Sexisme chez les geeks : Pourquoi notre communauté est malade, et comment y remédier

J’aimerais préciser quelque chose. Quand Mar_Lard a publié son article sur Joystick en août dernier sur ce blog, nous avons décidé de publier tous les commentaires afin que tout le monde puisse se rendre compte de la violence des réactions. Je suggère à ceux qui voudraient réitérer ce genre d’exploits (histoire de contribuer à la démonstration de Mar_Lard, merci les mecs) de lire la charte de modération désormais en vigueur sur ce blog au lieu de perdre leur temps.

[EDIT] Devant le nombre de confusions, 2ème précision: ce blog appartient à AC Husson mais l’auteure de cette contribution est Mar_Lard. Si vous voulez la contacter par mail, je transmettrai.

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Attention, cet article inclut de nombreux exemples susceptibles de choquer : images d’une grande violence ou sexuellement explicites, insultes et propos à caractère fortement sexiste/homophobe/raciste, menaces de violences sexuelles et autres.

Six mois depuis mon coup de gueule sur Joystick, où je m’agaçais qu’un journaliste jeux vidéo se tripote publiquement la nouille en projetant ses fantasmes de sévices sexuels sur la nouvelle Lara Croft. Plus de 100 000 vues, 900 commentaires, des discussions enflammées dans toutes les communautés gamers, une polémique reprise jusque dans la presse généraliste…Un passage en particulier a déchaîné les passions : celui où j’évoque le problème bien implanté du sexisme geek. Je cite :

« il s’agit de l’insupportable tribalisme de la geekosphère qui s’applique à exclure méthodiquement quiconque n’est pas un jeune cis-homme blanc hétérosexuel vaguement cynique. (…) Les femmes et les LGBT semblent tout particulièrement insupportables »

Ce paragraphe a suscité des réactions extrêmes. D’une part, j’ai reçu de nombreux messages d’approbation mais surtout, et c’était très surprenant, de gratitude : certains sont allés jusqu’à m’écrire de longs mails pour m’exprimer leur joie de voir le problème ainsi mis en mots. Beaucoup de femmes et personnes LGBT bien sur, mais aussi – et heureusement – de jeunes hommes blancs cishétéros, des geeks de pur pedigree « acceptable » et pourtant tout aussi écœurés par l’esprit de clocher ambiant. Certains me racontent la prise de conscience subite d’un problème qui jusque là ne les affectait pas personnellement.

Et d’autre part, la prévisible levée de boucliers. Des torrents de geeks indignés de se voir ainsi « stigmatisés ». Car évidemment, pointer un problème dans une communauté dont on se revendique fièrement soi-même, c’est faire preuve de haine irrationnelle envers ladite communauté…Ne raconte pas ton expérience du sexisme, femme, les hommes risqueraient d’être mal à l’aise. Et ils le feront savoir ! Des accusations de « misandrie » ou de « racisme anti-geek » (!) aux insultes misogynes les plus crasses, en passant par les menaces de violences sexuelles…

C’est pour toutes ces personnes que j’ai compilé ce nouveau dossier : pour celles qui y reconnaîtront leur expérience, pour celles qui découvrent soudain le problème, pour celles qui refusent de le voir, pour celles qui sont furieuses à la simple idée qu’on en parle. La réalité du sexisme geek, dans le détail. Les communautés anglophones se sont emparées du sujet depuis un moment ; la récurrence des incidents ne laisse plus de place au déni. La presse spécialisée s’est sensibilisée au sexisme, des sites dédiés au féminisme geek ont été créés, même des acteurs majeurs de l’industrie commencent à retrousser leurs manches pour lutter contre la sclérose de l’entre-soi. Hélas le débat ne semble pas pénétrer les frontières françaises. Silence confortable sur l’Hexagone pour les geeks machos qui y perpétuent allègrement leurs pratiques d’exclusion. Ça suffit maintenant, « l’exception française » – il est temps d’avoir cette discussion.

Cet article a l’ambition impossible de proposer un panorama assez complet des différentes formes de sexisme sévissant dans les communautés geeks; le sujet étant extrêmement vaste et protéiforme, l’article est massif en conséquence. Il comprend beaucoup d’exemples tirés du milieu gamer, étant donné que c’est celui que je connais le mieux de par mon travail et mes loisirs, cependant il est essentiel de comprendre que les mécanismes à l’œuvre sont les mêmes dans les communautés voisines – comics, hacking, programmation, JdR, Logiciel Libre… – communément regroupées sous l’appellation « geek ». Installez-vous confortablement, on en a pour un moment.

1. Intro
2. L’industrie
3. La presse
4. La communauté
5. La « Fake Geek Girl »
6. Silenciation et intimidation
7. Phénomènes de groupes
8. Pourquoi ?
9. Qu’y faire ?

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Le problème est dans l’industrie.

J’ai déjà beaucoup parlé des représentations genrées dans les jeux vidéo. Elles ne sortent pas de nulle part ; jetons un œil à la source du problème, chez les créateurs.

Lors d’une conférence de presse, le lead designer de Borderlands 2 surnomme un mode de jeu simplifié pour débutants le « girlfriend mode » – le mode pour ta petite amie nulle aux jeux vidéo.

Fumito Ueda, directeur des merveilleux ICO et Shadow of the Colossus, explique que le héros de son prochain jeu The Last Guardian sera (encore) un garçon, car « les filles portent des jupes, et les joueurs pourraient déplacer la caméra de façon inappropriée » ; « le jeu a beaucoup de phases d’escalade, et une petite fille n’est pas aussi forte physiquement qu’un petit garçon » ; « ce n’est pas facile pour une fille de faire des mouvements acrobatiques – je trouve ça irréaliste » et enfin l’éternel « la plupart des joueurs sont des hommes, c’est plus facile pour eux de jouer un personnage masculin ». Lorsque j’ai appris ça, une de mes idoles est tombée ; mais nul besoin d’aller jusqu’au Japon pour lire des horreurs.

Le créateur français David Cage raconte dans une interview qu’il préfère écrire des personnages féminins : « Ce que j’aime avec les femmes, c’est qu’elles peuvent se battre, elles peuvent s’énerver très fort, elles peuvent être bouleversées, elles peuvent pleurer. Elles ont toute une palette. Elles ont une variété d’émotions plus large que les personnages masculins. J’aime vraiment beaucoup écrire des femmes. Ecrire Kara, par exemple, était un grand plaisir pour moi, parce qu’on pouvait vraiment passer de sa naïveté, à l’humour, puis au pleurs. Et à sa peur. Elles peuvent vraiment exprimer tout ça, alors que nous les hommes, on exprime pas tellement nos émotions en public ».
Pour ceux qui l’ignorent, Kara est un (techniquement superbe) court-métrage qui conte l’histoire d’une femme-robot. Obéissant aux ordres d’une voix masculine hors-champ, elle explique : « Je peux m’occuper de la maison, faire la cuisine, garder les enfants. J’organise vos rendez-vous. (…) Je suis entièrement à votre disposition comme partenaire sexuel. Vous n’avez pas besoin de me nourrir ou de me recharger. (…) Voulez-vous me donner un nom? » … Elle supplie ensuite pour sa vie, en larmes alors qu’elle est démantelée, et ne survit que grâce à la pitié de l’opérateur. L’écriture d’un personnage féminin…

Il n’y a pas que des créateurs isolés. Nintendo France a édité ces publicités pour New Super Mario Bros 2 :

Nintendo est une compagnie énorme. Tout un département marketing a créé et approuvé ces publicités.

Du côté de la concurrence, la dernière pub de Sony pour la Playstation Vita :

Quatre seins, pas de tête. Le sens des priorités.

Je ne croyais pas cela possible, mais la compagnie Deep Silver a fait encore plus fort en annonçant l’édition collector de Dead Island : Riptide :

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Fournie avec votre propre buste de femme, décapité et sanglant.

Quelques exemples parmi les dizaines que nous ont offert ces derniers mois. C’est incessant, invariable, prévisible – chronique. Et on l’observe particulièrement bien lors des salons, que les éditeurs n’ont cesse de transformer en véritables foires aux bestiaux à grand renfort de booth babes.

Non, ce n’est pas le Salon de l’Érotisme :
c’est les stands pros de la Paris Games Week 2011

Ah, les babes. Des jeunes filles à la plastique avantageuse en uniforme mini-mini, déployées par les éditeurs pour attirer le mâle en rut sur leur stand. Une stratégie directement piquée au Mondial de l’Automobile…y’a mieux, comme inspiration. Sans compter qu’en plus d’être sexiste, c’est aussi insultant pour les visiteurs masculins qui a priori viennent par passion du jeu vidéo, pas pour être pris pour des queutards sans cervelle…

J’ai asssisté aux ESWC 2011 (Coupe du Monde du Sport Électronique). Entre les matchs, des danseuses en petite tenue montaient sur scène pour divertir le public (sur la musique « Girls Run The World »…suprême foutage de gueule).

Et lors de la remise des médailles, les drapeaux étaient paradés par des babes en minijupe :

Et après ça vient pleurnicher que l’e-sport n’est pas pris au sérieux.

A la Paris Games Week de cette année, Square Enix a mis en scène les « nonnes sexys » de Hitman Absolutionmalgré le gros scandale provoqué par leur objectification et leur mise à mort outrageusement violente et sexualisée dans le trailer du jeu. A ce niveau, on ne peut plus parler de « maladresse » : la compagnie est tout à fait consciente des problèmes que pose son marketing, mais elle persiste et signe.

A l’occasion de la sortie du jeu Dante’s Inferno, EA a organisé le concours « Sin to Win » : commettez le péché de luxure en vous photographiant avec des booth babes ! La meilleure photo gagne « un diner et une nuit de pêché avec DEUX filles sexy, un service limousine, paparazzi et un coffre plein de trésors ». Vous avez bien lu : EA a encouragé ses fans à harceler sexuellement les hôtesses (pas seulement leurs employées, n’importe lesquelles) et leur proposait des femmes en récompense.

Les femmes qui sont là par expertise ou passion, par contre, sont volontiers traitées comme des intruses. Dans ce témoignage horrifiant et pourtant sans surprise, une journaliste de l’important magazine Kotaku raconte son expérience à l’E3, la plus importante convention professionnelle de l’industrie. Elle explique comment les responsables Relations Publiques d’éditeurs de renom l’ont invariablement prise de haut et soumise à un véritable interrogatoire malgré son badge : « Mais vous, vous ne jouez pas vraiment, si ? A des jeux PC ? A des shooters? » Comment ils lui ont ôté les mains de la borne de test : « Je crois qu’il vaut mieux que je joue pour vous ». Comment l’un d’eux, au lieu de lui parler du gameplay d’un FPS de guerre, a cherché à attirer son attention sur les petits lapins animés dans l’herbe. Comment, lorsque critiqués pour leur attitude, ils répondaient « Bah, d’habitude les filles ne s’intéressent pas vraiment à ce genre de trucs, vous savez ». Elle insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas là d’incidents isolés : c’est la norme.

Le problème est si omniprésent que des professionnelles ont monté l’opération 1reasonwhy : un hashtag permettant de lister les raisons pour lesquelles il n’y a pas plus de femmes dans le milieu. Le tag a connu un succès énorme et fédéré la parole de centaines de personnes.

"Parce qu'on me prend pour la réceptionniste ou une intérimaire dans les salons professionnels"

« Parce qu’on me prend pour la réceptionniste ou une intérimaire dans les salons professionnels »

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« Parce que les conventions, où les designers sont célébrés, sont des endroits dangereux pour moi. Vraiment. J’ai étée tripotée. »

"Parce que je ne suis pas là pour décorer, connard. Je fais des jeux."

« Parce que je ne suis pas là pour décorer, connard. Je fais des jeux. »

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« Aucune de mes amies développeuses ne lisent les commentaires de leurs interviews, parce que les commentaires sont brutalement dégueulasses »

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« Parce que je suis harcelée sexuellement en tant que journaliste jeux vidéo, et en tant que game designer en prime »

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« Parce que tu ne peux pas être simplement une « développeuse de jeux ». Non, tu seras toujours « une femme développeuse de jeux ».

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« Parce que si je réussis, je suis exceptionnelle. Et si j’échoue, je suis la preuve que les femmes ne devraient pas être dans cette industrie. »

Il n’y a pas que les professionnelles qui subissent cette exclusion systématique; toutes les joueuses peuvent témoigner d’expériences similaires, dès lors qu’elles font un pas dans les espaces gamers. Interrogez-les et les expériences affluent. Je pense que beaucoup se reconnaîtront dans cette chronique que j’avais réalisée du temps où j’animais sur Gameradio.fr (le site original est mort, malheureusement). J’y explique comment les vendeurs de magasins spécialisés m’aiguillent systématiquement vers les « jeux de fille », Sims et autres Nintendogs. Comment ils se ruent sur moi dès que je pousse la porte : « vous avez besoin d’aide ? » Comment, à la caisse, la question « c’est pour votre petit ami? » revient beaucoup, beaucoup trop souvent. Et comment l’un d’eux avait tenté de me refiler une carte de fidélité rose « speciale filles » alors que j’achetais God of War.

Bref. Assez parlé de l’industrie gamer ; on retrouve ce doux parfum de machisme dans tous les secteurs voisins.

Les comics. Que dire qui n’ait pas été répété des centaines de fois, sans succès.

Les costumes ridicules, systématiquement sexualisés à outrance pour le plaisir du lecteur masculin hétéro.

Les poses « sexy » anatomiquement impossibles, jusqu’à créer des monstres difformes.

L’inversion des genres est un moyen très efficace de démontrer le double standard et les internautes s’en donnent à cœur joie. Les résultats sont…édifiants :

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Les femmes tuées, violées, maltraitées pour motiver les protagonistes masculins – un phénomène tellement courant qu’il fait l’objet d’une appelation spécifique, “Women in Refrigerators”.

Les héroïnes réduites au rôle d’objet sexuel pour le lecteur, dans leur propre comic :

Les derniers reboots Starfire et Catwoman

Les diktats physiques uniformes et irréalistes, dignes des pires magazines féminins :

Apprendre à dessiner des comics : diversité masculine…et féminine.
Le commentaire de l’auteur: “Avec les personnages masculins, il est possible de modeler leurs corps de nombreuses façons différentes pour produire une large palette de personnages cools. Ce n’est pas aussi simple pour les femmes. Les femmes dans les comics sont généralement attirantes – même les méchantes. Surtout les méchantes ! La Voluptueuse Coquine et la Mauvaise sont les plus attirantes dans les comics de pointe. Donc vous n’avez pas autant de libertés pour le corps. Vous ne pouvez pas dessiner des femmes brutales ou vous perdrez leur attirance.”

Etc, etc. Des tendances qu’on retrouve – souvent en pire – dans les manga/japanime, la fantasy…Il faudrait des dizaines d’articles pour commencer à effleurer ce problème qui empoisonne toute la fiction geek. Et si encore ça ne concernait que la fiction…tous les espaces technophiles ou autrement considérés « geeks » fonctionnent sur le même schéma, sous prétexte qu’ils seraient « à dominance masculine ».

Yahoo organise chaque année le Open Hack Day – un rassemblement mondial important de hackers. Les divertissements offerts aux participants ? Stripteaseuses et lapdances.

Un tweet officiel de l’édition 2009 : « Le Hack Girls Show a revigoré tous les hackers, retour à leurs ordinateurs ! »

Lorsque le scandale a éclaté, Yahoo a désespérément tenté de faire disparaître toute photo et trace écrite des danseuses…

Même le Messie du Logiciel Libre Richard Stallman se rend coupable de ce genre de dérapages. A plusieurs reprises lors de conférences, voici comment il a expliqué EMACS :

« Nous avons le culte des vierges d’EMACS. Les vierges d’EMACS, ce sont toutes ces femmes qui n’ont pas encore appris comment utiliser EMACS. C’est notre devoir sacré à nous, l’Eglise d’EMACS, de prendre leur virginité ».

Critiqué par une partie du public pour cette « blague », il a totalement refusé d’admettre un quelconque tort.

Dur, dur pour un.e geek.e à sensibilités féministes de garder ses idoles…

Au final, que nous disent tous ces phénomènes ? Le message est clair et unanime : les femmes dans la geekosphère n’existent qu’en tant que jouets, à la disposition des hommes. Objets sexuels dont on se repaît ou objets de mépris dont on se moque, généralement les deux à la fois. Je te désire mais je te crache à la gueule, encore et toujours…

Pourquoi cette attitude ? Par complaisance pour un public qui est considéré à tort comme exclusivement masculin. Masculin, cisgenre et hétérosexuel, évidemment : dans l’esprit du sexiste cela va de soi. Manifestation habituelle du patriarcat – il n’y a que ce public-là qui compte – mais aussi calcul marketing biaisé : tentatives obséquieuses et de plus en plus désespérées pour séduire le cœur de cible traditionnel…quitte à exclure et insulter sciemment toutes les autres populations. Tu n’es pas un jeune homme blanc cis-hétéro vaguement cynique ? Pas de bol : tu es négligeable, insignifiant.e, invisible, inexistant.e. En bref, aux yeux de ton industrie préférée, tu n’importes pas.

La défense de Sony face aux critiques de la publicité qu’on a vu plus haut est extraordinairement parlante à cet égard :

« [Cette publicité] fait partie d’un catalogue distribué lors de la Paris Games Week. Elle est donc destinée aux joueurs attendus. » « Nous préparons un communiqué pour nous excuser auprès des personnes qui auraient été choquées mais à qui la publicité n’était pas destinée. »

Incroyables présupposés sur lesquels cette défense repose :

– La Paris Games Week n’est fréquentée que par de jeunes hommes hétérosexuels – « les joueurs attendus ».

– Lesdits « joueurs attendus » sont des queutards frustrés qui kiffent les pubs sexistes et qui sont tellement obsédés par les seins qu’ils bandent sur un torse de femme difforme et décapitée.

– Les chieuses « personnes qui auraient été choquées » n’ont rien à dire car la publicité ne leur était « pas destinée ».

– Il est parfaitement acceptable d’être sexiste lorsqu’on s’adresse à un public masculin. Tout comme il est parfaitement acceptable d’être raciste quand on s’adresse à un public blanc.

…Une comm’ qui prend soin d’insulter ceux qu’elle cible ET de dégoûter le reste de son public, j’appelle ça une comm’ réussie.

(Qui plus est le communiqué est complètement mensonger : la publicité a été diffusée hors de la convention, dans des stations de ski par exemple).

C’est sexiste (entre autres) et inacceptable. C’est prendre son public masculin pour des cons (et attirer les vrais connards : on a le public qu’on mérite, mais on va y revenir). Et économiquement, c’est un non-sens.

Pourtant, c’est la stratégie en vogue dans le milieu. Il suffit de jeter un œil à la page « Public » du site corporate IGN Entertainment (l’un des principaux portails jeux vidéo au monde) :

« Les meilleurs sites pour hommes. » « Les meilleurs sites pour gamers. » « Les meilleurs sites pour les fans de Halo. » « Les meilleurs sites pour les joueurs de MMORPG. » Notez le baiser sur le front du « gamer », seule présence féminine sur la page.

« Bro-verload » : l’overdose de mecs. La derniere phrase est intéressante : « Grâce à notre créativité révolutionnaire et notre expertise masculine, nous élaborons des campagnes intégrées, ciblées et ambitieuses : le seul moyen de les améliorer serait d’imprimer nos tarifs sur du bacon frit. »

« Prenez du poil à la poitrine rien qu’en lisant ce profil-type »
Notez qu’en dépit de cette stratégie de communication, un tiers du public d’IGN est féminin

Même le site corporate de Men’s Health n’en fait pas tant.

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Le problème est dans la presse.

De concert avec l’industrie, bien sûr : c’est pourquoi, à chaque convention, on a notamment droit aux répugnants dossiers « Le Top des Babes ! »

Reportage Gameblog au TGS 2012 : la classe incarnée

C’est également pourquoi les magazines se font une joie de diffuser le marketing sexiste de produits techniques :

Ou encore pourquoi des chaînes dédiées comme Nolife diffusent ce genre de perles :

Mais ne vous en faites pas, les journalistes se débrouillent très bien tout seuls aussi.

Je déteste laisser quelque chose inachevé, alors replongeons-nous dans le Joystick qui a mis le feu aux poudres. Vous ne croyiez quand même pas que l’article de Deez était un incident isolé ? Un autre article de leur dossier Lara Croft était consacré à un sujet capital : les seins de l’héroïne. Et de pleurer sur leur « fonte dramatique ».

Il était tout simplement impossible de sélectionner les morceaux de bravoure, alors voici l’article entier :

Il faut le voir pour le croire.

Mon dieu. Mondieumondieu.

Donc selon Joystick :

La créature difforme à gauche ressemblerait plus à une femme que la Lara de droite, apparemment une vraie planche à pain. Non, ils n’ont aucun scrupule à écrire ça ; c’est qu’on s’adresse pour un lectorat masculin, et le lectorat masculin, plus il y a de nichons plus il kiffe, c’est bien connu. Au diable l’anatomie élémentaire : il s’agit de flatter la libido du jeune ado en lui assurant que si si, les femmes les vraies ont des melons greffés sur la poitrine. La Lara moderne qui pourrait faire pâlir d’envie n’importe quelle top-model ? Un vrai boudin – on dirait un homme, un rugbyman même, regarde-moi ces pectoraux. Chez Joystick on a une idée très particulière de la diversité physique féminine.

Passons sur les petites piques anti-féministes qui vont bien, ces excitées frustrées sans humour qui n’ont que ça à faire de venir nous gâcher nos jeux vidéo. On est plus à ça près, va.

Le comble ? C’est une femme qui a écrit cet article. Si. Une femme prête à faire de la désinformation crasse sur sa propre anatomie tout en pissant à la gueule du mouvement qui s’est battu pour ses droits, le tout par complaisance pour le lectorat masculin. Classe.

Assez tapé sur l’ambulance Joystick. On peut rappeler que c’est la même maison qui édite Consoles+, qui nous a gratifié en septembre de son hilarant psychotest (entièrement décortiqué par Jeno ici) :

Trois profils sérieux, avec des analyses plutôt pertinentes et des recommandations de jeux. Au masculin. Et puis, le profil « petit coeur »…

« Tu t’es manifestement trompée de magazine. »

Souvenez-vous, dans mon dernier article, j’écrivais :

« [le journaliste] écrit pour les geeks qui lui ressemblent, à l’exclusion de tous les autres publics. A l’heure où 47% des joueurs sont des femmes, la presse JV papier mourante s’accroche désespérément à son cœur de cible, l’ado masculin hétérosexuel travaillé par ses hormones. Ce serait drôle si, dans sa panique, elle n’en arrivait pas à des extrêmes horrifiants comme celui-ci… »

J’ignorais alors à quel point c’était prophétique…Entretemps, l’éditeur de Joystick et Consoles+ a mis la clé sous la porte. Leur ton soi-disant « décalé », « irrévérencieux » ne les a pas sauvés…

Alors, le sexisme chronique serait-il réservé aux mourants ? Pas vraiment…Passons chez Canard PC, magazine jeux vidéo français particulièrement populaire. Quand ce n’est pas de l’« humour gaillard », c’est  du sexisme camouflé par de la pseudo-analyse narrative :

Les femmes fortes, cet insupportable tic à la mode.

Voici pourquoi cet extrait respire la connerie :

  1. L’observation est tout bonnement fausse. J’ai observé plus d’une centaine d’heures de The Secret World. Les personnages sont variés et plutôt bien écrits : on y trouve des badass, des peureux, des bizarres, des sages, des exubérants…hommes comme femmes. Il n’y a – pour une fois – pas de biais de genre. (Le jeu n’est pas exempt de sexisme par d’autres aspects- costumes féminins, scènes de cul gratuites destinées exclusivement aux mecs hétéro…mais en ce qui concerne les personnages, il s’en tire nettement mieux que la moyenne).
  2. C’est marrant, je l’ai vraiment pas vu passer, cette prétendue « mode » des femmes parfaites vs hommes mauviettes. Mais vraiment pas. Pas dans la fiction en général, et certainement pas dans les jeux vidéo. Au mieux, de vagues tentative, souvent maladroites, d’être un peu moins misogynes – mais certainement pas un renversement de la tendance. D’ailleurs…
  3. Je me souviens pas avoir jamais vu Canard PC râler contre le phénomène inverse, pourtant *légèrement* plus répandu. Ce « tic », cette « mode » de faire des persos masculins forts et des persos féminins faibles. Ah non pardon, ça c’est la norme : y’a que l’inverse qui paraît incongrue.

Que peut-on en conclure ? Que le testeur a rencontré la shériff dans la première zone de jeu et qu’il a pris peur pour son zizi. Insécurité masculine face aux vilaines femmes esmasculatrices, encore…On ne penserait pas voir surgir ce genre de conneries chez un journaliste professionnel, et pourtant.

Plus récemment, même magazine :

Canard PC

Visiblement il leur était impossible de parler d’une bonne initiative sans paternalisme condescendant…Là encore, passons sur le petit tacle de circonstance envers les « féministes revanchardes » et leur « sens de la mesure »; intéressons-nous plutôt au mépris envers la créatrice dont il est question. Senior Game Designer de Funcom mais désignée par « la demoiselle » – j’attends de voir un Senior Game Designer désigné par « le petit monsieur », « le damoiseau » ou même seulement « le jeune homme » – qui « y va de sa petite initiative »… Et comme il faut bien trouver un moyen de la décrédibiliser, la conclusion de l’article qui se moque du « français approximatif » d’une citation du site web. A vrai dire je cherche encore ce qu’il y a d’approximatif ou de drôle dans cette citation. « Hahaha, des jeux vidéo pour gonzesses » ?

Au tour de Jeux Actu d’objectifier les cosplayeuses avec ce superbe dossier en Une : « Les plus beaux décolletés de 2012 ». Même plus besoin de la jouer subtile…

Rien d’étonnant à tout cela quand on découvre le genre de mecs qui peuplent les rédactions.

Le 30 juin dernier, le journaliste jeux vidéo Ryan Perez s’en prend sans crier gare à l’icône geek Felicia Day (actrice, scénariste et productrice de web-séries) :

« Est-ce que Felicia Day a un quelconque intérêt ? Je veux dire, est-ce qu’elle contribue quoi que ce soit d’utile à cette industrie, à part entretenir sa persona geek ? » « @feliciaday, je te vois partout tout le temps. Question : as-tu un quelconque intérêt ? Est-ce que tu apportes quoi que ce soit d’utile au gaming, à part ta « personnalité » ? » « @feliciaday, peut-on considérer que tu n’es rien de plus qu’une booth-babe glorifiée ? Tu n’as  pas l’air d’apporter quoi que ce soit d’utile au média. »

Le genre de saletés auxquelles les femmes du milieu font face tous les jours…Sauf qu’ici, il s’agit d’un professionnel qui s’attaque publiquement à un très gros morceau. Hélas pour lui, ça n’est pas passé inaperçu…Wil Wheaton, célèbre acteur de Star Trek, a lui-même réagi en ces termes : « I have fucking had it with idiot asshole men being shitbags to @feliciaday because they’re threatened by her creativity and success » « I’m sick of idiot men giving *any* woman grief in gamer and geek culture. Enough already, we’re better than that. » (« J’en ai foutrement assez de ces idiots de trous du cul de mecs qui emmerdent @feliciaday parce qu’ils se sentent menacés par sa créativité et son succès » « J’en ai assez de ces idiots de mecs qui emmerdent *n’importe quelle* femme dans la culture gamer et geek. Ca suffit maintenant, on vaut mieux que ça. »)

La biographie Twitter de Perez au moment des faits : « Je suis un gamer depuis environ 1.412 secondes. Durant cette période, j’ai écrit pour GamePro, Bitmob, et maintenant j’écris pour Destructoid. J’aime l’odeur des femmes à gros seins. »

Cette présentation professionnelle m’en évoque d’autres que j’ai pu croiser dans la presse française…Ici, le fond Twitter d’un rédacteur important de Canard PC :

pikaboobs

Ici, chez GAME ONE :

Le rapport aux femmes de notre presse.

Oh, et j’ai croisé cette dernière biographie lorsque son propriétaire a tweeté ceci :

Pas de hasard.

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Le problème est dans la communauté.

Ouuuuuh, la communauté. Par où commencer.

En Février cette année, Capcom organisait le Cross Assault, un tournoi d’une semaine opposant des spécialistes du jeu de baston sur Street Fight x Tekken. La compétition était filmée et diffusée en live sur Internet ; un tchat permettait aux spectateurs de commenter les matchs et d’interagir directement avec les participants. Au sein de la Team Tekken, une seule femme, Miranda Pakodzi;  l’équipe est supervisée par un coach, Aris Bakhtanians, qui s’occupe également de l’animation du tchat.

Premier jour.

Aris explique que Miranda, ou plutôt « des parties de Miranda » le distraient.

Il suggère une lutte dans la boue entre Miranda et l’unique autre femme participant au tournoi. « Et je remporte la gagnante ! »

Il s’adresse au tchat : « Quelle est l’odeur de Miranda ? Je vous tiens au courant, les gars. »

Le tchat réclame le tour de poitrine de Miranda. Aris est sur le coup : « Miranda, ils veulent savoir ta taille de soutien-gorge. Dis-leur, c’est tout ! C’est quoi le problème ? Laisse-moi la deviner. Ca doit être du 85D ou du 90D ? » Un autre joueur : « Je peux essayer de deviner, moi aussi ? » Miranda place ses bras devant sa poitrine. « Enlève tes mains, Miranda ! On est une équipe, non ? Alors, j’ai bon ? » L’autre joueur : « T’as raison, t’as raison j’en suis sûr » « 90D, les gars ! Hahaha, c’est la chaîne Harcèlement, ici. Je m’occupe de vous, tchat : vous voulez connaître la taille de poitrine ? Je vous la donne. »

Miranda se lève pour aller aux toilettes. Aris : « C’est la petite ou la grosse commission ? Le tchat doit savoir ! La petite ? C’est la petite, tchat. Tout va bien. On a des caméras dans les toilettes aussi, non ? » Les autres joueurs : « Ouais, des caméras dans les toilettes ! » Aris : « Je veux installer une Mona Lisa avec des trous à la place des yeux dans les toilettes des femmes : WAOUH ! »

Sur le tchat, des spectateurs adoptent des parties du corps de Miranda comme pseudonymes. « Ses seins viennent de parler ! »

« Ouah ! Non, tchat, je peux pas lui demander ça. Je lui demanderai plus tard, mais je peux pas lui demander ça devant les caméras ! Disons que ça concerne…quelque chose que je t’expliquerai quand tu seras plus grande. »

« Miranda, viens voir ici.  Qu’est-ce qui va pas ? Pourquoi tu boudes ? Y’a un problème ? Comment vont tes cuisses ? Elles vont bien ? Tes cuisses vont bien ? Bon. J’ai réchauffé ce siège pour toi ! Respire ce siège ! C’est pour le tchat ! »

« Update sur les cuisses de Miranda. Comment vont tes cuisses, Miranda ? Toujours bien ? C’est pour le tchat, ils s’inquiètent pour toi ! Elles vont toujours bien, les mecs. Les 90D vont bien aussi. »

« Ce match, vous le jouez pour ses cuisses. Ce match, vous le jouez pour les T-Shirts ! Le perdant enlêve son T-Shirt ! C’est moi le coach, Miranda : t’as rien à dire ! Concentre-toi ! Il faut que tu sois capable de jouer pendant qu’on te harcèle ! Enlève ton T-Shirt ! »

« Je voulais lui faire mettre une jupe demain pour vous les gars mais elle n’en a pas amené. Peut-être qu’on va aller t’en acheter une. Sérieusement ! Je vais t’acheter une jupe. Je la paie ! Je vais essayer de lui trouver une jupe pour vous, les mecs. Je m’occupe de vous. De ma propre poche, je lui paie une jupe. Si je peux pas lui acheter une jupe je lui fabriquerai une jupe. Avec des serviettes. Miranda, tu portes une jupe demain. » Le tchat suggère : « Aris, fais lui une jupe avec ta barbe ! »

« La prochaine fois que tu fais une erreur comme ça, je vais te renifler. De très près. Je vais le faire pour ton petit copain. Dédicace à ton petit copain. Je vais dire son nom pendant que je te renifle. » Les autres joueurs renchérissent. « Ouais, ta copine est bonne ! » Aris se place juste derrière Miranda pour la déconcentrer, renifle ses cheveux, son cou. Elle se lève, fuit la pièce. « J’espère qu’elle est allée pleurer aux toilettes. »

Deuxième jour.

Aris s’empare de la caméra. Il zoome sur Miranda, sur ses seins, ses cuisses, ses fesses. Il la harcèle pour qu’elle se lève afin d’avoir une « meilleure vue ». Le tchat réclame un zoom sur ses pieds. « Ils sont jolis ! On dirait qu’elle a fait une pédicure. » Miranda essaie de les cacher. « Oh non, ça c’est pas une bonne position pour tes pieds, ils ne sont pas beaux dans cette position. Tu n’es pas très coopérative. » Le tchat commente la vue. « Montre tes pieds ! Je suis le coach ici, j’ai l’autorité. Lis ce contrat : ‘Vous devez écouter le coach à tout moment. Il a l’autorité de vous retirer du temps d’entraînement.’ Ne marchande pas avec moi ! » Miranda essaie de le raisonner. « Je m’en fous ! Montre tes pieds ! Les pieds, c’est pas mon truc, mais je fais ça pour le public. » Le public confirme; il veut des pieds. « Merci, Miranda. C’est beaucoup plus simple quand tu coopères. »

Les jours suivants sont du même acabit.

Au début, Miranda gère la situation avec des sourires crispés, de grands éclats de rire nerveux. Son inconfort devient de plus en plus palpable. Elle tente de se cacher, évite Aris, proteste à multiples reprises :  « Arrêtez, ça me met mal à l’aise. » « Aris, tu es flippant. » Rien n’y fait.

Au bout du 5ème jour, elle évoque son désarroi sur Twitter :

« Ça ne sert à rien ; Capcom et les équipes du streaming savent et ils s’en fichent. Il faut juste que je tienne encore deux jours. » « Ouais, ça ne s’améliore pas. Je ne me suis jamais sentie si découragée de ma vie. Plus que deux jours avant que ça soit fini. » « Sûrement pas. Je ne pars pas parce que mon contrat m’oblige à rester encore deux jours. Si ça ne dépendait que de moi je serai partie depuis longtemps. »

Une joueuse suffisamment passionnée pour participer à un tournoi officiel, dégoûtée au point de n’avoir plus qu’une envie : que ce calvaire prenne fin. Elle est effectivement piégée à la merci de ses tourmenteurs, à la vue de tous et pourtant sans personne vers qui se tourner.

Le sixième jour, Miranda abandonne; lors de ses matchs, elle refuse d’engager l’adversaire, puis finit par déclarer forfait.

Vous croyez que nous sommes ici face à un cas exceptionnel ? Si seulement…

Les femmes sont suffisamment rares dans les conventions, tournois et autres espaces geeks pour que certains s’imaginent qu’elles sont à leur disposition. Sur le site Our Valued Customers, qui répertorie de véritables conversations entendues dans des magasins de comics, ce genre d’anecdotes apparaissent avec une régularité inquiétante :

« C’est trop bizarre que les filles ne s’habillent pas comme Psylocke
ou Emma Frost ou autres dans la vraie vie »

« C’est nul que les vraies filles de 15 ans ne soient pas aussi sexy que dans les mangas »

« Quoiiiii ? Les comics n’objectifient pas les femmes…Au contraire, ils donnent aux meufs moches des inspirations à qui ressembler »

« Si je travaillais dans un magasin de comics, je me ferai toutes les filles sexy qui y entrent »

Commentaires lourdingues, drague insistante voire tripotageDans ce post sur Tumblr, une cosplayeuse Black Cat raconte sa visite à la Comic Con (la plus importante convention comics au monde) : des hommes posent avec elle sur des photos en faisant mine de lui toucher les seins, mais surtout, un animateur accompagné d’une caméra la fait monter sur scène pour une « interview »…avant d’inciter le public à deviner son tour de poitrine (un jeu populaire il faut croire). Furieuse, elle quitte la scène : silence choqué, surprise du public. Après tout, « c’était juste pour s’amuser »…

Ici, une invitée à une fête officielle Minecraft harcelée puis agressée sexuellement.

Ici, un Youtuber se filme à la Eurogamer Expo en train de harceler et de tripoter les visiteuses et les hôtesses.

Les hôtesses…Je me souviens avoir lu au moins un témoignage de babe qui racontait comment elle devait régulièrement se badigeonner les épaules de déodorant, à force d’aisselles suantes passées autour. Sans sa permission, évidemment. Après tout, « elles sont là pour ça »…

Sur le web, l’anonymat aidant, ça devient systématique. Au point qu’il existe plusieurs sites entièrement dédiés au phénomène : Not in the Kitchen Anymore propose des enregistrements audio du harcèlement systématique auquel fait face UNE SEULE gameuse jouant au micro et Fat, Ugly or Slutty documente les charmants messages reçus par les joueuses qui ont le malheur de ne pas camoufler leur genre en ligne. Toutes les gameuses collectionnent avec émotion ces merveilles de poésie :

« Tu es une fille ? » « Si oui, je peux voir tes seins ? »

« Tu veux baiser ? »

« Retourne dans la cuisine salope »

« Laisse-moi lécher ton petit trou du cul asiatique s’il te plaît !! »

« Je vais t’arracher le cou et baiser le trou béant et finir dans tes yeux »

Et oui, si vous en doutez, c’est la même chose en français. Dans cette vidéo, le pseudo « Laurie-Girl » suffit à rendre fou une bonne partie des joueurs présents, au point qu’ils se désintéressent complètement du jeu :

Comme vous pouvez l’entendre, ça commence jeune…

Et plus récemment, une twitteuse m’a montré cette perle :

Le phénomène est si prévalent qu’il commence à faire l’objet d’études – ici, une passionnante enquête menée dans des communautés de jeux en ligne par questionnaires sur une durée d’une semaine, ayant reçu 874 réponses :

« Le sexisme est-il très présent dans la communauté gamer ? » « 79,3% répondent Oui » « Les hommes étaient 2 fois plus susceptibles de répondre Non que les femmes – un résultat éloquent sur la façon dont le point de vue affecte l’opinion »

« Les femmes étaient 4 fois plus susceptibles que les hommes d’avoir fait l’expérience de moqueries ou du harcèlement – 63,3% de toutes les femmes interrogées répondaient par l’affirmative. Les histoires que m’ont raconté ces femmes étaient conforme à ce qu’on peut s’imaginer sur le sujet : « Cunt », « bitch », « slut » and « whore » [que l’on pourrait traduire par « chatte », « pétasse », « salope » et « pute »]  étaient des insultes communes. Les menaces évoquaient majoritairement des agressions sexuelles. Une grande partie du harcèlement consistait à demander ou exiger des faveurs sexuelles ou à faire des remarques à propos des rôles genrés traditionnels et des comportements stérotypés des femmes dans la société occidentale. De nombreuses insultes concernaient le poids du sujet ou son apparence physique. »

Effectivement, après un peu de temps passé en ligne il devient aisé d’établir une typologie du harcèlement : insultes sexistes, présumée grosse, présumée moche, promiscuité sexuelle, cuisine/vaisselle/sandwich, menaces de viol/mort. Les harceleurs sont généralement très fiers de leur verve, mais ils manquent un peu d’imagination…

« 15,7% des hommes ont aussi rapporté avoir subi des moqueries, du harcèlement ou des menaces concernant leur genre en jouant aux jeux vidéo. Bien que ce soit minoritaire, cela compte tout de même comme sexisme. Toutefois, les remarques adressées à ces joueurs diffèrent de celles adressées aux joueuses de façons très révélatrices. La plupart des joueurs qui apportèrent des précisions à leur réponse ont subi des remarques concernant leur inadéquation au rôle genré masculin. Ces hommes étaient souvent traités de « pédés » ou de femmes, comparés à des femmes et désignés par des mots stéréotypiquement féminins. (…) Pour les femmes, le sexisme subi concerne leur féminité. Pour les hommes, il concerne leur inadéquation à un standard de masculinité. En bref, ce sexisme place le « masculin » comme genre normatif et « pas masculin » ou « insuffisamment masculin » comme raisons d’insultes, d’humiliations et de brimades. »

Du côté des hommes, on retrouve la même logique :  misogynie et homophobie. Rien de pire que d’être comparé à une femme, de ne pas être « suffisamment viril »…De fait, l’homophobie est particulièrement présente dans le langage de nombreuses communautés gamers – et comment s’en étonner lorsque des stars du milieu comme le Joueur du Grenier utilisent volontiers des termes comme « tapette », « tarlouze »…

« Avez-vous déjà fait l’expérience du sexisme en jouant aux jeux vidéo ? »
Oui : Homme ~15% Femme ~62%. Non : Homme ~80%, Femme ~30%.

Lorsque les femmes évoquent ce harcèlement systématique, une remarque revient sans cesse : « Oui, mais c’est Internet, c’est comme ça…si tu laisses entendre que tu es une fille, aussi… » Ben voyons. Pour vivre heureuses, vivons cachées ? Après tout, il « suffit » de prendre un pseudo et un avatar masculin, d’utiliser une grammaire masculine, de ne surtout pas utiliser de micro ou de visioconférence…il suffit juste de cacher toute une partie de son identité pour espérer respirer un peu dans la cour des petits machos.

Le guide Fat, Ugly or Slutty pour être une femelle respectable en ligne…c’est pourtant si simple !

Ah, elle est belle, la culture inclusive 2.0…la culture geek qui se veut accueillante pour les exclus de tout poil. C’est Internet, tu peux être qui tu veux, dire ce que tu veux, où tu veux ! (à condition de te conformer au modèle du geek blanc mâle cis-hétéro vaguement cynique)

Et pourtant, excédées, on en vient à l’accepter, à se camoufler pour tenter de profiter un tant soit peu de nos loisirs préférés sans subir le déluge dégueulasse…et ce faisant, l’illusion d’homogénéité masculine chez les geeks s’en trouve renforcée. « There are no girls on the Internet ! » pleurnichent-ils. On se demande bien pourquoi…

"Avez vous déjà dissimulé votre genre pour éviter le harcèlement ?"

« Avez vous déjà dissimulé votre genre pour éviter le harcèlement ? »
Oui : Hommes ~5%, Femmes ~67%. Non : Hommes ~95%, Femmes ~30%.

C’est ça ou risquer, à l’usure, d’être dégoûtée à jamais de la communauté qui pourtant partage nos centres d’intêrets. C’est un risque très réel : les tweets de Miranda en témoignent. Joueuse professionnelle, elle n’a plus qu’une hâte, que le tournoi se termine pour qu’elle puisse fuir la porcherie. Un exemple extrême qui illustre un mécanisme insidieux d’exclusion des femmes.

Comme énormément d’autres joueuses, j’ai abandonné l’idée de jouer au micro en salon public : multi entre amis, seulement, ou jeu solo. C’est ça ou bien harcèlement, propositions obscènes par la dizaine, blagues lourdingues mille fois entendues, « Ouah, une fille ! »… Adieu les MMO, aussi (bon, c’est pas une grande perte).

Des exemples non-gamer ? Ok.

Fut un temps, j’ai fréquenté des chans de programmation sur IRC. Seule femme parmi la vingtaine d’habitués. Je suis devenue « la fille » – sujet de toutes les blagues grasses, « Tits or GTFO ! », « Fais péter les photos! », « C’est quoi tes mensurations ? », « Je parie qu’elle est jolie/moche », propositions affamées en messages privés, des mecs qui prétendaient avoir couché avec moi et inventaient des scénarios pour se vanter auprès des autres utilisateurs…Mon genre sans cesse remis sur la table alors que je venais parler programmation. J’ai arrêté d’y aller. Une femme de moins chez les programmeurs, retour à l’homogénéité masculine.

La communauté du Logiciel Libre est particulièrement active et réputée plutôt accueillante. Moi-même linuxienne bidouilleuse, j’ai dû me rendre à deux reprises sur des forums de support technique pour soumettre des problèmes que je n’arrivais pas à résoudre. Les deux fois, j’ai commis le crime d’écrire au féminin. Dans un cas, réponse misogyne particulièrement violente; dans l’autre, paternalisme insupportable envers « la p’tite dame ». Depuis, je me débrouille toute seule quand je fais sauter ma distrib’ (et je ne m’en porte pas plus mal, merci). Une femme de moins chez les linuxiens, retour à l’homogénéité masculine.

J’ai participé une fois à un vidéochat public sur le thème de l’hacktivisme. Seule femme parmi la centaine d’utilisateurs présents – ou en tout cas, la seule assez inconsciente pour utiliser sa webcam et son micro. En moins de deux heures, des dizaines de propositions obscènes, en privé ou sur le chat public, ainsi que d’innombrables commentaires totalement décomplexés sur mon physique. Je n’y suis pas retournée. Une femme de moins chez les hacktivistes, retour à l’homogénéité masculine.

Quant au JdR, on a toutes connues le joueur de bon goût qui se créée « une elfe blonde super-bombasse nymphomane » et la joue de la façon la plus horriblement stéréotypée possible. Dans un autre registre, le rôliste relou qui s’amuse beaucoup à incarner un vicelard et inflige ses frasques sexuelles à tout le reste du groupe. Pour peu qu’on ait le malheur de jouer un personnage féminin…Visiblement on ne subit pas assez le harcèlement sexuel dans la réalité, il faut qu’on y ait droit même lors de nos escapades fictives, assorti des blagues grivoises des autres joueurs et des encouragements du MJ qui récompense « le bon roleplay ». En cas de protestation : « ce n’est qu’un jeu », « il joue comme il veut », « c’est réaliste ». Le petit plaisir du pervers plus important que notre capacité à profiter du jeu en paix. Écœurée, on lâche l’affaire : une femme de moins chez les rôlistes, retour à l’homogénéité masculine.

« Les femmes ne s’intéressent pas aux trucs geeks ! » Ouais, continuez à vous dire ça.

Notez qu’il n’y a même pas besoin d’être geeke investie pour être victime de ces crevards. Sur des forums hackers publics, des sections entières sont parfois dédiées à l’espionnage de femmes à travers leurs webcams. Ils les appellent leurs « esclaves », les échangent, les monnayent, diffusent leurs photos…le tout dans l’impunité la plus totale. Paysage normal de la communauté, acceptation et complicité tacite. « Tant qu’elles ne s’en rendent pas compte, on ne leur fait pas de mal… »

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À tout ceci s’ajoute un mythe extrêmement répandu, délicieuse invention née de la rencontre entre la misogynie et le snobisme geek : la Fake Geek Girl – la Fille Faussement Geek.

Dans un superbe délire paranoïaque, le dessinateur de comics professionnel Tony Harris nous décrit cette maléfique créature :

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« Je ne sais plus si je l’ai déjà dit avant, mais je vais le dire quand même. Je m’en fous. J’apprécie une jolie fille comme n’importe quel autre mâle hétéro. Parfois même, j’apprécie des trucs assez coquins (je reste pudique pour ma Dame) mais bon sang, bon sang, bon sang, j’en ai ai tellement marre de toutes ces Nanas-en-Cosplay. J’en connais quelques unes qui sont en fait assez cool – et, ÇA ALORS, aiment et lisent des comics. Elles sont l’exception à la règle. Voilà ce que je veux dire à propos de LA RÈGLE : « Hey ! Fille-presque-jolie-PAS-sexy, tu es plus pathétique que les VRAIS nerds, ceux que TU penses secrètement VRAIMENT PATHÉTIQUES. Mais tu ne nous trompes pas. Quelques-uns d’entre nous se rendent compte qu’au quotidien, tu es juste bof. Mais tu as quelques atouts. Tu es prête à te mettre presque complètement Nue en public, et tu es plutôt mince (enfin, la plupart d’entre vous CROYEZ l’être) ou tu as de Gros Seins. Tu remarques que j’ai pas écrit des SUPERS Seins ? Tu es ce que j’appelle « SEXY POUR LA CONVENTION ». Enfin, pas pour moi, mais pour BEAUCOUP de fans de comics dans la moyenne qui parlent RAREMENT ou JAMAIS aux filles. Certains Puceaux, TOUS mal à l’aise avec les filles, et la SEULE chose qu’ils ont tous en commun ? Ils sont TES proies. Tu as ce besoin d’attention maladif, que les gens te disent que tu es jolie, ou Sexy, et l’idée que des mecs se branlent sur le souvenir de toi et de tes lèvres à gloss entrouvertes, leur promettant la Lune et les Étoiles du plaisir, ça te fait vibrer la tête. Après de nombreuses années à avoir observé cette merde toutes les trois secondes devant ma table à N’IMPORTE QUELLE convention du pays, je l’ai compris. Enfin, pas que moi. Nous sommes LÉGION. Et voilà, LA RAISON POUR LAQUELLE TOUT CA, nous rend malade : PARCE QUE TU NE CONNAIS RIEN AUX COMICS, AU DELÀ DE TA RECHERCHE GOOGLE IMAGE POUR TROUVER DES RÉFÉRENCES POUR LE PERSONNAGE LE PLUS MAINSTREAM AVEC LE COSTUME LE PLUS RÉVÉLATEUR POSSIBLE. Et aussi, si N’IMPORTE LEQUEL de ces types auxquels tu t’accroches essayaient de te parler en dehors de cette convention ? Tu ne leur prêterai aucune attention. Tais toi foutue menteuse, non, tu ne leur prêterai pas attention. Menteuse, sale menteuse. Tu n’es pas les comics. Tu es juste la chose qui attire toute la presse comics et généraliste aux conventions. Et la vraie raison pour cette convention, et ces foutus costumes dans lesquels tu parades ? Ce sont les Dessinateurs de Comics, et les Écrivains de Comics qui inventent toute cette merde. »

Voilà : la Fake Geek Girl, cette salope, cette succube inculte et malveillante qui infiltre les bastions sacrés de la geekerie, cette prédatrice qui se nourrit des pauvres petits geeks sans défense. (Des geeks forcément timides et puceaux, évidemment…quand on vous dit que cette merde est aussi insultante pour les mecs…) Notez aussi qu’il se déchaîne contre les femmes qui portent des costumes d’héroïnes de comics…des costumes qu’en tant que dessinateur, il contribue lui-même à hypersexualiser. Bref…

La Fille Faussement Geek a des caractéristiques bien définies :

– Elle n’y connaît rien. Elle ose revendiquer le noble titre de « geek » alors qu’elle [ne joue que sur PC / n’a pas lu l’édition originale du volume 148 d’Iron Man / utilise une distribution Linux graphique, pas console / programme en C++ et pas en Lisp / ne sait pas qui est Steve Wozniak / autre condition complètement arbitraire]. Inculte, n00b, imposteuse, fausse geek. Comment peut-elle prétendre aimer Le Seigneur des Anneaux alors qu’elle n’a pas lu la trilogie en version originale complète et annotée ? Comment peut-elle se prétendre gameuse alors qu’elle a commencé sur Nintendo 64, pas sur SNES ? Heureusement, les Preux Chevaliers du Snobisme sont là pour délivrer les Brevets de Geekerie : ils se feront un plaisir narquois d’interroger, de harceler, de creuser jusqu’à trouver LA faille pour remettre l’imposteuse à sa place. Loués soient ces héros qui protègent la consanguinité pureté de leur petit cercle couillu.

"Cool, ton T-Shirt Green Lantern, mon pote !"

« Cool, ton T-Shirt Green Lantern, mon pote ! » « Merci, mec »
« Est-ce que t’es au moins capable de nommer des Green Lanterns ? » « Euh…Bien sûr. Guy Gardner, Hal Jordan, John Stew… » « Tu  viens de regarder sur Wikipédia ?? » « Euh, non…Je lis… » « Je parie que tu ne lis même pas les comics récite le serment des Green Lantern puis nomme tous les groupes de Lanterns puis… »

"

« Franchement – si seulement je pouvais trouver une nana aussi geek que moi. » « Ouais, trop dommage que les filles ne sont jamais aussi geek que les mecs. » « Hé Doug, tu veux venir chez moi et jouer à Final Fantasy III ? » « Oh…Mon…Dieu… » « Regarde moi cette Fille Faussement Gameuse, mon pote ! Hé, fille faussement gameuse – Final Fantasy III est en fait Final Fantasy VI, mais comme Final Fantasy II, III et V ne sont jamais sortis en Amérique, il a été renommé III pour ne pas embrouiller les américains incultes comme toi. Pourquoi tu ne vas jouer aux « Zeldas » et me raconte à quel point ta famille dans Sims 3 est épique ? » « Retourne dans la cuisine ! »
[Dans la main, elle tient le VRAI Final Fantasy III – en version japonaise importée]

Cet insupportable snobisme geek touche tout le monde, mais comme par hasard plus particulièrement les femmes…Voir cet article anglais intitulé « Chère Fille Faussement Geek, va-t-en s’il-te-plaît », celui-ci « 10 signes que votre copine est une fausse gameuse » , ou encore ces exemples absolument éclatants en français : « Écoute-moi bien, espèce de pétasse ! » et « Les filles c’est cheaté sur Internet ». Ici, un Tumblr entièrement dédié à indiquer à de pauvres âmes « Non, tu n’es pas un.e Geek », qui ça alors semble viser à 80% des femmes…Il existe même un meme fortement répandu, Idiot Nerd Girl, consistant à ridiculiser ces crétines de Filles Faussement Geek :

"

« Je suis trop une geek de l’ordinateur – Utilise Internet Explorer » « Fait la queue à 9h du matin pour une séance Harry Potter à minuit – N’a lu aucun des livres » « Écoute DEADMAU5 et Skrillex – LOL je suis trop une geek de la techno »

Ce meme a fait l’objet d’une récupération par des geeks féministes excédées :

Idiot Nerd Girl Feministe

« Explore un nouveau média et la sub-culture associée avec enthousiasme – Chassée par des connards territoriaux » « Aime quelque chose avec enthousiasme sans répliquer précisément ta base de connaissances – Factice » « Porte une réplique parfaite d’un costume de superhéroïne – Traitée de pute pathétique par les mecs qui l’ont dessiné »

Bref, si vous êtes une femme aux centres d’intérêts geeks, préparez-vous à devoir être i-rré-pro-cha-ble :

« Oh non ce mec me regarde jouer. Je suis nulle à ce jeu. Si je perds il va se dire que je ne sais pas jouer parce que je suis une fille. » « Il va croire que j’ai seulement emprunté la PSP de mon copain ou un truc comme ça. Si je perds ce sera une perte pour TOUTE LA GENT FÉMININE. » [Game Over Metal Gear Solid] « J’ai personnellement ramené le féminisme 10 ans en arrière. Je suis désolée. J’ai failli à toute ma famille. »

Tout en sachant que quoi vous fassiez, vous ne serez JAMAIS assez bien – il y aura TOUJOURS des connards prêts à tout pour vous exclure sous n’importe quel prétexte.

Après mon dernier article, un certain nombre de mecs ont cherché par tous les moyens à me décrédibiliser. L’un d’eux, après avoir tenté  l’interrogatoire habituel « À quoi tu joues ? Sur quelles machines ? Depuis quand ? », est venu me chercher des noises à propos de mon fond Twitter, sur lequel on voit mon avatar Korra en train de jouer à mon jeu préféré, un obscur Action-RPG japonais de 1995 sur la SNES. Ledit fond a été dessiné par une amie qui ne connaissait pas la console et avait par inadvertance branché la manette dans le port du Joueur 2; au premier abord, je ne m’en étais pas rendue compte. Le type aurait pu me le faire remarquer cordialement, mais il ne pouvait évidemment pas rater l’occasion : « Un vrai gamer s’en serait aperçu tout de suite. »

Ouais.

Pourquoi cette volonté de discréditer les femmes à tout prix ? Parce que…

– La Fille Faussement Geek s’infiltre dans les communautés geeks pour une seule raison : se repaître de l’attention de pauvres hommes sans défense face à ses charmes maléfiques. Comment, vous pensiez peut-être qu’elle fréquente des espaces geeks…parce qu’elle en partage les centres d’intérêts ? Quelle idée ! Il est de notoriété publique que les femmes vivent, respirent, se nourrissent du regard masculin : tout ce qu’elles font, elles le font pour attirer l’attention des hommes. Évidemment. La Fake Geek Girl n’est qu’une forme plus évoluée de prédatrice : elle choisit volontairement un territoire où elle a peu de rivales et où ses proies seraient particulièrement vulnérables.

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« Le zénith à Savane Convention. » « La Fille Faussement Geek…a FAIM. » « PROIE » « Elle revêt son camouflage… » « …et rampe plus près. » « Plus près… » « Elle frappe ! » « ELLE SE NOURRIT. »

Je ne caricature même pas : observez le discours tenu par Tony Harris. Toutes ces cosplayeuses qui ont passé des jours entiers à fabriquer leur costume à la main, avec soin, pour ressembler au plus près au personnage qu’elles ont choisi d’incarner ? Tout ça dans un seul but : se repaître des geeks vulnérables (qu’elles méprisent par ailleurs, évidemment, parce que sans paranoïa c’est pas drôle). Eh oui, les mecs : croire à cet incroyable mythe de la Fille Faussement Geek, c’est considérer les hommes comme des créatures faibles, à la merci des sortilèges de ces succubes de femmes ; c’est aussi prendre pour argent comptant les stéréotypes les plus éculés sur les geeks, tous timides, puceaux, incapables de relations sociales et encore moins de séduction… Vous croyez vraiment que la « misandrie » et la « stigmatisation des geeks » émanent des féministes ? Regardez donc dans un miroir pour trouver les coupables. Par votre misogynie, vous insultez jusqu’à vous-mêmes.

Juger les femmes à l’aune d’idéaux inatteignables et contradictoire est l’un des symptômes du patriarcat. Qu’elles choisissent de travailler ou non, de materner ou non, de séduire ou non, quoi qu’elles fassent, les femmes doivent se sentir inadéquates, jamais assez bien. La geekerie a répliqué ce charmant mécanisme en imposant l’idéal de la « Vraie Geek Girl » face à cette imposteuse de « Fake Geek Girl »…et en rendant cet idéal parfaitement inatteignable dans les faits, comme on l’a vu.

"

« ça suffit cette image de cette foutue stupide nana hipster dans un T-shirt Star Wars elle a sans doute même pas vu tous les films » « Quoi ? Celle-ci ? D’abord ce n’est même pas Star Wars c’est ‘Stop Wars’. Ensuite, j’espère sincèrement que tu plaisantes parce que c’est Nathalie Portman. Elle a joué dedans. »

"J

« J’aime les ‘Girl Gamer’ [les ‘vraies gameuses’] mais je hais les ‘Gamer Gurls’ [les ‘fausses’], et je ne mettrai pas leurs chattes sur un piédestal »

"Pas sûr si Gameuse...ou juste Attention Whore"

« Pas sûr si Gameuse…ou juste Attention Whore »

"Chère

« Chère fille qui prend des photos dans des vêtements de salope en portant des lunettes puis écrit en dessous « geek lol », tu n’es pas une geek : tu es une pute qui a trouvé des lunettes. »
[Image postée par Dirk Manning, un auteur de comics professionnel, sur son Facebook personnel]

"Ceci n'est pas une gameuse. C'est une salope avec une manette"."Ceci est une gameuse"

« Ceci n’est pas une gameuse. C’est une salope avec une manette. »
« Ceci est une gameuse. »

Comme on construit la figure de la Fake Geek Girl afin de légitimer un déchaînement de haine misogyne à son encontre. N’est pas omnisciente, invincible, irréprochable dans la pratique de son hobby ? Imposteuse. Trop jolie, sexy, séduisante ? Imposteuse.  N’est pas en tout point conforme aux critères arbitraires du moment ? Imposteuse. Et lesdits critères peuvent être édictés par le premier connard venu, automatiquement légitimé par sa bite.

Beaucoup de femmes tentent de mériter leur entrée dans le petit club fermé en jouant le jeu de la misogynie : « Je suis pas comme toutes ces salopes moi, je suis l’un de vous, les mecs ! ». Et tentent de donner le change de toutes leur forces, de se plier à toutes les exigences dans l’espoir d’être acceptées dans le cercle masculin…Je l’ai fait, aussi. Jusqu’à ce que je comprenne que ce n’était qu’un miroir aux alouettes. Leur « Vraie Geek Girl » n’est qu’une vague illusion, un idéal à géométrie variable dans le seul but de nous exclure. Quoi qu’on fasse, ce n’est jamais assez bien : notre chatte nous reste en travers de la gueule. Ne rentrez pas dans leur jeu. C’est un piège.

« Il n’y a pas de Fake Geek Girls. Il y a seulement des femmes à différents niveau d’engagements dans ce que la société considère généralement comme la ‘culture geek' ».

Voilà, en gros, à quoi font face les femmes dans la geekosphère. Il faut bien comprendre que les aspects qui peuvent la rendre attractive pour le geek standard, cette atmosphère viriliste macho décomplexée « entre mecs », est précisément ce qui contribue à exclure tous ceux et celles qui ne rentrent pas dans ce moule étriqué. Autrement dit, une femme qui aime les comics/la japanimation/le jeu de rôle/la fantasy/le cosplay/les wargames/les jeux vidéo… les aime *malgré* le machisme rampant. Et pourtant on a encore et toujours des abrutis pour nous traiter de « fausses geekes ».

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Il manque encore une ombre au tableau : ce que subissent les femmes qui osent refuser et dénoncer cet état de faits.

Anita Sarkeesian est une féministe américaine spécialisée dans l’étude des représentations genrées dans la pop-culture. Elle a créé l’excellente chaîne « Feminist Frequency », une série de courtes vidéos proposant des analyses sociologiques, féministes et critiques de divers médias et produits culturels, le tout d’une façon simple et accessible au grand public. (Ses vidéos disposent généralement de sous-titres en français).

En Mai dernier, Anita a annoncé sa prochaine réalisation : une série de vidéos étudiant les représentations des femmes dans les jeux vidéo. Elle a lancé un Kickstarter afin de réunir les fonds pour ce nouveau projet plus ambitieux que les précédents.

Tropes-vs-videogames

Une idée intéressante et inoffensive, non ? Une certaine population de gamers ne fût pas de cet avis…Qu’une femme critique *leur* média sacré, qu’elle soulève des problèmes que tous connaissent mais prennent soin d’ignorer; la simple annonce d’un tel projet leur fut insupportable. Et ce fut l’hallali.

En quelques jours, une campagne massive et coordonnée de cyber-harcèlement fut organisée contre Anita. Ses vidéos furent inondées de commentaires haineux :

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« Je déteste les ovaires avec un cerveau assez gros pour poster des vidéos. Sans rire, elle a complètement oublié que tous les mecs dans les jeux vidéo sont stéréotypés aussi. Est-ce que tu nous vois en faire un drame ? Non chérie, ce sont des jeux vidéo. » « Elle a besoin d’un bon coup de bite, mais bonne chance pour le trouver. » « Pourquoi tu te maquilles, si tout est sexiste ? Pourquoi tu ne te rases pas la tête, arrête de te maquiller et arrête de porter tes énormes boucles d’oreilles de salope. Tu es une foutue salope hypocrite. » « Elle est JUIVE » « J’espère que tu attraperas le cancer :) » « Allez vous faire foutre féministes vous avez déjà l’égalité. en fait vous l’avez meilleure que la plupart des mecs, sois heureuse de ce que tu as pétasse, et tu veux l’égalité, on parle aux mecs comme ça aussi, alors va te faire foutre pédé…je veux dire lesbienne »
[La capture d’écran est inéditée et montre une infime fraction de plusieurs milliers de commentaires du même acabit]

Des milliers d’insultes, de menaces en tout genre : un véritable éventail de haine misogyne, homophobe, antisémite, raciste, anti-féministe etc. Sa chaîne Youtube a étée reportée en masse comme « terrorisme anti-hommes » dans l’espoir de la faire bannir. Un contre-projet fut même organisé : « La misandrie dans les jeux vidéo » (depuis, ce projet a disparu dans la nature avec l’argent…).

La page Wikipédia d’Anita fut vandalisée de façon systématique par un gang coordonné se relayant sur plusieurs jours :

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« Bunitar Sarkereszian, d’ascendance juive, est une négresse dans la cuisine et une pute… » L’image est un dessin pornographique la représentant, légendé « Activités quotidiennes ».

Ses photos furent éditées pour inclure insultes et messages obscènes avant d’être postées sur son mur Facebook, son Twitter, ou encore disséminées sur Internet :

À gauche, la photo originale

À gauche, les photos originales où Anita brandit des messages positifs : « Filmer The Last Airbender avec un casting entièrement blanc n’était pas une amélioration », « Je veux que les personnages féminins soient des êtres humains entiers et complets ! ». Les trolls ont édités les pancartes pour y rajouter les messages de leur choix : « Donne-moi de l’argent, porc sexiste », « Je veux que les femmes sucent ma bite », « Je lèche des chattes pour de l’argent », ou des images pornographiques.

"Je poste

« Je poste toutes mes vidéos quand j’ai mes règles » « N’a jamais été dans une cuisine » « Veut l’égalité des droits – N’est pas égale » « Tu énerves mon vagin » « J’aime tellement la bite – Je lève les mains en l’air » « Je ne suis pas hypocrite – Je suis une femme »

Elle a notamment reçu de nombreux dessins pornographiques la représentant violée par des personnages de jeux vidéo :

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Un jeu Flash permettant de la tabasser virtuellement fut mis en ligne : le joueur clique sur une photo de son visage pour la couvrir de blessures.

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Son site a été hacké et rendu inaccessible à de multiples reprises; plusieurs mois après, il fait encore l’objet d’attaques régulières. Les haters ont évidemment tenté de récupérer et disséminer ses informations personnelles telles que son adresse et son numéro de téléphone; heureusement, à ma connaissance ces tentatives sont restées sans succès.

Côté « positif », toutes ces horreurs n’ont pas manqué d’attirer l’attention. L’affaire a mis le sexisme geek sur le devant de la scène en Amérique où les médias geeks comme généralistes se sont emparés du sujet. Anita a reçu des messages de soutien du monde entier; son projet a été inondé de dons pour finir par récolter plus de 150 000  dollars, soit 25 fois le montant prévu à l’origine. Elle a également donné de nombreuses conférences et interviews pour évoquer le sexisme des espaces geeks et le harcèlement dont elle a été victime.

Dans cette intervention à TEDxWoman2012, elle explique comment les agresseurs coordonnent leurs attaques à la façon d’un jeu. 4chan et Reddit sont devenus leurs bases d’opération : sur ces forums anonymes et non-modérés célèbres pour recueillir la lie d’Internet, des milliers d’hommes adultes s’encouragent mutuellement à l’escalade de violence contre la grande méchante féministe qui ose parler de leurs jeux vidéo.

Sans surprise, cette intervention fut également la cible d’une masse de commentaires haineux, au point que TED a dû exceptionnellement fermer les commentaires. Peu importe : ses détracteurs se sont fait une joie de reposter la vidéo un peu partout pour pouvoir la haïr à loisir, comme ici.

De larges campagnes de désinformation et de diffamation furent également mises en place pour faire circuler la rumeur qu’Anita s’était enfuie avec l’argent et que les vidéos ne verraient jamais le jour. Un photomontage visant à faire croire qu’Anita avait dépensé l’argent en chaussures a abondamment circulé, relayé par des gamers trop heureux d’y croire.

La première vidéo de Tropes vs Women in Video Games vient de sortir, et toute la série s’annonce passionnante et instructive. Évidemment, la campagne de haine à son égard a repris de plus belle.

Le cas d’Anita Sarkeesian est particulièrement impressionnant, mais il n’est nullement isolé. En fait, le schéma est parfaitement prévisible : toute femme qui évoque le sujet du sexisme dans le milieu geek fait immanquablement face à une vague de haine misogyne.

Plusieurs féministes critiquent le jeu Fat Princess pour l’utilisation d’humour misogyne et grossophobe. Elles deviennent immédiatement la cible d’un océan de trolls.   On leur recommande de « retourner faire la lessive de leur mari »; on met en cause leur poids et leur intelligence. L’une d’elles se retrouve assaillie de photomanipulations qui lui sont envoyées encore et encore par des centaines de personnes.

Une photo de Jennifer Hepler, scénariste jeux vidéo chez Bioware, apparaît sur Reddit avec le surnom « Hamburger Hepler » et la légende « CANCER INFECTION VERRUE VERMINE MALADIE ÉGOUTS PESTE DÉCHET ». Elle est accompagnée de la capture d’écran d’une interview donnée par Hepler 5 ans auparavant, où elle explique préférer l’histoire au combat dans les jeux vidéo. Le post lui attribue faussement d’autres propos : un extrait des forums Bioware ou un autre scénariste défend la possibilité de jouer un personnage gay dans Mass Effet 3 et raconte les efforts de l’équipe pour écrire une romance gay intéressante, ainsi qu’une citation de source inconnue expliquant « En écrivant Dragon Age 2, nous ne voulions pas créer une autre histoire de fantasy générique qu’on penserait écrite par un vieux mec blanc. (…) Nous voulions écrire le genre d’histoire qui réunit toutes les populations ». Tout ceci est donc posté sur Reddit avec le commentaire « Voilà le cancer qui tue Bioware ». Hepler est accusée de détruire les jeux vidéo en voulant en retirer tout le combat au profit d’histoires politiquement correctes; elle souhaiterait « forcer les joueurs à créer des personnages gays » par fétichisme personnel; crime encore plus grave, elle voudrait élargir le public des jeux vidéo au-delà des seuls hommes hétéros blancs. Le post a un succès énorme sur Reddit et la campagne de haine s’organise. Le compte Twitter de Jennifer est inondé d’insultes portant sur son sexe, son poids, son intelligence, sa sexualité...A d’innombrables reprises, on lui suggère de se suicider pour assainir l’industrie du jeu vidéo; la scénariste rapporte même avoir reçu des appels téléphoniques menaçants directement chez elle. Notez que dans ce cas, Jennifer n’a strictement *rien* fait pour mériter ce déchaînement, largement basé sur la diffamation : elle fut un bouc émissaire pour des centaines de gamers trop heureux de déverser leur haîne paranoïaque et misogyne.

La game designer Courtney Stanton a écrit une série d’articles sur la culture du viol dans les jeux vidéo. Elle a reçu des centaines d’insultes, là encore sur son sexe, son poids et sa sexualité, en plus de quoi on lui a souhaité le viol à de multiples reprises. Elle a analysé la violence reçue de manière très exhaustive et intéressante sur son blog :

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« J’espère que tu te feras violer. » « J’espère que tu te feras violer par [animaux divers] » « J’espère que tu te feras violer à nouveau. » « J’espère que tu te feras violer puis assassiner. » « J’espère que tu crèveras dans un incendie, attention whore » « J’espère que ta mère se fera violer » « J’espère que ta fille se fera violer »

La critique et journaliste Maddy Myers écrit un article sur le machisme terrifiant de la communauté des jeux de baston : mépris, exclusion, paternalisme, refus de jouer ou rage de perdre face à « une gonzesse »… Sans surprise, des centaines de commentaires et d’e-mails de mecs indignés. C’est elle qui invente le problème, c’est elle qui est sexiste, c’est elle qui stigmatise la communauté, c’est un problème mineur, « tu aurais dû… », accusations de misandrie, les joueurs se sentent « trahis »…Refrain connu. Elle évoque aussi d’innombrables e-mails de la part d’hommes trentenaires lui expliquant « Quand j’étais jeune, les femmes ne jouaient pas aux jeux vidéo et on était pas emmerdés ». Ben tiens.

La journaliste Asher_Wolf écrit un article sur le sexisme qui l’a dégoûtée de la communauté hacker, au point qu’elle abandonne l’organisation des Cryptoparty. Les représailles ne se font pas attendre : le site est hacké à multiples reprises afin de rendre l’article inaccessible, ses informations personnelles (nom complet, adresse, téléphone…) sont répandues sur Internet…Ses comptes personnels sur divers sites sont également attaqués, ainsi que les différents projets auxquels elle est liée. Là encore, commentaires injurieux par la dizaine…

Sans compter tous les cas similaires dont je n’ai sans doute pas entendu parler.

Et bien entendu, je n’ai pas été épargnée à l’échelle française. Si vous vous en souvenez, j’avais prévu dans le texte que mon dernier article n’allait pas manquer d’attirer les insultes de geeks outrés. Ce que je n’avais pas prévu, c’était l’ampleur que l’affaire allait prendre…et l’ampleur de la violence qui s’ensuivit, proportionnelle.

Inondation d’insultes dans les commentaires de l’article, sur mon Twitter personnel, par e-mail, sur les forums geeks…J’ai compilé un petit best-of (au passage, un grand merci à celles et ceux qui m’ont aidé à screener tout ça).

Sans surprise, déferlante de misogynie, homophobie surgie de nulle part, renvois à mon apparence et à ma sexualité supposées, et bien sûr anti-féminisme primaire.

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Tanguy Varrasse (Shimaire) on Twitter

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« Détraquée », « connasse », « grognasse », « folle », « pintade », « gonzesse », « lesbienne », « donzelle », « moche », « grosse », « harpie », « cinglée », « enragée », « chienne », « pétasse », « malade », « cagole », « dinde », « morue », « frustrée », « gouine », « mal-baisée », « hystérique », tout y est passé. Notez que quelques-uns de ces messages proviennent de professionnels du milieu, tout à fait à l’aise pour envoyer ces horreurs sous leurs vrais noms, depuis des comptes associés à leurs employeurs.

On m’a aussi souhaité le viol, la mort, la stérilisation forcée et autres violences diverses :

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Chakaboudinov (Chakaboudinov) on Twitter

twitArticle de Joystick sur Tomb Raider - Polémique • Forums Gamers.fr 2Geeknstuff

Certains ont fait usage de leurs talents d’artistes pour me tirer le portrait :

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« Accuse les gamers de discriminer les femmes – Discrimine les gamers »
Grosse, moche, mal-baisée et poilue – les poncifs anti-féministes ne font pas dans l’originalité

D’autres étaient suffisamment énervés pour m’envoyer des lettres d’amour de plusieurs pages, comme celle-ci (lecture absolument édifiante croyez-moi) ou celle-ci . Un type s’est mis à stalker mon Twitter pendant des semaines pour déverser sa bile sur TOUT ce que j’y écrivais, sur son blog; je suis devenue un de ses tags, dans la catégorie « Méprisables ». Il a même changé l’en-tête de son blog de « Geekeries, femelles, and stuff » à « Making feminists puke since August 2012 ». Il a trouvé sa nemesis…

D’autres encore ont déterré quelques photos personnelles pour les répandre sur le net :

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« Hippie Kruger » est le meilleur surnom qu’on m’ait jamais donné cela dit = adopté

Et un type a même réussi je-ne-sais-comment à dénicher mon numéro de téléphone pour m’envoyer des SMS vaguement inquiétants.

Tout ça parce que j’ai évoqué le sexisme geek. C’est vraiment trop gentil d’en faire la démonstration, les gars.

Derrière ces spectaculaires et systématiques levées de boucliers se cache d’abord une bonne dose de misogynie, comme en témoigne la nature des attaques. Le fait que les hommes soient considérés plus légitimes que les femmes pour s’exprimer sur des questions de sexisme est également révélateur. En Septembre, peu après mon article, Usul de JeuxVideo.com m’a contactée pour que je l’aide à écrire une chronique humoristique et pédagogique sur la virilité dans le milieu jeu vidéo, ce qui m’a attiré une nouvelle vague de réactions intéressantes. De nombreux mecs qui ne m’avaient pas repéré au générique sont venus m’indiquer ladite chronique à peu près en ces termes : « Eh la folle, regarde, LUI il dit des choses intelligentes ». D’autres ont bien identifié mon pseudonyme, mais ont sincérement pensé qu’il figurait là…en tant qu’attaque ironique envers moi. « Hahaha Usul, trop bon d’avoir cité l’autre hystéro ! » Cela alors même que notre propos est identique et que plusieurs exemples dans la chronique sont tirés directement de mes articles. Étonnant, cette différence de réception…Qu’une femme raconte les discriminations dont elle est victime, et c’est perçu comme une attaque mensongère et insupportable; qu’un homme évoque les mêmes sujets et c’est reçu comme un brin amusant d’auto-dérision, « haha ouais c’est vrai qu’on est comme ça ».

La violence impressionnante des attaques est aussi symptomatique d’une certaine panique à l’idée que l’on aborde en face un problème dont, au fond, ils ont vaguement conscience mais essaient soigneusement d’ignorer. Chaque femme qui évoque de près ou de loin le sexisme du milieu est perçue comme une menace envers l’homogénéité confortable du petit club masculin. D’où la nécessité de noyer le poisson par le déni, la diversion, la décrédibilisation…et de faire taire les pétasses trouble-fêtes par l’intimidation.

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Voilà donc où on en est, en tant que communauté. Harcèlement, sexisme, exclusion et silenciation massive de celles qui prennent la parole.

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Bien sûr, tous les geeks ne sont pas d’immondes machos; bien sûr, toute cette merde est le fait d’une minorité très active (enfin, j’espère. J’avoue qu’à force de tomber sur ce genre de choses absolument tous les jours, on finit par douter.) Mais – et c’est là tout le fond du problème – il s’agit d’une minorité complètement tolérée, voire encouragée par la communauté.

Revenons un instant sur l’affaire Cross Assault. Le coach Aris Bakthanians est évidemment le premier en faute; c’est lui qui s’est rendu coupable de harcèlement sexuel répugnant et incessant. Cependant, observons l’environnement dans lequel il a agi…Les autres membres de l’équipe témoins de la situation n’ont strictement rien fait, n’ont manifesté aucun inconfort. Pire, ils sont parfois devenus participants directs par leurs rires et leurs commentaires salaces. Il en va de même pour le tchat : les spectateurs se sont faits complices actifs du calvaire en encourageant explicitement Aris, en applaudissant ses initiatives et en réclamant toujours plus. Si Aris est à l’origine du problème, c’est la communauté masculine geek dans laquelle il évolue qui l’a laissé faire et même poussé à l’escalade, au détriment de sa victime qui s’est retrouvée exclue et dégoûtée. Un ami anglais a mis un mot très utile sur ce type de phénomène : « brosogyny » (de « bro », expression virile d’amitié, et « misogyny »). Dynamique de groupe masculin-hétéro homogène consistant à tisser des liens de connivence virile par la sexualisation objectifiante des femmes et la misogynie, notamment dans l’humour. Un phénomène qui a permis au harceleur de se déchaîner sur Miranda pendant presque une semaine en toute impunité et même avec la bénédiction d’une grande partie des autres hommes présents.

Un seul de ces témoins a émis une objection, au bout du 5ème jour : le responsable du site de streaming qui diffuse le tournoi, un homme qui est donc extérieur au groupe. Aux alentours de 1h45 dans cette vidéo, on l’entend exprimer quelques réserves vis-à-vis du langage, du sexisme et de l’ambiance peu accueillante de la communauté jeux de baston. La conversation qui s’ensuit est extraordinairement révélatrice.

« On a grandi, non ? Tu veux vraiment continuer à traîner avec une bande de mecs de 20 ans qui ne savent pas traiter les gens avec respect ? »
Indignation parmi les joueurs, soupirs exaspérés, « Rohlala… »

Puis Aris prend la parole.

« Je ne suis pas vraiment concerné, mais…si tu n’aimes pas les oignons, tu choisis un sandwich sans oignons, mec ! C’est la communauté jeux de baston, ici ! »

« Je peux pas avoir mon Street Fighter sans harcèlement sexuel ? »

« Non, tu peux pas. Tu peux pas parce que ça va ensemble. C’est une communauté qui a 15 ou 20 ans, et le harcèlement sexuel fait partie d’une culture, et si tu enlèves ça de la communauté jeux de baston, ce n’est plus la communauté jeux de baston. (…) On dirait que tu essaies de transformer la communauté en quelque chose qu’elle n’est pas et qu’elle ne sera jamais. Ca n’est pas correct; c’est immoral. Je sais ce que tu penses, tu te dis ‘Qu’est-ce que tu en sais, de la morale ? Tu dis des trucs racistes et sexistes.’ Mais ce sont des blagues, et si tu faisais vraiment partie de la communauté, tu le saurais. Tu saurais que ce sont des blagues. »

« Alors, faire en sorte de dégoûter toutes nos spectatrices…c’est moral ? »

– (…) « Tu essaies de me mettre en tort alors que je ne suis pas en tort. Je sais ce que tu veux : tu veux transformer les jeux de baston en quelque chose d’énorme, quelque chose que tout le monde puisse apprécier, quelque chose de familial…Mais tu peux pas faire ça ! Tu peux pas faire ça ! »

– « Parce que tu ne permets pas que d’autres personnes se sentent accueillies. »

– « C’est pas le problème ! C’est la beauté de la communauté, et tu devrais le savoir; elle est fondée sur l’inhospitalité. C’est la beauté du truc, c’est l’essence du truc. »

Miranda essaie de prendre la parole : « Ca fait du mal à la communauté… » Les autres joueurs la font taire.

La discussion dérive sur Starcraft et d’autres communautés de jeux vidéo; Aris et son équipe soulignent que le harcèlement sexuel y fait tout autant partie des « traditions », que ce n’est pas une spécificité des jeux de baston mais une partie de la culture gamer en général.

Cependant le critique ne se laisse pas démonter : « Quand je vais aux régionales de Soul Calibur et que je vois [personnage féminin] se faire démonter sur la scène principale, et qu’il y a un type dans le public qui gueule « Salope ! Salope ! » chaque fois qu’elle prend un coup, et « Ouais ! Viole cette salope ! » quand elle est tuée, c’est acceptable ? Vraiment ? Vraiment ? Tu vas me dire que c’est acceptable ? »

Les joueurs éclatent de rire. Aris : « Enfin, mec. Qu’est-ce qu’il y a d’inacceptable là-dedans ? Il n’y a rien d’inacceptable là-dedans. C’est les gens, on est en Amérique, mec, c’est pas la Corée du Nord. On dit ce qu’on veut. Les gens se laissent emporter. (…) C’est comme si tu débarquais dans la maison où j’ai vécu toute ma vie et que tu disais ‘Cette maison est dégueulasse’. Tu veux pas vivre ici ? Va chez le voisin ! Enfin, mec, on a l’habitude, on fait ça depuis 15, 20 ans : comment peux-tu nous demander de changer ça ? »

Et de conclure : « Tu dis que les gens sont choqués par le harcèlement sexuel et tout. Eh bien moi, je suis tout aussi choqué par des gens comme toi qui essaient de changer quelque chose qu’on aime. Profondément. »

Un harceleur dégueulasse qui se sent totalement validé par sa communauté. Pire : qui défend le harcèlement sexuel, la misogynie, l’inhospitalité comme impératifs moraux, pour préserver une sorte de culture sacrée du machisme qui serait partie intégrante de ladite communauté. Qui conçoit les espaces geeks comme des bastions de saine virilité où sexisme, racisme, homophobie peuvent s’exprimer de façon totalement décomplexée, loin de tout ce foutu « politiquement correct ». Quelqu’un émet une objection ? « Tu n’es pas des nôtres, tu peux pas comprendre. Et si ça ne te plaît pas, va voir ailleurs. »

Hé, amis geeks masculins. Ça ne vous dérange pas que ce soient des mecs comme ça qui vous représentent ? Ça ne vous dérange pas qu’ils se sentent parfaitement à l’aise pour décrire vos communautés ainsi ? Ça ne vous dérange pas que les connards se sentent chez eux tandis que leurs victimes sont dégoûtées et exclues ?

Apparemment non, et c’est le plus flippant dans l’histoire. Quand l’affaire Cross Assault a éclaté au grand jour, les gamers ont massivement soutenu Aris. C’est Miranda qui fut mise en cause : « Pourquoi elle s’est laissée faire ? Pourquoi elle ne s’est pas plainte plus que ça ? Elle riait, elle appréciait toute cette attention. » Sur les forums, on trouve des commentaires comme celui-ci, de la part d’un membre éminent :

« Pour Aris et beaucoup d’autres gens (principalement des mecs, mais ça peut inclure des femmes, aussi), la communauté jeux de baston est une chance d’être relax, d’être soi-même, loin d’une société folle, politiquement correcte.
Pour certains mecs, être soi-même veut dire faire des commentaires un peu libidineux ou des blagues racistes. Maintenant, une bande d’idiots font l’amalgame exagéré entre ça et être vraiment raciste ou sexiste. C’est vraiment foutument stupide, parce que ce n’est pas du tout la même chose.
Il y a une différence entre dire à une joueuse de sucer ta bite et/ou la toucher, et juste la commenter à propos de ses foutues cuisses. Si cette dernière option est aussi inacceptable pour vous, trouvez-vous une autre communauté. »

Dans le même genre :

« C’est une partie de qui nous sommes et c’est ce qui rend notre communauté meilleure – les petites fiottes ultrasensibles ne sont pas les bienvenues (…) Les gens en font une montagne alors qu’il n’y a pas de problème, il n’y en a jamais eu, et à moins qu’une bande de fiottes pleurnichardes en créent un il n’y en aura pas. Quoi qu’il en soit, nous sommes qui nous sommes, et quiconque prétend que ce genre de chose est inacceptable ne sait foutrement pas de quoi il parle. »

Ou encore :

« Je parierai de l’argent que Miranda n’aurait pas été aussi offensée si Aris était plus beau, c’est ça qui est triste. »

Etc, etc; l’essentiel des réactions sont du même acabit. Discussions de mecs qui se rassurent, se justifient, s’auto-congratulent entre eux de l’inhospitalité de leurs communautés. Plus loin, l’un des rares membres féminins du forum tente d’intervenir pour donner un avis contraire, ce qui donne lieu à un autre échange très révélateur de l’esprit en vogue :

– « Aris tente de justifier son sexisme en disant ‘Nous avons toujours été sexistes alors nous ne devrions pas changer !’ J’aimerais bien le voir être une femme un moment, qu’il voie ce que c’est de subir sa merde. Miranda a même tenté de dire qu’elle trouvait que la communauté était trop sexiste. Elle est la personne la mieux placée pour en parler dans cette discussion et ils l’ont fait taire, ont parlé à sa place et lui ont dit de subir sans rien dire. Classe… »

– « Nous étions là les premiers. Arrête de vouloir changer notre communauté; dégage si elle n’est pas assez « gauchiste » pour toi »

–  » ‘Nous les racistes, homophobes, machos étions là d’abord ! Yeehaw ! Tu ne peux pas nous changer, tant pis pour les sentiments de tous ceux qui ne sont pas des hommes hétéros blancs !’ Très classe. »

– « En fait, oui, on s’en fout de tes sentiments très franchement. Parce que tu as tort. Les cultures ne changent pas juste parce qu’elles ne te plaisent pas. »

À chaque discussion de ce genre dans les communautés geeks, on retrouve la même levée de boucliers. Des types qui cherchent à tout prix à noyer le poisson (« Pourquoi on parle de ça ? On s’en fout »), à nier le problème (« Meuh non les geeks n’ont pas de problème de sexisme, là c’est juste un incident isolé »)…et surtout une masse de mecs prêts à défendre les connards avec ferveur, au nom d’une prétendue « liberté d’expression » et d’un refus du « politiquement correct ». La « liberté d’expression » signifiant ici la liberté d’être sexiste, homophobe, raciste…sans devoir affronter aucune conséquence ou opposition, apparemment. Celles et ceux qui osent s’insurger sont accusés « d’intolérance » (!), copieusement moqués (« U MAD ? »/ »Oooh, Butthurt! »), réduits au silence et exclus. Une culture de la « liberté d’expression » qui se résume en réalité à une culture systématique de la discrimination, du cynisme, de la méchanceté.

Voici un autre exemple tout récent qui illustre à merveille ce phénomène. Une de mes proches amies a subi une agression sexuelle alors qu’elle partait en vacances. Pour s’en libérer, elle en parle sur Twitter en ces termes (lire de bas en haut) :

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Elle en parle également sur son blog dans ce texte absolument essentiel sur la peur du viol.

Mais l’affaire n’était apparemment pas assez glauque pour ce charmant gentleman qui s’est empressé de réagir avec bon goût :

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Par la suite, non content de donner des leçons sur la façon « adéquate » de réagir à une agression sexuelle, il la minimise, met en doute la parole de la victime, moque sa peur, se trouve des alliés pour l’insulter un peu plus, déplore le « manque de recul » des femmes en colère face à son approche « rationnelle », fustige les « pseudo-féministes » et bien entendu les accuse de misandrie pour se dire victime de « sexisme anti-hommes ». Bref, un imbécile masculiniste comme il y en a tant…sauf que.

Romain Devouassoux est un ancien candidat du Parti Pirate aux législatives de 2012 – choisi comme représentant politique du parti, donc, pour une circonscription de 106 000 personnes. Il écrit ces horreurs depuis son « compte officiel » aux couleurs du PP :

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Tourner les agressions sexuelles en dérision, humilier et moquer les victimes, que voilà un noble discours politique.

On retrouve le connard haut placé et tout à fait à l’aise pour tenir ce type de discours public au nom de sa communauté. Le Parti Pirate, parti des geeks par excellence : défense des libertés numériques, de l’open-source, du partage de données…Un parti qui se veut nouveau, jeune, libre, progressiste, à mille lieux de la sclérose politique. Nul doute que de tels propos tenus en leur nom leur seront insupportables, que la condamnation sera unanime ?

Pas vraiment.

Deux comptes du Parti Pirate, PP Alsace et PP Breton, réagissent de façon adéquate en blâment fermement les propos tenus…et sont immédiatement désavoués par des membres et même le compte national du Parti pour avoir exprimé des « opinions personnelles » avec leurs comptes officiels (!)

Après quoi le compte national du PP s’en prend à…la victime, @_LaMarquise, qui a eu l’audace de considérer qu’un représentant de parti représentait son parti :

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Un ancien candidat qui s’exprime depuis un « compte officiel » = « un membre isolé qui n’a rien à voir avec le Parti », ouiouioui…

Prise à parti de la victime et des indignés donc, mais pas de condamnation des propos de Devouassoux. Au contraire, voilà que des voix s’élèvent pour le défendre au nom de la « liberté d’expression », évidemment : « Notre parti est libre ! Nous ne censurons pas l’expression des membres ! » Quand je vous dis que pour ces mecs là, la « liberté d’expression » signifie la liberté pour les haineux de vomir leur merde sans devoir affronter la moindre opposition, la moindre conséquence. Et de protéger les ordures en silenciant ceux qui les dénoncent. Liberté d’expression unilatérale. Intéressant pour le parti auto-proclamé défenseur de la liberté d’expression de manifester une telle ignorance du concept : le droit de s’exprimer implique la responsabilité de ses dires et ne protège pas de toute contradiction.

Mais voilà, quand un candidat officiel tourne les agressions sexuelles en dérision en portant les couleurs Pirates, il est légitime et c’est aux indignés de se taire. Il eut sans doute plutôt fallu que Devouassoux dise un truc du style « Hadopi protège les artistes » ou « le piratage tue la création » pour susciter une réaction…

Face à l’outrage, le PP décide finalement d’auditionner Devouassoux en interne, et c’est là que le foutage de gueule se révèle pleinement. Le compte-rendu complet est disponible ici et il est à se taper la tête contre les murs.

Seul Devouassoux est convié à exprimer son point de vue; entretemps, il a effacé ses tweets les plus problématiques et s’est bâti une défense complète à partir de bouts de conversations trafiquées et reconstruites à son gré, afin de prouver qu’il fut la pauvre victime d’une horde de harpies misandres. La discussion est menée entre mecs, comme il se doit…Plus préoccupés par la mauvaise presse que ces vilaines féministes indignées font au PP que par le fond du problème, ils invoquent « l’état émotionnel » de @_LaMarquise et la nature du réseau Twitter pour expliquer l’incident, fustigent la « violence » des réactions aux propos de Devouassoux, estiment qu’il fut victime d’un « procès d’intention » pour « un cas mineur de trolling »…Et tombe la motion :

La Coordination Nationale demande à Romain de reconnaître publiquement l’erreur de jugement sur l’état psychologique de la personne sous pseudo (La Marquise) qui lui est reprochée.
L’erreur de jugement sur l’état psychologique de la personne. Parce que les propos de Devouassoux ne sont pas condamnables en soi, non non : c’est @_LaMarquise et son émotivité de femelle son état psychologique après son agression qui sont à la source de l’incident. Parce qu’évidemment, dans n’importe quel autre contexte elle aurait reconnu la valeur des remarques de Devouassoux, mais là son état irrationnel ne lui permettait pas d’apprécier l’humour et la finesse de la réflexion. Évidemment. Le seul tort de Devouassoux en fait, c’est que du haut de sa rationalité et de sa sagesse supérieure de mec il n’ait pas su ménager la pauvre créature déboussolée en proie à ses émotions. Ses propos ne sont aucunement problématiques, le pauvre fut simplement victime d’une meute de féministes assoiffées de sang masculin (sur la mailing-list interne du PP, on parle de « menaces hystériques »…)
À l’énoncé de la motion, Devouassoux s’inquiète : « On est bien d’accord que ce ne sont pas des excuses ? Uniquement une constatation du fait que mon message a été mal pris ? » Les autres acquiescent. Rideau. Pas de problème, même pas une tape sur la main, juste une déclaration de principe pour apaiser les femelles hystériques.
Pourritures.
Voilà comment, au lieu de saisir l’occasion de se positionner clairement sur les violences sexuelles, le Parti Pirate a préféré démontrer qu’il accueillait les masculinistes à bras ouverts, au point de les défendre contre toute remise en question. Ce qui aurait pu être une opportunité d’engager les femmes pour un parti écrasamment masculin s’est transformé en orgie de privilège masculin, le fait de jeunes hommes confortables dans leur ignorance des questions de genre. Et évidemment, au lieu de remettre en question leur gestion de l’affaire, ils préfèrent en imputer le tort aux méchantes féministes qui ont soulevé le problème. C’est ainsi qu’ils ont réussi à s’aliéner un peu plus le public féminin et à dégoûter leurs membres sensibles à la question :
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Ces derniers tweets sont le fait d’un membre particulièrement actif et convaincu du Parti Pirate pour qui cette affaire fut une véritable désillusion. Sur son blog, il relate les faits vus de l’intérieur et conclut ainsi :

« Je n’ai plus la force.

La résistance rencontrée au sein du Parti Pirate face aux tentatives de le sensibiliser au féminisme, ainsi que la défense systématique de propos misogynes et cautionnant le viol auront eu raison de moi.

Je me suis battu pendant un an contre les « démotiveurs », j’ai demandé à chaque personne qui démissionnait par épuisement de reconsidérer sa décision afin de ne pas laisser les opposants seuls aux commandes et voila que moi aussi j’ai perdu espoir.

Je me sens trop petit, les problèmes de sexisme sont ancrés trop profondément, des remarques sont venues en trop grand nombre, les plus douloureuses étant celles de personnes que j’estime. Je me sens pas la force, même accompagné, d’arriver à faire bouger ne serait-ce qu’un peu les choses de ce point de vue.

Je ne peux pas rester impliqué dans une communauté qui foule aux pieds l’égalité des personnes. Alors je m’en vais, j’abandonne.

Et je me sens coupable d’abandonner, de dire que c’est peine perdue. Parce que si c’est pas moi, si c’est pas d’autres adhérents féministes qui mettent cette conviction de côté pour militer sur d’autres sujets ou qui n’osent pas trop en parler parce qu’ils ne se sentent pas non plus les épaules pour le faire ? Si c’est pas nous, qui c’est alors qui va empêcher les idées Pirates d’être associées à la domination masculine ?

Je lâche l’affaire, mais j’espère que d’autre adhérents aux reins solides persévèreront et arriveront eux, à laver l’image de Parti Patriarcal que le PP s’est construit. S’ils ont besoin d’aide, je serais là, mais en tant que soutien extérieur. »

Evidemment, il est considéré comme un traître au sein du parti pour nuire ainsi à son image. Encore et toujours, l’opprobre tombe sur ceux qui ont l’audace de soulever le problème…

Sur le forum du Parti Pirate, une féministe a retroussé ses manches pour faire de la pédagogie…et se heurter immédiatement à un mur de déni, d’ignorance et de clichés en tous genres. Elle aussi a jeté l’éponge, découragée. Elle en parle ici.

Ainsi se fait l’épuration : on dégoûte soigneusement les membres sensibilisés au sexisme jusqu’à se retrouver avec un petit groupe de mecs bien homogènes et confortés dans leur ignorance, persuadés d’être inclusifs et irréprochables. L’entre-couille renforcé. Magie ! « Mais engagez-vous si vous voulez qu’on parle de ces sujets au PP, nous sommes ouverts ! »  Bah voyons : c’est pas leur faute si ils sont sexistes les pauvres agneaux, personne ne veut les éduquer, les femmes ne viennent pas et les membres féministes baissent les bras, excédés. On se demande bien pourquoi. (Leur excuse officielle : il n’y a pas de femmes en politique).

Sur cette affaire, voir aussi cet article et ce thread du forum PP qui regroupe les avis ô combien édifiants des membres.

Encore un exemple tout frais de cette silenciation massive : la présentation de la PS4 par Sony. Pur défilé d’hommes blancs : pas une femme sur scène, pas même un développeur japonais…Une compagnie internationale qui ne cherche même pas à donner l’illusion de la diversité, démontrant à quel point le problème est à mille lieux de leurs préoccupations. L’homogénéité était si ostensible que certains commentateurs ne purent s’empêcher de la relever…pour se heurter immédiatement à un mur de réactions défensives :

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« Félicitations, pas une seule femme sur scène ! #playstation2013 » – « OUAIS TRANSFORMONS TOUT EN DISCUSSION SUR LE SEXISME ! IL Y AVAIT FORCÉMENT DE LA MÉCHANCETÉ DANS LEURS CHOIX MASCULINS ! grandis » « Qu’est ce qu’on en a à foutre ? Sérieusement. » « C’est du sexisme inversé, mec. » « Ouais, ces vilains directeurs qui osent être mâles. Quels connards. » « Y’a t’il une seule femme qui soit directrice ou du niveau de n’importe lequel des développeurs majeurs présentés à cette conférence ? » « Pourrais-tu fermer ta gueule et jouer aux jeux vidéo ? Bordel. »

Partout où l’absence de femmes est remarquée, les commentaires sont du même acabit. La simple évocation du problème suffit à mettre le petit club masculin en ébullition et attire donc un déni frénétique, massif et violent. Vite, faire taire ceux qui ont l’audace d’interroger le statu quo; tous complices dans le silence, garant d’un entre-soi confortable.

4chan, Reddit, 9gag et affiliés…Parfaitement symptomatiques du phénomène; des communautés qui aiment à se représenter comme libérées, diverses, audacieuses…en réalité très convenues et prévisibles, fréquentées par une population largement homogène de jeunes hommes blancs cis-hétéros de classe moyenne, aux opinions unilatérales et unanimes. Au point que des contre-sites se sont formés, spécifiquement dédiés à dénoncer la culture puante qui règne dans ces communautés : Shit Reddit Says, Reddit_Txt, STFU9gag

Les sites où les commentaires fonctionnent par votes fournissent d’excellentes illustrations : un coup d’oeil aux top-commentaires dans divers discussions donne une bonne idée de l’état d’esprit en vogue. Exemples sur Reddit :

[À propos du viol collectif d'une enfant de 14 ans] "Alors, o

[À propos du viol collectif d’une enfant de 14 ans] « Alors, où est le lien pour la vidéo ? » 250 points positifs

"Confession - Mon amour des nichons passe après ma haine pour les femmes qui cherchent l'attention à tout prix"

« Confession – Mon amour des nichons passe après mon dégoût pour les femmes qui cherchent l’attention à tout prix » 995 points positifs

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« Les Noirs sont vraiment plus bruyants et malpolis que la plupart des autres personnes généralement. » 90 points positifs

[Sur pourquoi une femme ne peut pas atteindre l'orgasme] "Elle est peut-être inconsciente"

[Sur pourquoi une femme ne peut pas atteindre l’orgasme] « Elle peut être évanouie » 1860 points positifs.

"Ces filles

« Ces filles sont la raison pour laquelle de nombreuses femmes sont vues comme des objets sexuels. Et bon sang, comme je coucherais bien avec ces 3 objets. » 61 points positifs. 

Idem dans les recoins les plus geeks de Youtube. Ici, les top-commentaires d’une série de vidéos techniques sur Linux, présentées par une femme :

"Supers nichons"

« Supers nichons » « Je viens de me mettre à Linux, merci pour tes nichons :D »

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[Commande d’installation sous Linux Debian] « apt-get install beauté »

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« Tes yeux sont beaux » [se moque de la prononciation de la présentatrice] « Je m’en fiche que tu sois chaudasse c’est « sudo » pas « sue do » !!!!!! « 

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« Nichons. » « TÉTONS!!!!!! »

Dans le même temps, les messages qui vont à l’encontre du machisme généralisé sont censurés, ridiculisés…

"Je poste dans des espaces réservés aux femmes parce que...

« Je poste dans des espaces réservés aux femmes parce que…on ne me demandera pas « montre tes seins ou dégage » » [75 points négatifs] « ‘Pour te sentir en sécurité ?’ Tu te fous de moi ? … Tu tiens le genre masculin entier pour responsable d’une minorité d’ados excités » [46 points positifs]

"[Pédé] est une

« [Pédé] est une insulte dégoutante. Tu devrais avoir honte. » [38 points négatifs] « Bienvenue sur Internet…pédé. C’est une blague, au cas où tu ne comprendrais pas. 80% de l’Internet utilise pédé comme insulte, je ne pense pas quiconque le pense vraiment. » [28 points positifs]

 Ici, mon collègue s’exprime sur l’une de ses chaînes jeux vidéo préférée, lassé de l’humour de plus en plus en misogyne employé :

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« Je vous souhaite le meilleur. Malheureusement je trouve le sexisme intolérable et cela m’empêche d’apprécier vos vidéos qui à part cela sont très bien produites et solides. Bonne continuation. » Réactions : « C’est un peu extrême…quelqu’un n’a pas d’humour » « Bon sang mec, c’était des blagues ! » etc.

Comme vous le voyez son commentaire a été « signalé en tant que spam » – c’est à dire qu’un grand nombre d’utilisateurs ont marqué ce message comme indésirable. Puis l’inévitable marée de commentaires le tournant en dérision.

Tout récemment, un super-papa a hacké le vieux jeu Donkey Kong pour sa petite fille de 3 ans, qui voulait que ce soit Pauline qui sauve Jumpman pour une fois. Quelques mois auparavant, un autre super-papa réécrivait tous les dialogues de Zelda : The Wind Waker pour transformer Link en femme et ainsi permettre à sa fille d’incarner une héroïne. Initiatives formidables dans un média où elles sont si rares, non ? Et même si vous ne trouvez pas ça génial, quoi de plus inoffensif que ces deux pères qui bricolent un peu un jeu pour faire plaisir à leurs filles ? Mais évidemment les gamers ne l’entendirent pas de cette oreille. Dans les deux cas, torrents de messages hurlant au sacrilège – changer le sexe du héros porterait apparemment un coup irréversible à l’intégrité des œuvres (c’est marrant, je vois pas autant de protestations quand il s’agit de hacks pour mettre Lara Croft à poil…). Sur la vidéo Donkey Kong, un message souhaite la mort de la petite fille : « ça rendrait service au monde, une féministe de moins ». Pensez-y une minute. Une petite fille de 3 ans souhaite incarner une héroïne qui lui ressemble, des hommes adultes trouvent cela insupportable, certains lui souhaitent la mort. Venez encore me dire qu’on a pas de problème de misogynie.

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Communautarisme machiste et esprit de corps pour ignorer, rejeter, ridiculiser la critique au lieu d’adresser le problème. Pourquoi un tel décalage entre la réalité et l’image que ces communautés ont d’elles-mêmes – libérées, égalitaires, ouvertes à tous les exclus ?

Dans une discussion intitulée « Pourquoi est-ce que Reddit est si anti-femmes ? », des membres de Shit Reddit Says soulèvent quelques bonnes raisons qui peuvent à mon avis s’appliquer à la culture geek dans son ensemble :

"

« En de nombreux aspects le ‘Redditeur typique’ fait partie des plus privilégiés de la planète et s’arrête rarement pour considérer ce que ça veut dire et comment il pourrait sortir de sa propre tête. » « Je ne pourrais pas approuver plus. Autant que j’apprécie Reddit, on dirait un culte de mecs athéistes-geeks qui préfèrent rire à des memes [blagues] unilatéraux qu’engager des conversations significatives. Reddit essaie d’avoir l’esprit ouvert quand il s’agit de la Foire Aux Questions d’un professionnel du divertissement, mais ils échouent misérablement à rendre cet endroit moins sexiste. Nous avons tout à gagner d’un changement d’attitude. »

"La culture geek.

« La culture geek. Vraiment, c’est la culture geek. Sentiment que tout leur est dû ? Check. Glorification de l’immaturité ? Check. Complexe de martyr ? Check. Manque de contacts avec des femmes ? Check. Assurance de leur propre intellect tout-puissant ? Check. Mélangez et ça fait du ragoût de misogynie. »

"Je suis d'accord

« Je crois que [message du dessus] a raison à propos de la culture geek, mais il y a un aspect important qu’elle a oublié : manque d’éducation à propos de la société. Les mecs sur Reddit viennent typiquement de domaines scientifiques – beaucoup d’ingénieurs, beaucoup de programmeurs. Je crois vraiment que le manque complet de compréhension basique de la justice sociale sur Reddit, le manque de compréhension de la façon dont des oppressions passées continuent à exercer leur force sur le présent, reflète un échec plus large dans l’éducation aux humanités. (…) Leurs cursus scientifiques ne nécessitent pas beaucoup de bases en humanités ou en sciences sociales, alors ils grandissent complètement non-équipés d’outils pour penser la société de façon critique, et complètement inconscients de la façon dont les structures sociales influencent la vie de tout le monde – et ça leur est particulièrement invisible en tant qu’hommes majoritairement blancs, de classe moyenne, hétérosexuels, à qui l’ont dit que leur expérience et leur identité représente la norme. Beaucoup de Redditeurs pensent que si tu ne peux pas en écrire une équation, c’est de la merde sans valeur. Donc malgré leur peu de connaissances sur la question, ils ont confiance en leur propre jugement « éduqué », et ignorent la sociologie, la littérature, l’anthropologie etc en tant que « simples opinions » et rejettent tout ce qui ne correspond pas à ce qu’il leur est immédiatement intuitif – ce qu’ils ne feraient jamais pour des sciences dures. »

Régulièrement j’ai des gentils geeks blancs-hétéros-classe-moyenne qui viennent me parler de « l’oppression des geeks » – parce qu’on se serait moqué d’eux au lycée et que la fille dont ils étaient amoureux n’a pas voulu sortir avec eux. Ils parlent souvent de « nerdface » à propos de la série The Big Bang Theory, comme parallèle au « blackface » – les caricatures racistes du 19ème siècle. Un pote intelligent par ailleurs a insisté pour tirer des parallèles entre l’oppression des noirs, l’oppression des homosexuels…et l’oppression des geeks. Ils se sont mis à plusieurs pour parler d' »oppression institutionnalisée » à propos du fait que l’Etat utilise des formats Flash non-libres sur les sites publics. Voilà de quoi il s’agit quand on parle de complexe de martyr et de déconnexion des réalités : de jeunes hommes blancs cis-hétéros de classe aisée parfaitement ignorants de toute sociologie, aveuglés par leurs privilèges au point de se percevoir sincèrement comme opprimés par la société quand ils en forment la classe dominante.

Un terrain fertile pour les pires idées masculinistes qui circulent allègrement et sans contradiction dans ces espaces homogènes. Voici par exemple en quels termes 4chan « débat » du viol :

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« Le seul but de la chevalerie était de prévenir violence et viols envers les Femmes. Aux temps médiévaux, le fils ainé héritait tout, l’argent et la terre, les fils plus jeunes n’avaient rien et n’avaient donc aucune chance d’obtenir une femme. Les chefs médiévaux des débuts savaient bien que si de jeunes mâles hétérosexuels n’avaient pas accès à des femelles, violences et viols se produiraient et la société médiévale s’effondrerait. Alors, avec génie, ils créèrent la chevalerie, quelque chose à faire pour les jeunes hommes au lieu de violer. Mais dans les temps modernes, merci le féminisme, toutes les femelles baisent une sélection réduite de mâles alpha. Pour couronner le tout, elles prétendent aussi que tout acte de chevalerie est un viol. Ceci a mené à un nombre croissant de mâles hétérosexuels sans femelle (ceux qui deviennent homosexuels sont négligeables). Alors pourquoi ne devrais-je pas violer ? Et combien d’années pensez-vous que ça prendra à la société occidentale pour s’écrouler, à cause de jeunes mâles hétérosexuels agressifs et frustrés sexuellement ? » « Le viol est une fonction naturelle, les humains n’ont pas de libre arbitre. Le besoin de procréer est plus fort que le respect ou l’empathie pour les femmes. La société enseigne aux jeunes femmes à coucher avec 20% des mecs au lieu de chercher d’autres traits que le leadership et la force physique. 80% des hommes doivent violer parce qu’il n’y a pas d’autre moyen. »

…Tu la sens mon ignorance complète de toute histoire, sociologie, science humaine ? Tu la sens, la deshumanisation pseudo-savante ? Ma misogynie, mon anti-féminisme, l’apologie du viol au service d’un pathétique apitoiement sur moi-même, parce que je me sens terriblement lésé que les femelles ne se bousculent pas à mes pieds et que comme ça ne peut pas être ma faute c’est forcément celle de la société ? Le mythe habituel que les hommes sont des clébards en rut violents et dirigées par leurs bites, que je perpétue soigneusement parce que ça me fournit une excuse confortable pour me comporter comme un porc ? (Mais à part ça, c’est les féministes qui sont misandres, évidemment).

Et pourtant ils sont sûrs d’eux, ils en sont si persuadés, de la toute-puissance de leur intellect.  Voilà ce que ça donne sur un forum hacker, mêlé à la misogynie la plus crasse : « Quand tu recrutes pour un job qui requiert le top 1% de l’intelligence, c’est normal que tu te retrouves avec plus d’hommes que de femmes. »

La glorification de l’immaturité ne poserait pas tellement problème en soi si elle ne transformait pas des hommes trentenaires en perpétuels ados couillus et paillards, obsédés par les nichons mais terrifiés à l’idée qu’une femme infiltre leur petit boy’s club. Le genre de T-shirts humoristiques qu’on peut croiser en convention Linux…

Quant au sentiment que tout leur est dû…Je vais laisser cet extraordinaire message posté sur les forums Bioware parler de lui-même :

« Pour résumer, dans le cas de Dragon Age 2, BioWare a négligé sa démographie principale : le Gamer Mâle Hétéro.
Je ne pense pas que beaucoup me contrediraient sur le fait que l’écrasante majorité des joueurs de RPG sont effectivement hétéro et mâles. Bien sûr, il y a un nombre substantiel de femmes qui jouent aux jeux vidéo, mais généralement elles jouent à des jeux comme les Sims, plutôt qu’à des jeux comme Dragon Age. Je ne suis pas en train de dire qu’il n’y a pas un nombre significatif de femmes qui jouent à Dragon Age et que Bioware devrait laisser tomber complètement l’option de jouer un personnage féminin, mais il aurait dû y avoir beaucoup plus d’attention portée sur notre bonheur à nous, gamers masculins.
(…)
C’est ridicule que je doive même employer un terme comme « Gamer Mâle Hétéro » quand dans le passé j’aurais seulement eu à dire fans, mais c’est comme si lorsque les designers décidaient de comment allouer leurs ressources limitées, au lieu de penser « Nous avons des fans qui ont trouvé que Morrigan était géniale et d’autres qui ont trouvé que c’était une pétasse, et nous avons des fans qui ont aimé le combat et des fans qui ont détesté le combat mais aimé l’histoire. Comment contenter tous ces groupes ? » Au lieu de dire ça on dirait qu’ils ont pensé « Nous avons des hommes hétéros, des femmes hétéros, des gays et des lesbiennes. Comment contenter tous ces groupes ? »
Dans tous les jeux Bioware précédents, j’ai toujours senti que presque tous les compagnons du jeu étaient créés pour plaire au gamer masculin.Dans Dragon Age 2, il m’a semblé que la plupart des compagnons étaient conçus pour plaire en priorité à d’autres groupes, Anders et Fenris pour les gays et Aveline pour les femmes étant donné le manque de femmes fortes dans les jeux, et que le gamer mâle hétéro était une considération secondaire. C’est très dérangeant quand vos compagnons masculins n’arrêtent pas de flirter avec vous. Le fait qu’une option « Pas d’Homosexualité », qui aurait pu être implémentée facilement, fut omise prouve mes dires. Je sais qu’il y a certains gamers mâles hétéros que ça ne dérange pas et je le respecte. Quand je dis que Bioware a négligé le gamer mâle hétéro, je ne dis pas qu’ils ont ignoré les joueurs masculins. Les options romantiques, Isabella et Merrill, furent clairement créées pour le gamer mâle hétéro. Malheureusement, ces choix sont « exotiques ». Ils plaisent à une sous-catégorie de gamers masculins et même si c’est vrai qu’on ne peut pas créer une option romantique qui plaise à tout le monde, avec Isabella et Merrill on dirait qu’ils n’ont même pas essayé de faire quelque chose qui plaise à la plupart des hommes. Alors qu’ils auraient pu. Ils avaient les ressources pour ajouter une autre option romantique, mais à la place ils ont choisi d’implémenter une romance gay avec Anders.
Je suis sûr que certains vont déclarer « Mais c’est juste ! » mais soyons honnêtes. Je vais être généreux et supposer que 5% de tous les joueurs de Dragon Age 2 sont vraiment homosexuels. Je vais être encore plus généreux et supposer que la romance avec Anders a étée appréciée par tous les homosexuels. Allez-vous vraiment me dire que vous n’auriez pas pu écrire une autre romance hétéro qui aurait contenté plus de 5% de vos fans ?« 

Oui, c’est un vrai message. Extraordinaire ironie : observations féministes pertinentes sur l’uniformité hétéro-masculine du jeu vidéo, mises au service du pleurnichage indécent du fameux Gamer Hétéro Mâle qui tremble de voir ses privilèges remis en question au sein d’une culture qu’il considère comme sa propriété exclusive. Un gamer qui trouve intolérable de ne pas trouver de personnage féminin parfaitement à son goût dans le jeu et blâme les femmes & les personnes LGBT pour ce manquement terrible. Un gamer à qui la simple idée de romances homosexuelles optionnelles dans SON jeu donne des boutons. Qui trouve anormal que les développeurs cherchent, pour une fois, à contenter un public plus large que d’habitude ; après tout il n’y a que les hommes hétéros comme lui qui importent. Qui déplore que le mot « fan » ne regroupe pas seulement des gens qui lui ressemblent. Quand je vous dit qu’ils aiment leur petit club fermé…Heureusement, un écrivain Bioware s’est montré à la hauteur dans sa réponse :

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« Les romances du jeu ne sont pas pour le « gamer mâle hétéro ». Elles sont pour tout le monde. Nous avons beaucoup de fans, beaucoup d’entre eux ne sont ni mâles ni hétéro, et illes ne méritent pas moins d’attention. Nous avons de bonnes données, après tout, sur le nombre de personnes qui ont effectivement utilisé ce même type de contenus dans Dragon Age Origins [le jeu précédent de la série] et ainsi nous n’avons pas besoin de nous en remettre à des anecdotes pour prouver qu’elles ne sont pas insignifiantes…sans compter le fait qu’elles ont autant le droit de jouer comme elles le souhaitent que n’importe qui d’autre. Les « droits » de chacun sur un jeu sont au mieux nébuleux, mais quiconque adopte cette position doit l’appliquer également à la minorité comme à la majorité. La majorité n’a pas de « droit » inhérent à plus d’options que n’importe qui d’autre.
(…)
Si il y a un doute quelconque sur pourquoi [l’opinion précitée] peut être reçue avec hostilité, c’est une question de privilège. Vous pouvez balayer cela comme du « politiquement correct » si vous voulez, mais la vérité c’est que le privilège est toujours du côté de la majorité. Elle a tellement l’habitude qu’on la chouchoute qu’elle voit l’absence de chouchoutage comme une injustice. Elle ne voit aucun problème à ce que tout soit organisé pour leur plaire, quel est le problème ? C’est comme ça que ça devrait être et tous les autres devraient être habitués à ne pas avoir ce qu’ils veulent.
(…)
Et la personne qui dit que la seule façon de leur plaire est de restreindre les options des autres est, à mon avis, celle qui en mérite le moins. Voilà mon opinion, exprimée aussi poliment que possible. »

Notez comme cet exemple et d’autres cités précédemment reposent sur une illusion extrêmement répandue mais fallacieuse : les hommes hétéros « étaient là avant », « étaient les premiers », et auraient donc un droit inhérent et supérieur sur la culture et les communautés geeks. Un mythe dont les petits caïds d’Internet aiment se régaler, comme en témoigne cette image qui a fait la frontpage de Reddit tellement elle recueilli de partages et votes positifs :

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« Une histoire des femmes et des jeux vidéo à travers les années » Les 10 premières années, femmes méprisantes : « Regarde ce loser et ses jeux vidéo ». Puis femme en mal d’attention, imposteuse s’appropriant les codes de la culture sans les comprendre (Fake Geek Girl…). Enfin, femmes exigeant que les jeux vidéo se plient à leur volonté. En bref : ces vilaines femelles qui nous méprisaient veulent maintenant s’accaparer NOS jeux vidéo.

C’est faux sur toute la ligne. Ces mecs ont commodément oublié que c’est grâce au travail d’innombrables chercheuses qu’ils peuvent aujourd’hui jouer aux cracks de l’informatique et que leurs soeurs ont grandi manettes en main, exactement comme eux.

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Même si cette fabulation était vraie, en quoi cela justifierait-il leur refus d’accueillir de nouveaux publics ?

« La geekerie est définie par la joie de partager une passion. C’est la grande différence entre le geek et le snob, vous savez : quand un snob voit quelqu’un d’autre aimer ce qu’il aime, il dit ‘oh non, voilà que les mauvaises personnes aiment ce que j’aime’. Quand un geek voit quelqu’un d’autre aimer ce qu’il aime, il dit ‘OH MON DIEU TU AIMES CE QUE J’AIME AIMONS-LE ENSEMBLE’. N’importe quel connard peut aimer quelque chose. C’est le partage qui rend la geekerie formidable. »

Et pourtant, on en est arrivé à une culture exclusive de mecs pour des mecs, viriliste à crever, discriminante. Pour certains ce ne sera visiblement jamais assez :

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Alors qu’y faire ? Si vous êtes arrivé.e jusqu’ici, on peut espérer que vous soyez au moins un peu convaincu.e de la réalité du problème, mais comment l’adresser ? Comment traiter un mal si pervasif, si bien implanté qu’il en devient presque invisible aux membres du système ?

C’est attaquer l’océan à la petite cuillère, il faut bien le dire. C’est bien pour ça qu’il est important qu’on soit nombreux.ses à s’y mettre, et fort heureusement, il y a une myriade de possibilités pour agir à votre niveau.

Identifier les problèmes. C’est la première étape, la plus importante : reconnaître les situations problématiques pour ce qu’elles sont, ne pas les nier ou leur chercher des excuses à tout prix. Ouvrir les yeux et accepter le souci, en bref. Combien d’instances de machisme gras avez vous ignorées, tellement habitué.e que vous ne les voyez même plus ? Combien de fois avez vous ri, franchement ou avec inconfort, devant quelque chose qui à y repenser était plus répugnant que drôle ? Combien de fois, confronté.e au sexisme dans vos espaces geeks, vous êtes vous dit quelque chose du genre « c’est Internet, c’est comme ça », « c’est pas si grave », « c’est juste de l’humour » ? Soyez honnête : ça vous a trotté dans la tête tout au long de cet article. C’est extrêmement inconfortable d’accepter qu’il y a quelque chose de pourri dans un média, une communauté qu’on aime (mais c’est une preuve d’amour que de chercher à régler le problème). Même si rien dans cet article ne vous a convaincu, si d’ici quelques temps vous vous trouvez dans une situation qui vous fait penser « tiens, ça plairait pas à l’autre chienne de garde hystérique, ça », vous aurez identifié le sexisme; c’est un premier pas.

Informez-vous. Corollaire évident du point précédent…Les sciences sociales sont précisément cela : des sciences, pas des opinions de comptoir. Sociologues, anthropologues, historiens et féministes ont mis au jour les dynamiques sociales avec des concepts et un vocabulaire précis permettant de théoriser les oppressions sur la base de faits objectifs. Aujourd’hui grâce à Internet ces savoirs sont plus accessibles que jamais et deviennent applicables à la culture populaire…En anglais,  de très nombreux sites entièrement dédiés à l’analyse féministe de la culture geek ont fait surface : The Mary Sue et Geek Feminism Wiki constituent d’excellentes portes d’entrée généralistes sur la question et une simple recherche vous permettra de trouver d’innombrables blogs sur le sujet qui vous intéresse. En français, tout reste à construire mais l’intérêt pour le sujet est croissant. Le blog de sociologie de Denis Colombi fournit des bases théoriques solides, le tout nouveau blog collaboratif Cultures G(enre) rassemble des analyses sur les sujets les plus variés et inattendus…Twitter regorge également de féministes francophones & anglophones extrêmement actifs.ves sur la pop-culture : écriture et partage d’articles, analyses, débats…Vous pouvez également jeter un oeil à ce Pearltree collaboratif, extrêmement fourni bien qu’un peu bordélique, qui saura vous fournir des heures de lecture sur le sujet qui vous intéresse. Et bien entendu, j’ai pris soin de parsemer cet article d’une multitude de liens qui de clic en clic vous mèneront de plus en plus loin…Les portes vous sont ouvertes.

Intervenir en situation problématique. C’est bien entendu la forme d’action la plus directe et aussi la plus difficile – exprimer publiquement son désaccord avec ce qui se passe, expliquer le problème, dire clairement « ceci est inacceptable ». Je sais, c’est très inconfortable, ça peut vous mettre en porte-à-faux avec des gens qui vous tiennent à cœur, vous êtes timide etc… Souvenez-vous cependant : si vous gardez le silence, vous n’êtes pas neutre. Pour reprendre les mots de Desmond Tutu : « Si vous êtes neutre en situations d’injustice, vous avez choisi le camp de l’oppresseur. Si un éléphant a le pied sur la queue d’une souris et que vous vous prétendez neutre, la souris n’appréciera pas votre neutralité. » Encore une fois, la tolérance généralisée valide tacitement les comportements nauséabonds. Personne ne vous demande d’être irréprochable, d’élever la voix à chaque fois, de vous brouiller avec tous vos groupes d’amis; mais souvenez vous que votre silence a un poids. Souvenez-vous aussi que la possibilité de rester observateur silencieux est déjà un privilège que ne partagent pas ceux – ou en l’occurrence, celles – contre qui l’agression est dirigée. Alors exprimez votre désaccord de la façon qui vous convient, mais autant que possible, ne restez pas sans rien dire. Cet article (en anglais) propose quelques pistes : analyser et interroger la situation (« Pourquoi agir ainsi ? Pourquoi c’est considéré comme drôle ? »), essayer de renverser la perspective (« Tu en penserais quoi si tu étais une femme qui subit ça au quotidien ? »), employer l’humour (dénoncer par le sarcasme, ridiculiser le sexisme permet d’inverser la vapeur de façon puissante), expliquer que tolérer le sexisme nuit à toute la communauté, employer son propre privilège (si vous êtes reconnu dans le groupe, on vous écoutera plus aisèment; de même si vous êtes un homme, que d’autres hommes écouteront plus volontiers qu’une femme même – surtout – sur des questions de sexisme !)

Témoigner du soutien. Si vous n’avez pas le courage d’intervenir en public, signifiez au moins aux victimes d’agressions sexistes que vous êtes de leur côté. Il est extrêmement décourageant, face au rejet et à la discrimination, de se retrouver sans soutien face à une foule silencieuse. Qui ne dit mot consent, et c’est ce qui est le plus excluant au final : savoir que la situation ne choque personne, que la présence des connards est préférée à la votre. Un simple message du style « c’est pas cool ce qu’il t’a dit », « ne te laisse pas décourager » remonte le moral et aide à se sentir moins seul. Si c’est toute l’étendue de votre action, ne vous étonnez pas cependant si vous êtes reçu avec agacement : un simple soutien moral exprimé en privé est une position bien confortable pour soulager votre conscience, mais ne vous engage pas vraiment…Vous ne pouvez pas prétendre lutter contre la discrimination sans jamais prendre position contre elle.

Réagir aux contenus. Avoir un recul critique sur vos médias préférés est une preuve d’amour : relever les contenus sexistes, racistes etc n’est pas une trahison mais une volonté d’amélioration. Vous êtes les consommateurs, les clients de ces industries créatrices : exigez des contenus de qualité. Vous n’achèteriez pas un comic mal imprimé, un jeu vidéo bourré de bugs…mais les mêmes truffés de contenus nauséabonds, sans problème ? Exprimez-vous, discutez les contenus problématiques sur les réseaux sociaux, sur votre blog…Il y a plus de façons de se faire entendre que jamais auparavant, profitez-en pour contribuer à l’amélioration de vos médias. Il n’y a pas de mal à apprécier des contenus problématiques, mais il est redoutable de nier leurs défauts. Faites comprendre aux créateurs que vous attendez mieux de leur part…et si vous vous sentez, votez avec votre argent.

Exigez des communautés saines. Ceci vaut aussi bien IRL que online. Faites établir le refus sans ambiguïté du sexisme, racisme, homophobie et autres discriminations dans les chartes de conduite des espaces que vous fréquentez et, surtout, faites les appliquer. Dans les espaces privés tels que les conventions, forums et autres, ces chartes font office de loi : pas de passe-droit pour les membres de statut élevé, et certainement pas pour les modérateurs qui doivent être exemplaires. Voici un formidable exemple de modération qui ne tolère pas le sexisme – l’un des seuls dont j’ai jamais été témoin en espace geek. Une joueuse de Dredmor, un roguelike extrêmement difficile, réussit un exploit au sein du jeu et se rendit sur le forum de la communauté pour en discuter, expliquer comment elle avait fait…Il suffit d’une journée pour qu’un connard l’envoie à la cuisine.  N’importe où ailleurs, cette « blague » serait passée comme une lettre à la poste, le blâme serait tombé sur la joueuse indignée : « pas d’humour… » « second degré… » « politiquement correct… » Mais pas sur ce forum. Voici la réaction du modérateur :

"

« Bon, ça c’est fait. Bannissement temporaire, et je me retiens considérablement. Je ne tolérerai pas cette « blague sandwich » foutument stupide qui marginalise les joueuses dans la communauté et dans la vie en général. C’est précisément l’inverse de l’environnement que nous voulons créer ici. Je laisse tous les messages en guise d’avertissement pour l’instant, mais j’effectuerai un bombardement orbital si le sujet refait surface. Circulez, plus rien à voir ! (…) »

Il a également posté un message d’excuse au nom de la communauté sur le blog de la joueuse, puis pris le temps d’expliquer les choses plus en détail au membre en faute :

"

« Salut [membre], imagine à quel point ça serait aliénant si la première réponse que tu avais sur tous les forums était une « blague » qui dit que toi et tous les gens comme toi ne sont bons qu’à être des servants en cuisine – tu n’as pas le droit de participer ou d’exceller, rien que tu dises n’a d’importance. (Ça peut être pire – au moins, ce n’était pas l’odieux « Nichons ou dégage »). Oui, le sexisme ordinaire et irréfléchi est vraiment si omniprésent dans de nombreuses communautés gamer. // Tu as déjà été harcelé ? Tu as sûrement déjà eu droit à de telles « blagues » sous une forme ou une autre. Tu joues le jeu, tu prétends pathétiquement qu’elles sont drôles pour apaiser le harceleur, dans l’espoir de te faire apprécier pour que peut-être il arrête ? Ils arrêtent ? Et ça te fait te sentir comment, de te soumettre à ta propre moquerie; c’est exaspérant très, très vite. // Je sais que ce n’était pas ton intention, pour toi c’est juste un peu d’humour léger, mais c’est vraiment très pénible quand on en est la cible et ça donne le ton pour la communauté en général, même sans faire exprès. Et la blague « sandwich » est si courante que c’est le titre d’une conférence à GeekGirlCon, regarde : [description d’une conférence à une conférence geek-féministe, sur le harcèlement sexuel en ligne].  Ou regarde Fat, Ugly or Slutty pour voir comment sont traitées les femmes qui jouent sans cacher leur genre. Je pourrai continuer – une simple recherche « sexism in gaming communities » ou quelque chose du genre te donnera plein de sources pour comprendre ma réaction ici. // Voilà. Et pour être clair je n’en débattrai pas parce que j’ai épuisé ma patience pour les non-débats sur Internet il y a très, très longtemps. Maintenant que, bizarrement, j’ai participé à créer un jeu et que ce jeu a un forum, je ne tolérerai pas un ton qui aliène quiconque de traditionnellement oppressé par les communautés gamers, que ce soient les femmes, les personnes LGBT, etc. – même inconsciemment. D’où ma rage instantanée et le bannissement. // Toutefois j’apprécie ton désir de te faire pardonner. J’espère que tu comprendras ma position sur ce sujet. // [Joueuse] n’a pas à te répondre si elle ne le souhaite pas et elle ne te doit rien; si elle ne veut plus jamais avoir affaire à toi c’est son droit et ce sera respecté. »

 C’est un peu triste que j’aie envie d’envoyer des fleurs à ce type tellement ce genre de prise en main efficace est exceptionnel.

Servez-vous des outils mis à votre disposition…ou créez les. « Le bouton Signalement ne sert à rien ! » Oui, parce que personne ne l’utilise. Et pourtant il est là pour une raison. Les membres peuvent généralement contribuer à assainir l’espace communautaire en utilisant les moyens mis à leur disposition à cet effet; hélas, dans de nombreux cas le problème est si omniprésent que de nombreuses personnes renoncent à les employer, découragés ou sous l’impression fallacieuse que « c’est normal ». « C’est normal » précisément parce que toléré sans représailles – les comportements dégueulasses fleurissent au point de devenir monnaie courante, considérés comme partie inhérente de l’expérience. Reprenez le pouvoir sur les trolls ou leur comportement continuera à salir les communautés qui vous tiennent à cœur. Si les outils disponibles pour cela sont insuffisants, retroussez-vous les manches ! Pour pallier à l’absence totale de charte et de contrôle anti-harcèlement sexuel en convention par exemple, des geek-féministes américaines ont mis en place la distribution de « Creeper Cards », des cartons jaunes et rouges pour signaler les comportements inappropriés de façon simple et claire. L’initiative s’est montrée efficace et s’est répandue dans de nombreuses conventions aujourd’hui. En ligne, les moyens d’action sont encore plus simple à mettre à place mais doivent faire face à plus de résistances et de mauvaises volontés en raison de la culture d’impunité du web…En ce qui concerne le jeu en ligne par exemple, cette vidéo suggère de nombreuses pistes intéressantes : muter par défaut le micro des joueurs mutés anormalement souvent par les autres joueurs, mettre en place des jauges de réputation communes pour les guildes et autres teams afin que les comportements répréhensibles impactent l’ensemble du groupe et soient ainsi découragés en interne…Les possibilités sont extrêmement nombreuses, manque juste un peu de bonne volonté pour les mettre en place.

Ces suggestions sont volontairement généralistes afin d’être adaptables à la culture geek dans toute sa variété. Le principal – et ce qui manque le plus – c’est la volonté claire et honnête d’améliorer la situation, de bousculer ce statu quo puant qui règne sur notre culture. Sortez la tête du sable – vous pouvez faire partie du problème, ou faire partie de la solution.

whoareyou

Un immense merci à toutes celles et ceux qui m’ont aidé à rassembler le matériel pour ce dossier, et à @A_C_Husson, @_LaMarquise, @placardobalais, @Gugli_, @uneheuredepeine et @Ptit_Cheminot pour la relecture.

Joystick : apologie du viol et culture du machisme

Retour de Mar_Lard, pour un coup de gueule contre Joystick, un magazine de référence sur les jeux vidéo.

(TRIGGER WARNING : Cet article contient des références explicites au viol et aux agressions sexuelles.)

EDIT: le magazine Joystick a publié une réponse sur sa page Facebook.

Laissez-moi vous conter une histoire.

Hier, alors qu’en route pour visiter sa Mère-Grand elle attendait innocemment son train, la douce et pure @NeukdeSogoul s’aventura dans la forêt obscure du kiosque à journaux. Au lieu de se diriger immédiatement vers le rayon Féminins comme une bonne petite fille, elle s’est égarée du coté des magazines de jeux vidéo, la vilaine. Et tel le délicat papillon attiré par l’ampoule chauffée à blanc, sa morbide curiosité se trouva aiguisée par cette couverture de si bon goût :

L'ile de la Punition : TOMB RAIDER. Fini l'innocence : Lara a vu le loup !

Et elle fut édifiée.

Comme elle sait que je kiffe la misogynie et encore plus dans mes jeux vidéo, elle m’a signalé le dossier en question.

Ca vous donne une idée si je vous dis qu’en tant que gameuse passionnée ET féministe j’ai une certaine habitude de la misogynie bien enracinée dans le milieu, mais que pour lire ces dix malheureuses pages j’ai dû m’y prendre à plusieurs fois tellement j’avais envie de gerber ?

Donc on va en parler. En détail. Disséquer la charogne.

On va pas discuter de la misogynie bien puante du dernier Tomb Raider ; d’abord parce que j’en ai déjà touché un mot à la fin de cet article et surtout parce que beaucoup l’ont fait mieux que moi.

Non, aujourd’hui on cause du climat toxique soigneusement perpétué par l’industrie, la presse et les communautés du jeu vidéo pour exclure nos vagins crados de leur joyeux petit club macho. Ce climat d’entre-couilles, qui considère des articles comme la bouse qu’on va étudier, ou celle-ci, parue la même semaine, comme acceptables et même hilarants.

Ouais Joystick tu vas un peu prendre pour tout le monde là. Faut dire t’as poussé le bouchon un peu loin.

Tomb Raider, c'était hype en 1996 et déja ringard en 1998. Il était temps que ça change ! Et tant pis si, pour aboutir à un résultat séduisant, il faut malmener l'héroïne autant que peut l'être une actrice de gonzo SM.

Ouf, la couverture n’était pas un incident isolé, on va en avoir pour notre argent. On commence donc avec cette comparaison très classe entre Lara Croft, icône vidéoludique par excellence du personnage féminin fort et indépendant, et une actrice de porno gonzo. Le gonzo étant, pour ceux qui ne partageraient pas cette référence culturelle de haute volée, une forme de pornographie particulièrement hardcore et souvent extrêmement macho (ouep, encore plus que la pornographie standard, c’est dire). Au moins ça annonce la couleur. Notez également la référence au SM, on va y revenir.

Objet féministe à la base (le fameux "girl-power" qu'on nous avait vendu à l'emporte-piece), Lara a progressivement été transformée en sex-symbol pour puceaux. Tres vite, il n'a en fait plus été question de Tomb Raider mais uniquement de Lara Croft.

Et on entame par un epic fail en connaissances vidéoludiques, ça la fout mal pour un journal spécialisé. Comme je l’ai expliqué plus en détail ici, non, Lara Croft n’a pas été pensée comme « objet féministe » (j’aime bien l’antinomie) à la base. Elle a été modelée avec amour pour flatter l’œil du joueur masculin hétéro. Lorsqu’interrogé sur ses raisons pour faire d’une femme l’héroïne d’un jeu d’aventure 3ème personne, son créateur Toby Gard répondit : « Si le joueur va regarder un cul pendant des heures et des heures, autant que ce soit un joli cul.» Sans parler du marketing qui s’en est donné à cœur joie dès le premier opus pour exploiter l’aventurière comme un objet sexuel. N’en déplaise à l’auteur, Lara Croft est un pur produit patriarcal, un « sex-symbol pour puceaux » de la première heure, et non un brulôt de l’affreux lobby féministe. Notez au passage la petite attaque latérale : « Haha elles nous ont bien fait chier avec leur girl-power hein ».

Un reboot. Une remise à plat de toute la série, comme une à l'encontre d'une héroine-starlette qu'il faut remettre à sa place, quitte à humilier et à la souiller sans aucun ménagement. Ca, c'est l'image que j'avais du futur jeu avant de le voir tourner pendant une bonne heure il y a quelques jours. Et sans vouloir me vanter autant qu'un Eddie Walou devinant tout The Elders Scrolls Online avant l'heure, la séquence entrevue n'a fait que confirmer ma prédiction de gros vicelard. Oui, Lara prend cher dans Tomb Raider (titre brut de décoffrage). Et oui, tout cela est concoté sciemment des mains de tous ces pervers qui officient en tant que développeurs chez Crystal Dynamics. Mais ca tombe bien : pervers, je le suis aussi.

Ca se précise. Lara Croft est une femme trop forte, trop indépendante, trop sexy ; sa puissance, attribut typiquement viril, dérange le male peu sûr de lui.

Ce gros dégoutant ferait bien de profiter de ses dernieres secondes de virilité

Faut dire, la virilité selon Joystick : mettre à terre une femme ligotée et la menacer avec un pistolet.
On a les standards qu’on mérite…

« Papa va te la rectifier, ta bite mentale », écrivait Despentes. Comment ose-t-elle exercer un tel pouvoir sur les hommes ? Non, vraiment, il faut la « remettre à sa place (de femme), quitte à l’humilier et à la souiller sans ménagement ». Le vocabulaire vous évoque celui de l’agression sexuelle ? L’auteur ne s’en cache pas, au contraire ; « gros vicelard », « pervers » assumé, il se frotte les mains (la bite) à l’idée de participer à la punition. Briser les idoles, faire tomber la déesse de son piédestal, la foutre à quatre pattes au milieu d’une bonne tournante et lui gicler au visage, la salope. Hé, c’est pas moi qui ai parlé de gonzo en premier.

Allez, je me lance dans une théorie fumeuse. Pour moi, Tomb Raider est concu comme un "rape and revenge", genre cinématographique qui, comme son nom l'indique, présente en premier lieu le calvaire charnel d'un personnage avant de mettre en scene sa vengeance. Bon, ici, il n'y a pas de viol a proprement parler. Mais les mésaventures de Lara sont suffisamment éloquentes et suggestives pour qu'on puisse y voir des métaphores obscenes. En gros, Tomb Raider, le reboot, nous permet de découvrir l'héroine toute fraiche et pimpante. Elle a 21 ans. Elle arbore un visage juvénile, des formes tout ce qu'il y a de plus décentes et un accent de snobinarde anglaise qui la rend a la fois sexy et insupportable.

Puisqu’on est dans le porno, l’auteur se fait un plaisir de nous présenter l’actrice, ou plutôt ses attributs principaux : son âge, son corps…sa baisabilité quoi. C’est marrant, j’aurais juré qu’on parlait d’une archéologue-aventurière,  héroïne de l’une des plus célèbres franchises de tous les temps, dans un magazine appelé Joystick et non Playboy. J’ai dû me tromper.

« A la fois sexy et insupportable » ? On retrouve l’attitude bien assumée plus haut : je te désire mais je te crache à la gueule. Sois belle et tais-toi, salope.

Mais ce qui m’intéresse le plus ici, c’est surtout l’expression « calvaire charnel ». Immonde euphémisme pour occulter la réalité du viol. Ça ne fait que fantasmer dessus pendant tout l’article et ça n’a même pas le courage d’appeler un chat un chat. Comme deux mots peuvent en dire long ! Petit florilège de réactions :

(Cliquer pour agrandir)

Méconnaissance, minimisation et même érotisation.  Réduire le viol à sa dimension physique, c’est éclipser totalement la violence psychologique qui fait toute la particularité de ce crime : rapports de domination, humiliation sexuelle, traumatisme. L’expression employée ici a aussi l’avantage de faire disparaître l’agresseur : à croire que la victime s’inflige d’elle-même son « calvaire », mot généralement associé aux martyrs religieux ! Comme c’est confortable d’éclipser toute notion d’agression criminelle…

“Calvaire charnel” n’est pas une expression de victime qui décrit son viol, ni une expression des femmes qui craignent la réalité du viol au quotidien. C’est une expression d’homme hétérosexuel qui fantasme sur une idée érotisée du viol. Et nul ne met mieux le doigt dessus que ce pigiste de chez Joystick venu défendre son collègue :

En revanche, il s'enflamme (peut-etre) maladroitement pour une esthétique SM et le fait qu'on malmene une icone du jeu vidéo...

Ouep. Apparemment chez Joystick ils font l’amalgame viol/SM. De fait, tout l’article fait appel au champ lexical du porno, sans compter la référence explicite dans le chapeau.

Ça m’effraie un peu de devoir te le faire remarquer, Joystick, mais t’as pas l’impression de zapper une distinction essentielle là ? Mais si tu sais, ce détail qu’on appelle le consentement. Le truc qui fait que pour le SM on parle de partenaire alors que pour le viol on parle de victime. Le sexe ça se pratique à deux, Joystick (ou plus mais là n’est pas le sujet) : passer outre et prendre de force ce qui n’est pas donné, ça ne relève plus de la sexualité mais de l’agression. C’est la non-considération du consentement, la négation de la volonté de l’autre qui fait du viol un crime, tu vois. Et c’est pour ça que parler d’agressions sexuelles comme si il s’agissait simplement de sexe un peu hardcore, c’est très grave, Joystick. C’est irresponsable pour un magazine dont le lectorat est majoritairement constitué de jeunes hommes d’occulter complétement la question du consentement, tu trouves pas ? Oui, même quand tu parles d’un personnage fictionnel, c’est pas le problème.

Mais passons...apres s'etre échappée et s'etre rafistolée tant bien que mal, Lara est a nouveau capturée par les bad guys. Et encore une fois, la tension sexuelle malsaine et à son comble. La miss est plaquée au sol, les mains attachés dans le dos. Je ne peux pas croire que Crystal Dynamics ait obtenu ce résultat innocemment. Surtout que l'ambiance sonore est saturée des gémissements de la belle et des insultes grivoises proférées par ses agresseurs. Franchement, en termes de mise en scene, Tomb Raider part dans une direction que je trouve a la fois culottée (ahah) et originale. Faire subir de tels supplices à l'une des figures les plus emblématiques du jeu vidéo, c'est tout simplement génial. Et si j'osais, je dirais meme que c'est assez excitant. Le Croft Fort Mais dans "Rape and Revenge", il y a "rape" mais il y a aussi "revenge". Hé ouais ! Concretement, dans Tomb Raider, on peut estimer que le calvaire de Lara va s'étaler sur les deux premieres heures de jeu. Le reste du temps est consacré a sa vengeance, la belle souhaitant rendre au centuple tout ce qu'elle a subi au début de l'aventure. Mais avant de devenir une vraie guerriere et d'émasculer a tour de bras, Lara doit avant tout réussir certains rites de passages. Des "premieres fois", en quelques sorte. Tout d'abord, pour trouver de quoi manger, elle tue un daim. Cette séquence, qui n'est en fait rien d'autre qu'un tutorial pour apprendre à se servir de l'arc, est là aussi tres symbolique. Elle représente la fin de l'innocence...

On arrive au point d’orgue là. L’auteur s’est bien chauffé sur quatre pages, il se sent plus, il jouit ouvertement à l’idée de voir une femme violentée sexuellement par une bande de brutes. « Et si j’osais, je dirais même que c’est assez excitant » : vouep, c’est bon mec, avec le nombre d’allusions libidineuses que tu nous sors depuis le début on avait compris que ça te faisait bander. Et tant mieux pour toi, hein, si la violence et la soumission c’est ton kiff ; encore une fois j’espère juste que dans la vraie vie tu as une vague notion du consentement. Parce qu’à te voir te branler ainsi sur des agressions sexuelles évidemment non-sollicitées,  tu me pardonneras mais c’est pas évident.

Ce qui me dérange déjà plus c’est que tu le fasses de façon publique et assumée : qu’il t’ait paru parfaitement acceptable d’étaler ton foutre dans les pages d’un magazine grand public, orienté jeunes et qui a pour sujet les jeux vidéo. Ce qui me fait franchement chier, c’est que tu le fasses de façon si assumée, sûr de toi, assuré de la complicité de ton public : tu parsèmes ton article de blagues vicelardes et de clins d’œil grivois, comme si tu étais certain que ton lecteur partage tes goûts et qu’il allait lui aussi partir d’un gros rire gras à l’évocation d’une femme abusée. Et ce qui m’emmerde au plus haut point, c’est que pas un seul de tes collègues, relecteurs ou rédac-chef n’ait haussé un sourcil à l’idée de publier ça.

Il y a plusieurs raisons à ce dérapage improbable.

La première c’est la misogynie ordinaire. Parce qu’étrangement, je ne crois pas que l’auteur se permettrait les mêmes commentaires à propos d’un héros masculin. J’attends le magazine qui nous pondra 6 pages du même acabit sur Nathan Drake. On le présenterait seulement  en ces termes : « Il a 29 ans. Il arbore un visage basané, des muscles tout ce qu’il y a de plus décent et une attitude insolente américaine aussi sexy qu’insupportable ». « Sa bite bien moulée dans son jean émoustille les jeunes ados ces dernières années ! »

Et pas seulement parce que sa paire de tétés pointus a émoustillé le tout jeune adolescent que j'étais au siecle dernier.

J’invente rien : 3eme phrase de l’article

On se réjouirait de voir l’impertinent héros « remis à sa place », « humilié » et « souillé »   par les multiples sévices qu’il subit, auxquels on prêterait forcément un caractère sexuel. « On met Nathan au court-bouillon ! » On le comparerait à un acteur de porno gay qui se ferait gang-banger. On se taperait dans le dos entre « vicelard(e)s » et « pervers(e)s » à voir ce mec torturé pour notre plaisir. On chercherait des interprétations pseudo-freudiennes à ses moindres actions : « il escalade une tour, c’est un symbole phallique, il accède a la virilité ». On trouverait sa « vulnérabilité » touchante, parce que ça donne envie de l’ « aider », de le protéger. D’ailleurs on le désignerait par des petits mots affectueux du style « le mecton », « le p’tit gars », « le godelureau ». Et pour parler d’une scène où Nathan se retrouve plaqué au sol, attaché et à la merci de ses ennemis : « L’ambiance sonore est saturée des gémissements du mignon et des insultes grivoises proférées par ses agresseurs. Franchement, en termes de mise en scène, Uncharted part dans une direction que je trouve à la fois couillue (ahah) et originale. Faire subir de tels supplices à l’une des figures les plus emblématiques du jeu vidéo, c’est tout simplement génial. Et si j’osais, je dirais même que c’est assez excitant. »

Non, en fait, je veux vraiment, vraiment pas lire ça non plus. Parce que quel que soit le sexe concerné, c’est insultant, dégueulasse, horrifiant et ça n’a rien à faire dans un magazine un tant soit peu professionnel. Et pourtant, envers les femmes, c’est non seulement parfaitement accepté mais très courant. « Nul sexisme là-dedans », nous expliquent les mecs qui pondent ce genre de choses à longueur de temps en guise « d’analyse » : « c’est tout simplement une question d’appréciation esthétique ! » Ben voyons…*toussetousse*patriarcat*toussetousse*

Au passage, notez qu’une femme forte, guerrière est forcément castratrice. Evidemment. Qu’est-ce que ça pue, l’insécurité masculine…

La deuxième raison, c’est la Rape Culture – la culture du viol. C’est-à-dire le mécanisme écrasant qui minimise, tolère, esthétise voire même encourage le viol dans une société patriarcale, et dont l’article de Joystick est donc un triomphant représentant. La Rape Culture, c’est la raison pour laquelle on estime qu’au moins une femme sur cinq dans le monde est victime d’agression sexuelle, et pourquoi malgré ce chiffre énorme le problème semble toujours bien lointain à ceux qui n’en sont pas victimes (1 sur 5, ça veut dire que dans votre entourage proche, vous connaissez au moins une femme qui a été victime de violences sexuelles dans sa vie. Forcément. Même si vous ne le savez pas.) C’est la raison pour laquelle subsistent tant de mythes et d’ignorance sur le viol, qu’on envisage encore largement comme le fait d’inconnus, dans une ruelle sombre la nuit (et donc comme un hasard inéluctable et malheureux dont il faudrait se prévenir, comme la foudre, au lieu d’un phénomène social intégré à notre culture et à notre éducation), alors que 80% sont le fait de proches, dans des lieux familiers.  C’est la raison pour laquelle l’immense majorité des agressions ne sont jamais signalées (et donc pourquoi on estime que le chiffre d’une sur cinq est encore largement en dessous de la réalité) : parce que le viol est le seul crime pour lequel on soupçonne la victime et non son agresseur. Car une victime qui avoue s’inflige un deuxième traumatisme : celui de voir son comportement décortiqué, sa parole mise en doute (« Elle portait une jupe, elle l’a un peu cherché », « Tu es sure que tu ne le désirais pas, au fond ? Tu lui as peut-être envoyé des signaux contradictoires… »), et de se voir stigmatisée a jamais, de devenir « la violée » – définie par son viol, réduite à ce qu’elle a subi. C’est la raison pour laquelle on éduque les femmes dans la peur, qu’on leur apprend à se terrer, à restreindre leurs libertés au lieu d’apprendre aux hommes à ne pas violer. C’est la raison pour laquelle on voit des pubs comme celle-ci et qu’on peut entendre des conneries pareilles sur Inter : le viol fait l’objet d’une esthétisation comme nul autre crime. C’est la raison pour laquelle l’idée du viol comme initiation, rite de passage pour un personnage féminin n’a rien d’original ou d’osé – c’est simplement un schéma paresseux qui évite aux scénaristes d’écrire des personnages féminins complexes et intéressants. C’est la raison de l’existence du genre cinématographique « Rape & Revenge » évoqué dans l’article, que Despentes analyse fort bien dans King Kong Théorie : en plus de permettre au réalisateur de mettre en scène son fantasme du viol, il calque dessus une réaction typiquement virile (la vengeance) et ainsi adresse aux femmes le message accusateur « Mais pourquoi vous ne vous défendez pas plus violemment ? » Et c’est la raison pour laquelle l’auteur Joystick s’est non seulement permis une phrase comme « Faire subir de tels supplices à l’une des figures les plus emblématiques du jeu vidéo, c’est tout simplement génial », mais qu’en plus il en était suffisamment fier pour la faire figurer en citation vedette :

Le fond de la Rape Culture ? Les victimes de viol sont à 91% des femmes, les agresseurs sont à 99% des hommes. Problème de gonzesse… *toussetousse*patriarcat*toussetousse*

La troisième raison est plus spécifique : il s’agit de l’insupportable tribalisme de la geekosphère qui s’applique à exclure méthodiquement quiconque n’est pas un jeune cis-homme1 blanc hétérosexuel vaguement cynique. La notion même de « geek » s’est construite sur un ressenti d’exclusion sociale : le geek est un marginal, et le revendique.  La communauté, soudée et légitimée par cette expérience commune, se replie dans cette position de martyr qui devient soudain flatteuse : « nous sommes différents et incompris ». Les activités typiquement geek ne correspondent pas vraiment aux idéaux de virilité traditionnels : sédentaires, plus portées sur l’intellect que le physique…  D’où le cliché du « nerd » gringalet, boutonneux, timide, dévirilisé. Et la geekosphère de s’emparer de ce stéréotype pour le transformer en mesure de prestige : etre « le plus gros geek », celui qui est le plus accroc à son écran, celui qui sort le moins, celui qui cumule le plus gros uptime, celui qui n’a pas couché depuis le plus longtemps…une autre forme du concours de bites. On parle de « covert prestige » : une nouvelle valorisation de soi au sein d’un groupe social peu prestigieux dans l’absolu. Bref, cette communauté pourtant définie par un sentiment d’oppression et d’aliénation vis-à-vis des injonctions sociales traditionnelles eut tôt fait de les répliquer en son sein…Et comme souvent, le persécuté devint lui-même persécuteur. Plus que le non-geek auquel il oppose une méprisante indifférence, le geek hait ce qu’il considère comme le « faux geek » – l’ imposteur qui a l’audace de partager ses centres d’intérêts sans se conformer parfaitement aux codes de la communauté. Le « casual » qui n’investit pas autant de temps et de passion que lui dans son loisir, le « n00b » qui débute, le « kevin » qui est trop jeune pour geeker « correctement »…Les femmes et les LGBT semblent tout particulièrement insupportables, car il n’est pas pire macho que celui qui est en mal de virilité. C’est pourquoi « gay » continue à être l’insulte par défaut dans les communautés gamers et jusque dans les jeux eux-mêmes, pourquoi les produits continuent à s’adresser exclusivement au male hétéro a la sexualité adolescente, pourquoi les femmes sont victimes de harcèlement sexuel systématique online sans que quiconque ne hausse un sourcil, pourquoi les plus grandes professionnelles du secteur sont traitées comme de la merde à cause de leur sexe, pourquoi certains affirment sans aucun problème que le harcèlement sexuel fait partie intégrante de la culture geek, pourquoi l’industrie et la presse spécialisée se permettent régulièrement des dérapages sexistes parfaitement gratuits, et pourquoi les femmes qui osent protester de cet état de faits sont victimes d’attaques massives et immondes (on en aura d’ailleurs un petit aperçu dans les torrents d’insultes que cet article ne va pas manquer d’attirer dans les commentaires, sur mon Twitter, et dans ma boite mail ; j’en ai fait l’expérience avec mes précédents articles, et de toute façon ça a commencé dès que j’ai annoncé l’écriture de celui-ci). Et après ça on s’étonne que les femmes ne s’intéressent pas plus au jeu vidéo. Ah oui, et l’excuse magique « c’est de l’humour » ? Elle ne colle pas : l’humour est l’un des moyens d’exclusion sociale les plus efficaces. Bref, détailler l’effroyable sexisme du milieu mérite largement un article à part ; quoi qu’il en soit, comment s’étonner qu’un article tel que celui qui nous préoccupe aujourd’hui passe comme une lettre à la poste ? Le climat d’entre-soi (d’entre-couilles) est tel que nul ne voit un problème à ce qu’un journaliste se tire publiquement la nouille sur les supplices d’une bimbo virtuelle : il écrit pour les geeks qui lui ressemblent, à l’exclusion de tous les autres publics. A l’heure où 47% des joueurs sont des femmes, la presse JV papier mourante s’accroche désespérément à son cœur de cible, l’ado masculin hétérosexuel travaillé par ses hormones. Ce serait drôle si, dans sa panique, elle n’en arrivait pas à des extrêmes horrifiants comme celui-ci…

On a envie d'aider Lara dans son périple. Il y a une vraie jubilation à la voir passer du statut de victime terrorisée à celui de déesse vengeresse qui enfonce des piolets dans les gorges mécréantes.

Personnellement, je me sens attiré par cette Lara-là comme je ne l'avais plus été depuis une bonne quizaine d'années. C'est là toute la bizarrerie de la chose. En devenant plus faible, plus vulnérable, la donzelle n'a étonamment jamais semblé aussi forte. Bref, la nouvelle Lara, je l'aime et j'attends despérément la sortie du jeu pour pouvoir souffrir à ses cotés. Je vous avait dit que j'étais un peu pervers.

Puisqu’on vous dit que la femme, c’est l’étranger. On touche ici à un point que j’ai déjà assez largement abordé à la fin de cet article : un personnage féminin n’est pas incarné, il est regardé. Il ne vient même pas à l’esprit de l’auteur qui écrit ces lignes de *devenir* Lara en jouant : il adopte le rôle de voyeur extérieur, éventuellement de protecteur bienveillant. Jouer un plombier italien, un commandant spartiate de l’espace ou un grec déicide enragé, sans souci, mais une aventurière-archéologue ? Jamais ! Et le pire, c’est que c’est exactement l’intention des créateurs, comme l’explique sans complexes le producteur Ron Rosenberg :

« Quand tu vois [Lara] face à ces obstacles, tu te prends d’affection pour elle, peut-être plus que tu ne te prendrais d’affection pour un personnage masculin…Quand les gens jouent Lara, ils n’ont pas vraiment envie de se projeter eux-mêmes dans le personnage. Ils sont plutôt « J’ai envie de la protéger ». Ca instaure cette dynamique « Je pars à l’aventure avec elle et je vais essayer de la protéger. » Cette capacité à la voir comme une humaine est plus attirante pour moi que la version sexualisée d’auparavant. En partant de rien, elle devient une héroïne…on la construit petit à petit et juste quand elle prend confiance en elle, on la brise à nouveau. Elle est vraiment transformée en un animal acculé. C’est un grand pas dans son évolution : elle est forcée à se battre ou mourir. »

Assise pres du feu, à essayer de capter un signal radio, Lara dégage une vulnérabilité touchante

Les grands esprits se rencontrent…

Si le joueur (sous-entendu masculin) apprécie Lara, c’est forcément qu’elle excite ses instincts de chevalier blanc protégeant la demoiselle en détresse. Evidemment. Quant à la joueuse…qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Industrie de mecs, pour des mecs… *toussetousse*patriarcat*toussetousse*

"Ciel, un bandit crasseux et suant me veut du mal. Chéri, c'est affreux"

Ne crains rien ma mie, je vais appuyer sur un bouton pour te libérer !
Et après, j’imaginerai encore que tu m’appelles chéri, ma poupée❤

Bon, bah je crois qu’on a fait le tour de ces 6 pages d’anthologie. Vous remarquez de quoi on a pas du tout parlé ? Du jeu. Dans un magazine spécialisé jeux vidéo. Il n’y en a que pour l’héroïne, ou plus précisément, pour son cul. *toussetousse*patriarcat*toussetousse*

Mais le probleme, c'est que l'ile est peuplée de loubards de la pire espece : des gros sagouins venus d'Europe de l'Est. (...) Il semble que ces "Autres" ne soient pas qu'une bande de Slaves libidineux et avides de jeunes filles en goguette.

Ah non pardon, un p’tit zeste de racisme ordinaire aussi

A l’origine j’avais l’intention de traiter de l’article suivant aussi, un morceau de bravoure dans un autre genre. Parce que si il y a un truc encore plus kiffant que les hommes qui font l’apologie du viol, c’est bien les femmes qui font de la désinformation sur leur propre anatomie et de l’anti-féminisme primaire (c’est vrai quoi, ces connasses qui m’ont obtenu le droit de vote). Mais je crois que je me suis assez énervée comme ça pour aujourd’hui, et on me souffle à l’oreille que quelqu’un d’autre pourrait bien s’en charger…A suivre !

Genre et Jeu vidéo (3) : Des muscles et des couilles

Suite de la série de Mar_Lard sur les jeux vidéo, qui aborde cette fois la question des représentations de la masculinité.

Au cas où les lecteurs et lectrices régulier.es de ce blog se poseraient des questions, je [la tôlière] suis en période de concours mais je reviens bientôt, et j’ai bien l’intention de me rattraper! Pardon pour les éventuels commentaires laissés en souffrance, j’y réponds dès que je peux.

On l’a vu dans les deux articles précédents, la féminité telle qu’elle apparaît dans les jeux vidéos est particulièrement codifiée et exacerbée; encore aujourd’hui les créateurs ont du mal à se défaire des poncifs de la bimbo et de la demoiselle en détresse(1). Cependant les archétypes de genre n’affectent pas seulement les représentations féminines ; un rapide tour d’horizon des personnages masculins permet également de dégager des motifs récurrents et pas moins impressionnants dans leurs stéréotypes. Le jeu vidéo est ainsi l’un des médias les plus appliqués à maintenir une représentation dichotomique du genre : un masculin et un féminin bien distincts, aux attributs clairement définis, opposés et exacerbés à l’extrême.

Vous l’aurez compris, aujourd’hui nous allons parler de la masculinité dans les jeux vidéos.

On a du pain sur la planche.(2)

Précisons tout d’abord que nous allons nous intéresser ici principalement aux jeux destinés à un public occidental : les jeux adressés spécifiquement au marché japonais/coréen reflètent une esthétique de la masculinité très différente, suffisamment particulière pour mériter un article à part(3).

Dans le schéma occidental, masculinité = virilité, la virilité étant ici réduite à son expression la plus stéréotypée :

La puissance…

Skyrim

La violence, l’agressivité…

God of War

Les muscles saillants, la force physique…

Brütal Legend

Le stoïcisme, l’impassibilité présentée comme force mentale…

Dante’s Inferno : Le héros établit la taille de ses couilles en cousant une croix chrétienne à même sa chair à vif

L’attitude rebelle et aventurière, soulignée par un teint basané et une barbe mal rasée…

Uncharted

Et bien sûr la possession de nombreuses, belles femelles.

Duke Nukem Forever

Notez comme la plupart des exemples ci-dessus réunissent plusieurs sinon tous ces traits ; de nombreux jeux n’hésitent pas à les accentuer au maximum pour donner naissance à des caricatures hyper-virilisées frôlant le grotesque.(4)

Contra 4

Darksiders

Gears of War

Les éditeurs japonais proposent légèrement plus de variété, notamment grâce à Nintendo qui mise sur une image plus enfantine, familiale et amicale(5) :

Mario

The Legend of Zelda

Kid Icarus

Mais en règle générale, ils se conforment à l’idéal occidental lorsqu’il s’agit de titres « matures » destinés à l’international :

Metal Gear Solid

Castlevania : Lords of Shadow

Asura’s Wrath

Voici d’ailleurs comment la fameuse série Street Fighter représente un personnage de soldat américain :

Le jeu vidéo emprunte également beaucoup aux comics, univers voisin en matière de virilité hypertrophiée :

Même dans les jeux vous permettant de customiser votre avatar, il est souvent difficile de créer un personnage qui déroge à cette règle. Dans World of Warcraft par exemple, mâles = tas de muscles ; c’est d’ailleurs ce qui les distingue des femelles.(6)

Plus qu’une tradition, l’ultra-virilité est un argument de vente, soigneusement mis en avant à travers la jaquette du jeu et tout le marketing qui l’entoure :

Les FPS (jeux de tir à la première personne, le genre le plus populaire aujourd’hui) sont particulièrement coutumiers du fait. Observez ces saisissants collages de jaquettes :

Et cette tendance ne va pas en s’amenuisant, bien au contraire ; certains personnages font ainsi l’objet de véritables liftings entre deux opus d’une série pour rester dans la course à l’hyper-virilité(7). Observez l’évolution de Chris Redfield : à gauche tel qu’il apparaît dans Resident Evil : Code Veronica (2000), et à droite dans Resident Evil 5 (2009).

Tour de bras, teint basané, armement, bosse dans le pantalon…

Plus frappant encore, la métamorphose du Prince de Perse entre Sands of Times (2003) et Warrior Within (2004) :

Il aura suffi d’un an pour transformer le jeune prince aux traits fins, plutôt sensible et timide avec la gent féminine, en une machine de guerre furieuse qui emploie ses premières lignes de dialogue à traiter une femme de salope (7:10). Les fans n’étaient pas ravi(e)s.

De manière générale la gamme d’émotions du Héros Viril Typique est assez restreinte. Motivé par la rage et la vengeance – souvent pour la mort violente d’un personnage féminin(8) (God of War, Castlevania : Lords of Shadow, Dante’s Inferno…), le patriotisme, l’honneur et le sens du devoir (Call of Duty (littéralement), Halo, Prince of Persia, Metal Gear Solid…), le simple goût de la compétition (Madworld, Uncharted, F-Zero…) voire les trois à la fois (Darksiders, Gears of War…), il ne ressent souvent pas la joie, sinon dans le massacre cruel et sanglant de ses ennemis. L’excellent webcomic aptement nommé « Manly Guys Doing Manly Things – The Punchline is Machismo » s’amuse de ces clichés : l’auteur nous dépeint ici une « joyeuse réunion » entre Kratos de God of War, War de Darksiders et Sten de Dragon Age.

« Ah ! Sten, mon ami ! Je suis heureux de te voir en si bonne forme ! » « Kratos ! Quelle heureux hasard que cette rencontre ! » « Et regarde ! Le Cavalier est là aussi! » « Mes amis ! Quelle journée fantastique ! » « Vraiment ! Les mots ne peuvent exprimer mon bonheur ! » « Mon coeur déborde de joie ! »

Cela va sans dire, mais ce Héros Viril Typique est évidemment hétérosexuel. Toujours. D’ailleurs les concepteurs de jeux prennent grand soin de rappeler ce fait, que ce soit en incluant une conquête romantique pour le protagoniste (pléthore d’exemples ici), en jetant de multiples femmes dans son lit (The Witcher, God of War…) ou en le distanciant explicitement du terrible spectre de l’homosexuel. Ainsi, certains FPS poussent le « réalisme » jusqu’à inclure dans leurs dialogues quelques bonnes blagues homophobes afin de reproduire la chaleureuse ambiance macho de l’armée. Exemple plus marquant : la polémique qui entoura Bioware, éditeur pourtant célèbre pour son progressisme en matière de représentations LGBT, avec la publication de Mass Effect 1 & 2. Les jeux permettaient d’incarner un homme ou une femme et offraient nombre d’options romantiques : hétérosexuelles, lesbiennes, extraterrestres même…mais pas gays.

(9)

Les créateurs ont expliqué cela par le fait que Shepard, le/la protagoniste de Mass Effect, était un personnage avec certains aspects prédéfinis…Une justification étonnante quand on sait que ce même personnage est entièrement customisable : libre à vous de décider de son sexe, son apparence, son histoire, son caractère, ses choix moraux…En clair, le seul et unique « aspect prédéfini » de Shepard, c’est qu’il n’est pas gay. Surtout pas.(10)

Notez que TOUS les exemples cités ci-dessus sont des personnages principaux contrôlés par le joueur : ils sont ses avatars, ses incarnations vidéoludiques. De nombreux jeux vont jusqu’à gommer toute identité propre du personnage principal masculin pour que le joueur puisse s’y projeter au maximum :

Halo

F.E.A.R

Metro 2033

Ces personnages sont masqués pendant la totalité ou l’essentiel du jeu et n’ont que peu ou pas de dialogue/personnalité…si ce n’est pour établir leur virilité. Parfois ils n’ont même pas de nom propre, mais un titre (Masterchief dans Halo, Point Man dans F.E.A.R…). Dans le cas des jeux à la première personne, il n’est pas rare que la représentation du personnage dirigé se limite au soldat sans visage sur la jaquette (voir FPS ci-dessus). Ces avatars ne sont littéralement que des réceptacles ultra-virils destinés à accueillir le joueur.

Ce qui m’amène à répondre à une objection que l’on m’a beaucoup faite à propos du premier article de cette série et que l’on peut résumer par « Mais les personnages masculins sont tout aussi sexualisés/idéalisés ! »(11) Il se trouve d’ailleurs que ce sujet a fait couler beaucoup d’encre ces derniers temps : un long article d’Une Heure de Peine et une excellente vidéo de The Movie Bob (en anglais)(12) détaillent les arguments que je vais développer ici.

A savoir : ces personnages ultra-virils correspondent certes à des fantasmes sexuels, mais ce sont encore et toujours des fantasmes masculins. Kratos n’exhibe pas son abondante musculature, sa puissance et sa férocité pour plaire à un hypothétique public féminin :

Il est ainsi pour flatter le joueur masculin qui va s’incarner en lui et devenir, le temps d’une partie, un dieu viril invincible. Croyez bien que la plupart des femmes ne trouveront pas Kratos sexuellement attirant, mais plutôt repoussant…(13) Cette excellente planche de Shortpacked ! résume la situation :

« J’en ai assez de t’entendre râler que les femmes sont objectifiées sexuellement dans les comics ! Les mecs le sont aussi ! Ce sont de grosses bêtes de muscles impossibles ! » « D’abord, recherche « fausse équivalence » sur Google. » « Etre une grosse bête de muscles impossibles est un fantasme de pouvoir masculin. Ça n’a rien à voir avec ce qu’une femme comme moi trouve attirant. » « Laisse-moi te montrer ce que je veux dire. Pour que je fantasme sur Batman, il doit être bâti pour la dextérité, pas la puissance. Rendons le plus mince. » « Et tu sais quoi ? C’est important que ses yeux soient visibles. Ils devraient être grands et intenses. Rajoutons des joues rougissantes et des lèvres à baisers. » « Ce dessin me dérange. » « Bienvenue dans ma vie de tous les jours. »

Pour rester dans l’univers God of War, le troisième opus de la série nous offre une scène tout à fait révélatrice : Kratos s’introduit dans la chambre de la déesse Aphrodite et la trouve occupée au lit avec deux de ses servantes. Après quelques plans appuyés et des gémissements dignes d’un film pornographique, les trois femmes (aux seins dénudés pour le plaisir du joueur) interrompent leurs activités et Aphrodite invite Kratos dans son lit : « Sais-tu depuis combien de temps je n’ai pas eu la visite d’un vrai homme ? », dit-elle en se tordant dans des poses sensuelles pour la caméra. Le joueur peut alors choisir d’accepter son offre ; s’ensuit un mini-jeu où il doit pilonner la déesse grâce aux boutons de sa manette, pendant que les deux servantes délaissées observent la scène avec envie en se tripotant mutuellement (« Quand est-ce que ce sera notre tour ? »). Aphrodite conclut : « Tu as vraiment un don des dieux, Kratos ».

(Vidéo NSFW) God of War III – Aphrodite Sex Scene

Si là, on ne nage pas en plein dans le fantasme masculin hétéro…

Au cours du colloque Genre & Jeu vidéo de Lyon, un chercheur émettait l’hypothèse que les jeux vidéos avaient évolué vers ce modèle d’hyper-virilité exacerbée pour compenser le caractère essentiellement non-viril de l’activité (rester statique et sédentaire, affalé devant un écran) : permettre au joueur d’incarner des avatars ultra-masculins permettrait en quelque sorte de les « rassurer » quant à leur propre virilité. Toujours est-il que ces représentations sont problématiques, pour deux raisons :

  • Tout comme les bimbos hypersexualisées, elles s’adressent encore et toujours au public masculin, contribuant ainsi à faire des jeux vidéo un loisir peu attirant pour les femmes.

  • Elles perpétuent des idéaux masculins de virilité inatteignables, destructeurs et aliénants pour les hommes comme pour les femmes.

On est donc dans un environnement fictionnel où les hommes sont incarnés et les femmes mises en scène. Pour illustrer ce propos, penchons-nous sur la représentation de la fameuse héroïne Lara Croft dans le trailer polémique évoqué plus haut, et comparons-la à son équivalent masculin, Nathan Drake d’Uncharted.

(Cette vidéo comporte des scènes d’une grande violence et une tentative de viol)

La souffrance et la vulnérabilité de l’héroïne sont mises en scène voire sexualisées par ses poses et ses abondants gémissements. En une minute, cette bande-annonce lui fait subir toutes sortes d’attaques pour le plaisir du spectateur – et pour lui donner envie d’acheter. Interrogé sur ces choix créatifs, le producteur Ron Rosenberg explique :

« Quand tu vois [Lara] face à ces obstacles, tu te prends d’affection pour elle, peut-être plus que tu ne te prendrais d’affection pour un personnage masculin…Quand les gens jouent Lara, ils n’ont pas vraiment envie de se projeter eux-mêmes dans le personnage. Ils sont plutôt « J’ai envie de la protéger ». Ca instaure cette dynamique « Je pars à l’aventure avec elle et je vais essayer de la protéger. » Cette capacité à la voir comme une humaine est plus attirante pour moi que la version sexualisée d’auparavant. En partant de rien, elle devient une héroïne…on la construit petit à petit et juste quand elle prend confiance en elle, on la brise à nouveau. Elle est vraiment transformée en un animal acculé. C’est un grand pas dans son évolution : elle est forcée à se battre ou mourir. »

Bon. On le voit, les créateurs ne considèrent pas un instant que le joueur ou la joueuse puisse vouloir incarner le personnage de Lara : au lieu d’être le sujet actif de son propre jeu, elle est l’objet passif du regard et des attentions du joueur. Ce dernier est censé adopter la position de protecteur – sous-entendu masculin – du personnage féminin…(14)

Qu’en est-il donc du héros masculin de Uncharted ?

A priori, Nate est dans une situation tout aussi délicate…Et pourtant. Marchant droit dans le désert, il adopte une pose résolue, surplombant l’environnement hostile. Il s’empare d’une mitraillette, instrument de pouvoir, et continue là où un autre a échoué. Il reste calme et conserve même une attitude rebelle et arrogante face au danger de mort. Le tout pendant que la voix off – la sienne – parle de la force et du courage de réaliser ses rêves.

A n’en pas douter, Nate est un héros – un personnage aspirationnel pour les joueurs, plaisant à incarner. Lui aussi traverse des épreuves d’une grande violence pendant ses aventures – il est battu, drogué, capturé…mais il les traverse toujours avec flegme et classe, avant de conclure d’un sourire rebelle et d’un one-liner digne d’Indiana Jones.

Les joueurs peuvent se rêver en Nathan Drake, héros aventurier…mais qui voudrait se rêver en Lara Croft, animal traqué ?

Pour poursuivre dans cette veine, reprenons les personnages masculins « neutres » évoqués plus haut, ces simples coquilles vides dédiées à l’incarnation du joueur : un personnage principal féminin n’est jamais neutre(15). Même lorsqu’elles ne sont pas visibles pendant le gameplay, comme Faith de Mirror’s Edge ou Samus de Metroid, les héroïnes sont abondamment mises en scène lors de cinématiques ou dans le marketing qui entoure le jeu. Ce sont des entités séparées du joueur, avec un physique, une histoire, une personnalité prédéfinie. Lorsque l’on joue à Halo, on devient Master Chief ; lorsque l’on joue à Metroid, on suit Samus dans ses aventures. On ne l’incarne pas : on l’accompagne – on la regarde. Car au fond, les créateurs créent toujours leurs jeux pour des hommes hétéros, ceux qui aiment être virils et regarder de belles femmes.

La prochaine fois nous nous pencherons sur le modèle de masculinité alternatif, nettement plus adressé au public féminin, proposé par les jeux du marché asiatique. Pour souligner à quel point la différence est grande, il n’est pas meilleur exemple que le jeu Nier, où les créateurs ont cru bon de proposer deux versions du héros ; l’une destinée au public occidental…

…et l’autre au public asiatique :

A bientôt pour parler de jeunes éphèbes androgynes, donc !

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1 Deux exemples polémiques actuellement : ce trailer pour Hitman : Absolution aux femmes ultra-sexualisées et à la violence fétichisée, et ce reboot de la fameuse série Tomb Raider mettant en scène la vulnérabilité et la souffrance de l’héroïne « pour donner envie au joueur de la protéger », selon son créateur. (^)


2 Avant qu’on ne me reproche le choix de l’illustration (c’est qu’en préparant cet article j’ai fait face à des vagues de « mais Duke Nukem c’est pas pareil, c’est une parodie assumée ») :
– Oui, le Duke est une caricature. Il a été créé précisément pour incarner le héros de jeu vidéo viril, macho poussé à l’extrême. Ce qui en fait l’illustration parfaite pour cet article.
– Le fait que Duke Nukem soit une « parodie assumée » ne veut pas dire qu’il ne se conforme pas aux clichés discutés ici. Au contraire, il les pousse à l’extrême : il s’adresse aux joueurs qui aiment « jouer les machos », même si c’est pour rire. Par pitié qu’on ne vienne pas me dire sérieusement que Duke Nukem est une œuvre de dénonciation du machisme. (^)


3 Les fans de J-RPG voient de quoi je veux parler. (^)


4 Sérieusement, comparez : on dirait des dessins de Rob Liefield. (^)


5 Encore que, la « féminisation » de Link provoque la grogne d’une partie des joueurs occidentaux… (^)


6 Comme le montre cet article, les femelles étaient bien plus proches des mâles en termes de musculature à l’origine ; elles furent modifiées après que des joueurs se soient plaints qu’elles étaient « laides ». Cette anecdote permet de constater à nouveau à quel point les exigences corporelles sont différentes selon le genre, même pour des races de monstres fantastiques. (^)


7 Ce traitement est d’ailleurs loin d’être réservé aux personnages masculins : observez l’inflation mammaire progressive d’Ivy de Soul Calibur (^)


8 Voir le site Women in Refrigerators pour ce phénomène étudié dans les comics (^)


9 Et avant qu’on ne me sorte « Les Asari sont une espèce asexuée » : elles ont une apparence féminine, de top-modèles qui-plus-est, ainsi qu’une voix de femme ; elles se conforment aux conceptions classiques du genre féminin ; elles sont désignées par des pronoms féminins. Les déclarer officiellement asexuées n’était qu’une excuse pour inclure une romance lesbienne dans Mass Effect 1 sans l’appeler par ce nom ; dans Mass Effect 2 c’est devenu un moyen de camoufler l’absence criante de romance gay. (^)


10 Et quand enfin Bioware a intégré une option gay dans Mass Effect 3, au tour des joueurs de piquer une crise… (^)


11 Pour citer ce pigiste (tweets du 18 juin) : « Intéressant. Il y a quelques temps, j’ai écrit un article se plaignant que les personnages masculins dans les jeux vidéo étaient tous des bites sur pattes. Il y eut beaucoup de réponses, mais très peu soulignant que la représentation des personnages féminins était tout aussi mauvaise. Aujourd’hui, je me plains de la pauvreté des personnages féminins, et immédiatement beaucoup de commentaires d’hommes qui pleurnichent parce qu’ils sont mal représentés aussi. » (^)


12 Movie Bob a réalisé d’autres excellentes vidéos sur le thème « Genre & Jeu vidéo » : celle-ci, proche de mon premier article, sur la représentation des femmes (et l’accueil réservé aux féministes par la communauté gamer), et celle-ci sur le harcèlement sexuel des gameuses et le sexisme de la communauté geek/gamer. (^)


13 Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’aucune femme ne peut être attirée par cet archétype viril : chacun ses goûts et tout pour le mieux. Simplement que si une joueuse en vient à apprécier Kratos, c’est un effet collatéral : elle n’est pas la cible principale visée lors de la création du personnage. (^)


14 Pour plus d’informations sur les innombrables problèmes posés par ce trailer et les explications du producteur, voir ici et ici (anglais). (^)


15 Il existe une seule et unique exception à cette règle : Chell de Portal, qui comme son alter-égo masculin Gordon Freeman de Half-Life dispose d’un physique standard, n’a pas de voix et se caractérise uniquement par son nom et son visage. (^)

Genre et Jeu vidéo (2) : Les femmes comme récompenses

Suite de la série inaugurée la semaine dernière par Mar_Lard. Vous pouvez lire sur le blog de sociologie Une heure de peine « Qu’est-ce qui fait qu’une image est sexiste? », une réponse à l’article de la semaine dernière (« Pour le plaisir des yeux masculins »).

Je vous signale également la tenue à Lyon, du 12 au 14 juin, d’un colloque intitulé Genre et jeux vidéo (hasard total – cliquez pour voir le programme).

Cet article contient des spoilers pour de nombreux jeux. Lisez avec précaution.

Le héros sauve la demoiselle en détresse, elle tombe follement amoureuse de lui, ils se marient et vivent heureux jusqu’à la fin des temps . Y’a t-il un scénario plus immémorial que celui-là ? Dans toute fiction contant l’histoire d’un personnage principal masculin (c’est à dire la grande majorité), le personnage féminin principal tient généralement le rôle de prospect romantique à conquérir. Au cours de ses aventures, le héros devra la charmer, l’impressionner ou la secourir pour s’attirer ses faveurs, après quoi il pourra pleinement jouir de son happy ending. Qu’elle soit le trophée principal de l’histoire (si l’objectif du personnage principal est de la séduire ou de la sauver) ou simplement une agréable annexe (si le personnage principal poursuit un autre but et que la romance est parallèle à l’aventure), la femme s’en trouve souvent reléguée à la fonction de récompense méritée par le personnage masculin, parfois parmi d’autres (liberté, gloire, richesses…)(1).

Évidemment les jeux vidéos ne dérogent pas à cette tradition ; ils comptent même parmi ses plus zélés défenseurs. En effet, le scénario est souvent considéré comme un élément annexe par rapport au gameplay ou aux prouesses techniques ; rien d’étonnant donc à ce que les créateurs se facilitent la vie en recyclant les vieilles recettes.

Dans la famille des jeux dont le scénario tient en deux lignes, il n’y a pas plus connu que la série des Mario. Voilà maintenant plus de 30 ans que le célèbre plombier doit régulièrement secourir son amoureuse, la Princesse Peach, après l’un de ses fréquents kidnappings. En récompense de ses efforts, il peut espérer un chaste bisou sur la joue (jeu tout public oblige) :

Apparemment, un simple baiser vaut même la peine de combattre ses alliés : si plusieurs joueurs délivrent la demoiselle en détresse ensemble dans les jeux multijoueurs Double Dragon et Castle Crashers, ils doivent s’affronter pour être le seul à remporter ses faveurs !

D’autres jeux ne prennent pas la peine de déguiser la nature sexuelle de la récompense. Dans le très vieux Defender of the Crown, voilà ce qui se passe chaque fois que vous secourez l’une des quatre damoiselles saxonnes (12:30 – 14:00)(2):

Parfois, des héroïnes puissantes et compétentes se retrouvent à jouer le rôle de la demoiselle en détresse pour fournir une motivation au personnage masculin. Dinosaur Planet, initialement prévu sur Nintendo 64 puis sur GameCube, devait mettre en scène deux personnages principaux jouables, un loup nommé Sabre et une chatte nommée Krystal, combattant ensemble pour sauver l’univers. Au cours du développement, Nintendo décida d’incorporer le jeu à sa franchise Star Fox (en le renommant Starfox Adventures) et donc de remplacer Sabre par le héros de cette série, le renard Fox McCloud. A cette occasion, le personnage de Krystal fut grandement modifié : transformée en renarde pour mieux correspondre au héros masculin, elle est jouable uniquement pendant le court prologue de l’aventure et passe ensuite tout le reste du jeu emprisonnée dans un cristal à attendre que Fox vienne la délivrer. Elle tient depuis le rôle d’intérêt romantique pour Fox dans le reste de la série ; son but initial, découvrir la vérité derrière la destruction de sa planète, n’est plus jamais mentionné.(3)

De l’héroïne active à la demoiselle en détresse

Dans d’autres cas, une femme semble soudain frappée de connerie galopante dans le seul but de donner au héros une occasion de la sauver. Final Fantasy VIII nous offre un superbe exemple : Rinoa, jeune fille normale et un peu gâtée qui intéresse particulièrement le héros Squall, décide tout d’un coup d’aller affronter seule la terrible sorcière qui terrorise le monde. Sans surprise, elle échoue, se fait hypnotiser puis attaquer par deux monstres, et ne doit la vie qu’à l’intervention du héros en dernière minute…(4) Tout au long du jeu, elle doit être secourue quatre fois en tout.

Même lorsque l’héroïne féminine est présentée comme forte et indépendante, il est convenu qu’elle succombera aux charmes du héros d’ici la fin du jeu. Dans Prince of Persia : Sands of Times, voici ce que pense le Prince de Farah, la vaillante archère qui l’aide dans sa quête : « Je pourrais l’épouser ! Elle est fille de Maharadja après tout ! D’accord, mon père a vaincu le sien, mais…elle est de sang royal ! Ça lui ferait du bien, insolente comme elle est. Au fond, c’est bien qu’une femme ait du caractère : c’est un défi ! C’est décidé : je l’épouse ! Je lui dis dès que je la retrouve ». En raison de quelques péripéties qui empêcheront Farah de se souvenir de lui à la fin du jeu, il ne pourra pas mettre son plan à exécution, mais ne vous en faites pas, il aura tout de même son baiser de récompense…quitte à le voler (6:45):

De toute façon, les deux finissent ensemble dans Prince of Persia : The Two Thrones. Tout va bien, l’honneur est sauf.

Pour des exemples plus classiques, il suffit de se tourner vers Uncharted(5), Heavy Rain, Metal Gear Solid, Far Cry…

Une femme peut même être littéralement offerte au héros en remerciement de ses actions, auquel cas son avis sur la question n’a aucune importance. Ceci est particulièrement courant dans les univers médiévaux, comme ici dans Shadowgate :

Dans le jeu Odin Sphere (2007), le roi Odin souhaite que le chevalier ennemi Oswald, un des personnages principaux, tue un dragon pour lui : après lui avoir promis sans succès un château et une lance magique, il lui propose la main de sa fille Gwendolyn, sur quoi Oswald accepte. Une fois le dragon tué, Odin remercie Oswald en ces termes : « Bien joué. Le château, la lance et la…troisième chose sont à toi. ». Gwendolyn est un personnage principal jouable à la psychologie complexe et une puissante guerrière Valkyrie, toutefois elle ne se rebelle ni contre son père ni contre son nouveau mari (« Je vous appartiens à présent. Si vous m’ordonnez d’attendre, j’obéirai »). Dans la version japonaise du jeu, elle appelle celui-ci « Oswald-sama » (Seigneur Oswald) tandis que lui n’emploie que son simple prénom. Gwendolyn est également convoitée par un autre personnage, le roi Onyx ; lui et Oswald s’affrontent pour sa possession, encore une fois sans que son avis soit le moins du monde pris en compte. Oswald lui assure qu’elle n’est pas un objet et qu’elle reste libre, toutefois il lui déclare : « Il me peine de te garder à mes côtés, connaissant tes sentiments conflictuels…Mais même sachant cela, je ne pu m’empêcher de te convoiter ». Gwendolyn se montre émue lorsqu’elle apprend qu’Oswald a tué un dragon pour la posséder, et commence à développer des sentiments amoureux pour lui qu’elle pense dus à un sortilège lancé par son père pour la forcer à aimer son mari (ce n’est pas le cas). Toutefois, la conviction que son amour est provoqué ne la dérange en rien, et elle se déclare à Oswald en ces termes : « L’amour n’est qu’une illusion de toute façon. Peu m’importe si ces sentiments sont causés par un sort…Je veux rester à vos côtés ». Oswald sait que de sortilège il n’y a point, pourtant il ne la détrompe jamais.

Bref, comment dire…(6)

Mais tous ces exemples ne différent pas vraiment de ce qu’on peut trouver dans d’autres médias. Non, la vraie particularité du jeu vidéo en la matière, c’est son interactivité qui lui permet d’offrir des femmes non plus au personnage principal mais directement au joueur. Un jeu fonctionne en effet sur le principe de récompense : plus le joueur est doué, plus le jeu le gratifie de points, de bonus, de trophées…qui prennent parfois la forme de femmes dénudées.

Le concept est particulièrement développé au Japon où la quasi-totalité des genres dispose d’une variété érotique. Le principe reste généralement le même : vous affrontez des jeunes femmes qui se déshabilleront un peu plus à chaque round que vous gagnez.(7)

Strip-Mahjong…

Strip-Duel magique…

…et Strip-Golf !

Mais l’idée de récompenser le joueur avec des femmes peu vêtues n’est nullement limitée aux jeux érotiques.

Certains commentateurs m’ont trouvé particulièrement sévère avec le personnage de Samus dans l’article précédent : j’espère que ce paragraphe éclairera pourquoi.

On l’a vu, l’héroïne passe la totalité des jeux Metroid en lourde armure de combat ; comment peut-on alors parler d’exploitation sexuelle du personnage ? C’est simple : finissez le jeu assez rapidement et la belle se dénudera pour vous féliciter. A l’époque de sa sortie (1986), le premier Metroid utilisa ce concept pour provoquer la surprise : le joueur doué découvrait ainsi que le guerrier de l’espace qu’il contrôlait tout au long du jeu était en fait une belle rousse en bikini.

Depuis, le sexe de Samus est de notoriété publique mais la série conserve le concept :

Parfois l’effeuillage vous est garanti si vous terminez le jeu, parfois il faut le mériter. Si vous mettez trop longtemps à finir Metroid Fusion, tant pis pour vous :

Il faudra mettre moins de 4h pour entrevoir le visage de l’héroïne :

Et voici ce qui vous attend si vous parvenez à finir l’aventure en moins de 2h :

Notez que le concept de découvrir à quoi ressemble le personnage principal qui nous a accompagné tout au long du jeu est sympathique en soi. Mais encore une fois, cette « humanisation » semble réservée aux personnages féminins (imaginez un Master Chief ou un Isaac qui dévoile plus ou moins de peau selon la vitesse à laquelle on finit Halo/Dead Space…) Et puis, une bimbo en bikini aux longs cheveux impeccables, sous une armure lourde ? Vraiment ?(8)

Bayonetta, dont nous avons aussi parlé dans l’article précédent, utilise un concept similaire : le costume moulant porté par l’héroïne est en fait constitué de ses propres cheveux, qu’elle utilise également pour attaquer. S’ensuit que plus le joueur réussit des attaques puissantes, plus elle se dénude…(9)

On retrouve cette idée « mieux tu joues, moins les filles sont habillées » dans de nombreux jeux qui proposent des costumes comme récompenses. Récupérez suffisamment d’emblèmes dans Resident Evil 5 et vous pourrez relooker Sheva, votre coéquipière policière :

Un autre exemple issu de Shadow Hearts 2 :

De manière générale, plus une « armure » est de haut niveau, moins elle est couvrante pour les personnages féminins.

D’autres jeux vous permettent de collectionner les femmes comme des trophées. The Witcher vous propose un grand nombre de personnages féminins à séduire au cours de vos aventures ; si vous parvenez à les attirer dans votre lit, vous obtiendrez son portrait érotique.(10)

Parfois, le système de jeu peut même vous inciter à jouer aux Casanova en vous accordant des bonus pour vos aventures sexuelles. Ainsi, Alpha Protocol vous récompensera en points d’expériences, ce qui peut vous permettre de gagner des niveaux en couchant. Persona 3 est un exemple beaucoup plus poussé : dans ce jeu de rôle, votre puissance dépend directement de vos relations sociales. Vous y rencontrez une variété de personnages avec qui vous vous liez d’amitié ; au fur et à mesure que vos Liens Sociaux augmentent, les monstres que vous pouvez invoquer au combat deviennent plus forts. Toutefois, tous les liens que vous pouvez lier avec des femmes sont obligatoirement de nature romantique…Vous devez donc manœuvrer pour séduire le plus de femmes possibles à la fois (un mécanisme de jalousie est inclu dans le système de jeu pour vous compliquer la tâche) afin d’obtenir les monstres les plus puissants possibles. Au niveau maximum d’un Lien Social, une relation sexuelle est sous-entendue avec le personnage concerné et vous débloquez un monstre bonus particulièrement intéressant.(11)

Voilà pour un petit tour d’horizon ; vous aurez constaté que le phénomène est massif et touche, une fois de plus, quasi-unilatéralement les femmes…L’industrie s’adresse encore et toujours aux mâles hétéros en priorité, et l’archétype de la femme-récompense reste un moyen simple et sûr de flatter leur égo et leur libido.

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1 Ce n’est pas le sujet de cet article, mais cette représentation médiatique des femmes comme récompenses méritées n’est pas sans poser problème : elle contribue à encourager une attitude masculine que les théories féministes nomment « sexual entitlement », ou « dû sexuel ». Pour résumer, il s’agit du sentiment de frustration développé par un homme qui ne séduit pas les femmes qu’il souhaiterait séduire, malgré son impression de les « mériter » (« Je suis un chouette type, pourquoi ne s’intéressent-elles pas à moi ? »). Cette frustration découle notamment du décalage entre la fiction dont il est abreuvé, où l’attitude et les actions du héros masculin lui assurent de recevoir son dû – la femme de ses rêves – et la réalité, où les femmes sont des êtres humains au libre-arbitre indépendant de tout « mérite ». Le sentiment d’un « dû sexuel » est à l’origine de plusieurs phénomènes : tout d’abord, une tendance pour les hommes à surestimer leur pouvoir de séduction, en convoitant par exemple des femmes beaucoup plus jeunes qu’eux ou en dédaignant systématiquement les « laiderons » pour ne s’intéresser qu’aux canons de beauté, quelle que soit leur propre apparence ; un mythe, « les femmes n’aiment que les connards », qu’on peut résumer par « les femmes couchent avec d’autres hommes mais pas avec moi, qui suis un chouette type » ; un autre mythe que les anglophones nomment la « friendzone » : « elle sait que je la désire et en profite pour m’extorquer des faveurs, mais elle se refuse à moi sous prétexte que je suis un ami », etc. Pour plus de détails, voir ici, ici ou encore ici (en anglais : à ma connaissance le féminisme français ne s’est jamais approprié la question) (^)


2 Si quelqu’un connaît une vidéo sans commentaires lubriques en allemand, qu’il me fasse signe. (^)


3 Et ce n’est pas tout…Dans les jeux suivants, Fox l’exclut de sa bande de mercenaires au prétexte de « la protéger », sur quoi elle rejoint la bande rivale et se met en couple avec un ennemi pour le rendre jaloux… (^)


4 La longue liste des clichés de RPG sur console, #136 : Egalité des sexes, 2ème partie. « Si un personnage féminin, dans un moment de colère ou d’enthousiasme, décide de partir et d’accomplir quelque chose toute seule sans le héros, elle échouera lamentablement et devra encore être sauvée. »(^)


5 Uncharted est un cas intéressant : le héros, Drake, rencontre deux femmes au cours de ses aventures. Avec la première, Elena, il flirte tout au long du premier jeu sans que cela n’aboutisse à rien; avec la seconde, Chloé, il a des relations sexuelles détachées durant le deuxième jeu ; finalement, c’est Elena qu’il épousera…Une dichotomie classique : salope avec qui on couche / femme respectable que l’on épouse. (^)


6 Notez qu’Odin Sphere est par ailleurs un jeu extraordinaire, un de mes préférés pour tout vous dire, aux graphismes sublimes, au gameplay original, jouissif et exigeant, et à l’histoire extrêmement travaillée. Étonnamment, par certains aspects il est très progressiste par rapport à la moyenne des jeux japonais (plus de personnages principaux féminins que masculins, des femmes en position de pouvoir et à la psychologie complexe…), mais cette partie-là du scénario reste pour le moins…dérangeante. (^)


7 Le site Sutorippu est entièrement dédié à ces jeux et en répertorie un très grand nombre. (^)


8 Pour citer un joueur masculin dans cet article (anglais) : « Bien entendu, maintenant que nous avons vu Samus dans sa Zero Suit, combinaison moulante ridicule qui ne laisse rien à l’imagination, il semble que plus personne ne veuille la voir dans autre chose. Une rapide recherche Google vous retournera plus d’images d’elle en Zero Suit que dans son costume traditionnel, et les recherches associées incluront « samus sans vêtements » et « samus sexy ». Maintenant que son sexe est bien connu, Samus n’est plus grand chose d’autre qu’une femme sexy de plus pour faire baver les nerds, et ça me frustre un peu. Bien que j’aime les femmes sexy (et les seins, bien entendu), je crois qu’il y a un vrai problème dans le fait qu’un personnage féminin soit presque toujours transformé en objet sexuel, ce qui se fait généralement au dépend de ses compétences et du personnage original. Tant que son sexe restait ambigu, ce n’était pas un problème ; depuis qu’il est connu, tout a changé. Avant la révélation : « Samus est le/la meilleur(e) chasseur/se de prime, aux nombreux accomplissements ; il/elle est formidable ». Après : « Samus est une femme super sexy aux seins énormes. Il se trouve qu’elle est aussi une formidable chasseuse de…Oh, on s’en fout en fait *bave* » »  (^)


9 Comme Samus, Bayonetta est un personnage qui fait débat : sexiste ou positif ? En effet, la sulfureuse sorcière utilise sa sexualité comme arme pour détruire ses ennemis ; d’objet de désir passif, elle devient sujet actif. C’est une femme puissante, autoritaire et totalement insoumise. Toutefois, elle reste conçue pour le plaisir du joueur masculin, plus particulièrement celui qui nourrit un fantasme de dominatrix : les costumes, les poses, les angles de caméras, tout est prévu pour qu’il puisse se rincer l’œil. Sous couvert de girl power, il s’agit sans doute du personnage le plus ultra-sexualisé de ces dernières années. Et comme à l’accoutumée, son alter-ego masculin Dante de Devil May Cry se bat très bien sans ouvrir les jambes… (^)


10 Pour une liste complète, voir ici. (^)


11 Dans une édition ultérieure du jeu, Persona 3 : Portable, vous pouvez jouer une femme ; pour elle, il devient possible de choisir entre romance et amitié pour chaque Lien Social masculin…Dans les faits, le personnage féminin est donc incité à choisir un seul Lien romantique (pour éviter le mécanisme de jalousie) et à entretenir seulement des amitiés avec les autres hommes, tandis que le personnage masculin reste obligé de devenir un bourreau des coeurs. (^)

Genre et Jeu vidéo (1) : Pour le plaisir des yeux masculins

Cet article a été écrit par Mar_Lard, une hippie orangée mais sympa qui se fait remarquer à Sciences Po en attendant de décrocher son Master en marketing dans l’espoir de travailler dans l’industrie du jeu vidéo. Si vous aussi, vous êtes contre les fringues orange, vous pouvez aller le lui dire sur twitter.

Elle inaugure cette semaine une série d’articles sur le genre et les jeux vidéo.

EDIT DU 21/06/2012 : Il se trouve que The Movie Bob du site The Escapist a réalisé il y a quelque temps une excellente vidéo sur le sujet, résumant en 5 minutes la représentation des femmes dans les jeux vidéo et en quoi elle est problématique. Pour les anglophones, c’est à voir ici.

Quelle qu’en soit la raison, les jeux vidéos semblent avoir plus de difficultés à aborder le genre de manière mature que n’importe quel autre support, à l’exception peut-être des comics. Entre son exploitation intensive et peu subtile de fantasmes masculins, ses difficultés à mettre en scène un personnage féminin avec plus de profondeur que ses implants mammaires et ses représentations gamines de la sexualité, le média paraît empêtré dans une perpétuelle adolescence. Peut-être l’industrie entend-elle ainsi flatter ceux qu’elle imagine constituer son public ?(1)

En attendant que Feminist Frequency ait réalisé une série d’excellentes vidéos sur le sujet, je vous propose d’examiner et d’interroger quelques-unes des représentations du genre les plus répandues dans les jeux vidéos, parfois sexistes, parfois surprenantes, parfois amusantes, toujours instructives. Commençons par la plus évidente, commune à tous les médias visuels dans une certaine mesure mais élevée au rang d’art ici : le personnage féminin destiné à la titillation du joueur masculin.

Les Vieras (Final Fantasy XII) sont une race de lapines sexy.(2) A ma connaissance la seule espèce qui nécessite des talons-aiguilles pour tenir debout.

Naturellement le phénomène ne date pas d’hier; dès que les premières machines furent capables d’afficher deux pixels côte à côte, il y eut des développeurs pour tenter de leur donner des formes féminines. On trouve ainsi des jeux 8-bits sur Atari pour tenter l’érotisme voire la pornographie :

Beat’Em&Eat’em, un jeu pornographique sur Atari.
Pour le sexy, il vous reste la couverture…

Il fallut toutefois attendre l’amélioration des graphismes pour qu’émergent des sex-symbols vidéoludiques accessibles aux non-fétichistes des pixels. Je ne peux évidemment pas écrire cet article sans évoquer celle que vous connaissez tous:

Lara Croft, héroïne du jeu Tomb Raider (1996)

Si elle n’est pas la première(3), elle est certainement la plus connue. La légende veut qu’en modélisant sa poitrine, son créateur Toby Gard ait accidentellement effectué une augmentation de 150 % que le reste de l’équipe aurait décidé de conserver, donnant ainsi naissance aux célèbres polygones. Ce même Toby Gard expliqua ainsi ses raisons pour mettre une bimbo dans le rôle principal d’un jeu d’aventure à la troisième personne: « Si le joueur va regarder un cul pendant des heures et des heures, autant que ce soit un joli cul.»

D’aucuns vont jusqu’à suggérer que ce choix est à l’origine du succès planétaire du jeu, plus que son excellent gameplay ou ses environnements révolutionnaires. De très nombreux jeux à la troisième personne ont suivi son exemple depuis ; vous pouvez en trouver une liste à la page « Third Person Seductress » de TvTropes.

Evidemment, les jeux d’aventure sont loins d’être les seuls à employer cette tactique ; tous les genres vidéoludiques en sont coutumiers à divers degrés, mais les jeux de combat (communément appelés « jeux de baston ») sortent particulièrement du lot. Voici une petite galerie de personnages féminins issus de ce type de jeux :

Sonya Blade, Mortal Kombat

Mai Shiranui, The King of Fighters

Ivy, Soul Calibur

Jaycee, Tekken

Morrigan, Darkstalkers

L’écran de sélection d’un jeu de combat s’apparente beaucoup à un écran de sélection des fétiches, en ce qui concerne les personnages féminins. Observez donc le choix que nous propose la série Street Fighter :

De gauche à droite : Cammy, Chun-Li, Elena et Sakura

Vous préfèrez la militaire aux fesses bien cambrées, la chinoise cuissue, la nubile sauvageonne ou l’écolière genki ? Y’en a pour tous les goûts, mesdames et messieurs !

Les fétiches que les chara-designers n’arrivent pas à caser sur leurs personnages, ils les rattrapent ailleurs : je me souviens avec émotion d’un Soul Calibur où le menu Items était tenu par une jolie magasinière à petites lunettes en costume de maid, personnage soigneusement modélisé mais sans aucune autre utilité que de décorer.

Notez bien que les jeux de baston ne sont pas les seuls à pratiquer ces combos fétichistes ; assez incontestablement, le prix en la matière revient à Bayonetta, du jeu beat-them-all du même nom : sorcière aux jambes interminables et à la souplesse inégalée, elle manie ses deux gros flingues et ses talons-aiguilles-pistolets avant de vous lancer un regard sulfureux à travers ses petites lunettes de secrétaire/maîtresse d’école puis de vous achever façon dominatrix. Oh, et au début du jeu, c’est une nonne. (Je suis sûre que j’en oublie).

Pour en revenir aux jeux de combat, certains vont jusqu’à faire de l’ultrasexualisation des personnages leur principal argument de vente : c’est le cas par exemple de Rumble Roses, qui permet d’opposer des catcheuses peu vêtues dans des arènes boueuses…

…ou de la série Dead or Alive qui comporte des spin-offs où ses plantureuses héroïnes jouent au beach-volley et posent sur la plage.(4)

L’un des grands points forts des Dead or Alive ? L’animation des seins des personnages, qui disposent d’un moteur physique spécialement codé pour un maximum de rebondissements. Et ce ne sont pas les seuls jeux à faire de ce détail un argument marketing, comme le prouve cette incroyable publicité japonaise pour Ninja Gaiden 2 :

Même les jeux vous permettant de customiser votre personnage dans ses moindres détails n’échappent pas à la règle : bon courage pour créer une femme qui n’entre pas dans les canons de beauté traditionnels ou – hérésie – laide. (Pour les hommes par contre vous n’aurez généralement aucun souci, vous aurez même plutôt le problème inverse – mais on en reparlera…) Ainsi, le slider « Corpulence » limitera souvent vos choix à «  athlétique » ou « anorexique »…Dans Mass Effect, un jeu pourtant applaudi pour ses représentations non-sexistes, les cicatrices que vous pouvez donner à votre personnage varient selon son sexe : impossible de créer une femme défigurée, mais vous pouvez vous en donner à coeur joie sur les hommes.

Une même cicatrice sur un personnage féminin et masculin. Dans un cas, une égratignure au menton; dans l’autre un visage entièrement couturé.

Plus fort : Saints Row : The Third vous permet de régler la taille des seins de votre personnage féminin ou la taille du pénis de votre personnage masculin grâce à un slider nommé… « Sex Appeal ». Un raccourci particulièrement révélateur et problématique.

Et c’est sans parler des costumes. Dans l’immense majorité des jeux situés dans un univers fantasy et plus particulièrement dans les MMORPG (jeux de rôle en ligne massivement multijoueurs), voici comment sont conçues les armures féminines(5) :

La différence est particulièrement frappante lorsque l’on compare une même armure équipée par un homme et une femme(6) :

Armure Élite de Druide dans Guild Wars

Tout récemment encore, le MMORPG Tera s’est exposé aux moqueries de l’Internet pour ses personnages féminins plus habillés sans armure qu’avec :

Ces costumes de bon goût sont généralement mis en valeur par des angles de caméras particulièrement subtils. Voici comment nous est présentée Shadee, une antagoniste dans Prince of Persia II – Warrior Within (c’est littéralement la première chose qu’on voit d’elle) :

En parlant d’armure, je ne peux conclure cet article sans évoquer un personnage incontournable lorsqu’on parle questions de genre dans les jeux vidéos, j’ai nommé Samus Aran (Metroid).

Samus est régulièrement citée comme contre-exemple à la sexualisation des personnages féminins car elle passe la majorité de ses jeux à défourailler de l’alien bien abritée par sa lourde armure – on ne découvrait son sexe qu’à la toute fin du premier Metroid, si on avait été assez rapide.(7)

Alors, aucune sexualisation possible pour un personnage en armure lourde ? Et pourtant…

Depuis qu’il a été révélé que Samus était une femme, les développeurs de Metroid se mettent en quatre pour nous le rappeler. Outre la subtile féminisation de son armure au fil de ses jeux (taille plus fine, poitrine soulignée), il est maintenant possible d’entrevoir le visage de l’héroïne et ce, même si le jeu est à la première personne, grâce au reflet de son viseur :

De manière générale, son viseur semble moins opaque qu’auparavant :

Et, en lieu de son mutisme de la première heure, on peut maintenant entendre l’héroïne crier lorsqu’elle encaisse un coup.

En soi, toutes ces petites attentions sont sympathiques et humanisent le personnage. Sauf qu’un personnage masculin équivalent comme Master Chief de Halo n’y a pas droit. Mais bon, je pinaille, ces détails ne suffisent pas à parler de sexualisation de Samus.

Oups, j’ai oublié de préciser qu’elle ressemble à ça sans son armure :(8)

Qu’un tel personnage en vienne à être utilisé comme contre-exemple à la sexualisation des femmes dans le jeu vidéo en dit long sur le niveau qu’a atteint l’industrie.

Mar_Lard

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1 Dans un prochain article, on examinera le mythe qui veut que les gamers soient en majorité des ados mâles hétéros frustrés. (^)


2 Avant qu’on ne me le fasse remarquer dans les commentaires : oui, officiellement il existe des Vieras mâles. Mais ils ne sont jamais apparus dans aucun Final Fantasy sorti à ce jour. (^)


3 La première serait sans doute Chun-Li de Street Fighter (1987), évoquée plus bas (^)


4 Lesdits spin-offs sont tellement plus connus que la série originale qu’avant d’écrire cet article, je croyais sincèrement que les Dead or Alive était seulement des jeux de beach-volley avec un nom étrange. Au vu de ce que donne une recherche Google Images, je pense mon erreur pardonnable. (^)


5 Dans cette vidéo, les « scientifiques » d’Immersion reconstituent dans la vraie vie un combat entre deux personnages féminins vêtus d’armures de jeux vidéo typiques. Le résultat est sans surprise… (^)


6 En recherchant des illustrations, je suis tombée sur une explication très sérieuse à ce phénomène : « Les armures féminines tendent à être moins couvrantes que les armures masculines. Beaucoup de gens pensent que c’est pour le fanservice, mais il y a de vraies raisons pratiques à cela. Tout d’abord, les femmes étant statistiquement moins fortes que les hommes, elles recourent plus à l’agilité et la ruse qu’à la force en combat : une armure légère est donc plus logique. De plus, un combattant masculin affrontant un personnage féminin à l’armure révélatrice tendra à hésiter et à laisser son regard traîner, conférant ainsi l’avantage. » Oui oui. On peut remercier le wiki World of Warcraft… (^)


7 On reparlera de Samus dans un prochain article, « Les femmes comme récompenses » (^)


8 A titre de comparaison, un artiste a dessiné Master Chief de la même façon. (^)