C’est l’histoire d’un tueur misogyne qui n’intéressait personne…

… à part les féministes (qu’est-ce qu’elles nous emmerdent celles-là).

L’histoire se passe en Californie. Elliot Rodger, 22 ans, a tué le 24 mai 6 personnes et blessé au moins treize autres avant de se suicider. Un détail intéresse beaucoup la presse: il est le fils du réalisateur Peter Rodger, qui a participé au film Hunger Games.

Il y a cependant une partie de l’histoire qui n’intéresse pas grand-monde. Avant de commettre cette tuerie, Rodger a publié sur Youtube une vidéo. Je cite un article du Monde:

On y voit Elliot Rodger, assis derrière son volant, se filmer et raconter pendant sept minutes sa solitude, sa haine du monde et son amertume d’être rejeté par les femmes. Il affirme notamment qu’il s’agit de sa « dernière vidéo » et annonce le « jour du châtiment », disant vouloir prendre sa « revanche sur l’humanité » et notamment sur les femmes. Le jeune homme dit avoir souffert de solitude et de rejet.

Je cite maintenant la vidéo du tueur (la traduction suit), telle qu’elle a été retranscrite par le site Daily Kos:

« It’s not fair. You girls have never been attracted to me. I don’t know why you girls have never been attracted to me, but I will punish you all for it. It’s an injustice, a crime, because I don’t know what you don’t see in me. I’m the perfect guy, and yet you throw yourselves at all these obnoxious men, instead of me, the supreme gentleman. »

« I will punish all of you for it, » he says again, and then he laughs.

« On the day of retribution I will enter the hottest sorority house of UCSB, and I will slaughter every single spoiled stuck up blonde slut I see inside there. All those girls that I’ve desired so much, they would have all rejected me and looked down upon me as an inferior man if I ever made a sexual advance towards them. While they throw themselves at these obnoxious brutes. I’ll take great pleasure in slaughtering all of you. You will finally see that I am in truth the superior one. The true Alpha Male. »

Traduction:

« C’est pas juste. Vous, les filles, vous n’avez jamais été attirées par moi. Je ne sais pas pourquoi vous les filles vous n’avez jamais été attirées par moi, mais je vais vous punir pour tout ça. C’est une injustice, un crime, parce que je ne sais pas ce que vous ne voyez pas en moi. Je suis le mec parfait, et pourtant vous vous jetez dans les bras de tous ces hommes odieux, au lieu de moi, le gentleman suprême. »

« Je vais toutes vous punir pour ça », dit-il encore, avant d’éclater de rire.

« Le jour du châtiment je vais entrer dans la « sorority house » [organisation étudiante féminine] la plus chaude de UCSB [université californienne], et je vais massacrer chaque salope blonde gâtée et coincée que je vois à l’intérieur. Toutes ces filles que j’ai tellement désirées, elles m’auraient toutes rejeté et m’auraient méprisé en tant qu’homme inférieur si jamais je leur avais fait des avances sexuelles. Alors qu’elles se jettent dans les bras de ces brutes odieuses. Je vais prendre un grand plaisir à toutes vous massacrer. Vous allez enfin voir que c’est en réalité moi qui suis supérieur. Le vrai Mâle Alpha. »

Le Monde nous apprend que le tueur souffre de « troubles mentaux ». Peut-être. Il arrive en effet que les troubles mentaux rendent violent·e. En revanche, personne n’est jamais devenu misogyne en raison de problèmes psychologiques.

Il est urgent d’arrêter de dénoncer ce genre de discours comme étant le fait de personnes déséquilibrées. C’est une manière de dépolitiser la domination patriarcale, d’en faire une question de psyché individuelle. La misogynie est socialement articulée au sexisme et à une idéologie qui repose sur la glorification de la masculinité (du « mâle alpha ») et sur la subordination, symbolique mais aussi concrète, des femmes.

Le discours de Rodger n’est pas unique, c’est même tout le contraire. C’est le discours habituel des « Men’s Rights Movements », qu’on appelle en français masculinistes. Rodger était lié à ces mouvements, on le sait grâce à ses abonnements Youtube. De nombreux hommes entretiennent, sous des formes plus ou moins atténuées, ce type de discours; certains agissent en les utilisant comme justification. C’est ce qu’a fait le tueur.

Connaissez-vous Poire? Mais si, vous savez, le mec sympa qui ne comprend pas pourquoi aucune femme ne veut coucher avec lui alors qu’il est, ben, sympa; alors qu’il n’agresse personne, qu’il est pour l’égalité, et qu’il est tellement gentil avec ses amies? Poire, c’est le « nice guy » qui ne comprend pas pourquoi il est encore vierge à 22 ans, pourquoi toutes ces salopes couchent avec d’autres hommes et pas lui. Ce ne sont pas les troubles mentaux qui distinguent Rodger de Poire, c’est le passage à l’acte.

Vous en connaissez, des hommes qui raisonnent comme ça. Des geeks qui, parce que les filles les « méprisaient » à l’école, estiment qu’ils prennent leur revanche en les excluant de « leur » communauté (« mais de quoi elle parle celle-là BOOOOOOOBS »). Des hommes qui ont payé le cinéma à une fille et la traitent de salope si elle ne les suce pas en retour (« 10€ la place putain! »). Qui estiment qu’ils ont un droit inné à la baise, et ne comprennent pas qu’un « hé Mademoiselle vous êtes charmante » ne leur vaille pas un grand sourire et un numéro de téléphone direct.

Tous ces discours, toutes ces attitudes, et des actes comme celui de Rodger sont les manifestations d’une seule et unique idéologie. C’est la même idéologie qui consiste à ne pas prendre en compte, à ne même pas nommer la dimension misogyne de la tuerie californienne. Rodger, selon Le Monde, aurait simplement évoqué « son amertume d’être rejeté par les femmes ».

« Men are afraid that women will laugh at them. Women are afraid that men will kill them. » (Les hommes ont peur que les femmes ne se moquent d’eux. Les femmes ont peut que les hommes ne les tuent.)
— Margaret Atwood.

AC Husson

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82 réflexions sur “C’est l’histoire d’un tueur misogyne qui n’intéressait personne…

  1. Il y a un pourcentage relativement important de gens atteints de troubles mentaux (presque une personne sur cinq en France, il me semble), et ces gens ne tuent personne, hein. Un homme qui se revendique du masculinisme, crie ou écrit un peu partout qu’il va faire payer les femmes pour ce qu’elles lui ont fait, et commet un crime sexiste, n’est pas symptomatique de toute cette communauté-là. Pourtant, quand la presse en parle, on aborde toujours ce point précis, pas le fait qu’il disait haïr les femmes au point de vouloir les tuer, pas le fait qu’il ait pu accéder à des armes à feux. Non, le problème, c’est sa santé mentale, c’est qu’il ait été rejeté toute sa vie par les filles, pauvre chou. Il est intéressant de remarquer la proportion des “mass shootings” commis par des hommes blancs — mais ça n’est jamais relayé. Dès qu’il s’agit de la violence et la délinquance des banlieues aux États-Unis comme en France, on insiste lourdement sur la couleur de peau… Qu’une femme dénonce une société où l’homme est considéré comme le sexe dominant, et elle est taxée de misandre. Mais lui, non, il défendait simplement les hommes de l’oppression, hein.

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  3. Pingback: Le sexisme bien de chez nous | L'Écho des Sorcières

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