Exposition Artemisia au musée Maillol

J’ai récemment visité l’exposition « Artemisia », consacrée à l’artiste Artemisia Gentileschi, peintre italienne du XVIIème siècle (1593-1654). J’ai entendu parler pour la première fois de cette exposition dans le programme de France Inter « Les femmes, toute une histoire », qui a consacré une émission au sujet « Les femmes et l’art ».

N’étant aucunement spécialiste d’histoire de l’art, je me contenterai de quelques réflexions sur cette belle exposition, qui se tiendra au musée Maillol jusqu’au 15 juillet. Je dois tout d’abord avouer qu’avant l’émission de France Inter, je n’avais jamais entendu parler de cette artiste pourtant majeure (avouez-le, je ne suis pas la seule). J’ai cependant des excuses: elle semble n’avoir été redécouverte qu’au XXème siècle, grâce notamment à un essai de d’un critique italien, Roberto Longhi, intitulé Gentileschi père et fille (1916). Elle était effectivement la fille d’Orazio Gentileschi, peintre de tout premier plan lui aussi, dont l’exposition présente trois toiles (voire plus, la critique étant divisée quant à l’attribution de certaines oeuvres au père ou à la fille).

L’exposition choisit bizarrement de commencer le parcours par des oeuvres exécutées à l’apogée de sa carrière; il faut se rendre à l’étage pour voir des toiles de jeunesse. Ses débuts sont précoces: la première oeuvre qui lui est unanimement attribuée est une très belle Suzanne et les vieillards, réalisée en 1610 (elle avait alors 17 ans).

Suzanne et les vieillards, 1610, collection Schönborn, Pommersfelden

Dans la même salle sont présentées trois versions différentes et superbes d’une Vierge allaitant, réalisées entre 1608 et 1618, dont au moins deux sont attribuées avec certitude à Artemisia.

Vierge allaitant l'Enfant 1616-1618

Vierge allaitant l'Enfant 1610

Un motif apparaît de manière récurrente dans l’exposition: il s’agit de l’épisode biblique de Judith et Holopherne.

Judith et Holopherne, 1612
© Fototeca Soprintendenza per il PSAE e per il Polo museale
della città di Napoli

C’est là que j’en arrive à ce qui m’a dérangée dans cette exposition, et ce qui me dérange de plus en plus à mesure que je me documente sur cette artiste: la tendance à interpréter son oeuvre en fonction de sa biographie. Artemisia aurait été violée par un ami de son père. Ce fait, et le procès intenté par son père qui s’ensuivit, occupe une large place dans la page Wikipédia qui lui est consacrée, dans la biographie de l’artiste écrite par Alexandra Lapierre ainsi que dans le film Artemisia (1997), réalisé par Agnès Merlet (au point que le film s’achève à la fin du procès, alors qu’Artemisia est encore très jeune et n’a donc pas le statut qu’elle acquerra par la suite).

Cette façon de mêler le biographique et l’oeuvre conduit à une interprétation psychanalytique de la première version de Judith ci-dessus, réalisée peu après le viol de la jeune femme: celle-ci aurait cherché à exorciser le traumatisme de son viol à travers son oeuvre, ce qui en expliquerait la violence. Rappelons que le sujet est en lui-même extrêmement violent, comme un grand nombre de sujets bibliques, et qu’il paraît donc pour le moins hasardeux de voir dans cette représentation l’expression d’un fantasme de castration ou de vengeance… De plus, il s’agit d’un sujet très représenté dans l’histoire de l’art, notamment par Le Caravage, qui a exercé une grande influence sur Artemisia. Je ne pense pas que des explications psychanalytiques aient été produites sur l’oeuvre qui suit.

Le Caravage, 1599, Rome, Palais Barberini

Même si le commentaire précisait qu’il ne fallait pas retenir cette seule explication, il me semble qu’elle illustre une tendance, heureusement limitée, de l’exposition à tirer l’oeuvre du côté de la féminité de l’artiste (le viol rappelant bien sûr de façon brutale cet aspect). Le titre complet de cette exposition est « Artemisia – Pouvoir, gloire et passions d’une femme peinte ». Pourquoi « passions »? Quelques lettres de l’artiste à son amant sont exposées et font l’objet d’un commentaire insistant sur le caractère « passionné » d’une « femme amoureuse », invitant à y voir l’une des clés de sa peinture. Je n’ai jamais entendu décrire les oeuvres de Raphaël, du Caravage ou d’un autre peintre comme celles d' »hommes amoureux ». Rien dans les oeuvres exposées ne permet, à mon avis, cette description, tant les sujet abordés sont variés et parfaitement en concordance avec les codes de la peinture italienne du XVIIème siècle.

Il est tout à fait évident, en revanche, que l’artiste semble accorder une grande place à la représentation de femmes; outre Judith, l’exposition présente ainsi plusieurs versions du suicide de Cléopâtre, de Bethsabée au bain ou de Madeleine repentie. Mais à nouveau, il s’agit là de sujets tout à fait canoniques dans la peinture de l’époque.

La conversion de Madeleine, c. 1630, Rita R.R. and Marc A. Seidner Collection, Los Angeles

Je conclurai avec une oeuvre qui m’a paru malgré tout marquer sa spécificité de femme peintre. Il s’agit d’un autoportrait en allégorie de la peinture. Le commentaire de l’audioguide explique, de manière très intéressante, qu’Artemisia combine ici deux types de représentations: celui de l’allégorie de la peinture, qui représente traditionnellement une femme, et celui de l’autoportrait de l’artiste se représentant en train de peindre.

Artemisia Gentileschi, Allégorie de la peinture
© Soprintendenza Speciale per il Patrimonio Storico,
Artistico ed Etnoantropologico e per il Polo Museale della
città di Roma

La majorité des images que j’utilise dans cet article proviennent de cette page, que vous pouvez lire pour une critique beaucoup plus détaillée et informée de l’exposition. Je vous recommande aussi la critique parue sur le site « La tribune de l’art ».

AC Husson

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6 réflexions sur “Exposition Artemisia au musée Maillol

    • Si tu es à Paris, tu devrais effectivement y aller, elle vaut le coup. Et prends l’audioguide, les parties introductives de l’expo ne sont pas toujours très utiles (et commence par le 2nd étage!) Je suis toujours sous le choc qu’une peintre aussi importante ait pu tomber dans l’oubli pendant des centaines d’années. Selon Alexandra Lapierre (itw France Inter), on a pensé que de telles oeuvres ne pouvaient pas avoir été peintes par des femmes et on les a donc attribuées à différents hommes dans son entourage (son père, mais aussi Le Caravage, influence majeure). Comme je n’ai pas de preuve ni de source précise, j’ai préféré ne pas l’écrire dans l’article, mais ça paraît le plus probable…

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  1. Bonjour,
    Concernant votre remarque comparative sur le Judith et Holopherne, je me permet de rappeler que des commentaires psychanalytiques, ou en tout cas parlant de la vie même du Caravage ont bien étés faits, et notemment concernant cette toile en particuliers, étant donné qu’il s’était représenté sous les traits de l’homme à qui l’on coupe la tête.
    D’autre part, il me paraît difficile, concernant cette toile, de ne pas mentionner le viol qu’avait subit Gentileschi, étant donné qu’elle avait donné à la personne tranchant la tête ses propres traits, et à la personne à la tête tranchée, les traits de son agresseur. Ne pas lier les deux est à mon sens se mettre des oeillères. Je vous suis bien dans le fait que cette exposition, et notamment son titre (qui appelle l’artiste par son prénom), étaient discutables, mais le coté inverse de l’analyse artistique, celui de ne pas accepter un seul coup d’oeil sur la vie des artistes, c’est à dire comment leurs classe sociale, ou de genre (ou autre) peut influer sur leur oeuvre, ou encore l’Histoire dans laquelle ils/elles apparaissent ne me parait pas suffisante pour aborder tous les aspects d’une oeuvre. A ce propos, j’avais lu un livre concernant la nécessité d’un changement des paradigmes de la critique d’art dans une perspective féministe qui m’avait beaucoup intéressée. C’était une traduction de Fabienne Dumont d’écrits de théoriciennes d’art américaines qui s’appelait la rébellion du deuxième sexe (il y avait d’ailleurs une mention de Gentileschi de la part de Griselda Pollock si je me souviens bien)..
    http://www.lespressesdureel.com/extrait.php?id=1093&menu=

    J'aime

    • Pardon d’avoir mis autant de temps à répondre: j’ai remis ce commentaire à plus tard puis il m’est sorti de l’esprit.

      Merci pour la précision concernant le Caravage: je ne savais pas qu’il avait donné ses traits à Holopherne et je n’avais jamais entendu parler de ces commentaires, mais il faut dire que je ne prétends pas du tout être une experte d’histoire de l’art. En revanche, je m’étonne que la représentation d’un thème aussi courant dans l’iconographie contemporaine ait pu être interprétée de manière psychanalytique, même si le fait de prêter ses traits à un homme que l’on décapite n’est sans doute pas anodin… Je suis méfiante de manière générale à l’égard des analyses psychanalytique d’oeuvres d’art, qui reviennent forcément à analyser des individus qu’on n’a pas préalablement fait allonger sur un canapé; cela explique en partie mon énervement devant cette interprétation de la toile d’Artemisia. Le commentaire audio de l’exposition ne mentionnait pas, il me semble, le fait qu’elle avait prêté ses traits à Judith et ceux de son agresseur à Holopherne. Mais vu comme cela, évidemment, cela paraît très légitime.

      Cette méfiance pour les interprétations psychanalytiques ne m’empêchent absolument pas de reconnaître qu’une perspective biographique et historique est indispensable, d’autant que, comme je l’explique dans l’article, le statut de femme peintre d’Artemisia m’intéresse au plus haut point.

      Merci pour la référence, c’est une question que je connais très mal, je vais m’y plonger.

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  2. Pingback: Artemisia, peintre et féministe avant le féminisme. « Les Vendredis Intellos

  3. Pingback: Cultures G » Blog Archive » !Women Art Revolution! [W.A.R.]

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