Etudes de genre et sciences « exactes »

J’ai évoqué dans mon dernier post l’argument, fréquemment employé par ceux qui récusent la pertinence des études de genre, de leur soi-disant « non-scientificité ». Cet argument a été au centre de la bronca menée contre l’introduction du concept de genre dans les manuels de Sciences de la vie et de la terre des classes de 1ère L et ES, qui introduirait, justement, un mélange des genres (pardon). En effet, la « théorie du genre », ou plutôt, pour ses critiques, « théorie du gender », relèverait exclusivement du champ des sciences sociales et de la philosophie, et n’aurait donc rien à faire dans un chapitre de biologie. Dans une émission consacrée à la controverse liée à ces manuels, le sociologue Eric Fassin souligne que l’introduction du genre ne concerne pas toutes les sections du lycée général, mais seulement celles liées aux « humanités », c’est-à-dire les sections littéraire et économique et sociale. Autrement dit, les lycéens de la filière S, les « scientifiques », ne voient pas cette notion intégrer leur cursus, axé sur les sciences exactes, pures et dures.

Vraiment, les manuels de biologie pourraient se contenter de cette image de l'humanité. Elle est tirée du projet Pioneer Plaques, comportant un message pictural de l’humanité destiné à d’éventuels êtres extraterrestres. On remarquera que c'est le monsieur tout nu qui fait coucou aux aliens. Sur le dessin originel, la femme apparaît même un peu en retrait du fait de la perspective.


Je signalais également dans mon post précédent l’un des arguments principaux que l’on peut opposer à cette accusation de non-scientificité. Il se fonde sur l’héritage de la théorie féministe qui a montré, depuis plusieurs décennies, les limites de la prétendue objectivité des sciences exactes. Ces recherches ont eu une conséquence bien précise: elles ont fourni une base épistémologique solide à la critique des recherches sur les différences sexuelles et leur origine supposée dans le patrimoine génétique et le cerveau. Judith Butler souligne que « nombre de chercheuses féministes se sont intéressées à la biologie et à l’histoire des sciences pour analyser les intérêts politiques sous-jacents aux différentes procédures discriminatoires qui établissent les bases scientifiques du sexe » (Trouble dans le genre, note p. 68, trad. C. Kraus).

Dans Delusions of Gender. The Real Science Behind Sex Differences, Cordelia Fine mène une analyse très fine et extrêmement documentée du discours scientifique prédominant à l’égard des différences sexuelles. Elle montre notamment que les recherches dans ce domaine sont la plupart du temps faussées par leur présupposé de départ, à savoir, qu’il existe bel et bien des différences, dont il s’agira de montrer l’origine neurologique pour justifier, en retour, tous les mécanismes de différenciation genrés qui marquent la vie des individus depuis leur naissance. Elle explique ainsi que les recherches visant à prouver l’existence de ces différences sont beaucoup plus porteuses, en termes de carrière et de possibilités de publication, que les recherches visant à montrer que ces différences sont soit inexistantes, soit minimes en comparaison des ressemblances entre les sexes. La recherche scientifique (et on ne parle pas de sciences molles, attention, mais de choses sérieuses, avec IRM, graphiques et tout) contribuerait ainsi à corroborer et à figer les stéréotypes qui déterminent notre vision du monde et nos interactions avec les autres:

Neuroscience is used by some in a way that it has often been used in the past: to reinforce, with all the authority of science, old-fashioned stereotypes and roles.

(Les neurosciences sont utilisées par certains de la même façon qu’elles ont souvent été utilisées dans le passé: pour renforcer, avec toute l’autorité de la science, des stéréotypes et des rôles démodés.)

En amont, les présupposés qui ont dicté pendant des siècles et dictent toujours largement aujourd’hui le choix des sujets explorés par la science peuvent fausser au moins en partie l’investigation scientifique; en aval, les conclusions de ces recherches apportent de l’eau au moulin sexiste, en perpétuant le modèle pluri-séculaire de la différence sexuelle (toujours binaire) et de ses multiples avatars. Elles entérinent les différences que tout un chacun peut observer entre les genres, en leur donnant une caution scientifique. Leur impact sur les représentations traditionnelles des rôles genrés n’est évidemment pas direct: il se fait essentiellement à travers certaines entreprises de vulgarisation scientifique. Entendons-nous bien, je n’insinue pas que la Science devrait rester le pré-carré des chercheurs qui savent en manier les concepts, loin de là. Seulement, de la vulgarisation à la caricature, le pas est vite et souvent franchi. Cordelia Fine (dont le livre est lui-même un ouvrage de vulgarisation scientifique) discute notamment l’impact d’une étude qui a fait grand bruit dans les années 1990, et qui montrait (c’est en tout cas ce que ses auteurs disaient) des différences genrées dans la façon dont les cerveaux des femmes et des hommes traitent les informations langagières, et une performance plus grande pour les premières. Dans Pink Brain, Blue Brain, Lise Eliot écrit:

As one of the first reports to find a sex difference by using functional MRI, this study got a lot of press. An article in the New York Times Science section promptly declared: « Men and Women Use Brain Differently, Study Discovers, » and the findings continue to be highlighted even in recent popular works.

(Cette étude, qui fut l’une des premières à trouver une différence sexuelle en utilisant l’imagerie médicale, connut un écho important dans la presse. Un article de la rubrique Sciences du NY Times s’empressa de déclarer: « Une étude révèle que les hommes et les femmes utilisent différemment leur cerveau », et les résultats de cette étude sont toujours soulignés, y compris dans des ouvrages populaires récents.)

C'est vous, ça?


L’impact de cette étude fut tel que les recherches dans ce domaine connurent un nouvel essor. Le problème, c’est qu’elle fut infirmée par la suite, faute de pouvoir réitérer un nombre suffisant de fois les résultats obtenus par ces chercheurs. Or, comme le souligne l’auteure du blog Echidne of the snakes, la popularisation de ce genre d’études sert d’appui, par exemple, à ceux qui défendent un retour aux écoles non-mixtes. La jaquette de l’influent ouvrage de Leonard Sax (fondateur et directeur exécutif de la National Association for Single Sex Public Education), Why Gender Matters, promet au lecteur de lui expliquer comment reconnaître et comprendre les différences entre les sexes les plus profondément ancrées, afin d’aider chaque petite fille et chaque petit garçon à atteindre le maximum de leurs capacités (« recognize and understand… hardwired differences [between sexes] to help every girl and every boy reach their fullest potential »). En clair, les filles et les garçons n’ont pas les mêmes capacités, et doivent donc être éduqués différemment, en insistant pour les premières sur le domaine langagier (littéraire) et pour les seconds sur le domaine scientifique.

Les recherches sur le genre montrent combien la manipulation des catégories liées au sexe est délicate, et les répercussions qu’un certain type d’études scientifiques peuvent avoir sur la perpétuation des discriminations et des stéréotypes de genre. En formant les élèves de lycée (seulement certains d’entre eux) à la distinction entre ce qui relève du biologique et ce qui relève d’un ensemble complexe de facteurs indépendant du biologique, les nouveaux programmes font un pas dans la bonne direction; mais ce qui relève du biologique, comme ce qui relève des neurosciences, est lui-même sujet à caution et suscite des débats scientifiques intenses. Parce que ces débats touchent de si près à celle de l’identité, et à la possibilité de cerner une nature, stable et immuable, de définir une essence de l’humain, ils ne sont certainement pas près de s’éteindre.

Pour aller plus loin
Cordelia Fine, Delusions of Gender. The Real Science Behind Sex Differences. Icon Books, 2010.
Lise Eliot, Pink Brain, Blue Brain: How Small Differences Grow Into Troublesome Gaps — And What We Can Do About It. Houghton Mifflin Harcourt, 2009.
Ruth Hubbard et Marian Lowe (éds.), Genes and Gender. Gordian Press, 1978-1979.
Sandra Harding, The Science Question in Feminism. Cornell University Press, 1986.
Anne Fausto-Sterling, Myths of Gender: Biological Theories About Women and Men. Norton, 1979.
Catherine Vidal (dir.), Féminin Masculin. Mythes et idéologies. Belin, 2006.
Voir aussi le blog Sexisme et Science, qui se donne pour objectif de combattre le sexisme par la science.

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4 réflexions sur “Etudes de genre et sciences « exactes »

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