Aux origines du genre (3): avant le genre

J’ai pour l’instant parlé de la naissance du concept de genre dans les milieux psychologiques étatsuniens dans les années 1950, ainsi que de son appropriation / tranformation par des féministes dans les années 1970. J’ai insisté, dans mon 2ème billet, sur l’écart important qui existe entre les premières utilisations du genre et les utilisations qui peuvent en être faites à partir de l’appropriation féministe. Etant donné cet écart, on peut se demander pourquoi et comment les féministes en sont venues à utiliser le concept. Pour comprendre cela, il manque un élément important dans la mini-généalogie du genre que j’essaie de présenter: les théorisations qui précèdent l’invention du concept mais contribuent à rendre le genre pensable (merci @sociosauvage pour la formulation). En effet, acclimater le genre à la pensée féministe était loin d’aller de soi; si certaines féministes ont perçu, dès le début des années 1970, l’utilité du concept, c’est parce qu’elles y reconnaissaient des idées qui avaient déjà été formulées et ont exercé une grande influence dans l’histoire du féminisme. Je présente dans ce billet deux penseuses ayant contribué à cette histoire: l’anthropologue Margaret Mead et la philosophe Simone de Beauvoir.

Margaret Mead et l’apprentissage des « rôles sexuels »

Margaret Mead est une figure majeure de l’anthopologie culturelle aux Etats-Unis. Elle est l’autrice de nombreux ouvrages, les deux plus importants étant Coming of Age in Samoa et Sex and Temperament in Three Primitive Societies, traduits en français en 1963 dans un seul livre, Moeurs et sexualité en Océanie. Ils sont issus d’observations ethnographiques réalisées en Polynésie dans les années 1920; Mead s’intéresse particulièrement à la sexualité des adolescents.

Elle est régulièrement, et à raison, citée comme exerçant un rôle fondamental dans l’histoire de la pensée constructiviste sur le sexe (c’est-à-dire les théories qui ne considèrent pas la masculinité et la féminité comme étant directement et exclusivement déterminées par la biologie). Ann Oakley, dont j’ai parlé dans le 2ème billet de cette série, la cite à de nombreuses reprises: elle s’appuie donc sur des travaux d’anthropologie pour faire voyager le concept de genre de la psychologie vers les sciences humaines et sociales.

La citation la plus connue de Mead concernant le caractère culturel des « rôles sexuels » est la suivante; elle y évoque trois peuples polynésiens qu’elle a observés:

Ni les Arapesh ni les Mundugumor n’ont éprouvé le besoin d’instituer une différence entre les sexes. L’idéal arapesh est celui d’un homme doux et sensible, marié à une femme également douce et sensible. Pour les Mundugumor, c’est celui d’un homme violent et agressif, marié à une femme tout aussi violente et agressive. Les Chambuli, en revanche, nous ont donné une image renversée de ce qui se passe dans notre société. La femme y est le partenaire dominant ; elle a la tête froide, et c’est elle qui mène la barque ; l’homme est, des deux, le moins capable et le plus émotif. D’une telle confrontation se dégagent des conclusions très précises. Si certaines attitudes, que nous considérons comme traditionnellement associées au tempérament féminin – telles que la passivité, la sensibilité, l’amour des enfants – peuvent si aisément être typiques des hommes d’une tribu, et dans une autre, au contraire, être rejetées par la majorité des hommes comme des femmes, nous n’avons plus aucune raison de croire qu’elles soient irrévocablement déterminées par le sexe de l’individu. […]
Il nous est maintenant permis d’affirmer que les traits de caractère que nous qualifions de masculins ou de féminins sont pour un grand nombre d’entre eux, sinon en totalité, déterminés par le sexe d’une façon aussi superficielle que le sont les vêtements, les manières, ou la coiffure qu’une époque assigne à l’un ou l’autre sexe. (Mead 1963 : 251-252)

A partir de ses observations ethnographiques, elle tire donc des conclusions générales concernant le sexe et ce qu’on appelait alors le « tempérament », c’est-à-dire les dispositions psychologiques (individuelles ou communes à l’ensemble d’un peuple). Elle distingue ce qui relève du biologique et ce qui relève de toute évidence du culturel (les vêtements, la coiffure…), mais elle va aussi plus loin: elle cherche à faire bouger la ligne de partage entre nature et culture, en montrant que nombre de nos conceptions concernant le sexe et les normes de comportement attribuées à chaque sexe sont en fait empreintes de culture. Cela la conduit du théorique au politique, puisqu’elle pose aussi la question en termes d’inégalité:

La plasticité de la nature humaine étant admise, d’où proviennent les différences que l’on constate entre les types de comportement assignés par les diverses sociétés soit à tous leurs membres, soit respectivement à chaque sexe. Si ces différences résultent de la culture propre à chaque société, comme l’enquête qui précède semble bien le suggérer, si tout nouveau-né peut aussi aisément devenir un paisible Arapesh qu’un brutal Mundugumor, comment expliquer l’existence même de telles dissimilitudes ? Si rien, dans la constitution physique des Chambuli ne paraît justifier l’inégalité entre hommes et femmes – supposition que nous devons écarter en ce qui concerne tant les Chambuli que nous-mêmes – quels principes sont à la base d’évolutions si diverses ? (Mead 1963 : 253)

Elle en arrive ainsi à considérer l’assignation de certains traits de caractère aux hommes ou aux femmes comme étant arbitraire:

Il en est de même des tempéraments « masculin » et « féminin » sur le plan social. Certains traits communs aux hommes et aux femmes sont assignés à un sexe, et refusés à l’autre. L’histoire du statut social des sexes est pleine de ces restrictions arbitraires dans le domaine intellectuel et artistique ; mais comme l’on suppose toujours qu’il existe une certaine correspondance entre les données physiologiques et l’émotivité, nous avons plus de difficulté à reconnaître que le choix s’est opéré de façon tout aussi arbitraire sur le plan affectif. […] Ce qui, à l’origine, n’était qu’une nuance de tempérament s’est transformé, sous l’influence sociale, en une caractéristique essentielle et inaliénable d’un sexe. (Mead 1963 : 256-257)

Rappelons que ces lignes sont écrites au tournant des années 1920-1930. Margaret Mead pose les jalons d’une conception constructiviste du sexe qui ne sera formulée en termes de genre que plusieurs décennies plus tard. Mais ce sont aussi des écrits qui appartiennent à leur temps, et comportent donc des limites évidentes; on lui a par exemple reproché un imaginaire exotisant de la sexualité polynésienne. Dans les années 1980-1990, elle fait l’objet de violentes attaques de la part d’un autre anthropologue, qui adopte quant à lui une attitude anti-culturaliste; mais elle continue à être considérée comme une référence majeure de l’anthropologie culturelle.

Simone de Beauvoir

Si Ann Oakley cite beaucoup Margaret Mead, Simone de Beauvoir est en revanche curieusement absente de Sexe, genre et société, son livre de 1972 qui amorce la réflexion sur le genre dans les sciences humaines et sociales. Le Deuxième sexe avait pourtant été (mal et partiellement) traduit en anglais en 1952 et on sait qu’il a beaucoup été lu, notamment par les féministes étatsuniennes, dans les années 1970 (il faut attendre 2009 pour qu’une traduction anglaise complète et de qualité soit publiée!). Comme Margaret Mead, Simone de Beauvoir s’inscrit dans ce qu’on appelle aujourd’hui la pensée constructiviste.

Il se joue de toute évidence quelque chose d’essentiel dans les décennies qui suivent la seconde guerre mondiale. La chercheuse Hélène Rouch explique que cette époque est marquée par les progrès de l’endocrinologie, de l’embryologie et de la génétique, permettant « une compréhension presque complète de la physiologie sexuelle et de la détermination du sexe chez les mammifères et dans l’espèce humaine » (Rouch 2003 : 116). Simone de Beauvoir a lu les travaux de médecine et de biologie de son époque, elle les commente abondamment dans le premier chapitre du Deuxième sexe; elle est donc au fait des savoirs de son temps, et c’est à partir de ce discours biologique et médical qu’elle développe sa critique de la naturalisation du sexe (j’y reviens ci-dessous). L’ouvrage est publié en 1949; c’est en 1955 que John Money commence à parler d' »identité de genre », tandis que Stoller parle d’une division sexe/genre dans les années 1960; l’ouvrage d’Oakley date quant à lui de 1972.

Pour autant, on serait bien en peine de présenter les choses comme suivant une ligne droite, menant de Mead à Stoller puis à l’invention féministe du genre. Beauvoir ne connaît pas les travaux de Mead quand elle rédige Le Deuxième sexe. Money, Stoller et leurs collègues ne connaissent absolument pas Beauvoir, et certainement pas Mead non plus, malgré sa célébrité dans le milieu des anthropologues à la même époque. Comme je l’ai déjà dit, Oakley reprend le concept de Money et Stoller, s’appuie sur les travaux de Mead, mais passe sous silence ceux de Beauvoir (parce qu’elle ne les connaît pas encore?).

Et pourtant, a posteriori, l’apport de la pensée de Beauvoir paraît absolument majeur, si bien qu’on cite souvent sa célèbre formule pour définir le genre: « On ne naît pas femme, on le devient » – pourtant, en 1949, le concept n’avait même pas été inventé. J’avais consacré un billet à ma lecture du Deuxième sexe, où j’expliquais plus en détail la pensée de Beauvoir. Pour elle, aucun « destin » n’explique ni ne justifie la situation de domination dans laquelle se trouvent les femmes:

Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin. (Beauvoir 1949, t.2 : 13)

Elle s’intéresse à la catégorie « femme » et à la manière dont elle a été définie et fantasmée au fil des siècles… toujours par des hommes, qui érigent « la femme » en Autre absolu pour justifier et perpétuer la domination d’une « caste » sur l’autre. Pour elle, il n’existe pas d’essence intemporelle de la féminité: il s’agit d’une construction sociale, qui n’a donc pas d’existence tangible et qui est, de plus, inscrite dans l’histoire et la culture. A la suite de Beauvoir, les féministes et les études de genre se sont attachées à montrer quels sont les attributs culturellement attachés à la féminité; on voit donc comment cette idée rejoint les travaux précurseurs de Mead et comment ces deux penseuses ont pu contribuer à l’émergence du concept féministe de genre.

Dans le prochain et dernier billet de cette série, je ferai le bilan de cette petite généalogie du genre et présenterai à grands traits l’évolution subie par le concept depuis son appropriation par les féministes dans les années 1970.

Références citées

DE BEAUVOIR Simone, 1949, Le Deuxième sexe, Paris, Gallimard.
MEAD Margaret, 1963 [traduction d’écrits des années 1920-1930], Moeurs et sexualité en Océanie, trad. G. Chevassus, Paris, Terre Humaine.
OAKLEY Ann, 1972, Sex, Gender and Society, Londres, Temple Smith.
ROUCH Hélène, 2003, « La différence des sexes chez Adrienne Sahuqué et Simone de Beauvoir: leur lecture des discours biologiques et médicaux », Cahiers du Genre, n° 34, p. 105-125.

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13 réflexions sur “Aux origines du genre (3): avant le genre

  1. Merci pour ces billets très intéressants, et qui me permettent de mieux structurer des connaissances pas toujours bien contextualisées.

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  2. Super !

    La mise en perspective des ouvrages, leur contenu et surtout leur chronologie est très importante et très intéressante je trouve. Globalement toutes les études, effectuées en vase clos, convergent vers la notion de contructivisme.
    Je ne sais pas si des billets sont prévus pour traiter des fondements théoriques/scientifiques/sociologiques des « déterministes (biologique) » mais suis aussi curieux de les connaître.
    Merci en tout cas.

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    • De rien, merci à vous 🙂
      Question intéressante… Effectivement, il paraîtrait logique de ne pas tenir pour acquises toutes ces critiques du naturalisme (déterminisme biologique) et d’aller creuser aussi de ce côté-là. Malheureusement mes compétences ne vont pas jusque-là. En revanche je pourrais faire des compte-rendus d’ouvrages porttant sur ce sujet. Celui qui m’a beaucoup marquée au début de mon apprentissage féministe est Delusions of Gender de Cordelia Fine. Ce serait vraiment formidable qu’il soit un jour traduit en français.

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  3. « On ne naît pas Homme, on le devient », Erasme
    pourquoi occulte-t-on toujours cette réflexion au profit de l’autre, de Simone?

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    • Peut-être parce qu’elle n’apporte *absolument* rien à la réflexion sur le genre, à part une petite touche pédante agrémentée de sexisme (« Simone »)?

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  4. Pingback: Généalogies polémiques du genre (3): dates et événements – (Dis)cursives

  5. Il y a un point qui n’est jamais abordé par le féminisme : est-ce que les femmes acceptent facilement, aujourd’hui dans le monde occidental, de vivre avec un homme doux, sensible, pas dominant, pas affirmé, et faible socialement ? A votre avis ? Et si ce n’est pas le cas, pourquoi les féministes ne présentent jamais de discours à destination des femmes pour les encourager à aimer ce type d’homme, et non pas toujours des hommes dominants, rassurants, forts, conquérants, disposant d’une situation sociale avantageuse ? Pourquoi ces derniers continuent d’être plus séduisants et plus recherchés que les premiers ?
    Je pose la question, parce que je remarque que l’on demande toujours aux hommes de changer (devenir sensibles, faibles, etc.), mais que ceux-ci, une fois qu’ils ont évolué dans ce sens, ne remarquent pas forcément que les femmes les préfèrent dans cet état, et que peut-être même c’est tout le contraire qui se produit. Bizarrement, les féministes semblent ignorer ce fait, s’obstinant à voir dans « LES » hommes un groupe homogène rempli d’oppresseurs dominants.

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