Le « male gaze » (regard masculin)

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Après l’article de Thomas la semaine dernière sur le « slut-shaming », on continue avec les concepts féministes difficilement traduisibles. To gaze signifie en effet « regarder fixement », « contempler »; on peut le traduire par « regard masculin », que j’emploierai alternativement avec l’expression anglaise.

Issu de la critique cinématographique, ce concept est devenu central dans le vocabulaire du féminisme anglophone. Le « male gaze » peut en effet être étudié au cinéma, mais aussi dans d’autres domaines de la culture visuelle (BD, publicité, jeux vidéo…). Selon moi, on peut aussi l’étendre à l’expérience quotidienne, celle d’un regard omniprésent, un regard qui est aussi jugement et auquel on ne peut pas échapper.

Origines du concept: Laura Mulvey, « Visual pleasure and Narrative cinema »

En 1975, la critique de cinéma Laura Mulvey forge et définit le concept dans un article intitulé « Plaisir visuel et cinéma narratif ». Cet article a exercé une très grande influence sur les études cinématographiques. Elle utilise le cadre de la psychanalyse freudienne et lacanienne (analyse du rôle joué par le regard dans le stade du miroir) dans une perspective féministe et polémique. Je ne reprendrai ici que ce qui concerne le concept lui-même et ce qu’il apporte à la théorie féministe.

Mulvey distingue trois types de regards: celui de la caméra sur les acteurs et actrices, celui du public regardant le produit final, et celui des personnages se regardant les uns les autres au sein du film. Pour renforcer l’illusion cinématographique et réduire autant que possible la distance du public avec le film (il faut faire en sorte que le public oublie qu’il regarde un film), le cinéma narratif (qui raconte une histoire) efface les deux premiers regards au profit du 3ème. Le résultat est qu’on voit le film à travers les yeux des personnages, mais pas n’importe lesquels: dans l’écrasante majorité des cas, il s’agit du regard du héros masculin. Dans cette configuration, Mulvey décrit les personnages masculins comme actifs, par opposition aux personnages féminins passifs, regardés. Le rôle traditionnel du personnage féminin est donc double: elle est objet érotique pour le personnage et pour le spectateur masculins. Les spectatrices se voient en outre dans l’obligation d’adopter, elles aussi, le « male gaze », le regard masculin.

Melvey analyse notamment des films de Hitchcock, fasciné comme on sait par le voyeurisme (dans ses films comme dans la vie). Je trouve cette image, tirée de Fenêtre sur cour, film dans lequel le regard est évidemment central, particulièrement éclairante.

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Au premier plan, Grace Kelly (Lisa Fremont) est allongée dans une attitude faussement nonchalante, consciente du regard de James Stewart (L.B. « Jeff » Jefferies) sur elle alors qu’elle lui tourne le dos. Le regard du spectateur n’épouse pas exactement celui du personnage masculin, puisqu’il la regarde de face alors que Jeff la regarde de dos; mais elle est offerte aux deux, qui fonctionnent de manière complémentaire, l’embrassant dans un regard unique et omnipotent. On peut lire ici une analyse du « male gaze » dans ce film, en anglais.

Cela n’est évidemment pas valable que pour le cinéma. Mulvey voit dans ce dispositif un avatar du rôle traditionnel de la femme dans les représentations artistiques, à la fois exhibée et regardée, passive, pour le plaisir du regard masculin.
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Cette situation provoque une asymmétrie de pouvoir:

    le pouvoir du protagoniste masculin contrôlant les événements coincide avec le pouvoir actif du regard érotique, tous deux procurant une impression satisfaisante d’omnipotence. Les caractéristiques glamour d’un acteur star ne sont pas celles de l’objet érotique du regard (« gaze »), mais celle de l’ego idéal plus parfait, plus complet, plus puissant conçu dans le moment originel de reconnaissance en face du miroir [référence à la théorie lacanienne mentionnée ci-dessus].

La femme fonctionne comme icône, et peut être en tant que telle montrée fragmentée (gros plans sur des parties de son corps), alors que la figure masculine active a besoin d’un espace en trois dimensions pour se réaliser et pour provoquer un phénomène de reconnaissance et d’identification de la part du spectateur.

On voit donc que ce concept est un outil majeur pour l’analyse des représentations du féminin et du masculin et la mise en évidence des asymmétries qui les sous-tendent. Avant de montrer en quoi il s’applique à d’autres domaines de la culture visuelle, il faut signaler que ce « male gaze » est aussi la plupart du temps un regard hétérosexuel et blanc.

The white, male, heterosexual gaze

Cette vidéo montre très bien que le « regard masculin » est aussi, quasi automatiquement, un regard hétérosexuel. L’argument est résumé d’entrée: « because most films are made by heterosexual men, they are shot from the perspective of a straight man and force that perspective on the audience » (parce que la plupart des films sont faits par des hommes hétérosexuels, ils sont tournés selon la perspective d’un homme straight et obligent les spectateurs/trices à adopter cette perspective). On nous force, en d’autre termes, à voir le film (ou n’importe quoi d’autre) du point de vue d’un homme hétéro, ce qui contribue à ériger ce point de vue comme la norme et à rendre invisibles les types de sexualités et de rôles de genre qui ne rentrent pas dans ce schéma regardants – regardées.

La vidéo n’est malheureusement pas traduite mais les images parlent d’elles-mêmes.

Les exemples illustrent la dimension « iconique » évoquée plus haut, qui autorise à fragmenter l’image pour se concentrer sur des parties de corps féminins. Nous sommes complètement habitué-e-s à cette manière de filmer le corps féminin (gros plans, caméra remontant des chevilles au visage…); pourtant, cela met en danger l’illusion cinématographique, avec comme seul objectif le plaisir du spectateur masculin hétérosexuel.

Selon l’auteur de la vidéo, certains plans sur des corps masculins (on remarquera qu’ils sont alors traités comme les corps féminins « iconiques », c’est-à-dire fragmentés) sont de toute évidence destinés à un public féminin et gay (le public lesbien pouvant, selon lui, trouver son compte dans le « male gaze », ce qui me semble discutable). Mais ces scènes sont destinées soit à un public très spécifique, soit, dans des films visant un public hétéro, à présenter le personnage masculin comme un modèle. Ces plans ne viseraient pas à objectifier les personnages en question mais à les présenter aux spectateurs masculins hétéro comme une version idéalisée d’eux-mêmes — ce qui est aussi l’argument de Laura Mulvey quand elle parle de « l’ego idéal plus parfait, plus complet, plus puissant » . Il fait remarquer que ces plans sont souvent statiques, vus de loin, et montrent presque l’intégralité du corps, par opposition aux gros plans en ralenti sur des parties de corps féminins (à partir de 3’36). Ce sont là « des images de force et de pouvoir », et il ajoute: « les hommes hétéros retirent de ces images quelque chose de différent que, par exemple… moi ».

Une autre théoricienne féministe du cinéma, E. Ann Kaplan, a proposé quant à elle le concept de « imperial gaze » dans une perspective post-colonialiste. Elle s’appuie sur le concept de « male gaze » pour mettre en évidence d’autres rapports de pouvoir à l’oeuvre dans le regard, par lequel les observé·e·s se trouvent défini·e·s en fonction des valeurs et des préférences des observateurs/trices privilégiée·e·s. L' »imperial gaze » reflète l’hypothèse selon laquelle le sujet occidental blanc est central, tout comme le « male gaze » implique la centralité du sujet masculin.

Male gaze et culture visuelle

Le concept est devenu central dans la théorie féministe et les « media studies ». J’en donnerai juste quelques exemples.

Jeux vidéo

Dans un article publié sur ce blog, « Pour le plaisir des yeux masculins », Mar_Lard analyse (brillamment comme toujours) la façon dont le « male gaze » fonctionne dans les jeux vidéo, même si elle n’emploie pas le concept lui-même. Elle cite par exemple le créateur du personnage de Lara Croft, Toby Gard: « Si le joueur va regarder un cul pendant des heures et des heures, autant que ce soit un joli cul.» Il s’agit en effet d’un jeu d’aventure à la 3ème personne, où la perspective du joueur (ou de la joueuse, mais cela ne compte visiblement pas pour T. Gard) ressemble à ça:
lara

On ne peut évidemment pas analyser un jeu vidéo comme un film, mais on peut remarquer que ce jeu vidéo comme de multiples autres présuppose un regard masculin. Dans Lara Croft, ce regard est porté sur le personnage principal, qu’on ne saurait accuser d’être passive; mais le plus souvent, la fonction principale des personnages féminins dans les jeux vidéo est, comme le dit Mar_Lard, la satisfaction des « yeux masculins ».

Bande dessinée et comics

Les exemples sont innombrables. Dans cet article, par exemple, Karen Healey parle (« éxécute » serait plus juste, et c’est joussif) de All Star Batman And Robin, the Boy Wonder de Frank Miller. Elle évoque notamment cette image que j’aime particulièrement, puisqu’elle représente le derrière parlant de Vicki Vale (et non le derrière de Vicki Vale parlant, la nuance est importante).

Vicki's talking butt

On a également droit aux instructions de Miller au dessinateur Jim Lee:

Vicki continue. Elle penche la tête, secoue les cheveux. Détaille son SOUTIEN-GORGE. Ca va les rendre dingues, Jim.

Vicki continue. Elle penche la tête, secoue les cheveux. Détaille son SOUTIEN-GORGE. Ca va les rendre dingues, Jim.

Plan sur son corps - haut des cuisses. Donne-nous un angle encore meilleur sur la poupée. De face. Marchant droit sur nous. Elle sait ce qu'elle vaut. Fais-les baver.

Plan sur son corps – haut des cuisses. Donne-nous un angle encore meilleur sur la poupée. De face. Marchant droit sur nous. Elle sait ce qu’elle vaut. Fais-les baver.

OK, Jim, je n'ai peur de rien. Faisons un PLAN SUR SON CUL. Détails de sa culotte. Ballons vus du dessus. Elle marche, comme toujours elle n'arrête pas de bouger. On ne peut pas cesser de la regarder. Surtout qu'elle a un cul magnifique.

OK, Jim, je n’ai peur de rien. Faisons un PLAN SUR SON CUL. Détails de sa culotte. Ballons vus du dessus. Elle marche, comme toujours elle n’arrête pas de bouger. On ne peut pas cesser de la regarder. Surtout qu’elle a un cul magnifique.

Dans cette scène, Vicki est seule et se parle à elle-même. La scène est donc purement destinée à satisfaire le public masculin. Les instructions sont sans ambiguïté. « It’ll drive them crazy » (ça va les rendre fous); « Walking right at us » (marchant droit sur nous), « Make them drool » (fais-les baver), « We can’t take our eyes off her » (on ne peut pas cesser de la regarder): ce qui est désigné tantôt par « ils », tantôt par « nous », c’est un public exclusivement mâle et hétérosexuel. Du pur fan service au profit du « male gaze ».

Publicité

J’ai publié il y a plus d’un an ici-même une série d’articles intitulée « Malaise dans la pub », où l’on trouvera plusieurs exemples du « male gaze ». J’évoquais en outre la présomption d’hétérosexualité qu’on retrouve dans d’innombrables publicités, qui pré-supposent un regard masculin hétérosexuel. Quelques exemples:

Celle-ci a été censurée, on se demande bien pourquoi

Celle-ci a été censurée, on se demande bien pourquoi

williams-pub-sexisme-inside

Publicité pour Digital, marque d'électroménager (oui oui)

Publicité pour Digital, marque d’électroménager (oui oui)

Lynx

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Virgin

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Les exemples ci-dessus (sept parmi des millions; pour d’autres exemples, vous pouvez faire un tour sur mon tumblr) illustrent deux types de représentation extrêmement répandus. Le premier, dont j’ai déjà parlé à propos du cinéma, est la fragmentation: femmes sans tête, déshumanisées, de purs objets de contemplation pour le plaisir du « male gaze ». Le second est plus subtil mais non moins répandu. Avez-vous remarqué le regard de ces femmes? Elles vous regardent, souvent droit dans les yeux. Elles savent que vous les regardez, elles aiment ça et elles en jouent.

Dans Gender Advertisements, Erving Goffman fait remarquer que dans les publicités, les femmes posent souvent avec la tête inclinée, dans une attitude qu’on peut lire, selon lui, comme « une acceptation de la subordination, une expression d’intégration, de soumission et d’apaisement ». Cette attitude est souvent combinée avec un doigt posé sur la bouche (avec signification sexuelle claire, cf. la pub Foire de Paris) ou sur le visage dans une attitude enfantine.


Si vous n’êtes pas convaincu-e du caractère étrange de ces poses, et du fait qu’elles connotent la soumission, imaginez des hommes à la place (à partir de 2’50).

Les exemples ci-dessus sont donnés dans un « web-essay » très intéressant, qui souligne qu’elles sont tirées pour la plupart de magazines féminins — et destinées, donc, à des regards féminins. Alors comment peut-on expliquer ces attitudes, ces poses? Même si ces publicités sont destinées à des femmes, nous sommes appelées à nous identifier à la personne regardée (le mannequin) et à un spectateur masculin hétérosexuel. Nous voulons être cette femme parce que les hommes veulent avoir cette femme.

Les auteurs font remarquer que dans ces publicités, on fait poser les mannequins de manière à montrer non seulement qu’elles savent qu’on les regarde, mais qu’elles contrôlent ce regard. Ces attitudes en apparence enfantines ou soumises sont donc présentées comme stratégiques: le vrai succès, le vrai pouvoir résiderait dans le fait d’attirer et de contrôler le regard. En d’autres termes, le pouvoir pour les femmes passe par le contrôle qu’elles exercent sur le regard masculin. Même quand il est absent, même quand il n’est pas le premier destinataire, il est toujours sous-entendu, impossible de lui échapper.

Comme l’écrit John Berger dans Ways of seeing: « Les hommes ‘agissent’ et les femmes ‘apparaissent’. Les femmes se voient étant vues. » Les femmes ont l’habitude de se voir à travers les yeux d’un homme, réel ou non, parce que le spectateur idéal est toujours, implicitement, masculin.

L’expérience permanente de « se voir vue »

Cette analyse ne vaut pas seulement pour les produits de la culture visuelle. C’est une expérience que vivent en permanence les femmes, même si elles en ont plus ou moins conscience.

Dans le Deuxième sexe, Simone de Beauvoir évoque une anecdote que lui a racontée une femme:

    A 13 ans je me promenais, jambes nues, en robe courte. Un homme a fait en ricanant une réflexion sur mes gros mollets. Le lendemain, maman m’a fait porter des bas et allonger ma jupe: mais je n’oublierai jamais le choc ressenti soudain à me voir vue.

Si vous êtes une femme, pensez à la première fois où vous avez pris conscience du « male gaze », et du fait que cela ne s’arrêterait plus. Pensez à la première fois qu’on vous a klaxonnée dans la rue, qu’on vous a crié « Eh Mademoiselle » pour vous demander numéro de téléphone, sourire ou fellation.

Rien ne permet d’échapper au « male gaze », qui est aussi, toujours, un jugement. Vous êtes une grande athlète? Oui, mais si vous êtes moche, vous ne méritez sans doute pas de gagner.

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Tous ces tweets ont été écrits par des hommes, ce qui ne veut pas dire que des femmes ne peuvent pas tenir des propos similaires. Au contraire: l’un des aspects les plus pernicieux du « male gaze » est qu’il devient naturel, omniprésent, nous l’intégrons comme le nôtre et nous jugeons entre femmes en fonction de cela. On en revient à l’analyse de Laura Mulvey: le point de vue masculin est implicite mais omniprésent.

Dans un chapitre consacré au mariage, Simone de Beauvoir écrit que, socialement, « l’homme est un individu autonome et complet », par opposition aux femmes (ainsi, par le mariage, la femme passe traditionnellement du contrôle du père à celui du mari, ce qui est toujours perceptible aujourd’hui à travers le changement de nom). Les femmes ne sont pas des individus autonomes et complets: elles n’existent que par et pour le regard masculin. D’où, notamment, le phénomène d’invisibilisation des lesbiennes (élément majeur de la lesbophobie) : une femme n’existant pas pour le regard masculin n’existe tout simplement pas — à moins, bien sûr, que le lesbianisme ne soit qu’une manière d’attirer l’attention des hommes, idée ô combien répandue. Quand je vous dis qu’on ne peut pas y échapper.

AC Husson

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Pour aller plus loin

« What is the male gaze » sur le (très utile) site d’introduction au féminisme Feminism 101.
« Notes on ‘The Gaze' », par Daniel Chandler.
« The Male Gaze » sur The Gender Ads Project.
John Berger, 1972, Ways of Seeing, British Broadcasting Corporation and Penguin Books.
Erving Goffman, 1979, Gender Advertisements, MacMillian (traduction française partielle ici: « Le déploiement du genre »).
Erving Goffman, 1977, « La ritualisation de la féminité », dans Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 14, avril 1977, pp. 34-50 (extrait de Gender Advertisements).
Laura Mulvey, 1975, « Visual Pleasure and Narrative Cinema », Screen, vol. 16 (3), pp. 6-18. Disponible en ligne.
Laura Mulvey, « Repenser ‘Plaisir visuel et Cinéma narratif’ à l’ère des
changements de technologie », trad. française dans Lignes de fuite, en ligne.
Thomas Streeter, Nicole Hintlian, Samantha Chipetz et Susanna Callender, « This is not sex. A Web Essay on the Male Gaze, Fashion Advertising, and the Pose ».

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86 réflexions sur “Le « male gaze » (regard masculin)

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