Petit lexique du genre (2): féminité, masculinité, masculinité hégémonique

FEMINITE

Il me semble intéressant de commencer cette entrée par le constat d'une absence. La féminité est un objet évidemment très important pour les féministes et les études de genre, qu'on dissèque depuis des dizaines d'années. Pourtant, si l'on ouvre un manuel aussi important que l'Introduction aux études sur le genre (de boeck 2012), et que l’on consulte l’index, on ne trouve pas d’entrée « féminité », seulement une entrée « féminin-privé ». On trouve en revanche une entrée « masculinité/masculinité hégémonique » (traitée à part dans ce lexique) ainsi que « masculin-public ». La féminité, omniprésente dans l’argumentaire féministe autant que dans les magazines féminins, irait-elle finalement de soi?

Quelques articles de ce blog ayant traité de la féminité:

    Caractéristique « féminines », caractéristiques « masculines »
    Dans ma bibliothèque – Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe
    Cyborg Thatcher
    Dans ma bibliothèque – Mona Chollet, Beauté fatale
    – et mon tout premier billet sur ce blog: « Sois belle et… »: féminité et injonction de beauté

En France, c’est Simone de Beauvoir qui dénonce la première et de la manière la plus percutante les mythes associés à la féminité et la façon dont celle-ci est définie exclusivement par les hommes. Elle montre dans Le Deuxième sexe que la féminité est définie culturellement par la passivité et comme différence: le masculin va de soi; le féminin est l’Autre, ce qui n’est pas masculin. Elle répond ainsi à ceux qui, déjà à l’époque (le livre est publié en 1949), crient à la disparition de la féminité:

[…] on nous dit que « la féminité est en péril » ; on nous exhorte : « Soyez femmes, restez femmes, devenez femmes. » Tout être humain femelle n’est donc pas nécessairement une femme ; il lui faut participer de cette réalité mystérieuse et menacée qu’est la féminité. Celle-ci est-elle sécrétée par les ovaires? ou figée au fond d’un ciel platonicien? Suffit-il d’un jupon à frou-frou pour la faire descendre sur terre ? Bien que certaines femmes s’efforcent avec zèle de l’incarner, le modèle n’en a jamais été déposé. On la décrit volontiers en termes vagues et miroitants qui semblent empruntés au vocabulaire des voyantes. […] S’il n’y a plus aujourd’hui de féminité, c’est qu’il n’y en a jamais eu.

Cette affirmation provocatrice (il n’y a jamais eu de féminité) signifie que la féminité est une construction sociale: elle n’a pas d’existence tangible, elle est un mythe utilisé pour s’assurer de la soumission des femmes. Ce mythe est lié à celui d’une « nature féminine », de « l’éternel féminin »; Simone de Beauvoir ajoute plus loin: « Refuser les notions d’éternel féminin, d’âme noire, de caractère juif, ce n’est pas nier qu’il y ait aujourd’hui des Juifs, des Noirs, des femmes ».

La conception féministe de la féminité, reprise dans les études de genre, est largement dépendante de ce geste démystificateur de Simone de Beauvoir. On s’attache donc à montrer quels sont les attributs sociaux, c’est-à-dire les stéréotypes, attachés culturellement à la féminité: douceur, beauté, grâce, etc. Ces stéréotypes sont véhiculés par les discours, quels qu’ils soient: magazines féminins, publicité, culture populaire… On montre aussi que ces attributs ont presque tous à voir avec l’apparence et un comportement passif, avec le domaine privé, et non avec un quelconque pouvoir. Ils sont également largement dévalorisés, au contraire des attributs considérés comme masculins.

Caractéristiques "féminines"

Caractéristiques « féminines »

MASCULINITE

Articles de ce blog traitant de cette question:
Caractéristique « féminines », caractéristiques « masculines »
Masculinité hégémonique

En français, on distingue masculinité et virilité; cette distinction n’existe pas pour le féminin. (On peut aussi, au passage, remarquer que s’il existe des « masculinity studies », personne ne parle de « femininity studies ».) La virilité réfère à l’homme adulte et désigne l’ensemble des qualités et attributs qui lui sont culturellement associés: force, vigueur, courage… Le terme est généralement employé de manière positive, surtout en ce qui concerne la sexualité: il est attendu d’un homme qu’il possède ces attributs de virilité. Bien que « virilité » et « masculinité » soient généralement présentés comme synonymes, ce n’est pas le cas. Ainsi, tout ce qui est viril est masculin, mais tout ce qui est masculin (relève du sexe mâle) n’est pas forcément viril; une femme peu féminine sera qualifiée de « masculine », rarement de « virile ».

Dans mon article sur la masculinité hégémonique, j’expliquais:

« L’historien John Tosh, dans Manliness and Masculinities in Nineteenth-Century Britain, explique que la virilité (« manliness ») est toujours conjuguée au singulier […]. Il s’agit d’une façon unique d’être un homme, s’exprimant à travers des attributs physiques et des dispositions morales; un homme correspondra alors plus ou moins à cet idéal normatif, mais ce dernier est présenté comme étant sans alternative. Les attributs associés à la virilité sont le fruit d’un effort et source de fierté. Tosh parle en revanche (comme le font en général les théoricien·nes des masculinity studies) de « masculinités » parce que le concept se veut pluriel et non normatif. Il s’agit, à une époque et dans un contexte social donnés, de l’ensemble des éléments socialement reconnus comme devant être le propre des hommes; ce n’est donc pas une notion universelle, elle est socialement et historiquement située.
Le concept de « masculinité(s) », dans ce sens, est récent, même si le mot ne l’est évidemment pas. »

MASCULINITE HEGEMONIQUE

Comme j’ai consacré tout un article à ce concept, je me contente ici d’en reprendre les éléments principaux.

Il s’agit d’un concept qui apparaît dans les années 1980. La théoricienne la plus connue des masculinity studies est la chercheuse trans australienne Raewyn Connell; c’est elle qui donne sa forme actuelle au concept. Le but est de montrer qu’au-delà d’une conception normative de LA masculinité, il existe différentes formes de masculinité liées par des rapports de pouvoir; la masculinité dite « hégémonique » est considérée comme l’archétype de la masculinité et en constitue la forme la plus privilégiée. Connell la définit de la manière suivante:

La masculinité hégémonique est toujours l’expression hégémonique de la masculinité dans un contexte précis : elle est la stratégie qui permet à un moment donné et en un lieu donné aux hommes et aux institutions qu’ils représentent d’asseoir leur domination. Parfois, ses fondements sont remis en cause, par exemple suite à l’effondrement d’un système politique ou économique, mais elle ne disparaît pas, simplement remplacée par de nouvelles formes d’hégémonie reprenant à nouveaux frais les mêmes ressorts de pouvoir. (source)

Connell propose une typologie permettant d’appréhender les différents types de masculinités (dans les pays occidentaux). Ces catégories ne sont pas fixées de toute éternité mais historiquement situées. Elle distingue ainsi, outre la masculinité hégémonique:

    – des formes de masculinité « complices», qui participent de la masculinité hégémonique sans toutefois la réaliser pleinement ni bénéficier totalement des privilèges qui en découlent. Connell décrit les hommes participant de ce type de masculinité comme admirant / aspirant à la masculinité hégéomique;
    – des masculinités « marginalisées», soumises à l’emprise de la masculinité hégémonique et qui en sont exclues du fait de certains facteurs, comme la « race » ou le handicap;
    – des masculinités « subordonnées», comme les masculinités homosexuelles, qui servent de figure repoussoir et présentent des caractéristiques opposées à celles qui sont valorisées dans le cadre de la masculinité hégémonique.
Caractéristiques "masculines"

Caractéristiques « masculines »

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8 réflexions sur “Petit lexique du genre (2): féminité, masculinité, masculinité hégémonique

  1. Juste un précision sur le terme de « construction sociale », qui est ici présenté comme voulant dire « n’ayant pas d’existence tangible ». « Tangible » possède deux sens, « que l’on peut toucher » et « dont l’existence est indéniable ». Or, « construction sociale » est souvent pris comme synonyme de « n’existe pas » par les gens qui ne sont pas convaincus par le féminisme, et propagent cette confusion. Une construction sociale n’est pas quelque chose qui n’existe pas, mais quelque chose qui a un mode d’existence particulier, celui d’être un phénomène social. Cela veut dire qu’une construction sociale est le produit de l’activité des individus et des structures sociales, et qu’elle en dépend ; autrement dit, une construction sociale n’est pas une nécessité absolue, elle possède une part de contingence. Dire que la féminité est une construction sociale ne veut pas dire qu’elle n’existe pas (sinon j’ai halluciné l’homogénéité de l’apparence de la plupart des femmes, les pubs, les discours autour de ce à quoi doit ressembler une femme, etc.), mais qu’elle a sa source dans la société, dans les interactions entre individus et dans les croyances, valeurs et représentations des individus, pas dans la biologie ou une sorte d’invariant psychologique universel. Ce qui implique aussi que la féminité n’est pas dans l’essence de la femme, mais est un accident.

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  2. Je vais aller lire vos articles du passé. Mais puis-je déjà dire ceci pour en débattre :
    1/ Il y a à mon avis dans vos définitions une vision ‘plate’, non dynamique, de la féminité (beauté par ex.) et de la masculinité (muscle par ex.) qui est mise en avant (dont les images), quitte à la décrire négativement (décrier les magazines féminins) ou positivement. Mais c’est masquer la norme utopique et disciplinaire qui agite comme un ‘devoir’, une ‘mission’, féminité et masculinité. Toujours quelqu’un l’est mieux que vous et vous êtes sans arrêt en compétition avec vos congénères pour les mépriser, les écraser, les jauger. John Stoltenberg en parle très bien (The end of Manhood, Comment être un homme sans faire le mâle). Répression féminine : l’amie entre dans la maison et jauge sa copine en regardant la propreté, le rangement, la tenue du ménage ; et la belle-mère examine les lessives, même les slips de son fils sont-ils bien lavés ? Il y a un ‘sens du devoir’ (du care, etc) qui fait partie de la norme féminine (à une époque et pas à d’autres, j’en conviens). Répression masculine : comment, tu ne viens pas ‘à putes’ avec nous, t’es trop couillon ? Tu ne prends jamais des risques mortels, sportifs ou autres ? Il y a un ‘sens de l’audace’ qui permet de jauger autrui, autant que la bagarre, etc. Mais il est dans la sphère du loisir, pas dans la sphère du devoir ménager. Ce deuxième niveau de vision me parait plus explicatif et plus à déconstruire. Une construction sociale, instituée ou intuitive, se modifie et se met en jeu. Une photo ne la reproduit pas. La féminité est définie par les hommes (S de B) mais elle est restituée et transmise par tant de femmes…
    2/ La ‘masculinité hégémonique’ me parait synonyme de la ‘domination masculine’ : c’est une norme collective, dont les hommes sont chacun les porteurs (socialement et en privé). C’est un cadre commun (et les femmes souvent le reproduisent aussi), une norme sociale partagée.
    3/ Avec les classes sociales et d’autre minorités, il y a des variations dans le pouvoir de chaque homme. Mais les masculinités distinguées par Connell – selon votre présentation – ne devraient pas atténuer l’étendue de la domination masculine : un noir, un homosexuel la reproduit tout aussi bien dans son vécu, mais n’en jouit pas de la même façon, de même qu’il reproduit la hiérarchie sociale, sans en jouir pleinement (bien qu’il en rêve : lire Chester Himes en ce sens).
    4/ Séparer Masculinité et virilité ? Dire que le premier ne réfère qu’au « sexe mâle » ? L’usage y tend, sans doute, mais c’est le genre qui a institué une norme dénommée virilité. Donner à la nature (sexe) un contenu dénommé ‘masculinité’ me parait source de problèmes. D’autant qu’il ne concernerait que le mâle francophone ! Or la perception que nous avons de notre sexe est construite socialement (désir d’enfanter, désir de pénétrer, posture de séduction, etc.).
    Toujours plaisir et intérêt à vous lire. car c’est instructif.

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    • Bonjour,
      Merci pour cet article clair et nécessaire.
      J’ai une question par rapport à la « féminité » : comment, en tant que féministe, pensez-vous la dévalorisation des caractéristiques dites « féminines » ? Les discours féministes que je peux lire ou entendre oscillent souvent entre valorisation de ces caractéristiques (élever ses enfants, ce n’est pas moins bien que de travailler de façon salariée et de façon extérieure à la sphère privée ; s’intéresser au nail art, ce n’est pas moins intéressant que d’être passionné par les voitures) ou au contraire, encouragement à dépasser ces intérêts et caractéristiques assignés pour oser être fortE, courageuSE, puissantE et s’emparer de « domaines réservés » masculins… A titre personnel, je me sens beaucoup plus proche du second terme de l’alternative et je n’ai aucune envie qu’on me valorise pour ma douceur et ma délicatesse. Mais je pense aussi que c’est problématique de dévaloriser les femmes qui correspondent aux stéréotypes de « lâfâme ».
      C’est une question sans doute naïve mais qui me paraît fondamentale : s’agit-il de s’emparer des « qualités masculines » ou de valoriser nos pseudo-« défauts féminins » ? Ou les deux ?
      Je ne sais pas si je suis claire et je ne suis pas sûre d’employer les bons termes. J’imagine qu’il n’y a pas une seule réponse… votre point de vue m’intéresse.
      Merci !

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  4. Les illustrations montrant des qualificatifs propres aux hommes et aux femmes me fait penser à une marque/site internet/blog qui propose des T-shirt avec des inscriptions telles que ‘papa cool’ ou ‘papa poule’ et idem pour les femmes. En revanche, pour les enfants une seule version est proposée ‘mini cool’ (pour les garçons) et ‘mini poule’ (pour les filles). Je m’interroge ici sur la présence de ‘poule’ et j’espère que la marque fait la différence entre les différentes acceptions du mot ‘poule’.

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