Le féminisme seins nus

Tiens, je me demande si le nombre de visites va augmenter, cette semaine. Peut-être que les photos qui vont suivre y contribueront. Je vous assure, ceci n’est PAS une stratégie marketing.

J’ai été très frappée cette semaine par une évènement sur la toile dont plusieurs médias se sont fait l’écho, Rue89 notamment, dans un article intitulé « Une féministe égyptienne s’affiche nue pour la liberté ». On y apprend ceci:

Aliaa Elmahdy, une jeune Egyptienne, a publié sur un blog une photo d’elle-même nue, suscitant un vaste débat dans la société. Elle a voulu ainsi briser un tabou et affirmer sa liberté de femme.

Les réactions n’ont évidemment pas tardé, allant, en Egypte, de l’admiration à l’indignation. Le hashtag #NudePhotoRevolutionary s’est répandu comme une traînée de poudre sur Twitter. Je suis très impressionnée par le fait que cette jeune femme (elle a l’air si jeune sur cette photo…) revendique pleinement son acte, jusqu’à révéler son identité. Elle est apparemment aussi à l’origine d’un mouvement sur Facebook appelant des hommes à se prendre en photo en hijab.

Je dois dire que ma première réaction très enthousiaste. Il n’y a guère qu’une chose qui me dérange avec cette photo, c’est que la femme qui pose ainsi ait presque l’air d’une adolescente (je ne sais pas quel âge elle a en réalité). Pourtant, je ne trouve pas, généralement, que les seins nus et le féminisme font bon ménage. Ainsi, l’action de quatre féministes ukrainiennes à Zurich contre le système prostituteur (je ne sais pas ce qu’elles faisaient à Zurich) m’a choquée, pour plusieurs raisons. D’abord, je trouve que le côté happening l’emporte sur l’objet de leurs revendications. De façon symptomatique, les articles relatant l’évènement mentionnent tous en titre le fait qu’elles avaient les seins à l’air, et pas du tout ce qu’elles avaient à dire. Le message n’est effectivement pas très audible. (Des articles , , et puis , ou encore .) Tous ces articles, sauf un (celui du Figaro), incluent évidemment une photo. Voilà à quoi ces féministes (certes courageuses, je ne leur retire pas ça) ressemblent:

Et c’est là mon deuxième problème. On ne peut pas vraiment dire qu’il s’agisse de physiques lambda. Ce sont plutôt des bombasses, quoi. Alors j’aimerais bien savoir qui elles estiment représenter en s’exposant ainsi. Sans compter qu’elles ne sont pas seulement seins nus, elles portent aussi de la lingerie sexy.

Une des militantes a expliqué que leur but était de « choquer les gens pour leur montrer la réalité ». Mais la réalité de quoi? Que retiendra-t-on, au finale? Elles ont atteint leur objectif, dans le sens où on parle d’elles; mais de leur combat, on ne dit pas grand-chose. Je ne suis pas contre les happenings spectaculaires, j’aime beaucoup le mode d’action de La Barbe, par exemple. Mais ce type d’actions risque selon moi de desservir le féminisme, et en tout cas ne risque pas de faire avancer la cause (légitime) de l’abolition du système prostituteur.

Il est également intéressant de mettre en parallèle la photographie d’Aliaa Elmahdy, la jeune égyptienne dont je parlais plus haut, et celle de l’actrice Sila Sahin, parue il y a plusieurs mois en couverture de la version allemande de Playboy. Le scandale est né du fait que Sila Sahin est musulmane.
Au blogueur Mouloud Akkouche, qui parlait à ce propos d’« islamo-féminisme », la journaliste Isabelle Germain, fondatrice des Nouvelles News, répondait:

« Islamo-féminisme », c’est le terme employé par un romancier, Mouloud Akkouche, dans Rue89, pour qualifier Sila Sahin […]. Qu’a-t-elle fait pour mériter ça ? A-t-elle exigé l’égalité salariale ? La parité à toutes les élections ? Le partage égal des travaux domestiques ? Une politique énergique de lutte contre les violences faites aux femmes ? Imposé la conciliation entre droits des femmes et religion tout en portant le voile ? Réclamé que les femmes ne soient plus cachées derrière des grilles au fond des mosquées ?
Rien de tout cela. Sila Sahin a posé nue sur la couverture de Playboy.

Mouloud Akkouche ajoute heureusement à la fin de son article qu' »entre la burqa et poser pour Playboy, il y a un juste milieu pour toutes les femmes » (nous voilà rassurées). Non, il ne s’agit sûrement pas de féminisme de la part de Sila Sahin: la revendication de la liberté sexuelle n’est pas soluble dans l’exploitation commerciale de l’image de la femme-objet. Quand on met les deux photos côte à côte, celle d’Aliaa Elmahdy et celle de Sila Sahin, la première en paraît encore plus désarmante et touchante. Elle en ressort grandie, et on peut mesurer ainsi toute la portée de l’acte de la jeune égyptienne: affirmer sa liberté en affichant son corps, ce corps que les discours religieux qualifient de honteux et appellent à cacher; s’afficher pour se faire l’écho, comme elle l’écrit,  » des cris contre une société de violence, de racisme, de sexisme, de harcèlement sexuel et d’hypocrisie ».