Slogans (4) Mon corps est à moi

Contexte

Je reste dans les années 1970, mais ce slogan a été largement repris depuis. Il reste d’actualité et le restera tant que la société ne reconnaîtra pas aux femmes le droit de disposer de leur propre corps. J’oriente l’article vers le droit à la contraception et à l’IVG mais je donne d’autres interprétations et pistes de réflexion à la fin.

mon corps est à moi

Rappel historique très partiel concernant l’IVG en France (Source: « chronologie de la contraception et de l’avortement en France », sur Wikipédia)
– 27 mars 1923 : le code pénal fait de l’avortement un délit, afin de mieux poursuivre les avorteurs et avortées devant les cours d’assises.
– 29 juillet 1939 : le code de la famille accroît la répression de l’avortement. Une prime à la première naissance est créée. Arrestation de Madeleine Pelletier, une féministe qui défend le droit à l’avortement.
– 15 février 1942 : la loi considère l’avortement comme un crime contre l’État français, passible de la peine de mort.
– 1955 : l’avortement thérapeutique est autorisé. Mise au point de la pilule anti-conceptionnelle aux États-Unis.
– 28 décembre 1967 : la loi Neuwirth autorise la vente des produits contraceptifs mais encadre la publicité. Jusqu’à 21 ans (la majorité légale), une autorisation parentale est nécessaire pour la délivrance de la pilule. La loi n’est toutefois appliquée qu’à partir de 1972 (date des premiers décrets d’application) à cause de nombreux freins de l’administration.
– 5 avril 1971 : publication dans l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur du « manifeste des 343 » -aussi appelé, mais pas par les initiatrices, manifeste des 343 salopes- dans lequel 343 femmes (des personnalités du spectacle, de la littérature et de la politique) déclarent avoir avorté.
– 20 novembre 1971 : plus de 40 000 femmes manifestent à Paris pour le droit à l’avortement.
– octobre 1972 : procès de Bobigny, l’avocate Gisèle Halimi fait acquitter une jeune fille de 17 ans qui avait avorté, suite à un viol.
– 28 juin 1974 : l’Assemblée nationale vote le projet de Simone Veil ministre de la Santé, qui libéralise totalement la contraception. La Sécurité sociale rembourse la pilule. Les mineures ont droit à l’anonymat.
– 17 janvier 1975 : promulgation de la loi Veil, autorisant l’IVG; elle est mise en place pour une période de cinq ans puis reconduite indéfiniment en 1979.
– 1er mars 1994 : entrée en vigueur du nouveau code pénal dépénalisant l’avortement (lois promulguées le 22 juillet 1992).

Ça, c’est de l’histoire, me direz-vous. Seulement voilà: au XXIème siècle, il se trouve encore des gens pour parler d’« avortement de confort »; pour prier dans la rue devant un hôpital permettant aux femmes l’accès à l’IVG; pour parler au sujet de l’avortement de « génocide légal mondial »; pour soulever de « graves objections » au retrait de la loi Veil de la restriction de l’avortement aux cas de « détresse »; pour revenir fondamentalement, comme en Espagne, sur le droit à l’avortement. Et j’en passe.

Il s’agit donc d’un slogan éminemment actuel, comme d’autres que je cite en vrac: Un enfant si je veux, quand je veux; Pas d’enfants à la chaîne, pas de chaîne pour les enfants; Pas de lois sur nos corps; Nous aurons les enfants que nous voulons; Notre ventre est à nous; Mon corps est à moi; Mon corps, mon choix; Pères, juges, maris, médecins, notre corps nous appartient; pas de rosaires dans nos ovaires; My body my rules…

mon corps mon choix

Explication

En France, les revendications féministes [concernant l’accès des femmes au contrôle de la fécondité et la légalisation de l’avortement] se sont d’abord heurtées à une tradition familialiste solidement ancrée, refusant le principe de l’autonomie reproductive des femmes au nom de la défense de l’institution familiale et de la natalité: ainsi, une loi de 1920 interdisait toutes les techniques contraceptives ou abortives, et sanctionnait toute diffusion d’information sur la maîtrise de la fécondité.
Bereni et al., 2012, Introduction aux études sur le genre, Bruxelles, de Boeck, p. 65.

Cette « tradition familialiste » est difficilement séparable de l’influence persistante de l’Eglise catholique en ce qui concerne les sujets de société (que l’on pense à la « Manif pour tous »…). Simone de Beauvoir, dans Le deuxième sexe, formule une critique de l’idée de « destin naturel » pour les femmes qui constitue l’une des bases du féminisme contemporain. Elle explique qu’en assimilant les femmes à leur « fonction » reproductive, les religions et la société en général leur interdisent de s’émanciper et de se réaliser autrement que par la maternité. Cela n’est toujours pas évident aujourd’hui, et on oppose les féministes dites « pro-choix » (en faveur de l’accès à l’IVG pour toutes les femmes) aux groupes qui s’auto-baptisent « pro-vie », et que je préfère appeler « anti-choix »; ceux-ci trouvent un relais plus ou moins grand dans la sphère politique et la législation selon les pays. [trigger warning: viol, violences] En Irlande, où l’accès à l’IVG reste très difficile, une femme qui avait été violée s’est vu refuser le droit d’avorter, nourrie de force alors qu’elle voulait se suicider, et a été forcée de subir une césarienne à 25 semaines de grossesse.

Conséquences

Il faut rester d’une vigilance sans faille face aux pressions conservatrices et religieuses visant à nier aux femmes le droit de disposer de leur propre corps. En France, malgré les « réserves » formulées par 92 sénateurs et sénatrices (à 90% des hommes) contre l’abandon de la notion de « détresse » dans la loi sur l’IVG, le Conseil Constitutionnel a validé cette mesure (parmi beaucoup d’autres); il reconnaît donc, implicitement, la notion de choix et de libre disposition de son corps – dans les limites imposées par la loi.

J’ai parlé dans cet article de contraception et (surtout) d’avortement, mais le slogan trouve d’autres applications, dans la mesure où la société patriarcale repose largement sur le contrôle des corps des femmes; on peut par exemple penser au « slut-shaming », terme qui désigne le fait de critiquer et de déconsidérer une femme en lui reprochant d‘être une « salope », à cause de son comportement sexuel ou de ses vêtements. J’y vois aussi un rapport avec les militantismes LGBT; on peut penser, notamment, aux violences psychologiques et physiques exercées par le corps médical sur les personnes trans et intersexes.

Pour aller plus loin
Sur le droit à l’IVG:
Chronologie de la contraception et de l’avortement en France
L’IVG et les libertés linguistiques du FN
Pour un vrai droit à l’IVG
La « prière sauvage » de militants anti-IVG devant l’hôpital Tenon
IVG : 92 sénateurs UMP affirment une position anti-choix
[TW viol, violences] En Irlande, le cas d’une femme forcée à accoucher ravive le débat sur l’avortement
Sur la maternité et le « destin biologique des femmes »:
Dans ma bibliothèque – Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe
Sur les violences exercées contre les personnes intersexes:
Quelques mots sur l’intersexuation (IS)

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3 réflexions sur “Slogans (4) Mon corps est à moi

  1. Pingback: Histoire | Pearltrees

  2. J’ai vécu tout ça, ayant eu 18 ans en mai 68 ! Je suis restée féministe pure et dure : le combat continue, mais les filles d’aujourd’hui ont oublié les leçons de l’histoire… C’est bien de faire des piqûres de rappel. Et MERDE au Patriarcat qui continue à contrôler le corps des femmes sous prétexte de religion (quelle qu’elle soit).
    Mon corps = mon choix / ma vie = mon choix
    Un autre bon vieux slogan de l’époque « ni dieu, ni maître, ni mari, ni patron » (A)
    Et encore « une femme sans homme est un poisson sans bicyclette » (de Gloria Steinem)
    MDR

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