« Guerre des sexes » ou guerre contre les femmes?

C’est un reproche régulièrement adressé aux féministes: elles viseraient / créeraient / entretiendraient une « guerre des sexes ». Implicitement, on suggère donc que sans les féministes, hommes et femmes cohabiteraient en toute quiétude, et non dans ce conflit permanent entretenu par des Amazones sur lesquelles pèse toujours le soupçon d’hystérie.

C’est d’ailleurs une telle vision de la paix des sexes que promeuvent certain·es intellectuel·les féministes français·es contre les travaux venus des Etats-Unis. En France, nous expliquent l’historienne Mona Ozouf et la philosophe Elisabeth Badinter dans les années 1990, le climat est étranger à la guerre entre les sexes et au politiquement correct entretenus par les féministes américaines. Les rapports hommes-femmes sont ceux d’un « doux commerce entre les sexes » — ce qui rendrait donc impossible l’importation du concept de « genre ». Cette idée renaît de ses cendres à l’occasion de l’affaire DSK, à propos de laquelle la sociologue Irène Théry se fend d’un tribune dans Le Monde pour défendre le féminisme français comme « une certaine façon de vivre, et pas seulement de penser, qui refuse les impasses du politiquement correct, veut les droits égaux des sexes et les plaisirs asymétriques de la séduction, le respect absolu du consentement et la surprise délicieuse des baisers volés ». L’asymétrie, en France, on kiffe. Les rapports de pouvoir? Connais pas.

L’argument de la « guerre des sexes » est donc brandi de toutes parts, par certaines féministes comme par les antiféministes. On reproche aux Américaines de voir conflit et rapports de pouvoir partout, alors que « la surprise délicieuse des baisers volés » c’est si chouette, surtout quand on est femme de chambre. C’est un des reproches majeurs adressés au genre: sa définition non pas seulement comme rapport social mais comme rapport de pouvoir qui gouverne les relations entre le groupe « hommes » et le groupe « femmes ». Tout serait tellement plus simple si les féministes baissaient les armes.

Partout, tout le temps, on nous tue. On nous frappe. On nous viole. On nous insulte. On questionne notre humanité. On nous discrimine dans toutes sortes de contextes. Pourquoi? Parce que nous sommes des femmes. Et ensuite, on nous accuse, nous les féministes, d’entretenir une « guerre des sexes ». Mais réveillez-vous! On nous mène la guerre depuis des millénaires, et quand nous protestons, quand nous essayons de nous faire entendre, nous sommes qualifiées d’hystériques, de va-t-en-guerre, de dangereuses perturbatrices de la paix sociale — c’est-à-dire: de l’ordre du genre. Votre « paix », c’est notre oppression. Les féministes se contentent de prendre les armes dans une guerre qui a touché leurs mères, leurs grands-mères, et toutes celles qui les ont précédées.

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Arguments anti-féministes (5) « Mais les hommes aussi… »

Je reprends ma série sur les arguments anti-féministes là où je l’avais laissée, notamment parce qu’on m’a fait remarquer que sur mon tumblr « Conseils aux féministes » je ne donnais pas de clés pour répondre aux arguments présentés. Ce n’est pas le but du tumblr, mais cette série d’articles en propose quelques-unes.

Un argument très récurrent consiste à présenter les situations des femmes et des hommes comme symétriques. Quelques exemples (qui viennent avec un trigger warning pour l’évocation des violences conjugales, violences faites aux femmes, viol):

– Quand on parle de male gaze (soit le fait, pour les femmes, d’être soumises en permanence au regard hétéro masculin et jugées selon leur apparence): « mais les femmes aiment aussi regarder les hommes! »

– Quand on parle de jeux vidéo et de féminisation/sexualisation à outrance des personnages féminins: « Mais les personnages masculins aussi peuvent être sexualisés! » Aussi connu sous le nom de « point Nathan Drake ». Tout un article de Mar_Lard sur ce sujet: « Genre et Jeu vidéo (3) : Des muscles et des couilles ».

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Arguments anti-féministes (4) A propos du terme « anti-sexisme »

Ceci est un appendice au billet précédent de ma série sur les arguments anti-féministes, « On devrait se débarrasser du terme féminisme ». Je précise, comme je l’ai fait dans le texte et en commentaire de ce billet, que je ne considère pas que cet argument soit anti-féministe en soi, seulement qu’il pose un certain nombre de problèmes. Je précise également que je ne prends à nouveau pas en compte ici les critiques internes au féminisme mais que je vise plutôt à donner des éléments de réflexion pour contrer des arguments anti-féministes.

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Arguments anti-féministes (4) « On devrait se débarrasser du terme ‘féminisme' »

Arguments précédemment traités:
Les féministes d’aujourd’hui…
Tu es trop agressive, cela nuit à ton message.

Tu donnes une mauvaise image des féministes.

Je précise d’abord que cet argument n’est pas seulement utilisé par des personnes hostiles aux arguments féministes; je voudrais néanmoins montrer en quoi il pose problème et contribue, in fine, à l’anti-féminisme.

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Arguments anti-féministes (3) « Tu donnes une mauvaise image des féministes »

Arguments précédemment traités:
Les féministes d’aujourd’hui…
Tu es trop agressive, cela nuit à ton message.

Je suis toujours fascinée (et exaspérée) par cette idée que les féministes formeraient une espèce de corps unique, et que les propos d’une féministe engageraient l’image et la survie de l’ensemble du corps. Vous êtes en désaccord avec une féministe? En quoi cela engage-t-il votre vision du féminisme (il faudrait d’ailleurs parler de féminismeS) et des féministes dans leur ensemble?

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Arguments anti-féministes (2) « Tu es trop agressive, cela nuit à ton message »

Agressive: se dit en particulier d’une féministe avec laquelle on est en désaccord.

Étrangement, c’est l’un des arguments les plus difficiles à contrer. Pourquoi? Parce que ce n’en est pas vraiment un. C’est surtout un moyen de détourner ou clore le débat, de discréditer la personne d’en face sans avoir à répondre à ses arguments.

Dans les milieux féministes en ligne, ce phénomène est connu comme le « tone argument » (argument de/du ton). Le Geek Feminism Wiki en donne une bonne définition:

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Arguments anti-féministes (1) « Les féministes d’aujourd’hui… »

Je commence une nouvelle série de billets destinés à répondre de manière (je l’espère) simple et claire aux arguments anti-féministes les plus courants. Je ne parle pas des arguments sexistes en général, mais plus particulièrement de ceux qui visent à faire taire les féministes, et j’exclus d’emblée les « mal-baisée » et autres « si t’étais belle tu dirais pas ça » que je ne considère pas comme des arguments (bien que d’autres aient visiblement du mal à faire la différence).

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