Le genre, une « idéologie »?

Bon, je vais mettre tout de suite fin au suspense: non, le genre n’est pas une « idéologie », terme que ses détracteurs brandissent à peu près 99 fois sur 100.

Les attaques contre les études de genre ont généralement deux points d’approche, complémentaires. Le premier, mis en avant par les 80 députés UMP signataires d’une lettre demandant le retrait des manuels d’SVT intégrant la question du genre, est celui de la prétendue non-scientificité de ce qui ne serait qu’une « théorie philosophique », relevant tout au plus du champ des sciences humaines. Rictus, gloussement, haussement d’épaules: encore un truc d’intellectuels.

Le second, qui m’intéresse ici, consiste à dénoncer le caractère « idéologique » de cette « théorie ». La requête « idéologie du genre » aboutit à pas moins de 111 000 résultats sur google. De la non-scientificité à l’idéologie, il n’y a qu’un pas, allègrement et pléthoriquement franchi.

Cependant, l’association entre idéologie et perversité, c’était inédit, il me semble. Ah, c’est sûr, qualifier de « perverses » toutes ces pratiques sexuelles déviantes que promeuvent éhontément les études de genre, ça, ça a déjà été fait. Mais Boris Cyrulnik, le fameux neuropsychiatre et éthologue, nous offre une démonstration logique pour le moins décoiffante:

Je pense que le « genre » est une idéologie. Cette haine de la différence est celle des pervers, qui ne la supportent pas. Freud disait que le pervers est celui qu’indisposait l’absence de pénis chez sa mère. On y est.

Comme l’écrit Crêpe Georgette, « Les Fassin, Beauvoir, Butler et autres milliers d’universitaires seront sans nul doute heureux de voir leur personnalité et leur vie familiale analysés aussi rigoureusement ». Je ne commenterai pas plus le raccourci simpliste de Cyrulnik, qui manifeste un degré zéro de la réflexion intellectuelle et de l’argumentation (ah, tiens, j’ai quand même commenté). Denis Colombi, professeur de sciences économiques et sociales, est plus apte que moi à le faire. Ce qui m’intéresse, c’est que ce raccourci intervient pour expliquer pourquoi il n’est pas encore intervenu publiquement sur les études de genre. Cyrulnik balaie la question d’un revers de main, en assénant cette énormité, sous-entendant ainsi qu’elle ne mérite même pas qu’il s’y attarde (dommage, parce que le journaliste veut bien s’y attarder, après ça): le genre relevant d’une « idéologie », il ne mérite pas de commentaire scientifique.

Dans l’« état des lieux des études de genre » que j’ai déjà mentionné, la sociologue Laure Bereni explique que cette accusation récurrente est liée à l’origine des études de genre. Celles-ci sont en effet nées dans le sillage de mouvements et d’études féministes. Même si ces études, en s’institutionnalisant, ont développé leurs propres outils d’analyse pour se conformer « aux normes de légitimité académique », la dimension militante n’est jamais loin. D’ailleurs, la traduction du mot « gender » en français a posé problème notamment parce que certain-e-s reprochaient au mot « genre » d’occulter la dimension subversive véhiculée par les études dites « féministes ».

Alors, oui, les études de genre ont un ancrage politique, et il n’est pas question de le nier. Encore faut-il préciser ce que l’on entend par l’adjectif « politique », à savoir que les études de genre s’ancrent dans la vie de la Cité. Elles prennent pour objet d’étude des modes de pensée et de représentation qui s’actualisent au sein d’une société donnée, avec en toile de fond, de manière plus ou moins prégnante, l’idée de faire évoluer ces représentations.

Mais ce n’est pas la « la politique » que dénoncent les contempteurs des études de genre. En effet, derrière les soupçons d' »idéologie » se dissimulent presque toujours la dénonciation des « lobbys homosexuels ». Pour une rédactrice du site catholique traditionnaliste « Objections », la formule de Simone de Beauvoir, selon laquelle « on ne naît pas femme: on le devient », « est au cœur de la déconstruction de la société que nous sommes en train de vivre à travers une actualité multiple dont les revendications – de mieux en mieux satisfaites – de la communauté homosexuelle, ou plutôt de sa minorité agissante, le lobby gay, ne sont que les aspects les plus frappants ». Les accusations de « lobbyisme » portées contre une communauté d’individus spécifique ne sont jamais de bon augure. Le même article dénonce « la lutte “vertuiste” contre l’homophobie » en invoquant, comme Cyrulnik, le refus de la différence qui caractériserait les spécialistes des études de genre: ce que cette lutte dissimulerait, c’est un avatar du nihilisme décrit par Nietzsche, « un refus de l’être comme donné ou de l’être comme nature, refus imposé d’“en haut” à une société déjà déboussolée ». On lui fait dire bien des choses, à Nietzsche.

Je finirai en rappelant les deux types d’arguments que Laure Bereni oppose à cette accusation renvoyant les études de genre du côté de l’idéologie. Le premier, c’est que ce type de recherche universitaire n’est pas le seul qui soit organiquement lié à des protestations sociales: la sociologie, notamment, a trouvé un second souffle dans les mouvements sociaux issus de Mai 68. Le second a plus précisément à voir avec le caractère prétendument non-scientifique des études de genre. Les recherches féministes ont en effet mis en évidence depuis plusieurs décennies à quel point les sciences dites « exactes » peuvent être biaisées par des postulats de départ liés au fait que « les sujets de la connaissance » ne sont pas capables de s’abstraire entièrement du contexte social dans lequel ils s’inscrivent et des rapports de pouvoir dans lesquels ils sont pris ». Ces recherches ont ainsi montré « à quel point la science « normale » est imprégnée de préjugés de genre et contribue à reproduire l’ordre social inégalitaire », et ont ainsi mis à mal le mythe de l’objectivité scientifique, sur lequel je reviendrai dans une prochaine série d’articles.

Je ne résiste pas à vous livrer enfin une autre analyse très fine de Boris Cyrulnik, qui laisse rêveur quant à son statut d' »éthologue » (spécialiste du comportement) et ses compétences sociologiques. A la question « Supprimer les notes? », il répond en effet: « Un enfant qui grandit avec papa et maman qui s’aiment, sa petite chambre à lui, des devoirs surveillés, aura forcément de bonnes notes. Les notes ne sont pas un reflet de l’intelligence, mais le miroir de la stabilité affective ». A bon entendeur…

Sur la dimension subversive des études de genre et leur rapport avec l’action politique, pour aller plus loin, voir le désormais classique Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’idendité, par Judith Butler.

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7 réflexions sur “Le genre, une « idéologie »?

  1. Merveilleux: je suis tombée ce soir même sur un article du site « Liberté politique » (adepte de la liberté d’expression au sens où l’entend M. Zemmour) s’appuyant sur le passage de B. Cyrulnik que je cite, celui sur les pervers, pour dénoncer l’enseignement du genre à l’école qui serait néfaste à la santé psychique des élèves.
    « Mais est-ce favoriser la santé publique que d’enseigner le gender dans les écoles ? Non, à en croire le célèbre neuropsychiatre Boris Cyrulnik. Interrogé sur la polémique à propos des théories du genre il répond au Point : « Je pense que le « genre » est une idéologie. Cette haine de la différence est celle des pervers, qui ne la supportent pas. Freud disait que le pervers est celui qu’indisposait l’absence de pénis chez sa mère. On y est. » A l’entendre, on peut légitimement douter que l’enseignement des théories du gender favorise la santé publique. »
    On peut surtout légitimement douter qu’une telle déclaration s’appuie sur un quelconque raisonnement, scientifique ou non. La lecture de l’article est instructive, je vous la conseille. http://www.libertepolitique.com/liberte-deducation/7086-gender-la-reponse-eclairante-de-luc-chatel

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  5. Il y a quelques années, quand j’ai découvert cet éthologue qui déclarait de façon manifestement impartiales des choses intéressantes, notamment dans le champ anti-spéciste qui m’intéressait, j’avais déjà par moment des … inconforts quant à la nature « neutre » d’une position comme la sienne, en tant qu’observateur érudit, au même titre que ce mythe du philosophe détaché de tout et n’étant qu’une sorte de guide immaculé…
    Et plus le temps passe et plus je suis convaincu que l’impartialité, du moins celles qui sont portés aux nus des médias de cette façon, ainsi que la neutralité auto-revendiquée, sont trompeuses, et peut-être même parfois calculées.
    Quoi qu’il en soit, en matière de détachement scientifique, il me semble clair qu’une déclaration aussi réductrice et spécieuse ébranle sévèrement le mythe de la neutralité scientifique et philosophique. Et comme vous le dites si bien, balayer la question de ses impacts sociologiques des études de genre en refusant de les voir comme un outil, et y coller ce lieu commun qui ne relève que de l’ignorance primaire, c’est en effet faire montre de rejet de la question, et en creux peut-être un aveux de dépassement, sinon une franchement phobie mal déguisée…
    En tout cas pour ce monsieur que j’estimais beaucoup, mais de moins en moins (de plus en plus relativement disons, selon les sujets), question partialité, absence de rigueur scientifique, et « béotisme » quelque-part, comme il le dit si bien : « on y est ».

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