Quels sont les rapports entre sexe et genre?

Dans la lignée de mon article précédent sur le genre comme construction sociale, j’aborde maintenant la distinction entre sexe et genre qui fait partie, pourrait-on dire, de la doxa concernant le genre. Ce dernier est souvent présenté dans un rapport d’opposition avec le sexe, l’un se situant du côté du social, de la culture, et l’autre du côté du biologique, du naturel. On présente alors le genre à travers des rôles sociaux plaqués sur la différence des sexes, biologiquement constatée. Ce faisant, on reconduit une distinction entre nature et culture qui pose problème à plusieurs niveaux.

J’ai bien conscience d’aborder là un sujet épineux et très sensible, surtout dans le contexte actuel, où la fameuse « théorie du genre » se voit assigner toutes formes de tares – notamment celle de nier les différences entre les sexes. Je rappelle à ce sujet ce que j’écrivais dans mon dernier billet: les études de genre prennent comme point de départ les différences constatées entre les représentations, rôles, valeurs, caractéristiques (etc.) attachées aux deux groupes sociaux que sont les hommes et les femmes. A partir de ce point de départ, les études de genre questionnent ces différences; et pour être en mesure de les questionner, il faut pouvoir les détacher d’une « nature » fantasmée, qui règlerait l’ensemble des « différences entre les sexes » et de leurs rapports.

Il s’agit donc de déterminer ce qui relève du social, du culturel, et ce qui relève de différences proprement biologiques, le territoire du biologique se réduisant à mesure que la compréhension du « sexe » et du « genre » progressent. Par exemple, il était largement admis, il n’y a pas si longtemps, que les femmes étaient naturellement (biologiquement) inaptes à exercer des mandats politiques ainsi que des métiers dits masculins comme les métiers d’avocat·e, de médecin, de professeur… (cf. Juliette Rennes 2007 – toutes les références sont citées en fin de billet). Cette position, qui n’a pas complètement disparu, est cependant aujourd’hui très difficile à défendre. Mais les frontières entre le « naturel » et le « culturel » en ce qui concerne ce que l’on appelle communément la différence des sexes n’est pas fixée, elle continue à se déplacer et à être interrogée.

Or cette interrogation ne se concentre pas seulement sur le genre et le culturel, qui grignoterait le territoire du sexe, donc du naturel. Cela fait longtemps que cette conception est dépassée dans les théories féministes et les études de genre.

On peut distinguer trois temps dans l’évolution des relations entre sexe et genre dans ces théorisations.

1) Le concept de genre est construit à partir du sexe, dans une perspective médicale

Comme l’écrit Pascale Molinier dans la préface aux Cinq sexes d’Anne Fausto-Sterling,

tout commença à partir de l’idée que le sexe est une donnée biologique, une donnée de la nature, première, objective, non contestable. A quoi servent les deux sexes? A la reproduction, pense-t-on spontanément. Le sexe est perçu comme une catégorie naturelle, allant de soi. […] Dison, pour aller vite, que le genre a d’abord été entendu dans une acception qui se voulait descriptive de différences perçues ou attendues entre les hommes et les femmes. (p. 12-13)

Elle ajoute que « la distinction entre sex et gender fait son apparition dans les milieux des psychologues états-uniens, introduite par John Money, dès 1955, pour différencier le sexe biologique d’un enfant de son identité sexuée ». Money et d’autres, comme Robert Stoller, montrent l’indépendance du genre, défini de manière psychologique, par rapport au sexe; mais leur logique est celle d’une correspondance entre les deux, correspondance à rétablir si nécessaire quand la nature est prise en défaut. L’un était spécialiste de ce qu’on appelait à l’époque l’hermaphroditisme (l’intersexuation) et l’autre du « transsexualisme » (catégorie psychiatrique qui pose elle aussi problème). Si une divergence était constatée entre sexe et genre, il fallait donc, selon eux, remédier à la situation pour réétablir une correspondance considérée comme préférable. Cette logique se trouve à l’opposé de l’état actuel des connaissances concernant les rapports entre genre et sexe; je signale donc au passage, comme je l’ai déjà fait sur ce blog, que l’obsession des anti-gender pour la figure de Money, présenté comme « l’inventeur de la théorie du genre », témoigne de leur absence absolue de compréhension de ce qu’est le genre.

2) Utilisation et transformation du concept dans une perspective féministe: le genre comme sexe social

Le genre est, toujours aujourd’hui, souvent présenté comme « le sexe social ». Cette manière d’expliquer les choses a des vertus pédagogiques, mais on ne peut absolument pas s’y limiter, car cela correspond à une vision maintenant dépassée des relations entre sexe et genre.

Comme l’écrivent les auteur·es du manuel Introduction aux études sur le genre, le terme de « genre » serait redondant « si le concept […] vis[ait] simplement à désigner le sexe comme socialement construit »: pourquoi aurait-on alors besoin d’un nouveau terme, alors qu’on pourrait simplement parler de « sexe social »? Pour comprendre ce problème, il faut remonter rapidement à l’appropriation féministe du concept de genre, qui conduit aussi à une transformation radicale. Les auteur·es du manuel expliquent que « dans un premier temps, le « genre » a été distingué de la notion commune de « sexe » pour désigner les différences sociales entre hommes et femmes qui n’étaient pas directement liées à la biologie »; le but était « d’appréhender le social comme un domaine autonome, doté d’une causalité propre irréductible au biologique » (p. 24). L’enjeu est celui d’une dénaturalisation des inégalités entre les femmes et les hommes, pour mettre en évidence leur caractère construit et historiquement situé.

Cette opération féministe de dénaturalisation n’a pas attendu le concept de genre; que l’on pense par exemple au célèbre « On ne naît pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir. Mais la naissance (les tout premiers balbutiements) des études de genre a lieu quand cette entreprise de dénaturalisation croise les premières théorisations, non-féministes, du genre. C’est la sociologue britannique Ann Oakley qui, au début des années 1970, est à l’origine de cette rencontre. Toujours selon les auteur·es du manuel déjà cité,

Oakley affirme et précise la partition sexe/genre. Le « sexe » renvoie à la distinction biologique entre mâles et femelles, tandis que le « genre » renvoie à la dimension culturelle entre les rôles sociaux, les attributs psychologiqus et les identités des hommes et des femmes. Le premier est un donné invariant, le second est contingent et peut être modifié par l’action politique.

Ce concept n’est pas, loin de là, repris par toutes les féministes, mais il s’impose graduellement (aux Etats-Unis d’abord) comme « un puissant instrument de dénaturalisation du social ». Cette première acception du genre comme sexe social est cependant rapidement remise en cause.

3) Repenser l’opposition sexe / genre et les frontières du biologique et du culturel

Christine Delphy commente de la manière suivante les premières théorisations féministes du genre (qui n’ont pas complètement disparu):

le sexe est conceptualisé comme une division naturelle de l’humanité – la division mâles / femelles-, division dans laquelle la société met son grain de sel. C’était aussi ma vision, c’est de là que comme tout le monde je suis partie. C’était déjà une avancée considérable que de penser qu’il y avait, dans les différences de sexe, quelque chose qui n’était pas attribuable à la nature. (p. 25)

Mais, demande Delphy, « quand on met en correspondance le genre et le sexe, [est-ce qu’on] compare du social à du naturel; ou est-ce qu’on compare du social avec encore du social? » (p. 253). Ce dernier moment (au sens: le dernier en date) dans l’évolution des rapports entre sexe et genre, qui dure quand même depuis une trentaine d’années, consiste en une interrogation et une remise en cause de l’opposition sexe VS genre. Cette opposition laisse en effet le sexe du côté de la nature et donc de l’impensé. La première conceptualisation du genre comme sexe social se caractérisait en fait par un mouvement paradoxal: d’un côté, une dénaturalisation (extrêmement importante, et déjà un progrès) du genre; de l’autre, une réification et un ancrage dans le naturel du sexe. Certaines féministes critiquent d’ailleurs, pour cette raison, le concept de genre, en arguant qu’il y a toujours déjà du social dans les théorisations du sexe – et donc toujours déjà du genre.

J’expliquais dans mon billet précédent sur la construction sociale du genre qu’on ne pouvait saisir aucun élément de la réalité hors d’un cadre social. Je redonne la citation de Pascale Molinier, extraite du livre déjà cité:

Que le corps soit construit dans un processus biopsychoculturel ne veut pas dire qu’il n’est pas réel ou matériel, mais qu’il n’existe pas dans un état de nature qui pourrait être saisi en-dehors du social, nous vivons dans un monde genré où nous sommes en permanence lus et interprétés dans les catégories du genre. (p. 20)

En outre, explique Elsa Dorlin,

en privilégiant la distinction entre sexe et genre, on a totalement négligé la distinction entre « sexuation » et « sexe », entre un processus biologique et sa réducation catégorielle aux sexes « mâle », « femelle », laquelle consiste en la naturalisation d’un rapport social. (p. 40)

On peut distinguer notamment deux éléments dans cette reconfiguration des rapports entre sexe et genre.

Des travaux permettant de penser l’historicité du sexe et de la « différence des sexes »

Dorlin évoque les travaux d’histoire, de sociologie et de philosophie des sciences qui, à partir de la fin des années 1980, se concentrent sur le sexe biologique et conduisent ainsi à une nouvelle conceptualisation du genre. Ces travaux mettent en évidence « l’historicité du sexe », c’est-à-dire le fait que notre manière de concevoir le sexe dépend du contexte historique et social dans lequel nous nous situons. Ce sont surtout les travaux pionniers de Thomas Laqueur sur cette question qui permettent de comprendre ce fait, loin d’être évident, puisque l’on a tendance à considérer que le sexe est un donné biologique objectif, immuable. Il faut bien avoir conscience que ces travaux portent sur les représentations attachées au sexe et donc sur les conceptualisations de celui-ci selon les époques. Ainsi, Thomas Laqueur montre que

la forte différenciation des deux sexes est une invention récente: on passe alors du modèle unisexe hiérarchique, où les femmes sont [considérées comme] des hommes imparfaits […] à une dualité inscrite dans l’anatomie et la physiologie. (Les mots de l’histoire des femmes, p. 95)

Source: cliquer sur l'image

(gauche) Vagina as penis, from Vesalius, Fabrica,sixteenth century. (droite) The vagina and uterus from Vidus Vidius, De anatome corporis humani(1611). Source: cliquer sur l’image

Autrement dit, l’idée de dualité irréductible des sexes, résumée dans les notions de « différence » et de « complémentarité » entre les sexes, n’a pas existé de toute éternité, elle est le produit d’une évolution historique; les sciences ont une histoire, et le sexe n’y échappe pas.

La « problématisation du concept scientifique de sexe et de ses applications biomédicales » (Dorlin, p. 41)

Or comme l’explique Elsa Dorlin, cette vision duelle de la différence des sexes empêche « la saisie scientifique du « sexe », comme processus complexe de sexuation, irréductible à deux catégories de sexe » (p. 42). Je ne peux pas entrer dans les détails, mais Dorlin se réfère notamment aux travaux de la biologiste et historienne des sciences Anne Fausto-Sterling, dont l’ouvrage majeur vient d’être traduit en français sous le titre Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science.

Ces travaux viennent conforter une idée que Christine Delphy formulait il y a plus de 20 ans sous cette forme: « le genre précède le sexe ». Cela signifie que dans nos manières de théoriser le sexe, « la différence des sexes », il entre toujours du social et une hiérarchie, installée socialement, entre les groupes « hommes » et « femmes ». Les travaux cités ci-dessus montrent en effet que loin de répondre à un idéal d’objectivité scientifique, les visions prédominantes de la différence des sexes s’inscrivent bel et bien dans un cadre social où le masculin prévaut sur le féminin.

Je vois venir les critiques et je le redis donc clairement: il serait idiot de dire que le sexe n’existe pas. Ce que j’ai essayé d’expliquer, c’est que le sexe n’existe pas en-dehors d’un cadre social, des représentations sociales qui guident notre manière de concevoir ce que nous nommons la « nature ». Laisser le sexe du côté du naturel, c’est s’interdire de questionner l’histoire des représentations de celui-ci, c’est s’interdire également de questionner le mythe de l’objectivité des sciences de la vie. Je n’ai pas pu évoquer précisément la question de l’intersexuation, extrêmement mal connue du grand public, mais il faut souligner que ce sont

les analyses de l’intersexuation [qui] ont montré comment tous les jours, au travers de procédés chirurgicaux, des sexes indéterminés sont promulgués ou reconstruits en fonctions de critères directement liés à la nécessité sociale de distinguer les hommes et les femmes. On prend ainsi en considération la capacité à uriner debout ou assis, les normes de la sociabilité masculine (taille du pénis), la capacité de pénétrer ou d’être pénétré·e, etc. Ces analyses permettent de radicaliser l’inversion de la dyade sexe/genre: elles montrent comment les sexes sont construits, jusque dans leur matérialité, par les normes de genre. (Introduction aux études sur le genre, p. 35-36)

J’insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas là de considérations abstraites, de théorisations philosophiques coupées de la matérialité des corps et de la vie des gens. Au contraire, ces considérations ont des conséquences très concrètes sur la vie et les corps des personnes intersexes, mais aussi des personnes trans*, et permettent plus généralement de faire progresser notre compréhension du genre.

Ressources, ouvrages cités

Références citées, dans l’ordre:
Anne Fausto-Sterling, Les cinq sexes. Pourquoi mâle et femelle ne sont pas suffisants, Préface de Pascale Molinier: « Un texte théorique libérateur », Paris, Payot, 2013.
Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait, Anne Revillard, Introduction aux études sur le genre, Bruxelles, de boeck, 2012.
Christine Delphy, L’ennemi principal 2. Penser le genre, Paris, Syllepse, 2001.
Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualités. Introduction à la théorie féministe, Paris PUF, 2008.
Clio, Les mots de l’histoire des femmes, Toulouse, PUM, 2004.

Références évoquées et non citées (dans leur ordre d’évocation):
Juliette Rennes, Le mérite et la nature. Une controverse républicaine, l’accès des femmes aux professions de prestige (1880-1940), Paris, Fayard, 2007.
John Money et Anke Erhardt, Man and Woman, Boy and Girl, Baltimore, JH University Press, 1972.
Robert Stoller, Sexual Excitement: Dynamics of Erotic Life, New York, Pantheon Books, 1979.
Ann Oakley, Sex, Gender and Society, Londres, Temple Smith, 1972.
Thomas Laqueur, La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Paris, Gallimard, 1992 (1990).
Anne Fausto-Sterling, Corps en tous genres: la dualité des sexes à l’épreuve de la science, Paris, La Découverte, 2012.

Pour aller plus loin:
A propos de l’intersexuation:
« Rencontres entre personnes intersexes » dans l’émission Les pieds sur terre (12/03/2014).
Une BD au sujet des opérations de réassignation sexuelle à la naissance (dénoncées comme mutilations sexuelles par les militant·es intersexes, plus d’infos ici et )
Corps et mots, le carnet de recherche de Noémie Marignier consacré aux discours sur les variations du développement du sexe et les liens entre sexes, genres et sexualités. Voir en particulier « Séparer sexe et genre: une nécessité? » et « Le sexe est-il du genre? ». Ce dernier billet évoque les nombreux désaccords entre féministes sur cette question.

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22 réflexions sur “Quels sont les rapports entre sexe et genre?

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  3. Cet excellent résumé est en quelque sorte un aveu d’échec du concept de genre : alors qu’il aurait du permettre de distinguer genre et sexe comme nature s’oppose à culture, il n’y parvient pas car on s’aperçoit que le sexe est déjà culturel… Or cette simple constatation, toute à fait neuve pour les théoriciens du genre, est essentiellement ignorée par la majeure partie de la population, y compris les féministes et défenseurs de l’égalité.
    Un petit détail me dérange dans ce texte : selon Thomas Laqueur, « la forte différenciation des sexes est une invention récente …». Il conviendrait de préciser «dans le monde occidental», peut-être que Thomas Laqueur le précise dans son livre… peu importe. Cependant, l’auteur du texte en déduit que « la dualité des sexes n’a pas existé de toute éternité»…
    Cette déduction est fortement critiquable. Certes, l’idée de « complémentarité » est peut-être particulière à notre époque, mais la différenciation des rôles liés aux sexe a toujours existé dans toutes les cultures, et le fait que la femme soit éventuellement considérée comme « homme particulier » n’est pas contradictoire avec cet fait.
    Je n’ai pas la prétention d’en déduire quoi que ce soit sur la nature des sexes, mais cela suggère fortement l’existence d’un déterminisme social propre à l’être humain en tant que tel, et non pas lié au particularisme d’une société.

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    • « alors qu’il aurait du permettre de distinguer genre et sexe comme nature s’oppose à culture »: non, justement, ce n’est pas ce qu’il « aurait dû permettre de distinguer ». On a d’abord cru que l’opposition genre/sexe recoupait l’opposition culture/nature, on ne le pense plus depuis longtemps; et ce n’est pas là un échec, parce je ne vois pas bien l’intérêt qu’aurait le concept si son but, comme vous le dites, était de reconduire une opposition sans la questionner.
      « on s’aperçoit que le sexe est déjà culturel… Or cette simple constatation, toute à fait neuve pour les théoriciens du genre… »: non, si vous lisez bien l’article, vous vous rendrez compte qu’on a commencé à faire – non pas cette constatation, mais cette analyse, il y a plus de 30 ans… Après, que cela soit compris ou non, que ce soit par les féministes ou par d’autres parties de la société, c’est un autre problème. Et effectivement, c’est toujours très mal compris. D’où ce post.
      « Il conviendrait de préciser «dans le monde occidental» »: oui, j’aurais dû le préciser. Je ne sais rien des autres conceptions, ma perspective, comme c’est malheureusement généralement le cas en études de genre, s’avère ethnocentrée.
      « la différenciation des rôles liés aux sexe a toujours existé dans toutes les cultures »: J’aimerais bien des sources pour appuyer des propos pareils, et je ne vois pas comment vous pourriez en fournir… Je ne vois pas pourquoi et dans quel sens vous parlez de « déterminisme », ce qui impliquerait une extériorité et un pouvoir coercitif – exercé par quelle instance sociale? Vous voulez peut-être parler de constante anthropologique, et je n’ai pas besoin d’être anthropologue pour voir dans cette idée de très nombreux problèmes.

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      • « Non, justement, ce n’est pas ce qu’il « aurait dû permettre de distinguer » » C’est en tout cas l’origine historique du terme, c’est ce qui est dit en point 1). Désolé sur la chronologie, effectivement cela fait longtemps qu’il a cessé d’avoir ce but, mais justement, cela ne joue pas en faveur de la légitimité de cet « outil conceptuel ». L’aveu est fait ici même que la définition patauge depuis 30 ans, alors que depuis cette période l’intérêt universitaire qu’il suscite a explosé…
        Doit-on en déduire que les universitaires sont mauvais ou bien simplement que le concept est un cul-de-sac ?
        Ce qui est révélateur, c’est que c’est le nom du champ disciplinaire, un peu comme si les mathématiciens se redemandaient tous les dix ans qu’est-ce que sont les mathématiques…
        Ce que cet article explique très bien, c’est ce que le genre n’est pas, mais pas vraiment ce qu’il est, et encore moins ce que la notion apporte de plus à la simple notion de rôle social. Il me semble d’ailleurs que cette mise à plat sémantique serait bénéficiaire à chacun, car le « genre » est une nébuleuse telle que même les spécialistes ne sont pas d’accord… Pas étonnant que les intégristes y voient une théorie du complot…
        Je vais encore faire une hypothèse hasardeuse : l’aveu que le « genre » ne sert à rien reviendrait à redéfinir les recherches sur le genre à de la simple recherche sociologique/anthropologique et donc à mettre en cause la légitimité d’une portion à présent astronomique de la recherche.
        Sur le « déterminisme », pardon, effectivement le terme de constante anthropologique convient mieux. En revanche je serais curieux que vous me citiez une seule société qui ne fasse pas de distinction lié au sexe, puisque vous trouvez cette hypothèse douteuse.

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        • Sur l’idée qu’il « aurait dû permettre » de faire ceci ou cela, je maintiens, ce que vous dites est faux, et ce n’est pas mon propos. A l’époque, on a pu lui donner cet objectif, mais votre formulation (comme le reste de vos 2 commentaires) sous-entend un échec. Or c’est tout le contraire.
          Vous présentez ces difficultés et évolutions conceptuelles comme la preuve de l’échec de la théorisation du genre, et même du concept lui-même. Vous dites que la recherche « patauge » là-dedans depuis 30 ans. Comme je le disais, c’est tout le contraire: la persistance du concept et la richesse des analyses qu’il permet sont des signes de sa vitalité et de sa fécondité. Si les chercheurEs ont conservé le concept malgré les difficultés qu’il présente, c’est justement parce qu’il a permis un renouvellement (toujours en cours, et c’est tant mieux) de nos conceptions de la « différence des sexes », des rapports entre sexe et genre, des rapports hommes/femmes, du lien entre genre et sexualité, etc. Vous semblez considérer que le fait que les connaissances sur ces sujets ne soient pas figées et admises pour toujours est un problème; il faudrait peut-être revoir votre conception de la connaissance scientifique… Tous les savoirs évoluent, dans toutes les disciplines, et heureusement!
          Votre comparaison avec les mathématiques n’est pas fondée dans le sens où « le genre » est un concept, alors que « les mathématiques » désigne une discipline. « Le genre » n’est pas une discipline: c’est une catégorie d’analyse autour de laquelle s’est formé un champ de recherches – traduction (pas parfaite) de l’anglais studies. A rapprocher donc des postcolonial studies, des disability studies, etc. C’est un champ par définition transdisciplinaire, c’est-à-dire qui excède les frontières des disciplines instituées.
          Vous dites que cet article n’explique pas ce qu’est le genre: ce n’est pas son propos… Et je pense qu’il y a suffisamment de matériel sur le reste du blog pour vous faire une idée assez précise là-dessus, ne serait-ce qu’en commençant par la page de définition. Mais pour cela encore faudrait-il chercher – je ne vais quand même pas vous donner les liens vers TOUS les articles de ce blog expliquant ce qu’est le genre…
          « je serais curieux que vous me citiez une seule société qui ne fasse pas de distinction lié au sexe »: je ne suis pas plus anthropologue que vous, je n’en connais pas. Je sais en revanche deux choses: que la façon de se représenter « la différence des sexes » varie selon les époques et les sociétés, et que toute affirmation de « constante anthropologique » doit être traitée avec méfiance, surtout quand on n’a rien pour appuyer son propos.

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  4. Je suis un peu déçu, je pensais que l’article allait vraiment essayer de dépiauter la frontière du genre et du sexe biologique, avec des questions concrètes : N’y a t’il pas une sélection naturelle (Darwin) dû au « sociale » du corps des hommes et des femmes, s’il est plus facile de s’apparier si on correspond dans son corps à l’idée communément admise de l’homme de la femme, donc on transmet plus ces gènes etc… et peut-il y avoir des phénomènes de différenciation accrue entre les hommes et les femmes du à ce genre de phénomène ? ça c’est le trou noir un peu… parce que sinon les bagarres d’utilisation de concept…

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    • Je n’apporte pas de réponses catégoriques et définitives sur ces questions parce que 1) il n’y en a pas et 2) ce n’est pas ma place… Donc sur des sujets aussi complexes, et en accord avec le sous-titre de mon blog, je pose des questions (qu’on se pose rarement) et j’apporte des éléments de réponse. L’évolution des conceptions sur les rapports entre sexe et genre apporte, il me semble, ces éléments.
      « Des questions concrètes »: et si vous relisiez la conclusion de l’article? Ce n’est pas parce que vous ne vous posez pas ce genre de questions et qu’elle n’exercent pas un impact dans votre quotidien que c’est le cas pour tout le monde – au contraire. Quant à l’idée de sélection naturelle appliquée à ces sujets, je vous conseille d’être très, très prudent.

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  6. Bonjour, merci pour ce compte rendu très instructif.

    J’ai une question cependant : est il pertinent de mettre sur le même plan le genre « psychologique » de Money et Stoller, et le genre « social » qui est décrit par la suite ? Notamment, peut-on vraiment parler d’évolution entre ces deux concepts étant donné le fossé existant entre ces deux définitions/approches ?

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    • J’explique justement pourquoi on ne peut pas les mettre sur le même plan: Money et Stoller parlent bien de rôles de genre, mais dans une perspective hétéronomée. Il y a donc bien une évolution, dans le sens où des travaux féministes des années 70 reprennent le concept, mais aussi renversement radical.

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  7. Au final, ce que concluent les études de genre importent peu : le genre étant étroitement lié au militantisme, seules les théories permettant de justifier d’une inégalité entre les genres (ou sexe, ou peu importe le nom) ont un intérêt. C’est pourquoi c’est aussi un outil politique extrêmement puissant : selon l’avancement et l’orientation des travaux, on peut réinterpréter le genre pour y inclure des critères de victimisation supplémentaires, lié à l’orientation sexuelle ou bien à la trans-identité par exemple. Parce qu’honnêtement, 50 ans de recherche pour conclure que la définition des sexes n’est pas que biologique et que les gens ne sont pas tous égaux, ce n’est pas vraiment ce qu’on peut appeler une découverte majeure pour le panel universitaire que représente le genre (des centaines de milliers, soit à mon grand regret beaucoup beaucoup plus que dans mon domaine, la linguistique).

    PS. vous avez honteusement censuré mon billet mentionnant qu’il était intellectuellement malhonnête de reprendre en reformulant les (mauvais) arguments de vos opposants pour les détruire dans vos articles sur les « arguments anti-féministes ». Pas très ouvert d’esprit ça…

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    • Je « censure honteusement », en Grande Méchante Féministe que je suis, les propos qui vont à l’encontre de la charte de modération en vigueur sur ce blog. Je ne me souviens pas pourquoi votre commentaire est passé à la trappe mais pas la peine de vous croire victime d’un grand complot – au lieu de ça, essayez de vous renseigner un peu plus sur les études de genre, ça ne peut visiblement pas vous faire de mal.

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  13. C’est la deuxième fois que je relis ce billet et ça y est je pense enfin l’avoir compris.
    Vos échanges avec Pouet sont aussi très instructifs et votre dernière réponse mériterait presque un billet dédié tellement elle est limpide et remet les idées en place.

    Je vais maintenant refaire un tour dans les Définitiions histoire de rafraichir certains concepts… 🙂

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