Aux origines du genre (4): rendre justice à la complexité du genre

Si je devais résumer les éléments abordés dans cette série en les replaçant dans l’ordre chronologique, ça donnerait quelque chose comme ça:

  • Même si le concept ne date que des années 1950, certains travaux et réflexions ont permis, avant cette époque, de poser les bases de ce qui deviendra le concept de genre dans le discours féministe. Je me suis concentrée dans le 3ème billet de la série, « Avant le genre », sur deux figures: Margaret Mead, anthropologue étatsunienne, et Simone de Beauvoir, philosophe française. Même si elles ne sont pas les seules qui participent de cette histoire, elles jouent un rôle très important dans le renouvellement de la conception occidentale de la naturalité des rapports entre femmes et hommes.
  • Le genre n’est pas, à l’origine, un concept féministe – bien au contraire: la visée des médecins et psychologues qui l’ont inventé dans les années 1950 était extrêmement normative. S’ils établissent une distinction essentielle entre sexe (biologique) et genre (psychologique), c’est pour décrire des cas considérés comme pathologiques de non-concordance entre ces deux dimensions. Ils étudient notamment ce qu’ils nomment l' »hermaphrodisme » (on dirait aujourd’hui l’intersexuation) et le « transsexualisme » (terme pathologisant pour désigner les identités trans). Si le sexe et le genre sont deux dimensions différentes de l’identité des individus, ces deux dimensions doivent nécessairement, pour eux, être en concordance.
  • Des féministes voient dans ce concept des potentialités libératrices, dans la mesure où il permet de comprendre des dimensions de l’identité « sexuée » des individus qui ne relèvent pas directement, ou pas du tout, de la biologie. Ces féministes s’inscrivent dans une lignée théorique constructiviste, lignée dont participent notamment Mead et Beauvoir. La sociologue Ann Oakley, par exemple, se saisit du concept de genre et le déplace vers la description de la dimension sociale de l’identité des individus. Le genre garde, chez Oakley, sa première définition de dimension psychologique de l’identité sexuée; mais alors que des médecins comme Robert Stoller ou John Money n’étaient absolument pas intéressés par la description des rapports sociaux, Oakley essaie d’établir un pont entre le psychologique et le social.

Parallèlement à cette série, j’en ai publié une autre sur mon carnet de recherche, qui concerne, elle, ce que j’appelle les « généalogies polémiques du genre« . Il s’agit des généalogies plus ou moins fantaisistes, à visée polémique, que l’on trouve très régulièrement dans le discours antigenre. J’aborde notamment le lien avec les théories du complot et la tendance à déshistoriciser le genre, c’est-à-dire à le traiter comme un principe explicateur de tous les maux de l’humanité, actif avant même que le concept ait été inventé. Une de ces généalogies fantaisistes va même jusqu’à faire remonter l’influence de la « théorie du gender » à la Genèse (oui oui). Toutes les généalogies polémiques du genre ne sont évidemment pas aussi ridicules, mais toutes ont au moins deux points en commun: 1) l’objectif de mettre en évidence l’influence cachée d’un ou plusieurs groupes de pression (les « féministes radicales », le « lobby gay »…), qui oeuvreraient dans l’ombre pour changer l’humanité 2) la volonté de présenter une vision unifiée et univoque du concept de genre, ce qui le rend évidemment plus facile à dénoncer.

Or j’ai essayé de montrer, dans cette série sur les origines du genre, qu’il s’agit d’un concept complexe, à l’histoire elle aussi complexe, et qu’il est important de préserver cette complexité. Le discours antigenre se fait souvent anti-intellectualiste, en dénonçant un concept difficile à appréhender et résumer. Mais c’est justement ce qui fait sa richesse. Si l’on veut contrer les tentatives polémiques de réduire cette complexité pour présenter un ennemi unique, « la théorie du genre », je crois qu’il est nécessaire de refuser les simplifications à outrance et de rendre justice à la diversité des usages et des acceptions du genre.

Je prends pour exemple deux conceptions très différentes du concept au sein du discours féministe et de la recherche sur le genre. Sur ce blog et dans mes travaux, j’emploie généralement le terme de genre au singulier. Cet emploi est délibéré de ma part. Je m’inscris dans une tradition de pensée proche du féminisme matérialiste, qui considère le genre comme un système qui produit du binaire, c’est-à-dire la division de l’humanité en deux catégories hiérarchisées, « féminin » et « masculin ». Cette définition du genre ne signifie pas, évidemment, que j’adhère à cette vision binaire des choses: il s’agit d’une manière de montrer en quoi le genre produit du binaire et nous enferme dans ces catégories, en empêchant ou sanctionnant toute transgression. Dans ma perspective, le genre n’est pas non plus le pendant ou l’opposé du sexe (comme certaines théorisations continuent de le suggérer). J’ai expliqué ailleurs en quoi opposer le sexe et le genre, en cantonnant le sexe à un naturel inquestionnable, empêche de comprendre réellement ce qu’implique l’imaginaire autour de la « différence des sexes ».

Cette conception est très éloignée de ce qu’on appelle la théorie queer, qui utilise elle aussi le concept de genre, mais au pluriel. Cet emploi s’inscrit dans une stratégie « de resignification, de désidentification, de prolifération, de réappropriation (des genres par exemple mais pas seulement) » (Bourcier 2002). A la dualité de la différence des sexes, la stratégie queer oppose l’ambivalence, la prolifération et la fragmentation. Dans cette conception, il n’existe pas deux genres, correspondant à deux sexes, mais un spectre d’identité de genre irréductible à une vision binaire.

Il existe donc énormément de dissensions et de débats, au sein même de la recherche sur le genre, sur la manière de comprendre et d’utiliser le concept, ainsi que sur son efficacité politique. Est-ce une mauvaise chose? Cette complexité est-elle un signe de confusion et d’immaturité du concept? Certainement pas. C’est au contraire, pour moi, une preuve de sa richesse et de ses potentialités théoriques et politiques. Je crois aussi, je l’ai déjà dit plusieurs fois, que répondre aux antigenre que « la théorie du genre n’existe pas » ne suffit pas, si on n’arrive pas à rendre compte de cette richesse. C’est parce que le genre est un concept très complexe aux multiples acceptions et théorisations que « la théorie du genre n’existe pas ». Mais pour prouver cela, il faut avoir au moins une vague idée de cette complexité. Le problème, c’est qu’on ne peut pas exiger cela de tout le monde, et loin de moi l’idée de le faire. Le concept peut assez facilement être manié et approprié par tout le monde, nul besoin pour cela d’avoir fait 10 ans d’études. C’est tout le problème de la polémique sur le genre: les antigenre n’abordent absolument pas le concept d’un point de vue scientifique, illes en réduisent la complexité en en faisant une « théorie du genre » menaçante et univoque. Pourtant il s’agit bel et bien d’un concept scientifique, et pour leur répondre de façon appropriée, il faut pouvoir se servir de quelques outils venus du champ des études de genre. Autrement dit, il faut selon moi répondre à des arguments non scientifiques et purement polémiques par de la nuance, de la subtilité, de la complexité. Il faut pouvoir, contre le discours anti-intellectualiste qu’est le discours antigenre, se déplacer hors de la polémique pour pouvoir à nouveau manier des concepts; ce qui est extrêmement difficile à faire, et ce que, pour le moment, nous avons échoué à faire. Les antigenre nous ont enfermé·es dans la polémique, mais en se plaçant sur leur terrain, il n’y a aucun moyen de gagner, car on ne peut pas succomber à la tentation de la simplicité sans perdre la force et l’efficacité du concept. Il faudrait donc pouvoir changer de terrain, les forcer à débattre avec des outils intellectuels qu’ils refusent d’utiliser.

Aux origines du genre (3): avant le genre

J’ai pour l’instant parlé de la naissance du concept de genre dans les milieux psychologiques étatsuniens dans les années 1950, ainsi que de son appropriation / tranformation par des féministes dans les années 1970. J’ai insisté, dans mon 2ème billet, sur l’écart important qui existe entre les premières utilisations du genre et les utilisations qui peuvent en être faites à partir de l’appropriation féministe. Etant donné cet écart, on peut se demander pourquoi et comment les féministes en sont venues à utiliser le concept. Pour comprendre cela, il manque un élément important dans la mini-généalogie du genre que j’essaie de présenter: les théorisations qui précèdent l’invention du concept mais contribuent à rendre le genre pensable (merci @sociosauvage pour la formulation). En effet, acclimater le genre à la pensée féministe était loin d’aller de soi; si certaines féministes ont perçu, dès le début des années 1970, l’utilité du concept, c’est parce qu’elles y reconnaissaient des idées qui avaient déjà été formulées et ont exercé une grande influence dans l’histoire du féminisme. Je présente dans ce billet deux penseuses ayant contribué à cette histoire: l’anthropologue Margaret Mead et la philosophe Simone de Beauvoir.

Margaret Mead et l’apprentissage des « rôles sexuels »

Margaret Mead est une figure majeure de l’anthopologie culturelle aux Etats-Unis. Elle est l’autrice de nombreux ouvrages, les deux plus importants étant Coming of Age in Samoa et Sex and Temperament in Three Primitive Societies, traduits en français en 1963 dans un seul livre, Moeurs et sexualité en Océanie. Ils sont issus d’observations ethnographiques réalisées en Polynésie dans les années 1920; Mead s’intéresse particulièrement à la sexualité des adolescents.

Elle est régulièrement, et à raison, citée comme exerçant un rôle fondamental dans l’histoire de la pensée constructiviste sur le sexe (c’est-à-dire les théories qui ne considèrent pas la masculinité et la féminité comme étant directement et exclusivement déterminées par la biologie). Ann Oakley, dont j’ai parlé dans le 2ème billet de cette série, la cite à de nombreuses reprises: elle s’appuie donc sur des travaux d’anthropologie pour faire voyager le concept de genre de la psychologie vers les sciences humaines et sociales.

La citation la plus connue de Mead concernant le caractère culturel des « rôles sexuels » est la suivante; elle y évoque trois peuples polynésiens qu’elle a observés:

Ni les Arapesh ni les Mundugumor n’ont éprouvé le besoin d’instituer une différence entre les sexes. L’idéal arapesh est celui d’un homme doux et sensible, marié à une femme également douce et sensible. Pour les Mundugumor, c’est celui d’un homme violent et agressif, marié à une femme tout aussi violente et agressive. Les Chambuli, en revanche, nous ont donné une image renversée de ce qui se passe dans notre société. La femme y est le partenaire dominant ; elle a la tête froide, et c’est elle qui mène la barque ; l’homme est, des deux, le moins capable et le plus émotif. D’une telle confrontation se dégagent des conclusions très précises. Si certaines attitudes, que nous considérons comme traditionnellement associées au tempérament féminin – telles que la passivité, la sensibilité, l’amour des enfants – peuvent si aisément être typiques des hommes d’une tribu, et dans une autre, au contraire, être rejetées par la majorité des hommes comme des femmes, nous n’avons plus aucune raison de croire qu’elles soient irrévocablement déterminées par le sexe de l’individu. […]
Il nous est maintenant permis d’affirmer que les traits de caractère que nous qualifions de masculins ou de féminins sont pour un grand nombre d’entre eux, sinon en totalité, déterminés par le sexe d’une façon aussi superficielle que le sont les vêtements, les manières, ou la coiffure qu’une époque assigne à l’un ou l’autre sexe. (Mead 1963 : 251-252)

A partir de ses observations ethnographiques, elle tire donc des conclusions générales concernant le sexe et ce qu’on appelait alors le « tempérament », c’est-à-dire les dispositions psychologiques (individuelles ou communes à l’ensemble d’un peuple). Elle distingue ce qui relève du biologique et ce qui relève de toute évidence du culturel (les vêtements, la coiffure…), mais elle va aussi plus loin: elle cherche à faire bouger la ligne de partage entre nature et culture, en montrant que nombre de nos conceptions concernant le sexe et les normes de comportement attribuées à chaque sexe sont en fait empreintes de culture. Cela la conduit du théorique au politique, puisqu’elle pose aussi la question en termes d’inégalité:

La plasticité de la nature humaine étant admise, d’où proviennent les différences que l’on constate entre les types de comportement assignés par les diverses sociétés soit à tous leurs membres, soit respectivement à chaque sexe. Si ces différences résultent de la culture propre à chaque société, comme l’enquête qui précède semble bien le suggérer, si tout nouveau-né peut aussi aisément devenir un paisible Arapesh qu’un brutal Mundugumor, comment expliquer l’existence même de telles dissimilitudes ? Si rien, dans la constitution physique des Chambuli ne paraît justifier l’inégalité entre hommes et femmes – supposition que nous devons écarter en ce qui concerne tant les Chambuli que nous-mêmes – quels principes sont à la base d’évolutions si diverses ? (Mead 1963 : 253)

Elle en arrive ainsi à considérer l’assignation de certains traits de caractère aux hommes ou aux femmes comme étant arbitraire:

Il en est de même des tempéraments « masculin » et « féminin » sur le plan social. Certains traits communs aux hommes et aux femmes sont assignés à un sexe, et refusés à l’autre. L’histoire du statut social des sexes est pleine de ces restrictions arbitraires dans le domaine intellectuel et artistique ; mais comme l’on suppose toujours qu’il existe une certaine correspondance entre les données physiologiques et l’émotivité, nous avons plus de difficulté à reconnaître que le choix s’est opéré de façon tout aussi arbitraire sur le plan affectif. […] Ce qui, à l’origine, n’était qu’une nuance de tempérament s’est transformé, sous l’influence sociale, en une caractéristique essentielle et inaliénable d’un sexe. (Mead 1963 : 256-257)

Rappelons que ces lignes sont écrites au tournant des années 1920-1930. Margaret Mead pose les jalons d’une conception constructiviste du sexe qui ne sera formulée en termes de genre que plusieurs décennies plus tard. Mais ce sont aussi des écrits qui appartiennent à leur temps, et comportent donc des limites évidentes; on lui a par exemple reproché un imaginaire exotisant de la sexualité polynésienne. Dans les années 1980-1990, elle fait l’objet de violentes attaques de la part d’un autre anthropologue, qui adopte quant à lui une attitude anti-culturaliste; mais elle continue à être considérée comme une référence majeure de l’anthropologie culturelle.

Simone de Beauvoir

Si Ann Oakley cite beaucoup Margaret Mead, Simone de Beauvoir est en revanche curieusement absente de Sexe, genre et société, son livre de 1972 qui amorce la réflexion sur le genre dans les sciences humaines et sociales. Le Deuxième sexe avait pourtant été (mal et partiellement) traduit en anglais en 1952 et on sait qu’il a beaucoup été lu, notamment par les féministes étatsuniennes, dans les années 1970 (il faut attendre 2009 pour qu’une traduction anglaise complète et de qualité soit publiée!). Comme Margaret Mead, Simone de Beauvoir s’inscrit dans ce qu’on appelle aujourd’hui la pensée constructiviste.

Il se joue de toute évidence quelque chose d’essentiel dans les décennies qui suivent la seconde guerre mondiale. La chercheuse Hélène Rouch explique que cette époque est marquée par les progrès de l’endocrinologie, de l’embryologie et de la génétique, permettant « une compréhension presque complète de la physiologie sexuelle et de la détermination du sexe chez les mammifères et dans l’espèce humaine » (Rouch 2003 : 116). Simone de Beauvoir a lu les travaux de médecine et de biologie de son époque, elle les commente abondamment dans le premier chapitre du Deuxième sexe; elle est donc au fait des savoirs de son temps, et c’est à partir de ce discours biologique et médical qu’elle développe sa critique de la naturalisation du sexe (j’y reviens ci-dessous). L’ouvrage est publié en 1949; c’est en 1955 que John Money commence à parler d' »identité de genre », tandis que Stoller parle d’une division sexe/genre dans les années 1960; l’ouvrage d’Oakley date quant à lui de 1972.

Pour autant, on serait bien en peine de présenter les choses comme suivant une ligne droite, menant de Mead à Stoller puis à l’invention féministe du genre. Beauvoir ne connaît pas les travaux de Mead quand elle rédige Le Deuxième sexe. Money, Stoller et leurs collègues ne connaissent absolument pas Beauvoir, et certainement pas Mead non plus, malgré sa célébrité dans le milieu des anthropologues à la même époque. Comme je l’ai déjà dit, Oakley reprend le concept de Money et Stoller, s’appuie sur les travaux de Mead, mais passe sous silence ceux de Beauvoir (parce qu’elle ne les connaît pas encore?).

Et pourtant, a posteriori, l’apport de la pensée de Beauvoir paraît absolument majeur, si bien qu’on cite souvent sa célèbre formule pour définir le genre: « On ne naît pas femme, on le devient » – pourtant, en 1949, le concept n’avait même pas été inventé. J’avais consacré un billet à ma lecture du Deuxième sexe, où j’expliquais plus en détail la pensée de Beauvoir. Pour elle, aucun « destin » n’explique ni ne justifie la situation de domination dans laquelle se trouvent les femmes:

Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin. (Beauvoir 1949, t.2 : 13)

Elle s’intéresse à la catégorie « femme » et à la manière dont elle a été définie et fantasmée au fil des siècles… toujours par des hommes, qui érigent « la femme » en Autre absolu pour justifier et perpétuer la domination d’une « caste » sur l’autre. Pour elle, il n’existe pas d’essence intemporelle de la féminité: il s’agit d’une construction sociale, qui n’a donc pas d’existence tangible et qui est, de plus, inscrite dans l’histoire et la culture. A la suite de Beauvoir, les féministes et les études de genre se sont attachées à montrer quels sont les attributs culturellement attachés à la féminité; on voit donc comment cette idée rejoint les travaux précurseurs de Mead et comment ces deux penseuses ont pu contribuer à l’émergence du concept féministe de genre.

Dans le prochain et dernier billet de cette série, je ferai le bilan de cette petite généalogie du genre et présenterai à grands traits l’évolution subie par le concept depuis son appropriation par les féministes dans les années 1970.

Références citées

DE BEAUVOIR Simone, 1949, Le Deuxième sexe, Paris, Gallimard.
MEAD Margaret, 1963 [traduction d’écrits des années 1920-1930], Moeurs et sexualité en Océanie, trad. G. Chevassus, Paris, Terre Humaine.
OAKLEY Ann, 1972, Sex, Gender and Society, Londres, Temple Smith.
ROUCH Hélène, 2003, « La différence des sexes chez Adrienne Sahuqué et Simone de Beauvoir: leur lecture des discours biologiques et médicaux », Cahiers du Genre, n° 34, p. 105-125.

Aux origines du genre (2): comment le genre devient-il féministe?

Dans le premier billet de cette série, j’ai évoqué l’invention du concept dans les milieux des médecins et sexologues étatsuniens dans les années 1950-1960. Le genre est alors défini de manière purement psychologique: il s’agit pour ces médecins de séparer le sexe (biologique, naturel) du genre qui, pour le Dr Robert Stoller, équivaut à l’identité de genre:

sexe (état de mâle et état de femelle) renvoie à un domaine biologique quant à ses dimensions – chromosomes, organes génitaux externes, gonades, appareils sexuels internes (par exemple, utérus, prostate), état hormonal, caractères sexuels secondaires et cerveau; genre (identité de genre) est un état psychologique – masculinité et féminité. Le sexe et le genre ne sont nullement nécessairement liés. (Stoller 1985)

De cette invention médico-psychologique, on a tendance à retenir l’expérience menée par le Dr Money sur Bruce/David Reimer (je vous renvoie à mon premier billet pour les détails de cette expérience). Elle est utilisée par les antigenre pour accuser les personnes utilisant le concept de « genre » de tous les maux, en particulier de pédophilie, et pour rejeter d’un bloc ce concept. Pourtant il s’agit là d’un contresens complet. J’ai montré en effet que Money, comme ses collègues, est animé d’une visée normalisatrice: pour lui, il s’agit de faire correspondre à tout prix (une vision extrêmement réductrice et normée du) sexe et genre. Le petit Bruce Reimer a souffert d’un accident ayant irrémédiablement endommagé son pénis: il ne peut donc, pour Money, grandir comme un garçon puis un homme « normal », puisqu’il ne possède pas l’appareil génital qui doit correspondre à ce genre. La solution? Procéder à une castration complète, remodeler son sexe pour qu’il corresponde à celui d’une fille, et l’élever comme tel·le (pour Money, l’identité de genre ne se fixe pas avant l’âge de 3 ans, après quoi elle ne peut absolument plus évoluer). Cette expérience est une exception: les travaux de Money portent d’habitude sur les enfants intersexes. L’objectif est, là aussi, de résoudre toute ambiguïté sexuelle en façonnant à la naissance le sexe des enfants nés avec une ambiguïté sexuelle, dans un sens ou dans l’autre (mâle ou femelle), afin que l’enfant soit ensuite élevé sans ambiguïté dans une identité ou dans l’autre. Les procédures qu’il met en place jouent un rôle fondamental dans le traitement réservé aux enfants intersexes jusqu’à aujourd’hui.

Mais voit-on les militant·es antigenre se battre aux côtés des personnes intersexes pour que cessent ce que ces dernières considèrent comme des mutilations? Evidemment que non. Ce que les militant·es antigenre ne semblent pas comprendre, c’est qu’illes se trouvent en fait du côté de Money, c’est-à-dire d’une vision normative et binaire du sexe et du genre, qui ne tolère ni ambiguïté, ni transgression.

On voit donc que les origines du genre sont en fait loin, très loin, des usages actuels du concept. Que s’est-il passé entre-temps? Comme le genre est-il passé du discours médico-psychologique au discours féministe? Quelles adaptations cela a-t-il nécessité, et comment le concept a-t-il évolué par la suite?

L’appropriation féministe

Le concept est employé pour la première fois par Money en 1955, et la distinction sexe/genre est approfondie dans Sex and Gender de Stoller publié en 1968. Quatre ans après paraît un ouvrage au titre proche, fondateur pour les études de genre, qui marque aussi un tournant pour le féminisme: Sex, Gender and Society, de la sociologue britannique Ann Oakley. Le concept, en plus de traverser l’Atlantique, se déplace alors de la médecine à la sociologie; mais Oakley s’appuie bel et bien sur les premières théorisations du genre. Elle part de la « base biologique du sexe » pour évoquer ensuite les rapports entre sexe et personnalité, sexe et intellect, sexe et rôles sociaux, et pour en arriver enfin à la distinction conceptuelle entre sexe et genre.

Elle ne se contente néanmoins pas de reprendre le concept, elle lui fait subir trois modifications majeures:

    déplacement de la marge vers le centre: alors qu’en médecine, il s’agissait de rendre compte de cas-limites, de dissociations considérées comme pathologiques entre sexe et genre, Oakley cherche quant à elle à comprendre le fonctionnement du genre dans la société en général;
    abandon (apparent) de la dimension normative au profit de la dimension politique: il ne s’agit plus de faire correspondre sexe et genre à tout prix, il n’existe pas de « bonne » et de « mauvaise » sexuation. Le genre, pour Oakley, est à la fois du côté du psychologique et du social; sexe et genre ne sont pas forcément corrélés, mais il n’y a pas de mal à ça. Oakley radicalise les conclusions de médecins comme Money et Stoller: la classification sociale en « féminin » et « masculin » est pour elle d’ordre purement culturel, ce qui signifie que cette classification n’est pas immuable: elle est modifiable par l’action politique.
    le genre devient un concept social, politique mais aussi heuristique: il permet de comprendre des faits sociaux et de révéler des fonctionnements qu’on n’avait jusque-là pas les outils pour décrire. On peut analyser la façon dont les représentations sociales autour du genre (l’imaginaire, les émotions, les valeurs qu’on y attache) produisent des inégalités sociales concrètes.

Malgré ces trois déplacements majeurs, Oakley reste fortement redevable des travaux de médecine sur le genre. Pourtant, à la même époque, ces travaux commencent à être critiqués d’un point de vue féministe.

La critique féministe des origines du genre

En 1972, la même année que le livre d’Oakley, paraît un livre de Money et Ehrardt intitulé Un homme et une femme; un garçon et une fille. Ce livre est reçu de manière très critique par certaines féministes, qui dénoncent la vision stéréotypée de la masculinité et de la féminité véhiculée par Money et Ehrardt. Ces féministes montrent aussi que les deux médecins confondent le fait de se sentir fille ou garçon avec le rôle sexuel (les caractéristiques sociales attachées aux deux sexes) et le désir sexuel (l’orientation sexuelle). Pour la chercheuse Ilana Löwy,

La distance entre, d’une part, les travaux qui présentent le genre comme l’identité profonde d’un individu (core identity), fixée une fois pour toutes dans la petite enfance, et, d’autre part, les recherches centrées sur le genre comme une identité sociale imposée de manière arbitraire aux corps sexués, cette distance fut mise en avant par le mouvement féministe à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Ce mouvement, puis celui des homosexuels, ont radicalement modifié la perception de la division entre sexe et genre. (Löwy 2006 : 97)

La critique des origines du genre passe notamment par la remise en cause d’un partage sexe/genre qui serait équivalent au partage nature/culture. Dans cette vision du genre, aujourd’hui très datée, le sexe est du côté du naturel et donc intouchable, inquestionnable. Je suis revenue en détail sur cette question très complexe dans un billet intitulé « Quels sont les rapports entre sexe et genre?« . Toujours dans les années 1970, même si elles n’utilisent pas le concept de genre, les féministes matérialistes françaises critiquent le socle biologique de la différence des sexes et le rôle de l’idéologie naturaliste (essentialiste) dans le sexisme (cf. les travaux de Nicole-Claude Mathieu, Colette Guillaumin, Christine Delphy notamment).

Plusieurs travaux féministes sur le genre reviennent précisément sur l’héritage médico-psychologique du concept pour le critiquer. La critique la plus importante est produite par la biologiste et professeure d’études de genre Anne Fausto-Sterling dans Corps en tous genres (Sexing the Body, paru en 2000, traduit en français en 2012). Elle montre que Money et ses partisans se trouvent dans une « impasse idéologique »: ils opèrent les corps des enfants intersexes en se fondant sur l’idée que le sexe est malléable et peut être rendu binaire (soit mâle, soit femelle). Mais en faisant cela, ils montrent en fait que le sexe n’est pas binaire: ils cherchent à faire rentrer des corps « hors-normes » dans un cadre strictement duel parce qu’ils se fondent sur une idéologie du sexe qui ne tolère pas d’autre option. Or pour Fausto-Sterling, c’est ce concept de sexe qui pose problème: il ne permet pas d’envisager la diversité des corps et la complexité du processus de sexuation. Pour rendre compte à la fois de cette diversité et de cette complexité, elle propose d’envisager le sexe comme un continuum entre le femelle et le mâle plutôt que comme une alternative stricte.

Pour résumer, s’il faut bien rendre à César ce qui est à César et à Money l’invention du concept de « genre », on ne peut cependant pas comprendre son utilisation actuelle en se fondant uniquement sur les premiers travaux médicaux sur ce concept. Les théoriciennes féministes et les chercheur·es sur le genre voient dès les années 1970 l’intérêt d’un concept permettant de penser la construction sociale de la différence des sexes; mais pour l’appliquer à des faits sociaux (et non psychologiques) et lui donner une orientation politique, il a été nécessaire de modifier considérablement le concept original, si bien que le genre tel qu’on l’entend actuellement n’a plus grand-chose à voir avec le genre dont parlent Money et Stoller au tournant des années 1960. Dans mon prochain billet, j’évoquerai des travaux datant d’avant cette période qui permettent aux féministes d’opérer un tel déplacement et de s’approprier le concept.

Références citées

FAUSTO-STERLING Anne, [2000] 2012, Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science, Paris, La Découverte.
LOWY Ilana, 2006, « Intersexe et transsexualités: Les technologies de la médecine et la séparation du sexe biologique et du sexe social », Cahiers du genre, n° 34, p. 81-104.
MONEY John et EHRHARDT Anke, 1972, Man & Woman, Boy & Girl: the Differenciation and Dimorphism of Gender Identity from Conception to Maturity, Baltimore, Johns Hopkins University Press.
STOLLER Robert, [1985] 1989, Masculin ou féminin? (titre original: Presentations of Gender), trad. Y. Noizet, Paris, PUF.

Aux origines du genre (1): l’invention médico-psychologique

Je commence une série de billets sur les origines du genre, qui devrait (je n’ai pas encore tout écrit) se décomposer comme suit:

    1- L’invention médico-psychologique
    2- Comment le genre devient-il féministe?
    3- Avant le genre (ou: comment le genre est-il devenu pensable?)
    4- Synthèse et évolution du concept

Pourquoi une telle série? Parce que dans un débat sur le genre, ou quand on se penche un tant soit peu sur le discours antigenre, des choses comme ça refont surface:

origines genre_1

origines genre_2

origines genre_3

origines genre_4

Je résume donc: la « théorie du genre » trouverait son origine dans une « expérience tragique » menée par son « père » ou « gourou », le Dr John Money (Le Point). Les « disciples actuels des études de genre » seraient prompts à « occulter » cette origine (Le Figaro), d’autant que John Money était un « pédophile », ce qui entache donc d’un soupçon de pédophilie les études de genre en général (Page « Toute la vérité sur l’inventeur des Gender Studies »).

C’est pour démêler le vrai (il y en a, un peu) du faux dans ces affirmations, qui resurgissent en 2014 et sont malheureusement reprises sans aucune distance critique, comme on le voit, par certains médias, que je propose cette généalogie du genre. Je commence par cette fameuse « expérience tragique », qui en était bien une, et par l’invention des concepts de genre et d’identité de genre par des médecins aux Etats-Unis dans les années 1950-60. Je montrerai dans le prochain billet de cette série que les origines médico-psychologiques du concept ont très peu à voir avec ce qu’il devient ensuite dans le discours féministe; en fait, attribuer l’origine d’une « théorie du genre » fantasmée à Money et ses confrères revient à commettre un énorme contresens, tant les objectifs de Money and co sont à l’opposé des objectifs féministes et LGBT.

Le retour sur le devant de la scène d’une « expérience tragique »

Ce n’est pas un hasard si le récit (biaisé) de cette expérience ressurgit en 2014. C’est en effet l’année de l’attaque menée par des militant·es antigenre contre le dispositif « ABCD de l’égalité », dont le gouvernement avait annoncé, dans des termes maladroits, « l’expérimentation » dans certains académies. Les deux « expérimentations » sont donc, de manière tantôt implicite, tantôt explicite, présentées comme parallèles. Ce parallèle est à prendre au sérieux pour cette raison, mais aussi parce que l’homme à l’origine de la première « expérimentation », John Money, psychologue et sexologue, est soupçonné de complaisance envers la pédophilie, notamment en raison d’une interview accordée en 1991 à la revue Paidika. The Journal of Paedophilia. De telles accusations sont également importantes parce que Money est présenté comme « l’inventeur », le « père » ou encore le « gourou » de la « théorie du genre ».

Qu’est-ce qui est vrai?

  • John Money est l’un des premiers à poser une distinction entre sexe et genre.
  • Il mène effectivement, dans les années 1960, une expérience extrêmement controversée (et à raison) sur un enfant, alors appelé Bruce Reimer. Il utilise cette expérience pour montrer la véracité de sa théorie concernant l’identité de genre.
  • Il entretient aussi des relations problématiques avec la pédophilie. Je n’ai pas creusé le sujet dans mes recherches, mais si l’on en croit ses propres propos, il est pour le moins complaisant sur ce sujet.
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    Qu’est-ce qui est faux?

  • Il est faux, à plusieurs titres, de présenter John Money comme « l’inventeur des gender studies » ou de la « théorie du genre ». Si la distinction entre sexe et genre, et le nom donné à ce dernier concept, viennent bien du domaine médico-psychologique et en particulier de Money, ce qu’on appelle « études de genre » ne partage quasiment rien avec les théories de Money et ses confrères.
  • Il est donc également faux de présenter cette « expérience tragique » comme étant l’acte de naissance des études de genre.
  • Il n’y a aucun complot visant à « occulter » cette expérience sous prétexte qu’elle serait embarrassante pour les chercheur·es actuel·es en études de genre. De nombreuses recherches mettent en évidence ce que les études de genre doivent à la distinction psychologique posée entre sexe et genre, tout en prenant leurs distances avec ces origines.
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    Mais de quelle « expérience » parle-t-on exactement?

    En 1965 naissent aux Etats-Unis des jumeaux, Bruce et Brian Reimer. A cause d’un problème médical, on prescrit aux deux bébés, alors âgés de 8 mois, une circoncision. L’opération est bénigne mais prend une issue tragique pour Bruce, opéré le premier, dont le pénis est irrémédiablement endommagé. Brian n’est donc pas circoncis, et son problème médical se règle tout seul.

    Quelques mois après, les parents de Bruce, évidemment très désemparés face à la situation, voient à la télévision une interview du Dr John Money. Celui-ci est spécialiste de l’intersexuation (alors appelée hermaphrodisme) et exerce dans la « Gender Identity Clinic » de l’hôpital Johns Hopkins de Baltimore. Son activité médicale et les opérations qu’il pratique sur des enfants intersexes se fondent sur une théorie de la flexibilité de l’identité sexuelle; il s’agit pour lui de « corriger » ce qu’il considère comme une « anomalie », à savoir l’ambiguïté sexuelle de naissance de certaines personnes, en opérant des enfants, dont l’identité sexuelle n’est selon lui pas encore fixée. Il faut d’ailleurs noter que les théories de Money jouent un rôle fondamental dans le traitement actuel de l’intersexuation par la médecine. Money rejette l’idée selon laquelle l’identité sexuelle serait entièrement innée et invariable: selon lui,

    l’identité sexuelle [se sentir fille ou garçon] se forge pendant les trois premières années de la vie de l’enfant, en parallèle à l’acquisition du langage et des structures de la pensée. On ne naît pas homme ou femme, on le devient — mais il s’agit d’un processus court, totalement irréversible à l’âge fatidique de trois ans, période de la stabilisation du « moi profond ». Cette thèse a divisé, et continue à diviser biologistes, psychologues et psychiatres. (Löwy 2006: 88-89)

    Quoi qu’ait pu raconter Money lors de la fameuse interview à travers laquelle les Reimer découvrent l’existence de ses travaux, on comprend que ses propos, et les résultats qu’il présente, aient pu exercer un attrait sur eux: leur enfant présente en effet désormais une « ambiguïté sexuelle » dont ils craignent qu’elle affecte sa future vie de garçon et d’homme. Ils lui amènent donc l’enfant en consultation. Il faut d’emblée noter quelque chose d’essentiel: Bruce n’est pas un enfant intersexe. Son « ambiguïté sexuelle » n’est pas de naissance, elle résulte d’un accident. Ce cas n’a donc rien à voir, fondamentalement, avec ceux auxquels Money est habitué. Mais cette distinction, de taille, ne l’a visiblement pas arrêté. Traiter le petit Bruce constitue pour lui une occasion inespérée de démontrer sa théorie sur un enfant qui est né, sans ambiguïté, avec un appareil génital mâle; qui plus est, un enfant ayant un vrai jumeau, un garçon. L’équipe de Money conseille aux Reimer d’élever désormais l’enfant dans une identité féminine; Bruce est désormais appelé·e Brenda, et à l’âge de 22 mois, subit une castration complète.

    Les jumeaux, Brian et Brenda, sont ensuite suivis pendant des années par Money et son équipe. Dans des interviews qu’il donnera plus tard, une fois adulte, Bruce/Brenda (qui se fera ensuite appeler David) insiste sur le caractère intrusif voire carrément dérangeant de la thérapie que lui infligent les médecins. Toujours selon ses propres souvenirs, l’enfant qu’on appelait alors Brenda n’a jamais été à l’aise dans l’identité choisie pour lui par les médecins et ses parents, avec qui il est en conflit grave. On lui révèle son histoire à l’adolescence; « Brenda » décide alors de suivre un traitement hormonal pour aller dans le sens inverse du traitement subi jusque-là, de subir une mammoplastie, et Bruce/Brenda change alors son prénom et demande qu’on l’appelle David.

    Il existe deux types de sources principales qui nous permettent de connaître les détails de cette histoire. Le premier est médical: il s’agit des études publiées par Money et son équipe, mais aussi par des médecins comme le Milton Diamond, opposant de longue date des théories de Money, qui rend célèbre ce qu’il appelle les cas « John/Joan ». Le deuxième source est journalistique et biographique. Il s’agit essentiellement des écrits d’un journaliste, John Colapinto, qui publie en 2000 un livre intitulé As Nature Made Him (« Tel que la nature l’a fait »). Le livre est traduit et publié en français en 2014 (la date n’est évidemment pas anodine) sous le titre Bruce, Brenda et David. L’histoire du garçon que l’on transforma en fille (on peut le feuilleter ici). Il s’agit d’un livre à charge, contre Money mais aussi contre les féministes, qui, selon Colapinto, auraient utilisé les théories de Money comme « l’un des fondements majeurs du féminisme moderne » (Colapinto 2000: 69); on verra dans le prochain billet en quoi cette affirmation est fausse. La version anglaise du livre se vend par milliers, et c’est à ce livre que se réfèrent les militant·es antigenre pour évoquer l’expérience menée sur le petit Bruce/David et mettre en lumière le caractère trouble supposé de la « théorie du genre ». Mais la préface (franchement lamentable) de Marcel Rufo à la traduction française montre bien le caractère orienté de l’ouvrage, qui utilise le cas Reimer pour faire le procès des théories constructionnistes du genre.

    Ce qu’on sait, ce qu’on ne sait pas

    Des éléments ci-dessus, on est donc à peu près sûrs. On sait aussi que ce « cas » a été utilisé avec des orientations théoriques complètement opposées, pour prouver le bien-fondé des théories de Money (ce qui est plus que contestable) ou pour prouver, à partir de l’échec de l’expérience menée sur Reimer, que la culture n’a rien à voir dans l’identité sexuelle (ce qui a largement été réfuté depuis). Il est en revanche plus difficile de déterminer ce qui a précisément mené au suicide de David Reimer, dans les années 2000, à l’âge de 34 ans. David s’est marié et a adopté les trois enfants de son épouse, mais ils sont séparés au moment de son suicide, son épouse ayant demandé le divorce. On sait aussi que sont frère jumeau était mort quelques années plus tôt d’une overdose et qu’il avait des relations très difficiles avec sa famille. Tout cela pour dire que si Money a certainement exercé une influence absolument désastreuse sur sa vie, on ne peut pas attribuer avec certitude la cause de son suicide à l’expérience médicale dont il a été le cobaye, et seulement à elle. Il est très possible que de multiples facteurs l’aient poussé à ce geste, et c’est à nouveau trahir Bruce/David Reimer que d’imposer un sens à son suicide, sens qu’il n’a jamais explicité.

    Le « cas » Reimer dans le débat nature/culture, ou: le rôle de la norme

    Comme je l’ai dit, cette expérience a été utilisée à des fins théoriques diamétralement opposées. Ces théories (pour caricaturer: Money d’un côté, Diamond de l’autre) ont cependant un point commun: leur référence à la norme. L’analyse de Butler dans Défaire le genre est très utile pour comprendre cette dimension. Dans un essai consacré à ce « cas », elle cherche à « rendre justice » à David Reimer, et souligne la convergence paradoxale, dans leur traitement de Bruce/David, entre des scientifiques qui s’opposent sur le plan théorique:

    Tandis que le Money Institute engage, au nom de la normalisation, des transsexuelles pour apprendre à Brenda comment font les femmes, les endocrinologues [quand « Brenda » demande à prendre des hormones masculines] prescrivent le protocole de réassignation de sexe de la transsexualité à David, au nom de la normalisation, et afin qu’il embrasse son destin génétique, au nom de la nature. […] Il semble que les normes qui gouvernent l’intelligibilité du genre sont, pour Money, celles qui peuvent être fermement imposées et appropriées au niveau du comportement; la malléabilité de la construction du genre qui constitue en partie sa thèse nécessite ainsi une application ferme. La « nature » défendue par les endocrinologues nécessite elle aussi une certaine assistance par des moyens chirurgicaux et hormonaux lorsqu’une intervention non naturelle sur l’anatomie et la biologie est précisément ce qui est requis par la nature. Dans chacun de ces deux cas, le postulat est donc réfuté par les moyens par lesquels il est appliqué. La malléabilité est violemment imposée et la naturalité est produite artificiellement. » (Butler [2004] 2012 : 84)

    Comme toujours avec Butler, il n’est pas inutile de la paraphraser pour clarifier sa pensée. Elle montre que les médecins qui traitent Reimer pendant son enfance, puis ceux qui le traitent une fois adolescent et adulte, ont en fait tous une visée normative. Pour Money et ses collègues, il s’agit d’apprendre à « Brenda » comment être une femme, selon les normes strictes de la féminité. Ils sont prêts, pour cela, à utiliser à la fois des moyens hormonaux et chirurgicaux drastiques (l’idée de départ étant que sans pénis fonctionnel, Bruce ne pouvait de toute façon pas être un homme « normal ») et à éduquer l’enfant de manière à ce qu’il adopte un comportement correspondant à l’idée qu’on se fait d’une femme. Pour Diamond et les autres médecins qui prennent le relais, la normalisation consiste cette fois à rendre « Brenda » à son « destin génétique », un destin d’homme. Paradoxalement, pour retrouver cette « nature », il faut là aussi employer les moyens technologiques lourds. En d’autres termes, Money défend l’idée de la malléabilité de l’identité sexuelle, mais est prêt à l’imposer par la chirurgie et l’éducation; Diamond défend l’idée de la détermination complète de l’identité sexuelle par la biologie, et a recours à la chirurgie et aux hormones pour atteindre cette naturalité.

    Comme le souligne la chercheuse Ilana Löwy, il faut cesser de traiter Reimer seulement comme un cobaye: il a lui-même a un avis dans ce débat – il suffit de l’écouter. Le passage se trouve, paradoxalement, à la fin du livre de Colapinto (pour qui la « nature » est toute puissante en matière d’identité sexuelle); il y explique ce que signifie, pour lui, « être un homme »:

    [Il faut] bien traiter sa femme, fournir un toit à sa famille, être un bon père. Des choses comme celles-là comptent beaucoup plus que le « bang-bang » de sexe. Je m’imagine que John Money aurait considéré les pères biologiques de mes enfants comme de vrais hommes. Mais ils ne sont pas restés pour prendre soin de leurs enfants. C’est moi qui l’ai fait. C’est cela, pour moi, être un vrai homme.

    On aurait du mal à expliquer plus clairement le rôle du social dans l’identité et dans le rapport que chaque individu peut avoir à la masculinité et à la féminité — c’est-à-dire, à ce que cela signifie, culturellement, d’être un homme ou une femme.

    Dans le prochain billet, j’aborderai l’appropriation féministe du genre, c’est-à-dire la manière dont les féministes se saisissent d’un concept né dans un contexte qui n’a a priori rien à voir avec leurs combats. Je montrerai la distance qui se creuse entre la façon médico-psychologique de concevoir le genre et l’outil critique, politique et heuristique (c’est-à-dire « qui fait advenir du savoir ») que devient le concept.

    Références citées

    COLAPINTO John, [2001] 2014, Bruce, Brenda et David. L’histoire du garçon que l’on transforma en fille, trad. Elsa Maggion, Paris, Denoël.
    BUTLER Judith, [2004] 2006, Défaire le genre, trad. M. Cervulle, Paris, Amsterdam.
    LOWY Ilana, 2006, « Intersexe et transsexualités: Les technologies de la médecine et la séparation du sexe biologique et du sexe social », Cahiers du genre, n° 34, p. 81-104.

    Et maintenant?

    Vous avez été près de 200 en une semaine à prendre le temps de répondre à mon sondage: merci beaucoup! Surtout, merci pour les gentils mots, les encouragements, ça fait un bien fou et ça me donne envie de continuer. Je vous propose un petit bilan qui doit, de mon côté, m’aider à décider de la direction que ce blog doit prendre – j’évoque ça à la fin du billet.

    Sans surprise (?), les gens qui ont répondu au sondage sont des lecteurices régulier·es, mais tous les profils étaient représentés, ce qui est important puisque vous n’avez forcément pas les mêmes attentes.
    sondage_fréquence

    Catégories d’articles les plus utiles

    Les catégories que vous semblez trouver les plus utiles sont, dans l’ordre:

      « matière à réfléchir / des clés pour comprendre » (une catégorie un peu fourre-tout dans laquelle je range les articles de fond): presque 90% l’ont choisie;
      « arguments antiféministes » il s’agit surtout d’une série de billets publiée en 2014. Presque 70% des répondant·es l’ont mentionnée, ce qui me fait penser que je devrais la reprendre;
      « lexique » (48%): c’est une autre série de billets, commencée il y a quelques moi, qui doit me permettre d’aboutir à un lexique relativement fourni des mots liés au genre. J’ai rassemblé toutes les définitions ici.

    Qu’attendez-vous de ce blog?

    Même si j’ai reçu des réponses variées, de grandes tendances se dégagent:

      – importance de la vulgarisation et de l’accessibilité, y compris pour des néophytes complet·es (sur ça, je dois encore bosser – j’y reviens plus loin);
      – ça ne fait pas l’unanimité, mais certain·es voudraient que je reprenne les billets de réaction à l’actualité, et peut-être que je montre plus mon opinion personnelle sur les sujets dont je parle;
      – ce que vous semblez attendre le plus, ce sont des billets de fond, rigoureux, avec des arguments détaillés et sourcés, des articles de référence que vous pouvez partager et réutiliser lors de débats; ces articles doivent aussi, occasionnellement, constituer un challenge, et surtout pousser à réfléchir.

    Suggestions, critiques et pistes pour l’avenir

      – Les billets devraient être moins abstraits, donc comporter plus d’exemples et être plus facilement appropriables.
      – Il va falloir vous mettre d’accord: certain·es trouvent mes articles trop denses et me demandent de délayer un peu plus, d’autres les trouvent trop longs. Là (comme ailleurs!) je ne vais pas pouvoir satisfaire tout le monde 🙂
      – Le contenu devrait être plus facilement accessible; conseiller des ouvrages d’introduction à ces sujets pour les débutant·es? Quelqu’un a fait une suggestion qui me plaît bien: un parcours pour débutant·es, où je commencerais de zéro et progresserais pas à pas. Je vais y réfléchir.
      – Répondre plus souvent aux commentaires: je n’ai ni l’énergie ni le temps de le faire… Je préfère donc laisser mes lecteurices débattre et intervenir seulement quand je le juge nécessaire.
      – D’autres suggestions qui me plaisent (je ne peux pas tout évoquer):

    1. Une série de portraits de féministes: j’avais commencé à travailler il y a quelques mois sur des portraits de féministes d’origines variées, je vais essayer de retrouver ça et m’y mettre vraiment;
    2. Faire une session questions/réponses: j’ai laissé tomber mon compte Ask, c’était trop de travail, mais je pourrais effectivement réfléchir à la forme que pourrait prendre une telle session. Le problème, comme toujours, c’est la gestion des trolls…
    3. Accueillir à nouveau des billets invités: c’était beaucoup de travail en plus (relecture, va-et-vient avec la personne pour modifications éventuelles, mise en forme, etc.), donc j’ai arrêté d’accepter des soumissions. En revanche, je pourrais réfléchir à un format d’interviews ou de portraits ponctuels.
    4. Une chaîne YouTube: ce n’est vraiment pas mon truc. En revanche, je réfléchis depuis longtemps maintenant à un format de podcast (oui, vous avez remarqué, j’aime *bien* les podcasts). Ce n’est pas pour l’avenir immédiat, mais je garde dans un coin de ma tête.

    J’ajoute que je suis tout à fait d’accord: ce blog manque de pandas, et que l’idée de lancer un crowdfunding pour me payer un CM qui s’occupe des trolls à ma place est plus que tentante. Merci, lecteurices mystère!

    … Coucou?

    Euh… Oui, coucou, c’est moi. C’est gentil d’être revenu·es. J’ai perdu l’accès à mon blog pendant plus de 24h après avoir rédigé ce billet, alors croyez-moi, je suis très, très contente de vous revoir.

    J’ai eu besoin d’une pause, la pause est finie, les choses sérieuses reprennent. Ou plutôt, les choses sérieuses vont reprendre, mais pour ça j’ai besoin de vous, et je tente donc quelque chose.

    Après plus de 4 ans à tenir ce blog, j’aimerais savoir ce que vous en attendez, ce que vous appréciez, ce que vous appréciez moins, ce que vous attendiez et n’avez pas encore trouvé… J’aimerais connaître vos idées, vos suggestions, vos attentes. L’identité du blog restera la même: il s’agit d’aborder des sujets relatifs au genre d’un point de vue féministe, et, le plus possible, de vulgariser des concepts liés à ces domaines. J’ai tenté plusieurs choses au fil des années, et j’aimerais savoir ce que vous trouvez ou non utile.

    Je vous serais donc très reconnaissante si vous pouviez remplir le rapide sondage ci-dessous, utiliser les commentaires pour discuter, ou Facebook (je réponds très rarement aux messages privés par contre). J’ai décidé de ne plus utiliser le compte Twitter @A_C_Husson que pour diffuser mes billets. J’y reviendrai peut-être un jour, mais pour l’instant je n’ai plus la force de gérer ça. Je laisserai le sondage en ligne 1 ou 2 semaines et essaierai ensuite d’en publier une synthèse.

    Pour vous remercier, sous le sondage, vous trouverez une (désormais traditionnelle) liste de podcasts. Enjoy!

    Podcasts

    D’abord, un documentaire pour lequel j’ai été interviewée (à propos du tumblr Je n’ai pas consenti), diffusé dans Sur les docks: « Collection témoignages: Maltraitance gynécologique »


    – La Fabrique de l’histoire:

    Semaine « Histoire de la sexualité »
    Semaine « Prostitutions au XIXe siècle » (à propos d’une exposition au Musée d’Orsay)
    « Mademoiselle de Bettignies, l’anti Mata Hari »

    – La Suite dans les idées:

    « De plus si nouveaux réactionnaires »

    – Les Nouveaux chemins de la connaissance:
    (pas écouté) « Les maux de la psychanalyse (2/4): La femme existe-t-elle? »

    – Sur les docks:
    « Mariage pour tous! »
    « La ville à l’épreuve du genre »
    « Maternité et handicap »

    – La tête au carré:
    « A quoi sert le sexe? » (douloureux à écouter à cause de la psy invitée, mais il y a aussi le sociologue spécialiste de la sexualité Michel Bozon)
    (pas encore écouté) « Le plaisir féminin »

    En anglais:

    – The Memory Palace:
    « Mary Walker Would Wear What She Wanted »
    « no. 116,842 » (à propos d’une inventrice assez incroyable)

    – Scene on Radio:
    « What Men Talk About When They Talk About Sports »
    « An Athlete In and Out » (à propos de l’homosexualité dans les milieux sportifs)

    + Je viens de découvrir 2 podcasts en anglais que je n’ai encore jamais écoutés: « How to Be a Girl » (podcast créé par la mère d’une fillette trans) et « The Guilty Feminist ».

    Et comme il n’y a pas que le djendeur dans la vie, un épisode récent de Reply All (c’est un bon podcast à propos d’internet, je vous le conseille) qui m’a bouleversée: « The Cathedral ».

    That’s all folks! N’oubliez pas de me donner votre avis 🙂

    « Guerre des sexes » ou guerre contre les femmes?

    C’est un reproche régulièrement adressé aux féministes: elles viseraient / créeraient / entretiendraient une « guerre des sexes ». Implicitement, on suggère donc que sans les féministes, hommes et femmes cohabiteraient en toute quiétude, et non dans ce conflit permanent entretenu par des Amazones sur lesquelles pèse toujours le soupçon d’hystérie.

    C’est d’ailleurs une telle vision de la paix des sexes que promeuvent certain·es intellectuel·les féministes français·es contre les travaux venus des Etats-Unis. En France, nous expliquent l’historienne Mona Ozouf et la philosophe Elisabeth Badinter dans les années 1990, le climat est étranger à la guerre entre les sexes et au politiquement correct entretenus par les féministes américaines. Les rapports hommes-femmes sont ceux d’un « doux commerce entre les sexes » — ce qui rendrait donc impossible l’importation du concept de « genre ». Cette idée renaît de ses cendres à l’occasion de l’affaire DSK, à propos de laquelle la sociologue Irène Théry se fend d’un tribune dans Le Monde pour défendre le féminisme français comme « une certaine façon de vivre, et pas seulement de penser, qui refuse les impasses du politiquement correct, veut les droits égaux des sexes et les plaisirs asymétriques de la séduction, le respect absolu du consentement et la surprise délicieuse des baisers volés ». L’asymétrie, en France, on kiffe. Les rapports de pouvoir? Connais pas.

    L’argument de la « guerre des sexes » est donc brandi de toutes parts, par certaines féministes comme par les antiféministes. On reproche aux Américaines de voir conflit et rapports de pouvoir partout, alors que « la surprise délicieuse des baisers volés » c’est si chouette, surtout quand on est femme de chambre. C’est un des reproches majeurs adressés au genre: sa définition non pas seulement comme rapport social mais comme rapport de pouvoir qui gouverne les relations entre le groupe « hommes » et le groupe « femmes ». Tout serait tellement plus simple si les féministes baissaient les armes.

    Partout, tout le temps, on nous tue. On nous frappe. On nous viole. On nous insulte. On questionne notre humanité. On nous discrimine dans toutes sortes de contextes. Pourquoi? Parce que nous sommes des femmes. Et ensuite, on nous accuse, nous les féministes, d’entretenir une « guerre des sexes ». Mais réveillez-vous! On nous mène la guerre depuis des millénaires, et quand nous protestons, quand nous essayons de nous faire entendre, nous sommes qualifiées d’hystériques, de va-t-en-guerre, de dangereuses perturbatrices de la paix sociale — c’est-à-dire: de l’ordre du genre. Votre « paix », c’est notre oppression. Les féministes se contentent de prendre les armes dans une guerre qui a touché leurs mères, leurs grands-mères, et toutes celles qui les ont précédées.

    Dans ma bibliothèque — Faïza Zerouala, Des voix derrière le voile (2015)

    Premier Parallèle, 2015, 253p., 15 euros.

    Premier Parallèle, 2015, 253p., 15 euros.


    Je ne peux pas assez insister sur l’importance de ce livre, paru il y a quelques mois. Faïza Zerouala, journaliste spécialisée dans les questions de société, a notamment beaucoup travaillé pour le Bondy Blog mais aussi pour le Monde. Dans cet ouvrage, elle s’efface presque entièrement pour laisser la parole (c’est là l’enjeu et tout l’intérêt du livre) à dix femmes qui ont choisi de porter le voile. Elle a passé avec chacune de nombreuses heures qui se sont transformées en quelques pages à la première personne, où la journaliste n’apparaît que pour décrire et introduire celle qui va raconter son histoire.

    Toutes sauf une ont choisi de participer anonymement au projet. Elles craignent en effet que cela ne rende leur vie encore plus compliquée qu’elle ne l’est déjà. C’est là un des points communs entre toutes ces femmes: elles témoignent de la difficulté de porter le voile, sur un plan personnel, comme engagement et acte de dévotion, mais aussi et surtout à l’égard des autres, parfois même de la famille. Beaucoup ont vécu des actes et des propos relevant de l’islamophobie « ordinaire », celle du quotidien, qui fait malheureusement partie de leur expérience de femmes musulmanes en France. Toutes parlent de la peur qu’elles ressentent devant cette banalisation de la haine et devant les agressions peu médiatisées de femmes voilées (expérience: cherchez « femme voilée agressée » sur Google).

    Une de ces agressions plus ou moins symboliques du quotidien est rapportée par Naïma, qui a porté le voile adolescente mais l’a ensuite retiré. Elle explique qu’elle était très bonne élève, qu’elle aimait notamment l’histoire, mais que son professeur avait refusé de la présenter et de l’aider à se préparer à un concours de dissertations sur la déportation et la Résistance. Résultat, sans l’aide de personne, elle a fini première:

    Je me suis débrouillée sans cours [son professeur refusait souvent de l’admettre en classe, avant même la loi de 2004], avec Internet et une biographie de De Gaulle. Et je suis arrivée première. Ni mon prof, ni le proviseur ne m’ont félicitée. Alors que je ramenais une coupe au lycée, et que je lui offrais une pub gratuite car la presse locale en avait parlé! […] j’ai décidé d’aller à la cérémonie en tailleur, et voilée. C’était une revanche. J’ai serré la main du président du conseil général, qui n’était pas très content qu’une lycéenne voilée gagne. Les anciens résistants qui étaient là m’ont, eux, félicitée: « C’est bien que des personnes de votre origine se souviennent de cette histoire. » (p. 228)

    Qu’on vienne nous parler après cela de tous ces « communautaristes » qui refusent de « s’intégrer »…

    Mais le plus frappant, ce sont peut-être les différences, nombreuses, entre toutes ces femmes, leur manière de vivre leur religion, leur rapport au voile, au corps, aux hommes. Difficile d’ailleurs, après avoir lu ce livre, de parler du « voile » en général, tant ce bout de tissu qui suscite tant de commentaires et de réprobation recouvre des réalités différentes. Peu de points communs en effet entre la youtubeuse Asma, la seule qui accepte de témoigner sous son vrai nom, qui porte le jour de l’entretien un foulard violet retenu par une épingle rouge, et Fatiha, qui porte le sitar (voile intégral qui, à la différence du niqab, couvre également les yeux). Je ne cherche pas à dire que la première est plus acceptable que la seconde, seulement qu’elles portent des voiles très différents, ce qui suppose aussi un vécu différent par rapport à la religion et à autrui. (Pour l’anecdote, un point commun, peut-être inattendu, entre Asma et Fatiha: elles sont divorcées.) La question du jugement revient d’ailleurs souvent, pour être aussitôt écartée: la plupart tiennent à préciser qu’elles ne jugent ni les non-voilées, ni les femmes qui portent le voile de manière différente. Plusieurs évoquent tout de même leur réticence à l’égard du niqab, et Fatiha paraît d’ailleurs bien isolée dans cette collection de témoignages.

    Quelques-unes évoquent le féminisme, parce qu’elles s’en revendiquent ou parce qu’elles le rejettent, au nom d’une révolution sexuelle selon elles en trompe-l’oeil. Elles tiennent presque toutes un discours sur ce que signifie être une femme musulmane, discours parfois normatif quand il est question de la manière dont « la femme » doit être et se comporter chez elle et à l’égard du monde. Mais je vois notamment dans les propos de Djamila une parole féministe qui doit absolument être entendue:

    C’est simple, les femmes voilées n’ont pas accès aux médias. Ce sont des hommes ou des femmes non voilées qui parlent d’elles. Or certaines choses, quand tu ne les vis pas dans ta chair, sont difficiles à exprimer. Est-ce que que ce ne serait pas plus intéressant de demander aux principales intéressées ce qu’elles mettent derrière leur voile, plutôt que de le fantasmer? On peut même aller plus loin: il existe des expertes voilées sur tous les sujets, pas seulement sur le hijab [voile qui descend sur la poitrine et laisse le visage apparent]. Ce ne viendrait même pas à l’esprit d’un journaliste de demander à une femme voilée des éclairages sur d’autres domaines de compétence. (p. 197)

    Il faudrait peut-être que certaines féministes acceptent d’entendre ces discours; qu’elles arrêtent d’infantiliser ou de victimiser ces femmes, en faisant un amalgame grotesque voile = Talibans; et qu’elles arrêtent enfin, ne serait-ce que par cohérence, de réduire ces femmes à leur voile. Djamila parle de ces choses que l’on vit « dans sa chair »; cela fait écho à toutes les théories féministes du point de vue, à tous les discours sur l’expérience de la domination et du fait d’être une femme dans une société patriarcale. J’aimerais (mais je suis naïve) que les féministes anti-voile lisent ce livre et acceptent, selon l’expression de Faïza Zerouala, d' »écouter les silencieuses ». Un beau programme qui, pour moi, fait écho au projet de « l’histoire des femmes » et au livre de l’historienne Michelle Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire.

    Une dernière chose sur cette histoire de position anti-voile. Cette position existe bel et bien (malheureusement), mais son pendant n’est pas le féminisme « pro-voile ». (De même qu’il est réducteur et faux d’opposer militant·es « abolitionnistes » et « pro-prostitution ».) Les femmes voilées se fichent sûrement éperdument que je sois « pro » ou « anti », tant que je les laisse exercer leur choix et que j’évite de les juger, elles qui ne me jugent pas. De toute façon la question ne se pose pas pour moi, je ne suis pas musulmane, je n’ai pas à faire ce choix. Refuser le voile au nom d’une position universaliste revient, comme je le disais, à simplifier outrageusement la situation en considérant que toutes les femmes qui portent le voile sont forcées à le faire par leur père ou leur mari, ou qu’elles n’ont aucune réelle liberté de choix et qu’on ne doit donc pas les croire quand elles disent le faire de leur propre iniative. Cela revient à considérer que le voile est mal par principe et ne doit donc pas être accepté – mais au nom de quels critères moraux? Au nom de l’athéisme? Du féminisme? Mais que faites-vous alors du féminisme islamique? On tombe là dans le problème de l’universalisme, dans lequel je ne m’aventurerai pas plus avant. Mais même si vous êtes contre le voile (et c’est votre droit!), avant de l’interdire à d’autres femmes, écoutez-les.

    Petit lexique du genre (3): essentialisme, constructivisme, socialisation de genre

    ESSENTIALISME

    Ce terme revêt différents sens selon qu’il est employé en biologie, en philosophie ou en sociologie. C’est le dernier sens qui prévaut dans la théorie féministe et les études de genre, résumé ainsi dans un article portant sur le lien entre essentialisme et politiques de l’identité:

    L’essentialisme est l’idée selon laquelle des groupes de gens pourraient être définis par certaines caractéristiques essentielles, visibles et objectives, qui seraient inhérentes aux individu·es, éternelles et inaltérables. La segmentation en groupes peut être faite selon ces caractéristiques relatives à l’essence des personnes, elles-mêmes fondées sur des critères problématiques tels que le genre, la race, l’ethnie, l’origine nationale, l’orientation sexuelle et la classe.

    Les études de genre et la tendance majoritaire du féminisme contemporain se définissent par opposition à l’essentialisme, dans la lignée de l’affirmation célèbre de Simone de Beauvoir: « On ne naît pas femme, on le devient » (cf. CONSTRUCTIONNISME). Il s’agit cependant d’un point de conflit majeur dans la pensée féministe. Par exemple, même si l’anti-essentialisme semble aujourd’hui majoritaire, en particulier dans la nouvelle génération de militant·es, il existe aussi une tendance féministe essentialiste. C’est le cas de ce que les féministes américaines nomment à partir des années 70-80 « French feminism », rassemblant par là des féministes comme Luce Irigaray ou Julia Kristeva, qui cherchent à mettre en avant des qualités spécifiques féminines afin de contrer la dévalorisation du féminin et de trouver par là une voie d’émancipation.

    Mais l’opposition n’est pas seulement entre essentialisme et anti-essentialisme. Gayatri Spivak, par exemple, prône dans le cadre d’une réflexion post-coloniale un « essentialisme stratégique », qui doit permettre d’accéder en quelque sorte à ce qu’il se passe dans l’esprit du dominant, d’adopter son point de vue afin de trouver la meilleure stratégie politique possible pour mettre fin aux politiques de domination. Le but, pour Spivak, est de comprendre les fondements de la pensée essentialiste (qu’elle s’applique aux catégories de sexe, de « race »…) afin d’en démonter les rouages et de remettre en cause l’ensemble du système qui cause l’oppression des groupes en question.

    CONSTRUCTIONNISME

    Articles de ce blog traitant du constructionnisme:
    Le genre est un construction sociale: qu’est-ce que cela veut dire?
    Quels sont les rapports entre sexe et genre?

    Une précision terminologique d’abord: on trouve souvent (y compris sur ce blog) les termes constructionnisme et constructivisme employés comme équivalents, mais ils ne le sont pas. Sans rentrer dans les détails, je signale simplement que le constructivisme réfère à une position théorique en sociologie de la connaissance; ce qui nous intéresse, c’est le constructionnisme, aussi appelé (histoire d’embrouiller un peu plus les choses) constructivisme social ou encore constructivisme empirique.

    L’expression « construction sociale », qui s’applique notamment au genre, émerge en sciences humaines dans les années 1960 dans le cadre de l’opposition à l’essentialisme (cf. ESSENTIALISME). Il s’agit de mettre en évidence la manière dont les acteurs sociaux, à travers leurs discours et leurs actions, construisent la réalité sociale. Le genre et la « race » sont deux exemples de constructions sociales. Ce sont des catégories qui paraissent incontournables, inévitables, déterminées par la nature; mais les chercheur·es en sciences humaines montrent comment, à partir de différences constatées de manière plus ou moins objective (apparence, comportement…), les acteurs sociaux associent à ces différences des caractéristiques et des valeurs qui ne sont pas « naturelles » mais sociales. Ainsi, à la division de l’humanité en deux catégories sexuelles apparemment binaires, « femelles » et « mâles », se sont ajoutées des divisions ayant à voir avec le comportement, les rôles sociaux, l’habillement, etc. qui sont de nature sociale. C’est cela qu’on appelle le genre. Autrement dit, « on ne naît pas femme, on le devient ».

    Le concept de construction sociale a des conséquences politiques importantes. En effet, il implique que la hiérarchie imposée par le genre n’est pas imposée par la nature, par une essence immuable. Elle n’est pas un donné vrai pour l’humanité en tous temps et en tous lieux, mais une construction variable selon le lieu et l’époque et qu’il est possible de mettre au jour, de faire évoluer, voire de radicalement bouleverser.

    SOCIALISATION DE GENRE

    Cf. les articles CONSTRUCTIONNISME et ESSENTIALISME.
    Ce sujet a été traité sur ce blog notamment dans « Compagnon persiste et signe… Ca tombe bien, nous aussi », article co-écrit avec Denis Colombi.

    Il n’existe pas d’essence de la masculinité ni de la féminité. Nous apprenons, de multiples manières et dès la plus tendre enfance, comment être des hommes et des femmes, c’est-à-dire quels comportements sont attendus de nous en fonction de notre appartenance de sexe. En sociologie, on appréhende cela notamment à travers la notion de socialisation de genre, qui désigne la manière dont le genre est appris et transmis d’une génération à l’autre, via des institutions comme l’école, la famille, les médias… Pour la sociologue Muriel Darmon, la socialisation désigne

    l’ensemble des processus par lesquels l’individu est construit — on dira aussi « formé », « modelé », « façonné », « fabriqué », « conditionné » — par la société globale et locale dans laquelle il vit, processus au cours duquel l’individu acquiert — « apprend », « intériorise », « incorpore », « intègre » — des façons de faire, de penser et d’être qui sont situées socialement. (La socialisation, Armand Colin, 2006, p. 6)

    La socialisation de genre, c’est le processus par lequel chacun·e, dès la naissance, apprend à se comporter, à parler, à se tenir et à penser au sein du monde, en fonction de la différence des sexes. On apprend des pratiques, des gestes, des réflexes qui nous semblent ensuite « naturels », tant nous y sommes habitué·es. La socialisation de genre doit être mise en relation avec d’autres types de rapports sociaux: des rapports d’âge, de classe sociale, de « race » au sens social, etc.

    Les manières d’apprendre à être une fille ou un garçon, une femme ou un homme, sont multiples. On ne donne pas aux enfants les mêmes jouets ni les mêmes vêtements selon qu’ils sont d’un sexe ou de l’autre; on encourage en classe les garçons à parler et on accepte des comportements turbulents, alors que les filles doivent être discrètes et disciplinées; les enfants de couples hétérosexuels voient encore, majoritairement, leur mère s’occuper des tâches ménagères et leur père de tout ce qui concerne les activités extérieures… La famille et l’école sont des institutions centrales dans la socialisation de genre, mais cet apprentissage ne se limite pas à l’enfance, loin de là: les frontières entre les sexes sont réaffirmées tout au long de la vie, que ce soit par exemple à travers les représentations médiatiques (publicités, personnages de cinéma…) ou des pratiques sportives, culturelles, etc.

    Sélection de podcasts

    Pour la troisième fois (voir les deux premières ici et ici) et parce que mon amour des podcasts et du djendeur ne se dément pas, je vous livre en vrac les podcasts écoutés pendant les semaines et mois qui ont précédé. Je me suis contentée de signaler ceux que j’ai particulièrement appréciés. Comme à chaque fois, ce serait super que vous laissiez vos propres recommandations en commentaire. Mes écoutes sont en effet assez ciblées: en français, je n’écoute presque que France Culture (allez-y, jetez-moi des tomates pas mûres), et j’écoute beaucoup de podcasts en anglais, surtout venant des USA, parce qu’ils n’ont pas leurs pareils en matière de storytelling.

    Avant de commencer:
    – Le tumblr que j’ai commencé en février, Je n’ai pas consenti, a rencontré pas mal d’échos dans les médias. Après l’article de Rue89, il y a eu un documentaire sonore en 2 parties dans Les Pieds sur terre (cf ci-dessous); d’ici mi-juillet devraient sortir sur la BBC et ABC un reportage (8 à 10 min) et un documentaire sonore consacrés au tumblr et aux questions qu’il soulève, et j’ai aussi été interviewée pour un autre documentaire concernant les violences en gynécologie-obstétrique et sera diffusé à la rentrée.
    – suggestions faites la dernière fois par des commentateurices: Radiorageuses, Arte radio, un cycle sur le féminisme arabe sur RTS et Bye Bye Barbie.

    La conversation scientifique (France Culture):
    +++ Les voiles que l’esprit pose sur le corps (une histoire de la pudeur)

    La fabrique de l’histoire (France Culture):
    Histoire de l’intime

    La suite dans les idées (France Culture):
    +++ La parité, une victoire exemplaire (Laure Bereni, sociologue)

    Les nouveaux chemins de la connaissance (France Culture):
    Actualité philosophique: Thierry Hoquet (à propos de son conte philosophique Sexus Nullus)
    L’esprit Voltaire (3/4): la philosophie a-t-elle un sexe? (Olivier Ferret et Florence Lotterie, une de mes anciennes profs \o/)

    Les nouvelles vagues (France Culture):
    Jeunes femmes, jeunes hommes, qui boit quoi comment?
    +++ Le corps (1/5): Fabrique de la beauté moderne (à propos du livre de l’historien Ivan Jablonka, +++ Le corps des autres, sur les instituts de beauté)
    Le corps (2/5): « Nous avons montré nos culs et trouvé que c’était un excellent métier » (à propos du roman à la première personne sur le peep-show d’Alice Roland, A l’oeil nu)
    Et parce qu’il n’y a quand même pas que le djendeur dans la vie: +++ L’intérieur (1/5) : Vivre, écrire, penser, travailler… chez soi (Mona Chollet)

    Les pieds sur terre (France Culture):
    Le consentement médical 1/2 (témoignages de patientes, à partir de leurs témoignages sur Je n’ai pas consenti)
    Le consentement médical 2/2 (témoignages de soignant·es)
    Trois fois la première (la « première fois » racontée par des femmes d’une même famille et de 3 générations)
    La vie sexuelle des Françaises
    Déradicalisation 3: les jeunes filles aussi…
    Les mâles
    +++ La liberté d’exclusion (les histoires de 3 mères voilées qui se sont retrouvées exclues des activités périscolaires de leurs enfants)

    La tête au carré (France Inter):
    Les concours de beauté (je suis personnellement très mitigée quant à cette émission)
    L’homosexualité, une question pour la science? (pareil, à écouter seulement pour Fassin)
    Les troubles des conduites alimentaires (arriver à ne pas adopter l’angle du genre, c’est assez fort)

    Modes de vie, mode d’emploi (France culture):
    Quartiers gays: les communautés dans la ville

    Sur les docks (France Culture):
    +++ Femme pasteur & femme rabbin
    +++ La révolte des prostituées de Saint-Nizier
    Les femmes dans la guerre
    La condition des femmes en Inde
    +++ En Inde, Moi Phoolan Devi, du village au ravine / de la geôle au Parlement (2 épisodes)
    Famille homoparentales: que sont-ils devenus?
    De sexe féminin

    Si vous voulez aussi pratiquer votre anglais:

    All in the mind (ABC Radio, Australie):
    +++ Girls and autism
    +++ The elephant in the room – men’s mental health

    All in the mind (BBC Radio 4):
    Perinatal obsessive compulsive disorder
    Autism in girls

    Thinking Allowed (BBC Radio 4):
    Lesbian lives in Russia
    Love, money and HIV in Kenya
    Commercial surrogacy in India (GPA)

    Note to self (podcast):
    « Am I trans? »: One teen’s quest and how gaming helped
    Google’s head of human resources on growth-hacking gender equality at work
    Ana and Mia: How eating disorders evolved online

    Popaganda (podcast féministe sur la pop culture):
    Blue (« race », genre et santé mentale; histoire des sextoys…)
    Women of science
    Sex work is work
    The evolution of Wonder Woman

    Radio Diaries:
    Fly Girls (à propos de femmes pilotes réquisitionnées pendant la 2ème guerre mondiale aux USA)

    Strangers (podcast):
    American Mormon – International Mr Leather
    Two men and a baby et la suite

    Benjamin Walker’s theory of everything (podcast):
    Wishful thinking (à propos de la misogynie sur internet)
    Transformers (Les personnes trans en prison + Preciado à propos de la transition et des hormones)

    The longest shortest time (podcast):

    The accidental gay parents

    Criminal (podcast):
    That Crime of the Month (syndrome prémenstruel et crimes commis par des femmes)

    BBC World service documentaries:
    Canada’s Red River Murders (à propos des meurtres et disparitions de femmes indigènes au Canada)

    BBC Radio 4 Documentaries:
    My Big Fat Documentary (à propos d’un « fat beauty pageant », un concours de beauté pour gros·ses au Royaume-Uni)
    Drags to Riches (la scène drag britannique)

    Love + Radio (podcast):
    Eternity through skirts and waistwoats