Pourquoi les hommes (cisgenres) devraient-ils être féministes?

[EDIT] Note: Suite à plusieurs commentaires, sur ce blog et ailleurs, j’ai modifié l’article pour que l’adjectif « cis[genre] » apparaisse à chaque fois que je parle d' »hommes », et non plus seulement dans une note au début. Un homme ou une femme cisgenre est une personne qui s’identifie au genre, masculin ou féminin, qui lui a été assigné à la naissance. Ce terme est le pendant de « transgenre ». En revanche, je continue à ne pas préciser « trans » ou « cis » pour parler des femmes, car cette distinction n’a pour moi pas de pertinence dans ce post. Je m’explique de ces choix dans le post qui suit celui-ci.

Il y a au moins trois façons de comprendre ma question:
– pourquoi les hommes cis devraient être féministes;
– mais, après tout, pourquoi les hommes cis devraient-ils l’être?
– Pourquoi quelle(s) raison(s) le sont-ils?

Je vais en fait les aborder un peu toutes les trois.

Débattre de la pertinence pour les hommes cis de s’appeler eux-mêmes « féministe », « allié » ou autre m’intéresse peu. Ce qui m’intéresse, c’est l’idée largement répandue parmi les féministes selon laquelle les hommes cis auraient finalement beaucoup à gagner à nous rejoindre; ce sont aussi, du coup, les motifs pour lesquels des hommes cis se disent féministes (/ antisexistes, alliés, etc.). Et comprenez-moi bien: je ne sous-entends pas, comme le font très souvent les anti-féministes, que les hommes cis sont forcément là pour la baise (hétéro, donc).

L’idée de cet article m’est venue en lisant cette interview de la chercheuse Raewyn Connell, qui a mené un travail fondateur sur les masculinités. Selon elle, « certains hommes (et leur nombre ne fait qu’augmenter) tireront des bénéfices de la transformation progressiste de l’ordre du genre et […] peuvent donc constituer des alliés dans le combat pour le changement ». Et il est vrai que le féminisme a rendu possible de questionner la masculinité, c’est-à-dire d’interroger les formes qu’elle prend, ce qu’elle implique, les enjeux de pouvoir multiples qu’elle sous-tend…

Pour autant, cet argument me met mal à l’aise. Il revient pour moi à dire « venez du bon côté de la force, vous y trouverez votre compte ». D’abord, je trouve pour le moins curieuse l’idée selon laquelle les hommes cis devraient forcément avoir un intérêt concret dans la réalisation des objectifs féministes pour y adhérer. Que des avantages en découlent de manière secondaire, tant mieux. Mais faut-il rappeler que le féminisme ne vise pas à profiter aux hommes cis ? Et, pour me risquer à une comparaison entre les systèmes d’oppression (donc forcément limitée, because intersectionnalité): imagine-t-on des militant·es racisé·es demander à des Blanc·hes d’agir en allié·es parce qu’illes y trouveraient un avantage?

Dans les milieux militants, on parle de « cookies » pour désigner de manière ironique les récompenses que certain·es allié·es semblent attendre (sous quelque forme que ce soit: remerciements, place dans un mouvement qui n’est pas le sien, sexe… Croyez-moi. C’est du vécu). C’est là un autre avantage qui pourrait découler de l’engagement féministe: passer pour le chevalier blanc, se présenter comme un mec bien, un « nice guy », et se voir attribuer une place de choix dans un mouvement qui, justement, vise la disparition de la domination masculine (cherchez l’erreur).

Il est tout à fait vrai que le féminisme a permis de repenser la masculinité, qu’on peut désormais conjuguer au pluriel. Mais la lutte féministe telle que je la conçois (et le féminisme doit, lui aussi, être conjugué au pluriel) poursuit son but, l’égalité, en mettant en évidence à la fois le privilège que le patriarcat accorde à ceux qu’il identifie comme des hommes et la situation de domination qui en découle. On ne pourra atteindre l’égalité qu’en remédiant à cette situation, ce qui nécessite, pour les hommes cis, de renoncer à certains de leurs privilèges, qui leur sont accordés du fait de leur masculinité. Ils n’ont pas choisi ces privilèges et il ne s’agit pas de dire que les posséder fait d’eux des coupables par essence. Ce qui compte, c’est ce qu’ils en font.

En bref : on (= les femmes féministes) demande aux hommes cis d’adhérer à nos idées sur le plan intellectuel et de mettre cette adhésion en pratique dans leurs interactions et dans la vie de tous les jours. Pas parce qu’il y a un jackpot à la clé, mais parce qu’ils y croient.

C’est tout – et c’est déjà énorme. C’est la deuxième chose que je voulais évoquer. Je le répète, il n’y a pas de cookies à la clé, mais ce qu’on demande est énorme et il faut en avoir conscience. On ne leur demande pas seulement (mais ce serait déjà bien !) de se comporter comme des êtres humains dignes de ce nom. On leur demande de désapprendre tout ce que, intuitivement ou directement, ils ont appris de la société au sujet de la masculinité et de la place des hommes cis par rapport aux femmes. On leur demande de renoncer aux privilèges sociaux dont, en tant qu’hommes cisgenres, ils bénéficient de fait ; ou du moins d’avoir conscience de ces privilèges pour les utiliser à bon escient. En ne se prêtant pas au harcèlement de rue, par exemple. En soutenant leurs collègues, amies, proches insultées, discriminées, moquées parce qu’elles sont des femmes. En tentant, s’ils le peuvent, d’atténuer ou de faire disparaître les mécanismes d’invisibilisation et de domination qui s’exercent à l’encontre des femmes.

Parce que OUI, nous avons besoin des hommes cis pour mener à bien nos objectifs – même si certains jours j’aimerais vraiment, vraiment que ce ne soit pas le cas. Ne nous libérez pas, on s’en charge ; nous n’avons pas besoin d’hommes qui veulent nous sauver, ou qui (grands seigneurs!) crient haut et fort que l’égalité reste à atteindre, sans pour autant admettre que cela passe par leur renoncement à leurs privilèges et à la place qu’ils occupent dans la société. On n’en veut pas, de leur place ; on veut simplement qu’elle ne se définisse plus en termes de hiérarchie. Nous avons besoin d’hommes qui acceptent qu’être chômeurs, handicapés et/ou racisés ne les empêche pas de jouir du privilège masculin, et que renoncer à ce privilège n’est pas négociable. Je suis une femme blanche, hétéro, cisgenre, valide, de classe moyenne… : je pâtis de l’oppression sexiste (scoop!) mais je jouis aussi de tout un tas de privilèges. Cela ne fait pas automatiquement de moi une cause perdue pour le militantisme ; cela demande en revanche un travail de conscientisation et des efforts importants de ma part.

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