Alan Turing s’est suicidé… « pour homosexualité »

J’ai entendu cette expression dans un podcast de Continent Sciences, une (par ailleurs bonne) émission de France Culture, portant sur le travail du biologiste Franck Cezilly. A la fin de l’émission, Martin Andler, professeur l’Université de St Quentin en Yvelines, parle d’un événement autour de la figure d’Alan Turing, mathématicien de génie et inventeur de l’informatique. Selon Andler, Turing est aussi une « figure tragique » et s’est « suicidé pour homosexualité ».

Deux mots d’abord sur l’expression. Il semble avoir confondu deux expressions, être condamné pour (+ nom) et se suicider à cause de (+ nom). Il me semble que la confusion en dit long.

Alan Turing a été condamné par la justice britannique, dans les années 50, à la castration chimique parce qu’il était homosexuel (l’homosexualité est restée illégale au Royaume-Uni jusqu’en 1967, 1981 pour la France). Il est tombé dans une dépression profonde et s’est suicidé en croquant dans une pomme empoisonnée au cyanure (c’est l’origine du logo d’Apple). Il ne s’est donc pas suicidé à cause de son homosexualité, mais à cause de la société hétérosexiste qui l’avait traité de façon barbare.

Je trouve l’expression révoltante, et révélatrice de la pathologisation qui entoure, encore aujourd’hui, l’homosexualité. Elle n’est pas une maladie et ne mène pas en soi à la dépression, c’est le stigmate social et les multiples violences (physiques, morales, symboliques) dont il s’accompagne qui en sont la cause. Ce n’est que le 17 mai 1990 que l’homosexualité a été retirée de la liste des maladies psychiatriques de l’Organisation Mondiale de la Santé, date désormais de la journée internationale contre l’homophobie.

Alan Turing a été gracié à titre posthume par Elizabeth II en 2013.

Anne-Charlotte Husson

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12 réflexions sur “Alan Turing s’est suicidé… « pour homosexualité »

  1. En effet, c’est un bien curieux raccourci que d’évoquer ainsi la triste fin d’Alan Turing (personnage largement ignoré du grand public jusqu’à il y a quelques années; notez également que le fait que sa mort soit un suicide ou un accident reste controversée).

    Vous affirmez que l’homosexualité était illégale au Royaume-Uni jusqu’en 1967 en France jusqu’en 1981. Cette double affirmation mérite d’être précisée.

    Au Royaume-Uni, c’est l’homosexualité masculine qui était illégale, sans doute parce qu’on ne pouvait imaginer ce que deux femmes pourraient faire ensemble.

    Quant à la France, l’homosexualité en tant que telle n’était pas illégale. Cependant, jusqu’au vote d’une loi défendue par Robert Badinter en 1981, les relations homosexuelles avec les mineurs étaient prohibées, tandis que les relations hétérosexuelles étaient permises avec les mineurs d’au moins 15 ans — qui plus est, jusqu’en 1974 la majorité était fixée à 21 ans.

    Il existait par ailleurs une aggravation de la peine pour outrage public à la pudeur en cas d’homosexualité, suite au vote de l' »amendement Mirguet » en 1960, décrivant l’homosexualité comme un « fléau social ». En d’autres termes, le fait d’avoir un rapport sexuel en public (y compris dans une pissotière) était réprimé plus durement dans le cas d’un rapport homosexuel qu’hétérosexuel. Cette aggravation a été supprimée sans guère de débat en 1980 à l’occasion d’une loi redéfinissant les infractions sexuelles, dont le viol.

    Vous trouverez sur http://archives.assemblee-nationale.fr/ les débats de l’époque à l’Assemblée, c’est fort instructif. De mémoire, un député conservateur (Jean Foyer?) s’opposait à Badinter en lui demandant s’il accepterait que son fils de 15 ans se fasse sodomiser par un homme d’âge mûr, et Badinter répondit qu’il ressentirait la même chose si sa fille de 15 ans se faisait sodomiser par un homme d’âge mûr, ce qui était pourtant égal. Le député proposa alors de passer l’âge du consentement à celui de la majorité civile (18 ans).

    Enfin, il existait, semble-t-il, divers fichiers de police d' »homosexuels », supprimés aussi en 1981.

    Connaissez-vous l’ouvrage de Frédéric Martel, Le rose et le noir? Là aussi, très instructif.

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  2. – Le logo Apple n’à rien à voir avec les circonstances du décès de Mr Turing (« j’aurais bien aimé » à répondu Mr Jobs quand on lui a poser la question).
    – Il est admis que selon toutes vraisemblances, Mr Turing avait fait contre mauvaise fortune bon cœur et était relativement heureux au moment de son décès. La pomme aurait été empoisonné suite à une mauvaise manipulation lors d’une expérience.

    Alan Turing est un de mes héros personnel et je trouve l’histoire du héro déchu très attirante, mais il convient de rester factuel surtout quand il s’agit de journalisme.

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  3. L’affirmation selon laquelle Alan Turing serait « l’inventeur de l’informatique » mérite elle aussi nuance.

    Cette affirmation s’inscrit dans une tendance, courante dans la vulgarisation scientifique à destination du grand public, à personnifier les inventions et à désigner des « grands hommes » (et plus rarement des « grandes femmes », comme Marie Curie).

    Alan Turing est principalement connu pour 1) l’invention et le raisonnement sur un modèle théorique du calcul, appelé « machine de Turing » 2) la cryptanalyse pendant la guerre, notamment sur le code allemand ENIGMA 3) des travaux sur la morphogénère par modélisation mathématique de la cinétique chimique.

    C’est le point 1) qui le fait présenter comme « inventeur de l’informatique ». En réalité, cela faisait longtemps que l’on se posait la question du calcul automatique. Dans la première moitié du XIXe siècle, Charles Babbage et Ada Lovelace travaillent conceptuellement sur une « machine analytique » (machine mécanique hélas trop complexe à construire à l’époque). Courant XIXe, on propose divers algorithmes (à exécuter à la main), et on analyse même parfois leur complexité (p.ex. Gabriel Lamé publie un article sur la complexité de l’algorithme d’Euclide).

    En 1900, parmi les problèmes posés par David Hilbert, il y a celui d’une méthode (automatique et calculatoire) pour résoudre les équations diophantiennes. C’est l’étude du problème de la décision en logique qui suscite le développement de modèles théoriques du calcul (λ-calcul de Church, machines de Turing). À l’époque, on ne pense pas en termes d’ordinateurs réels, mais de modèles théoriques, et on démontre des théorèmes dessus (notamment le fameux théorème de l’arrêt).

    Après la guerre, Alan Turing a bien tenté de concevoir un ordinateur réel, sans grand succès.

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  4. Au sujet de 1981, il me semble que cette affirmation péremptoire selon laquelle l’homosexualité aurait été illégale jusqu’à l’élection de François Mitterrand, souvent répétée (mais démentie par les faits, il suffit de lire les textes), sert la propagande du Parti socialiste.

    Il y aurait cependant beaucoup à redire sur l’attitude des gouvernements socialistes des années 1980 par rapport à l’épidémie de SIDA.

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  5. Je conseille en passant la lecture d’une fiction historique (je crois que c’est une uchronie – allez, je me lance sans vérifier sur Wikipédia) « Le Cryptonomicon » – le récit par d’Alan Turing et de différentes choses autour de l’informatique. Avec des vrais morceaux de code Perl dans le récit.

    Quant à la reine… mais de quoi elle se mêle avec sa grâce ! Il y a des condamnations qui valent mille légion d’honneur – ou mille D.S.O., major Thomson, oui, si vous voulez.

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  6. « Je trouve l’expression révoltante, et révélatrice de la pathologisation qui entoure, encore aujourd’hui, l’homosexualité »

    Que vous tiquiez sur l’expression, je le comprends. Mais la trouver « révoltante », je trouve ça exagéré. Nous sommes à la radio, donc à l’oral. Que cela révèle quelque chose sur Martin Andler, peut-être. Mais dire que c’est révélateur de « la pathologisation qui entoure, encore aujourd’hui, l’homosexualité », c’est quand même faire un gros raccourci.

    Je suis beaucoup plus choqué par exemple par cet article de Télérama :
    http://www.telerama.fr/idees/plus-les-femmes-auront-de-libertes-plus-elles-s-en-souviendront-antoinette-fouque,109478.php

    « Née en 1936 à Marseille, militante phare du MLF (Mouvement de libération des femmes), Antoinette Fouque a réfléchi à la condition féminine pendant plus d’un demi-siècle. A rebours de certaines militantes, cependant, cette psychanalyste ne pensait pas que la libération des femmes passe par le refus de la procréation et REVENDIQUAIT, CONTRE LA THÉORIE DU GENRE ACTUELLE, UNE SPÉCIFICITÉ DE LA CULTURE FÉMININE. »

    Là, ce n’est pas oral, ce n’est pas un lapsus, c’est écrit, à propos d’une militante féministe, dans un hebdomadaire culturel plutôt de gauche, bien qu’empreint d’un vieux fond de catholicisme, et en quelques mots cela valide l’existence de la théorie du genre, et suggère que celle-ci veut gommer les spécificités des sexes.

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    • Personnellement je lis que « UNE SPÉCIFICITÉ DE LA CULTURE FÉMININE », alors si cette phrase suggère quelque chose, à mon avis, c’est que cette « théorie du genre » voudrait gommer les différences culturelles entre féminin/masculin.

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      • Oui, c’est ce que je voulais dire, merci de faire la nuance.
        Toujours est-il qu’elle n’existe pas, sinon comme arguments pour les sexistes revendiqués contre l’égalité des sexes et pour le maintient des stéréotypes de genre, et que cette phrase renforce la confusion.

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  7. Allan Turing a été gracié par la reine en 2013. Il se trouve que cette grace (royal pardon) est une mauvaise chose : en gros, si on le gracie ou lui pardonne, c’est qu’on admet qu’il est coupable, mais qu’on n’en tient plus rigueur.
    Donc c’est continuer à dire que sa condamnation était juste et méritée. Et c’est aussi dire que lui peut être pardonné, parce que grand savant, mais que tout les homos lambdas qui ne sont qu’éboueur, ouvrier ou instits n’ont pas le droit au pardon.

    La Reine aurait du faire l’inverse : demander pardon pour l’état anglais et non pardonner un innocent.

    C’est expliqué plus en détail là :
    http://www.theguardian.com/commentisfree/2013/dec/24/alan-turing-pardon-wrong-gay-men

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  8. Bonjour
    Je ne partage pas vos idées et votre perception de la société sous le spectre du genre. Cependant je suis comme vous totalement révolté par le sort de ce génie que fût Alan Turring et je trouve particulièrement odieuse cette tentative récente de se laver de son ignominie de la part du gouvernement anglais.
    Je pense qu’il y énormément à faire du côté des femmes scientifiques trop souvent victimes du plafond de verre par exemple Jocelyn Bell et Lise Meitner.
    Bien à vous

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  9. Les gens s’expriment très mal à l’oral, même les professeurs d’université !! … Mon frère qui est très jeune m’a raconté récemment être monté précipitamment à une minute du départ dans un wagon de 1ère classe d’un train, et une autre voyageuse lui a dit qu’il était dans le « mauvais train » … au lieu de dire « mauvais wagon » … Pour Monsieur Andler il a dû faire un mix de deux idées, condamné pour homosexualité puis suicidé, car l’esprit fonctionne bien plus vite que la parole, mais du coup sa phrase est complètement erronée, comme mon histoire du train !! En tous cas merci pour cet article et d’avoir relevé l’erreur

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