Le pouvoir des mots

Il y a quelques jours, je marchais dans la rue en souriant intérieurement, car j’avais sous le bras le Causette du mois de novembre au dos duquel on peut voir cette image:
Il s’agit de l’affiche de promotion pour la 3ème Biennale de l’égalité femmes & hommes, qui se déroulera à Saint-Malo les 9 et 10 décembre. Je la trouve très réussie.

Je marchais donc avec mon magazine sous le bras, quand un homme m’a dépassée en disant de manière bien intelligible: « Oh qu’t’es pas belle ». Je me suis évidemment retournée, mais le type marchait vite, et je mon « connard » n’a sûrement pas atteint ses oreilles (de connard). S’il s’était retourné pour me narguer, il s’en serait pris plein la figure (en tout cas j’aime le penser), mais non, je n’avais plus qu’à continuer à marcher, furieuse, évidemment, et impuissante.

C’est cette impuissance qui me révolte. Parce que je suis une femme, je suis donc soumise à ce genre de discours, n’importe quand, de la part de n’importe qui, et sur n’importe quel ton: un coup on me dit que je suis bien jolie, et je suis censée en être flattée, remercier même (sinon, attention, je suis une salope); et puis un coup je suis moche, et le jugement m’arrive en pleine face, tout aussi gratuit que son contraire, et, bien sûr, plus révoltant.

Si tu es un homme, lecteur, imagine deux secondes qu’une femme te glisse dans la rue: « Oh que t’es pas beau, toi », ou, mettons, « Vous êtes très joli, Monsieur » (ou beau, d’accord). La situation serait complètement incongrue. Serait-elle drôle? Pas sûr, à part dans cette vidéo, qui joue à renverser les rôles.

Si cette vidéo est drôle, c’est parce qu’on a bien conscience que cette situation ne se présenterait jamais dans la réalité. Pourquoi? Qu’est-ce qui fait que certains hommes se sentent autorisés à avoir ce comportement vis-à-vis des femmes? Car un tel comportement signifie qu’ils se sentent autorisés, non seulement à traiter les femmes comme des objets, mais à exprimer ouvertement ce qu’ils pensent d’elles, leur faisant ainsi bien comprendre quelle doit être leur place et ce qu’elles représentent dans le paysage social: des corps, et non des individus.

Ce n’est qu’une fois calmée que je me suis aperçue de l’ironie qu’il y avait dans la confrontation de l’affiche au dos de Causette et du comportement de cet homme. Il me semble que le pouvoir lié au masculin repose, justement, sur la liberté dans le maniement de la parole, que certains utilisent de cette façon. Mais cette liberté se manifeste dans la vie de tous les jours: les femmes ont dû se battre pour avoir une voix publique, et non plus seulement privée, et ce combat n’est toujours pas gagné. L’injonction de modestie et de discrétion dont je parlais dans un article précédent est directement liée à cette impuissance contre laquelle nous avons à nous battre. Ce qui choque dans l’attitude des femmes sur la vidéo, c’est qu’elles dépassent les limites que la société assigne à la féminité.

Je ne sais pas si c'est fait exprès, mais la couverture et le dos du magazine se complètent très bien!

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Une réflexion sur “Le pouvoir des mots

  1. Pingback: "Harcèlement de rue": témoignage | Genre !

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