Des urnes et du papier

A quelques heures de l’élection présidentielle, vous avez sans doute déjà vu passer plus de comparaisons des programmes que vous ne pouvez en digérer. Ce n’est pas juste une comparaison que nous vous proposons sur Connaissance de causes: c’est une analyse fouillée, politisée et intersectionnelle des programmes et des discours des candidat·es – trois éléments qui, parfois, manquent cruellement ailleurs.

Le tableau ci-dessous est forcément réducteur, mais il permet de visualiser très rapidement les conclusions auxquelles nous sommes parvenu·es (cliquer sur l’image pour la voir en haute résolution).

Je vais maintenant parler des conséquences que j’en tire pour moi, et pour moi seule: le collectif Connaissance de causes est apartisan et n’appelle à voter pour personne.

Pour ma part, jusqu’à il y a un jour ou deux, j’étais indécise. Mais il y a des thèmes qui pour moi sont décisifs. Les thèmes liés au genre, aux féminismes et aux sexualités en font évidemment partie, tout comme quelques autres, analysés sur Mediapart par des ONG et expert·es. Or toutes ces analyses sont unanimes et je m’y rallie. Je voterai donc pour Jean-Luc Mélenchon. Pas parce que je suis conquise par sa personne, au contraire, et malgré des désaccords importants sur certains points, notamment sur l’Europe. Je voterai cependant pour Mélenchon tout simplement parce qu’il porte le meilleur programme, le plus abouti, le plus progressiste: c’est ça que, pour ma part, j’appelle voter « utile ».

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Le genre dans les discours de la Présidentielle

Le site Connaissance de causes présente maintenant une analyse des programmes de chaque candidat·e au prisme du genre, des sexualités et des féminismes. Ces analyses ont été réalisées par un petit groupe de personnes et mises en forme grâce à l’incroyable boulot d’Anne GE (@Anne_GE sur Twitter).

Je suis en train de publier sur ce site une série de billets rédigés avec une autre linguiste, Emilie Née. Nous nous sommes servies d’un corpus rassemblant des discours de campagne mis en ligne par les équipes des 5 candidat·es en tête dans les sondages; nous avons utilisé des méthodes de statistique textuelle  et présentons, sous une forme (je l’espère!) très accessible, les résultats de nos analyses. Vous trouverez dans le 1er billet de la série les détails de notre méthode et des propositions de réflexion sur une absence étonnante dans cette campagne.

Dans le 2ème billet, nous nous penchons sur le mot femme(s), qui est généralement utilisé, dans les discours des candidat·es, en même temps que homme(s). Nous détaillons dans ce billet une évolution notable dans la langue de bois politique. Les billets suivants parleront de l’association entre femme(s) et les thèmes de l’islam et de l’immigration, en particulier dans les discours de Marine Le Pen. Nous évoquerons ensuite l’intersection entre genre et classe sociale dans les discours de Jean-Luc Mélenchon, avant de nous pencher sur le cas Macron. Je continuerai d’annoncer la publication des billets sur ma page Facebook et mon compte Twitter.

En attendant, voici un extrait du 2ème billet, intitulé « Petit traité de communication politique: Femme(s) dans les discours de campagne ».

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Hommes-femmes ou femmes-hommes? Une langue de bois en mutation

[…] On constate une évolution très notable entre 2007 et 2017 – et nous ne sommes d’ailleurs pas les seules à l’avoir remarquée…

capture d’écran réalisée le 06/04/2017 – tweets publiés pendant le débat télévisé du 4 avril

En 2007, c’était l’ordre hommes puis femmes qui dominait (66% des phrases relevées font figurer cet ordre [1]), y compris chez des femmes comme Marie-Georges Buffet (Parti Communiste) et Ségolène Royal (Parti Socialiste).

 

Or en 2017, la tendance s’inverse de manière spectaculaire (68% de femmes puis hommes).

Avec un tel renversement, on ne peut pas dire que l’ordre femmes-hommes soit particulièrement subversif. En effet, depuis quelques années, on remarque une évolution de la langue de bois politique. Ce nouvel ordre syntaxique semble faire son apparition dans la communication gouvernementale avec la création en 2012 d’un ministère des droits des femmes, où des militantes féministes sont actives (comme dans un premier temps Caroline de Haas, ancienne porte-parole d’Osez le féminisme). Le Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe, édité par le Haut conseil à l’égalité, recommande par exemple d’utiliser l’ordre alphabétique:

 

Utiliser l’ordre alphabétique nous semble assez faible sur le plan argumentatif, puisque cela laisse entendre qu’utiliser femmes avant hommes ne s’explique que pour des raisons arbitraires – mais si c’est le cas, pourquoi changer l’ordre hommes-femmes, qui peut paraître tout aussi arbitraire ? L’apparition de femmes-hommes est en fait, à l’origine, liée à la volonté de rendre le féminin plus visible, de déranger en quelque sorte l’ordre de la langue pour mieux attirer l’attention sur l’ordre social.

Il y en a un qui a particulièrement bien reçu le message, et les téléspectateurs/trices du débat ne s’y sont pas trompé·es: Emmanuel Macron, ou en tout cas son équipe de campagne. Nous y reviendrons en détail dans un billet consacré au candidat d’En Marche.

Quant aux autres candidat·es, ils et elles emploient les deux ordres, avec une alternance marquée chez Benoît Hamon, François Fillon et Marine Le Pen. Les deux ordres ainsi peuvent alterner dans un même discours:

« Pour y parvenir , il n’y a qu’un seul vrai levier. Le levier qui a toujours motivé les femmes et les hommes qui veulent conquérir le bonheur […]
Pour nous Français, l’égalité entre les hommes et les femmes est absolue et non négociable. […]
Respect, oui respect pour ces femmes et ces hommes qui nous protègent; respect pour leur courage et leur dévouement. […]
Engagez-vous, osez, foncez, brandissez avec moi l’étendard de la France, ce drapeau des hommes et des femmes debout, ce drapeau libre deviendra demain celui de notre victoire! »
(François Fillon, meeting, Courbevoie, 21/03/2017)

Jean-Luc Mélenchon, dont il faut noter que les discours ne semblent pas rédigés à l’avance, emploie le plus souvent l’ordre hommes-femmes. C’est peut-être là une des conséquences d’un discours moins planifié, d’une parole moins contrôlée. […]

Pour un vrai droit à l’IVG (1/2)

L’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. (…) Aucune femme ne recourt de gaieté de coeur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes: c’est toujours un drame, cela restera toujours un drame. (…) [Il s’agira donc] autant que possible [d’]en dissuader la femme.

Simone Veil, Assemblée Nationale, 26 novembre 1974.
Le 17 janvier 1975 est promulguée la loi 75-17 relative à l’interruption volontaire de grossesse, appelée « loi Veil ».

Dans une interview au journal La Croix, à la question « Souhaitez-vous revenir sur la loi Veil? », Marine Le Pen répond:

Revenir sur ou à la loi Veil, car cette loi qui prévoyait que l’avortement soit l’ultime choix a été dénaturée. Aujourd’hui, lorsqu’une femme se rend au Planning familial, on lui propose l’avortement ou… l’avortement !

Je parlais la semaine dernière des mensonges éhontés qui caractérisent le discours du FN sur l’IVG et qui transparaissent dans des expressions aussi dénuées de sens et infondées qu' »IVG de confort », « IVG de récidive » ou l’IVG comme « mode de contraception ». Cette idée que le Planning Familial serait un « centre d’avortement » relève de la même argumentation affabulatrice, utilisant les refrains connus des anti-IVG. Mais en ce qui concerne la loi Veil et son « esprit », qui aurait selon Mainre Le Pen été « dénaturé », c’est plus compliqué.

L' »esprit » de la loi Veil

Quand j’ai lu pour la première fois cette interview et la façon dont Marine Le Pen parlait de la loi Veil, j’ai haussé les épaules. La loi Veil, c’est celle qui donne aux femmes françaises la liberté de choisir quoi faire de leur propre corps; c’est aussi celle qui ouvre la possibilité de dissocier la sexualité féminine de la reproduction, au même titre que la sexualité masculine; c’est enfin le fruit du combat et du courage d’une femme, Simone Veil (alors ministre de la Santé), que j’admire profondément.

Puis j’ai lu « IVG de confort: les arroseurs arrosés », sur le blog Les entrailles de Mademoiselle. Comme toujours, Mademoiselle S. est à contre-courant et frappe juste. Elle pointe ici du doigt ce que recouvre souvent l’indignation suscitée par l’expression « IVG de confort », employée par Louis Alliot (n°2 du FN) et Marine Le Pen. Cette expression serait honteuse non pas parce qu’elle n’a aucun sens, mais parce l’IVG n’est pas « confortable », ne peut pas l’être: l’IVG serait toujours un drame et un traumatisme. En utilisant cette expression,

le FN ne fait que surfer sur une vague qui consiste à voir l’IVG comme un acte moralement douteux, évitable et forcément traumatisant, pour la société et les femmes qui le demandent. [Or] cette vision de l’avortement, c’est tout l’échiquier politique, ou presque, qui l’entretient.

J’ai été interpellée par cette idée mais pas forcément convaincue par la manière dont elle était étayée dans l’article, qui prend notamment appui sur un communiqué de presse du PS disant que « l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) n’est jamais un acte anodin pour une femme ». J’ai fait part en commentaire de mes doutes concernant cet exemple en particulier. La réponse de Mademoiselle S. est, cette fois, plus que convaincante:

Quand je parle de toutes les com­posantes de l’échiquier poli­tique, ou presque, c’est sim­ple­ment parce que ces pro­pos sur l’IVG sont TOTALEMENT dans l’esprit même de la loi de 75, en cohérence avec la loi de 1975 et avec celle de 2001. Il suf­fit de lire le dis­cours de Simone Veil à l’Assemblée Nationale, ainsi que ceux des inter­venants, min­istres ou députés, qui ont par­ticipé au débat lors de la dis­cus­sion et du vote de la loi de Aubry (2001)… l’IVG, et ils l’affirment, est un drame.
Simone Veil en 1974 : « C’est tou­jours un drame et cela restera tou­jours un drame. »
Mar­tine Aubry (PS) en 2000 : « Dans notre pays, le nom­bre d’IVG qui est, pour toute femme, un trau­ma­tisme réel… » ; « Cha­cun ici sait bien qu’une femme ne pra­tique pas une IVG par con­fort, que c’est tou­jours douloureux et trau­ma­ti­sant »; « débuter sa vie sex­uelle par une IVG con­stitue un grave trau­ma­tisme. »
Ségolène Royal (PS) en 2000 : « On ne parle jamais de l’après, mais je crois que le prin­ci­pal trau­ma­tisme survient dans les mois qui suiv­ent une inter­rup­tion de grossesse. »
JF Mat­téi (UMP) en 2000 : « souligner l’importance de l’information sur la con­tra­cep­tion et les risques psy­chologiques et organiques de l’IVG. »

Etc.

Le ver dans le fruit?

Mademoiselle S. et Marine Le Pen seraient-elles d’accord sur ce que serait « l’esprit de la loi Veil »? Aberrant, a priori. J’ai donc cherché le texte de cette loi, ainsi que le discours prononcé par Simone Veil lors de l’ouverture des débats à l’Assemblée, pour comprendre en quoi consiste ce fameux « esprit » qui aurait, selon Marine Le Pen, été « dénaturé ». Outre la citation que je donnais au début de l’article, on trouve dans le texte de loi ceci:

Article L2212-1
Modifié par Loi n°2001-588 du 4 juillet 2001 – art. 1 JORF 7 juillet 2001
La femme enceinte que son état place dans une situation de détresse peut demander à un médecin l’interruption de sa grossesse. Cette interruption ne peut être pratiquée qu’avant la fin de la douzième semaine de grossesse (il s’agissait de la dixième semaine dans le texte original).

Même si, dans les faits, la loi Veil permet aux femmes de disposer librement de leur corps, ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. La loi se présente comme une forme d’exception, elle dépénalise l’IVG sans la faire accéder au statut de droit fondamental des femmes. Il y a une nuance majeure entre ces deux statuts; les Etats-Unis, parmi d’autres pays, reconnaissent l’existence de ce droit. L’IVG là-bas est donc pleinement légale (malgré les nombreuses attaques dont elle fait l’objet) et non simplement dépénalisée comme en France.

Suite la semaine prochaine: j’évoquerai le « drame » que devrait constituer l’IVG et le ver dans le fruit de la loi Veil, qui empêche que soit pleinement reconnu et assuré le droit des femmes françaises à l’avortement.

L’IVG et les libertés linguistiques du FN

On parle beaucoup d’IVG depuis quelques semaines, et la plupart du temps, ce n’est pas bon signe pour les droits des femmes. C’est le cas en France, mais aussi aux Etats-Unis, qui sont eux aussi en période pré-électorale et connaissent un durcissement très marqué du discours républicain ainsi qu’une réactivation de ce que les démocrates ont qualifié de « guerre menée contre les femmes » (« War on Women »). Vous pouvez lire à ce propos une synthèse très intéressante sur le blog d’une amie qui vit là-bas.

Si les droits des femmes ne semblent malheureusement pas être une priorité pour la plupart des candidats et des candidates à la présidentielle, l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), pourtant, apparaît régulièrement dans les radars médiatiques. Il y a ceux qui, comme François Hollande, en parlent à l’occasion de la journée des droits des femmes (il propose que « que tous les établissements hospitaliers [publics] de notre pays puissent être dotés d’un centre IVG »). Eva Joly et Jean-Luc Mélenchon, eux, en ont fait une composante plus importante de leur programme. La première a même fait une proposition qui n’a malheureusement pas rencontré beaucoup d’échos: elle souhaite supprimer la « clause de conscience », cette disposition prévue par la loi Veil du 17 janvier 1975, permettant à un médecin de « refuser la réalisation d’un acte médical [l’IVG, en l’occurence] pourtant autorisé par la loi mais qu’il estimerait contraire à ses propres convictions personnelles, professionnelles ou éthiques ». Eva Joly argumente ainsi dans une interview au magazine Elle: « le recours à l’IVG est un droit. Et d’ailleurs beaucoup de médecins refusent de le pratiquer pour des raisons financières et non morales ! »

La formulation d’Eva Joly n’est pas tout à fait juste, dans la mesure où la législation française ne prévoit malheureusement pas de droit à l’avortement, qu’elle se contente de dépénaliser. Mais sa proposition mériterait d’être discutée, dans la mesure où elle soulève la question de cette exception législative et éthique que devrait rester l’IVG. Veut-on que celle-ci reste dans le domaine de la morale, puisque c’est bien cela que vise cette « clause de conscience », ou doit-elle s’en affranchir complètement, à partir du moment où on lui accorde droit de cité?

Les discours concernant la défense des droits des femmes et l’accès à l’IVG en particulier semblent malheureusement minoritaires dans le champ médiatique, qui accorde, en revanche, une place beaucoup plus importante aux sorties de Christine Boutin et Marine Le Pen. Deux femmes. Je vous préviens, la suite risque d’être douloureuse (ou très inconfortable…), accrochez-vous.

Commençons par l’inénarrable Christine Boutin qui, à propos du projet de François Hollande, a réussi à évoquer dans un même souffle le « déclin irréversible de la France », l’euthanasie, « l’avortement de masse » (si si), l' »idéologie du gender », le mariage homosexuel, et j’en passe. (cf. mon article « Le genre, une ‘idéologie’? »)

Le point commun entre Christine Boutin et Marine Le Pen? Outre qu’elles sont ou ont été candidates à l’élection présidentielle et qu’elles appartiennent à la droite ultra-conservatrice, elles visent toutes deux l’électorat chrétien catholique, la première en tant que présidente du parti Chrétien-Démocrate (si, je vous jure, il existe), le seconde en vertu de ce qui semble une conversion politique récente. C’est ainsi qu’on peut lire sur le site du journal La Croix un article en date du 14/2, intitulé « La bioéthique touche à notre vision de l’homme » [et de la femme?], qui passe pêle-mêle en revue les bébés-médicaments, les recherches sur l’embryon, la loi Veil (qui dépénalise l’avortement), l’euthanasie mais aussi la peine de mort, le PACS ou encore la « compatibilité de l’Islam avec la République », dont on voit mal en quoi ils relèvent de la bioéthique.

La première offensive explicite du FN sur le sujet de l’IVG dans le cadre de cette campagne remonte au début du mois de février, quand Louis Aliot, n°2 du FN, directeur opérationnel de la campagne de Marine Le Pen et conjoint de celle-ci, évoque dans l’émission « Mots croisés » la question du déremboursement de l’IVG (point qui ne figure pourtant pas dans le programme du FN) et appuie son argumentaire sur cette expression extraordinaire: « l’IVG de confort » (à partir de 12’43).

A Michel Sapin (PS) qui réagit sur cette expression, L. Aliot répond: « Oui, ça s’appelle comme ça »; quand on lui demande de la définir, il évoque l’IVG non-thérapeutique. Rappelons que l’interruption médicale de grossesse (IMG, ou avortement thérapeutique, donc) peut être indiquée lorsque la grossesse met en danger la vie de la mère, ou lorsque le fœtus est atteint d’une maladie grave et incurable au moment du diagnostic. L’IVG « de confort », ou « non-thérapeutique » (puisqu’elles sont synonymes pour L. Aliot) concernerait donc tous les cas où une femme ou un couple décide d’un avortement pour des raisons non médicales.

Notez le haussement d’épaule et le petit rire de mépris de L. Aliot quand Daniel Cohn-Bendit lui rétorque que c’est aux femmes et pas à lui de décider. Tout est là.

L. Aliot enchaîne ensuite sur le règne d’une prétendue incitation à l’avortement, qui empêcherait les femmes voulant garder leur enfant de le faire. (?!)

L’argumentation du FN se précise dans les semaines suivantes en intégrant un argument de choc: le remboursement de l’IVG, auquel il s’agirait donc de s’attaquer, se ferait aux dépens du remboursement d’autres actes médicaux mal ou pas remboursés aujourd’hui. Pas n’importe quels actes: ceux qui concernent les personnes âgées, cible électorale privilégiée du FN. Marine Le Pen utilise cet argument par exemple dans l’émission « Parole de candidat » (TFI, 5 mars):

de plus en plus de personnes âgées ne peuvent plus se soigner correctement, chacun d’entre vous a vu les listes de plus en plus longues de médicaments» déremboursés. (…) Si j’ai un choix budgétaire à faire entre ne pas rembourser l’IVG qui est un acte qui peut être évité, étant entendu quand même qu’il existe de nombreux moyens de contraception dans notre pays, et être obligé de dérembourser des actes qui ne peuvent pas être évités et qui permettent à des Français qui souffrent de se soigner, [elle choisirait la seconde option].

Ou encore dans une interview accordée à une journaliste du Point, publiée le 8/3:

On va déshabiller Pierre pour habiller Paul. On va déshabiller Pierre qui a le choix de ne pas recourir à l’avortement, parce que, en amont, on lui aura donné la possibilité d’avoir accès à de la contraception pour habiller Paul qui est une personne âgée, qui a une maladie de longue durée et qui ne se soigne plus correctement, car il n’a plus les moyens de le faire.

Il faudrait peut-être rappeler à M. Le Pen que Pierre a toutes les chances d’être une Pierrette, s’il est en position de « recourir à l’avortement ».

L’argumentaire est bien rodé, on le retrouve aussi dans la bouche de L. Aliot sur France Inter, face à Pascale Clark:

Je dois à ce stade avouer quelque chose: j’ai hurlé de jubilation en entendant Pascale Clark répéter à Aliot que parler d’« IVG de confort » était « dégueulasse ». On n’a pas ce genre de satisfaction tous les jours, surtout par les temps qui courent… Seulement voilà, ce n’est pas seulement « dégueulasse »: cela ne veut rien dire, en tout cas pas dans le sens où l’emploie le FN. L. Aliot se fait un plaisir, dans cette interview comme dans l’émission dont je parlais plus haut, de rappeler, à grands coups d’argument d’autorité, que l’expression existerait bel et bien et serait employée par les médecins. (Marine Le Pen fait de même, en disant par exemple: «Les avortements de confort, un terme qui a scandalisé tout le monde alors qu’il est utilisé par les médecins, semblent se multiplier»). L. Aliot fait directement référence à un article du Figaro datant de 2009, où le Dr Grégoire Moutel, responsable du laboratoire d’éthique médicale de l’université Paris-Descartes, employait cette expression. Le Dr Moutel, réalisant que le FN utilisait ses propos, a fait savoir que ceux-ci avaient été mal retranscrits à l’époque et explique notamment que l’expression « IVG de confort » ne correspond absolument pas à l’usage qu’en fait le FN:

L' »IVG de confort » est issue de la littérature médicale anglo-saxonne. (…) J’expliquais que dans des cas extrêmement rares, les professionnels se trouvaient face à des cas de conscience. Par exemple, depuis l’allongement de 12 à 14 semaines de la durée légale de l’IVG, les gynécologues pouvaient voir lors de l’échographie du troisième mois un membre malformé. Cela ne rentre pas dans les critères d’interruption médicale de grossesse, mais certains parents, grâce à l’allongement du délai, faisaient le choix d’avorter. C’est cela que j’ai appelé « avortement de confort ». Mais il n’y a pas plus de 15 cas par an alors que dans l’article du Figaro, on fait passer mes propos pour une généralité.

Le flottement du FN autour de cette expression, qui renvoierait selon L. Aliot, rappelons-le, à tous les cas d’IVG non-thérapeutique, s’explique donc. L’utilisation qu’en fait ce parti relève ni plus ni moins du mensonge.

Mais le FN a plus d’un tour dans son sac et n’en est pas à une affabulation près. On a vu en effet apparaître une variante, qui révèle peut-être encore plus clairement l’idée que le FN se fait de l’avortement: l’expression ‘« IVG en récidive » , utilisée par M. Le Pen. Attention, hein, ce sont toujours « des médecins » qui le disent:

Des médecins tirent la sonnette d’alarme sur le fait que l’IVG est utilisée par certaines femmes comme un mode de contraception, ce qu’ils appellent les « avortements en récidive ». Or, la communauté n’a pas à prendre en charge financièrement les avortements en récidive, surtout au moment où un tiers des Français ne se soignent plus, ou alors incorrectement par manque de moyens.

Si le terme « récidive » peut avoir le sens de simple « répétition », cet emploi est aujourd’hui vieilli et le sens principal est celui, issu du droit pénal, de « fait de commettre, après une condamnation définitive, une nouvelle infraction; état d’un délinquant qui a commis une nouvelle infraction » (Trésor de la Langue Française informatisé).

Alertée par cette expression qui, de plus, m’a semblé sonner bizarrement, je l’ai cherchée dans Google. Et là, ô surprise: l’expression « IVG en récidive » ne donne qu’un résultat, l’interview de M. Le Pen citée ci-dessus; quant à « avortement en/de récidive », aucun résultat. Peut-être que ces fameux médecins (mettons qu’ils existent) ont chuchoté cette expression à l’oreille de M. Le Pen et se sont bien gardés d’en faire profiter le reste du monde?

Il y a une autre formule qui semble beaucoup plaire au FN et qui apparaît dans la même interview: l’IVG serait utilisée de manière abusive par de nombreuses femmes comme « un mode de contraception« . Je me contenterai à ce propos de citer, à nouveau, le Trésor de la Langue Française:

Contraception: Emploi volontaire de moyens ou de techniques (par la femme ou par l’homme) pour empêcher que les rapports sexuels n’entraînent une grossesse; l’ensemble de ces moyens et de ces techniques.

Il me semblait pourtant que dans IVG, il y avait « interruption ». Pas « prévention ». Voilà une conception pour le moins originale de la langue et de la biologie.

Je sais, tout cela n’est guère étonnant venant du FN. Mais se contenter de dénoncer l’emploi d’une expression comme « IVG de confort » ne suffit pas, comme il ne suffit pas d’affirmer que le FN s’en prend de manière répétée aux droits des femmes. Il me semble important de montrer comment le FN manipule une partie de l’opinion publique en manipulant grossièrement la langue, et que son discours ne repose que sur cela, des approximations, des mensonges, en un mot: du vent.

Si vous ne me faites pas confiance pour faire un choix, comment pouvez-vous me faire confiance pour élever un enfant?