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Archives Mensuelles: janvier 2013

"Dans l’amour des homosexuels": personne n’est homophobe

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Il faut se réjouir de la manifestation du 13 janvier – mais si, je vous assure. On a effectivement appris à cette occasion que s’opposer au mariage pour les couples de même sexe, ce n’est pas être homophobe. D’ailleurs, c’est celui qui dit qui y’est: c’est le gouvernement qui est homophobe, lui qui prétend réduire les homosexuel·le·s à leurs "instincts".

Frigide Barjot, organisatrice de cette manifestation, a commenté sur BFM TV la mobilisation en déclarant qu’« un million de personnes se sont mobilisées dans l’amour des homosexuels". On peut se demander ce qu’il en serait si ces personnes n’aimaient effectivement pas les homosexuel·le·s.

Le mot d’ordre de la manifestation était d’ailleurs aux bonnes moeurs anti-homophobes, et on a pu voir des slogans aussi touchants que "mariageophile, pas homophobe" (à prononcer la bouche en cœur et les yeux candides).

A noter aussi à gauche: "On veut du sexe pas du genre". La genrophobie, elle, a visiblement bonne presse.

On peut donc "aimer les homosexuels" tout en considérant qu’ils/elles ne devraient pas avoir les mêmes droits que les hétéros. D’innombrables discours procèdent ainsi: il s’agit de 1) nier l’homophobie en affirmant qu’on accepte, voire qu’on aime les personnes concernées; et 2) leur refuser l’égalité des droits, en affirmant que cette question est distincte de l’homophobie. Pour le dire autrement: l’homophobie est une question psychologique (aimer, accepter, ou non); la question de l’égalité, elle, est arbitrairement exclue du champ de l’homophobie.

Qu’est-ce que l’homophobie, et pourquoi ces protestations?

Le terme "homophobie", apparu dans les années 1970, semble s’être imposé d’une telle manière que l’accusation d’homophobie est devenue un stigmate social: personne ne se revendique comme homophobe. En tout cas, la parole d’une personne s’assumant comme telle n’aurait aucune légitimité, ce qui justifie les protestations de Barjot, Boutin & co: il faut se dédouaner de cette accusation pour être en mesure de faire passer son discours pour légitime.

L’invention du terme "homophobie" a permis de mettre un nom sur des attitudes et des propos qui pouvaient jusque-là avoir droit de cité, faute de langage pour les dire et les condamner. Ce terme permet de donner une existence concrète à ce qui relevait jusque-là du ressenti et de l’informulé, comme l’ont fait en leur temps "racisme" (début du XXème siècle) et "sexisme" (début des années 1960). En devenant une réalité concrète, l’homophobie est peu à peu tombée, comme les autres discriminations, sous le coup de la loi (1). Elle fait aussi l’objet d’actions politiques de sensibilisation et de prévention (2).

Dans L’inversion de la question homosexuelle, le sociologue Eric Fassin constate que "nul n’ose aujourd’hui défendre l’homophobie" (p. 63). "Aujourd’hui", c’est-à-dire dans les années 2000, juste après les débats sur le PaCS et, déjà, le mariage pour les couples de même sexe, débats que le sociologue analyse.

Ce constat intervient dans un chapitre qui tente une définition de l’homophobie, définition très complexe à établir en raison de sa nature politique. Le sens du terme hésite selon lui actuellement entre deux pôles:

    - le pôle psychologique, relevant du registre individuel: l’homophobie se définirait comme le rejet des homosexuel·le·s et de l’homosexualité;

    - le pôle idéologique, relevant du registre collectif: l’homophobie comme défense de l’inégalité des sexualités. Dans ce sens, on parle aussi d’#171;&hétérosexisme".

Pour Eric Fassin,

    Dans les débats actuels [sur le PaCS], l’accusation d’homophobie s’appuie sur la deuxième définition (l’inégalité); mais en retour, la disculpation se fonde sur la première (la phobie). C’est un argument qui est attaqué, au nom de l’égalité des sexualités; mais la contrattaque est une défense de la personne, qui se dit soupçonnée à tort d’être homophobe [...]. Ce "malentendu" autorise donc à se justifier de hiérarchiser les sexualités en plaidant que, personnellement, on aime beaucoup les homosexuels. C’est d’ailleurs la même ambiguïté, entre idéologie et psychologie, qui permet, politiquement, de [tenir] le langage de la compassion, de la tolérance, voire de l’affection.

En d’autres termes, les débats autour du PaCS à la fin des années 90 ou sur le mariage pour tou·te·s aujourd’hui permettent de mesurer l’écart entre des dispositions psychologiques revendiquées ("je n’ai rien contre les homosexuel·le·s") et une idéologie ("mais je ne veux pas qu’ils/elles aient les mêmes droits que moi"). L’accusation d’homophobie porte avant tout sur son caractère idéologique; la réponse, elle, est de caractère psychologique. Un dialogue de sourds, en somme.

Il est donc important de montrer en quoi ces deux définitions de l’homophobie se rejoignent. Surtout, il importe de mettre l’accent sur le fait que l’idéologie inégalitaire ne peut se distinguer de la haine de l’homosexualité; comme l’écrit Eric Fassin,

    si la société nous enseigne, par le droit et les moeurs, l’infériorité de l’homosexualité, comment l’aversion homophobe n’en découlerait-elle pas naturellement? Autrement dit, il n’est pas besoin de postuler l’intention homophobe pour conclure aux conséquences de l’inégalité des sexualités: on aura beau aimer les homosexuels, le refus de l’égalité reste au principe de l’homophobie.

Une homophobie qui ne dit pas son nom

Est-ce à dire que, l’homophobie n’étant plus acceptable et même possiblement pénalisable, il n’y a plus d’homophobes? Bien sûr que non: de même que le sexisme et le racisme, l’homophobie a encore de beaux jours devant elle. Tout au moins fait-elle l’objet d’une réprobation suffisamment consensuelle pour ne plus s’afficher aussi ouvertement qu’auparavant.

L’homophobie doit donc trouver des chemins détournés pour s’exprimer, comme par exemple le discours (soi-disant) scientifique. On s’appuiera sur l’anthropologie, notamment, pour ériger la différence des sexes dans le couple et dans la filiation en principe indépassable et en invariant universel, contre l’évidence anthropologique même, à savoir l’existence de couples et de familles homosexuels (3).

L’impossible justification politique

Le consensus autour de la stigmatisation de l’homophobie a une autre conséquence: il n’est pas possible de justifier le refus d’ouvrir le mariage aux couples de même sexe par des arguments politiques. Pour les partisan·e·s de cette ouverture, il s’agit d’obtenir l’égalité des droits. Or les arguments contre ne peuvent se situer sur le même terrain: difficile de répondre "je ne veux pas de l’égalité des droits" (même si bien sûr c’est de cela qu’il s’agit). A la place, on invoquera des arguments ne relevant pas a priori de l’idéologie, mais de la religion, de l’anthropologie, d’une vision de la nature, etc.

On assiste donc, à nouveau, à un dialogue de sourds: les anti-«mariage pour tous" ne répondent pas aux arguments politiques des pro; en retour, les pro ne peuvent pas se situer sur le même terrain que les anti, car il serait absurde et hors-sujet de justifier l’ouverture du mariage en arguant qu’elle n’est pas contraire à la religion ni aux lois de la nature.

Un dialogue de sourds, mais non pas une situation symétrique. Ce n’est pas que nous refusons d’entendre que ceux et celles d’en face ne sont pas homophobes: nous savons qu’ils/elles le sont. Leur malhonnêteté consiste à jouer sur les mots et à adapter la définition de l’homophobie à leurs besoins, une manœuvre qu’il est essentiel de dénoncer.

AC Husson

—– Notes

(1) Depuis 2002, la discrimination à l’embauche en fonction de l’orientation sexuelle est interdite, de même que le harcèlement sur le lieu de travail pour le même motif. Depuis 2004, les propos discriminatoires tenus publiquement, ce qui inclut les propos homophobes, sont eux aussi réprimés.

(2) En 2008, le ministre de l’Éducation Nationale Xavier Darcos annonce un plan de la lutte contre toutes formes de discriminations, dont l’homophobie, en milieu scolaire; en 2012, le ministère des droits des femmes a mis en place un "programme d’actions gouvernemental contre les violences et les discriminations commises à raison de l’orientation sexuelle".

(3) Sur ce sujet, voir E. Fassin, "La voix de l’expertise et les silences de la science dans le débat démocratique", dans Au-delà du PaCS (cf. bibliographie ci-dessous).

—– Pour aller plus loin

FASSIN, Eric ([1999] 2001), "La voix de l’expertise et les silences de la science dans le débat démocratique", Au-delà du PaCS: l’expertise familiale à l’épreuve de l’homosexualité, D. Borrillo, E. Fassin et M. Iacub (dir.), Paris, PUF.

FASSIN, Eric (2005), L’inversion de la question homosexuelle, Paris, Editions Amsterdam.

Du même auteur, en ligne:
"Le mariage pour tous… au cas par cas !"
"L’Eglise catholique, au mépris du droit" (tribune dans Le Monde)
"Du Pacs au « mariage pour tous » : enjeux sociaux et politiques" (conférence)

Le Magazine Littéraire "enquête" sur les études de genre

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Je continue sur la série "Le Genre C’est Le Mal". Le Magazine Littéraire a publié dans son numéro de janvier 2013 une "Enquête sur les ‘gender studies’". Les études de genre semblent susciter un intérêt certain dans les médias, dû non pas au fait qu’il "envahisse" l’Université française, comme on a pu le prétendre, mais à la polémique issue des milieux catholiques conservateurs en 2011 et relancée par le mariage pour tou·te·s.

Un article récent de Sciences Humaines (magazine de vulgarisation de référence), intitulé "Masculin – féminin: le genre explique-t-il tout? (question rhétorique s’il en est), est très bien analysé sur le blog Une heure de peine dans "Du genre face à la paresse intellectuelle". Denis Colombi montre en quoi il constitue un condensé des idées reçues que l’on retrouve de manière systématique chez les polémistes "anti-genre". Le même problème se pose avec Le Magazine Littéraire, même si le dossier est globalement de meilleur niveau.

Un mot d’abord sur son titre: "Enquête sur les ‘gender studies’". Alors que le concept de genre avait déjà été utilisé à plusieurs reprises dans ce magazine, par exemple dans un dossier sur Jean Genet intitulé "De tous les genres" (2010), se présente soudain la nécessité de mener une "enquête" sur les études de genre. Le terme d’« enquête" évoque, outre les enquêtes criminelles (!), un genre journalistique chéri d’émissions comme "Envoyé Spécial" ou "Enquête exclusive". On imagine presque Bernard de la Villardière marchant vers nous, le sourcil sérieux et le visage préoccupé, nous présentant un sujet sur "cette théorie du genre qui inquiète les Français".

Qu’y trouve-t-on?

Dans ces neuf pages coordonnées par Patrice Bollon (présenté comme un "journaliste spécialisé dans la critique musicale et écrivain"), on trouve un long article de ce dernier, formant le coeur du dossier et intitulé "La guerre des genres". On lui doit aussi quatre encadrés: "Histoire – Généalogie du genre", "Deux pôles opposés ou un continuum?", "Malaise dans la psychanalyse" et "L’éthique est-elle sexuée?". Le dossier comporte en outre:

  • "La biologie et le sexe des anges", par Thomas Tanase, agrégé d’histoire;
  • un entretien avec l’anthropologue Françoise Héritier;
  • "Une inquiétante utopie du neutre", par le sociologue Shmuel Trigano;
  • une bibliographie.

Un dossier assez fourni, donc, avec un élément frappant: pas un·e des auteur·e·s n’est spécialiste d’études de genre. L’entretien avec Françoise Héritier fait figure d’exception, mais il est mené lui aussi par un non-spécialiste. En outre, Françoise Héritier, qui a notamment publié Masculin, Féminin. La pensée de la différence (1996), préfère souvent employer d’autres concepts que "genre": quand elle ne parle pas de masculin et de féminin, elle emploie l’expression qu’elle a conceptualisée de "valence différentielle des sexes".

Des éléments intéressants…

L’ensemble du dossier fait explicitement écho au débat sur le mariage pour tou·te·s, qui "avive une nouvelle fois les polémiques sur les théories du genre, non sans caricatures". Le but (on ne peut plus louable) est donc de présenter ces études de genre toujours si méconnues en France afin d’apporter des éléments de compréhension de ce débat. Patrice Bollon a tout à fait raison de souligner que la "lignée intellectuelle" des études de genre "n’est [...] pas si unifiée" et que le concept de genre a une généalogie complexe (cf. "Généalogie du genre"). "La guerre des genres" s’attache notamment à montrer la complexité de la question de l’origine naturelle ou sociale de la division des genres et pose la question de la domination à laquelle celle-ci aboutit. Dans "La biologie et le sexe des anges", Thomas Tanase expose de manière intéressante la façon dont la biologie a pu et est toujours instrumentalisée pour justifier une domination sociale.

… noyés dans un amas d’idées reçues et d’erreurs

Il est cependant très inquiétant de constater qu’un magazine comme Le Magazine Littéraire puisse se satisfaire d’une présentation traduisant une connaissance extrêmement superficielle et une mécompréhension des études de genre. En outre, on y retrouve régulièrement des éléments du discours anti-genre. J’en donnerai seulement quelques exemples.

Le genre susciterait forcément peur et inquiétude

A vrai dire, je pense qu’il suscite surtout l’indifférence. Mais la polémique née en 2011 a réussi à diaboliser les études de genre auprès d’une partie de la population française et à y accoler les termes de « bouleversement", d’« inquiétude", de "peur". Cette vision anxiogène, qui a poussé des député·e·s UMP à demander une enquête parlementaire sur le sujet, se retrouve ici.

L’article "La guerre des genres" commence par l’expression (distanciée, certes) de la vision catastrophiste véhiculée par les opposant·e·s au mariage pour tou·te·s: on serait en présence d’une "situation [...] dramatique", à l’aube d’une "vaste catastrophe morale, sociale et humaine annoncée, d’une effroyable mutation anthropologique" qui "dissoudrai[t] les racines" de la Civilisation (etc., etc.). L’article n’est pas sans reprendre ce champ lexical abondamment utilisé par les anti-genre: on nous explique que "la France a longtemps résisté" à cette théorie "venue des Etats-Unis" et qui "s’est néanmoins implantée peu à peu dans nos mentalités" (ah?). La conclusion débute ainsi:

    Alors, la théorie du genre? Une ouverture fantastique pour nos sociétés, car l’occasion de forger un nouvel ordre sexuel, moral et civilisationnel peut-être encore jamais vu? Ou bien une utopie funeste, suicidaire, qu’il nous faudrait combattre de la façon la plus ferme?

Cette alternative, bien que taxée de «paranoïaque" et malgré l’appel final à la dépasser pour s’interroger sur "ses effets heuristiques" (oui, c’est Le Magazine Littéraire, ça jargonne), est en fait légitimée et renforcée par le dossier.

"La théorie du genre", encore et toujours

Patrice Bollon écrit que les études de genre ne sont pas unifiées; pourtant, il ne semble avoir aucun problème à reprendre l’expression "théorie du genre", forgée par des polémistes catholiques et sans validité conceptuelle, qui occulte la pluralité de ce champ disciplinaire. On la retrouve pas moins de 12 fois dans l’ensemble du dossier (15 si l’on compte les occurrences de "cette théorie"). Avec des variantes: "doctrine" (4 fois), "idéologie" (3 fois). Shmuel Trigano, quant à lui, a inventé l’expression "doctrine des genres", qu’il est le seul à utiliser.

L’antienne du genre comme libre choix

La "théorie du genre" est définie comme suit:

    On la présente ordinairement fondée sur une dissociation radicale entre le sexe et le genre: le sexe serait "objectif", puisque physique, biologique; le genre, masculin ou féminin, serait, lui "subjectif", parce que relevant, au niveau de l’individu, d’un choix et, à celui de la collectivité, d’une ‘construction sociale’, relative historiquement et culturellement.

Je n’ai jamais lu nulle part que le sexe était "objectif" et le genre "subjectif", mais peut-être cette vision a-t-elle été exprimée ailleurs. Elle pose plusieurs problèmes. D’abord, elle reconduit une opposition nature / culture, le sexe étant du côté de la première et le genre de la seconde. Ce partage nature / culture est loin de faire consensus parmi les chercheurs·euses étudiant les rapports de genre.

De plus, l’opposition entre "objectif" et "subjectif" sert à entériner l’idée du genre comme choix individuel. On retrouve cette idée plus loin, attribuée – ô surprise! – à Judith Butler:

    on serait en présence d’un pouvoir au fond vide ne se perpétuant que par les habitudes qu’il impose. [...] on ne serait femme/homme ou homo/hétéro que par les gestes et les attitudes qu’on en donne; et on pourrait de ce fait changer à se guise d’identité sexuelle et de genre. [...] Cette perspective vertigineuse, que chacun puisse définir son sexe/genre comme il l’entend, est séduisante sur le plan des libertés individuelles, mais est-elle tenable socialement?

Cette idée serait due aux "versions les plus extrêmes" de "la théorie du genre", dont Judith Butler est promue "incontestable chef de file" (il faudrait la prévenir, ça a l’air dangereux). Je ne sais pas pourquoi elle est devenue la bête noire des polémistes anti-genre ni pourquoi elle en est venue à incarner les études de genre (ou, à l’occasion, "ses versions les plus extrêmes"); en revanche, je sais que cette présentation de ces idées est à la fois fausse et largement répandue. Je vous renvoie à ce propos à l’article de Cyril Barde publié sur ce blog: "Judith Butler, meilleure alliée du néo-libéralisme?".

Quand l’« enquête" vire au pamphlet anti-genre

Image cliquable (avec mes "!" et "?!" en prime)

Image cliquable (avec mes "!" et "?!" en prime)

Mon principal problème est avec le texte intitulé "Une inquiétante utopie du neutre", que l’on doit à Shmuel Trigano, sociologue qui n’avait jusque-là publié que sur le judaïsme. Devant la virulence du pamphlet et l’inanité de ses arguments, j’ai fait une rapide recherche sur le monsieur. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi Le Magazine Littéraire publiait ce… truc écrit par quelqu’un dont les études de genre sont loin d’être le champ d’expertise. Naïve que je suis – la réponse était à la page suivante, dans la bibliographie. Elle présente, parmi trois livres venant de paraître, deux ouvrages anti-genre, dont celui de Trigano, La Nouvelle Idéologie dominante: le Postmodernisme, présenté ainsi:

    Par un sociologue, professeur à l’université de Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, une dénonciation polémique mais informée de la théorie du genre en tant que pièce d’une idéologie plus vaste, le postmodernisme.

Professeur de sociologie, "dénonciation polémique mais informée", nous voilà rassuré·e·s. Pour ce monsieur informé, donc, "la théorie du genre est la figure de proue d’une idéologie d’envergure, qu’on peut définir comme le "postmodernisme" [...]." Pour prouver que cette "idéologie" est "dominante", Trigano évoque

    la controverse autour du livre de sciences naturelles [il y en avait plusieurs, nda] pour les lycées qui intégrait cette théorie: présente dans les universités – quoique encore très faiblement en France -, ses idées sont promues comme des vérités autant scientifiques que progressistes.

Heureusement que M. Trigano, professeur à Paris X, est bien informé, sinon on aurait peut-être eu du mal à comprendre comment une idéologie peut être à la fois "dominante" et "très faiblement" présente en France.

J’ai essayé de résumer méthodiquement le contenu de ce pamphlet. Honnêtement, je ne vois pas comment le faire, tant il accumule aberrations et fantasmes: il faudrait s’arrêter sur chaque phrase, ce serait bien laborieux et je risquerais de sauter par la fenêtre avant de finir ce (déjà long) article. Disons simplement que la "théorie du genre" serait un nouveau marxisme, "une utopie aussi inquiétante que celles qui l’ont précédée" dont l’ambition serait de "créer un Homme Nouveau/une Femme Nouvelle, au nom d’une nouvelle métaphysique aspirant à imposer ses dogmes à l’ensemble de la société au nom d’une vérité supérieure prétendument ‘scientifique’". Rien que cela.

Shmuel Trigano n’est pas seulement un sociologue fort surprenant, il milite aussi activement contre le mariage pour tou·te·s. On retrouve sa prose (copiée-collée) sur plusieurs blogs s’opposant à l’égalité des droits (des exemples et ).

Conclusion: des questions en suspens et d’autres "inquiétudes"

Pourquoi Le Magazine Littéraire ne fait-il appel à aucun·e spécialiste des études de genre et offre-t-il à la place une tribune à un pamphlétaire anti-genre et anti-mariage pour tou·te·s? Est-ce là leur vision du débat? Si le reste du dossier permettait de contrebalancer l’effet produit par ce pamphlet, à la limite, pourquoi pas; mais l’ensemble n’est guère à même de donner une vision juste et équilibrée de la question. Il est très inquiétant de constater que des magazines comme celui-ci ou Sciences Humaines ne prennent pas la peine de faire appel à des personnes connaissant vraiment le sujet et présentent une telle vision des études de genre au grand public. Comment s’étonner ensuite que l’on retrouve, encore et encore, les propos caricaturaux que Le Magazine Littéraire pointe justement du doigt?

Et où sont les spécialistes, justement? Alors que les tribunes anti-genre, anti-mariage pour tou·te·s se multiplient dans la presse, on les entend bien peu. Il leur semble difficile d’avoir accès aux grands médias, contrairement au camp opposé.

AC Husson

Judith Butler, meilleure alliée du néo-libéralisme?

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L’article de cette semaine a été écrit par Cyril, qui a déjà publié sur ce blog "Christine and the Queens: une pop queer" et "‘AdopteUnMec’: inversion ne rime pas avec subversion". Il revient sur une accusation récurrente à l’égard de la philosophe Judith Butler, tête de turc favorite des polémistes anti-études de genre, et fournit des éléments pour comprendre une pensée pour le moins complexe.

Si vous voulez contribuer à ce blog, vous pouvez m’envoyer une proposition d’article à l’adresse cafaitgenre[at]gmail.com.

—–

Le débat suscité par la loi sur‭ "‬le mariage pour tous‭" ‬ne se réduit pas,‭ ‬du côté des opposants,‭ ‬aux propos effarants d’un cardinal Barbarin ou d’un Serge Dassault.‭ ‬Ces derniers ne font que décliner l’imagerie hélas bien connue de l’homosexualité considérée comme perversion,‭ ‬maladie,‭ ‬détraquement physique et/ou psychologique.

D’autres‭ ‬pourfendeurs du mariage pour tous,‭ ‬plus subtils,‭ ‬s’attaquent plus spécifiquement à la pensée du genre,‭ ‬la considérant avec quelque raison comme l’une des assises intellectuelles et philosophiques des revendications LGBT.‭ ‬Leur argument peut se résumer ainsi‭ ‬:‭ ‬la‭ "‬théorie du genre‭" ‬propose une idéologie du choix individuel et de la consommation qui participe du néo-libéralisme triomphant.‭ L‭’‬accusation de néo-libéralisme vise à faire‭ ‬du concept de genre‭ ‬le complice objectif d‭’‬une idéologie‭ ‬caractérisée par la limitation du‭ ‬rôle de l‭’‬Etat‭ ‬en matière économique et sociale,‭ ‬l‭’‬extension indéfinie du domaine du marché,‭ ‬le primat de l‭’‬individu producteur de lui-même,‭ ‬d‭’‬un‭ ‬consommateur d‭’‬identités capable de‭ ‬se réinventer et d‭’‬innover sans cesse pour améliorer ses performances dans la grande compétition qu‭’‬est la vie en société.‭ ‬Judith Butler,‭ ‬dont le nom est très souvent évoqué,‭ ‬se trouverait être la meilleure alliée du néo-libéralisme le plus abouti.‭ ‬Intrigant paradoxe ou piège rhétorique tendu aux militants de gauche‭ ?

Les termes du débat

Quelques citations glanées sur Internet donnent un aperçu des termes utilisés sur le front de ceux qui tirent à boulets rouges sur ce qu’ils nomment avec complaisance‭ "‬la théorie du genre‭"‬.‭ ‬Pour‭ ‬Patrice de Plunkett,‭ ‬l’un des fondateurs du‭ ‬Figaro Magazine,‭ ‬Judith Butler est la‭ "‬prêtresse des désappartenances,‭ ‬des instabilités radicalités et du nominalisme‭ ‬extrême‭"‬.‭ ‬En d’autres termes,‭ ‬la pensée du genre,‭ ‬reniant le déterminisme le plus fondamental de l’homme dans une course folle vers l’émancipation de tout donné biologique,‭ ‬propagerait une vision de l’individu extrait de tout contexte,‭ ‬sans attache et sans corps,‭ ‬individu infiniment malléable et transformable,‭ ‬disponible pour le marché.‭

Le magazine‭ ‬Causeur,‭ ‬très en pointe sur cette question,‭ ‬nous offre plusieurs exemples de cette rhétorique considérant la pensée du genre comme émanation ultime de la société de consommation.‭ ‬Le chroniqueur‭ ‬Laurent Cantamessi écrit‭ ‬:‭ "‬Judith Butler a déclaré,‭ ‬dans son ouvrage‭ ‬Trouble dans le genre,‭ ‬que l’on était désormais libre de choisir son identité sexuelle comme on sélectionne un vêtement dans sa penderie‭"‬.‭ ‬Aucune citation ne vient évidemment étayer cette affirmation pour le moins hâtive,‭ ‬surtout lorsqu’on sait que Judith Butler s’est précisément moquée d’une conception du genre qui l’assimilerait à une simple auto-‭(‬re)création de soi‭ ‬:‭ "‬on s’éveillerait le matin,‭ ‬on puiserait dans son placard,‭ ‬ou dans quelque espace plus ouvert,‭ ‬le genre de son choix,‭ ‬on l’enfilerait pour la journée,‭ ‬et le soir,‭ ‬on le remettrait à sa place‭" (‬cité par Eric Fassin,‭ ‬préface à‭ ‬Trouble dans le genre,‭ ‬La Découverte,‭ ‬2005‭)‬.‭ ‬Non,‭ ‬les thèses de Butler ne transforment pas les individus en consommateurs de genres.‭ ‬Feindre de le croire relève au mieux d’une méconnaissance,‭ ‬au pire d’un travestissement‭ (‬c’est le cas de le dire‭) ‬malhonnête des écrits de la philosophe américaine.‭ ‬Les formules accrocheuses d’Elisabeth Lévy ou de‭ ‬Christian Flavigny qui,‭ ‬toujours dans‭ ‬Causeur,‭ ‬résument le processus complexe de production du genre à un simple choix individuel,‭ ‬alimentent cette lecture très peu rigoureuse de Judith Butler.

Ces corps qui comptent‭ ‬:‭ ‬genre et vulnérabilité

D’où part l’analyse du genre butlérienne si ce n’est d’une attention aux corps,‭ ‬notamment‭ ‬aux corps qu’elle appelle‭ "‬invivables‭" ‬ou‭ "‬illisibles‭" ‬en ce sens qu’ils ne sont pas interprétables au sein du cadre de l’hétérosexualité reproductive.‭ ‬Autrement dit,‭ ‬les corps qui ne sont pas conformes aux normes de genre,‭ ‬les corps qui manifestent un écart,‭ ‬une incohérence entre un sexe,‭ ‬un genre,‭ ‬une sexualité‭ (‬par exemple,‭ ‬un garçon qui se comporterait‭ "‬comme une fille‭" ‬et/ou serait homosexuel‭) ‬sont rejetés,‭ ‬symboliquement,‭ ‬socialement,‭ ‬physiquement.‭ ‬Parce que Butler part des violences subies concrètement et quotidiennement par ceux qui dérogent à la loi du genre,‭ ‬on ne peut pas sérieusement l’accuser de faire comme si tout cela n’était qu’affaire de mots et de création de soi.‭ ‬Penser le genre et les injonctions normatives qui l’instituent c’est,‭ ‬comme le rappelle Elsa Dorlin,‭ ‬rester attentif à‭ ‬« la force punitive que la domination déploie à l‭’‬encontre de tous les styles corporels qui ne sont pas cohérents avec le rapport hétéronormé qui préside à l‭’‬articulation des catégories régulatrices que sont le sexe,‭ ‬le genre et la sexualité,‭ ‬force punitive qui attente à la vie même de ces corps ‭»‬ (Sexe,‭ ‬genre,‭ ‬sexualités,‭ ‬p.‭ ‬127‭)‬.

La prise en compte de cette vulnérabilité fondamentale est peut-être l’argument qui sépare définitivement Butler du néo-libéralisme.‭ ‬Alors que celui-ci se déploie dans un discours d’autant plus violent qu’il nie la vulnérabilité en la culpabilisant et en relativisant les déterminismes sociaux‭ (‬pour le dire vite,‭ ‬les chômeurs et les précaires sont responsables de leur situation‭)‬,‭ ‬la pensée de Butler se fonde sur une véritable analyse politique et philosophique de la vulnérabilité‭ (‬qu’elle concerne le genre,‭ ‬la guerre,‭ ‬le racisme…‭)‬.‭ ‬Ce geste premier en direction des formes de vie précaires est fondamentalement en contradiction avec l’idéologie néo-libérale.‭ ‬La pensée du genre n’est pas le déni aveugle des déterminations mais une nouvelle proposition pour penser ces déterminations.

Performance et performativité‭ ‬:‭ ‬contre la caricature du‭ "‬c’est mon genre,‭ ‬c’est mon choix‭"

Trouble dans le‭ ‬genre place en son‭ ‬cœur la figure du‭ "‬drag queen‭" ‬que Judith Butler analyse pour penser les possibles subversions des normes de genre.‭ ‬Elle voit dans la performance théâtrale du‭ "‬drag‭" ‬une parodie de l’incorporation du genre,‭ ‬une mise en scène volontairement décalée de la façon dont chacun de nous performe,‭ ‬accomplit son genre.‭ ‬Toutefois,‭ ‬Butler revient sur ces pages et précise sa pensée en indiquant que le‭ «‬ drag ‭»‬ est une figure-limite,‭ ‬figure de la marge qui permet de troubler et d‭’‬interroger le centre de la norme mais qui ne fournit pas pour autant le‭ «‬ modèle de vérité du genre ‭»‬,‭ ‬le modèle banal,‭ ‬quotidien de la façon dont chacun effectue son genre :‭ «‬ il serait erroné,‭ ‬écrit Butler,‭ ‬de voir le‭ ‬drag comme le paradigme de l‭’‬action subversive ou encore comme un modèle pour la capacité d‭’‬agir en politique ‭»‬ (Introduction de‭ ‬1999‭ ‬à‭ ‬Trouble dans le genre‭)‬.‭ ‬Le‭ «‬ drag ‭»‬ propose une performance,‭ ‬c‭’‬est-à-dire une mise en scène consciente et explicite d‭’‬une incohérence‭ (‬caricaturale et déréalisante‭) ‬entre une identité intérieure et une apparence extérieure.‭ ‬Cependant,‭ ‬la performance est un acte théâtral singulier et limité dans le temps,‭ ‬produite par un acteur décidant de son jeu.

Pour Butler,‭ ‬la structure banale,‭ ‬quotidienne du genre,‭ ‬est la performativité‭ (‬terme qu’elle emprunte au linguiste Austin dans‭ ‬Quand dire c’est faire‭)‬.‭ ‬Un énoncé performatif est un énoncé qui fait ce qu’il dit au moment où il le dit.‭ ‬Par exemple,‭ "‬je vous déclare unis par les liens du mariage‭"‬.‭ ‬Butler pense l’incorporation des normes de‭ ‬genre sur le mode de la performativité,‭ ‬c’est-à-dire une construction des corps ni tout à fait intentionnelle ni tout à fait contrainte,‭ ‬à la fois permise et limitée par la contrainte.‭ ‬Pour être efficace,‭ ‬cette incorporation des normes doit sans cesse être répétée et réitérée.‭ ‬Les modèles de genre assignés‭ (‬masculin et féminin‭) ‬doivent sans cesse être récités,‭ ‬reproduits,‭ ‬imités par les corps.‭ ‬On le voit,‭ ‬Butler ne conçoit pas le genre comme l’expression corporelle d’un‭ "‬moi‭"‬,‭ ‬d’un sujet autonome achevé et‭ ‬déjà constitué‭ ‬:‭ ‬le sujet,‭ ‬le‭ "‬moi‭" ‬est constitué par les normes et les discours qui façonnent les corps,‭ ‬leur donnent forme et intelligibilité au sein de la matrice obligatoire de l’hétérosexualité reproductive.‭ ‬Considérer les textes de Butler comme une exaltation à l’invention libre de soi,‭ ‬à un consumérisme des identités n’est donc pas possible sans les trahir.‭

Distinguer performance et performativité‭ (‬ce que Butler fera elle-même après la parution de‭ ‬Trouble dans le‭ ‬genre‭) ‬permet de ne pas sur-interpréter la figure du‭ «‬ drag ‭»‬ et de ne pas considérer le genre comme une simple invention de soi soluble dans la logique de marché,‭ ‬une simple esthétique de soi,‭ ‬un jeu libre ou une théâtralisation de soi‭ ‬:‭ ‬ainsi,‭ ‬précise‭ ‬Butler dans‭ ‬Ces corps qui comptent,‭ ‬« le genre n‭’‬est pas un artifice qu‭’‬on endosse ou qu‭’‬on dépouille à son gré,‭ ‬et donc,‭ ‬ce n‭’‬est pas l‭’‬effet d‭’‬un choix ‭»‬.‭ ‬Bien plus qu‭’‬un constructivisme simpliste offert aux prédations d‭’‬un marché en quête d‭’‬individus déliés de toute attache,‭ ‬le genre défini par Butler est une compréhension nouvelle et complexe du réel,‭ ‬des corps et des individus qui mérite qu‭’‬on la lise avec bonne volonté,‭ ‬et en bonne intelligence.

Cyril Barde

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Ouvrages cités:

Austin, John L. ([1962] 1970), Quand dire c’est faire, traduit de l’anglais par Gilles Lane, Paris: Éditions du Seuil.
Butler, Judith ([1990] 2005), Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, traduit de l’anglais par Cynthia Kraus, préface d’Eric Fassin, Paris: La Découverte/Poche.
Butler, Judith ([1993] 2009), Ces corps qui comptent. De la matérialité et des limites discursives du "sexe", traduit de l’anglais par Charlotte Nordmann, Paris : Amsterdam.
Dorlin, Elsa (2008), Sexe, genre et sexualités. Introduction à la théorie féministe, Paris: PuF, Philosophies.

"La théorie du genre" n’existe pas

Publié le

J’évoquais dans mon dernier article la proposition de résolution présentée en décembre à l’Assemblée Nationale par deux député·e·s UMP, visant à "établir précisément les vecteurs de promotion de la théorie du gender dans notre pays" afin d’« en évaluer les conséquences pour la collectivité nationale". J’ai déjà expliqué en quoi cette proposition était infondée et traduisait une grave méconnaissance des études de genre (ou plutôt un contresens complet). Je voudrais maintenant faire quelques remarques au sujet des expressions "la théorie du gender", ou "la théorie du genre", désignant un objet qui n’existe pas.

Cette affirmation peut surprendre, puisque ces deux expressions ont été très souvent employées depuis 2011, notamment dans des articles relayant la polémique autour des manuels de SVT. Cette expression est censée traduire gender theory, qui existe bel et bien en anglais. Cependant, la traduction par "la théorie du genre" (ou pire, "la théorie du gender") est un contre-sens à plusieurs égards, la question étant: ce contresens est-il vraiment involontaire?

Un champ unifié?

Les polémistes anti-genre parlent de "la théorie du gender" ou de "la théorie du genre" comme pour désigner une doctrine unifiée à l’origine de tous les malheurs actuels (le mariage pour tou·te·s en tête). Or les études de genre sont loin de former un tel ensemble, surtout en France où elles ont du mal à acquérir une dimension institutionnelle. Elles regroupent des chercheuses et chercheurs de disciplines très diverses (sciences humaines, mais aussi philosophie, littérature, linguistique, sciences exactes…) et surtout, de multiples courants et versions qu’il serait trop long d’exposer ici. L’expression "théorie du genre" permet cependant à ces polémistes de donner l’illusion d’un ennemi unique et organisé, en état de contaminer l’ensemble de la société (cf. mon analyse du texte des député·e·s UMP).

Une erreur de traduction

L’anglais theory ne se traduit pas toujours par "théorie". Le premier désigne, pour faire simple, la théorie par opposition à la pratique. On parlera ainsi de evolution theory (la théorie de l’évolution), mais aussi de computer theory (qui n’est pas la théorie de l’ordinateur…) ou encore de music theory (le solfège, par opposition à la pratique musicale). Pour résumer, l’expression anglais [nom] theory ne se traduit pas toujours par "théorie de [nom]», même si cette traduction apparaît comme la plus évidente.

Théorie vs réalité

Il faut donc s’interroger sur les raisons de traduire gender theory par "théorie du genre". Dans un entretien publié sur le site Témoignage Chrétien, Anthony Favier, doctorant en histoire, explique que l’expression "théorie du genre" est employée par des catholiques. J’ajouterai seulement qu’à force d’être reprise de manière non critique dans les médias, elle s’est maintenant largement répandue.

    Il est important de préciser que seuls les catholiques utilisent l’expression « théorie du genre ». Dans le monde académique, les gender theories américaines n’ont jamais été traduites de cette manière – le mot français « théorie » impliquant une incertitude – on dit les « études de genre », ou « étudier le rapport de genre ».

En effet, tous les discours polémiques catholiques contre les études de genre mettent l’accent sur le caractère philosophique, incertain et anti-scientifique de cette "théorie du genre", qui s’opposerait à la certitude des sciences exactes, c’est-à-dire de la biologie. Ainsi, Mgr Tony Anatrella, qui a publié un livre (en italien) sur "la théorie du genre et l’origine de l’homosexualité", explique faire

    une analyse de la théorie du gender à partir des concepts de l’encyclique de Benoît XVI, Caritas in Veritate, qui permettent de souligner le caractère irréaliste et idéaliste de cette idéologie. [...] Le corps sexué n’est pas reconnu pour lui-même comme un « fait » à partir duquel le sujet se développe mais comme un artifice défini par la société. [...] Cette vision est complètement déconnectée du réel et entraîne une division entre le corps réel, qui lui est sexué au masculin ou au féminin (nous ne sommes que mâles ou femelles et pas autre chose), tout en étant nié, au bénéfice d’un corps imaginé en dehors de sa condition sexuée avec tout ce qui en découle. Pour la théorie du gender, le corps s’arrête à la hauteur de la tête [...].

Ces affirmations sont caractéristiques du discours polémique promu par les milieux traditionnalistes et conservateurs catholiques en ce qu’il oppose la "théorie", une "idéologie" "irréaliste et idéaliste", aux faits, au "réel", c’est-à-dire le corps dans son évidence sexuée. Précisons que les catholiques n’ont pas le monopole de ce genre de discours, j’aurai l’occasion d’y revenir bientôt.

Le choix de parler de "théorie du genre" n’est donc pas anodin: cette traduction a, en elle-même, un objectif polémique d’autant plus difficile à contrer qu’elle a l’air de s’imposer comme une évidence.

Comment traduire?

Si "la théorie du genre" n’existe pas, comment donc traduire gender theory? C’est là un vrai problème. Dans l’entretien déjà cité, Anthony Favier signale qu’on parle d’études de genre, ou d’étudier les rapports de genre. Je me cantonne personnellement à "études de genre", que je trouve assez clair.

AC Husson

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