La Crimée « se donne à la Russie », ou la métaphore hétérosexuelle

J’ai été frappée d’entendre et de voir à plusieurs reprises la relation entre la Crimée et l’Ukraine évoquée en termes sexuels, et plus particulièrement hétérosexuels. Oh, rien de pornographique, mais la métaphore me paraît intéressante.

Je l’ai d’abord entendu il y a quelques jours dans une émission de la BBC, qui annonçait « Crimea will give itself to Russia » (la Crimée va se donner à la Russie). Le Journal Du Dimanche a lui aussi choisi la métaphore du « don » sexuel en titrant dimanche dernier, avant même les résultats du référendum, « La Crimée se donne au frère russe » (sic).

Il est peut-être utile de rappeler que se donner à quelqu’un est une expression genrée, et pour le moins désuète, définie ainsi par le Larousse: « accorder ses faveurs à un homme, en parlant d’une femme ».

Je ne prétends pas livrer d’analyse géopolitique, mais, outre le choix discutable de la métaphore, il me semble que cette manière de présenter les choses ne convient absolument pas à la situation actuelle, où l’on a vu la Russie envahir le territoire ukrainien et pousser à ce référendum par lequel la Crimée se serait « donnée » au voisin russe.

J’ai à nouveau entendu la métaphore utilisée et filée ce matin, dans le podcast « Global News » de la BBC (« The ‘President’ of Crimea », à partir de 6’26 »). Le journaliste évoque une affiche visible dans les rues de Sebastopol sur laquelle est représenté un bouquet de fleurs. Le journaliste l’interprète comme « a symbol perhaps of the wedding between Crimea and Russia » (un symbole peut-être du mariage entre Crimée et Russie). Il continue en expliquant que les personnes célébrant le résultat du référendum « felt like the day after a wedding, or perhaps more accurately the day after an engagement party, with one set of parents not just opposed to the marriage but doing their best to prevent it » (se sentaient comme le jour après un mariage, ou peut-être plus précisément le jour après une fête de fiançailles, où les parents de l’une des parties sont non seulement opposés au mariage mais font de leur mieux pour l’empêcher). Vladimir Poutine est présenté comme « the other parent », ayant signé « a prenuptial agreement » (un accord pré-nuptial) par lequel il reconnaît la Crimée comme un Etat souverain.

La métaphore ne s’arrête pas là (le journaliste est de toute évidence très fier de lui): « conjugal life of course involves practicalities » (la vie conjugale implique bien sûr des arrangements pratiques), comme aligner les horloges sur le temps officiel de Moscou.

Si je résume: ce qui compte ici, ce n’est pas tant la dimension sexuelle (« se donner ») que sa dimension genrée. La Crimée est présentée comme une femme qui se donne à son puissant voisin, incarné en la personne du viriliste président russe. Un article par ailleurs très intéressant du Monde, datant de 2012, parle de « l’érotisation à outrance du corps présidentiel », mis en scène à des fins électoralistes. Cette présentation de soi a de toute évidence fait son petit effet sur certains journalistes, qui n’ont sans doute pas conscience du caractère problématique de la métaphore; mention spéciale à ce sujet pour le bonus incestueux du JDD.

GRAOU

Anne-Charlotte Husson

EDIT bonus:

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4 réflexions sur “La Crimée « se donne à la Russie », ou la métaphore hétérosexuelle

  1. Analyse intéressante, qui donne à réfléchir sur l’utilisation de la métaphore conjugale appliquée à la géopoltique.

    Cependant, il me semble que vous manquez quelque chose : parce que l’article utilise « se donner », vous y voyez une activité associée à un stéréotype féminin, donc dévalorisante. Je vous invite à opérer un retournement de pensée et de considérer que « se donner » doit être une activité autant masculine que féminine. Jean-Paul II vous a précédé dans cette voie 🙂

    Bien à vous

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  2. Moi je ne comprends pas votre commentaire, Incarnare, de quel retournement de pensée parlez-vous? Qu’est-ce qui vous fait croire que l’expression « se donner », dans la bouche ou sous la plume de (au moins) 2 journalistes, pas forcément chrétiens catholiques, se réfère à un acte non-genré/unisexe?

    Il me semble que l’extrait du Larousse donné par l’auteure est une illustration limpide de son propos. (Manque une référence, mais l’article est sur Larousse.fr). J’ajouterai (puisque elle parle également de l’expression en anglais), ce lien vers le Merriam-Webster; le sens 4.b. va dans le même sens pour l’expression anglaise que celui du Larousse (en moins pudique), même s’il admet que l’objet direct du verbe « give » dans ce sens ne soit pas forcément une femme, son objet indirect étant en revanche forcément un homme:
    « [4.]b : to yield (oneself) to a man in sexual intercourse » (traduction: céder (sa personne) à un homme dans [le cadre d’]un rapport sexuel)

    Incarnare, Votre propos me semble en revanche obscur et pauvrement référencé. Rappel: tout le monde n’est pas familier de la pensée de Jean-Paul II…!

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  3. Pingback: La Crimée "se donne à la Russie", ou la métaphore hétérosexuelle | Sans Compromis

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