La vie, les courses (et ta mère) « au féminin »

J’ai déjà parlé à plusieurs reprises du genre dans la langue et du fait que le masculin est considéré comme neutre, ou forme non marquée. La règle qui veut que « le masculin l’emporte sur le féminin » est emblématique de ce fonctionnement: le masculin est considéré comme l’universel. Cela explique, par exemple, que le mot homme désigne tour à tour n’importe quel représentant de l’espèce humaine ou un individu de sexe masculin.

Pour la romancière et théoricienne Monique Wittig, comme elle l’explique dans « La marque du genre » (publié dans La pensée straight), ce fonctionnement implique que le masculin ne constitue en réalité pas un genre. Il est le général, l’universel; seul le féminin est un genre, car il est défini par l’écart qu’il est censé représenter par rapport à l’universel, la base neutre de la langue. Dans le discours grammatical, on considère que seul le féminin est marqué: ainsi, la forme de base d’un substantif, celle que citent les dictionnaires, est généralement celle du masculin singulier.

La ghettoïsation du féminin
Cette définition du féminin comme exception, comme écart par rapport à la norme, constitue une caractéristique fondamentale du genre, et pas seulement dans la langue. C’est ce qui justifie, par exemple, la création par Lego d’une nouvelle gamme, Lego Friends, destinée aux filles.

Une expression particulièrement à la mode illustre aussi cette conception: l’expression « au féminin », employée pour qualifier à peu près tout et n’importe quoi. Une rapide recherche sur Google fournit une quantité innombrable d’exemples.

Il existe ainsi plusieurs réseaux visant à assurer une meilleure visibilité des femmes et à promouvoir la parité: citons les réseaux « Grandes Ecoles au Féminin » et « HEC au féminin »; l’association Vox Femina qui promeut des « paroles d’experts au féminin » (pourquoi pas « expertes »?); le projet « Créer au féminin » pour les femmes entrepreneurs (pourquoi pas entrepreneures? – site à consulter uniquement si vous tolérez le rose fluo), ou encore la formation « Leadership au féminin » qui a eu lieu à l’ENA le 3 avril dernier.

Ah oui, il y aussi l’association sarko-féministe « Future au féminin », dont le nom n’en finit pas de me laisser perplexe. On avait bien vu qu’il y avait un -e à « future ».

Après, on arrive dans le marketing genré, avec par exemple Asus ZenBook, « l’ultra book au féminin », « avec des coloris « girly », sans oublier d’être efficace [sic]”, ou encore voituresaufeminin.fr. Il y a les voitures, et puis il y a « les voitures au féminin ». On a droit par exemple à des conseils pour faire de « petites réparations » ou au blog « Charlotte au volant, toute l’actualité sur les voitures et les femmes ». Cela pourrait paraître une bonne idée de créer un espace en ligne pour les femmes qui aiment les voitures ou cherchent tout simplement des renseignements sur le sujet, étant donné que les médias spécialisés sont ouvertement destinés aux hommes. Mais cette démarche, telle qu’elle est conçue, au lieu de contester le monopole masculin sur ce domaine et de dénoncer le fait que les femmes en soient donc exclues, ne fait qu’entériner cette situation et reconnaît donc que « les voitures » (et non « les voitures au masculin ») sont pour les hommes, alors que les femmes auraient besoin qu’on leur parle de « voitures au féminin ».

Cette expression, « au féminin », dissimule donc souvent (sinon toujours) conformisme et acceptation de la répartition traditionnelle des rôles. Prenons un autre exemple: le site « Ecologie au féminin ». « Voitures au féminin » reconnaît implicitement que les voitures sont un truc d’hommes; serait-ce aussi le cas de l’écologie? Voici ce qu’on peut lire sur la page d’accueil de ce blog (dont les catégories sont « Maternité », « Enfance », « Hygiène », « Beauté », « Consommation » et « Maison »… *soupir*):

L’Ecologie est à la fois une affaire d’hommes et de femmes. Mais ce sont souvent les hommes, qui décident, choisissent, achètent les installations équipant nos maisons pour économiser l’eau, le chauffage ou l’énergie… aménager ou entretenir le jardin. Pourtant, les femmes gèrent au quotidien : la maison, les courses, les enfants, les tâches ménagères… Notre pouvoir de gestionnaire et de consom-actrices avisées est bien réel. Il nous appartient donc en grande partie de faire évoluer le comportement ou les habitudes de notre tribu et de la société !

L' »évolution des comportements » dont il est question ne concerne apparemment pas les rôles respectifs des hommes et des femmes… L’auteure du blog poursuit:

J’ai voulu partager avec chacune d’entre vous, ma modeste expérience de femme et de mère de famille préoccupée par l’écologie : gestes éco-responsables, économies durables dans la gestion du budget, préservation de la santé de la famille, trucs et astuces écolos, circuits de recyclage et de réemploi…

L’“écologie au féminin » serait donc cette écologie du quotidien, et surtout de l’intérieur, liée à la gestion du foyer. Aux hommes les décisions, les choix, les achats d’équipements lourds et l’entretien du jardin; aux femmes l’intérieur, le domestique, les « trucs et astuces » et la modestie. On ne peut pas plus conformiste, ni plus conservateur. On en oublierait presque que l’écologie politique est portée dans le cadre des élections par une candidate, Eva Joly (en 2007, c’était Dominique Voynet), et qu’une autre femme, Cécile Duflot, est secrétaire nationale d’Europe Ecologie Les Verts… Il est peu probable que ces femmes se retrouvent dans cette « écologie au féminin ».

Femmes écolos versus "écologie au féminin"...

Il s’agit donc surtout de ne pas modifier l’ordre genré de la société et de conforter une division des sexes qui est censée non seulement définir qui nous sommes, mais, en plus, guider nos comportements. Le site « Patrimoine au féminin » justifie son nom et sa raison d’exister ainsi : « Parce que les hommes et les femmes ne parlent pas d’argent de la même façon ». On comprend, en lisant la section « notre vision », que les femmes préfèrent apparemment parler d’argent « sans détour » (pas les hommes?) et qu’il s’agit de leur offrir « des solutions d’épargne et de placements faites rien que pour [elles]”. Et comme il s’agit d’un cabinet créé par des femmes, le texte passe discrètement du « vous » au « nous », et même au « on », vous savez, le « on » des magazines féminins: « C’est le printemps, on lutte contre la cellulite », « On mange du poisson et des légumes vapeur parce que c’est bon pour nous », « Pourquoi on aime le tricot ». Sur « Patrimoine au féminin », voici ce que ça donne:

Parce que l’on veut que nos produits d’épargne et d’assurance-vie répondent à un objectif précis, on choisit des solutions de placements qui ont du sens pour nous. Parce qu’un rendez-vous avec un conseiller n’est pas compatible avec nos journées à rallonge, on invente une nouvelle manière de concevoir la relation commerciale qui va du simple clic au suivi personnalisé. Parce qu’on en a assez d’entendre toujours le même discours quand on parle épargne, placement ou investissement, on prône les mots qui veulent enfin dire quelque chose, et on le prouve avec notre glossaire.

On est entre nous, et on sait bien que les femmes n’y comprennent pas grand-chose à la finance, donc on a notre langage à nous, pour vous vendre nos petits produits d’épargne à… nous. Ah, mais attention, comme sur « L’écologie au féminin », on souhaite « faire bouger les lignes ». C’est-à-dire, en l’occurrence, créer une relation commerciale entre femmes, un monde à part où on utilise des « mots qui veulent enfin dire quelque chose » et où notre banque s’adapte à « nos journées à rallonge ».

Entendons-nous bien: je ne nie pas le fait que les femmes et les hommes n’attendent pas forcément les mêmes choses de tel ou tel service et n’ont pas toujours la même attitude face à la consommation. En revanche, ce qui me gêne, c’est que l’on fasse passer ces différences pour naturelles et indépassables, et qu’on les érige en principes de notre manière d’être, de penser et d’agir. Le succès de l’expression « au féminin » révèle à quel point les femmes peuvent ne pas se sentir à leur place dans tel ou tel domaine, et à quel point le discours dominant, qui se veut universel, est en fait un discours essentiellement destiné aux hommes, s’adaptant à leurs besoins et à leur manière d’être. Mais au lieu de dénoncer ce masculin déguisé sous les traits de l’universel, on conforte cet état de fait en confinant le féminin à un domaine à part, clos, ayant ses propres règles de fonctionnement, son propre langage. Contestons cette confiscation de l’universel par le masculin en faisant vraiment « bouger les lignes », sans renier pour autant l’“héritage particulier » des femmes que décrit Mona Chollet dans Beauté fatale (chap. 2), une culture féminine « officieuse, illégitime », qui tient au rôle qu’on a assignés aux femmes pendant des siècles. On peut voir là une vraie richesse qui doit être revendiquée, à condition d’être conscient.e « qu’il s’agit bien d’une culture et qu’il n’y entre aucun déterminisme biologique; c’est-à-dire que de nombreuses femmes n’y adhèrent pas et que de nombreux hommes en partagent certains traits, sans forcément les identifier comme ‘féminins' ». A condition, aussi, de ne pas laisser cette culture être exploitée à des fins commerciales.

AC Husson

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12 réflexions sur “La vie, les courses (et ta mère) « au féminin »

  1. Merci beaucoup pour cet article qui formule très bien certains sujets qui me préoccupent particulièrement (j’avais rapidement abordé la question du langage http://sitasdestrompesdefallope.wordpress.com/2012/03/15/facilite-de-langage/).
    Sinon, je cherchais justement ce texte de Wittig ou elle explique en quoi grammaticalement le féminin est la marque de la différence. Je viens de me remplonger dans la pensée Straight, mais je n’arrive pas à retrouver ce passage. Est-ce que tu aurais une référence ou une citation précise ?

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    • Merci! J’ai utilisé l’ensemble de l’article « La marque du genre » qui se trouve vers la fin du livre. Elle évoque les « glissements systématiques… du masculin à ce qui n’a jamais été défini grammaticalement en français et qui en certaines langues est appelé le neutre » à partir de la page 106. Si cela t’intéresse, j’ai fait une présentation pour un atelier de l’association Efigies sur le genre dans la langue (à partir de la lecture de Wittig par Butler), je peux te l’envoyer par mail.

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  2. Bonjour. Présidente d’HEC au Féminin, je vous remercie d’avoir cité notre Commission qui a pour objectif de fournir aux 12.000 femmes diplômées du groupe HEC des outils pour accélérer leur carrière. Je comprends votre propos sur le rejet de l’enfermement des femmes dans des territoires spécifiques, hors des champs « réservés » aux hommes. Je voulais juste vous préciser que HEC au Féminin a été créée (la Commission) en 2001 et que le nom qu’elle porte n’est donc en rien le résultat d’un phénomène de mode actuelle, notre action ayant désormais plus de dix ans. Par ailleurs, comme vous, nous ne reconnaissons pas aux femmes des qualités « spécifiques ». Enfin, nous pensons que les mots ont une importance et encourageons d’ailleurs nos membres à utiliser des titres professionnels au féminin : directrice, chargée de mission, associée, etc… Bon week-end.

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    • Merci pour ces précisions. Je ne sais pas de quand date cet effet de mode et il est effectivement probable que la commission que vous présidez lui soit antérieure, mais ce qui m’a frappée, en cherchant des exemples d’utilisation de cette expression, c’est sa récurrence dans les noms de réseaux semblables au vôtre. Je trouve votre démarche très intéressante, mais j’essaie de montrer ce que peut avoir de dérangeant l’idée qu’il faudrait sous entendre « HEC au masculin » lorsqu’on parle d’HEC tout court. C’est ce que j’essaie d’expliquer dans cet article: votre démarche est importante dans la mesure où elle révèle le fait que, justement, HEC reste peut-être trop « HEC au masculin » et que les femmes ont besoin de créer des réseaux spécifiques pour acquérir la même visibilité et les mêmes droits que les hommes. Mais pour moi, le nom « HEC au féminin » ne permet pas de contester cet état de faits, et semble au contraire lui reconnaître une certaine légitimité.
      En ce qui concerne des qualités « spécifiques » aux femmes, j’aurais effectivement dû exprimer plus clairement le fait que je ne mettais pas sur le même plan tous les exemples que je développe (je ne pense absolument pas que votre démarche se rapproche d’une « écologie au féminin », par exemple). Mais votre précision m’intéresse beaucoup dans la mesure où elle s’inscrit en faux contre le discours tenu par des femmes exerçant des fonctions de direction ou de pouvoir (je pense à Christine Lagarde, mais aussi à Edith Cresson, par exemple) consistant à mettre l’accent sur une différence d’approche entre les genres et sur la nécessité de valoriser cette différence. Selon moi, les femmes n’ont en effet pas besoin d’une telle stratégie pour affirmer leur légitimité à exercer de telles fonctions.

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  3. Le masculin est universel, le féminin est singulier… C’est très exactement pour en finir avec cela que nous avons créé http://www.lesnouvellesnews.fr . Pour que les femmes pensent l’universel et pas seulement la singularité de leur condition… Donner à voir une information, une actualité dans laquelle les femmes pensent et décident sur tous les sujets et ne sont pas réduites à leur fonction décorative, ou au statut de victime. Difficile à mettre en oeuvre

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  5. Bonjour,
    En réponse à votre analyse de quelques éléments rédactionnels de notre site http://www.patrimoineaufeminin.fr, voici quelques précisions que nous souhaitons apporter.
    La vocation de Patrimoine au féminin est de proposer aux femmes des produits d’épargne et de prévoyance adaptés à leurs réalités individuelles.
    Notre initiative a vu le jour après l’audit du cabinet de l’une de nos dirigeantes, qui exerce en tant que conseillère en gestion de patrimoine depuis 20 ans et qui, au fil des années, a attiré une clientèle essentiellement féminine. Une raison à cette spécificité : son approche du métier qui met la priorité sur la réponse aux attentes des femmes en matière de gestion financière.
    Patrimoine au féminin, de par son objet, ne revendique évidemment aucune démarche féministe ou militante, mais affiche l’ambition de conseiller et guider les femmes dans leurs placements financiers.
    L’équipe rédactionnelle a voulu adopter un ton simple, mais pas simpliste, non pas parce que les femmes ne comprennent rien à l’argent – d’ailleurs comment pourrait-on prétendre être professionnelle de la gestion de patrimoine et être en même temps une femme ? –, mais parce que la finance est traditionnellement baignée d’un jargon qui nuit à la compréhension de toutes et de tous.
    Le besoin de fédérer sur des réalités partagées par le plus grand nombre de femmes nous amène à nous situer dans des contextes très généraux que vous pouvez jugez caricaturaux ou regrettables, mais qui en aucun cas ne font injure aux femmes ou les cantonnent dans des postulats figés.
    Quant au « suffixe » au féminin, il a le mérite d’être d’emblée explicite sur l’offre que nous proposons, sur qui nous sommes aussi puisque seules des femmes portent Patrimoine au féminin.
    Cordialement

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