Réaliser: « moi aussi »

Il y a des lectures, des découvertes qui arrivent exactement au bon moment: au moment où vous êtes prêt·es à les accueillir et à les accepter; au moment où vous en avez besoin pour mettre des mots sur ce qu’il se passe autour de vous. J’ai commencé à lire Living a feminist life de Sarah Ahmed le jour où j’ai dit: moi aussi. C’était une pure coïncidence, mais ces deux actes – dire au monde que oui, bien sûr, moi aussi, et lire Sarah Ahmed – sont en fait intimement liés.

Sarah Ahmed essaie, dans la première partie de son livre, de décrire le processus du « devenir féministe ». Elle parle de l’importance des émotions dans ce processus: tout commence par ce ressenti confus, la sensation d’une injustice. Elle explique comment le féminisme offre de nouvelles manières de comprendre, a posteriori, ce qui nous est arrivé. Elle met le doigt sur quelque chose d’absolument crucial (c’est moi qui traduis):

Le travail féministe est souvent un travail de la mémoire. Nous travaillons pour nous souvenir de ce que nous aimerions parfois voir s’estomper. En réfléchissant à ce que signifie vivre une vie féministe, je me suis souvenue; j’ai essayé de recoller les morceaux. J’ai appliqué une éponge sur le passé (p. 22).

Appliquer une éponge sur le passé: mettre à profit mon apprentissage féministe pour revisiter mes expériences, mon histoire.

Je suis activement engagée dans le militantisme et la recherche féministe depuis plusieurs années maintenant. Pourtant ce n’est que récemment que j’ai pu donner son vrai nom à la première agression sexuelle que j’ai subie. J’avais 15 ans. Un frotteur du métro. Je n’avais pas oublié l’épisode en lui-même, je m’en souvenais confusément comme d’une confrontation au sexisme et à la violence masculine. Pourtant je ne lui avais pas donné son nom: agression sexuelle. Un délit. Punissable par la loi, en théorie.

Ré-habiter son passé de cette manière peut mener à ce sentiment incroyable qui vient du fait de donner leur nom aux choses, de comprendre, et de rejoindre un collectif – moi aussi; mon expérience n’est pas isolée. Mais comme l’explique Ahmed, donner son nom au sexisme, ou au racisme, ou à l’homophobie peut s’avérer impossible: parfois il est plus simple, moins douloureux de ne pas le faire, cela nous permet de continuer à vivre comme si de rien n’était, à peu près. Le féminisme est un travail des émotions, émotions que nous ne sommes pas toujours en mesure de gérer. Nombre de femmes ont ces derniers jours été confrontées à des émotions complexes, face au déferlement de « moi aussi », à l’injonction parfois ressentie de le dire, de se dire victime de harcèlement ou d’agression sexuelle, face à leur propre histoire. Mais n’oublions pas:

Alors que nous commençons ce processus consistant à recoller ses propres morceaux nous trouvons beaucoup plus que nous-mêmes. Le féminisme, en nous donnant un endroit où aller, nous permet de revisiter par où nous sommes passées. Nous pouvons devenir encore plus conscientes du monde grâce à ce processus qui nous rend conscientes des injustices, parce qu’on nous avait appris à ignorer tant de choses (p. 31).

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Sarah Ahmed, Living a Feminist Life, Duke University Press, 2017.

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Harceleurs, agresseurs ou simples « relous »?

L’expression est utilisée par des militantes contre le harcèlement de rue, qui ont inauguré hier une « zone anti-relous » à Paris. Cela, quelques jours après une agression sexuelle dont a été victime une femme à Lille et qui a beaucoup fait parler; non pas, malheureusement, à cause de son caractère exceptionnel, mais parce que personne n’est intervenu pendant les 30 minutes qu’a duré son calvaire.

L’initiative de ces militantes est louable et il faut absolument agir contre le harcèlement de rue. Mais leur choix de vocabulaire me pose vraiment problème.

Les hommes qui harcèlent et agressent les femmes dans l’espace public ne sont pas des « relous ». Les désigner ainsi revient à minimiser l’acte en question. Ce n’est pas pour rien que l’on parle de harcèlement: ce ne sont pas des cas isolés, des types lourds, des exceptions. C’est une des manifestations de la domination masculine et de l’appropriation masculine de l’espace public. Une manière de « remettre les femmes à leur place » en leur montrant bien qu’elles ne peuvent échapper ni au regard, ni à l’emprise des hommes. Que quoi qu’elles fassent, il ne faut jamais, jamais qu’elles oublient leur statut de femmes, c’est-à-dire d’objets sexuels à disposition du sexe masculin.

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