne s’agissait pas d’un seul et même problème, le viol. Toutes ces distinctions, ces redéfinitions, ces reformulations permettent en fait que le silence perdure. La profusion apparente de ce genre de discours et de commentaires sur le viol masque le refus de le reconnaître comme un problème central de nos sociétés, et permet que perdure la culture du viol. Comme l’écrit Jessica Valenti:

    Feminists have done a lot to change policies, but not enough to change minds. Despite decades of activism on sexual assault—despite common sense, even—there is still widespread ignorance about what rape is, and this absence of a widely understood and culturally accepted definition of sexual assault is one of the biggest hurdles we have in chipping away at rape culture.
    "Les féministes ont beaucoup fait pour changer les politiques [concernant le viol], mais pas assez pour changer les esprits. En dépit de décennies de militantisme à propos de l’agression sexuelle – en dépit du bon sens, même – on trouve toujours une ignorance largement répandue de ce qu’est le viol. Cette absence de définition de l’agression sexuelle qui soit largement comprise et acceptée culturellement est l’un des principaux obstacles à l’émiettement progressif de la culture du viol."

AC Husson

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(1) La grande majorité des viols sont commis par une personne que la victime connaît. Un viol n’implique pas forcément d’autres violences physiques, qui ne sont que rarement accompagnées de la menace ou l’utilisation d’une arme. Lire à ce propos la série "Mythes autour du viol et leurs conséquences" sur la blog Antisexisme.

(2) La conséquence logique est évidemment que les femmes victimes de viol ne se perçoivent pas toujours comme telles. Estrich écrit par exemple:

    (…) many young women believe that sexual pressure, including physical pressure, is simply not aberrant or illegal behavior if it takes place in a dating situation. Thus, one study concluded that most adolescent victims do not perceive their experience of victimization as "legitimate", meaning that "they do not involve strangers or substantial violence". (p. 27)
    "De nombreuses jeunes femmes pensent que la pression sexuelle, pression physique comprise, ne constitue tout simplement pas un comportement anormal ni illégal s’il émane de quelqu’un avec qui elles ont une relation. Ainsi, une étude a montré que la plupart des victimes adolescentes ne percevaient pas leur expérience de victimisation comme "légitime", c’est-à-dire que cette expérience "n’impliquait pas d’inconnus ou une violence substantielle"". (étude citée: Ageton 1983)

(3) Cf. note 2: cette idée d’un "viol légitime" n’est pas une invention d’Akin…

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Ouvrages cités
Ageton, Susan S. (1983), Sexual Assault Among Adolescents, Lexington: D C Heath and Co.
Despentes, Virginie (2006), King Kong Théorie, Paris: Grasset et Fasquelle.
Estrich, Susan (1987), Real Rape, Cambridge et Londres: Harvard University Press.
Kalven, Harry et Zeisel, Hans (1966), The American Jury, Boston: Little, Brown.
Levaï, Ivan (2011), Chronique d’une exécution, Paris: Le Cherche-Midi.

Pour aller plus loin:
Delphy, Christine, ed. (2011), Un troussage de domestique, Paris: Syllepse.
Matonti, Frédérique (2012), "Les mots pour (ne pas) le dire. Viol, consentement, harcèlement : les médias face aux affaires Strauss-Kahn", Raisons politiques 46, Paris: Presses de Sciences Po.

Pour une critique féministe des procès pour viol

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Cet article est le premier d’une série intitulée "Parler du viol". Dans de prochains articles, je reviendrai notamment sur les termes employés pour parler du viol et sur l’emploi du mot "tournantes" dans les médias.

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Il paraît dérisoire de dire que j’ai été choquée en prenant connaissance du verdict dans le procès des viols collectifs de Fontenay-sous-bois. L’incompréhension, la tristesse, la colère que j’ai ressenties, la plupart d’entre vous la connaissent. D’ailleurs les réactions autour de moi et sur internet sont à peu près unanimes; pourtant les juristes vous diront que cette émotion, bien que légitime, n’a pas sa place dans un procès (des exemples , et ), ce que je comprends totalement.

Ce que je comprends moins, en revanche, c’est que ce verdict (souvent qualifié de "fiasco judiciaire", comme dans les liens ci-dessus) ne pousse pas plus à s’interroger sur le fonctionnement de la justice dans le cas des procès pour viol. Des juristes nous expliquent que c’est très triste, mais c’est comme ça, on ne condamne pas sans preuves. Une des avocates des plaignantes souligne, elle, les raisons de ce manque de preuves, de ces incohérences qu’on leur a reproché:

    "‘On’ a dit de ce procès qu’il était un fiasco. Comment pouvait-il en être autrement après treize ans ? (…) Du côté de Nina, nous rageons contre le juge d’instruction qui n’a pas fait les actes nécessaires, contre le parquet qui a mis trois ans à audiencer l’affaire (et encore sans le recours à la presse, le dossier dormirait toujours sous une pile et un oreiller), et contre la défaillance de l’accusation d’audience qui a desservi les intérêts de tous, parties civiles comme accusés. (…) La peine ne sanctionnant pas qu’un crime mais un homme qui a commis un crime à un moment donné, une réponse pénale aussi tardive ne peut pas avoir de sens. Ce sont les manquements judiciaires successifs qui ont mis la cour dans une impasse.
    Aucune peine ne peut être cohérente à ce moment-là : ni la condamnation à de la prison, ni son absence.
    Le parquet a fait appel sur la pression médiatique – les victimes ne s’étant pas déclarées favorables préalablement. Il n’y a pas lieu de se réjouir d’un appel dans de telles conditions.
    Le dysfonctionnement de cette affaire, il fallait s’en préoccuper avant."

La dimension chronologique soulignée par l’avocate est évidemment essentielle dans ce type d’affaires, où très souvent, en l’absence de preuves matérielles, le procès repose exclusivement sur la version des faits donnée par chaque partie. Nina, l’une des plaignantes, explique:

    «Leurs avocats me faisaient répéter les choses dix fois, vingt fois. Ils me bombardaient de questions comme si c’était moi la coupable. C’était, non-stop : ‘Ça s’est passé quelle semaine, quel jour, à quel moment ? Vous nous avez dit telle heure, est-ce que ce n’est pas plutôt telle heure ?’ Ils jouaient avec les semaines, les minutes, les secondes, c’était l’enfer. (…) J’ai essayé de leur expliquer qu’on n’a pas la notion du temps quand on se fait violer par dix personnes à la fois. J’ai fini par leur dire : ‘Si j’avais su, j’aurais pris un calepin, pour noter les heures de passage de chacun, et m’en souvenir treize ans après.’»

Me Heinich-Luijer évoque également d’autres aspects de ce "dysfonctionnement" de la justice. Elle interroge la capacité des cours d’assises à prendre en compte la spécificité des procès pour viol et, notamment, ce qu’ils impliquent pour les plaignantes.

    "Angot [dans Une semaine de vacances] dit avoir voulu décrire la réalité du viol, c’est-à-dire ‘quelqu’un en train de mourir’. Les accusés ne s’y sont pas trompés quand ils ont été auditionnés : ils ne disent pas l’avoir baisée, ils disent l’avoir ‘butée’. Il faudrait que les cours d’assises conçoivent que les butés ne sont pas cohérents comme les vivants. (…) La cour n’a pas compris que pendant ces six mois de mise à mort, Nina a été capable de sourire à table. Mais les cours d’assises sont-elles armées pour dépasser les apparences ? (…) Du côté de Nina, nous disons qu’il faudrait que les cours d’assises soient davantage formées pour comprendre à quel point il est difficile de se remémorer, pour comprendre ‘comment on est quand on est violée’."

Les féministes et le droit

Les dysfonctionnements que souligne Me Heinich-Luijer ne sont pas des accidents: ils sont liés au fonctionnement de la justice en France. Il ne suffit pas de rappeler qu’on ne condamne pas sans preuves: le problème est bien plus profond et fondamental que cela. Or le féminisme fournit des outils théoriques pour critiquer ce fonctionnement et remettre en cause la soi-disant objectivité des tribunaux.

Le problème est qu’en France, cette critique féministe se cantonne essentiellement à l’aspect militant. Les féministes manifestent devant les tribunaux et crient au scandale quand de tels verdicts sont rendus publics. Et après? Rien, si l’on ne se donne pas les moyens théoriques de critiquer le fonctionnement du système ni d’influer sur son évolution. Les auteures de l’édito du numéro 29(1) de Nouvelles Questions Féministes consacré au droit (2010) écrivent ainsi que

    tant dans leurs agendas que dans leurs répertoires d’action, les mouvements féministes de la seconde vague se sont majoritairement détournés du droit. Les mobilisations pour la libéralisation de l’avortement, qui furent au cœur des luttes du Mouvement de libération des femmes (MLF) en France dans les années 1970, constituent un exemple particulièrement frappant du rapport distancié au droit qui caractérise ce mouvement: alors que les militantes du MLF ont largement contribué à la mise à l’agenda gouvernemental de cette question à travers leurs protestations dans l’espace public (manifestations, pétitions…), elles n’ont que très peu tenté d’infléchir la lettre de la loi en inves-tissant les arènes juridico-politiques.

Cette méfiance de la théorie féministe francophone à l’égard du droit, considéré comme un sanctuaire patriarcal, s’oppose à l’intérêt suscité par les questions juridiques, dès les années 1970, chez les théoriciennes féministes anglophones. Les critiques de Me Heinich-Luijer rappellent celles de ces universitaires et juristes qui ont produit un travail important de critique de la justice, rejoignant souvent la critique anti-raciste. La Britannique Nicola Lacey, dans Unspeakable subjects: Feminist Essays in Legal and Social Theory, propose ainsi une analyse de la structure et de la méthode du droit moderne en montrant leur caractère genré. Catharine MacKinnon, professeure de droit aux Etats-Unis, travaille notamment sur le harcèlement sexuel (Sexual Harassment of Working Women: A Case of Sex Discrimination, 1979) et la théorie politique. L’édito du numéro 28(2) de la revue Nouvelles Questions Féministes (2009) la présente ainsi:

    "MacKinnon incarne bien, par ses écrits et sa pratique, une tension structurante de l’analyse féministe du droit entre dénonciation du caractère patriarcal du droit et mobilisation simultanée de l’outil juridique comme levier de changement social. (…) Dans ses écrits théoriques, MacKinnon montre ainsi comment le droit légitime la domination masculine, faisant paraître comme neutre et universel ce qui correspond en fait à un point de vue masculin sur le réel et conforte le pouvoir des hommes sur les femmes".

Le travail de ces théoriciennes et des féministes en général a permis de faire évoluer la législation concernant le viol, notamment à propos du consentement, ou encore du viol conjugal, juridiquement condamnable en France depuis 1992 seulement (1).

Critiques féministes des procès pour viol

Les procès pour viol ont attiré très tôt l’attention de ces théoriciennes féministes du droit, dans la mesure où ils résumeraient, selon elles, tout ce qui pose problème dans le fonctionnement de la justice à l’égard des femmes. Elles ont mis en évidence, notamment, un "processus de revictimisation" des victimes dans le cadre des procès pour viol. Ces procès les obligent non seulement à revivre le viol dans ses moindres détails mais aussi, parfois, remettent en cause leur statut même de victimes, quand les plaignantes sont accusées de mensonge ou désignées comme responsables et initiatrices du viol. Ainsi, dans le procès des viols collectifs de Fontenay, Nina raconte qu’un avocat de la défense a expliqué qu’elle continuait quand même à porter des jupes.

Ces critiques féministes ont aussi montré l’influence des visions normatives de la sexualité masculine et féminine et la capacité de ces procès à légitimer et donc entériner ces visions. Dans Representing Rape: Language and Sexual Consent (2001, à ma connaissance non traduit), Susan Ehrlich, une linguiste canadienne, analyse notamment la formulation de verdicts prononcés par des tribunaux canadiens et étatsuniens et montre en quoi ils se fondent sur une vision hégémonique de la sexualité masculine. Ainsi, la limite entre rapport sexuel consenti et viol est parfois posée en termes biologiques: un homme ne peut pas toujours contrôler ses pulsions, surtout s’il a été "provoqué" par une femme. Invoquer une telle défense dans un tribunal, et reconnaître cette défense comme valable, revient à entériner une certaine vision de la sexualité masculine, impossible à réfréner; surtout, il n’apparaît pas souhaitable de la réfréner, dans la mesure où elle est considérée comme normale et légitime.

Et aujourd’hui, en France?

Ce ne sont là que quelques exemples de critiques féministes du droit. Ces exemples sont américains (étatsuniens et canadiens), ce qui ne veut pas dire qu’ils ne s’appliquent pas à la société française. On m’a déjà objecté qu’une analyse américaine (en l’occurrence, des discours concernant la maternité) n’avait pas de valeur en France. Cela me paraît non seulement faux mais hypocrite: je cite des exemples américains car ils relèvent du même système de pensée que le nôtre. Sinon, j’aimerais bien qu’on me prouve que la manière de considérer le viol dans ces pays diffère de la nôtre. En revanche, si ces critiques sont transposables, la description du système judiciaire et du fonctionnement des procès pour viol demande évidemment à être adaptée au contexte français.

Pourquoi ces "dysfonctionnements" qu’évoque l’avocate des plaignantes? Pourquoi toutes ces années d’instruction avant le procès, alors que, elle le reconnaît elle-même, un verdict après tout ce temps n’a plus grand sens? Pourquoi exige-t-on de la part des plaignantes un récit circonstancié sans prendre en compte ni les années passées, ni la spécificité des procès pour viol et leur dimension traumatique? Pourquoi les plaignantes ont-elles pu être insultées, moquées dans la salle du tribunal sans que l’on n’y trouve rien à redire?

J’aimerais comprendre.

AC Husson

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A propos de la théorie féministe du droit en France:
- Le droit à l’épreuve du genre: les lois du genre (I), Nouvelles Questions Féministes 28/2, 2009.
- "Entre contrainte et ressource: les mouvements féministes face au droit", dans Quand les mouvement féministes font (avec) la loi, NQF 29/1, 2010.
- un séminaire créé à Paris X (Nanterre).
- le projet REGINE, visant à "ancrer la théorie féministe du droit dans le paysage de la recherche juridique française", à Paris X et Lille II.

Ouvrages cités:
- Ehrlich, Susan (2001), Representing Rape. Language and sexual consent, London: Routledge.
- Lacey, Nicola (1998), Unspeakable subjects: Feminist Essays in Legal and Social Theory, Oxford: Hart Publishing.
- MacKinnon, Catharine (1979), Sexual Harassment of Working Women: A Case of Sex Discrimination, New Haven: Yale University Press.

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(1) Dès le XIXème siècle, des féministes ont dénoncé ce que l’on appelle aujourd’hui le viol conjugal. Depuis les années 1960, l’action des féministes a permis de le faire reconnaître comme un crime dans au moins 104 pays (chiffres de 2006). Plusieurs pays d’Europe de l’Est et de Scandinavie ont franchi ce pas avant les années 1970, mais la plupart des pays occidentaux ne l’ont fait que dans les années 80 ou 90. Cependant, dans de nombreux pays (et plusieurs états des Etats-unis) le viol conjugal est considéré comme un crime moindre. Il existe une page Wikipédia en anglais très détaillée sur la question; l’article français "Viol" ne consacre pas de section spécifique au viol conjugal.

« AdopteUnMec » : inversion ne rime pas avec subversion

Publié le

Cet article est une contribution de Cyril Barde, qui a déjà publié sur ce blog "Christine and the Queens: une pop queer".

L’association « Osez le féminisme » (OLF), dans un article très informé, a déjà dénoncé la fausse nouveauté, « la contrefaçon de renversement » du site de rencontres « décalé » qui, sous prétexte d’inverser les codes de la séduction et de la rencontre entre hommes et femmes, ne fait qu’inverser, sans les remettre en question, les schémas de la domination et du sexisme. En septembre dernier, « AdopteUnMec » a innové en ouvrant à Paris une boutique éphémère où les hommes candidats à l’adoption étaient exposés derrière des vitrines, rappelant de manière troublante les pratiques de la prostitution d’Amsterdam. Au fond, l’inauguration de cette boutique éphémère, destinée à faire le tour de la France, n’est que l’aboutissement du concept originel du site, qui n’hésite pas à jouer avec le vocabulaire du commerce et de la vente. OLF s’est rendu sur place pour tenter de protester, sans grand succès apparemment.

La boutique éphémère "Adopte un mec"

Adoption

Comme le montrent les analyses d’OLF dans l’article cité plus haut, il faut déjouer la rhétorique de la subversion rose fushia affichée par « AdopteUnMec ». Sur le site, il semble que tout soit fait pour donner le pouvoir aux femmes, tout se passant comme si la lutte contre le sexisme ne pouvait se fonder que sur la dévalorisation des hommes, réduits sur à de simples objets de consommation qu’on livre, qu’on brade, qu’on met au panier ou qu’on laisse en rayon. Drôle de conception du féminisme et du combat pour l’émancipation qui prend ici la forme d’une dérisoire guerre des sexes en supermarché.

Pire encore, le concept du site se retourne contre lui-même et reconduit les stéréotypes qu’il affirme vouloir combattre. Non seulement les femmes sont renvoyées à l’image de la consommatrice avide de bonnes affaires, l’amatrice de shopping et de lèche-vitrine quelque peu futile mais la notion même d’adoption doit être interrogée. Certes, elle compare le potentiel mec adopté à un animal, mais – on n’adopte pas que des animaux – elle assimile surtout la relation de couple à une relation mère-fils (le fameux « j’suis pas ta mère » des disputes conjugales). Les femmes sont une fois de plus assignées au rôle de la mère, aliénation fondamentale qui érige le biologique (ou ce que l’on naturalise en le désignant ainsi) en destin social. En fait, il s’agit de neutraliser l’image de femmes entreprenantes ou aventurières à l’initiative de la séduction, image certainement trop angoissante pour les hommes que le site souhaite attirer, en promouvant une autre image, beaucoup plus traditionnelle : celle de femmes douces et attendries guidées par leur instinct maternel, prêtes à fondre devant le mec le plus mignon. Les adoptés seront évidemment des mâles conquérants dans leur vie professionnelle, mais en quelque sorte autorisés à rester d’éternels petits garçons au sein du foyer, et donc inaptes aux tâches ménagères.

Marchandisation

Si « AdopteUnMec », loin d’être subversif, reproduit les stéréotypes de genre et conforte les normes sociales, c’est aussi parce qu’il s’insère parfaitement dans les codes de la société de consommation. La consommation devient la forme même des relations humaines, en particulier des relations amoureuses et sexuelles. La réification des personnes et des corps commence avec la riche taxinomie, la variété des catégories dans lesquelles sont classés les candidats à l’adoption. Le site-supermarché est divisé en une multitude rayons : « le geek », « l’aventurier », « M. Muscle », « l’ours » … A l’image des femmes des maisons closes du XIXe siècle ou de l’imagerie pornographique, les mecs adoptables constituent les échantillons d’un genre (masculin) naturalisé, essentialisé. Les contre-modèles de masculinité évoqués (« le geek », « le roux »…) ne contestent en rien les hiérarchies constituées au sein des masculinités mais les intègrent, sur le mode ludique, au grand marché du mâle.

La référence à l’univers de la prostitution, renforcée par le dispositif de la boutique éphémère et de la vitrine, ne fait que rendre plus douteuse la démarche d’« AdopteUnMec ». Certes, les hommes ne sont pas payés par les femmes et sont censés être « consentants », mais la marchandisation des corps qui est ainsi mise en scène n’en est pas moins choquante. Ce sont d’ailleurs les hommes qui paient alors que l’inscription sur le site est gratuite pour les femmes : les hommes achètent donc un service qui leur permettra de rencontrer des femmes (d’un renversement l’autre, le patriarcat retombe toujours sur ses pieds). L’inversion n’est pas la subversion, surtout quand elle se coule dans les structures établies sans les remettre en question dans leurs fondements. Comme l’écrit OLF, on est ici plutôt en présence d’un phénomène type carnaval, inversion circonscrite à un moment et à un lieu particuliers, parenthèse sociale destinée à mieux réaffirmer la norme. C’est précisément ce que confirme le communiqué publié par le site pour expliquer l’annulation de la boutique éphémère à Bruxelles : « Partant du principe que ce concept n’était amusant que s’il était éphémère, mettre des hommes en boutique n’est drôle que pour une courte durée ». Effectivement, c’est certainement moins drôle pour les femmes dont c’est le lot quotidien…

Parodie

Mettre des êtres humains en boutique et les proposer à la « vente » est donc devenu pour certains une activité ludique, « amusante » et « drôle », sans conséquence après tout… A force de ne pas se prendre au sérieux, et de ne plus rien prendre au sérieux du tout, « AdopteUnMec » tombe dans les travers d’une idéologie postmoderne cool et sympa qui, sous prétexte d’un détachement affecté, ne sert plus que la cause du marketing.

Judith Butler, dans Trouble dans le genre, a lu la performance transgenre (celle du drag notamment) comme une parodie de l’incorporation des normes de genre capable de perturber et de subvertir ces dernières. Cependant, elle précise par ailleurs que toute parodie n’est pas nécessairement subversive : « en soi, la parodie n’est pas subversive et il faut encore chercher à comprendre comment certaines répétitions parodiques sont vraiment perturbantes, sèment réellement le trouble, et lesquelles finissent par être domestiquées et circuler de nouveau comme des instruments de la domination culturelle ». A coup sûr, « AdopteUnMec », qui aime tant les métaphores animalières, est une parodie creuse entièrement domestiquée par la logique du marché.

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