Empathie médiatique et violences contre les femmes

En ce moment se déroule le procès de Marcel Guillot, accusé d’avoir battu à mort et abandonné dans un ruisseau attenant à sa maison une amie, Nicole El Dib. Pour les médias, la particularité de ce procès est qu’il concerne « le plus vieil accusé de France »: il a 93 ans. Mais c’est justement le traitement médiatique et l’empathie pour l’accusé qui ont attiré mon attention.

Comme me l’a fait remarquer @MelleArmelle sur Twitter, Le Télégramme fait particulièrement fort en reprenant en titre le sobriquet « Papy Marcel », avancé par l’avocat de Marcel Guillot: « C’est un homme sans histoire, serviable, jamais violent, qu’on appelle communément Papy Marcel ». La stratégie de la défense semble claire: provoquer de la compassion à l’égard de ce très vieil homme qui, comme il le dit, avait un « béguin » pour la victime et avait été « éconduit » par elle. Deux motifs de compassion, donc: son âge et son statut d’amoureux déçu.

Les médias se délectent justement de l’incongruité de la situation: un homme de 93 ans parlant d’un « béguin » pour une femme de 82 ans. Cette chronique judiciaire sur un blog du Monde insiste lourdement, pour rendre compte de la première journée, sur l’âge de l’accusé. De toute évidence, la journaliste y voit un aspect dérisoire et comique, comme le montrent les premiers paragraphes:

Le président a d’abord voulu s’assurer que le Sonotone de Marcel Guillot était bien réglé et qu’il avait des piles de rechange dans la trousse de toilette en plastique bleu qu’il tient à la main. « Vous m’entendez ?
– Je vous entends causer mais je comprends rien à ce que vous dites », a répondu Marcel.
Encadré par deux gardes bonhommes qui semblaient surtout veiller à ce qu’il ne chancelle pas, il s’est avancé à petits pas jusqu’au pupitre de la cour et a penché son visage vers celui du président.
« Ça va mieux comme ça?
– Oui, oui », a répondu Marcel.

Comme dans Le Télégramme, l’article instaure une certain familiarité avec l’accusé du fait de son âge: le titre parle de « Marcel » tout court, ce qui est évidemment un moyen de souligner son âge.

Cette chronique concerne le premier jour d’audience, on pourrait donc croire qu’elle se concentre pour cette raison sur le point de vue de l’accusé. Mais cela ne s’arrange pas avec la deuxième, qui se concentre sur « le tabou de l’intimité des personnes âgées ». L’angle est intéressant et atténue quelque peu la dimension âgiste du reste du traitement du procès. Mais « l’intimité » dont parle la journaliste se révèle consister dans les « sentiments » de l’accusé pour la victime et, comme l’explique Marcel Guillot:

– J’ai voulu la caresser un peu, c’est tout. Moi, j’avais pensé…

« L’intimité », donc, c’est un geste que la victime n’a pas accepté et suite auquel, je cite toujours l’article, « Marcel Guillot s’est senti ‘éconduit’, ‘renvoyé comme un ballot' ».

Suit alors un commentaire incroyable de la journaliste:

Les sanglots ont jailli d’un coup. Des grosses larmes d’homme blessé coulant sur le visage d’un très vieil accusé.

On parle ici d’un homme accusé d’assassinat, c’est-à-dire de meurtre prémédité, et qui, selon l’avocat des parties civiles, « a cyniquement présenté ses condoléances à la famille » lors des obsèques. Tout est fait pour provoquer de l’empathie pour cet homme, sans aucune considération justement ni pour la victime, ni pour sa famille.

Anne-Charlotte Husson

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11 réflexions sur “Empathie médiatique et violences contre les femmes

  1. C’est ignoble. Bon de la part de la défense, c’est « normal », c’est leur boulot, mais que tout le monde se prête au jeu ? Comme avec le procès de Steubenville, je dois admettre que je ne comprends pas d’où vient ce besoin de s’apitoyer sur l’accusé, en oubliant totalement la victime. Je conçois pas ce qui se passe dans la tête des gens, qui se disent « Ah le pauvre » en oubliant commodément la victime.
    Est-ce que ça tient plus au statut de l’accusé (des jeunes gens « prometteurs », un vieil homme triste =/= l’immigré du coin) ou des victimes (un·e enfant aurait fait scandale, un homme aurait été incongru, une femme c’est habituel) ? Outre l’ignominie du truc, c’est un phénomène que je trouve réellement bizarre.

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  2. Je ne suis pas tout à fait d’accord, je n’ai pas ressenti les dires de l’article du Monde comme une empathie envers le vieil homme, je trouve même que l’article se moque de lui. Ses actes sont décrits dans leur intégralité, avec toute la violence qui va avec, je ne pense pas qu’on puisse être empathique avec une personne si on nous décrit des actes qu’elle a faits avec autant de violence, L’accent est plutôt mis sur le côté sénile, mais l’article montre aussi que l’accusé ment, qu’il accuse la victime d’être à l’origine de la violence qui a été faite contre elle. Avec ça, j’ai plutôt l’impression que l’article est même contre le vieil homme

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    • Ayant maintenant lu les deux textes mis en lien (chose que je n’avais pas faite avant), je ne trouve pas que l’auteur s’apitoie tant que ça sur l’accusé dans le premier (par contre, je ne trouve pas non plus qu’il se moque de lui, du tout). Dans le deuxième, oui, clairement.

      Mais ce sont surtout les commentaires qui sont absolument effarants, et qui disent tous « d’une grande beauté, « merci pour ce texte touchant », « poétique ». On parle d’un meurtre sauvage, mais c’est touchant. Hallucinant.

      Et à côté de ça, les gens rigolent devant la nouvelle vidéo de Rémi Gaillard. C’est bon, c’est drôle et y a pas mort d’homme. C’est frappant cette expression d’ailleurs, elle s’applique très bien au meurtre de Nicole. Y a pas eu mort d’homme, après tout.

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  3. Et le pire dans tout ça c’est sûrement qu’il va écoper d’une peine dérisoire (au vu de son âge ça n’a pas grand sens, mais ça continue à donner l’impression que tuer une femme par « passion » est excusable) 😦

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  4. J’ai lu la « chronique judiciaire ». Je ne comprends franchement pas. Est-ce qu’on peut m’expliquer l’intérêt de ce genre d' »article » ?? C’est racoleur, c’est voyeur. On raconte ça comme un mauvais roman, on se croirait dans une émission de Morandini. Je trouve ça tellement déplacé. Donc oui évidemment, je suis d’accord, on veut nous vendre de l’empathie pour cette ordure, on veut romancer son crime, ça me dégoûte.

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  5. Pingback: Empathie médiatique et violences contre ...

  6. Dans l’ouvre « Le Viol, Un Crime Presque Ordinaire », les autrices Audrey Guiller et Nolwen Weiler expliquent bien que dans ce genre d’affaire, il y a une grande influence du langage utilisé par les médias et la manière dont ils font de ce genre d’affaire des exceptions ou alors des crimes qui augmentent en fréquence, notamment pour ce qui concerne les viols collectifs.

    La réalité des fais, c’est que ces crimes existaient déjà il y a 20 ans, et étaient probablement moins souvent dénoncés… Mais on continue d’en faire des exceptions, des cas particuliers, alors qu’ils n’en sont absolument pas.

    Le traitement de cet article voudrait faire de ce « fait divers » justement un simple fait, alors qu’il ne s’agit ni plus ni moins que d’un fait au coeur d’un véritable système. Ce que les médias se refusent à faire remarquer. Alors qu’ils ont tout en main pour.

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  7. c’est malheureusement pas la première fois que l’on voit ce genre d’articles, un homme tue une femme et c’est un crime passionnel… » je t’aime ou je veux little john et c’est souvent dans la gueule » comme dirait un grand philosophe.

    Ma critique se concentrera ici sur le deuxième texte:
    http://prdchroniques.blog.lemonde.fr/2014/03/27/au-proces-de-marcel-guillot-le-tabou-de-lintimite-des-personnes-agees/

    Ce qui est grave dans l’histoire, au delà du fait qu’il s’agisse de la mort violente d’une personne, c’est que la tournure en fait divers dépolitise l’acte en lui même.
    En mettant en avant son coté exceptionnel « le plus vieil accusé de France » voire mystérieux:
    « Comme s’il butait sur un mystère plus grand encore, celui de l’intimité des personnes très âgées et des désirs qui peuvent les animer » l’article exclut de manière expéditive les rapports d’oppressions homme/femme (le tout est tiré du premier paragraphe du texte).

    A ceci s’ajoute le pathos qui traverse l’article:  » Des grosses larmes d’homme blessé coulant sur le visage d’un très vieil accusé. ».

    C’est vraiment honteux car si on regarde les faits on se trouve face à un homme qui après s’être fait éconduire se tape 200km pour aller péter la gueule de madame et la jeter dans la rivière, niveau romantisme on repassera.

    Le traitement racoleur, le pathos et la mise en valeur de circonstances particulières de cette violence sont ici mises en avant pour faire de l’audimat, la conséquence qui en découle c’est un aveuglement envers un système plus global de violences faites aux femmes et qui exclut complètement de l’équation les facteurs d’oppression auxquels sont soumis ces personnes (il ne faut pas être sorti d’une grande école pour savoir que naître femme dans les années 30 donne droit à du rab d’oppression patriarcale).

    Je n’exclut pas le problème de fond de l’article, qui est de parler du tabou de l’intimité des personnes agées, cependant dans la forme que celui-ci prends on ne voit pas le bout d’une explication sur le sujet et ce qui est mis en avant est surtout le fait que monsieur soit un pauvre bougre alors que le problème dont on parle est extrêmement grave.

    il suffit de consulter les chiffres officiels des violences faites aux femmes chaque année pour voir que ce genre de cas s’inscrit dans une dynamique ô combien courante et très problématique, mais bon c’est bien plus facile de faire chialer sur le pauvre pépé qui souffre et ça amène des lecteurs alors dans ces cas là la déontologie on s’assoit dessus et on fait pas la fine bouche hein.

    Merci pour l’article, et au plaisir de vous relire très bientôt.

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  8. C’est vraiment honteux car si on regarde les faits on se trouve face à un homme qui après s’être fait éconduire se tape 200km pour aller péter la gueule de madame et la jeter dans la rivière, niveau romantisme on repassera. » Et encore, « éconduire » cache peut être pudiquement une tentative de viol.

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  9. Pingback: Féminisme | Pearltrees

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