Merci les trolls

Ayant dû modérer pas mal de commentaires récemment, j’ai décidé de résumer très clairement les critères appliqués sur ce blog. Je vous invite à y jeter un coup d’oeil et je saisis l’occasion pour faire quelques remarques en vrac sur mon expérience du blogging et de la modération.

Cela ne surprendra personne si je dis qu’en tant que blogueuse militante, je suis parfois confrontée à des propos et des attitudes difficilement supportables (attaques directes, insultes, etc.). Je dois apprendre à faire avec mais ce n’est pas toujours évident, d’autant que la prise de distance n’est pas exactement mon fort. Pour faire court: je suis du genre bisounours, je déteste les conflits et j’ai légèrement tendance à prendre toute critique de manière personnelle. Pas exactement le profil idéal pour bloguer, quoi.

Quand j’ai été confrontée à mes premiers commentaires agressifs/haineux/WTF, j’étais comme ça:

Alors comme ça, y'a des gens sur internet qui t'aiment pas?

Alors comme ça, y’a des gens sur internet qui t’aiment pas?

Aujourd’hui j’en suis plutôt là (il y a du progrès):

Je suis juste tellement en colère, tout le temps.

Je suis juste tellement en colère, tout le temps.

Mon objectif:

Rien à foutre.

Rien à foutre.

Jessica Valenti, blogueuse et auteure féministe, raconte (je traduis):

    Quand j’ai commencé à bloguer en 2004, je répondais à tous les commentaires, même aux plus méchants. J’étais généralement polie, croyant que ces personnes qui critiquaient seraient tellement charmées par mon professionnalisme qu’elles comprendraient qu’être misogyne est une erreur et courraient lire un livre de bell hooks. (…) Je gâchais d’innombrables heures à débattre avec des gens sur internet, accordant autant de temps aux commentaires réfléchis qu’aux stupides, car je pensais que d’une manière ou d’une autre, cela montrerait que j’étais juste et ouverte d’esprit.

C’est un résumé parfait de ce que je vis. Je n’arrive pas à répondre à tous les commentaires mais j’y passe déjà un temps fou, et surtout, j’y consacre une énergie qui pourrait souvent être mieux utilisée autrement. J’adore lire des commentaires intéressants et réfléchis, qu’ils soient positifs ou non, et me donner du mal pour y répondre. Mais j’ai décidé de ne plus perdre de temps avec les autres.

Encore récemment, un commentateur m’a accusée d’être trop agressive. C’est un faux argument classique que connaissent toutes les féministes. Je dis toutes, car c’est généralement un argument utilisé contre les femmes féministes dès qu’elles osent critiquer le patriarcat (variante: « cela nuit à votre combat », toujours très drôle, les personnes qui utilisent ce genre d’argument ne voyant de toute façon pas l’intérêt du combat en question). J’avais commencé à lui répondre longuement et patiemment pour lui montrer que non, je n’étais pas agressive. Puis j’ai réalisé quelque chose d’essentiel: je n’avais pas à me justifier. Je ne suis généralement pas quelqu’un d’agressif, il suffit de lire mon blog et les commentaires que j’écris pour le voir. Et quand bien même je l’aurais été, en quoi cela invalide-t-il mon argumentation? C’est juste une manière de détourner la conversation en faisant croire que le problème vient de la personne qui critique.

Le cliché de la féministe agressivo-castratrice va avec celui de la censure, qui est évidemment mon passe-temps favori. Un commentateur m’a envoyé un mail pour hurler à la censure parce qu’il ne pouvait pas répondre à un commentaire, pour la simple raison que le thème WordPress que j’utilise n’autorise pas qu’on multiplie les réponses à un même commentaire. Quand certains me paraissent intolérables, j’ai toujours cette voix dans ma tête qui me dit: « Mais est-ce qu’on ne va pas t’accuser de censure? » La liste de critères de modération devrait permettre d’éviter ce genre de problèmes. Tant pis pour les personnes qui ne s’y conforment pas.

Quand je parle de commentaires intolérables, je pense notamment à plusieurs commentaires récents qui liaient viol et islam. Je suis frappée de voir à quel point il est fréquent d’utiliser le féminisme (ou plutôt une certaine vision du féminisme) pour établir une hiérarchie entre les civilisations ou justifier une attitude postcolonialiste bien puante. Ce phénomène est bien expliqué et analysé dans l’article « Comprendre l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes pour mieux résister ».

Tout ça pour dire une chose: internet n’est pas un monde bisounours-friendly mais je m’adapte comme je peux, et je progresse. Apprendre à gérer les trolls me fait réaliser beaucoup de choses sur le féminisme et sur moi-même [instant émotion].

Merci, les trolls.

AC Husson

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13 réflexions sur “Merci les trolls

  1. Cette inquiétude à propos de la censure est vraiment ridicule, au fond. Imaginons des gens discuter ensemble dans un bar. C’est un endroit public, les propos peuvent être entendu par tout un chacun et n’importe qui peut se rajouter à la conversation, donc ça me parait un assez bon parallèle avec le blog. (faut juste imaginer que le taulier a aussi une casquette de conférencier). Bref. Est-ce qu’on imagine n’importe qui débarquer pour sortir n’importe quelle horreur sans se faire sortir rapidement ? Non. Et je vois pas pourquoi il faudrait s’excuser de ne pas passer le micro au troll qui vient juste se la secouer d’un air satisfait. Tout comme cette impression de devoir s’excuser d’être agressive. S’excuser d’être agressive auprès de trolls, c’est délicieux. Ensuite l’agressivité est tellement valoriser chez les femmes qu’être capable d’en faire preuve est une remarquable preuve de désaliénation. Donc c’est cool.

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  2. « Puis j’ai réalisé quelque chose d’essentiel: je n’avais pas à me justifier. »

    C’est même essentiel. Le principe « Don’t feed the troll » est probablement la meilleure attitude à adopter pour tout le monde, et ce quel que soit le sujet.

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  3. Je me reconnais tellement dans ce que tu dis au début, détester les conflits et une tendance à tout prendre de manière personnelle.

    Une petite nuance pour l’agressivité : effectivement je ne crois pas t’avoir déjà vu être agressive, mais toutes les « accusations » d’agressivité ne sont pas des faux procès et effectivement, cela peut nuire à notre combat. Des fois on peut vraiment être agressi-f-ve-s et même si je suis d’accord avec « quand quelqu’un continue de te marcher sur le pied alors que tu lui as déjà dit d’arrêter tu ne vas pas continuer à lui dire gentiment », l’énervement n’est pas une attitude pédagogue (et, ouais, je crois qu’être pédagogue est le meilleur moyen de mener notre combat même si des fois c’est dur).

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    • Moui mais le souci c’est qu’on perçoit une femme agressive dès qu’elle ose dire avec un grand sourire et en offrant des chocolats qu’elle n’est pas d’accord. Alors qu’un homme peut beugler, suer, hurler, claquer la porte c’est un homme « fort ». Un homme qui tue sa compagne qui voulait le quitter n’est pas violent ni agressif, c’est un drame « passionnel ».
      Une trop grande majorité de femmes ont honte de se dire féministe, « te rend compte, elles ont quand même brûlées leurs propres soutiens-gorge parce qu’elles n’avaient pas le droit d’ouvrir un compte sans l’autorisation de leurs maris 200 ans après la révolution? c’est pas trop exagérer hihi? »
      Tout le monde trouve normal de se hurler dessus pour un match de foot, mais alors juste parler de féminisme calmement, et là on a le droit à l’argument « agressive ». La question n’est même pas de ne pas s’énerver, d’être pédagogue et d’avoir des arguments puisque le débat est refusé à la base.
      La parole des femmes est perçue comme agressive et non-légitime à la base. Je fais particulièrement attention à mon sexisme inconscient, et pourtant je me surprend encore à être plus agacée par le ton autoritaire d’une de mes directrices (elle m’énerveuuuhh pour qui elle se prend) que par un directeur (abruti et haussement d’épaule), comme si de toute façon la norme étant d’avoir des chefs hommes, tomber sur un abruti était l’expression de la fatalité et qu’il fallait bien vivre avec sans trop se prendre la tête alors qu’avec une femme, comme ce n’est pas le norme, l' »aggression » est moins acceptée.

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  4. Tu as raison, affirme toi, gère les trolls mais s’ils n’en valent pas la peine, tu l’as dit, tu peux mieux utiliser ton énergie, qu’en répondant à ceux qui ne cherchent que la bagarre.
    Courage !

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  5. Ce qui est étrange, ce que je ne t’ai jamais trouvé agressive que ce soit dans tes articles ou dans tes réponses qui me semblaient tout simplement mesurées et adaptées à l’interlocuteur/trice.

    De mon expérience des forums/blogs en tant que modérateur, j’ai toujours appliqué deux règles:
    – répondre systématiquement au premier commentaire d’une personne pour remercier/clarifier ma position dans l’article/post, voire développer si nécessaire.
    – ignorer la personne si je constate dès le second commentaire que la personne « boucle » sans chercher à faire avancer le débat (c’est généralement à ça que tu détectes le troll dès le départ).

    Bref, tu n’as à te justifier auprès de personnes, c’est ton espace personnel, un blog où tu développes des raisonnements construits et sourcés, ce qui mérite le respect de toute personne venant s’exprimer dans la partie libre des commentaires. S’ils/elles ne savent pas se tenir, eh bien, modération à la hache après ce premier coup de semonce et basta 😉

    Bonne continuation en tout cas (plus d’un an que je fréquente ton blog et je ne m’en lasse pas 🙂 )

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  6. Je suis toujours stupéfiée de voir à quel point certains blogueurs (blogonistes) peuvent être immondes avec les commentatrices qui les critiquent (bloguEURS/commentatRICES et pas l’inverse) les traiter de mémère, de pute, de tas de merde sans que cela choque leurs adeptes (hommes ET femmes comprises) le moins du monde. Au contraire, il/elles le prennent illico sous leur protection.
    Si quelqu’un me traite d’ignare, je ne vais pas répondre « sale souteneur, vieux schnock, grosse bouse ». Je crois que cela choquerait beaucoup de la part d’une femme. Par contre il y a des blogueurs qui jouent délibérément aux types qu’il ne faut pas chercher sinon ils s’énervent et c’est pas leur faute. Du coup, le public pense « c’est pas leur faute ». C’est fort, non ?
    Moi cela m’épate.
    Mais je crois être parvenue à la 3e figure de ton billet (j’adore d’ailleurs ce billet et le choix des trois figures de « Little miss Sunshine » à une sorte de Dark Vador de pacotille en passant par Harry Potter:)) . Du moins j’espère.
    Moi je ne me sens pas concernée par ces insultes. N’empêche qu’elles ne devraient pas être proférées avec une telle évidence avec la bénédiction de tou.te.s ou presque.

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  7. Bonjour,

    je voudrai te remercier pour l’article « comprendre l’utilisation du féminisme à des fins racistes ». En effet, j’ai l’impression de souvent entendre « les femmes sont tellement mieux en France qu »en *nom d’un pays musulman ». A ce propos, je rappelle souvent à mes interlocuteurs qu’on a jamais eu la moindre présidente, contrairement à l’Indonésie « plus grand pays musulman du monde »…

    Et puis je ne me sens pas aussi libre qu’un garçon. Les femmes ne sortent pas tant que ça seules la nuit, du moins pas sans être enquiquinées, se font traiter de salopes quand elles ont une vie sexuelle, prennent des remarques sur leur tenue (pas assez couverte, trop sexy, ect…); ont très souvent le mauvais rôle en cas de rupture…

    J’ai l’impression qu’utiliser le féminisme pour dénoncer une société qui n’est pas la notre, notamment musulmane, est, en plus d’être raciste, aussi une façon de dénier le fait qu’on est dans une société sexiste.

    Je voudrais aussi te remercier pour tes nouveaux critères de modération. Certains des propos tenus sur les viols sur le précédent sujet me donnent des nausées… et me confirment encore que non, je (comme n’importe quelle femme) ne suis pas en sécurité, et que ça n’est pas prêt de changer.

    Le livre suivant http://www.amazon.fr/secret-femmes-Voyage-plaisir-jouissance/dp/2738125425 m’a beaucoup intéressée : il parle de l’orgasme féminin à travers les ages et les civilisations. Hommes et femmes ne sont pas égaux non plus sur leur apprentissage/appropriation du plaisir sexuel, et c’est culturel : le plaisir féminin est plus ou moins mal vu, réprimé ou passé sous silence. Le plaisir masculin, lui, est encouragé.

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  8. C’est marrant que tu parles de ça alors que juste la veille, j’avais publié un article explicatif sur ma façon d’en découdre avec les trolls ^_^ (ici : http://lesquestionscomposent.fr/epidemie-inquietante/)
    Les accusations de censure, pfffff… Faut pas exagérer. Quand un mec poste un commentaire pour dire que je suis une truie et que j’écris de la merde et que les hommes sont malheureux parce qu’ils sont castrés, et que je le « censure », je le fais pas parce que ce qu’il dit me dérange, heurte mes convictions et pourrait faire réfléchir les lecteurs dans un sens que je veux pas. Je le fais parce que c’est de la merde et que ça intéresse personne, et que ça empêche le débat d’avancer en polluant le blog. Quand j’ai commencé à virer les trolls, plusieurs personnes m’ont remerciée car elles n’avaient plus le coeur de discuter dans les commentaires avant. Et d’ailleurs, polluer le blog pour empêcher les gens de discuter, c’est aussi plus ou moins volontaire de la part des trolls. Parce que ce que nous écrivons les dérange, parce qu’ils ne veulent pas que certaines vérités soient dites.

    Donc dans l’histoire, les censeurs, ce n’est pas moi, c’est eux. Ce sont eux qui essaient de freiner la discussion, de freiner la réflexion, tandis que j’essaie de la faire avancer. Et je pense que c’est bien pareil pour toi, et qu’en supprimant les messages haineux et insultants, c’est moins de la censure qu’une lutte contre la censure.

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