« Harcèlement de rue »: témoignage

Cet article s’accompagne d’un trigger warning.

Je me rends compte, à l’occasion d’une énième, et nécessaire, discussion sur Twitter à propos du harcèlement de rue, que je n’ai presque jamais évoqué le sujet ici. Beaucoup de choses ont été déjà dites et écrites sur le harcèlement de rue; pourtant, je continue de lire les mêmes dénégations, les mêmes bêtises, les mêmes violences sur ce sujet. Violences, car la négation de la parole et de l’expérience des femmes sur un sujet comme celui-ci est d’une violence sans nom. Je crois qu’il est essentiel de parler de nos expériences et de se battre sans relâche contre tous ceux (et celles parfois) qui continuent à nous dire que ce n’est pas bien grave, que c’est de la drague maladroite, que ce sont des idiots, des connards, des exceptions.

Pour une définition de l’expression et une description du phénomène, je vous renvoie à cet article du blog Crêpe Georgette. Je ne parlerai ici que de ma propre expérience, mais je vous demande de garder à l’esprit qu’il ne s’agit en aucun cas d’une expérience isolée. Pour de multiples autres témoignages, vous pouvez consulter par exemple le site du projet Hollaback.

J’étais au collège la première fois que j’ai été klaxonnée et hélée dans la rue. Je ne me souviens plus des mots, seulement d’avoir été décontenancée et d’avoir ressenti confusément qu’il n’y aurait désormais plus de marche arrière; que j’étais trop jeune, aussi.

J’étais au lycée, en première peut-être, la première fois que j’ai subi des attouchements dans le métro. Je sortais avec des amies, j’étais en robe. Le métro était bondé. J’ai senti un homme collé derrière moi placer délibérément son sexe entre mes fesses, et frotter. Comme d’innombrables femmes dans le même cas, paralysée par le dégoût, la surprise et la honte, je n’ai rien dit, je n’ai rien fait. J’ai seulement couru hors du métro et sur le quai dès que j’ai atteint ma station. J’ai quand même eu le temps de regarder le type dans les yeux avant de sortir; il a soutenu mon regard.

20 ans. Je vis à Lyon désormais. Première sortie le soir, je rentre seule, tard; je vis rue de Marseille, ma rue a mauvaise réputation mais je ne le sais pas encore. Il est minuit mais comme il fait chaud, il y a beaucoup de monde dans la rue. Que des hommes. Je sens soudain quelque chose me heurter la jambe assez violemment: quelqu’un m’a jeté une canette. Je regarde autour de moi, j’ai peur, tout le monde me regarde mais personne ne bouge. Je cours jusqu’à chez moi. Je tremble tellement que j’ai du mal à ouvrir la porte.

Décidément une mauvaise année. Je suis dans le tram cette fois, avec une amie. Je porte un pantalon et une tunique par-dessus. Je sens quelque chose dans mon dos mais n’y paye d’abord pas attention. Je comprends soudain que quelqu’un est en train de frotter lentement un doigt, de bas en haut, entre mes fesses. Je me retourne et lui crie d’arrêter. Il me regarde alors dans les yeux et commence à m’insulter. « T’as qu’à pas t’habiller comme une salope. » Je m’éloigne avec mon amie en attendant le prochain arrêt; il continue à me fixer des yeux et je vois ses lèvres bouger, il parle tout seul, je sais qu’il continue à m’insulter. Personne ne dit rien, personne ne bouge. J’ai envie de vomir.

Je suis à Lyon toujours, assise sur les quais de la Saône, je mange un sandwich en lisant. Il n’y a presque personne autour. Un homme s’approche de moi, je lève les yeux, il me parle, me dit qu’il aimerait me parler, que je suis charmante. Je lui dis non. Il s’approche plus près et pose sa main sur ma cuisse, bien haut. Je bondis et lui crie d’arrêter. Il prend peur, marmonne « ça va, ça va » et s’éloigne.

Ca ne va pas, mais j’ai eu de la chance.

Anne-Charlotte Husson

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24 réflexions sur “« Harcèlement de rue »: témoignage

  1. Le jour où TOUT le monde arrêtera de dire que  » c’est pas grave », « ya pas mort d’hommes », « que c’est des cas isolés », « que tous les mecs sont pas comme ça » etc. et les gens réagiront de manière unie contre ce type de comportement… on aura bien avancé …. un jour, j’y crois ! En attendant c’est surtout aux parents je pense d’éduquer leurs enfants filles ou garçons pour leur dire que c’est pas un comportement acceptable tout comme ils leurs apprennent de ne pas manger leur crotte de nez ou de dire « merci » et « bonjour ».

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  2. Le harcèlement de rue est un phénomène vraiment scandaleux et encore une fois les victimes sont tenues pour responsables. Mais, quand je lis ces témoignages, je me dis également que j’ai de la chance de vivre en Suisse où le harcèlement de rue est nettement moins présent. Par exemple, je n’ai aucune de mes connaissances qui s’est faite tripoter dans le métro à Lausanne, bien que nous le prenions tous les jours et qu’il était souvent bondé. Le harcèlement que j’ai (rarement) vécu était purement verbal. Mais, j’ai quand même l’impression que cela se développe de plus en plus, particulièrement dans des quartiers un peu moins favorisés ce qui contribue à la stigmatisation des gens qui y habitent.

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  3. Moi ce qui me frappe dans ce genre de témoignage, c’est que ça ne m’arrive presque jamais. Et quand ça m’arrive, en général ce sont des mecs un peu lourds mais jamais méchants, plus le genre un peu à l’ouest qui veut faire connaissance.

    J’habite pourtant à Paris, où je me fringue comme je veux (pull informe + jean ou minijupe + bottes selon les jours) et où je rentre parfois tard, toute seule. Et je me fais enquiquiner (verbalement) peut-être deux, trois fois par an.
    Et je trouve ça vraiment triste de me dire que moi, je suis dans les chanceuses. Ça devrait pas être de la chance de ne se faire emmerder *que* deux ou trois fois par an.

    Faut continuer à en parler en tout cas. Même en étant si peu emmerdée, maintenant je réplique. Le type qui m’a lancé « hey t’es belle » en me croisant il y a quelques semaines (non, le ton était pas agréable), je me suis retournée et lui ai spontanément fait un beau doigt d’honneur (il s’était retourné lui aussi pour voir l’effet qu’il m’avait fait – il savait donc très bien ce qu’il faisait). C’est sorti tout seul. Hé bien c’était jouissif. C’est peut-être très con et c’était pas grand-chose, mais ça m’a mise de très bonne humeur d’avoir fait connaître mon mécontentement.

    Et je sais pas si je l’aurais fait avant. C’est à force de lire des témoignages, les femmes qui parlent de plus en plus, et les initiatives qui se lancent. Ça donne du cran à tout le monde. ♥

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  4. Et je voulais rajouter que je suis désolée pour toutes celles qui se reconnaissent dans ce témoignage-ci. C’est dégueulasse d’avoir à vivre ça, plus les commentaires derrière. Restez fortes, et prenez soin de vous ♥

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    • Je ne me suis même pas posé la question en fait O_o
      Déjà, n’ayant jamais été vraiment embêtée, je n’ai pas vraiment peur dans la rue, même tard (et puis mon quartier est animé, éclairé, donc ça va). Cette fois-là, il devait être 19h, il y avait des gens sur le trottoir autour de nous et nous étions tous les deux en mouvement (il stationnait pas, on s’est croisés), j’ai continué ma route contente de moi et plus préoccupée par mon rendez-vous que par sa réaction. C’était vraiment très spontané de ma part et je n’ai pas réfléchi au fait qu’il pourrait y avoir des conséquences, ni avant, ni après.

      Mais je ne suis pas certaine du tout que j’aurais eu cette réaction dans une rue déserte… Je pense que c’est arrivé comme ça parce que je ne me sentais pas en danger, juste offensée.

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  5. Merci pour le lien vers Hollaback, et merci d’avoir partagé votre expérience. Je crois que ce qui passait il y a encore peu de temps pour banal ou « le prix à payer quand on habite dans une ville » devient de plus en plus inacceptable aux yeux des gens. Sur Hollaback, les témoignages de personnes qui interviennent pour stopper une situation de harcèlement sont plus nombreux aujourd’hui qu’il y a 3 ans, il y a aussi des témoignages d’hommes que cela révolte (et, plus étonnant, des commentaires de policiers clairement en faveur des personnes harcelées). C’est encourageant!

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  6. Le harcèlement de rue est vraiment un empoisonnement. Quelqu’il soit.

    J’estime avoir de la chance car je ne suis pas le type à me faire harceler comme décrit dans cet article (une femme de plus d’1m80 ça dissuade apparemment), mais du harcèlement verbal, j’en ai eu droit, et ma petite amie aussi.
    Ca nous est (encore) arrivé il y a quelques jours. Nous étions en train de prendre un goûter dans un fast-food connu et leur pseudo-imitation d’un coffee shop tout aussi connu, tout en papotant joyeusement et un voisin de table nous demande (évidemment, sans nous dire bonjour) d’où nous venons, mon amie parlant anglais. Je lui répond qu’elle est d’origine Suédoise et il semble vouloir engager une conversation. Nous échangeons quelque mots et nous montrons clairement que nous n’avons pas envie de discuter avec lui. Après quelques minutes, il recommence à me parler et cette fois ci, je finis par quasiment lui tourner le dos, espérant qu’il comprenne que non, nous n’avons toujours pas envie de lui parler. Il revient encore à la charge, en me disant qu’il veut offrir un dessert à mon amie. Ne cachant pas mon exaspération, je transmet le message à mon amie qui lui répond poliment « non mais merci », ce à quoi il répond qu’elle est très belle. Je suis bien évidemment énervée mais je ne sais pas comment l’exprimer, mis à part être froide envers lui. Mon amie et moi nous en allons et bien évidemment, pas un « au revoir » de sa part. Elle me confie plus tard qu’elle n’ose plus dire aux gens d’où elle vient, parce que sa nationalité lui apporte tout un paquet de stéréotypes.

    Le « choc » ne m’est arrivé que plus tard. Ce n’est que trop tard que j’ai réalisé à quel point ce type s’était montré malpoli et égoïste (il n’a sans doute pas vu qu’on était en couple certes, mais je doute fortement que ça l’aurait arrêté) mais c’est quoi ce comportement de voir 2 filles à une table et vouloir offrir un dessert à l’une des deux? C’est quoi cette attitude de continuer à parler à quelqu’un qui n’a clairement pas envie de parler?
    Je me demande si c’est vraiment un problème d’éducation ou quelque chose d’ancré dans notre société (j’ai par exemple un collègue homosexuel, mais là c’est pareil, s’il a envie de parler j’ai beau lui montrer que je n’ai pas envie, il me parle quand même).

    J’ai aussi (tristement) réalisé que j’étais habituée à ce genre de comportement de la part d’un inconnu, d’où le fait que je n’ai pas réagi plus que ça. Ce n’est pas la première fois que mon amie et moi avons à faire à un homme qui ne nous lâche pas, qui l’appelle quelqu’un de « très belle ».

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  7. Je vis à Londres depuis 7 mois il n’y a jamais ce genre de comportement de la part des hommes, personne ne se colle à personne même quand le metro est blindé! les femmes en jupe ne se font pas siffler, ni insulter, les hommes ne se retournent même pas!! un autre monde qui ne donne pas envie de rentrer en France!

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  8. Même expérience que Sanny, donc ça doit être un phénomène culturel.
    J’ai passé 5 ans à Londres et suis depuis 5 ans à New York – je n’ai jamais été confrontée au problème. Par contre, à chaque arrivée à Charles de Gaulle, dans les 10 minutes, les petits commentaires insidieux recommencent (à tous les donneurs de leçons : si cette forme de drague n’est pas méchante, pourquoi les intéressés chuchotent tout le temps et n’énoncent pas clairement leur propos ? C’est quand même le signe que c’est malveillant, non ?)
    Je ne sais si c’est efficace ou culturel, mais le Métro New Yorkais passe des annonces vocales régulièrement pendant les heures de pointe pour préciser que les trains bondés ne sont pas une excuse pour des mains baladeuses et autres comportements inappropriés. Les personnes victimes de ce genre de pratique sont invitées également à se faire connaître. A quand ce genre d’annonces en France ? Je ne sais si ça fonctionnerait mais ce serait déjà un début.

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  9. Le harcèlement de rue, pour moi, c’était du quotidien, à Rosny. Des hommes qui sifflent, hèlent, insultent, rient, baissent les vitres de leur voiture en faisant des gestes explicites, et pire … suivent pendant quelques rues. Je crois que la première fois que j’ai eu droit à un « Hé, tu veux un tour en voiture ? Tu pourras me sucer », j’avais 13 ans. J’ai même été gâtée d’un « Tu veux bien venir me faire des pâtes, et après je te prends par derrière » devant Condorcet quand j’étais en prépa … Bref, du meilleur goût.

    Mais depuis 5 ou 6 ans, je m’efforce de soutenir tous les regards masculins que je croise. C’est risqué (et ça ne devrait pas l’être), mais je me sens bien plus en sécurité, et surtout, mieux dans ma peau. J’avais facilement tendance à me sentir sale, avant ça. Évidemment, il y a des situations dans lesquelles je perds tous mes moyens, notamment la nuit, quand je sens que quelqu’un ne se trouve pas très loin …
    Le problème de « la tête haute », c’est que certes, les petits phénomènes de harcèlement ont diminué, mais aussi, j’ai « vexé » des gens qui n’ont pas hésité à devenir violents.

    Bref, je n’ai pas de solution, je n’ai pas subi d’attouchements, mais je me sens tout de même victime de harcèlement de rue, et je déteste ce sentiment. Je n’ai généralement pas peur, mais je suis énervée, donc agressive, donc source de conflits. Et du coup, au lieu d’être touchée, je suis frappée.

    Réconfortant, hein ?

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  10. Le harcèlement de rue est un problème de violence, et toutes les formes de violences discriminatoires sont niées dans notre société…
    Cette violence qui nous fait du mal, et que tout un chacun nous encourage à trouver flatteuse, ne doit plus être tolérée. C’est pourquoi nous ne devons plus subir dans le silence, même si c’est dur, et se méfier aussi de la violence supplémentaire que ces agresseurs voudraient nous infliger.

    Il est temps que les femmes ne soient plus considérées comme des objets ou une population à maintenir dans la peur. Nous sommes des êtres humains, namého !!!!

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  11. Pingback: Harceleurs, agresseurs ou simples "relous"? | Genre !

  12. Rien de transcendant à ajouter, juste… ma stupéfaction, à chaque fois que je lis ces témoignages. Non que je ne vous crois pas. Je connais, j’ai connu, trop de femmes qui ont vécu ce genre de choses pur croire que c’est marginal.
    Mais ça me fait halluciner, je ne comprends pas le harceleur. Qu’est-ce qui se passe dans sa tête, que veut-il, qu’espère-t-il? Pourquoi, comment, peut-il avoir ce comportement? Ça me semble surréaliste. En général, j’arrive à me dire « peut-être que… » mais pas là.

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  13. Merci pour ce témoignage. Juste une chose à rajouter par rapport à ta dernière phrase « .. j’ai eu de la chance ». Non, tu n’as pas eu de chance, tu as réagi! Chez http://www.garance.be, nous entendons de nombreuses femmes raconter des histoires d’agressions en rue, au boulot, à la maison, et elles utilisent de tout aussi nombreuses stratégies pour y faire face, mais chaque fois que ça marche, elles disent: « j’ai eu de la chance ». C’est aussi une part de la lutte contre les violences d’arrêter de sous-estimer nos possibilités d’action, de partager des trucs qui marchent et de nous encourager mutuellement à ne plus nous laisser faire. Car résister n’est pas une question de chance! Bonne continuation…

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  14. Bonjour, je suis un homme… Et pas vraiment du genre à siffler les filles dans la rue, mais je suis tombé sur une vidéo m’ayant beaucoup interpellé cette semaine à ce sujet. Du coup, je surf sur le web pour en apprendre un peu plus et je tombe sur votre blog. Je crois pouvoir dire, sans trop m’avancer, que mes potes et moi sommes très loin de réaliser combien être une femme au quotidien n’est pas aisé. Toutefois, comment vous aborder sans vous faire peur ? Tous les hommes n’ont pas de mauvaises pensées… Et toutes les dragues, quelques soient, devraient-elles disparaître ? Sous toutes leurs formes, vous incommodent-elles ?

    La vidéo qui m’a interpellé cette semaine : https://www.youtube.com/watch?v=B-sSqGEEbQg

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    • La drague qui laisse clairement la possibilité de refuser dans un endroit ou la femme se sent en sécurité est bien plus facile à accepter que dans la rue en oppressant la personne. 🙂

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