Dans ma bibliothèque – Edith Wharton, Chez les heureux du monde (The House of Mirth)

Edith Wharton, The House of Mirth, 1905. Traduction française: Chez les heureux du monde, LGF, Le Livre de poche, 2010.

Adaptation cinématographique: The House of Mirth, Terence Davies, 2000 (avec Gillian Anderson dans le rôle de Lily Bart).

(major spoiler alert)

J’ai vu récemment l’adaptation par Terence Davies du roman d’Edith Wharton, ce qui m’a fait réaliser à quel point j’aimais ce dernier. J’ai été déçue par le film, qui, bien que visuellement très réussi, m’a paru montrer une longue agonie et mener lentement vers une issue prévisible. Ce n’est pas du tout l’impression que m’avait laissé le livre ; j’essaierai de revenir ici sur ce que j’en ai compris et surtout, sur le personnage extraordinaire de Lily Bart. Ce roman fait partie des livres qui ont fait progresser ma réflexion sur la représentation des femmes dans la littérature romanesque.

Mon copain, qui a regardé le film avec moi et n’a jamais lu le livre, n’a éprouvé aucune empathie pour le personnage de Lily. Ce n’est pas si surprenant, dans la mesure où le film ne montre que ses fragilités et sa maladresse, alors que Lily est, dans son genre, un génie. C’est cela qui excite l’intérêt de Lawrence Selden, c’est dit clairement dès le premier chapitre : Lily constitue un spectacle fascinant et intrigant pour lui car elle est au sommet de sa gloire et de son art. Elle est très belle et semble faite pour la haute société new-yorkaise dans laquelle elle vit et a sa place, malgré le fait qu’à bientôt 30 ans, elle soit toujours célibataire. Elle lutte pour concilier son désir d’indépendance et sa situation de « fille à marier », qui fait d’elle une mineure (au sens juridique du terme) et l’oblige à une prudence dont elle ne sait pas toujours faire preuve. Elle sait, ou croit savoir, comment arriver à ses fins et se persuade, du moins jusqu’au début de sa chute, qu’elle peut obtenir ce qu’elle veut quant elle veut, c’est-à-dire épouser qui elle le désire.

Elle a justement des désirs très précis : elle veut être riche. Son père a perdu sa fortune quand elle était adolescente, ses parents sont décédés et elle se démène pour maintenir le niveau de vie qu’elle a toujours connu. Elle a donc une idée très claire de ce qu’elle veut et de ce dont elle a besoin. Elle ne commence à douter et à souffrir que quand elle réalise que cette idée ne correspond pas à celle que se fait d’elle Lawrence Selden.

Celui-ci passe d’un intérêt amusé à un intérêt passionné, motivé par la fascination qu’exerce sur lui Lily Bart. Il a d’elle une vision idéalisée et se persuade qu’il est l’une des rares personnes à connaître la « vraie » Lily Bart, alors qu’elle ne semble pas se connaître elle-même. Il est persuadé de savoir mieux qu’elle de quoi elle a besoin et ne se prive pas de le lui rappeler, même quand elle lui fait remarquer que son mépris pour ses aspirations est douloureux pour elle.

Comme The Age of Innocence, sans doute le chef-d’oeuvre de Wharton, The House of Mirth est un roman des occasions perdues. Lawrence et Lily se trouvent, s’aiment l’espace d’un instant, se mécomprennent, se séparent et se retrouvent à nouveau – jusqu’à ce qu’il soit trop tard. La frustration et la beauté du roman résident dans cette danse permanente, largement guidée par Seldon qui, quand Lily le déçoit, c’est-à-dire quand elle ne correspond pas à l’image idéale qu’il se fait d’elle, prend ses distances et renonce temporairement à elle.

Dans tout le roman, et c’est peut-être ce qui m’a le plus frappée, Lily est vue par Lawrence en particulier et placée sous le regard scrutateur des personnes qui l’entourent. Jamais cependant n’a-t-on accès à son regard à elle (pas plus que dans The Age of Innocence on n’a accès au point de vue du personnage féminin central). Le premier chapitre est révélateur à cet égard : Lily est vue dans une gare par Lawrence, bien avant qu’elle ne le voie à son tour. Voici les premières lignes du roman (la traduction suit) :

Selden paused in surprise. In the afternoon rush of the Grand Central Station his eyes had been refreshed by the sight of Miss Lily Bart.

It was a Monday in early September, and he was returning to his work from a hurried dip into the country; but what was Miss Bart doing in town at that season? If she had appeared to be catching a train, he might have inferred that he had come on her in the act of transition between one and another of the country-houses which disputed her presence after the close of the Newport season; but her desultory air perplexed him. She stood apart from the crowd, letting it drift by her to the platform or the street, and wearing an air of irresolution which might, as he surmised, be the mask of a very definite purpose. It struck him at once that she was waiting for some one, but he hardly knew why the idea arrested him. There was nothing new about Lily Bart, yet he could never see her without a faint movement of interest: it was characteristic of her that she always roused speculation, that her simplest acts seemed the result of far-reaching intentions.

***

Selden s’arrêta, surpris. Dans la bousculade de l’après-midi, à la Grande Station Centrale, ses yeux venaient de rencontrer le visage reposant de miss Lily Bart.

C’était un lundi, au début de septembre : le jeune avocat retournait à sa besogne après une rapide fugue à la campagne ; mais que pouvait faire miss Bart en ville, à cette époque de l’année ? Si elle avait eu l’air de prendre un train, il aurait pu en déduire qu’il l’avait surprise à son passage entre deux des maisons de campagne qui se disputaient sa présence après la fin de la saison de Newport ; mais son apparence indécise le rendait perplexe. Elle se tenait en dehors de la foule, qu’elle laissait s’écouler vers le quai ou vers la rue, avec une mine irrésolue qui — Selden le soupçonnait — pouvait masquer un projet très défini. Tout de suite il lui vint à l’esprit qu’elle attendait quelqu’un ; pourtant il ne se rendait pas bien compte pourquoi cette idée l’avait saisi. Il n’y avait rien de changé en Lily Bart ; mais quoi ! il ne la revoyait jamais sans un petit sursaut d’intérêt : elle avait le don de toujours susciter la réflexion ; ses actes les plus simples semblaient le résultat d’intentions qui allaient loin.

A la fin du même chapitre, elle est aperçue cette fois sortir de chez Lawrence par Sim Rosedale, un homme d’affaires (dépeint de manière particulièrement antisémite), qui comprend comment la placer sous son pouvoir (il n’est pas décent pour une femme non mariée d’aller seule chez un homme):

Under the Georgian porch she paused again, scanning the street for a hansom. None was in sight, but as she reached the sidewalk she ran against a small glossy-looking man with a gardenia in his coat, who raised his hat with a surprised exclamation.

« Miss Bart? Well—of all people! This IS luck, » he declared; and she caught a twinkle of amused curiosity between his screwed-up lids.

« Oh, Mr. Rosedale—how are you? » she said, perceiving that the irrepressible annoyance on her face was reflected in the sudden intimacy of his smile.

Mr. Rosedale stood scanning her with interest and approval. He was a plump rosy man of the blond Jewish type, with smart London clothes fitting him like upholstery, and small sidelong eyes which gave him the air of appraising people as if they were bric-a-brac.

***

Elle s’arrêta de nouveau sous le porche xviiie siècle, explorant la rue : pas un hansom ! Mais, à peine sur le trottoir, elle se heurta à un petit homme reluisant, gardénia à la boutonnière, qui la salua et s’écria avec surprise :

— Miss Bart ? Eh bien… si je m’attendais !… Voilà une chance !

Et elle perçut entre ses paupières mi-closes une lueur de curiosité amusée.

— Oh ! monsieur Rosedale… comment allez-vous ?

Et, dans la familiarité soudaine du sourire qui parut sur la face de cet homme, elle vit le reflet de la contrariété que sa figure, à elle, n’avait pu celer.

M. Rosedale était là qui la dévisageait d’un œil approbateur. C’était un homme rondelet, au teint rose, le type du juif blond, avec d’élégants habits faits à Londres qui semblaient accrochés sur lui par un tapissier et de petits yeux obliques qui lui donnaient l’air d’estimer les gens comme s’il s’agissait de bric-à-brac.

Le film ne montre jamais vraiment Lily dans ses moments de triomphe. Elle atteint l’apogée de sa gloire lors d’une réception dans laquelle elle incarne un tableau vivant (un divertissement très prisé à l’époque). Il s’agit d’une longue scène, qui culmine dans l’apparition de Lily, cette dernière surpassant sans conteste les autres femmes de l’assemblée. Elle est donc à nouveau vue, et placée même sous tous les regards, y compris celui de Selden, qui l’aime sûrement à ce moment plus que jamais. C’est après cet épisode que commence sa longue chute ; pourtant elle n’abandonne jamais vraiment l’espoir et continue de se battre pour récupérer la place à laquelle elle est sûre d’avoir droit. Elle a une haute opinion d’elle-même, alimentée non pas tant par la vanité que par une conscience très claire de sa propre valeur.

Lily Bart est un très beau personnage. Elle est rendue plus belle encore par le voile de mystère qui l’entoure : nous la déchiffrons essentiellement à travers le récit et les yeux de Selden ; elle nous échappe, un peu comme la conscience lui échappe lors de son suicide – une très belle scène.

Anne-Charlotte Husson

Je vous conseille de jeter un coup d’oeil à la biographie d’Edith Wharton.
Texte original accessible et téléchargeable gratuitement sur le site du projet Gutenberg.
Traduction libre de droits en ligne sur Wikisource.

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