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Archives de Catégorie: Matière à réfléchir / Des clés pour comprendre

Questionnements, ressources et éclairages sur les questions liées au genre, pour rester curieux et attentifs, et pour se donner les moyens de réfléchir de manière éclairée!

L’Eglise catholique et la "blessure insurmontable" de l’avortement

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En visitant une église, j’ai remarqué un stand présentant une collection de documents intitulés "Les fiches Croire". Elles sont censées apporter des réponses aux questions que se posent les croyants, en lien avec leur foi. On y trouve des fiches intitulées "Et si je devenais chrétien?", "Comment prier?" ou encore "Vivre sa sexualité"; celle qui a attiré mon attention s’intitule "Avortement: une blessure insurmontable?".

Je connais bien sûr la position de l’Eglise catholique à propos de l’avortement et mon propos n’est pas de dénoncer cette position, même si je milite pour le droit à l’IVG. J’entends surtout mettre en évidence les ressorts du discours catholique anti-IVG.

Souffrance et culpabilité

Le titre de la brochure donne le ton. Il se présente sous la forme d’une question rhétorique: par le choix du vocabulaire, par sa formulation, la question "Avortement: une blessure insurmontable?" induit automatiquement la réponse "oui". Il s’agit d’une brochure destinée à répondre aux questions que se posent les croyants; à propos de l’avortement, ceux-ci ne sont pas censés se demander, par exemple, s’il a des conséquences psychologiques pour la mère (un visage de femme illustre la couverture). La seule question admise présuppose l’existence et la réalité d’une "blessure". Admettons ce présupposé; la question n’est pas non plus "peut-on surmonter la souffrance liée à l’avortement?". Au lieu de cela, la formulation du titre pose une équivalence entre "avortement" et "blessure insurmontable". Cette blessure n’est pas une conséquence possible de l’avortement: elle est l’avortement.

L’ensemble de la brochure est placée sous le signe de deux termes clés: "souffrance" et "culpabilité". L’IVG est liée aux termes "blessure", "souffrance", "amertume", "douleur", "drame", "angoisses", "maux". C’est aussi "un acte grave" (citation d’une encyclique de Jean-Paul II à l’appui: "un désordre moral grave, en tant que meurtre délibéré d’un être humain innocent"), une "faute" engendrant "remords" et "culpabilité".

Le texte opère une transition assez subtile de la "souffrance" à la "culpabilité", puis au "pardon". A la fin de la section "Avorter, ça fait mal" [sic], on peut ainsi lire:

L’Eglise catholique condamne l’avortement parce que c’est une atteinte à la vie, mais reconnaît aussi la douleur des femmes qui ont choisi, souvent à contrecoeur, d’avorter. A celles-ci, et parce que Jésus avait un regard plein de compassion pour les errances humaines, elle propose un chemin de guérison intérieure.

En tournant la page, on tombe sur ce titre: "Sortir de la culpabilité et oser regarder" (quoi?). La culpabilité, comme la souffrance, est donc inhérente à la décision de l’IVG. Elle ne peut pas ne pas l’être. Il faut surtout découvrir ce qui se cache derrière cette culpabilité:

(…) il faut faire un travail sur soi pour éclairer ce qui se cache sous cette grossesse et la décision d’IVG. Ce sont souvent des mécanismes inconscients, mus par des blessures anciennes. (…) [Il faut] se pardonner à soi-même (…). Pardonner à la mère ou au père qui a blessé dans l’enfance, au conjoint ou au compagnon qui a peut-être poussé à l’IVG.

Insister sur la souffrance psychologique éprouvée par les femmes

Il semble que le message anti-avortement de l’Eglise catholique se soit focalisé, au-delà du thème de la faute, sur la souffrance psychologique ressentie par les femmes à l’occasion d’un avortement. On peut se demander pourquoi, et constater, du moins, que cette orientation est récente. La condamnation de l’avortement par l’Eglise ne date bien sûr pas d’hier, mais pendant des siècles, elle s’est appuyée exclusivement sur le fait que l’avortement est un péché. Il semble que cela ne soit plus suffisant. En effet, si la brochure insiste sur la "gravité" de cet acte, elle mêle aussi sans cesse la faute à la souffrance psychologique censée être ressentie par les femmes. Le texte cite par exemple Jean-Paul II (Evangile de la Vie §99):

Je voudrais adresser une pensée spéciale à vous femmes qui avez eu recours à l’avortement. L’Eglise sait combien de conditionnements ont pu peser sur votre décision, et elle ne doute pas que, dans bien des cas, cette décision a été douloureuse et même dramatique. Il est probable que la blessure de votre âme n’est pas encore refermée. (…) Mais ne vous laissez pas aller au découragement et ne renoncez pas à l’espérance. (…) Si vous ne l’avez pas encore fait ouvrez-vous avec humilité et confiance au repentir (…).

Insister sur la culpabilité nécessairement liée à l’avortement et sur les souffrances psychologiques qu’il suscite apparaît presque comme un moyen de mettre en valeur la gravité de l’acte lui-même, qui pourrait pourtant, dans le système de pensée de l’Eglise, suffire à le condamner ("meurtre délibéré d’un être humain innocent"). Pourquoi donc cette insistance? L’intérêt argumentatif est évident: un acte qui occasionne autant de souffrance ne peut que constituer un péché, le paradoxe étant que la personne qui pèche est aussi celle qui souffre.

Pour évoquer les conséquences psychologiques d’un avortement, le(s) auteur(s) du livret évoquent, entre guillemets là aussi, le "stress post-avortement", qui selon eux "peut se traduire par toutes sortes d’angoisses, la perte du goût de vivre mais aussi par des maux physiques (perte du sommeil, maux de ventre, dépression…)". L’utilisation de cette expression, qui remonte au début des années 1980, est caractéristique de la littérature anti-IVG. Elle est aussi fortement contestée dans le monde médical, puisqu’aucune étude ne démontre qu’un tel "stress" existe.

La question de la parole des femmes

Le livret est introduit de la manière suivante:

Le "médiatiquement correct" insinue dans les esprits que l’avortement est un acte "banal". La réalité du vécu des quelques 250 000 femmes – parmi lesquelles un nombre croissant de jeunes – qui ont recours à l’IVG chaque année est tout autre! Dans l’immense majorité des cas, ces femmes vivent une souffrance, avant et parfois bien après.

L’expression "médiatiquement correct" est agrémentée de guillemets, peut-être pour souligner le fait qu’il s’agit une expression récente, calquée sur l’expression plus connue "politiquement correct". Elle vise généralement à dénoncer un discours médiatique perçu comme uniformisé, trop policé, voire censuré. Elle va souvent de pair avec la revendication d’une liberté de parole et de ton absente du discours médiatique standard.

Que signifie-t-elle ici? Qu’il existerait une doxa médiatique, un discours uniforme et omniprésent selon lequel "l’avortement est un acte banal" et qui nierait donc la souffrance ressentie par les femmes. Discours pernicieux, qui "[s']insinue dans les esprits". Cette assertion, apparemment, se suffit à elle-même, elle se présente comme une évidence.

L’objectif est d’opposer un discours soi-disant dominant et "la réalité du vécu" des femmes. Et cette brochure l’affirme: cette réalité "est tout autre", puisque "dans l’immense majorité des cas, ces femmes vivent une souffrance". Là aussi, nul besoin de justifier une assertion qui se veut irréfutable. L’introduction du vocabulaire de la "blessure" place le discours hors du champ de l’argumentation factuelle, du côté de l’expérience intime, personnelle, incommunicable, de la douleur. De quel droit nier cette souffrance?

Ce qui me pose le plus problème, ici, c’est l’utilisation faite de la parole des femmes. La brochure finit sur une section intitulée "Paroles"… mais il s’agit de citations de Jean-Paul II. Elle décrète que "l’immense majorité" d’entre elles vivent l’IVG comme une souffrance et cette seule assertion suffit à suggérer la réalité de cette souffrance. Mais elle ne s’appuie pas sur des données statistiques ou scientifiques; en fait, on ne sait pas sur quoi elle s’appuie. La section qui s’intitule "Avorter, ça fait mal" évoque les cas de Cristelle, 30 ans, qui traverse une période difficile (chômage, insomnie, dépression) et a oublié sa pilule, et de Valérie, "heureuse d’attendre un enfant", que son compagnon force à faire un choix entre son couple et sa grossesse et qui constate, après avoir avorté: "j’ai perdu les deux". Ces "témoignages", qui ressemblent un peu trop parfaitement à des cas-types, sont suivis de cette phrase: "Nombreuses sont les femmes qui, après un avortement, et sans se l’avouer clairement, se sentent mal, très mal". "L’immense majorité des cas", de "nombreuses" femmes… Le flou, toujours, mais aussi le poids d’un quasi-argument d’autorité. L’Eglise se ferait donc la porte-parole de la souffrance des femmes.

Il s’agit pour moi d’une confiscation en règle de la parole des femmes. Que l’Eglise le veuille ou non, tout le monde ne vit pas une IVG de la même façon. Contrairement à ce qu’affirme ce texte, le discours médiatique dominant ne banalise pas l’IVG; au contraire, l’insistance sur ses conséquences psychologiques est récurrente. Cette insistance se retrouve même dans le discours de Simone Veil à l’Assemblée Nationale, en ouverture des débats concernant la légalisation de l’avortement:

L’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. (…) Aucune femme ne recourt de gaieté de coeur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes: c’est toujours un drame, cela restera toujours un drame.

Le blog IVG, je vais bien, merci! se donne pour objectif de libérer la parole sur l’avortement et de donner une voix à celles qui ont avorté et se portent bien, pour donner un autre choix aux femmes que la culpabilité obligatoire et "faire com­prendre que ces dis­cours dra­ma­ti­sant l’avortement peuvent jouer comme des pro­phé­ties auto-réalisatrices : lorsqu’on croit que l’avortement ne peut être vécu autre­ment que comme un drame, com­ment bien le vivre ?"

Il ne s’agit pas de nier la souffrance qui peut être ressentie à l’occasion d’un IVG, et mon propos n’est pas d’opposer une parole à une autre: aucune n’est plus légitime que l’autre. En revanche, il est important de faire coexister ces paroles et surtout, de montrer les mécanismes qui conduisent aujourd’hui encore à la culpabilisation des femmes lorsqu’elles prennent une décision concernant leur propre corps, une décision permise par la loi. La souffrance est une conséquence possible d’une IVG, elle n’est pas obligatoire et ne doit pas être imposée comme la réaction normale à cette décision.

AC Husson

Bingo féministe et "mansplaining"

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Hier, Sophie Gourion, une féministe que j’apprécie et que je suis sur Twitter, a eu un long débat à propos du marketing genré. Elle a écrit, il y a quelques mois, un article pour Slate sur cette stratégie "qui consiste à segmenter l’offre produit en fonction du sexe","une façon indirecte de démultiplier les intentions d’achat, deux produits sexués devant ainsi se substituer à un seul produit mixte au sein d’un ménage". Une des personnes avec qui elle discutait n’y voyait pas de sexisme et, surtout, pas un sujet de préoccupation pour les féministes; d’où ce tweet (écrit par un homme):

Précisons que cette personne, avec qui j’ai discuté ensuite, se considère comme féministe et que mon objectif n’est pas de lui contester cette appellation. Ce qui me dérange, dans ce tweet, c’est son ton paternaliste, et surtout, surtout, sa façon d’expliquer à une féministe, qui réfléchit et écrit beaucoup sur le sujet, ce qu’est "le vrai combat du féminisme".

On trouve en fait dans ce tweet un combo: il mêle un bel exemple de mansplaining et une case du bingo féministe. Je m’explique.

Le terme mansplaining est ce qu’on appelle un mot-valise, formé des mots anglais man (homme) et explainer (qui explique). On en trouve une bonne définition sur ce blog, qu’on pourrait traduire ainsi:

Le mansplaining ne désigne bien sûr pas seulement un homme qui explique; de nombreux hommes parviennent tous les jours à expliquer des choses sans insulter en quoi que ce soit ceux/celles qui les écoutent.

Le mansplaining, c’est quand un mec vous dit à vous, une femme, comment faire quelque chose que vous savez déjà faire, ou pourquoi vous avez tort tort à propos de quelque chose quand vous avez en fait raison, ou vous parle de "faits" divers et inexacts à propos d’un sujet que vous maîtrisez un milliard de fois mieux que lui.

Des points bonus s’il vous explique que vous avez tort de dire que quelque chose est sexiste!

Pensez aux hommes que vous connaissez. Est-ce que l’un d’eux fait preuve de ce mélange divin de privilège et d’ignorance conduisant à des explications condescendantes, inexactes, délivrées avec la conviction inébranlable qu’il a raison (…) parce qu’il est l’homme dans cette conversation?

Ce mec-là est un mansplainer.

(EDIT: Sur twitter, @celinelt, dans un éclair de génie, propose de traduire mansplaining et mansplainer par "mecsplication" et "mecspliquer".)

Tu crois que je suis en train de faire du mansplaining? Je vais t’expliquer pourquoi tu as tort.

Alors, vous voyez ce que je veux dire? On en connaît toutes et tous, des comme ça. Un très bon exemple nous est offert par un commentaire au précédent article paru sur ce blog. Rappelons qu’il s’agit d’une série sur les jeux vidéo, écrite par une spécialiste de la question. Morceaux choisis du commentaire:

Darksiders… Franchement. Pose ton stylo. Réfléchis. Est-ce que tu vois un putain de cavalier de l’apocalypse comme un fringant jeune homme fluet?
Même Strife est plutôt dans le genre baraque, le problème c’est plus Fury aux courbes exacerbées sans raison. En revanche Uriel est assez loin de ce genre de clichés.
… Cela dit. Franchement. Atta. Les motivations de War, c’est blanchir son nom. Il est où le patriotisme? Le goût de la compétition? Honneur devoir?

Ensuite.
Metro 2033. Mais… Vache… Est-ce qu’on a joué au même jeu? Artyom? Assoir sa virilité? AAAAAAAAAAAH. Mais écoute sa voix de geek mélancolique, c’est pas possible, faut arrêter à un moment. Je sais pas. C’est viril de collectionner des cartes postales?

J’ai lu. Mes yeux se sont agrandis et j’ai eu un grand QUOI? incrédule.
Atta. On incarne le Master Chief mais on suit Samus dans ses aventures. Euh… Alors. Explique moi la différence entre Metroid Prime et Halo (Oui je sais Metroid est mieux, mais c’est une question d’opinion), Les deux sont des autistes, on les entend jamais. Ce sont des FPS. On avance et on tire sur des trucs. Ca change quoi qu’il y ait du XX ou du XY dans l’armure? Hint: RIEN.

A mon sens, si on veut commencer à fouiner dans le stéréotype masculin dans le jeu vidéo, il faut le chercher là où il n’a aucune raison d’être particulière, où ça ne correspond/participe pas à la construction d’un personnage à la persona développée. [ndlr: ???]

Vous avez saisi l’idée. Le tout forme un pavé destiné à prouver qui a la plus grosse qu’il en sait bien sûr plus long que Mar_Lard sur les jeux vidéo.

Bon sang, merci beaucoup de nous avoir mansplainé tout ça!

Pour en revenir au tweet cité plus haut, il s’agissait de mettre un pont final à une discussion en expliquant à une féministe qu’elle se fourvoyait, parce que lui savait ce que le "vrai combat du féminisme" devrait être. Il me l’a redit plus tard, ce n’est pas quelque chose qui lui a échappé: il est persuadé de savoir, mieux que nous, ce que doit être le féminisme, même s’il emploie indifféremment les mots "sexe" et "genre", et parle de "genre sexué", ce qui ne veut rien dire. Bref.

Qu’une chose soit bien claire. Comme je critiquais cette attitude, il m’a accusée de vouloir exclure les hommes du combat féministe. Loin de moi cette idée, les hommes sont indispensables à ce combat, puisque les féministes se battent pour l’égalité des genres. En revanche, je refuse qu’un homme m’explique comment, quand et pourquoi être féministe. De même, je me considère comme anti-raciste mais en tant que blanche, il est hors de question que je me substitue aux premier.es intéressé.es dans ce combat.

Le problème avec les femmes, c’est juste qu’elles ne comprennent pas le féminisme aussi bien que moi

Sophie a d’ailleurs gagné des points bonus: non seulement on lui expliquait, à elle, féministe, ce qu’est le féminisme, mais en plus elle aurait tort de percevoir ces stratégies marketing comme sexistes ("des points bonus s’il vous explique que vous avez tort de dire que quelque chose est sexiste!"). Là aussi, je le répète: tout le monde a voix au chapitre, mais en ce qui concerne le sexisme envers les femmes, la perception des femmes est plus légitime que celle des hommes. Et il est horripilant (pour rester polie) de s’entendre expliquer qu’on a tout faux et qu’on ne devrait pas voir les choses de cette manière.

Le coup du mansplainer qui explique à une féministe comment être féministe, c’est un classique. Un cliché. Une étape obligée. Tou.tes les féministes connaissent cela. C’est même une case dans le bingo féministe, qui répertorie toutes les réponses les plus communes destinées à clouer le bec aux féministes. Ces réponses peuvent être le fait d’hommes ou de femmes. Citons les incontournables "Moi, je vais te dire ce qui ne va pas dans le féminisme" et "Les féministes se plantent, c’est l’égalité qu’il nous faut". Parce que j’avais réagi au tweet ci-dessus en qualifiant ce twitto de mansplainer, j’ai eu droit à cette réponse charmante, de la part d’une femme cette fois:

Ah, on progresse dans le bingo: je passe donc par la case "Tu donnes une mauvaise image des féministes". Je gagne combien de points, dites? Qualifier une féministe de "harpie", là aussi, c’est d’un classique… mais je dois vous faire un aveu: c’est la première fois que ça m’arrive. Allez, j’ai bien droit à un bonus?

Non très chère, ce n’est pas ce que "mansplaining" veut dire

AC Husson

Plus sur le mansplaining: j’ai fait un pearltree rassemblant des articles sur la question.

EDIT 1: J’ai voulu rendre les tweets anonymes, cela marche sur Chrome mais pas sur tous les navigateurs apparemment. Mon intention n’était pas de désigner nommément ces personnes, j’essaie de régler le problème.

EDIT 2: Deux réponses à mon article, ici et . Je m’en suis déjà longuement expliquée dans les commentaires: ces articles essaient de me faire dire des choses que je n’ai pas dites. Il n’est pas question de censurer qui que ce soit, mais d’expliquer en quoi une attitude répandue est condamnable et, par là, assurer justement des conditions équilibrées et saines pour la discussion. Pas la peine donc de crier à l’atteinte à la liberté d’expression, à l’anti-républicanisme (cf. les commentaires de cet article) ou je ne sais quoi encore.

EVJF : Le patriarcat loin d’être enterré

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L’article de cette semaine est écrit par Gaëlle Thébaud, membre du collectif d’Egal à Egales (dont vous pouvez visiter le blog et la page facebook).

Il est illustré par Janine, auteure de l’excellent blog BD Poil à fille. C’est sa première illustration sur Genre!, nous collaborerons dorénavant de manière régulière. Elle a déjà illustré un de mes articles, paru cette semaine sur le webzine britannique Vagenda et portant sur l’abrogation de la loi sur le harcèlement sexuel.

A partir de mars, les habitants des villes qui baguenaudent le samedi après-midi ne peuvent échapper aux hordes de jeunes futur-es marié-es qui se baladent en grappe, déguisés en princesse ou en super-héros et qui, à grands renforts de chansons paillardes ou de cris perçants, enterrent leur vie de célibataire. Et le font savoir. Je parle évidemment de cette coutume un peu singulière de l’enterrement de vie de garçon ou de vie de jeune fille (EVJF). Lors de cette fête rituelle qui précède de quelques semaines son mariage, la future mariée est déguisée, emmenée en ville un samedi après-midi par ses amies (l’activité est strictement non-mixte) et devant celles-ci, qui lui ont organisé la surprise, elle doit se soumettre à des gages dont le degré de décence est variable.

Le côté démonstratif de cette future conjugalité exhibée lors d’une déambulation bruyante peut, au premier abord, agacer la féministe anti-mariage et anti-sexiste. Toutefois on est quand même amené à s’interroger sur les origines et les raisons de ces mises en scène.

Ces groupes de filles qui se promènent dans les rues en short panthère sont-elles des enfants des slut walks, des amazones de la réappropriation du domaine public ou bien les artisanes de la reproduction d’une société sexiste et traditionnaliste ?

Les enterrements de vie de jeunes filles sont relativement récents, ils datent des années 70, contrairement aux ripailles prénuptiales des hommes. Ces dernières servaient symboliquement à fêter une dernière fois sa liberté d’homme volage avant de se passer « la corde au cou ». Les femmes étaient bien entendu exclues de ces festivités pour la bonne raison qu’elles étaient censées arriver vierges au mariage et passer de la coupe du père à la coupe du mari sans passer par la case batifolage. De fait, elles n’avaient rien à enterrer !

Depuis l’émancipation des femmes et la libération sexuelle, les femmes ont désormais, elles aussi, quelque chose à enterrer. Elles ont une vie sexuelle, la montrent, la clament, la revendiquent. L’enterrement de vie de jeune fille est donc à la fois la revendication de la légitimité du vagabondage sexuel féminin et l’abandon de ce même vagabondage. On peut citer Martine Segalen, l’une des sociologues (assez peu nombreuses) ayant écrit sur le sujet dans un article intitulé « L’invention d’une nouvelle séquence rituelle de mariage » qui dit :

Le sens profond de l’EDVJF semble indéniablement lié aux transformations sociales, économiques, culturelles qui entourent la femme dans les sociétés contemporaines : l’accès aux études supérieures, l’accès à la contraception, la valorisation du sentiment amoureux, le nécessaire essai de relations sexuelles comme premier pas vers le couple ont permis aux jeunes filles de devenir des personnages libres, assumant leur sexualité. Quelle qu’en soit la forme, l’enterrement de vie de jeune fille, homologue de celui de garçon, est véritablement le produit de ces changements de mœurs : cette séquence était inconnue des mères des jeunes filles qui se marient aujourd’hui. Elle marque qu’à l’égal du jeune homme, la jeune fille va renoncer à son vagabondage amoureux : en se mariant, on se promet fidélité au nom de la loi, ce qui est le gage sexuel de la légitimité de la filiation.

Lors de ces enterrements, en groupes non-mixtes, les futur-es marié-es vont donc être soumis-es à un certain nombre de gages à forte composante sexuelle, destinés à montrer sa future conjugalité autant qu’à dire au revoir à sa liberté. Les filles seront prises en charge par les copines, déguisées, emmenées dans la ville et devront se plier à des épreuves.

Quand ce ne sont pas les cadeaux, ce sont les gages qui se rapportent à la sexualité : Muriel passera dans un sex-shop, chantera « Annie aime les sucettes » dans un bar tabac pour obtenir une sucrerie, puis embrassera l’équivalent de deux tonnes de garçons – ses amies ont apporté un pèse-personne pour l’occasion. Comme la consommation d’alcool, les femmes semblent se rapprocher des standards masculins en matière de sexualité, elles sont invitées par leurs consœurs à afficher une sexualité désinhibée.
Anne Monjaret et Catherine Pujault, « Enterrements de célibat, mariage et ordre familial : quand le mort saisit le vif ».

Il suffit d’ailleurs de jeter un œil à l’un des nombreux sites consacrés à la préparation des enterrements de vie de célibataire comme, par exemple, l’évocateur cordocou.com pour s’en rendre compte.

La tradition n’a pas cours qu’en France, elle a lieu dans de nombreux pays. « Bachelorette party » aux Etats-unis, « bridal shower party » au Canada, « möhippa » en Suède ou très osée « hen night » (nuit des poules) anglaise : les futures épouses rivalisent d’imagination quand il s’agit de renoncer à leur célibat.

Ces EVJF sont donc une appropriation par les femmes de l’espace public : en groupes non-mixtes, elles arborent des tenues provocantes, se jouent des hommes, revendiquent leur sexualité et leur liberté. En cela, c’est bel et bien la marque d’une émancipation féminine. Cependant, sous des dehors de subversivité, cette fête n’est absolument pas revendicative. Au contraire, elle est même traditionaliste, sexiste, hétéro-centrée, normative et ancrée dans la société de consommation.

Traditionaliste car il ne faut pas oublier que l’EVJF précède… le mariage. Or, le code civil français impose encore la fidélité comme règle de vie conjugale. Les jeunes filles qui « enterrent leur vie » mettent d’ailleurs en scène l’abandon de leur faculté de choix de partenaire et disent à la société qu’elles rentrent dans le rang, qu’elles deviennent fidèles à leur mari. Ce faisant, elles abandonnent également une part de leur individualité, entrant dans le rôle de « la femme de ». On ne peut pas dire qu’on soit dans un progressisme forcené ! D’autre part, comme le notent Anne Monjaret et Catherine Pujault dans l’article cité plus haut, « la mise en scène de l’hypersexualité rassure métaphoriquement sur l’existence d’une sexualité ordinaire et, aussi, sur la potentialité de fertilité et donc de reproduction des conjoints lorsqu’ils n’ont pas encore d’enfants ». Car il ne faut pas oublier que le mariage reste dans bien des esprits le lieu de la reproduction. La future épouse deviendra inévitablement une mère. La fête célèbre donc cette future et incontournable maternité de la femme. La tradition dans certaines régions de l’Ouest de la France est d’ailleurs d’enterrer lors de la fête (pour de vrai cette fois) un cercueil miniature contenant une bouteille de qui sera exhumée lors de la naissance du premier enfant.

Ensuite, on ne peut que constater l’extrême hétéro-normativité de cette tradition : tant que le mariage n’est ouvert qu’aux personnes de sexes opposés, aucun couple homosexuel ne pourra y accéder et donc enterrer sa vie de célibataire, condamné-es qu’elles ou ils sont à le rester. Une discussion avec vos ami-es vivant avec des personnes de même sexe confirmera d’ailleurs que cette tradition n’existe pas en mode pré-Pacs. Mais c’est sans doute que le Pacs n’est pas une institution dans laquelle les partenaires se jurent fidélité, ni destinée à réguler la procréation.
L’EVJF est également un rituel très sexiste. Les filles sont déguisées en princesses ou en prostituées, au choix, et les garçons en super-héros. Les gages sont ultra-genrés, les activités également. J’ai eu l’effroyable surprise de découvrir, en surfant sur internet pour préparer cet article, des sites proposant des packages clé en main. Sur le site crazy-evjf.com, par exemple, on trouve des week-ends à 229€ avec des super activités de filles à faire : des massages, du Spa, des cours de pole dance, de la plongée avec des dauphins et un incontournable show de strip-tease masculin. Pour les garçons, plein d’activités de garçons : du paintball, du kart, des combats de catch de filles dans la boue, un tour en limousine et un incontournable strip-tease féminin.

Au-delà de ces nauséeux clichés, on reste songeur devant le business que représentent ces festivités pré-nuptiales. Outre les sites ci-dessus, j’ai trouvé plus d’une dizaine de sites fournissant en vrac : des déguisements, des cadeaux, des diplômes, des cartes d’invitation etc… La société de consommation a bien su tirer parti de cette « émancipation féminine ».

En conclusion, si les femmes, lors de ces enterrements, occupent temporairement l’espace public, y revendiquant la libre disposition de leur corps et la liberté de leur sexualité, il semble que c’est pour mieux les abandonner en embrassant par le mariage l’ordre patriarcal établi. Le patriarcat n’en finit pas de renaitre de ses cendres, se nourrissant, c’est un comble, de l’émancipation des femmes pour mieux perdurer.

Gaëlle Thébaud

Aurons-nous bientôt une Première Ministre? La féminisation des noms de métiers et fonctions

Publié le

J’ai récemment assisté à la présentation du fonctionnement d’un établissement scolaire par trois chefs d’établissement: deux hommes et une femme. La présentation s’appuyait, comme il se doit, sur un power point, présentant les diverses fonctions au sein d’un établissement et le rôle de chacun. L’une des diapositives précisait que le proviseur (lycée) / le principal (collège) est "l’ordonnateur des dépenses". L’intervenante a alors précisé en affectant de plaisanter, mais sur un ton malgré tout sérieux, qu’elle était principale de son collège. Son voisin de gauche l’a interrompue pour dire avec un rire sarcastique: "Mais alors, est-ce qu’on doit dire ordonnatrice ou ordonnateure?"

Inutile de dire que j’ai été soulagée de l’intervention de cette principale, et outrée de la réaction de cet homme. Non seulement cela n’avait pour lui aucune importance, non seulement il se moquait ouvertement de l’intervention de sa collègue, mais il lui a coupé la parole pour le faire. Une manière évidente de rétablir un ordre qu’il devait estimer menacé (l’interruption est analysée par des linguistes comme "un réel déni d’égalité d’accès à l’espace de la parole" – vous pouvez lire à ce propos "La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation. Les pratiques conversationnelles des hommes" sur le site du collectif Les mots sont importants).

J’avais déjà été frappée, avant son intervention, par le fait que la présentation utilisait exclusivement le masculin dit "universel": le proviseur, le gestionnaire, le CPE, le professeur… Quand on est sensibilisé à ces questions, il devient de plus en plus difficile d’accepter que le masculin représente, englobe, absorbe le féminin. En tant que femme, il m’est de plus en plus difficile d’accepter que le féminin reste largement invisible dans la langue quand il s’agit de s’adresser à un public qu’on suppose mixte. Et contrairement à ce que peuvent penser certain.es, il ne s’agit pas là d’une question anecdotique.

Ce qui m’intéresse surtout ici, c’est l’idée même et le procédé de féminisation, en particulier pour les noms de métiers et de fonctions. La "plaisanterie" de ce proviseur fait allusion à l’hésitation actuelle concernant le féminin du suffixe masculin -eur, qui prend, en français standard, la forme -euse ou -trice (danseur/danseuse, instituteur/institutrice). Vous remarquerez au passage que la réflexion se fait toujours dans le sens masculin -> féminin, le masculin, généralement moins long, étant considéré comme la forme de base. Le féminin du suffixe -eur pose parfois problème, comme pour le nom auteur, masculin, qu’on emploie aujourd’hui à propos de femmes ("Marie Darrieussecq est un auteur contemporain"). Le mot autrice existe, on le trouve employé dès le XVIIème siècle; voir la section "Féminisation" dans l’article "Ecrivain" de Wikipédia. On peut lire dans le même article:

Depuis le XXe siècle, l’usage semble osciller entre « femme de lettres », « écrivain », « écrivaine », « auteur » et « auteure ». En France, le mot « écrivaine » n’est pas reconnu par l’Académie française qui lui préfère le terme de « femme écrivain » ou, plus généralement, « écrivain », quand l’information de sexe n’est pas importante ; en revanche, le Petit Larousse l’admet depuis 2009, de même que la Présidence de la République. Au Québec et en Suisse romande, l’emploi des termes « écrivaine » et « auteure » s’est généralisé depuis les années 1980. En Belgique, la forme « écrivaine » est recommandée par le Service de la langue française dans les documents des autorités administratives, les ouvrages d’enseignement, les offres et demandes d’emploi.

Le sujet est complexe, car il ne touche évidemment pas qu’à la langue; on ne peut pas, selon moi, y réfléchir seulement en termes de purisme grammatical. Je suis tombée par hasard, en faisant des recherches pour cet article, sur une discussion de contributeurs/trices Wikipédia à propos d’un article sur une personnalité québécoise que je ne connaissais pas, Michaëlle Jean. La discussion porte notamment sur le point suivant: doit-on ou non féminiser le titre "gouverneur"? Les contributeurs et contributrices font intervenir des arguments en rapport avec les variantes francophones (français standard / français québécois), des arguments d’ordre purement grammatical (le féminin -eure serait une aberration) mais aussi d’ordre idéologique. Ainsi, si l’un d’eux refuse la féminisation en -eure, il ne voit aucun problème à "Première ministre" (dans l’article Wikipédia qui lui est consacré, Edith Cresson est décrite comme "Premier ministre de François Mitterrand"), car cela est pour lui " logique et grammaticalement tout ce qu’il y a de plus correct"; quelqu’un d’autre écrit:

Alors, il faudra vous y faire, après députée, sénatrice, il y a bien gouverneure ! Et il ne faudra pas longtemps je pense avant que l’on fasse disparaisse l’horrible Premier ministre [pour les femmes]. Edith Cresson Première ministre de la France, voila ! Je suis désolé pour vous tous, messieurs les machistes qui se cachent sous un français que vous ne connaissez même pas, mais cela se fera, avec ou sans vous. Vous pensiez la langue dernier refuge de l’homme, non la femme le colonisera aussi.

Au-delà de l’argument militant, je crois que cette idée de la langue comme dernier rempart contre la conquête, par les femmes, d’une place égale à celle des hommes est assez juste. La morphologie grammaticale et l’histoire de la langue, invoqués par l’Académie Française pour justifier leur position conservatrice à l’égard de la féminisation, ont bon dos. L’explication, selon moi, c’est que l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail, puis leur accès progressif à des fonctions de plus en plus élevées ont perturbé un ordre que la langue reflétait. Les noms de métiers ou de fonctions qui ont connu une féminisation récente, et dont le féminin ne se forme pas de manière "naturelle" (c’est-à-dire non choquante à l’oreille, comme chercheur/chercheuse), illustrent la permanence d’une barrière symbolique, bien ancrée dans les consciences des hommes comme des femmes, et malgré des incitations gouvernementales, depuis les années 1980, à faire évoluer la langue et les mentalités.

L’exemple des noms des fonctions considérées comme les plus dignes le montre bien: les années 1980 et 1990 ont connu plusieurs débats sur cette question, où l’on se demandait notamment s’il fallait dire "Madame la ministre" ou "Madame le ministre" (on voit ici qu’il n’y a pas de modification de la forme du mot, seulement de son déterminant; c’est déjà trop pour certain.es, apparemment). Edith Cresson (Première Ministre de François Mitterrand entre mai 1991 et avril 1992) est appelée "Madame le Premier Ministre". Le blocage vient parfois des femmes elles-mêmes; certaines élues, par exemple, préfèrent se faire appeler "Madame le Maire" (la raison souvent invoquée est celle de l’homophonie mère/maire), ou "Madame le député" (quel est le problème avec "la députée"?). Difficile, cependant, de faire la part entre les appellations relevant d’un choix de la personne concernée et celles reflétant le conservatisme du locuteur ou de la locutrice… J’ai fait remarquer il y a quelques semaines, via Twitter, à Corinne Lepage que sa bio la présentant comme "députée européen" relevait d’un compromis pour le moins étonnant. Elle se décrit maintenant simplement comme "députée européenne".

S’il y a une chose que j’ai apprise, après le débat sur "Mademoiselle" notamment, c’est que quand on parle de la langue, tout le monde a son mot à dire (ce qui est normal); en revanche, les féministes, elles, sont invitées à se la fermer, souvent avec violence. Ne parlons même pas de la règle "le masculin l’emporte sur le féminin". Petit échantillon, trouvé sur un forum de jeux vidéo. Il y a aussi des femmes qui interviennent dans la discussion ("Moi ça ne m’a jamais gênée"), mais la majorité des commentaires, souvent assez violemment anti-féministes, viennent d’hommes: "On se prend la tête pour des trucs débiles sans déconner", "Les extrémistes féministes me répugnent", "Ca me donne envie de casser de la féministe quand je lis des conneries pareilles", l’incontournable "elles haïssent la différence et renient la nature", et le non moins incontournable "elles n’ont pas mieux à faire, franchement?". Comme on est entre soi, même pas la peine d’argumenter, les féministes sont de toutes façons dévaluées a priori et toute idée d’évolution du fonctionnement actuel de la langue est accueillie à grands coups de smileys rigolards.

Ce conservatisme est, me semble-t-il, dominant. La féminisation systématique des noms, mais aussi des textes (par la mise en évidence systématique du féminin, grâce à divers procédés: "ceux et celles", "ils/elles", chacun-e, certain.es…) relève toujours, en France du moins, d’une approche militante, et est par conséquent automatiquement perçue comme tel, avec les conséquences positives et négatives que cela peut avoir. Au cours d’une conversation sur cette question avec une universitaire (que j’appelle, personnellement, une enseignante-chercheuse – on peut aussi parler de chercheure), spécialiste de la question du genre grammatical en anglais, celle-ci m’a expliqué préférer se désigner elle-même comme "enseignant-chercheur" et considérer que ses homologues revendiquant le titre féminisé revendiquaient ainsi de manière trop ouverte une position militante dans un milieu qui reste, malgré tout, conservateur.

La féminisation systématique semble donc avoir donné lieu à un type d’usage de la langue très spécifique et toujours minoritaire (en français du moins, les procédés variant d’une langue à l’autre). Le refus de l’invisibilité linguistique des femmes et la mise en évidence du féminin définissent les contours d’une forme de communauté linguistique régie par ses propres codes, ceux-ci relevant toujours, en grande partie, de l’expérimentation linguistique. La spécificité de cette communauté linguistique réside dans l’identification militante de ses membres. Il sera intéressant, avec le recul, de voir ce qui, parmi la diversité des choix proposés (par exemple entre -eur et -eure, -eure et -euse) et des pratiques d’écriture possibles (parenthèses, points, majuscules tirets pour faire apparaître le masculin et le féminin, etc.), se conservera et passera dans la langue commune… à toutes et à tous.

AC Husson

Pour aller plus loin:
J’ai rassemblé plusieurs ressources sur la question dans mon Pearltree (collection de liens) consacré aux rapports entre genre et langage.

Ils parlent, elles parlottent

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Le titre de ce billet est tiré d’une création sonore de l’artiste Louise Bourgeois.

Deux lectures m’ont donné l’idée du billet de cette semaine. D’abord, un livre que je vous conseille: Les mots et les femmes, de Marina Yaguello (Petite Bibliothèque Payot, [1978] 2006). Bien qu’écrit par une linguiste (dont j’ai déjà eu l’occasion de citer les travaux sur ce blog), il présente sous une forme vulgarisée, abordable et agréable à lire, les résultats (qui commencent malheureusement à être datés) d’études sociolinguistiques menées sur les femmes et le langage.

Ensuite, un article passionnant sur le blog Antisexisme, qui inaugure une nouvelle série consacrée aux "attributs du pouvoir et [à] leur confiscation aux femmes". Cet article s’intitule "L’occupation de l’espace" et s’interroge sur le rapport à l’espace selon le genre. Comme toujours sur ce blog, il est extrêmement bien documenté et analyse de façon convaincante un phénomène que nombre d’entre nous, les femmes en particulier, observent au quotidien: les hommes ont tendance non seulement à occuper plus d’espace que les femmes, mais à empiéter sur l’espace de ces dernières (ah, les mecs qui ne peuvent pas s’asseoir autrement dans le métro qu’en ouvrant bien grand les jambes…). L’auteure du blog relie ce phénomène aux relations dominants/dominé.es. En relisant l’article, je m’aperçois qu’elle prévoit un second volet sur la parole, j’attends donc avec impatience la suite.

Le lien entre ces deux lectures réside dans la notion d’"attribut du pouvoir". Marina Yaguello évoque dans le troisième chapitre "la parole en tant que forme d’action" et le rapport différencié qu’entretiennent vis-à-vis d’elle les hommes et les femmes. Elle réussit assez bien, tout au long de la première partie, à montrer les différences dans l’usage de la parole par les hommes et les femmes tout en soulignant toujours que ces différences sont d’ordre culturel. Le stéréotype le plus répandu à propos de la parole féminine est celui de la femme bavarde, dont la parole, abondante mais futile, ne fait pas le poids face à celle, raisonnée et pesée, des hommes. La linguiste montre de façon stupéfiante à quel point ce stéréotype est répandu dans le monde, en citant des proverbes de multiples pays. Voici ce que nous dit la "sagesse populaire" (je reprends les proverbes cités par Yaguello):

"La langue des femmes est comme une épée, elles ne la laissent jamais rouiller." (Chine)
"La femme qui se tait vaut mieux que celle qui parle." (latin)
"C’est un don de Dieu qu’une femme silencieuse." (Bible)
"Le silence est le plus beau bijou d’une femme mais elle le porte rarement." (Angleterre)
"Les paroles de l’hommes sont comme la flèche qui va droit au but, celles de la femme ressemblent à l’éventail brisé." (Chine)
"Les hommes parlent (hablar), les femmes jactent (platicar)." (Espagne) etc. (p. 61-62)

La récurrence de ce stéréotype vient à l’appui de l’idée que la bavardise des femmes serait un trait naturel et universellement partagé. La lecture de ces pages m’a d’ailleurs rappelé une scène d’un film que j’aime beaucoup, Omoide Poroporo (à partir de 31’37 – dans cette scène, l’héroïne, Taeko, vient d’apprendre qu’elle a la possibilité de jouer dans une pièce de théâtre. Elle s’enthousiasme, comme sa mère, sa grand-mère et ses soeurs, à l’idée de devenir une actrice):

Pourtant, comme le souligne M. Yaguello, il existe des sociétés où ce sont au contraire les hommes qui sont considérés comme bavards et cancaniers. Qu’importe, la puissance du stéréotype et la confiance dans les proverbes comme expressions de la sagesse populaire, donc impossibles à contredire, garantissent de beaux jours à cette idée. Si l’on refuse l’explication innéiste (le bavardage serait une caractéristique d’une soi-disant "nature féminine), il faut s’interroger sur les raisons d’une telle différence entre parole masculine et parole féminine, et sur l’effet produit par chacune d’elles. Pour M. Yaguello,

s’il est vrai que la femme, souvent, se réfugie dans le bavardage "futile", c’est qu’elle n’a pas accès à autre chose. La logorrhée est une manifestation d’impuissance, c’est parler pour parler. Tout se passe alors comme si l’excès de paroles, le bavardage, devenait un substitut de pouvoir, une compensation à l’absence de pouvoir. (…) La maîtrise de la parole, de la parole signifiante, assertive, fonctionnelle, est (…) un instrument d’oppression mâle comme elle est l’instrument d’oppression de la classe dominante. (p. 63)

Même si cette interprétation est contestable, elle met en valeur le fait qu’il s’agit bien ici de pouvoir et de domination. Comment expliquer autrement que les femmes se soient vues interdire, pendant des siècles, le droit à la parole publique, voire même le droit à la parole tout court? L’ouvrage de M. Yaguello s’ouvre sur cette citation biblique:

Je ne permets pas à la femme d’enseigner ni de dominer l’homme; qu’elle se tienne donc en silence.
(Première Epître à Timothée, II)

La peur qu’inspirent les femmes va jusqu’à leur refuser le droit à la parole, ce qui est aussi une façon explicite de reconnaître que parole = pouvoir. Seul le silence des femmes peut, apparemment, garantir leur asservissement; le silence, ou une parole vide de sens, du point de vue des dominants du moins, une parole de peu, méprisable, futile, en un mot: féminine. La parole savante et sensée, la parole technique, informée, serait l’apanage des hommes. Cette situation a été facilitée pendant des siècles par le refus de laisser les femmes avoir accès à l’éducation: peu de risque, dès lors, qu’elles transgressent les frontières du genre et se mettent à parler comme des hommes ou, du moins, de sujets masculins.

Frédéric Pagès se penche, dans un essai souvent éclairant, sur cette question: pourquoi n’y a-t-il pas, ou si peu, de femmes philosophes avant l’époque contemporaine? La réponse se trouve dans le titre: Philosopher ou l’art de clouer le bec aux femmes (Mille et une nuits, 2006), ou une manière parmi d’autres de les exclure du champ du pouvoir en érigeant des murailles autour des domaines soi-disant réservés aux hommes.

Comme dans beaucoup de domaines, cette exclusion ne pourrait fonctionner si ces stéréotypes sur le genre n’étaient pas intégrés autant par les femmes que par les hommes, du fait de leur éducation. Dès l’enfance, la prise de parole des filles et des garçons n’est pas sollicitée ni encouragée de la même façon. On peut lire par exemple ceci dans un dossier des Cahiers pédagogiques intitulé "Agir pour l’égalité entre filles et garçons dès la maternelle":

on peut être attentif aux interactions verbales maitre-élèves qui prennent place dans la salle de classe. Les recherches menées sur ce point s’accordent à montrer qu’en mathématiques, les garçons tendent à dominer l’espace sonore de la classe et que les enseignants, comme les enseignantes, sans en avoir conscience, interagissent plus avec les élèves garçons, que ce soit lors de contacts à l’initiative du maitre ou de réponses aux interventions spontanées par ailleurs plus nombreuses des garçons. Par conséquent, les interactions verbales maitre-élèves sont, en mathématiques moins nombreuses et pédagogiquement moins riches avec les filles qu’avec les garçons. Il s’agit donc d’être vigilant à la distribution de la parole en classe.

Ces différences de traitement affectent non seulement la façon dont les filles et les femmes parlent, mais, bien sûr, leur attitude à l’égard de leur propre parole et, par ricochet, leur manière de se présenter et de s’affirmer.

Les deux vidéos qui suivent présentent des interviews réalisées par Thierry do Espirito. La première femme interviewée est Sophie Gourion, rédactrice web et experte des réseaux sociaux (son profil twitter: @Sophie_Gourion), auteure du blog Tout à l’ego. Elle évoque l’"auto sabotage des femmes sur le net", sujet qu’elle a abordé aussi sur "Le +" du Nouvel Obs.

La seconde est Isabelle Germain, journaliste et fondatrice du site d’information Les Nouvelles News (son profil twitter: @IsabelleGermain). Elle évoque la prise de parole des femmes en entreprise et leur difficulté à se mettre en avant, à s’affirmer non seulement comme expertes dans leur domaine, mais aussi, tout simplement,comme personnes disant "je". Elle montre à quel point la prise de parole engage l’être tout entier et l’identité, à travers l’identité de genre: qu’est-ce que parler et se comporter comme un homme, comme une femme? Comment s’affirmer en tant que femme sans "ressembler à un homme"? Peut-on s’affirmer autrement qu’en adoptant des codes identifiés comme masculins?

AC Husson

La vie, les courses (et ta mère) "au féminin"

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J’ai déjà parlé à plusieurs reprises du genre dans la langue et du fait que le masculin est considéré comme neutre, ou forme non marquée. La règle qui veut que "le masculin l’emporte sur le féminin" est emblématique de ce fonctionnement: le masculin est considéré comme l’universel. Cela explique, par exemple, que le mot homme désigne tour à tour n’importe quel représentant de l’espèce humaine ou un individu de sexe masculin.

Pour la romancière et théoricienne Monique Wittig, comme elle l’explique dans "La marque du genre" (publié dans La pensée straight), ce fonctionnement implique que le masculin ne constitue en réalité pas un genre. Il est le général, l’universel; seul le féminin est un genre, car il est défini par l’écart qu’il est censé représenter par rapport à l’universel, la base neutre de la langue. Dans le discours grammatical, on considère que seul le féminin est marqué: ainsi, la forme de base d’un substantif, celle que citent les dictionnaires, est généralement celle du masculin singulier.

La ghettoïsation du féminin
Cette définition du féminin comme exception, comme écart par rapport à la norme, constitue une caractéristique fondamentale du genre, et pas seulement dans la langue. C’est ce qui justifie, par exemple, la création par Lego d’une nouvelle gamme, Lego Friends, destinée aux filles.

Une expression particulièrement à la mode illustre aussi cette conception: l’expression "au féminin", employée pour qualifier à peu près tout et n’importe quoi. Une rapide recherche sur Google fournit une quantité innombrable d’exemples.

Il existe ainsi plusieurs réseaux visant à assurer une meilleure visibilité des femmes et à promouvoir la parité: citons les réseaux "Grandes Ecoles au Féminin" et "HEC au féminin"; l’association Vox Femina qui promeut des "paroles d’experts au féminin" (pourquoi pas "expertes"?); le projet "Créer au féminin" pour les femmes entrepreneurs (pourquoi pas entrepreneures? – site à consulter uniquement si vous tolérez le rose fluo), ou encore la formation "Leadership au féminin" qui a eu lieu à l’ENA le 3 avril dernier.

Ah oui, il y aussi l’association sarko-féministe "Future au féminin", dont le nom n’en finit pas de me laisser perplexe. On avait bien vu qu’il y avait un -e à "future".

Après, on arrive dans le marketing genré, avec par exemple Asus ZenBook, "l’ultra book au féminin", "avec des coloris "girly", sans oublier d’être efficace [sic]”, ou encore voituresaufeminin.fr. Il y a les voitures, et puis il y a "les voitures au féminin". On a droit par exemple à des conseils pour faire de "petites réparations" ou au blog "Charlotte au volant, toute l’actualité sur les voitures et les femmes". Cela pourrait paraître une bonne idée de créer un espace en ligne pour les femmes qui aiment les voitures ou cherchent tout simplement des renseignements sur le sujet, étant donné que les médias spécialisés sont ouvertement destinés aux hommes. Mais cette démarche, telle qu’elle est conçue, au lieu de contester le monopole masculin sur ce domaine et de dénoncer le fait que les femmes en soient donc exclues, ne fait qu’entériner cette situation et reconnaît donc que "les voitures" (et non "les voitures au masculin") sont pour les hommes, alors que les femmes auraient besoin qu’on leur parle de "voitures au féminin".

Cette expression, "au féminin", dissimule donc souvent (sinon toujours) conformisme et acceptation de la répartition traditionnelle des rôles. Prenons un autre exemple: le site "Ecologie au féminin". "Voitures au féminin" reconnaît implicitement que les voitures sont un truc d’hommes; serait-ce aussi le cas de l’écologie? Voici ce qu’on peut lire sur la page d’accueil de ce blog (dont les catégories sont "Maternité", "Enfance", "Hygiène", "Beauté", "Consommation" et "Maison"… *soupir*):

L’Ecologie est à la fois une affaire d’hommes et de femmes. Mais ce sont souvent les hommes, qui décident, choisissent, achètent les installations équipant nos maisons pour économiser l’eau, le chauffage ou l’énergie… aménager ou entretenir le jardin. Pourtant, les femmes gèrent au quotidien : la maison, les courses, les enfants, les tâches ménagères… Notre pouvoir de gestionnaire et de consom-actrices avisées est bien réel. Il nous appartient donc en grande partie de faire évoluer le comportement ou les habitudes de notre tribu et de la société !

L’"évolution des comportements" dont il est question ne concerne apparemment pas les rôles respectifs des hommes et des femmes… L’auteure du blog poursuit:

J’ai voulu partager avec chacune d’entre vous, ma modeste expérience de femme et de mère de famille préoccupée par l’écologie : gestes éco-responsables, économies durables dans la gestion du budget, préservation de la santé de la famille, trucs et astuces écolos, circuits de recyclage et de réemploi…

L’“écologie au féminin" serait donc cette écologie du quotidien, et surtout de l’intérieur, liée à la gestion du foyer. Aux hommes les décisions, les choix, les achats d’équipements lourds et l’entretien du jardin; aux femmes l’intérieur, le domestique, les "trucs et astuces" et la modestie. On ne peut pas plus conformiste, ni plus conservateur. On en oublierait presque que l’écologie politique est portée dans le cadre des élections par une candidate, Eva Joly (en 2007, c’était Dominique Voynet), et qu’une autre femme, Cécile Duflot, est secrétaire nationale d’Europe Ecologie Les Verts… Il est peu probable que ces femmes se retrouvent dans cette "écologie au féminin".

Femmes écolos versus "écologie au féminin"...

Il s’agit donc surtout de ne pas modifier l’ordre genré de la société et de conforter une division des sexes qui est censée non seulement définir qui nous sommes, mais, en plus, guider nos comportements. Le site "Patrimoine au féminin" justifie son nom et sa raison d’exister ainsi : "Parce que les hommes et les femmes ne parlent pas d’argent de la même façon". On comprend, en lisant la section "notre vision", que les femmes préfèrent apparemment parler d’argent "sans détour" (pas les hommes?) et qu’il s’agit de leur offrir "des solutions d’épargne et de placements faites rien que pour [elles]”. Et comme il s’agit d’un cabinet créé par des femmes, le texte passe discrètement du "vous" au "nous", et même au "on", vous savez, le "on" des magazines féminins: "C’est le printemps, on lutte contre la cellulite", "On mange du poisson et des légumes vapeur parce que c’est bon pour nous", "Pourquoi on aime le tricot". Sur "Patrimoine au féminin", voici ce que ça donne:

Parce que l’on veut que nos produits d’épargne et d’assurance-vie répondent à un objectif précis, on choisit des solutions de placements qui ont du sens pour nous. Parce qu’un rendez-vous avec un conseiller n’est pas compatible avec nos journées à rallonge, on invente une nouvelle manière de concevoir la relation commerciale qui va du simple clic au suivi personnalisé. Parce qu’on en a assez d’entendre toujours le même discours quand on parle épargne, placement ou investissement, on prône les mots qui veulent enfin dire quelque chose, et on le prouve avec notre glossaire.

On est entre nous, et on sait bien que les femmes n’y comprennent pas grand-chose à la finance, donc on a notre langage à nous, pour vous vendre nos petits produits d’épargne à… nous. Ah, mais attention, comme sur "L’écologie au féminin", on souhaite "faire bouger les lignes". C’est-à-dire, en l’occurrence, créer une relation commerciale entre femmes, un monde à part où on utilise des "mots qui veulent enfin dire quelque chose" et où notre banque s’adapte à "nos journées à rallonge".

Entendons-nous bien: je ne nie pas le fait que les femmes et les hommes n’attendent pas forcément les mêmes choses de tel ou tel service et n’ont pas toujours la même attitude face à la consommation. En revanche, ce qui me gêne, c’est que l’on fasse passer ces différences pour naturelles et indépassables, et qu’on les érige en principes de notre manière d’être, de penser et d’agir. Le succès de l’expression "au féminin" révèle à quel point les femmes peuvent ne pas se sentir à leur place dans tel ou tel domaine, et à quel point le discours dominant, qui se veut universel, est en fait un discours essentiellement destiné aux hommes, s’adaptant à leurs besoins et à leur manière d’être. Mais au lieu de dénoncer ce masculin déguisé sous les traits de l’universel, on conforte cet état de fait en confinant le féminin à un domaine à part, clos, ayant ses propres règles de fonctionnement, son propre langage. Contestons cette confiscation de l’universel par le masculin en faisant vraiment "bouger les lignes", sans renier pour autant l’“héritage particulier" des femmes que décrit Mona Chollet dans Beauté fatale (chap. 2), une culture féminine "officieuse, illégitime", qui tient au rôle qu’on a assignés aux femmes pendant des siècles. On peut voir là une vraie richesse qui doit être revendiquée, à condition d’être conscient.e "qu’il s’agit bien d’une culture et qu’il n’y entre aucun déterminisme biologique; c’est-à-dire que de nombreuses femmes n’y adhèrent pas et que de nombreux hommes en partagent certains traits, sans forcément les identifier comme ‘féminins’". A condition, aussi, de ne pas laisser cette culture être exploitée à des fins commerciales.

AC Husson

Masculin/Féminin (3): ce que veut dire "homme"

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Tout d’abord, très belle année à toutes et à tous. Qu’elle vous apporte égalité dans le couple, égalité dans l’entreprise, égalité dans la société, égalité partout.

Le magazine Challenges a voulu désigner les personnalités qui ont marqué l’année 2011. Mais se serait-il trompé dans son titre de hors-série?

Mais mais mais… Natahalie Kosciusko-Morizet et Eva Joly sont des hommes, et ON NE M’A RIEN DIT? A moins, à nouveau, que ce ne soit une erreur.

Ah non, attendez. Les quelques lignes du dernier paragraphe de l’édito parlent des femmes: c’est donc que ce ne doit pas être des hommes. Si vous comprenez le sens exact de ces lignes, félicitations, moi ça me laisse pantoise.

Quant aux "femmes" [sic], souhaitons-leur d’être dans ces pages, pour la première et la dernière fois, sous une têtière, même qualifiée de puissante, qui leur est spécifique.

??? Ah, ça devient un peu plus clair:

Mais nous ne sommes pas les seuls à pouvoir encore progresser: en 85 sélections du Times, il n’y a que quatre femmes "Man of the year"!

Ah, bah alors, si même le Times n’a pas trouvé de femmes (mais où sont les femmes?), on ne peut rien reprocher à Challenges. Ah, mais attendez encore: depuis 1999, Time n’intitule plus son célèbre numéro exceptionnel "Man of the Year", mais "Person of the Year". Et figurez-vous que ça change tout.

Quand j’ai tweeté à propos de ce titre honteux, quelqu’un m’a répondu:

Quoi de plus égalitaire qu’une couverture où la femme est un Homme comme les autres?

Sauf qu’il faut être sacrément de mauvaise foi pour affirmer qu’ici homme signifie "être humain". Ce ne peut être le cas que dans des énoncés à portée générale, du type "les hommes sont mortels", "l’homme a besoin de manger pour vivre", où on pourrait remplacer homme par tous les hommes ou par les êtres humains. Cela ne peut pas être le cas dès que le nom est spécifié, comme le rappelle Marina Yaguello:

Dès qu’intervient un élément spécifiant – par exemple un démonstratif, ou un verbe explimant une action unique et déterminée -, homme ne peut vouloir dire que "être masculin" comme c’est le cas dans "Un homme est venu", "Cet homme est une crapule", etc. (Le sexe des mots)

La précision "de l’année" dans le titre de Challenges fonctionne comme un élément spécifiant. Et ce n’est pas pour rien que Time a changé le titre de son numéro annuel: certes, man peut vouloir dire "homme" ou "être humain", mais le changement pour person montre bien quel sens était entendu. Et l’édito incompréhensible de Challenges montre aussi que les responsables de ce hors-série ont parfaitement conscience de parler d’êtres de genre masculin, les femmes étant traitées avec des guillemets…

On y pense peut-être peu, mais il semble aberrant qu’un même terme désigne à la fois l’humanité et sa moitié masculine. C’est le cas aussi en anglais, mais non dans un grand nombre d’autres langues, indo-européennes ou non. Le mot homme vient du latin homo, qui signifie "être humain", l’homme de sexe masculin étant vir (qui a évidemment donné viril). Marina Yaguello, dans l’article "homme" de l’ouvrage cité ci-dessus, interroge cette évolution qui a conduit à assimiler deux termes ayant à l’origine un sens distinct.

En fait, on a tellement l’habitude de voir le masculin "absorber" grammaticalement le féminin qu’on pourrait croire que le sens générique est second, alors qu’il est historiquement premier. L’homme a en quelque sorte "confisqué" symboliquement la qualité d’être humain à son profit. (…) Et c’est donc personne, grammaticalement féminin mais sémantiquement indifférencié, qui doit être employé comme terme générique. D’ailleurs, aucune femme ne dit jamais en parlant d’elle-même: "Je suis un homme." En revanche, un homme peut dire: "Je suis une personne."

Effectivement, cela m’étonnerait que NKM ou Eva Joly parlent fièrement de leur titre d’"hommes de l’année". L’habitude de parler des "hommes" pour parler de l’humanité ne paraît choquante qu’à celles et ceux qui se sont déjà fait ces réflexions, et qui, souvent, refusent de parler de "droits de l’homme" et préfèrent "droits humains", ou, pourquoi pas, "droits de la personne". Historiquement, les "droits de l’homme (et du citoyen)" ne désignent effectivement que des hommes, au sens spécifique du terme. C’est bien pour cela qu’Olympe de Gouges a senti la nécessité, dès 1791, de rédiger une "Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne".

Masculin/Féminin (2)

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Je parlais la semaine dernière du rapport que l’on peut établir entre le masculin et le féminin dans la réalité d’une part, et dans la langue d’autre part. Mon objectif était de montrer que les outils que nous avons à notre disposition pour mettre des mots sur la réalité ne peuvent jamais être considérés comme neutres ou comme "naturels": ils sont forcément, eux-mêmes, le reflet d’une construction sociale de cette même "réalité".

On peut voir un exemple de ce lien de dépendance réciproque avec l’histoire du mot mer, telle que la décrit la linguiste Marina Yaguello (Le sexe des mots, Belfond, 1989). Celle-ci rappelle que le mot français est hérité du latin mare, qui était neutre (le latin comptait trois genres grammaticaux: féminin, masculin et neutre). Le français a donc conservé un mot latin en en changeant le genre lexical: rien d’étonnant à cela, le neutre ayant disparu dès l’époque latine. Le français, lui, ne conserve pour les noms que deux genres, le féminin et le masculin. Cependant, le passage du neutre au féminin est original, étant donné que la plupart des mots neutres se sont alignés sur le masculin lorsque ce genre lexical s’est réduit pour ensuite disparaître. Le français la mer (attesté depuis le XIème siècle) constitue une exception d’autant plus notable que les autres langues romanes ayant hérité de mare en ont fait un masculin. M. Yaguello souligne que mer et jument sont les seuls neutres latins à être devenus directement féminins en français.

Les grammairiens J. Damourette et E. Pichon (Des mots à la pensée, D’Artrey, 1911-1927) expliquaient ainsi cette exception:

Il semble difficile d’expliquer cette modification autrement que par des besoins métaphoriques conformes à l’esprit national (sic), la mer ayant été conçue par nos ancêtres, de même que par nous, comme quelque chose de féminin. La mer est d’aspect changeant comme une femme, journalière [= elle change d'aspect tous les jours], d’humeur mobile comme une jolie capricieuse, attirante et dangereuse comme une beauté perfide (…) elle est l’amante et la meurtrière du marin… (cité par M. Yaguello, p. 114)

Comme le fait remarquer M. Yaguello, "tous les stéréotypes y sont". Cette association se fait généralement avec l’eau (elle aussi relevant du genre féminin), cet élément s’opposant au feu. Dans le passage suivant, pour parler de la Seine et de la navigation en eau douce en général, c’est le féminin rivière, et non le masculin fleuve, que choisit Maupassant dans la nouvelle "Sur l’eau":

La terre est bornée pour le pêcheur, et dans l’ombre, quand il n’y a pas de lune, la rivière est illimitée. Un marin n’éprouve point la même chose pour la mer. Elle est souvent dure et méchante, c’est vrai, mais elle crie, elle hurle, elle est loyale, la grande mer; tandis que la rivière est silencieuse et perfide. Elle ne gronde pas, elle coule toujours sans bruit, et ce mouvement éternel de l’eau qui coule est plus effrayant pour moi que les hautes vagues de l’Océan.

Dans ce passage où la personnalisation de la mer et de la rivière est évidente, la "perfidie" de cette dernière s’oppose à la loyauté de la mer et des "hautes vagues de l’Océan".

Le genre féminin est ainsi support de rêverie et de représentations dictées par une certaine image de la féminité, que l’on retrouve dans toute l’histoire de la littérature, de manière positive ou négative. Et l’on peut se demander si, comme le pensaient Damourette et Pichon, l’association entre l’eau et le féminin préexiste à la formation du français et commande la fixation du mot mer comme féminin, ou si la langue ne fait que favoriser cette association de manière fortuite. Le caractère exceptionnel de l’histoire de ce mot inviterait à préférer la première solution.

L’histoire de la langue fournit ainsi quelques exemples intéressants de basculement d’un genre lexical à un autre. L’usage a longtemps hésité entre le féminin et le masculin pour le mot aigle, masculin en français moderne. Ce mot proviendrait soit du latin aquila, qui est féminin, soit de l’ancien provençal aigla, féminin lui aussi. Il est employé au masculin et au féminin en ancien français, très souvent au féminin au XVIème siècle; au XVIIème, il est déclaré de genre masculin quand il signifie "grand oiseau de proie diurne", et n’est alors plus employé au féminin que pour désigner l’aigle femelle. Ce qui n’empêche pas La Fontaine d’écrire:

L’aigle, reine des airs, avec Margot la Pie / Différentes d’humeur, de langage et d’esprit (Fables, "L’aigle et la pie).

Le Trésor de la Lange Française informatisé suggère que cette fixation, contraire à l’usage majoritaire du siècle précédent, serait liée au fait que les noms d’autres oiseaux de proie sont masculins: faucon, épervier. Cependant ce n’est pas le cas de tous les oiseaux de proie, comme le prouvent la buse ou les divers types de chouettes… D’ailleurs, la terminaison par un -e muet commande souvent l’utilisation du genre féminin. M. Yaguello propose une explication plus satisfaisante:

il est probable que cet oiseau a été perçu comme symbolisant des vertus mâles plutôt que féminines; cela a suffi à inverser son genre malgré la présence de -e muet. L’aigle, "roi des oiseaux", est ainsi devenu symbole impérial.

Pourtant il semble que le genre féminin n’empêcha pas les Romains d’utiliser l’aigle comme symbole pour leurs armées. Napoléon reprit ce symbole, qui forme un couple intéressant avec celui des abeilles, symboles d’immortalité et de résurrection. L’aigle est de nos jours l’emblème de nombreux pays, notamment l’Allemagne et les Etats-Unis, et il ne fait nul doute qu’il représente un symbole de virilité.

Pour aller plus loin:

C. Michard, Le sexe en linguistique. I: Sémantique ou zoologie?, L’Harmattan, Bibliothèque du féminisme, 2001. (Exposition des principales théories concernant le genre lexical et grammatical des années 1920 aux années 1970)

Masculin/Féminin (1)

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L’évidence, pour un locuteur ou une locutrice français.e, de la répartition binaire du masculin et du féminin dans la langue, occulte le fait que ce fonctionnement, si fondamental, ne caractérise pas toutes les langues. En allemand cohabitent les catégories de féminin, de masculin et de neutre, comme c’était le cas en grec et en latin. Mais certaines langues ne connaissent pas la catégorie du genre (bien que des oppositions puissent être marquées par des pronoms): c’est le cas du basque, du finnois, de l’estonien, du hongrois… Le polonais, lui, en connaît cinq: masculin personnel, masculin animé impersonnel, masculin inanimé, féminin, neutre. (source: Wikipédia)

Pourtant, l’évidence de cette bipartition en français fait écho à l’observation la plus basique de la répartition des êtres animés entre mâles et femelles. Si bien qu’en français, la corrélation entre les deux semble évidente, malgré le caractère largement arbitraire du genre grammatical des inanimés (pourquoi dit-on une table, pourquoi un arbre). Mais le genre grammatical n’est pas une constante linguistique universelle, alors que l’observation de la distinction entre féminin et masculin chez les êtres animés l’est; en outre, pour l’anthropologue Françoise Héritier, cette observation est toujours corrélée à une mise en exergue des différences entre les sexes. Les caractéristiques attribuées à l’un ou l’autre sexe (c’est-à-dire le genre, au sens social cette fois du terme) varient selon les cultures, mais pour Françoise Héritier,

partout, de tout temps et en tout lieu, le masculin est considéré comme supérieur au féminin. (La plus belle histoire des femmes, p. 21)

Elle appelle cela "la valence différentielle des sexes", ce qui signifie tout simplement que les deux sexes n’ont pas la même valeur, et qu’il existe donc entre eux une hiérarchie claire et toujours orientée dans le même sens. J’essaierai de montrer en quoi cette différence exacerbée peut se retrouver dans le fonctionnement du genre grammatical, et en particulier du genre lexical, c’est-à-dire celui qui concerne les mots (acteur / actrice, par exemple, ou encore expert / experte).

Dans La plus belle histoire des femmes (avec Michelle Perrot, Sylviane Agacinski, Nicole Bacharan – Seuil, 2011), François Héritier entreprend d’expliquer la dissymétrie qu’elle observe "partout, de tout temps et en tout lieu" à partir de modes de pensée et de représentation du monde qui se seraient fixés dans le paléolithique et se seraient traduit par cette constante qu’est la supériorité du masculin sur le féminin. Sa réflexion se fonde sur les travaux de Claude Lévi-Strauss. Il n’est pas question pour moi ici de discuter de la pertinence des théories de Lévi-Strauss (ni de François Héritier): j’en serais bien incapable, ne connaissant rien à l’anthropologie. Je me contenterai d’y voir une explication possible de la "valence différentielle des sexes". Pour une lecture queer de Lévi-Strauss, et une critique du "domaine prédiscursif dans lequel on pose la dualité du sexe", cf. Butler, Trouble dans le genre, chapitre 2 sur Lévi-Strauss et le structuralisme.

F. Héritier observe que, pour que la "théorie de l’alliance" fonctionne, il manque une présupposé fondamental, qui semble être un impensé des travaux de Lévi-Strauss: pour que les hommes décident d’échanger entre eux les femmes, c’est-à-dire d’attribuer leurs filles et leurs soeurs à d’autres hommes comme monnaie d’échange, "il fallait déjà qu’ils s’en sentent le droit":

Cette forme de contrat entre hommes, l’expérience ethnologique nous la montre partout à l’oeuvre. Sous toutes les latitudes, dans des groupes très différents les uns des autres, nous voyons des hommes qui échangent des femmes, et non l’inverse. Nous ne voyons jamais des femmes qui échangent des hommes, ni non plus des groupes mixtes, hommes et femmes, qui échangent entre eux des hommes et des femmes. Non, seuls, les hommes ont ce droit, et ils l’ont partout. C’est ce qui me fait dire que la valence différentielle des sexes existait déjà dès le paléolithique, dès les débuts de l’humanité. (p. 24)

La possibilité de s’arroger le droit d’échanger les femmes pour garantir le bon fonctionnement de la communauté repose donc sur l’exacerbation de la différence entre les sexes, traduite en termes de supériorité et d’infériorité. L’observation la plus rudimentaire du monde livre l’évidence de cette différence anatomique et physiologique:

La plus importante des constantes, celle qui parcours tout le monde animal, dont l’homme fait partie, c’est la différence des sexes. (…) Je crois que la pensée humaine s’est organisée à partir de cette constatation: il existe de l’identique et du différent. Toutes les choses vont ensuite être analysées et classées entre ces deux rubriques (…). Voilà comment pense l’humanité, on n’a pas observé de sociétés qui ne souscrivent pas à cette règle. Dans toutes les langues il y a des catégories binaires, qui opposent le chaud et le froid, le sec et l’humide, le dur et le mou, le haut et le bas, l’actif et le passif, le sain et le malsain… (p. 25-26)

Or dans toutes les langues, explique F. Héritier, ces catégories binaires sont rattachées aux deux catégories formant l’opposition fondamentale: le masculin ou le féminin. Ainsi, dans la pensée grecque comme dans beaucoup de sociétés traditionnelles, le chaud et le sec sont rapportés au masculin, le froid et l’humide au féminin (pour la raison que les femmes perdent régulièrement le sang; la vie est mobilité et chaleur, et l’homme ne perd pas son sang, il est donc du côté du chaud et du sec). Or l’opposition entre ces catégories binaires ne se fixe jamais sans hiérarchie: il y a toujours une catégorie positive et une autre négative.

L’observation ethnologique nous montre que le positif est toujours du côté du masculin, et le négatif du côté du féminin. Cela ne dépend pas de la catégorie elle-même: les mêmes qualités ne sont pas valorisées de la même manière sous toutes les latitudes. Non, cela dépend de son affectation au sexe masculin ou au sexe féminin. (…) Par exemple, chez nous, en Occident, "actif" (…) est valorisé, et donc associé au masculin, alors que "passif", moins apprécié, est associé au féminin. En Inde, c’est le contraire: la passivité est le signe de la sérénité (…). La passivité ici est masculine et elle est valorisée, l’activité – vue comme toujours un peu désordonnée – est féminine et elle est dévalorisée. (p. 27)

Deux conséquences au moins s’imposent alors à nous.

D’abord, l’enracinement de cette opposition fondamentale entre le féminin et le masculin conditionne notre façon de nous représenter le monde, et ce conditionnement est culturel, il dépend des valeurs qui régissent telle ou telle société. C’est là ce qu’on appelle le genre.

Ensuite, la langue reflète cette opposition et la conforte en même temps, en véhiculant tout un système de représentations binaires et, parfois, en distinguant dans sa grammaire même le masculin et le féminin. Les règles établies à partir de cette répartition du masculin et du féminin dans la langue, et notamment la règle, fondamentale pour le français moderne, selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin, demande donc à être interrogée afin de ne pas survaloriser, délibérément ou naïvement, le caractère arbitraire de cette répartition. Imaginons une pièce remplie de femmes, à une exception masculine près: selon les règles du français, l’on est censé s’adresser aux personnes présentes en utilisant le masculin pluriel. Au lieu de se contenter de stipuler que le masculin neutralise l’opposition de genre (à quel titre?), il faut interroger une règle qui, par définition, n’a rien de naturel, et ne pas occulter le fait que la langue est, et est seulement, une construction sociale, véhicule inconscient de représentations collectives.

Pour aller plus loin:
F. Héritier, La différence des sexes, Bayard/Les Petites Conférences, 2010.
Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Odile Jacob, 1996, 2008.
Masculin/Féminin II. Dissoudre la hiérarchie, Odile Jacob, 2002, 2008.
+ Une vidéo sur les clichés concernant les femmes et contre lesquels elle entend lutter par son travail d’anthropologue.
C. Delphy, Classer, dominer. Qui sont les "autres"?, La Fabrique, 2008.

Genre, féminisme et homosexualité

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Je suis une (toute récente) accro de Twitter. A plusieurs reprises, j’ai été amusée de constater que des comptes de sites gays et lesbiens, comme zelink, le dernier en date, s’étaient abonnés à mes twits (pour les profanes, cela veut dire que ces comptes peuvent suivre tout ce que je twitte, pensées profondes ou articles). Cela doit être dû au fait que je twitte relativement souvent des informations liées aux droits des personnes LGBT (lesbiennes – gays – bi – trans), et que je suis moi-même abonnée à des comptes de gens intéressés par ces questions. Mais je pense que c’est aussi dû à ma "bio", où je me décris comme féministe.

Ce n’est pas mon orientation sexuelle qui compte ici; ce qui m’intéresse, c’est surtout cette assimilation, fréquente, entre féminisme et lesbianisme. Il s’agit d’un des (nooombreux) clichés liés au féminisme: féministes = mal-baisées = lesbiennes (bah oui, sinon elles seraient hétéro, logique). Cette assimilation a un fondement historique sur lequel je ne m’attarderai pas. La question est par exemple abordée par Diane Lamoureux dans un article intitulé "Reno(r/m)mer « la » lesbienne ou quand les lesbiennes étaient féministes". Le lesbianisme et le féminisme sont étroitement liés (sans mauvais jeu de mots) surtout dans ce qu’on appelle la "deuxième vague" féministe, où les questions liées au corps et à la sexualité se trouvent au coeur des réflexions et des débats. Certaines théoriciennes féministes célèbres réfléchissent sur la sexualité dans une optique lesbienne; c’est le cas notamment de Monique Wittig (La pensée straight). Ce lien a donné lieu à une plaisanterie attribuée à Ti-Grace Atkinson selon laquelle « le féminisme c’est la théorie, le lesbianisme c’est la pratique ».

Rappelons cependant une évidence: le féminisme n’est pas soluble dans le lesbianisme, et vice versa. Il ne suffit pas d’être une femme pour être féministe (loin s’en faut!), et il ne suffit pas non plus pour cela d’être lesbienne. Un article de Têtue en ligne interroge ainsi: "Lesbiennes et féministes: une identité qui ne va plus de soi?". Ce "plus" est sûrement superflu, je ne suis pas sûre que cela ait jamais été le cas. Les arguments anti-féministes des lesbiennes interrogées sont strictement les mêmes que ceux de n’importe quelle femme ou n’importe quel homme hétéro: le féminisme serait "agressif" ou "extrémiste", un combat "dépassé", l’égalité serait déjà obtenue et il n’y aurait donc plus de raison de se battre aujourd’hui. Une lesbienne interrogée rappelle cependant: "En tant que lesbienne, il ne faut pas non plus oublier que le sexisme et la lesbophobie sont intrinsèquement liés".

Les lesbiennes ne sont pas toutes féministes, les féministes ne sont pas toutes lesbiennes: nous voilà bien avancés, me direz-vous. Sauf que rappeler de telles évidences me semble nécessaire dès qu’on touche à la question du genre et du combat militant pour l’égalité entre les genres. Dans les discours anti-"théorie du genre" ou plutôt "théorie du Gender", le genre et l’homosexualité se trouvent assimilés rapidement et de manière apparemment déconcertante. Ainsi, dans l’article paru dans La Croix dont je parlais il y a quelques semaines, la défense des théories du genre passe par la condamnation d’un "usage idéologique" et politique de ces théories par certains "lobbies", entendez les lobbies féministes et homosexuels dont l’objectif final serait, comme dans certaines "écoles scandinaves", de "niveler totalement l’éducation des petits garçons et des petites filles afin qu’ils soient libres de choisir leur genre, masculin ou féminin":

C’est là un usage idéologique des études du genre, dont on reconnaîtra la philosophie bien discutable, à la fois volontariste et individualiste, sans doute inspirée par la pensée Queer de Judith Butler.

Rappel important: queer est un adjectif désignant une personne homosexuelle. On trouve une assimilation similaire chez Christine Boutin, qui s’est voulue la figure de proue politique du mouvement s’opposant à l’enseignement du genre dans les lycées. Rappelons que Mme Boutin est la présidente du parti chrétien-démocrate français (oui oui ça existe) et candidate aux élections de 2012. Or voici un échantillon de ses affiches de campagne:

L’enseignement du genre est considéré comme une espèce de propagande homosexuelle déstabilisante pour les esprits fragiles des adolescents et visant à brouiller le repère essentiel de la différence des sexes. Or vous remarquerez l’assimilation entre genre (pardon, gender: c’est américain, c’est mal), homosexualité et féminisme, à travers le détournement de la citation de Simone de Beauvoir. L’affirmation, fondamentale pour le féminisme, de la non-essentialité des identités féminine et masculine conduirait tout droit à ce brouillage criminel qui se manifeste dans l’homosexualité ou, encore pire, à travers les personnes transgenres.

Je ne suis pas en train de dire que les théories féministes et les théories du genre n’ont rien à voir avec l’homosexualité. Au contraire, en affranchissant les individus des définitions de la masculinité et de la féminité en termes strictement biologiques et héréditaires, elles mettent en lumière la complexité des individus ainsi que la relativité de l’hétérosexualité, érigée en norme. Mais ces théories ne se réduisent pas à la question de l’homosexualité, et elles ne sont pas non plus la face émergée de l’iceberg monstrueux que serait l’homosexualité et son corollaire, l’aplanissement des différences.

Pour aller plus loin sur la question spécifique des rapports entre lesbianisme et féminisme:
Natacha Chetcuti et Claire Michard (dir.) Lesbianisme et féminisme. Histoires politiques. Paris, Bibliothèque du féminisme, L’Harmattan, 2003 (voir le compte-rendu sur le site erudit.org).
Line Chamberland, "La place des lesbiennes dans le mouvement des femmes" (article originellement publié en 2002).
Diane Lamoureux, "Reno(r/m)mer « la » lesbienne ou quand les lesbiennes étaient féministes" sur le site de la revue Genre sexualité et société (article paru dans le numéro du printemps 2009).
Monique Wittig, La pensée straight, Les guérillières.

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