Travail militant, travail émotionnel

Ce billet se fonde sur ma propre expérience du militantisme et sur les conversations que j’ai pu avoir avec des militantes féministes. Il ne prétend évidemment pas s’appliquer à tout le monde.

Je ne suis pas militante depuis si longtemps: j’ai commencé en 2011, portée par un sentiment d’injustice qui s’était mis à déborder. Vous qui lisez ce blog et qui vous intéressez aux causes de justice sociale, il y a de grandes chances que vous reconnaissiez ce sentiment de rage et d’impuissance, cette envie de faire quelque chose malgré tout, parce qu’il arrive un moment où on ne peut plus ne pas.

Ça peut se traduire de bien des manières: se mettre à lire des blogs militants, par exemple; suivre compulsivement tous les comptes militants qu’on voit passer sur Twitter; se rendre à sa première manif, à sa première réunion d’assoc’, son premier cours de self-défense féministe. Ce n’est pas assez et on s’en veut parce qu’on n’a pas (encore) changé le monde. On n’a pas sauté le pas et on s’en veut aussi, on se dit: la prochaine manif, promis. Et puis parfois on saute dans le militantisme à pieds joints et pourtant on continue de s’en vouloir, allez savoir pourquoi.

Je considère l’activité militante comme un travail. Pas un travail au sens capitaliste du terme, évidemment, mais un travail quand même, qui peut prendre tout un tas de formes. Je le considère, entre autres, comme un travail des sentiments. Une fois qu’on a décidé d’agir à partir d’un sentiment d’injustice, celui-ci ne disparaît pas pour autant, il mue. Dans mon cas, il s’est par exemple étendu à des causes auxquelles j’étais peu ou pas sensibilisée auparavant.

Il y a les belles émotions, évidemment (heureusement!). Il y a par exemple ce moment, dans les manifs, où on réalise que oui, on est en colère mais ensemble, que, sûrement, tout devrait bien se passer. Il y a les discussions jusqu’au bout de la nuit, où l’expression « refaire le monde » prend tout son sens. Et puis il y a ce moment, le meilleur de tous, où ton père te dit qu’il est devenu féministe grâce à toi.

Très honnêtement, j’ai connu bien plus d’émotions militantes difficiles qu’agréables. J’ai voulu jeter l’éponge à peu près un milliard de fois, et puis tout à coup, paf, coui d’émotion dans le plexus et c’est reparti comme en 14. On a tou.tes nos manières de gérer, ou de ne pas gérer ça du tout, mais on en parle peu. Avouer sa fatigue, son usure, c’est presque s’avouer vaincu.e, ce n’est pas quelque chose qui se dit. Sauf entre soi, si l’on est sûr.e que l’autre a déjà ressenti ça et ne va pas nous juger.

Que devient la rage des débuts? Je ne me lasserai jamais de citer ce passage de Christine Delphy:

Il n’est pas facile, contrairement à ce que l’on croit, d’être et surtout de rester en colère. C’est un état douloureux : car rester en colère, c’est nous souvenir sans cesse de ce que nous voulons, de ce que nous devons oublier au moins par moments pour pouvoir survivre : que nous sommes, nous aussi, des humiliées et des offensées. (« Le patriarcat, le féminisme et leurs intellectuelles »)

Être en colère. Cette colère-là est essentielle pour le travail militant et pourtant elle n’est pas tenable, elle nous ronge, elle nous rend malades, parfois littéralement. Parfois, au lieu de servir de catalyseur, elle nous empêche de (bien) faire.

Rester en colère. Combien de fois ai-je vu avec une certaine surprise des personnes s’indigner de quelque chose qui continue de me choquer, mais de manière atténuée, comme l’écho d’une phrase mille fois entendue. J’ai peur parfois que mon degré conscientisation féministe ne nuise à ma colère, or sans la colère, où trouver la force? Et s’il n’y a pas de colère, pourquoi continuer? La connaissance intellectuelle, raisonnée de l’injustice, ce n’est pas la même chose que l’émotion qui te prend aux tripes, l’envie de tout casser. Et puis parfois, une chose vue, entendue mille fois vient réveiller la colère et te rappeler qu’elle était toujours là, mise en sourdine pour rester vivable, mais bien présente.

Des urnes et du papier

A quelques heures de l’élection présidentielle, vous avez sans doute déjà vu passer plus de comparaisons des programmes que vous ne pouvez en digérer. Ce n’est pas juste une comparaison que nous vous proposons sur Connaissance de causes: c’est une analyse fouillée, politisée et intersectionnelle des programmes et des discours des candidat·es – trois éléments qui, parfois, manquent cruellement ailleurs.

Le tableau ci-dessous est forcément réducteur, mais il permet de visualiser très rapidement les conclusions auxquelles nous sommes parvenu·es (cliquer sur l’image pour la voir en haute résolution).

Je vais maintenant parler des conséquences que j’en tire pour moi, et pour moi seule: le collectif Connaissance de causes est apartisan et n’appelle à voter pour personne.

Pour ma part, jusqu’à il y a un jour ou deux, j’étais indécise. Mais il y a des thèmes qui pour moi sont décisifs. Les thèmes liés au genre, aux féminismes et aux sexualités en font évidemment partie, tout comme quelques autres, analysés sur Mediapart par des ONG et expert·es. Or toutes ces analyses sont unanimes et je m’y rallie. Je voterai donc pour Jean-Luc Mélenchon. Pas parce que je suis conquise par sa personne, au contraire, et malgré des désaccords importants sur certains points, notamment sur l’Europe. Je voterai cependant pour Mélenchon tout simplement parce qu’il porte le meilleur programme, le plus abouti, le plus progressiste: c’est ça que, pour ma part, j’appelle voter « utile ».

Le genre dans les discours de la Présidentielle

Le site Connaissance de causes présente maintenant une analyse des programmes de chaque candidat·e au prisme du genre, des sexualités et des féminismes. Ces analyses ont été réalisées par un petit groupe de personnes et mises en forme grâce à l’incroyable boulot d’Anne GE (@Anne_GE sur Twitter).

Je suis en train de publier sur ce site une série de billets rédigés avec une autre linguiste, Emilie Née. Nous nous sommes servies d’un corpus rassemblant des discours de campagne mis en ligne par les équipes des 5 candidat·es en tête dans les sondages; nous avons utilisé des méthodes de statistique textuelle  et présentons, sous une forme (je l’espère!) très accessible, les résultats de nos analyses. Vous trouverez dans le 1er billet de la série les détails de notre méthode et des propositions de réflexion sur une absence étonnante dans cette campagne.

Dans le 2ème billet, nous nous penchons sur le mot femme(s), qui est généralement utilisé, dans les discours des candidat·es, en même temps que homme(s). Nous détaillons dans ce billet une évolution notable dans la langue de bois politique. Les billets suivants parleront de l’association entre femme(s) et les thèmes de l’islam et de l’immigration, en particulier dans les discours de Marine Le Pen. Nous évoquerons ensuite l’intersection entre genre et classe sociale dans les discours de Jean-Luc Mélenchon, avant de nous pencher sur le cas Macron. Je continuerai d’annoncer la publication des billets sur ma page Facebook et mon compte Twitter.

En attendant, voici un extrait du 2ème billet, intitulé « Petit traité de communication politique: Femme(s) dans les discours de campagne ».

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Hommes-femmes ou femmes-hommes? Une langue de bois en mutation

[…] On constate une évolution très notable entre 2007 et 2017 – et nous ne sommes d’ailleurs pas les seules à l’avoir remarquée…

capture d’écran réalisée le 06/04/2017 – tweets publiés pendant le débat télévisé du 4 avril

En 2007, c’était l’ordre hommes puis femmes qui dominait (66% des phrases relevées font figurer cet ordre [1]), y compris chez des femmes comme Marie-Georges Buffet (Parti Communiste) et Ségolène Royal (Parti Socialiste).

 

Or en 2017, la tendance s’inverse de manière spectaculaire (68% de femmes puis hommes).

Avec un tel renversement, on ne peut pas dire que l’ordre femmes-hommes soit particulièrement subversif. En effet, depuis quelques années, on remarque une évolution de la langue de bois politique. Ce nouvel ordre syntaxique semble faire son apparition dans la communication gouvernementale avec la création en 2012 d’un ministère des droits des femmes, où des militantes féministes sont actives (comme dans un premier temps Caroline de Haas, ancienne porte-parole d’Osez le féminisme). Le Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe, édité par le Haut conseil à l’égalité, recommande par exemple d’utiliser l’ordre alphabétique:

 

Utiliser l’ordre alphabétique nous semble assez faible sur le plan argumentatif, puisque cela laisse entendre qu’utiliser femmes avant hommes ne s’explique que pour des raisons arbitraires – mais si c’est le cas, pourquoi changer l’ordre hommes-femmes, qui peut paraître tout aussi arbitraire ? L’apparition de femmes-hommes est en fait, à l’origine, liée à la volonté de rendre le féminin plus visible, de déranger en quelque sorte l’ordre de la langue pour mieux attirer l’attention sur l’ordre social.

Il y en a un qui a particulièrement bien reçu le message, et les téléspectateurs/trices du débat ne s’y sont pas trompé·es: Emmanuel Macron, ou en tout cas son équipe de campagne. Nous y reviendrons en détail dans un billet consacré au candidat d’En Marche.

Quant aux autres candidat·es, ils et elles emploient les deux ordres, avec une alternance marquée chez Benoît Hamon, François Fillon et Marine Le Pen. Les deux ordres ainsi peuvent alterner dans un même discours:

« Pour y parvenir , il n’y a qu’un seul vrai levier. Le levier qui a toujours motivé les femmes et les hommes qui veulent conquérir le bonheur […]
Pour nous Français, l’égalité entre les hommes et les femmes est absolue et non négociable. […]
Respect, oui respect pour ces femmes et ces hommes qui nous protègent; respect pour leur courage et leur dévouement. […]
Engagez-vous, osez, foncez, brandissez avec moi l’étendard de la France, ce drapeau des hommes et des femmes debout, ce drapeau libre deviendra demain celui de notre victoire! »
(François Fillon, meeting, Courbevoie, 21/03/2017)

Jean-Luc Mélenchon, dont il faut noter que les discours ne semblent pas rédigés à l’avance, emploie le plus souvent l’ordre hommes-femmes. C’est peut-être là une des conséquences d’un discours moins planifié, d’une parole moins contrôlée. […]

Lancement: Connaissance de causes

Emplois fictifs, hologrammes, programmes fantômes, alliances oui-peut-être-mais-non…

Dans tout ça, les sujets chers à mon cœur, et auxquels ce blog se consacre, ont pour l’instant tenu une place minimale dans la campagne: je parle des enjeux liés au·x féminisme·s, au genre et aux sexualités.

Avec une dizaine de personnes, nous avons décidé de mettre à la disposition du public un outil d’analyse de la campagne présidentielle qui se concentre sur ces enjeux. Le projet s’appelle Connaissance de causes (… vous l’avez?).

Bannière par Morpheen

Bannière par Morpheen

 

Nous analysons les programmes des candidat·es, revenons sur leurs actions et dires passés, proposons des analyses transversales à propos de thèmes particuliers. Nous sommes un collectif apartisan, ce qui ne veut pas dire que nous sommes apolitiques: nous sommes engagé·es pour la défense des droits des femmes, des minorités sexuelles et des minorités de genre. Notre perspective est également résolument intersectionnelle.

Vous trouverez ici une présentation complète du projet, ainsi qu’une liste des points clés qui nous servent d’entrées pour analyser la place du genre, des féminismes et des sexualités dans la campagne. Est également déjà en ligne une revue du web. Les analyses des programmes suivront prochainement (certaines parties du site sont donc encore en travaux).

Si vous entendez voter en avril prochain, faites-le en toute connaissance de cause.

On parle de mon livre sur les interwebz

Un mois après la parution du Féminisme en sept slogans et citations, une bande dessinée écrite par moi et dessinée par Thomas Mathieu, je n’en reviens toujours pas de l’accueil formidable réservé à ce livre. Slate le fait même figurer parmi une sélection des meilleurs livres de 2016! Ci-dessous, une sélection de critiques parues en ligne, que je mettrai à jour de temps en temps pour servir de revue de presse. Vous pouvez acheter la BD sur le site de l’éditeur (Le Lombard), lalibrairie.com ou encore Place des libraires.

Le Monde > Petite et grande histoire du féminisme en bande dessinée (Plusieurs chapitres de la BD sont consultables en ligne)

Slate > Nos livres préférés de 2016

C’est un petit exploit qui se cache dans cette BD au format poche: non seulement Mathieu Thomas et Anne-Charlotte Husson réussissent à nous instruire sans douleur en nous invitant dans l’intimité d’un dialogue captivant entre un dessinateur et une chercheuse, mais plus encore: ils parviennent à le faire sur un sujet aussi épidermique que le féminisme.

Libération > Petit guide du féminisme illustré

Jamais rébarbatif, le propos théorique est clair, pédagogique et illustré par l’exemple à travers sept slogans et citations particulièrement parlants.

La Liberté > Le petit guide du féminisme en BD

Ce volume, surprenant par son ton simple mais pédagogique, par son contenu copieux malgré le format limité, révèle l’habileté d’une forme artistique telle que la BD à concentrer une quantité étonnante d’informations en l’espace de quelques lignes et esquisses. Sans être exhaustif ni prosélytique, il présente un aperçu accessible et dynamique du féminisme, se plaçant ainsi à la portée de tous, jeunes adolescents comme adultes, des plus convaincus aux plus réticents.

La Gazette des libraires (librairie du MuCEM) > Le choix des libraires

Anne-Charlotte Husson réalise un véritable travail de fond intelligemment mené et d’une clarté déconcertante. Le dessin de Thomas Mathieu quant à lui colle tout à fait au thème et insuffle un souffle et un dynamisme enivrant à l’ouvrage. On vous le disait : c’est une véritable réussite, à lire et offrir, sans modération.

La Ribambulle > La Petite Bédéthèque des Savoirs #11

Une lecture à mettre entre les mains de tous les misogynes, machos et autres sexistes que compte votre entourage. Mais aussi – bien sûr – entre celles de ceux qui souhaitent mieux comprendre ce qu’est le Féminisme.

Breaking BD > Les femmes prennent le pouvoir

La Manif pour-tous-mais-contre… la recherche scientifique

Aujourd’hui (17 novembre 2016) et demain se tient à Paris un colloque intitulé « La gestation pour autrui: resituer la France dans le monde. Représentations, encadrements et pratiques », co-organisé par l’Institut National d’Etudes Démographiques (INED), l’Ecole de Hautes Etudes en Sciences sociales (EHESS), l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, l’Université Paris 2 Panthéon-Assas et le Muséum National d’Histoire Naturelle. On en trouvera ici l’argumentaire scientifique (c’est-à-dire le texte de présentation des fondements et attendus du colloque). Cet argumentaire fait état d’une réalité minoritaire, complexe et vivement controversée, et formule l’objectif

d’analyser et de discuter la diversité des situations, encadrements, expériences relatives à la GPA dans le monde afin de mieux comprendre la pratique, son développement au niveau local et international et ses impacts ; et nourrir ainsi, de façon scientifique, les débats existants, y compris ceux soulevés en France ces dernières années ». Le programme rassemble des interventant·es de différentes disciplines (sciences juridiques, anthropologues, sociologues, démographes, médecins) et différents contextes nationaux (Etats-Unis, Inde, Australie, Royaume-Uni, Mexique, Bulgarie, Belgique, etc.). Les organisatrices/teurs présentent cet évènement comme le « premier colloque scientifique international en France sur la GPA.

En septembre 2014 avait lieu une autre première: il s’agissait à l’époque du « premier congrès des études de genre en France », auquel j’avais participé notamment en tant qu’intervenante (ma communication portait sur l’expression théorie du genre). J’avais à l’époque relaté sur ce blog les réactions de La Manif Pour Tous et de différents groupes traditionnalistes et d’extrême-droite:

Nous avons reçu la visite de manifestant·es (appel lancé par les « sentinelles », « En marche pour l’enfance » et « Enfant des terreaux », groupes religieux et d’extrême-droite). Ils se sont plantés devant l’ENS, ont pris des photos des gens qui se trouvaient dans le hall et des étudiant·es qui sortaient […]. Action Française n’allait pas manquer la fête (il y avait une cinquantaine de ces autocollants devant l’ENS quand l’équipe d’organisation est arrivée vendredi matin):

action-francaise

Pourquoi ces groupes s’attaquent-ils à des colloques scientifiques? Pour le comprendre, d’abord, un peu de contexte.

Du « mariage pour tous » à la GPA, la PMA et au genre

En mai 2013, la loi permettant l’ouverture du mariage aux couples de même sexe est adoptée par le Parlement français. On aurait pu croire que le collectif Manif Pour Tous, qui s’était formé spécifiquement pour combattre l’introduction de cette loi, allait perdre toute raison d’être et disparaître. Mais leur action s’est simplement redéfinie: en plus de demander l’abrogation de la loi, LMPT recentre son discours, à partir de l’été 2013, sur le « gender », la GPA et la PMA. J’ai largement parlé de leur militantisme antigenre sur ce blog et ne reviens donc pas là-dessus (cf notamment ce billet). Mais pourquoi militer contre la GPA et la PMA? Parce qu’il s’agit de deux revendications liées au mariage pour tous. Les couples lesbiens revendiquent l’accès à la procréation médicalement assistée (PMA) et reprochent au gouvernement socialiste d’avoir abandonné cet aspect de la loi en cours de route. Quant à la gestation pour autrui (GPA), c’est une méthode utilisée notamment par les couples gays.

Évidemment, ni la PMA ni la GPA ne sont spécifiques aux couples homosexuels, et il ne serait sans doute jamais venu à l’idée des responsables de LMPT de manifester contre ces pratiques avant la mobilisation sur le mariage pour tous. Contrairement à la PMA, couramment pratiquée (mais toujours interdite en principe aux couples homosexuels), la GPA est aujourd’hui interdite en France. Elle n’en est pas moins utilisée (de manière marginale) par des couples français, homosexuels ou non, ayant recours à des mères porteuses dans des pays où la pratique est légale. Cela crée un problème juridique pour les enfants qui, nés à l’étranger grâce à une pratique non reconnue par la France, se voyaient jusqu’en 2014 refuser la nationalité française. En juin 2014, la Cour Européenne des droits de l’homme a statué: ces enfants peuvent désormais obtenir la nationalité française, décision confirmée par le Cour de Cassation en 2015. (Pour plus de détails sur la GPA en France, on peut se reporter à cette page Wikipédia, qui est bien faite.)

Le militantisme de LMPT sur ce sujet suit deux axes principaux. Le premier est légal: il s’agit d’empêcher la légalisation de cette pratique en France. Le deuxième se veut centré sur les droits des femmes et des enfants, comme on le voit dans leur communication officielle:

campagne-lmpt_gpa

On remarque que cette communication ne mentionne jamais l’homosexualité. Nous sommes censé·es croire, apparemment, que LMPT s’est réinventé comme porte-drapeau des droits des femmes, alors que le parti (oui oui, LMPT est désormais un parti politique, c’est une histoire de gros sous) a par ailleurs des liens plus qu’étroits, par exemple, avec des organisations anti-IVG comme la fondation Lejeune. Même effacement de la question de l’homosexualité dans leur action contre le colloque sur la GPA:

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Mais tout le monde n’a apparemment pas reçu le mémo (@pvgberge est le compte de Pierre Bergé):

Quand LMPT milite contre la recherche scientifique

Je reviens donc sur ce fameux colloque. Qu’est-ce qu’on lui reproche? D’être organisé par des « pro-GPA » et de violer donc la nécessaire neutralité scientifique. En consultant le programme du colloque, vous pourrez vous faire une idée de son contenu réel.

La solution? Demander son annulation et faire pression sur les organisatrices/teurs et sur les intervenant·es.

Le président de l’EHESS, Pierre-Cyrille Hautcoeur, qui dit « comprendre la position engagée » de la Manif pour tous, s’est déclaré « choqué qu’on cherche à empêcher la tenue d’un colloque ». « Lundi matin, il y avait devant le siège de l’école des marquages au sol anti-GPA. C’est de l’intimidation. Ce ne sont pas des méthodes dignes d’un pays démocratique » (source: Le Figaro)

 

Comme on le voit dans la lettre de LMPT ci-dessus, il est reproché à Valérie Pécresse, en tant que présidente de la région Ile-de-France, de financer ce colloque. LMPT et différents groupes associés ont donc fait pression sur Pécresse pour qu’elle retire ce supposé soutien. Un mot d’explication ici: pour toute manifestation scientifique, surtout de cette ampleur, on se tourne vers de multiples sources de financement public, voire parfois privé. Les établissements de recherche disposent de divers moyens de financement, mais il est normal et souvent nécessaire de demander un soutien, même minime, à la ville, au département ou à la région où l’évènement est organisé. En l’occurrence, le financement apporté par la région Ile-de-France est lié au fait que, parmi les 16 « domaines d’intérêt majeur » définis sous la présidence précédente, figure le pôle « Genre, inégalités, discriminations ».

Or Pécresse avait fait campagne en s’appuyant explicitement sur l’électorat LMPT (rien d’étonnant, puisqu’elle avait manifesté contre le mariage pour tous):

Je suis pour l’égalité homme-femme, c’est à la racine de mes convictions. L’égalité oui, mais pas l’indifférenciation des sexes [qui est] un projet politique, une idéologie. On ne subventionnera pas la théorie du genre. (source: L’Express)

Un de ses tracts de campagne parlait vaguement de « plusieurs dizaines de milliers d’euros » de subvention « pour promouvoir la théorie du genre », subvention qu’elle promettait de ne pas reconduire.

Il y a quelques jours, la présidente de la région Ile-de-France a adressé aux militant·es antigenre et anti-GPA la réponse suivante:

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Pécresse commence par se dédouaner (le financement a été décidé par son prédécesseur), avant d’affirmer qu’il serait « contraire aux principes républicains qu’une autorité politique revienne sur les choix souverains d’un jury scientifique » (on se demande d’ailleurs à quel « jury » cette lettre fait allusion: cela montre pour le moins une ignorance du fonctionnement de la recherche…). Mais l’important est ce qui suit: la réaffirmation 1) de l’opposition du conseil régional « à la gestation pour autrui et à toutes formes de marchandisation du corps humain » et 2) du retrait du soutien de la région aux études de genre.

Le colloque sur la GPA se déroule bel et bien à l’heure où j’écris, malgré les pressions militantes. Il n’en reste pas moins que LMPT peut se targuer d’avoir mis un frein considérable au développement de la recherche sur le genre en Ile-de-France.

Une tendance très inquiétante

Il ne s’agit là, je le disais, que d’une offensive parmi d’autres contre la recherche sur des sujets liés (de près ou de loin) au genre. En décembre 2012, par exemple, deux député·es UMP déposaient une « Proposition de résolution demandant la création d’une commission d’enquête sur l’introduction et la diffusion de la théorie du gender en France ». Il était notamment question d' »établir précisément les vecteurs de promotion de la théorie du gender dans notre pays – [et] en évaluer les conséquences pour la collectivité nationale ». Le fait que les militant·es antigenre et anti-GPA n’hésitent pas à demander l’interdiction de colloques scientifiques et à intimider de façon très concrète les personnes qui portent ces recherches est, selon moi, le symptôme d’un climat de rejet de la parole des « expert·es », climat largement entretenu dans des discours populistes comme celui du nouveau président orange des États-Unis. Les expert·es sont accusé·es soit de militantisme, comme c’est le cas ici; soit d’être déconnecté·es de la réalité et de colporter des mensonges allant contre le « sens commun »; soit, enfin, d’excuser un phénomène en l’expliquant. Tous ces discours relèvent, fondamentalement, de la même logique de méfiance contre la recherche.

Je ne dis pas (surtout pas!) que la recherche devrait être inattaquable et rester dans sa tour d’ivoire. J’espère avoir prouvé au fil des années que je propose exactement le contraire. Je pense que les chercheur·es, surtout s’illes travaillent sur le social, ont la responsabilité de se frotter sans cesse au réel. Mais pour que la recherche soit possible, il faut aussi lui permettre d’opérer dans ses propres espaces, et dans un temps qui n’est pas celui, effréné, de l’actualité – ni celui du militantisme. C’est un paradoxe qui peut sembler compliqué à comprendre, mais pour pouvoir décrire adéquatement le réel, les chercheur·es ont parfois (je dis bien: parfois, et de façon momentanée) besoin de s’en extraire. C’est à cette condition seulement que nous sommes en mesure de faire un pas de côté et de poser les questions que personne d’autre ne posera à notre place, comme ce colloque qui cherche à faire le point sur la pratique de la GPA, à comprendre ses enjeux et à s’interroger sur le futur de cette pratique et de la législation à ce sujet. Militer contre la GPA ne peut pas se traduire par la censure de toute recherche sur la GPA. LMPT affirme avoir compris de cette pratique tout ce qu’il y avait à en savoir: c’est de l’esclavage, point. L’enjeu de la recherche est justement de mettre à mal de telles évidences et d’expliquer un monde complexe, où tout n’est jamais blanc ou noir. Malheureusement, la complexité n’a pas bonne presse ces temps-ci.

Rencontre / dédicaces à la librairie Violette & co (vendredi 4/11)

Si vous vivez en région parisienne, vous connaissez peut-être Violette and Co, THE librairie féministe (métro Charonne). Si vous ne connaissez pas encore, je ne peux pas vous la recommander assez chaudement. Prévoyez simplement de repartir avec beaucoup trop de livres et l’envie d’en lire encore plus.

Après ce préambule destiné à annoncer subtilement que OMAGAD j’adore Violette and Co, je vous informe que j’y serai vendredi 4 novembre à partir de 19h pour une rencontre et une séance de dédicaces, en présence également de Thomas Mathieu, l’illustrateur de la BD, et de Clarence Edgard-Rosa (du blog Poulet Rotique), qui publie de son côté Les Gros mots. Abécédaire joyeusement moderne du féminisme.

J’espère vous y voir, n’hésitez pas à venir papoter!

Le féminisme en 7 slogans et citations (Le Lombard, 10€)

couvJe l’avais annoncé il y a quelques mois, nous y travaillions depuis deux ans: mon premier livre vient de sortir aux éditions du Lombard, dans la collection La petite bédéthèque des savoirs. C’est le résultat de ma collaboration avec Thomas Mathieu, qui a réalisé l’énorme travail de transformer mes textes en bande dessinée, et je dois dire que j’en suis extrêmement fière 🙂

La BD est désormais en vente dans toutes les bonnes librairies, et vous pouvez la commander sur le site du Lombard ou sur leslibraires.fr.

Elle a déjà été chroniquée sur Libération et sur Les Nouvelles News, et Le Monde a choisi d’en faire un de ses « grands formats » (plusieurs chapitres y restent en accès libre). Pour l’anecdote, même Christine Boutin y a appris quelque chose, c’est dire.

Le projet

Je m’étais rendu compte qu’il n’existait pas vraiment de livre simple et accessible à tou·tes sur le féminisme qui puisse être utilisé comme outil pédagogique. J’avais donc commencé à travailler de mon côté sur un projet nourri par le travail fait sur ce blog, avec l’idée de viser en priorité un public qui ne connaîtrait rien ou pas grand-chose du féminisme. A peu près à la même époque, Thomas Mathieu, qui venait de publier Les Crocodiles et m’avait demandé d’écrire une postface, m’a parlé d’un projet de collection aux éditions du Lombard. L’idée était de créer une sorte de collection « Que sais-je » en bandes dessinées, qui allierait des chercheur·es en sciences humaines et sociales et des dessinateurs/trices. Il devait s’agir de livres courts et accessibles à un public très large (à partir de 14 ans). Je lui ai parlé de mon propre projet, qui reposait sur une série de billets que j’étais en train de publier sur mon blog, où j’expliquais des slogans féministes phares. L’idée a plu au Lombard, et c’est de là qu’est née notre collaboration.

Le principe du livre

Aborder un sujet aussi vaste que le(s) féminisme(s) dans un format aussi court relevait évidemment du défi. Mon domaine de recherche étant la linguistique, il m’a paru à la fois évident et fructueux de partir des discours des féministes. Or rien de tel que des citations phares et des slogans (qui condensent dans des formes frappantes des idées fondamentale) pour servir à la fois de points d’entrée dans les discours des féministes et de points de départ pour expliquer ce qu’on peut entendre par « féminisme ». C’est pourquoi le livre est divisé en sept chapitres, qui correspondent à autant de slogans ou citations. Cette approche m’a aussi permis d’aborder un certain nombre de figures du féminisme, de notions-clés et d’évènements fondateurs. A la fin de chaque chapitre se trouvent un gros plan sur un sujet liés au thème du chapitre en question: une chronologie de l’obtention du droit de vote pour les femmes dans le monde, une autre retraçant l’histoire de l’avortement en Belgique, des portraits…

Des difficultés et des limites

J’ai l’habitude d’écrire des textes relativement longs, fouillés, avec des références, des liens extérieurs, des ouvertures sur d’autres sujets… Impossible, évidemment, d’écrire le texte d’une bande dessinée comme j’écris pour ce blog ou (encore moins!) dans le cadre de mes recherches. Non seulement le nombre de pages était limité, mais pour exploiter réellement le potentiel de la bande dessinée, il était nécessaire de ne pas écrire de textes trop denses ni trop longs. Je tiens une nouvelle fois à saluer le travail effectué par Thomas, qui a eu la lourde tâche de rendre mes textes BD-friendly… Il y a toujours pas mal de texte pour une bande dessinée, mais je trouve que Thomas a réussi à créer un bel équilibre entre le texte et le dessin, de sorte que l’un se trouve au service de l’autre — mais bon, je le reconnais, je ne suis pas très objective.

Autre difficulté majeure: il était essentiel que mon travail soit aussi rigoureux et couvre autant d’aspects du féminisme que possible, tout en restant dans le cadre dont je viens de parler. Cette introduction au(x) féminisme(s) se fait donc forcément à grands traits. Elle couvre, je l’espère, pas mal d’époques, de notions et d’idées, mais elle ne peut évidemment pas parler de tout. J’ai essayé de montrer la variété des sujets abordés par les féministes et des façons d’être féministe. Mais, comme je l’explique dans l’introduction, il faut bien garder à l’esprit qu’il existe aussi toute une variété de féminismeS. Si vous êtes un tant soi peu familier·es du sujet, je ne vous apprendrai rien en disant qu’il existe beaucoup de points de divergence au sein du mouvement (<– euphémisme de l’année). Il est donc essentiel de ne pas réduire « le féminisme » à une seule voix ou une seule pensée. Pour autant, se concentrer sur les divergences pour ce genre de livre me paraissait tout aussi contre-productif. J’espère donc qu’en refermant le livre, il sera clair pour tout le monde que l’idée apparemment simple d’une « cause des femmes » recouvre un domaine vaste, divers et complexe. J’espère  surtout que ce livre donnera à ses lectrices et lecteurs l’envie d’en savoir davantage — et plus si affinités.

 

Une féministe se marie

Je n’ai pas pour habitude de parler sur ce blog de sujets vraiment personnels, mais je vais faire une exception, et pas seulement parce que le personnel est politique. Je me marie dans quelques jours et j’aimerais vous faire part de mon expérience de féministe planifiant un mariage. Au passage, précisons que le fait que je me confie n’est pas un appel à opinions sur mes choix de vie, et que quand j’évoque le rapport entre le fait d’être féministe et celui de se marier, ce n’est pas pour justifier de tels choix ; ce n’est pas pour défendre mon mariage, ni le mariage en général : c’est pour de faire le point sur ce qui m’arrive, et partager avec vous des remarques, interrogations et inquiétudes qui, j’en suis sûre, auront traversé l’esprit de nombreuses autres personnes.

Je me rends compte que ces précautions introductives illustrent la raison principale pour laquelle j’ai voulu écrire ce billet : l’idée, assez répandue je crois, qu’il y aurait contradiction dans les termes, que féminisme et mariage entreraient en conflit. Je dois dire que c’est un conflit qui continue, malgré moi, à me poser question. J’appartiens à une génération de féministes qui entretient une relation complexe, je pense, avec le mariage. Nous ne sommes plus dans la situation des féministes de la 2ème vague, qui dénonçaient avec raison le mariage comme l’institution hétéropatriarcale par excellence. L’évolution rapide des mentalités, mais aussi le fait que cette institution a cessé d’être le temple de l’hétérosexisme (puisque les couples « de sexe différent » ne sont plus les seuls à pouvoir se marier), ont fait que le statut du mariage a considérablement évolué. Cette évolution est notamment légale: depuis les années 1960, où les femmes mariées acquièrent le droit d’ouvrir un compte en banque sans la permission de leur mari, jusqu’au mariage pour tous, en passant par la reconnaissance du viol conjugal et donc la remise en cause du « devoir conjugal », la définition du mariage a petit à petit changé de visage. Tout n’est pas parfait, bien sûr, et on ne refera pas l’histoire du mariage en quelques décennies. La critique féministe du mariage se conjugue bien souvent à d’autres formes de critiques politiques, qui ont quant à elles certainement moins perdu de leur actualité ; mais pour ce qui est du féminisme, j’en suis pour ma part arrivée à la conclusion que le mariage pouvait aujourd’hui être ce que l’on en fait, et non plus nécessairement un carcan patriarcal qui s’impose à nous.

L’évolution du mariage a d’autres conséquences, expliquées par la sociologue Florence Maillochon dans une intéressante interview accordée à Libération : si les couples choisissent moins souvent le mariage que par le passé, ils en font aujourd’hui un évènement, « une forme de mise en scène de son couple » qui n’existait pas auparavant. Si bien que, pour la sociologue, le fait d’être marié en vient presque à moins compter que celui de se marier : le jour du mariage, qui a toujours tenu le rôle de rite de passage, n’a sans doute jamais eu autant d’importance qu’aujourd’hui. La plupart des futur·es marié·es passent des mois, parfois des années à le préparer, et dépensent pour cela des fortunes. Le contraste est saisissant ne serait-ce qu’avec la génération de mes parents, pour qui il était encore coutume que les parents des marié·es organisent la cérémonie et la fête du mariage. L’idée traditionnello-disneyesque du « plus beau jour de notre vie » est toujours là, mais il me semble qu’elle a elle aussi évolué. Elle était auparavant liée à l’aspiration, censée être partagée par toute jeune fille qui se respecte, de trouver un mari, et à la réalisation de cette aspiration ; c’est d’ailleurs pour cela que le conte de fées s’arrête toujours au mariage, comme s’il sonnait la fin de l’aventure, l’aboutissement de la quête — et ils vécurent heureux, etc. Cette conception n’a sûrement pas tout à fait disparu, mais aujourd’hui, l’idée du « plus beau jour de notre vie » semble d’être déplacée vers le « jour J », le « special day » du mariage, qui doit être le plus beau jour de notre vie, marquer les esprits, impressionner tout le monde, etc.

Série « Fallen Princesses » de la photographe Dina Goldstein (image cliquable)

Personnellement, je considère que vivre « le plus beau jour de ma vie » à 27 ans serait un bien triste augure pour le reste de ladite vie, mais je ne veux en aucun cas juger les gens — généralement des femmes — qui misent tant sur l’organisation de cette journée, d’autant que tout le business du mariage les pousse à le faire. Je savais vaguement que ce business existait, mais quiconque n’en a jamais fait l’expérience de première main ne peut se douter de l’étendue de la chose. C’est franchement assez terrifiant. Tout, absolument tout est marketé, jusqu’au cintre sur lequel vous placerez votre robe pour prendre des photos « le jour J » ou le petit coussin sur lequel poser les alliances. Si si. Et dans ce marketing, un trait constant : dans 99% des cas, il vise la mariée (tout ce tintouin capitaliste reste extrêmement hétéronormatif, hors du mariage homme-femme point de salut). Tout cela délivre un message implicite : encore aujourd’hui, les femmes accordent, ou doivent accorder, une place plus importante au mariage que les hommes. Elles s’y investissent plus, que ce soit en termes d’émotions ou de travail.

Un billet invité écrit par Gaëlle en 2012 résume à peu près tout le mal que je passe d’une partie importante de ce marketing marital, celle qui concerne les « enterrements de vie de jeune fille ». Bien qu’inventé par des féministes, et assez révolutionnaire à l’époque (une jeune fille n’étant pas censée avoir eu une vie avant son mariage), le concept a aujourd’hui été largement récupéré par le patriarcat et le capitalisme à la fois. Qu’on se rassemble entre copines pour faire du saut à l’élastique, de la cuisine ou la tournée des bars, je n’ai évidemment aucun problème avec ça, mais l’idée qu’il faudrait « enterrer » quoi que ce soit n’est pas seulement datée, c’est une énormité sexiste. Comme l’écrasante majorité des couples qui se marient de nos jours, je vis depuis plusieurs années avec mon compagnon ; le mariage ne va rien changer à notre vie quotidienne. Et qu’est-ce que c’est, ma « vie de jeune fille »? Une vie de liberté, en particulier sexuelle, à laquelle je suis censée renoncer pour me marier ? Cela supposerait déjà que la « libération sexuelle » des femmes ait été vraiment conquise… mais c’est là un autre débat.

Dernière question qui me tient à coeur, celle du nom de famille. Il y a plusieurs mois, j’ai posé la question sur Twitter de la transmission du nom à ses enfants, pour tenter de comprendre pourquoi c’était toujours, dans la majorité écrasante des cas, le nom de père (et seulement lui) qui était transmis. Les nombreuses réponses ont notamment mis en lumière que les situations étaient parfois très variées, et que le choix du nom du père pouvait être motivé par des raisons complexes qui n’avaient sans doute, du moins pour certaines d’entre elles, rien à voir avec le patriarcat. Beaucoup des femmes en relation hétéro qui m’ont répondu ont expliqué avoir conservé leur nom dit « de jeune fille » (je préfère pour ma part « nom de naissance ») mais ne pas l’avoir forcément transmis à leurs enfants. Depuis que j’ai commencé à parler de mon mariage autour de moi, on m’a souvent demandé si j’allais prendre le nom de mon compagnon, notamment parce qu’il est étranger. Quand je réponds que non, on me demande généralement pourquoi ; il semble donc qu’en 2016, il faille encore se justifier de ne pas vouloir abdiquer son nom de naissance. Mais j’ai surtout été frappée par les personnes (parfois des amies) de mon âge qui ne m’ont même pas posé la question mais sont parties du principe que j’allais changer de nom. Il n’y a pas de jugement de ma part à ce sujet, c’est simplement un constat, et cela pointe sans doute vers une insuffisance du travail féministe dans ce sens…

 

Parlons de droits plutôt que de choix

Il existe une tendance, dans le féminisme contemporain, à parler des revendications féministes – et donc à les justifier – en termes de choix. Je reconnais avoir beaucoup employé cette rhétorique moi-même, notamment à propos du port du voile pour les femmes musulmanes. Je suis farouchement en faveur du droit de ces femmes à décider de porter ou non le voile, mais réduire ce droit à un simple choix pose un problème majeur : cela revient à faire dépendre de l’individu une décision qui n’est jamais purement personnelle, mais qui s’inscrit dans un cadre précis et contraignant. En France, par exemple, la décision de porter ou non le voile est conditionnée par l’existence d’une islamophobie ambiante, d’agressions visant particulièrement des femmes voilées, d’une rhétorique républicaine confondant laïcité et suppression de toute marque religieuse (si la religion concernée est l’islam), etc. Mais elle est aussi conditionnée par l’environnement social et familial, l’éducation, l’appartenance à une culture plus ou moins traditionnaliste, les pressions éventuellement exercées, dans un sens ou dans l’autre, par l’entourage. Autrement dit, il ne s’agit jamais simplement d’un choix exercé en toute liberté par l’individu : ce choix est déterminé par des facteurs d’ordre social et politique, en plus des facteurs religieux (la croyance, par exemple, que les femmes musulmanes ont un devoir sacré de se couvrir).

Or qu’est-ce qu’on oppose à Laurence Rossignol critiquant la « mode pudique » ? Le choix des femmes à porter ou non le voile. Ce qui conduit la ministre à une démonstration d’islamophobie et de racisme, où elle compare le choix de porter le voile à celui des « nègres américains » de soutenir l’esclavage. Cette comparaison a déjà été largement critiquée, je n’y reviens pas ; simplement, je remarque que Laurence Rossignol tombe dans l’excès inverse de celui que je critique. Au lieu de réduire, comme le font tant de féministes, un droit à un choix, elle nie la possibilité même, pour les femmes musulmanes, de faire un choix éclairé en faveur du port du voile. Tout « choix » ne serait alors qu’une illusion de liberté, puisque les femmes musulmanes seraient entièrement déterminées par un contexte misogyne où elles seraient amenées à s’approprier ce qui ne profiterait, en fait, qu’au patriarcat.

Reprenons : en quoi consiste exactement cette rhétorique du choix, et pourquoi a-t-elle autant de succès ? La journaliste Hadley Freeman a parfaitement résumé le problème dans un article récent où elle critique les utilisations actuelles du mot empowerment [« le fait de donner du pouvoir à des personnes qui en sont privées »]. Elle explique qu’au sein de la « 4ème vague » du féminisme a émergé l’idée suivante :

Juger d’autres femmes parce qu’elles choisissent de faire quelque chose – n’importe quoi – est en soi anti-féministe, parce que ces femmes ont fait leur choix et agissent par conséquent de manière féministe. Le mot empowered a trouvé un nouvel élan et les femmes vivant leur vie en fonction de leurs propres choix et de leurs désirs sont décrites comme « self-empowered ». Le « féminisme du choix » remplace le « féminisme consumériste », mais les deux reviennent finalement au même : si une femme fait quelque chose de son propre gré – qu’il s’agisse de faire du pole dancing ou d’acheter des chaussures – alors il s’agit d’un acte féministe. Et plus que jamais, ce n’est pas du féminisme qu’il s’agit, mais de donner du pouvoir à la femme en tant qu’individu.

La dernière phrase est essentielle, et me reconduit à mon idée de départ : parler de choix oblige à se placer à l’échelle de l’individu, dont on suppose qu’il ou elle est en mesure d’exercer son libre-arbitre pour prendre des décisions personnelles sur la conduite de sa vie. Or d’où vient la rhétorique du choix dans le discours féministe ? Du débat sur l’avortement, plus spécifiquement de la réaction à l’étiquette pro-vie brandie par les opposant·es au droit à l’avortement.  Cette étiquette s’inscrit dans la perspective selon laquelle l’avortement est en réalité un meurtre. Il s’agit donc d’imposer un cadrage bien particulier au débat, où des pro-vie s’opposeraient à des anti-vie. Pour résister à cette tentative de réduire ainsi le débat, les féministes ont créé une autre étiquette : pro-choix. Deux camps de « pro », correspondant à deux idéologies, s’opposent donc : les pro-vie et les pro-choix, l’IVG comme crime ou l’IVG comme droit. Cette opposition spécifique vient du débat étatsunien sur l’avortement, et s’est ensuite répandue ailleurs dans le monde. Or si vous êtes, comme moi, une avide consommatrice de séries venant des USA, vous aurez peut-être remarqué la manie qui consiste à présenter les parcours de vie en termes de « bons » et de « mauvais » choix. D’anciens criminels expliqueront ainsi qu’ils ont fait de « mauvais choix » qu’ils regrettent ; les gentils nous expliquent quant à eux sur un ton sentencieux que tout est une question de « bons » et de « mauvais » choix qui déterminent le cours de notre vie. Je suis toujours très agacée par cette idée qui fait complètement fi de décennies de recherches en sciences humaines, politiques et sociales, qui nous ont appris que le sujet individuel n’était pas aussi libre qu’il le croyait et était au contraire inscrit dans des situations bien précises et parfois soumis à des mécanismes qui le dépassent. Je ne parle même pas de la force de l’inconscient, qui empêche le sujet d’être « maître dans sa propre demeure ». Bref, il s’agit là d’une vision simpliste et naïve du monde.

Or le succès du cadrage féministe du débat sur l’avortement entre pro- et anti-choix (un cadrage qui reste utile) a conduit, il me semble, à appliquer le même cadrage d’abord à toutes les revendications féministes, puis à toutes formes d’actes exercés par des femmes. Qui dit choix dit exercice de son libre-arbitre et forme d’empowerment ; s’opposer à ce choix serait alors, automatiquement, un acte anti-féministe. Cette glorification du choix de l’individu s’oppose aux raisonnements d’ordre politique. Une autre comparaison peut permettre de comprendre ce problème : le fait de rapporter des déclarations comme « les Noirs sont paresseux » ou « les homosexuels ne devraient pas avoir le droit d’adopter » à de simples opinions. S’il ne s’agit que d’une opinion, alors aucun problème avec de telles déclarations, n’est-ce pas ? Chacun·e a le droit d’exprimer son opinion en démocratie, n’est-ce pas ? Or rapporter de telles déclarations à des « opinions » conduit à les vider de leur contenu politique. Toutes les « opinions » ne sont pas égales, et certaines sont passibles de sentences pénales, pour la simple et bonne raison qu’il ne s’agit pas que d’ « opinions » individuelles et inoffensives mais de manifestations de systèmes de discriminations qui se nourrissent des préjugés et de la peur de tout ce qui ne nous ressemble pas. Ce qui est en jeu, ce n’est pas que l’avis, soi-disant neutre et indépendant, d’un individu en particulier, mais la façon dont cet avis s’insère dans un système de pensée et de discriminations actives. Le problème est, au fond, exactement le même avec la rhétorique du choix. Tous les choix ne se valent pas, et faire un choix ne signifie pas automatiquement que ledit choix échappe à toute critique et à toute pensée politique. Ce n’est pas ainsi que nous parviendrons à aller de l’avant.

Nos adversaires ont alors beau jeu de considérer les formes contemporaines de féminisme comme une espèce de néolibéralisme centré sur l’individu et ses choix. Ils ont beau jeu de détourner nos arguments pour caricaturer les identités trans en les ramenant au choix d’être homme ou femme : il est inacceptable, disent-ils, de considérer que l’on puisse se lever un matin et décider d’être une femme. Jamais personne n’a évidemment revendiqué une telle chose, mais ils font semblant de nous prendre au mot et d’appliquer notre logique à toutes les revendications liées au féminisme, aux sexualités et au genre ; idem pour les homophobes qui parlent de l’homosexualité comme d’un choix de style de vie.

Il ne s’agit donc pas simplement de changer de termes pour parler des mêmes choses. Il faut selon moi prendre vraiment le temps de réfléchir aux implications de cette rhétorique du choix. Et il ne s’agit surtout pas de jeter les revendications concernées avec l’eau du bain – au contraire : je pense que ces revendications auront beaucoup plus de poids si on les considère en termes de droits plutôt qu’en termes de choix. Pour revenir sur les exemples que j’ai pris, je défends le droit des femmes à porter ce qu’elles veulent et à mettre fin à une grossesse non-désirée ; je défends le droit de vivre au grand jour son identité de genre et sa sexualité, le droit d’épouser qui l’on veut et d’adopter des enfants quelle que soit notre orientation sexuelle. Ou pour le dire autrement, je défends le droit au choix, c’est-à-dire que je me bats pour que l’exercice des droits de tou·tes soit possible, sans discrimination d’aucune sorte. En réorientant ainsi notre action et notre discours, on sera en mesure d’insister sur le fait que le féminisme n’est pas une somme de choix individuels émancipant des sujets isolés, mais un combat collectif pour l’autonomie et les droits de toutes.