Slogans (5) Nos désirs font désordre

Contexte

Je ne sais pas s’il s’agissait spécifiquement d’un slogan lesbien à l’origine, mais c’est ainsi qu’il a été interprété et approprié. Quand il apparaît, dans les années 1970, c’est-à-dire au moment où les féministes affirment que le privé est politique, il n’est pas du tout habituel de penser les questions liées au corps, au désir et à la sexualité en termes politiques; ce n’est d’ailleurs, souvent, toujours pas le cas. Le slogan est toujours utilisé, notamment lors de marches des fiertés, et on l’a vu dans des manifs de soutien au mariage pour tous. Il faut rappeler que féminisme et lesbianisme, en tant que mouvements sociaux et politiques, et plus généralement libération des femmes et libération homosexuelle sont historiquement liés.

Explication

« Nos désirs font désordre »: nos désirs choquent, ils ne vont pas de soi, ils bouleversent l’ordre établi, qu’on le veuille ou non; nos désirs sont politiques (au sens large de « ce qui concerne les affaires de la cité », la vie en société).

Je ne sais pas s’il reste des gens, après l’épisode « Mariage pour tous », pour douter du fait que les sexualités (toutes les sexualités) sont politiques; j’en remets quand même une couche par précaution. Si cette série d’articles commence par le slogan « le privé est politique », c’est parce qu’il résume une prise de conscience réellement fondatrice pour les féminismes ainsi que pour les mouvements de libération homosexuelle. Je n’évoquais pas dans ce billet la question des sexualités non-hétéro (la remarque m’en a été faite, et c’était sans doute une erreur de ma part), je corrige donc le tir ici. Le titre d’un blog le résume bien: « Ma vie privée est toujours politique (et ma colère aussi) ».

Lire la suite

Publicités

Slogans (4) Mon corps est à moi

Contexte

Je reste dans les années 1970, mais ce slogan a été largement repris depuis. Il reste d’actualité et le restera tant que la société ne reconnaîtra pas aux femmes le droit de disposer de leur propre corps. J’oriente l’article vers le droit à la contraception et à l’IVG mais je donne d’autres interprétations et pistes de réflexion à la fin.

mon corps est à moi

Lire la suite

Slogans (3) Prolétaires de tous les pays, qui lave vos chaussettes?

Contexte

Je ne connais pas l’origine exacte de ce slogan (pour le moins génial, disons-le d’emblée). Selon cet article du Monde, il vient d’une question posée lors d’une conférence féministe organisée en octobre 1978 au Centre culturel étudiant de Belgrade, mais le livre 40 ans de slogans féministes le fait remonter à 1972, lors d’une manifestation en soutien à des ouvrières en grève. Il s’agit évidemment d’une parodie du célèbre appel qui conclut le Manifeste du parti communiste: « prolétaires de tous les pays, unissez-vous! ». D’autres slogans qu’on pouvait lire lors de cette manif de 1972: « Le steak d’un militant est aussi long à cuire que celui d’un bourgeois », « Je suis désolée, il n’est pas à la maison maintenant, il est à la manif pour les peuples opprimés ».

travailleurs de tous les pays

Lire la suite

Slogans (2) Un homme sur deux est une femme

[Précision préalable: j’ai conscience que ce slogan peut paraître transphobe, dans la mesure où il invisibilise complètement la question trans. Ça m’intéresserait d’en discuter en commentaire. Il faut juste se rappeler qu’il s’inscrit dans un contexte où le militantisme trans, à ma connaissance, existait à peine en France, et où les féministes ne réfléchissaient absolument pas à ces questions. Mon interprétation se fait donc complètement en-dehors de la question trans, mais il serait intéressant d’y réfléchir avec les outils dont on dispose aujourd’hui.]

Contexte

C’est à nouveau un slogan caractéristique de la deuxième vague féministe. On le voit notamment en 1970 sur des banderoles lors de la première manifestation remarquée du Mouvement de Libération des Femmes (MLF), avec un autre slogan célèbre, « Il y a plus inconnu que le soldat inconnu: sa femme ».

un homme sur deux

Explication

Ce slogan, à la fois provocateur et évident, vise à mettre en évidence l’androcentrisme (le fait de se centrer, consciemment ou non, sur les hommes) de la société patriarcale et donc l’invisibilisation des femmes, qui se manifeste notamment à travers un fait de langue: l’utilisation du mot homme pour désigner l’humanité. J’avais déjà écrit un article sur ce sujet: on est habitué à utiliser le même mot pour désigner l’ensemble de l’humanité et sa moitié masculine. La langue anglaise fait la même chose (Man / man), mais ce n’est pas le cas dans toutes les langues. On peut aussi penser à l’expression droits de l’homme, qui en anglais se dit human rights, c’est-à-dire droits humains. Il faut, pour le comprendre, retracer l’origine du terme: homme vient du latin homo, qui désigne la qualité d’être humain, alors que vir désigne l’être humain de sexe masculin (d’où viril, virilité). La linguiste Marina Yaguello écrit:

En fait, on a tellement l’habitude de voir le masculin « absorber » grammaticalement le féminin qu’on pourrait croire que le sens générique [humain] est second, alors qu’il est historiquement premier. L’homme a en quelque sorte « confisqué » symboliquement la qualité d’être humain à son profit. (…) Et c’est donc personne, grammaticalement féminin mais sémantiquement indifférencié, qui doit être employé comme terme générique. D’ailleurs, aucune femme ne dit jamais en parlant d’elle-même: « Je suis un homme. » En revanche, un homme peut dire: « Je suis une personne ». (Le sexe des mots, article « Homme »)

Lire la suite

Slogans (1) Le privé est politique

Je commence une nouvelle série de billets. Mon objectif est de revenir sur les bases du féminisme à travers quelques slogans emblématiques. Pourquoi les slogans? Parce qu’ils concentrent et résument en quelques mots des enjeux souvent complexes. Il y a, derrière un slogan, un contenu très riche et loin d’être évident pour qui ne connaît rien au féminisme.

J’ai choisi ces slogans parmi ceux (nombreux) qui m’ont été proposés sur Facebook et Twitter. Ce sont souvent les mêmes qui reviennent, les plus marquants, et je constate qu’ils datent pour beaucoup des années 1970 et de ce qu’on a appelé la « deuxième vague » du féminisme. Il y en a eu beaucoup depuis, mais ils ne semblent pas avoir été aussi marquants. Il faut souligner aussi que beaucoup de gens, même féministes, n’en connaissent que très peu, voire aucun. Cela est dû, à mon avis, à un problème de transmission dans le mouvement féministe: les militant·es actuel·les connaissent souvent mal l’histoire du mouvement. C’est un constat, à peine un regret; mais je trouve important de retrouver quelques filiations pour comprendre comment nous en sommes arriv·ées où nous sommes aujourd’hui.

Conseil de lecture (cliquer sur l'image)

Conseil de lecture (cliquer sur l’image)

Je pense aborder, après « le privé est politique », les slogans suivants (la liste est susceptible d’évoluer, n’hésitez pas à en proposer d’autres en commentaire):
– Un homme sur deux est une femme
– Prolétaires de tous les pays, qui lave vos chaussettes?
– Ne me libère pas, je m’en charge!
– Mon corps m’appartient / Mon corps, mon choix / Un enfant si je veux, quand je veux
– Ne me libère pas, je m’en charge
– Une femme sans homme est comme un poisson sans bicyclette
– On ne naît pas femme, on le devient (à l’origine une citation, mais il me semble qu’elle a acquis le statut de slogan)
– My feminism will be intersectional or it will be bullshit (même remarque)

Lire la suite

Militantisme et intransigeance

Je me pose beaucoup de questions, ces derniers temps, sur ma manière de parler du féminisme et du genre (sur ce blog et ailleurs), d’expliquer, de diffuser. Je m’interroge par exemple sur une BD qui circule beaucoup parmi mes contacts Facebook et que vous avez sûrement vue: « Le féminisme, mais pour quoi faire? »

Muriel-Douru-610x250

Lire la suite

Premier Congrès des études de genre en France

Le premier Congrès des études de genre aura lieu à Lyon, du 3 au 5 septembre prochains (site internet). Je copie ci-dessous la présentation du site.

« A l’heure où la pertinence et la légitimité scientifiques des études de genre sont enfin reconnues en France, l’Institut du Genre CNRS/Universités organise le premier Congrès dans ce domaine à l’échelon national.

Il permettra de faire la démonstration de l’importance scientifique, de la vitalité et de la diversité des études de genre en France et dans le monde francophone, en dressant le tableau le plus complet possible des recherches menées actuellement dans ce domaine. Le Congrès accueillera à la fois des ateliers portant sur des thématiques ou des objets de recherche déjà bien identifiés, et des ateliers portant sur des thématiques émergentes, fruits de croisements disciplinaires ou de questionnements nouveaux. En même temps qu’aux avancées scientifiques reconnues, place sera donnée aux tournants épistémologiques récents et aux nouvelles perspectives théoriques. Enfin, suivant les engagements scientifiques de l’Institut du Genre, recherches interdisciplinaires, approches transversales et confrontations inédites de langages et de paradigmes, seront à l’honneur.

Lire la suite

Féminisme, racisme et harcèlement de rue

J’ai reçu récemment un commentaire en réaction à mon article-témoignage sur le harcèlement de rue. J’ai hésité longtemps et finalement décidé de ne pas le publier car il va à l’encontre de mes critères de modération. Je le considère en effet comme raciste, mais ce racisme n’est pas évident pour tout le monde, donc je considère utile de m’expliquer sur ce sujet ici.

Le commentaire en question:

Je trouve incroyable que, par lâcheté intellectuelle, on ne mentionne pas l’origine culturelle des harceleurs en question. La jeune Belge qui a fait le fameux film en caméra cachée dont on a beaucoup parlé sur Internet a avoué du bout des lèvres que la très grande majorité d’entre eux étaient d’origine maghrébine. Ce phénomène n’existe pas en Pologne, en Russie, au Canada (trois pays dans lesquels j’ai vécu et où on peut se promener à moitié nue sans être insultée). Mais il est très présent en France, notamment dans certains quartiers… qui rappellent les images que l’on peut voir des foules masculines huant les femmes au Caire, à Alger ou à Tunis… Que ce dernier argument soit repris ad nauseam par des franges de l’extrême droite est une chose, l’occulter complètement comme vous le faites en est une autre…

Lire la suite

Une question de point de vue

Je voudrais aborder ici la notion de point de vue dans les théories féministes, ou standpoint theory. J’ai déjà présenté sur ce blog plusieurs notions à la frontière entre féminisme militant et « universitaire », comme le male gaze, l’intersectionnalité ou le mansplaining. La question du point de vue permet, elle aussi, de faire le lien entre un corpus théorique féministe très fourni et complexe et des pratiques et débats militants au quotidien.

La notion de point de vue dans les théories et les pratiques féministes suscite de nombreux débats et recouvre divers enjeux, qui peuvent vous paraître plus ou moins évidents mais, croyez-moi, ne le sont pas pour beaucoup de monde: l’idée de privilégier le point de vue des personnes qui sont les premières concernées par une situation d’oppression; la dénonciation de l’idée selon laquelle, par exemple, le point de vue d’un homme sur le sexisme serait strictement équivalent à celui d’une femme; ou encore, le lien entre point de vue et empowerment, c’est-à-dire le fait de conférer du pouvoir à quelqu’un. C’est aussi une notion qui permet d’en comprendre beaucoup d’autres, par exemple celle de « privilège ».

Je vais d’abord expliquer les fondements théoriques de la notion de point de vue telle qu’elle est abordée par les féministes, pour aborder ensuite les enjeux militants qu’elle recouvre.

Lire la suite

Caractéristiques « féminines », caractéristiques « masculines »

Je l’ai souvent expliqué, le genre est un système qui distingue l’humanité en deux catégories étanches, « femmes » et « hommes », et crée en même temps une hiérarchie entre ces catégories. Mais le genre concerne aussi les représentations, symboles et valeurs associés à chaque catégorie.

Posez-vous la question: quel adjectif associez-vous aux mots « homme » et « femme »?

Lesquelles de ces caractéristiques sont positives? négatives?

Et surtout: lesquelles sont les mieux socialement? Lesquelles sont susceptibles de vous placer dans une situation de pouvoir?

Lire la suite