Premier Parallèle, 2015, 253p., 15 euros.

Dans ma bibliothèque — Faïza Zerouala, Des voix derrière le voile (2015)

Premier Parallèle, 2015, 253p., 15 euros.

Premier Parallèle, 2015, 253p., 15 euros.


Je ne peux pas assez insister sur l’importance de ce livre, paru il y a quelques mois. Faïza Zerouala, journaliste spécialisée dans les questions de société, a notamment beaucoup travaillé pour le Bondy Blog mais aussi pour le Monde. Dans cet ouvrage, elle s’efface presque entièrement pour laisser la parole (c’est là l’enjeu et tout l’intérêt du livre) à dix femmes qui ont choisi de porter le voile. Elle a passé avec chacune de nombreuses heures qui se sont transformées en quelques pages à la première personne, où la journaliste n’apparaît que pour décrire et introduire celle qui va raconter son histoire.

Toutes sauf une ont choisi de participer anonymement au projet. Elles craignent en effet que cela ne rende leur vie encore plus compliquée qu’elle ne l’est déjà. C’est là un des points communs entre toutes ces femmes: elles témoignent de la difficulté de porter le voile, sur un plan personnel, comme engagement et acte de dévotion, mais aussi et surtout à l’égard des autres, parfois même de la famille. Beaucoup ont vécu des actes et des propos relevant de l’islamophobie « ordinaire », celle du quotidien, qui fait malheureusement partie de leur expérience de femmes musulmanes en France. Toutes parlent de la peur qu’elles ressentent devant cette banalisation de la haine et devant les agressions peu médiatisées de femmes voilées (expérience: cherchez « femme voilée agressée » sur Google).

Une de ces agressions plus ou moins symboliques du quotidien est rapportée par Naïma, qui a porté le voile adolescente mais l’a ensuite retiré. Elle explique qu’elle était très bonne élève, qu’elle aimait notamment l’histoire, mais que son professeur avait refusé de la présenter et de l’aider à se préparer à un concours de dissertations sur la déportation et la Résistance. Résultat, sans l’aide de personne, elle a fini première:

Je me suis débrouillée sans cours [son professeur refusait souvent de l’admettre en classe, avant même la loi de 2004], avec Internet et une biographie de De Gaulle. Et je suis arrivée première. Ni mon prof, ni le proviseur ne m’ont félicitée. Alors que je ramenais une coupe au lycée, et que je lui offrais une pub gratuite car la presse locale en avait parlé! […] j’ai décidé d’aller à la cérémonie en tailleur, et voilée. C’était une revanche. J’ai serré la main du président du conseil général, qui n’était pas très content qu’une lycéenne voilée gagne. Les anciens résistants qui étaient là m’ont, eux, félicitée: « C’est bien que des personnes de votre origine se souviennent de cette histoire. » (p. 228)

Qu’on vienne nous parler après cela de tous ces « communautaristes » qui refusent de « s’intégrer »…

Mais le plus frappant, ce sont peut-être les différences, nombreuses, entre toutes ces femmes, leur manière de vivre leur religion, leur rapport au voile, au corps, aux hommes. Difficile d’ailleurs, après avoir lu ce livre, de parler du « voile » en général, tant ce bout de tissu qui suscite tant de commentaires et de réprobation recouvre des réalités différentes. Peu de points communs en effet entre la youtubeuse Asma, la seule qui accepte de témoigner sous son vrai nom, qui porte le jour de l’entretien un foulard violet retenu par une épingle rouge, et Fatiha, qui porte le sitar (voile intégral qui, à la différence du niqab, couvre également les yeux). Je ne cherche pas à dire que la première est plus acceptable que la seconde, seulement qu’elles portent des voiles très différents, ce qui suppose aussi un vécu différent par rapport à la religion et à autrui. (Pour l’anecdote, un point commun, peut-être inattendu, entre Asma et Fatiha: elles sont divorcées.) La question du jugement revient d’ailleurs souvent, pour être aussitôt écartée: la plupart tiennent à préciser qu’elles ne jugent ni les non-voilées, ni les femmes qui portent le voile de manière différente. Plusieurs évoquent tout de même leur réticence à l’égard du niqab, et Fatiha paraît d’ailleurs bien isolée dans cette collection de témoignages.

Quelques-unes évoquent le féminisme, parce qu’elles s’en revendiquent ou parce qu’elles le rejettent, au nom d’une révolution sexuelle selon elles en trompe-l’oeil. Elles tiennent presque toutes un discours sur ce que signifie être une femme musulmane, discours parfois normatif quand il est question de la manière dont « la femme » doit être et se comporter chez elle et à l’égard du monde. Mais je vois notamment dans les propos de Djamila une parole féministe qui doit absolument être entendue:

C’est simple, les femmes voilées n’ont pas accès aux médias. Ce sont des hommes ou des femmes non voilées qui parlent d’elles. Or certaines choses, quand tu ne les vis pas dans ta chair, sont difficiles à exprimer. Est-ce que que ce ne serait pas plus intéressant de demander aux principales intéressées ce qu’elles mettent derrière leur voile, plutôt que de le fantasmer? On peut même aller plus loin: il existe des expertes voilées sur tous les sujets, pas seulement sur le hijab [voile qui descend sur la poitrine et laisse le visage apparent]. Ce ne viendrait même pas à l’esprit d’un journaliste de demander à une femme voilée des éclairages sur d’autres domaines de compétence. (p. 197)

Il faudrait peut-être que certaines féministes acceptent d’entendre ces discours; qu’elles arrêtent d’infantiliser ou de victimiser ces femmes, en faisant un amalgame grotesque voile = Talibans; et qu’elles arrêtent enfin, ne serait-ce que par cohérence, de réduire ces femmes à leur voile. Djamila parle de ces choses que l’on vit « dans sa chair »; cela fait écho à toutes les théories féministes du point de vue, à tous les discours sur l’expérience de la domination et du fait d’être une femme dans une société patriarcale. J’aimerais (mais je suis naïve) que les féministes anti-voile lisent ce livre et acceptent, selon l’expression de Faïza Zerouala, d' »écouter les silencieuses ». Un beau programme qui, pour moi, fait écho au projet de « l’histoire des femmes » et au livre de l’historienne Michelle Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire.

Une dernière chose sur cette histoire de position anti-voile. Cette position existe bel et bien (malheureusement), mais son pendant n’est pas le féminisme « pro-voile ». (De même qu’il est réducteur et faux d’opposer militant·es « abolitionnistes » et « pro-prostitution ».) Les femmes voilées se fichent sûrement éperdument que je sois « pro » ou « anti », tant que je les laisse exercer leur choix et que j’évite de les juger, elles qui ne me jugent pas. De toute façon la question ne se pose pas pour moi, je ne suis pas musulmane, je n’ai pas à faire ce choix. Refuser le voile au nom d’une position universaliste revient, comme je le disais, à simplifier outrageusement la situation en considérant que toutes les femmes qui portent le voile sont forcées à le faire par leur père ou leur mari, ou qu’elles n’ont aucune réelle liberté de choix et qu’on ne doit donc pas les croire quand elles disent le faire de leur propre iniative. Cela revient à considérer que le voile est mal par principe et ne doit donc pas être accepté – mais au nom de quels critères moraux? Au nom de l’athéisme? Du féminisme? Mais que faites-vous alors du féminisme islamique? On tombe là dans le problème de l’universalisme, dans lequel je ne m’aventurerai pas plus avant. Mais même si vous êtes contre le voile (et c’est votre droit!), avant de l’interdire à d’autres femmes, écoutez-les.

Sélection de podcasts

Pour la troisième fois (voir les deux premières ici et ici) et parce que mon amour des podcasts et du djendeur ne se dément pas, je vous livre en vrac les podcasts écoutés pendant les semaines et mois qui ont précédé. Je me suis contentée de signaler ceux que j’ai particulièrement appréciés. Comme à chaque fois, ce serait super que vous laissiez vos propres recommandations en commentaire. Mes écoutes sont en effet assez ciblées: en français, je n’écoute presque que France Culture (allez-y, jetez-moi des tomates pas mûres), et j’écoute beaucoup de podcasts en anglais, surtout venant des USA, parce qu’ils n’ont pas leurs pareils en matière de storytelling.

Avant de commencer:
– Le tumblr que j’ai commencé en février, Je n’ai pas consenti, a rencontré pas mal d’échos dans les médias. Après l’article de Rue89, il y a eu un documentaire sonore en 2 parties dans Les Pieds sur terre (cf ci-dessous); d’ici mi-juillet devraient sortir sur la BBC et ABC un reportage (8 à 10 min) et un documentaire sonore consacrés au tumblr et aux questions qu’il soulève, et j’ai aussi été interviewée pour un autre documentaire concernant les violences en gynécologie-obstétrique et sera diffusé à la rentrée.
– suggestions faites la dernière fois par des commentateurices: Radiorageuses, Arte radio, un cycle sur le féminisme arabe sur RTS et Bye Bye Barbie.

La conversation scientifique (France Culture):
+++ Les voiles que l’esprit pose sur le corps (une histoire de la pudeur)

La fabrique de l’histoire (France Culture):
Histoire de l’intime

La suite dans les idées (France Culture):
+++ La parité, une victoire exemplaire (Laure Bereni, sociologue)

Les nouveaux chemins de la connaissance (France Culture):
Actualité philosophique: Thierry Hoquet (à propos de son conte philosophique Sexus Nullus)
L’esprit Voltaire (3/4): la philosophie a-t-elle un sexe? (Olivier Ferret et Florence Lotterie, une de mes anciennes profs \o/)

Les nouvelles vagues (France Culture):
Jeunes femmes, jeunes hommes, qui boit quoi comment?
+++ Le corps (1/5): Fabrique de la beauté moderne (à propos du livre de l’historien Ivan Jablonka, +++ Le corps des autres, sur les instituts de beauté)
Le corps (2/5): « Nous avons montré nos culs et trouvé que c’était un excellent métier » (à propos du roman à la première personne sur le peep-show d’Alice Roland, A l’oeil nu)
Et parce qu’il n’y a quand même pas que le djendeur dans la vie: +++ L’intérieur (1/5) : Vivre, écrire, penser, travailler… chez soi (Mona Chollet)

Les pieds sur terre (France Culture):
Le consentement médical 1/2 (témoignages de patientes, à partir de leurs témoignages sur Je n’ai pas consenti)
Le consentement médical 2/2 (témoignages de soignant·es)
Trois fois la première (la « première fois » racontée par des femmes d’une même famille et de 3 générations)
La vie sexuelle des Françaises
Déradicalisation 3: les jeunes filles aussi…
Les mâles
+++ La liberté d’exclusion (les histoires de 3 mères voilées qui se sont retrouvées exclues des activités périscolaires de leurs enfants)

La tête au carré (France Inter):
Les concours de beauté (je suis personnellement très mitigée quant à cette émission)
L’homosexualité, une question pour la science? (pareil, à écouter seulement pour Fassin)
Les troubles des conduites alimentaires (arriver à ne pas adopter l’angle du genre, c’est assez fort)

Modes de vie, mode d’emploi (France culture):
Quartiers gays: les communautés dans la ville

Sur les docks (France Culture):
+++ Femme pasteur & femme rabbin
+++ La révolte des prostituées de Saint-Nizier
Les femmes dans la guerre
La condition des femmes en Inde
+++ En Inde, Moi Phoolan Devi, du village au ravine / de la geôle au Parlement (2 épisodes)
Famille homoparentales: que sont-ils devenus?
De sexe féminin

Si vous voulez aussi pratiquer votre anglais:

All in the mind (ABC Radio, Australie):
+++ Girls and autism
+++ The elephant in the room – men’s mental health

All in the mind (BBC Radio 4):
Perinatal obsessive compulsive disorder
Autism in girls

Thinking Allowed (BBC Radio 4):
Lesbian lives in Russia
Love, money and HIV in Kenya
Commercial surrogacy in India (GPA)

Note to self (podcast):
« Am I trans? »: One teen’s quest and how gaming helped
Google’s head of human resources on growth-hacking gender equality at work
Ana and Mia: How eating disorders evolved online

Popaganda (podcast féministe sur la pop culture):
Blue (« race », genre et santé mentale; histoire des sextoys…)
Women of science
Sex work is work
The evolution of Wonder Woman

Radio Diaries:
Fly Girls (à propos de femmes pilotes réquisitionnées pendant la 2ème guerre mondiale aux USA)

Strangers (podcast):
American Mormon – International Mr Leather
Two men and a baby et la suite

Benjamin Walker’s theory of everything (podcast):
Wishful thinking (à propos de la misogynie sur internet)
Transformers (Les personnes trans en prison + Preciado à propos de la transition et des hormones)

The longest shortest time (podcast):

The accidental gay parents

Criminal (podcast):
That Crime of the Month (syndrome prémenstruel et crimes commis par des femmes)

BBC World service documentaries:
Canada’s Red River Murders (à propos des meurtres et disparitions de femmes indigènes au Canada)

BBC Radio 4 Documentaries:
My Big Fat Documentary (à propos d’un « fat beauty pageant », un concours de beauté pour gros·ses au Royaume-Uni)
Drags to Riches (la scène drag britannique)

Love + Radio (podcast):
Eternity through skirts and waistwoats

(Grosse) Sélection de podcasts

J’écoute beaucoup de podcasts. Et comme je suis obsédée j’ai de la suite dans les idées, beaucoup portent sur le genre et les sexualités; c’est en partie comme cela que j’apprends, que je m’informe, que je réfléchis. Je vous livre ci-dessous, un peu en vrac, les podcasts écoutés ces derniers mois. Il y en avait beaucoup trop pour écrire une description pour chacun; je vous laisse donc cliquer sur ce qui vous tente. Je signale quand même mes chouchous par de petites étoiles. N’hésitez pas à partager les vôtres en commentaire, surtout si, contrairement à moi, vous êtes suffisamment ouvert·es d’esprit pour écouter une autre radio que France Culture.

P.S.: le fait que je partage ces podcasts ne signifie évidemment pas que j’adhère à 100% à tout ce qui s’y dit – loin de là! Mais ils m’ont tous paru pertinents, même ceux qui me donnaient un petit peu envie de hurler.
P.P.S.: Je ne me souviens pas forcément de tout donc je ne mets aucun avertissement de contenu ni trigger warning.

Les pieds sur terre
Il était une première fois
*** Allo Ménie!
*** Les coiffeuses de Chateau d’eau
Stérilisation volontaire

Sur les docks
Julia pas à pas, 1ère partie: Entre deux rives
Julia pas à pas, 2ème partie: Sexe: F
*** Deux femmes et le désir d’enfant
PMA pour les couples homosexuels: la filière belge
*** Les Dégommeuses, footballeuses militantes
*** Les féministes islamiques
*** Chambre 28, interruption volontaire de grossesse
*** La Loi Veil
Au Women’s Forum
*** Les marcheuses de Belleville
Femme-objet, femme qui se libère
Devenir homme: Masculinités homosexuelles (2/4)

La Fabrique de l’histoire
Les femmes et la grande guerre (4 épisodes)
Les féminismes (3 épisodes, un a été annulé pour cause de grève)

En anglais
Iran’ Gay Refugees (BBC World Sercice Documentaries)
Codename: Madeleine (BBC World Sercice Documentaries)
Love Your Wife Day (BBC World Sercice Documentaries)
*** A Girl’s Own Voice (BBC Radio 4 Documentary of the Week)
Emotional Labour of Care Workers (Thinking Allowed, BBC Radio 4)
American Football (Radiolab)
*** Invisibilia (Radiolab)
I Enjoy Being A Girl, Sort of (This American Life)

Dans ma bibliothèque – Désirée et Alain Frappier, Le choix (2015)

le choix

Cette bande dessinée vient de paraître aux éditions La Ville brûle (qui ont notamment publié J’ai avorté et je vais bien, merci), à l’occasion des 40 ans de la loi Veil. Vous en trouverez ici quelques planches.

Désirée Frappier est journaliste et écrivaine, Alain Frappier peintre, graphiste et illustrateur. La BD aborde la question de l’avortement et de cet événement historique que fut la loi Veil à travers l’histoire personnelle de Désirée. Je cite la 4ème de couverture, signée Annie Ernaux (dont le roman L’événement est évoqué dans l’ouvrage):

Désirée et Alain Frappier nous font revivre les années 1970 à 2014 sous l’angle – excusez du peu, il s’agit de la moitié de la population – de la conquête du droit des femmes à choisir de procréer ou non. Ils le font à leur manière sensible, mêlant le personnel et le social, l’intime et le politique pour nous rappeler comment c’était « avant », avant la loi Veil, pour montrer combien cette liberté, gagnée dans le combat le plus important du XXe siècle, reste menacée par des nostalgiques d’une société patriarcale. Le Choix, travail de mémoire et de vigilance, est aussi un manifeste pour une vie libre et heureuse.

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Dans ma bibliothèque – David Leland, I wish you were here (1987)

Traduction française: Too much ! La notice Wikipédia que je mets en lien révèle l’intrigue du film, je vais essayer de l’éviter au maximum ici.

Dans cette rubrique, je parle de livres (fiction et non-fiction) et de films qui m’aident à réfléchir au féminisme et au genre. Aujourd’hui il s’agit d’un film britannique de 1987 réalisé par David Leland, qui a fait sa notoriété.

leland

Lynda a 16 ans et vit, dans les années 1950, dans une petite ville britannique en bord de mer avec son père et sa petite soeur, qu’elle déteste. Lynda s’ennuie et refuse de se fondre dans le moule dessiné pour elle. Elle jure beaucoup (son juron préféré est « up you bum! », « dans ton cul »), insulte tout le monde, a quitté l’école et ne parvient à garder aucun travail auquel elle s’essaie ou qu’on la force à prendre. Le film se centre sur ses premières expériences sexuelles.

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Dans ma bibliothèque – Edith Wharton, Chez les heureux du monde (The House of Mirth)

Edith Wharton, The House of Mirth, 1905. Traduction française: Chez les heureux du monde, LGF, Le Livre de poche, 2010.

Adaptation cinématographique: The House of Mirth, Terence Davies, 2000 (avec Gillian Anderson dans le rôle de Lily Bart).

(major spoiler alert)

J’ai vu récemment l’adaptation par Terence Davies du roman d’Edith Wharton, ce qui m’a fait réaliser à quel point j’aimais ce dernier. J’ai été déçue par le film, qui, bien que visuellement très réussi, m’a paru montrer une longue agonie et mener lentement vers une issue prévisible. Ce n’est pas du tout l’impression que m’avait laissé le livre ; j’essaierai de revenir ici sur ce que j’en ai compris et surtout, sur le personnage extraordinaire de Lily Bart. Ce roman fait partie des livres qui ont fait progresser ma réflexion sur la représentation des femmes dans la littérature romanesque.

Mon copain, qui a regardé le film avec moi et n’a jamais lu le livre, n’a éprouvé aucune empathie pour le personnage de Lily. Ce n’est pas si surprenant, dans la mesure où le film ne montre que ses fragilités et sa maladresse, alors que Lily est, dans son genre, un génie. C’est cela qui excite l’intérêt de Lawrence Selden, c’est dit clairement dès le premier chapitre : Lily constitue un spectacle fascinant et intrigant pour lui car elle est au sommet de sa gloire et de son art. Elle est très belle et semble faite pour la haute société new-yorkaise dans laquelle elle vit et a sa place, malgré le fait qu’à bientôt 30 ans, elle soit toujours célibataire. Elle lutte pour concilier son désir d’indépendance et sa situation de « fille à marier », qui fait d’elle une mineure (au sens juridique du terme) et l’oblige à une prudence dont elle ne sait pas toujours faire preuve. Elle sait, ou croit savoir, comment arriver à ses fins et se persuade, du moins jusqu’au début de sa chute, qu’elle peut obtenir ce qu’elle veut quant elle veut, c’est-à-dire épouser qui elle le désire.

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Dans ma bibliothèque – Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe

Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tomes 1 et 2, Gallimard, [1949] 1964.

Le_deuxième_sexeIl serait difficile d’exagérer l’importance de cet ouvrage paru en 1949 et son influence sur la pensée féministe ainsi que dans l’élaboration du concept de genre. Il s’agit d’un classique parmi les classiques, et pourtant, il a été abondamment, parfois violemment critiqué par certaines féministes de la « deuxième vague » ; j’évoquerai quelques-unes de ces critiques. L’intérêt pour son œuvre ne s’est cependant pas démenti et une phrase, sur laquelle j’aurai également l’occasion de revenir, est restée particulièrement célèbre : « On ne naît pas femme, on le devient ».

Je serai honnête : ne vous sentez pas obligé·e·s de lire l’intégralité du Deuxième sexe. Certains passages sont franchement datés et, disons-le, carrément ennuyeux. Je vais cependant essayer de montrer ce que, selon moi, on peut retenir de l’ouvrage, et les raisons pour lesquelles il faut continuer à le lire… par morceaux.

Le projet féministe de Simone de Beauvoir

Pour comprendre le projet du Deuxième sexe, il est utile de citer un passage de l’introduction, frappant par son actualité. Les numéros de pages que j’indique correspondent à l’édition Gallimard de 1964.

    Pour prouver l’infériorité de la femme, les antiféministes ont alors mis à contribution non seulement comme naguère la religion, la philosophie, la théologie mais aussi la science : biologie, psychologie expérimentale, etc. Tout au plus consentait-on à accorder à l’autre sexe « l’égalité dans la différence ». Cette formule qui a fait fortune est très significative : c’est exactement celle qu’utilisent à propos des Noirs d’Amérique les lois Jim Crow [arrêtés et règlements établissant la ségrégation raciale aux USA, 1876-1964] ; or, cette ségrégation soi-disant égalitaire n’a servi qu’à introduire les plus extrêmes discriminations. Cette rencontre n’a rien d’un hasard : qu’il s’agisse d’une race, d’une caste, d’une classe, d’un sexe réduits à une condition inférieure, les processus de justification sont les mêmes. « L’éternel féminin » c’est l’homologue de « l’âme noire » et du « caractère juif ». […] Il y a de profondes analogies entre la situation des femmes et celle des Noirs [aux USA] : les unes et les autres s’émancipent aujourd’hui d’un même paternalisme et la caste naguère maîtresse veut les maintenir à « leur place », c’est-à-dire à la place qu’elle a choisie pour eux ; dans les deux cas elle se répand en éloges plus ou moins sincères sur les vertus du « bon Noir » […] et de la femme « vraiment femme », c’est-à-dire frivole, puérile, irresponsable, la femme soumise à l’homme. […] On retrouve ce cercle vicieux en toutes circonstances analogues : quand un individu ou un groupe d’individus est maintenu en situation d’infériorité, le fait est qu’il est inférieur ; mais c’est sur la portée du mot être qu’il faudrait s’entendre ; […] être c’est être devenu, c’est avoir été fait tel qu’on se manifeste ; oui, les femmes dans l’ensemble sont aujourd’hui inférieures aux hommes, c’est-à-dire que leur situation leur ouvre de moindres possibilités : le problème c’est de savoir si cet état de choses doit se perpétuer. (I, Introduction, 24-25)

La réponse, évidemment, est non. Beauvoir envisage non pas la « nature » des femmes mais leur « situation » contingente. Elle ne se réfère pas à un mythique « éternel féminin », ni à une essence immuable : au contraire, elle montre que les « mythes » associés à la féminité ne sont qu’une conséquence de la situation de domination des femmes. Ils sont inventés par les hommes pour maintenir cette situation. En effet, leur situation (elle aussi, bien sûr, contingente) donne aux hommes le privilège d’élaborer de tels mythes et de définir ce que « femme », « féminin » ou encore « féminité » veulent dire.

Résumé

Beauvoir l’affirme avec force : aucun « destin » ne justifie la situation de domination dans laquelle se trouvent les femmes (elle écrit presque systématiquement « la femme »). C’est l’objet du premier tome, Les faits et les mythes. Elle montre que les tentatives d’expliquer cette situation, quand elles sont le fait d’hommes (proclamant adopter le point de vue de l’universel), sont orientées à leur avantage et discute en longueur, avant de les rejeter, celles de la biologie, de la psychanalyse et du matérialisme historique (je vous conseille de passer rapidement ces sections…). Elle propose un autre récit rendant compte de la constitution de la catégorie « femme » en Autre absolu afin de justifier et perpétuer la domination d’une caste sur l’autre.

Le début du deuxième tome, L’expérience vécue, est extrêmement célèbre et mérite de ne pas être limité à sa première phrase :

    On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin. […] Jusqu’à douze ans la fillette est aussi robuste que ses frères, elle manifeste les mêmes capacités intellectuelles ; il n’y a aucun domaine où il lui soit interdit de rivaliser avec eux. Si, bien avant la puberté, et parfois même dès sa toute petite enfance, elle nous apparaît déjà comme sexuellement spécifiée, ce n’est pas que de mystérieux instincts immédiatement la vouent à la passivité, à la coquetterie, à la maternité : c’est que l’intervention d’autrui dans la vie de l’enfant est presque originelle et que dès ses premières années sa vocation lui est impérieusement insufflée. (II, « Formation », 13-14)

Dans ce deuxième tome, Beauvoir se tourne vers la situation concrète des femmes, qu’elle a dorénavant dégagée des récits visant à naturaliser et donc justifier leur oppression. Elle évoque donc le « destin traditionnel de la femme », un destin imposé par sa situation de dominée, à travers sa « formation » (enfance, adolescence, sexualité) et sa « situation » (mariage, maternité, vie en société, prostitution…). Elle s’intéresse en particulier aux mécanismes par lesquels les femmes s’accommodent de leur situation, à leurs vains efforts pour « convertir [leur] prison en un ciel de gloire, [leur] servitude en souveraine liberté » (II, « Situation », 455).

Il faut en effet mentionner un concept clé dans la pensée de Simone de Beauvoir, celui d’ambiguïté. Dans le cas des rapports entre les sexes, l’ambiguïté se manifeste par le fait que les femmes ne sont pas simplement opprimées : elles sont complices, dans une certaine mesure, dans leur oppression, mais dans la mesure seulement où elles n’ont pas d’autre possibilité. Quitte à être vouées à une situation de domination, autant trouver des moyens de s’en accommoder au mieux.

La 4ème et dernière partie, « Vers la libération », s’interroge sur la figure de « la femme indépendante » qui, selon Beauvoir, commence à apparaître. Au moment de l’écriture du Deuxième sexe, Beauvoir pense encore que l’indépendance pour les femmes et une véritable égalité ne peuvent exister que dans un monde socialiste (elle abandonne par la suite cette idée).

Le concept de privilège

Il existe de multiples manières d’aborder la pensée de Simone de Beauvoir et le but de cet article n’est pas de les présenter toutes. J’aimerais seulement évoquer la réflexion qu’elle élabore à propos du concept de privilège. Il s’agit en effet d’un concept important pour comprendre sa pensée.

Elle s’interroge en effet sur le privilège masculin. Il faut à mon avis comprendre ce concept dans deux sens : il s’agit à la fois du prestige, des valeurs attachées au masculin et assurant sa position de dominant, et de l’ensemble des privilèges que cette position confère aux hommes. Le fait d’être un homme est, et a historiquement toujours été, un privilège ; il faut donc le comprendre comme une caractéristique de l’individu, mais une caractéristique qui lui donne accès à des avantages concrets. Dans leur tentative de rationaliser et de justifier la subordination des femmes, les hommes ont cherché à faire de ce privilège un donné naturel, absolu, inébranlable : en effet, « les mâles n’auraient pas pu jouir pleinement [du privilège d’être mâles] s’ils ne l’avaient considéré comme fondé dans l’absolu et dans l’éternité : du fait de leur suprématie ils ont cherché à faire un droit » (I, 22, c’est moi qui souligne). Elle cite alors Poulain de la Barre, qu’elle présente comme un précurseur du féminisme : « Ceux qui ont fait et compilé les lois ont favorisé leur sexe, et les jurisconsultes ont tourné les lois en principes ». Beauvoir écrit plus loin : « la situation privilégiée de l’homme vient de l’intégration de son rôle biologiquement agressif à sa fonction sociale de chef, de maître ; c’est à travers celle-ci que les différences biologiques prennent tout leur sens » (II, « Formation », 135). Les différences biologiques n’ont pas de sens en soi, elles n’ont que le sens que leur confère la société ; dans une société qui valorise la force physique, la force masculine est interprétée comme un atout, mieux encore, comme une valeur liée au pouvoir et justifiant la domination.

Beauvoir résume très bien ce qu’est le privilège masculin dans la phrase suivante : « Le privilège que l’homme détient et qui se fait sentir dès son enfance, c’est que sa vocation d’être humain ne contrarie pas sa destinée de mâle » (II, « Vers la libération », 524). Sa masculinité n’est jamais un obstacle pour sa réussite, au contraire ; tandis que les femmes se retrouvent (c’est là un aspect très polémique de la pensée de Beauvoir) dans la situation de choisir entre la féminité (définie culturellement comme passivité) et le succès, qui suppose d’adopter des caractéristiques masculines masculines, c’est-à-dire de « répudier son sexe, » « renoncer à sa féminité », à « une part de son humanité ». Mais par ce renoncement, « on n’acquiert pas des attributs virils » : il est impossible pour les femmes, en tout cas à l’époque de Beauvoir, de ne plus être des femmes – mais cela est-il même désirable ?

Il existe donc un privilège de naissance, qui mêle différences biologiques et interprétation culturelle, qui est exacerbé, figé et légitimé par la culture. Le privilège masculin n’est pas naturel, la nature ne servant qu’à justifier a posteriori une situation. Il est social, économique. Mais la situation est beaucoup plus compliquée que cela : elle ne peut pas se résumer par une opposition entre possession et absence de privilège, qui recouperait l’opposition dominants / dominées. Les femmes bénéficient elles aussi de certains privilèges du fait de leur identité féminine. Pour Beauvoir, qui s’inscrit dans le cadre de la psychanalyse, les petites filles sont par exemple privilégiées jusqu’à un certain âge car, contrairement aux petits garçons, elles ne sont pas brutalement sevrées et continuent de bénéficier de la proximité de leur mère et de cajoleries (II, « Formation », 16).

Elle explique également que la maternité est entourée d’un prestige d’ordre quasi-magique destiné à confiner les femmes dans un rôle précis sans qu’elles n’apparaissent pour autant comme perdantes : la mère est idolâtrée et la maternité est présentée comme le destin non seulement désirable mais indépassable pour les femmes. La maternité apparaît alors comme un privilège, et Beauvoir écrit que « la mère apparaît douée de la puissance mirifique des fées » et que « beaucoup de garçons se désolent qu’un tel privilège leur soit refusé », alors qu’on fait miroiter aux petites filles ce pouvoir en germe dans leurs corps. Reconnaître la maternité comme un privilège a des avantages concrets… pour les hommes :

    On répète à la femme depuis son enfance qu’elle est faite pour engendrer et on lui chante la splendeur de la maternité ; les inconvénients de sa condition – règles, maladies, etc. – l’ennui des tâches ménagères, tout est justifié par ce merveilleux privilège qu’elle détient de mettre des enfants au monde. (II, « Situation », 299-300)

Il existe donc des privilèges féminins, non pas naturels mais décrétés par la société ; or l’existence de ces privilèges rend leur domination éminemment ambiguë. En effet, ce qui différencie selon Beauvoir la domination des Noirs aux USA et celle des femmes (elle ne parle jamais de la situation spécifique des femmes noires), c’est que les premiers ne jouissent d’aucun privilège et, par conséquent, « subissent leur sort dans la révolte […] tandis que la femme est invitée à la complicité » (II, « Formation », 47). La petite fille voit son univers et ses capacités d’action limités ? On lui fait miroiter « les délices de la passivité » ; mais « en acceptant sa passivité, elle accepte aussi de subir sans résistance un destin qui va lui être imposé du dehors, et cette fatalité l’effraie ». Sa soumission n’est pas un aveuglement, elle est acceptation et complicité, elle est une manière de s’accommoder, en quelque sorte, de sa situation.

Quelques problèmes posés par Le Deuxième sexe

L’ouvrage a été abondamment critiqué, y compris parmi les féministes. On lui a reproché tout et son contraire ; en particulier, certain·e·s considèrent que sa vision de la biologie est essentialiste, d’autres au contraire qu’elle est excessivement constructionniste. La vérité se situe certainement quelque part entre les deux mais ce n’est pas le lieu d’en décider. J’aimerais seulement signaler deux points qui m’ont particulièrement dérangée à la lecture de l’ouvrage.

D’abord, l’hétérosexualité est implicitement posée comme horizon indépassable de l’humanité. Elle discute en longueur la sexualité, très souvent sous l’angle psychanalytique, et n’évoque l’homosexualité que comme exception à l’égard de la norme, alors que l’on sait qu’elle a eu elle même plusieurs expériences homosexuelles. Elle fait quelques allusions à l’homosexualité masculine mais la sexualité lesbienne n’apparaît qu’au 2ème tome, dans un chapitre consacré à « la lesbienne ». Ce chapitre a été critiqué par exemple par Marie-Hélène Bourcier dans Queer Zones ; Maxime Foerster écrit qu’elle ramène le lesbianisme « à une stratégie de défense contre la domination masculine » : « la lesbienne intéresse Beauvoir non pas en tant que femme qui aime les femmes mais en tant que femme hétérosexuelle ayant recours à l’homosexualité comme mise à distance de l’homme, comme rapport de force avec l’homme par femme interposée » (La différence des sexes à l’épreuve de la République, p. 73).

De plus, Beauvoir fait preuve dans Le Deuxième sexe d’un ethnocentrisme extrêmement dérangeant aujourd’hui, voire de racisme. Elle oppose ainsi « l’Occidental » et l’ « Oriental » et décrète que la situation des femmes orientales confine au pur asservissement. Un exemple parmi beaucoup d’autres : « Chez les Arabes, les Indiens, dans beaucoup de populations rurales, la femme n’est qu’une femelle domestique qu’on apprécie selon le travail qu’elle fournit et qu’on remplace sans regret si elle disparaît. Dans la civilisation moderne, elle est aux yeux de son mari plus ou moins individualisée […]. » (II, « Situation », 342). Par « civilisation moderne », il faut comprendre « sociétés occidentales modernes et contemporaines ».

Une dernière chose, qui a plutôt à voir avec la méthode qu’elle adopte. Le Deuxième sexe s’inscrit dans le cadre des théories psychanalytiques du temps, que Beauvoir utilise et commente longuement. Outre que la plupart de ces théories paraissent aujourd’hui pour le moins datées, elle a recours, pour illustrer la « situation » des femmes, à de nombreux témoignages de première main, issus d’autobiographies ou de journaux intimes, qu’elle analyse souvent sous l’angle de la psychanalyse. Elle utilise également des témoignages de seconde main, ceux des patientes de psychanalystes. Elle donne par conséquent une vision non seulement négative mais anxiogène de la « condition féminine », décrite à travers les témoignages de femmes malheureuses ou sous un angle pathologique, ce qui, à la longue, est extrêmement lassant.

Conclusion

En conclusion, j’aimerais simplement citer un passage de « Vers la libération », où elle envisage l’accession par les femmes à « la parfaite égalité économique et sociale ». Son propos, comme celui que je citais en introduction, est toujours d’actualité en 2013.

    En tout cas, objecteront certains, si un tel monde est possible, il n’est pas désirable. Quand la femme sera « la même » que son mâle, la vie perdra « son sel poignant ». Cet argument non plus n’est pas nouveau : ceux qui ont intérêt à perpétuer le présent versent toujours des larmes sur le mirifique passé qui va disparaître sans accorder un sourire au jeune avenir. Il est vrai qu’en supprimant les marchés d’esclaves, on a assassiné les grandes plantations si magnifiquement parées d’azalées et de camélias, on a ruiné toute la délicate civilisation susdite ; les vieilles dentelles ont rejoint dans les greniers du temps les timbres si purs des castrats de la Sixtine et il y a un certain « charme féminin » qui menace de tomber lui aussi en poussière. […] On peut apprécier la beauté des fleurs, le charme des femmes et les apprécier à leur prix; si ces trésors se paient avec du sang ou avec du malheur, il faut savoir les sacrifier.
    Le fait est que ce sacrifice paraît aux hommes singulièrement lourd; il en est peu pour souhaiter du fond du cœur que la femme achève de s’accomplir; ceux qui la méprisent ne voient pas ce qu’ils auraient à y gagner, ceux qui la chérissent voient trop ce qu’ils ont à y perdre; et il est vrai que l’évolution actuelle ne menace pas seulement le charme féminin : […] assurément l’autonomie de la femme, si elle épargne aux mâles bien des ennuis, leur déniera aussi maintes facilités; assurément il est certaines manières de vivre l’aventure sexuelle qui seront perdues dans le monde de demain : mais cela ne signifie pas que l’amour, le bonheur, la poésie, le rêve en seront bannis. […] rien ne me paraît plus contestable que le slogan qui voue le monde nouveau à l’uniformité, donc à l’ennui. Je ne vois pas que de ce monde-ci l’ennui soit absent ni que jamais la liberté crée l’uniformité. D’abord, […] ceux qui parlent tant d’« égalité dans la différence » auraient mauvaise grâce à ne pas m’accorder qu’il puisse exister des différences dans l’égalité.
    (574-575)

AC Husson

Pour aller plus loin
de Beauvoir, Simone, Privilèges, Gallimard, 1955; réédité sous le titre Faut-il brûler Sade ?, Gallimard, 2011.
Bourcier, Marie-Hélène, Queer Zones. Politiques des identités sexuelles, des représentations et des savoirs, Balland, 2001.
Butler, Judith, « Gendering the Body: Beauvoir’s Philosophical Contribution », dans Women, Knowledge and Reality, A. Garry et P. Pearsall (éds), Unwin et Hyman, 1989, pp. 253-262.
Kruks, Sonia, « Simone de Beauvoir and the Politics of Privilege », Hypatia, vol. 20, n°1, 2005, pp. 178-205.
Wittig, Monique, « On ne naît pas femme », dans La Pensée straight, Amsterdam, 2001.

Dans ma bibliothèque – Mona Chollet, Beauté fatale

Je commence une nouvelle rubrique, « Dans ma bibliothèque ». J’entends « bibliothèque » au sens large: il s’agit de l’ensemble des livres, textes, vidéos, etc. qui m’ont marquée et nourrissent ce blog. J’y parlerai de genre bien sûr, ainsi que de féminisme, et plus largement de tous les sujets qui informent et motivent mon militantisme.

Vous pouvez contribuer à cette section, comme au reste du blog, en m’envoyant une proposition d’article à l’adresse cafaitgenre[at]gmail.com.

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Mona Chollet, Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine. (Zones, 2012, 18€)

BeauteFatale

Sommaire:

1. Et les vaches seront bien gardées. L’injonction à la féminité
2. Un héritage embarrassant. Interlude sur l’ambivalence
3. Le triomphe des otaries. Les prétentions culturelles du complexe mode-beauté
4. Une femme disparaît. L’obsession de la minceur, un « désordre culturel »
5. La fiancée de Frankenstein. Culte du corps ou haine du corps ?
6. Comment peut-on ne pas être blanche ? Derrière les odes à la « diversité »
7. Le soliloque du dominant. La féminité comme subordination

Résumé de l’éditeur:

« Soutiens-gorge rembourrés pour fillettes, obsession de la minceur, banalisation de la chirurgie esthétique, prescription insistante du port de la jupe comme symbole de libération : la « tyrannie du look » affirme aujourd’hui son emprise pour imposer la féminité la plus stéréotypée. Décortiquant presse féminine, discours publicitaires, blogs, séries télévisées, témoignages de mannequins et enquêtes sociologiques, Mona Chollet montre dans ce livre comment les industries du « complexe mode-beauté » travaillent à maintenir, sur un mode insidieux et séduisant, la logique sexiste au cœur de la sphère culturelle.

Sous le prétendu culte de la beauté prospère une haine de soi et de son corps, entretenue par le matraquage de normes inatteignables. Un processus d’autodévalorisation qui alimente une anxiété constante au sujet du physique en même temps qu’il condamne les femmes à ne pas savoir exister autrement que par la séduction, les enfermant dans un état de subordination permanente. En ce sens, la question du corps pourrait bien constituer la clé d’une avancée des droits des femmes sur tous les autres plans, de la lutte contre les violences à celle contre les inégalités au travail. »

Beauté fatale est un travail de compilation et d’analyse absolument remarquable et rigoureux, qui, s’il n’est bien sûr pas exhaustif, offre un panorama très vaste de ce que Mona Chollet appelle (à la suite de la féministe britannique Angela McRobbie) le « complexe mode-beauté » et de ses implications en termes de définition de la féminité. Je me souviens avoir été frappée (et ravie) de l’importance qu’elle accorde à toutes les formes de la culture dite « populaire » (elle parle de « culture de masse »); elle explique très bien en quoi cette culture est largement dédaignée par l’Université française, alors que « les films, les feuilletons, les émissions de télévision, les jeux, les magazines, parce qu’ils impliquent une relation affective, ludique, aux représentations qu’ils proposent, parce qu’ils mettent en branle les pouvoirs de la fiction et de l’imaginaire, informent en profondeur la mentalité de leur public, jeune et moins jeune » (Introduction, p.7).

Son analyse de la série Mad Men, par exemple, est particulièrement percutante. Dans le premier chapitre, elle analyse la façon dont cette série a été largement perçue, à savoir comme une célébration nostalgique d’une époque où « les hommes étaient des hommes et les femmes portaient des jupes ». La presse dite « féminine » s’extasie devant les robes de Betty Draper ou Joan Holloway, Mattel lance une ligne de Barbie à l’effigie des personnages principaux et tout le monde est ho-rri-fié par le machisme d’un Don Draper ou d’un Pete Campbell, ces dinosaures des années 60. Mona Chollet écrit:

    D’une fiction explorant les ravages causés par l’obsession des apparences, la stratégie commerciale et la réception médiatique ne retiennent donc que… les apparences. D’une critique féministe au vitriol, elles font une célébration de la femme-objet, cantonnée aux tenues aguicheuses et aux rôles subalternes (« On s’aime en secrétaire fifties », titre d’un guide shopping dans Elle). (p.16)

Le magazine Elle, justement, revient régulièrement dans l’essai… et c’est assez jouissif. Mona Chollet dénonce le fait qu’«un magazine comme Elle [puisse] se procalmer féministe sans (toujours) susciter l’hilarité » et montre en quoi le magazine, comme une bonne partie de la presse « féminine », est au contraire l’incarnation d’un ordre traditionnel qui, entre injonctions multiples et affichage féministe, est extrêmement nocif pour les femmes qu’il prétend représenter.

Pour autant, et c’est là l’une des spécificités de cet essai, Mona Chollet ne rejette pas en bloc tous les aspects de ce qu’on peut appeler la « culture féminine » (chap. 2). Au contraire, elle montre comment « de génération en génération, les femmes se sont […] constitué bien malgré elles une culture partagée, officieuse, illégitime » intimement liée à leur condition de dominées (p.43). Difficile de décider ce qu’il faut aujourd’hui faire de cette « culture »: la rejeter, elle et tous les stéréotypes aliénants qu’elle véhicule, ou au contraire « revendiquer ces centres d’intérêt que la culture officielle méprise et dont elle s’est débarrassée sur le féminin » (p.44)? L’auteure propose des explications d’ordre historique, sociologique et philosophique à la constitution de cette culture à part, avant de conclure qu’«assumer sa propre sensibilité, sa propre manière de voir et de faire, qui peuvent être héritées d’un passé de domination, mais qui, lorsqu’on a le courage de les imposer sur la place publique, au lieu de les ruminer frileusement dans l’entre-soi féminin, se révèle d’une grande valeur pour l’ensemble de la société » (p.68).

J’insiste là-dessus, car Beauté fatale a beau condamner sans ambiguïté les multiples formes d’aliénation liées aux stéréotypes de la féminité, l’essai propose aussi aux femmes de s’approprier et de revendiquer ce qui est méprisé par la culture dominante, qu’on devrait appeler masculine. Alors que je m’énervais récemment sur Twitter à propos des magazines dits « féminins » et que je conseillais à leurs adeptes la lecture de son essai, Mona Chollet m’a répondu ceci:

J’ai également été frappée, à la lecture de l’essai, par le nombre et la diversité des références convoquées par son auteure, de la culture « de masse » à la philosophie et à la littérature, en passant par des essayistes féministes (anglophones surtout) et des blogs. Je regrette d’ailleurs qu’il n’y ait pas de bibliographie les rassemblant. Pour autant, l’essai est non seulement facile mais agréable à lire, sans érudition malvenue et porté par une écriture souvent drôle, toujours acide et percutante. Je me suis même surprise à ralentir ma lecture pour la faire durer plus longtemps.

Si vous voulez vous en faire une idée plus précise, Beauté fatale est disponible en intégralité sur le site des éditions Zones. Je vous conseille cependant vivement de l’acheter; le livre est assez cher (18€) mais il en vaut mille fois la peine.

AC Husson

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Mona Chollet développe sur un compte SeenThis, alimenté régulièrement, les thèmes liés à Beauté fatale. Elle est journaliste au Monde Diplomatique et co-anime le site Périphéries.net.