Masculin/Féminin (3): ce que veut dire « homme »

Tout d’abord, très belle année à toutes et à tous. Qu’elle vous apporte égalité dans le couple, égalité dans l’entreprise, égalité dans la société, égalité partout.

Le magazine Challenges a voulu désigner les personnalités qui ont marqué l’année 2011. Mais se serait-il trompé dans son titre de hors-série?

Mais mais mais… Natahalie Kosciusko-Morizet et Eva Joly sont des hommes, et ON NE M’A RIEN DIT? A moins, à nouveau, que ce ne soit une erreur.

Ah non, attendez. Les quelques lignes du dernier paragraphe de l’édito parlent des femmes: c’est donc que ce ne doit pas être des hommes. Si vous comprenez le sens exact de ces lignes, félicitations, moi ça me laisse pantoise.

Quant aux « femmes » [sic], souhaitons-leur d’être dans ces pages, pour la première et la dernière fois, sous une têtière, même qualifiée de puissante, qui leur est spécifique.

??? Ah, ça devient un peu plus clair:

Mais nous ne sommes pas les seuls à pouvoir encore progresser: en 85 sélections du Times, il n’y a que quatre femmes « Man of the year »!

Ah, bah alors, si même le Times n’a pas trouvé de femmes (mais où sont les femmes?), on ne peut rien reprocher à Challenges. Ah, mais attendez encore: depuis 1999, Time n’intitule plus son célèbre numéro exceptionnel « Man of the Year », mais « Person of the Year ». Et figurez-vous que ça change tout.

Quand j’ai tweeté à propos de ce titre honteux, quelqu’un m’a répondu:

Quoi de plus égalitaire qu’une couverture où la femme est un Homme comme les autres?

Sauf qu’il faut être sacrément de mauvaise foi pour affirmer qu’ici homme signifie « être humain ». Ce ne peut être le cas que dans des énoncés à portée générale, du type « les hommes sont mortels », « l’homme a besoin de manger pour vivre », où on pourrait remplacer homme par tous les hommes ou par les êtres humains. Cela ne peut pas être le cas dès que le nom est spécifié, comme le rappelle Marina Yaguello:

Dès qu’intervient un élément spécifiant – par exemple un démonstratif, ou un verbe explimant une action unique et déterminée -, homme ne peut vouloir dire que « être masculin » comme c’est le cas dans « Un homme est venu », « Cet homme est une crapule », etc. (Le sexe des mots)

La précision « de l’année » dans le titre de Challenges fonctionne comme un élément spécifiant. Et ce n’est pas pour rien que Time a changé le titre de son numéro annuel: certes, man peut vouloir dire « homme » ou « être humain », mais le changement pour person montre bien quel sens était entendu. Et l’édito incompréhensible de Challenges montre aussi que les responsables de ce hors-série ont parfaitement conscience de parler d’êtres de genre masculin, les femmes étant traitées avec des guillemets…

On y pense peut-être peu, mais il semble aberrant qu’un même terme désigne à la fois l’humanité et sa moitié masculine. C’est le cas aussi en anglais, mais non dans un grand nombre d’autres langues, indo-européennes ou non. Le mot homme vient du latin homo, qui signifie « être humain », l’homme de sexe masculin étant vir (qui a évidemment donné viril). Marina Yaguello, dans l’article « homme » de l’ouvrage cité ci-dessus, interroge cette évolution qui a conduit à assimiler deux termes ayant à l’origine un sens distinct.

En fait, on a tellement l’habitude de voir le masculin « absorber » grammaticalement le féminin qu’on pourrait croire que le sens générique est second, alors qu’il est historiquement premier. L’homme a en quelque sorte « confisqué » symboliquement la qualité d’être humain à son profit. (…) Et c’est donc personne, grammaticalement féminin mais sémantiquement indifférencié, qui doit être employé comme terme générique. D’ailleurs, aucune femme ne dit jamais en parlant d’elle-même: « Je suis un homme. » En revanche, un homme peut dire: « Je suis une personne. »

Effectivement, cela m’étonnerait que NKM ou Eva Joly parlent fièrement de leur titre d' »hommes de l’année ». L’habitude de parler des « hommes » pour parler de l’humanité ne paraît choquante qu’à celles et ceux qui se sont déjà fait ces réflexions, et qui, souvent, refusent de parler de « droits de l’homme » et préfèrent « droits humains », ou, pourquoi pas, « droits de la personne ». Historiquement, les « droits de l’homme (et du citoyen) » ne désignent effectivement que des hommes, au sens spécifique du terme. C’est bien pour cela qu’Olympe de Gouges a senti la nécessité, dès 1791, de rédiger une « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ».

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  7. « mais le changement pour person montre bien quel sens était entendu. »

    Avez-vous pensé l’ombre d’un instant que le journal se voulais plus dans l’air du temps sans pour autant penser à mal et sans utiliser « man » exclusivement au masculin ? N’avez vous pas eu l’idée que des associations aient pu à tort ou à raison crier au scandale pour qu’un changement soit fait ? Quand à changer « homme » par « être humain » on reste dans le masculin, après tout on parle bien du genre humain, que fait-on des humaines ? Devons-nous nous en tenir à utiliser un 3 ême genre comme par exemple; « ça », « it » ? Déjà que l’élimination progressive du « vous » au profit du « tu » me fait crisser des dents. Toutes ces réformes linguistiques sont stériles et inutiles, il subsiste des différences naturelles entre les hommes et les femmes. La biologie est sexiste mais nous ne la changerons pas.

    Seules les différences de jugement et de traitement doivent être éradiquées, salaire égale, embauche basée sur la qualité personnelle et non pas sur le sexe ou sur la beauté (sauf cas exceptionnels). Et surtout pas de quotas car ils sont sexistes, forcer un employeur à prendre 50/50 homme/ femme c’est le forcer à dire non à de meilleurs candidats hommes comme femmes. Je pense que de nombreux progrès sont à faire dans le traitement des hommes et des femmes, mais certainement pas sur le plan linguistique. Sans l’utilisation d’un genre neutre (qui est à mon sens, une ineptie), on pédale dans la semoule. Ami des femmes, je propose aussi qu’on arrête leur victimisation systématique et qu’on arrête de montrer l’homme comme un monstre. Elles sont assez autonomes pour se débrouiller toutes seules, et assez complètes pour avoir des mauvais côtés comme toute personne possédant un corps et une tête.

    Le féminisme est une plaie, un cancer, il ne permet pas l’égalité, le combat du respect homme/femme doit être mené par les deux bords. Ce combat doit être égalitariste, et non pas phallocrate ni même féministe. Au lieu de changer les mots, il faut inculquer le respect de l’autre dès l’enfance, c’est la seule solution. Les adultes ne peuvent plus être éduqués, ils se tairont mais il ne changeront pas, où seulement en surface. Nous jouons pas sur les mots, ne jouons pas avec la langue, changeons les choses à la racine et non pas en apparence.

    Geoffrey

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