Les vêtements et la police du genre

Il paraît que, dans une dimension parallèle, il y aurait du machisme au Parlement de la République Française. Heureusement, il ne s’agit que d’une fiction colportée par des esprits mal tournés. Une fiction qui a cependant bien alimenté la presse ces derniers jours.

Rappelons les faits, d’une importance fondamentale: Cécile Duflot, ministre EELV de l’Egalité des territoires et du Logement (dans cette dimension parallèle, bien sûr), a osé se présenter à l’Assemblée Nationale pour la sessions des questions au gouvernement du 17 juillet vêtue d’une ROBE. Je vous jure. Quelle effronterie.

Alors évidemment, comment s’étonner que des exclamations et des sifflements se soient élevés des bancs UMP. Mais attention:

1) « Nous n’avons pas hué ni sifflé Cécile Duflot, nous avons admiré. »

Patrick Balkany, député UMP qu’on ne saurait une seconde accuser d’être malhonnête de mauvaise foi.

2) « Enfin, on peut regarder une femme avec intérêt sans que ce soit du machisme! »

Le Même.

3) « Elle a manifestement changé de look, et si elle ne veut pas qu’on s’y intéresse, elle peut ne pas changer de look. D’ailleurs, peut-être avait-elle mis cette robe pour ne pas qu’on écoute ce qu’elle avait à dire. »

Balkany, mon idole.

Et PAF! Remise à sa place, la Duflot. Une robe à l’Assemblée Nationale, non mais je vous jure. D’ailleurs « il y aurait eu le même type de chahut si un homme avait porté une cravate fluo orange [sic] ». Dixit Laurent Wauquiez, cette fois, parce que Balkany n’a pas le privilège de la bêtise. Bah oui, une robe à fleurs, une cravate orange fluo, même combat: c’est extravagant, inapproprié. Cela ne rentre pas dans le moule gris et couillu de l’Assemblée. « On » s’est donc chargé de remettre Mme Duflot à sa place.

Robe déplacée? Pantalon interdit? Mettez-vous d’accord!

Petit flash-back: nous sommes en 1972, Mme Michèle Alliot-Marie vient d’être élue députée. Et là, horreur, malheur: elle se présente à l’Assemblée Nationale en pantalon. Un garde tente de l’empêcher d’entrer. Elle aurait alors répondu: « Si c’est mon pantalon qui vous gêne je l’enlève dans les plus brefs délais ». L’histoire est rapportée par l’historienne Christine Bard dans Histoire politique du pantalon. Il se trouve que ce garde, sans doute peu habitué à voir des êtres humains pourvus de vagins dans les couloirs prestigieux du Palais Bourbon, était effectivement en mesure de lui interdire l’entrée de l’Hémicycle: une ordonnance de police du 26 brumaire an VIII (17 novembre 1799), toujours en vigueur, interdit en effet aux femmes de porter un pantalon, à moins de disposer d’une autorisation spéciale de la police.

Qu’est-ce qui s’est donc passé pour qu’en 40 ans exactement, la norme vestimentaire pour les femmes devienne le pantalon, et non plus la jupe ou la robe? L’interdit social portant sur le pantalon pour les femmes est resté très fort jusqu’aux années 1960; ma grand-mère, ancienne institutrice, n’avait pas le droit d’en porter à l’Ecole normale. Quand elle a commencé à enseigner, à la fin des années 50, l’interdit social était implicite mais très clair: aucune de ses collègues ne portait de pantalon, et elle ne se souvient pas en avoir porté dans les années 60. En revanche, elle se souvient clairement avoir arboré à l’école où elle travaillait, au début des années 70, un pantalon en soie verte; elle se souvient surtout des remarques d’une collègue, outrée qu’elle ose faire une chose pareille.

La police du genre

Les vêtements font en effet partie des éléments régulateurs de l’ordre social et du système du genre, pour les hommes comme pour les femmes. La réflexion de cette institutrice est révélatrice: l’interdit qui pèse sur toute transgression des limites assignées au genre est complètement intégré par les individus eux-mêmes. L’anglais dispose, pour désigner ce phénomène, de l’expression gender police, qu’on peut traduire par « police du genre ». Elsa Dorlin, philosophe et professeure à l’Université Paris VIII, reprend à son compte cette expression pour penser la question des violences de genre ou encore de la régulation des rapports sociaux entre les sexes (la régulation du genre, donc). Dans un article intitulé « Les putes sont des hommes comme les autres » (Raisons politiques 3/2003), elle écrit:

La domination de genre consiste […] à contraindre hommes et femmes à se comporter socialement comme leurs identités sexuées leur prescrivent de le faire, selon un principe coercitif d’adéquation entre le sexe et le genre, sous peine d’être stigmatisés ou bien comme « putes » ou bien comme « pédés ».

Dans le même article, elle définit la « police du genre » comme un ensemble d' »instruments de contrôle sexiste »; sa réflexion concerne la régulation du féminin, mais cela vaut évidemment aussi pour les hommes. La collègue de ma grand-mère se faisait l’écho d’un interdit social, aujourd’hui disparu, pesant sur le port du pantalon (vêtement identifié comme masculin) pour les femmes. Les femmes ont aujourd’hui (du moins le pensait-on jusqu’à cette semaine) conquis le droit de s’habiller comme elles le voulaient; c’est-à-dire, du moment que cela reste dans les limites de la féminité traditionnelle, qui proscrit par exemple les vêtements jugés indécents. Les hommes, en revanche, disposent d’un choix vestimentaire beaucoup plus restreint. Il n’est pas admis, dans notre société, qu’un homme s’habille en jupe, cette attitude relevant forcément du travestissement. Un homme portant une jupe suscitera le rejet et/ou des moqueries portant sur sa non-conformité à son genre.

Voilà comment fonctionne la « police du genre »: elle se fonde sur le poids de la norme et du tabou que constitue la transgression des limites traditionnellement assignées au féminin et au masculin.

Dans l’article cité plus haut, Elsa Dorlin explique en outre qu' »initialement, l’idée d’une police du genre a été utilisée pour décrire le fonctionnement de l’homophobie, les pratiques et les discours homophobes ayant pour fonction principale de dissuader, de condamner ou de punir tout ce qui peut être considéré comme une transgression de genre ». « L’un des effets de l’homophobie » serait ainsi de « bétonner les frontières du genre ». Elle emprunte cette définition à Daniel Welzer-Lang (« Pour une approche proféministe non homophobe des hommes et du masculin », dans D. Welzer-Lang (dir.), Nouvelles Approches des hommes et du masculin, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1998, p. 121). La police du genre n’est pas seulement sexiste: elle est évidemment homophobe, lesbophobe et transphobe, garante du système d’hétérosexualité obligatoire.

Le vêtement est politique

En ce qui concerne les vêtements féminins, la norme ne suffit pas à la régulation de genre: on est allé jusqu’à légiférer pour garantir une distinction stricte entre les hommes et les femmes. Il faut noter que cette législation se traduit par un contrôle accru sur les femmes, de la part de législateurs qui étaient tous des hommes: il n’existe pas, à ma connaissance, de loi interdisant aux hommes de porter des robes, même si le poids du tabou est tout aussi élevé. On a jugé essentiel, en revanche, de distinguer le féminin en lui imposant des bornes claires, juridiques. La police du genre pèse sur les hommes et les femmes, mais se double pour ces dernières d’un appareil répressif et législatif qui n’est que récemment devenu obsolète.

Le vêtement est donc politique, en plus d’être un élément essentiel de l’attirail du genre. Christine Bard explique pourquoi la société française révolutionnaire a ressenti le besoin de légiférer sur les vêtements des femmes:

La percée politique du pantalon [pour les hommes] correspond à l’avènement de la citoyenneté en 1792. Dans la pensée dominante du temps, celle des philosophes, des savants naturalistes, des hommes politiques, il y a une grande, une énorme différence de nature entre les sexes. On invoque le respect de la loi naturelle aussi bien pour empêcher les femmes de porter le pantalon que pour interdire leur activité politique. Sous Napoléon, la domination masculine se renforce, et pour longtemps, avec le Code civil ainsi que dans le Code pénal. […] En 1800, période de retour à l’ordre après les troubles de la Révolution, une ordonnance de police de la préfecture de Paris interdit aux femmes d’adopter le vêtement masculin.

Il faut ajouter que les femmes ont tenu un rôle important dans la Révolution française, bien que ce rôle n’ait été reconnu que récemment par les historien.nes et qu’il ne leur ait pas permis l’accès au droit de cité. Mais ce rôle actif, outrepassant les limites de la féminité traditionnelle, pose problème: l’historienne Michèle Riot-Sarcey écrit ainsi que « selon les partisans du rétablissement de la puissance paternelle, les troubles, pour l’essentiel, auraient été liés au désordre des familles » (Histoire du féminisme, La Découverte, p. 20; sur le rôle des femmes dans la Révolution, cf. chap. 1 « Des femmes en révolution », p. 5-19). Le retour à l’ordre moral passe donc par la réaffirmation de l’ordre patriarcal et des frontières entre les genres.

Les femmes politiques: une menace?

Dans un article passionnant intitulé « Performances de genre: images croisées de Michèle Alliot-Marie de Roselyne Bachelot » (Histoire@Politique 2/2012 (n° 17), p. 69-86), Christine Bard, toujours elle, s’interroge sur le parallèle frappant que l’on est forcé d’établir entre la mutation du rôle de l’image politique depuis les années 1970 et la place grandissante des femmes dans les cercles du pouvoir, en particulier au gouvernement. Elle analyse les relations de Michèle Alliot-Marie et Roselyne Bachelot à leur genre et l’usage qu’elles en font, et note qu’au fil de leurs longues carrières politiques, « la crainte de masculinisation des femmes s’est estompée ». Autrement dit, on accepterait mieux aujourd’hui les femmes politiques car plusieurs décennies ont montré que l’exercice du pouvoir ne menaçait pas la frontière traditionnelle entre féminin et masculin: les femmes peuvent faire de la politique… tout en restant des femmes.

L’accession des femmes au pouvoir politique a en effet été vécue comme une menace pesant sur le système du genre, qui a été compensée par une tendance, justement, à ramener les femmes politiques à leur « féminité ». Dans le même article, Christine Bard évoque le cas d’Alice Saunier-Seïté, ministre chargée des Universités entre 1976 et 1981:

Le président de la République Valéry Giscard d’Estaing avouera qu’elle le faisait fantasmer : « Son corps est musclé, avec des mouvements d’une aisance féline, et des jambes qui me paraissent bronzées. Une pensée bizarre me traverse : quand elle faisait l’amour, elle devait y mettre la même véhémence. » La « femme la plus insultée de France » est surnommée la « tigresse », la « panthère ». Elle représente, selon Jacques Chancel, un mélange de fermeté et de « charme », un qualificatif omniprésent qui évoque d’autres charmes, ceux qui se vendent, ceux qui qualifient certains magazines.

Ce qui me ramène aux propos cités plus haut de M. Balkany: bien sûr qu’il ne s’agit pas seulement d' »admirer ». Une femme, politique ou non, n’est pas là pour qu’on l’admire, n’en déplaise à ceux de ces messieurs qui essaient de nous réduire au rôle de potiches vaguement décoratives. Siffler une ministre parce qu’elle porte une robe à l’Assemblée ne veut pas dire autre chose que ceci: vous avez beau être une femme politique, une ministre, vous êtes avant tout une femme dans une société patriarcale. Une façon de la ramener à sa condition de femme (comme si c’était un abaissement!), d’assurer la police du genre et de garantir l’intégrité du système. Et les vaches seront bien gardées.

AC Husson

Pour aller plus loin:
Christine Bard, Une histoire politique du pantalon, Seuil, 2010.
Christine Bard, Ce que soulève la jupe, Autrement, 2010.
Mona Chollet, Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, chap. 1 « Et les vaches seront bien gardées. L’injonction à la féminité », en particulier la section « Pour des femmes en jupe et des hommes qui en ont » (p. 18-22), La Découverte, 2012.
EDIT: sur la question connexe du travestissement (merci pour les suggestions):
Le numéro « Femmes travesties : un “mauvais” genre » de la revue Clio, dirigé par Nicole Pellegrin et Christine Bard (suggéré par Julien en commentaire)
Sylvie Steinberg, La confusion des sexes. Le travestissement de la Renaissance à la Révolution, Fayard, 2001 (suggéré par Au fil du texte)
L’émission « Les femmes qui s’habillent en hommes » (19/02/2012) – « Les femmes, toute une histoire », programme animé par Stéphanie Duncan le dimanche sur France Inter.

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Ils parlent, elles parlottent

Le titre de ce billet est tiré d’une création sonore de l’artiste Louise Bourgeois.

Deux lectures m’ont donné l’idée du billet de cette semaine. D’abord, un livre que je vous conseille: Les mots et les femmes, de Marina Yaguello (Petite Bibliothèque Payot, [1978] 2006). Bien qu’écrit par une linguiste (dont j’ai déjà eu l’occasion de citer les travaux sur ce blog), il présente sous une forme vulgarisée, abordable et agréable à lire, les résultats (qui commencent malheureusement à être datés) d’études sociolinguistiques menées sur les femmes et le langage.

Ensuite, un article passionnant sur le blog Antisexisme, qui inaugure une nouvelle série consacrée aux « attributs du pouvoir et [à] leur confiscation aux femmes ». Cet article s’intitule « L’occupation de l’espace » et s’interroge sur le rapport à l’espace selon le genre. Comme toujours sur ce blog, il est extrêmement bien documenté et analyse de façon convaincante un phénomène que nombre d’entre nous, les femmes en particulier, observent au quotidien: les hommes ont tendance non seulement à occuper plus d’espace que les femmes, mais à empiéter sur l’espace de ces dernières (ah, les mecs qui ne peuvent pas s’asseoir autrement dans le métro qu’en ouvrant bien grand les jambes…). L’auteure du blog relie ce phénomène aux relations dominants/dominé.es. En relisant l’article, je m’aperçois qu’elle prévoit un second volet sur la parole, j’attends donc avec impatience la suite.

Le lien entre ces deux lectures réside dans la notion d’« attribut du pouvoir ». Marina Yaguello évoque dans le troisième chapitre « la parole en tant que forme d’action » et le rapport différencié qu’entretiennent vis-à-vis d’elle les hommes et les femmes. Elle réussit assez bien, tout au long de la première partie, à montrer les différences dans l’usage de la parole par les hommes et les femmes tout en soulignant toujours que ces différences sont d’ordre culturel. Le stéréotype le plus répandu à propos de la parole féminine est celui de la femme bavarde, dont la parole, abondante mais futile, ne fait pas le poids face à celle, raisonnée et pesée, des hommes. La linguiste montre de façon stupéfiante à quel point ce stéréotype est répandu dans le monde, en citant des proverbes de multiples pays. Voici ce que nous dit la « sagesse populaire » (je reprends les proverbes cités par Yaguello):

« La langue des femmes est comme une épée, elles ne la laissent jamais rouiller. » (Chine)
« La femme qui se tait vaut mieux que celle qui parle. » (latin)
« C’est un don de Dieu qu’une femme silencieuse. » (Bible)
« Le silence est le plus beau bijou d’une femme mais elle le porte rarement. » (Angleterre)
« Les paroles de l’hommes sont comme la flèche qui va droit au but, celles de la femme ressemblent à l’éventail brisé. » (Chine)
« Les hommes parlent (hablar), les femmes jactent (platicar). » (Espagne) etc. (p. 61-62)

La récurrence de ce stéréotype vient à l’appui de l’idée que la bavardise des femmes serait un trait naturel et universellement partagé. La lecture de ces pages m’a d’ailleurs rappelé une scène d’un film que j’aime beaucoup, Omoide Poroporo (à partir de 31’37 – dans cette scène, l’héroïne, Taeko, vient d’apprendre qu’elle a la possibilité de jouer dans une pièce de théâtre. Elle s’enthousiasme, comme sa mère, sa grand-mère et ses soeurs, à l’idée de devenir une actrice):

Pourtant, comme le souligne M. Yaguello, il existe des sociétés où ce sont au contraire les hommes qui sont considérés comme bavards et cancaniers. Qu’importe, la puissance du stéréotype et la confiance dans les proverbes comme expressions de la sagesse populaire, donc impossibles à contredire, garantissent de beaux jours à cette idée. Si l’on refuse l’explication innéiste (le bavardage serait une caractéristique d’une soi-disant « nature féminine), il faut s’interroger sur les raisons d’une telle différence entre parole masculine et parole féminine, et sur l’effet produit par chacune d’elles. Pour M. Yaguello,

s’il est vrai que la femme, souvent, se réfugie dans le bavardage « futile », c’est qu’elle n’a pas accès à autre chose. La logorrhée est une manifestation d’impuissance, c’est parler pour parler. Tout se passe alors comme si l’excès de paroles, le bavardage, devenait un substitut de pouvoir, une compensation à l’absence de pouvoir. (…) La maîtrise de la parole, de la parole signifiante, assertive, fonctionnelle, est (…) un instrument d’oppression mâle comme elle est l’instrument d’oppression de la classe dominante. (p. 63)

Même si cette interprétation est contestable, elle met en valeur le fait qu’il s’agit bien ici de pouvoir et de domination. Comment expliquer autrement que les femmes se soient vues interdire, pendant des siècles, le droit à la parole publique, voire même le droit à la parole tout court? L’ouvrage de M. Yaguello s’ouvre sur cette citation biblique:

Je ne permets pas à la femme d’enseigner ni de dominer l’homme; qu’elle se tienne donc en silence.
(Première Epître à Timothée, II)

La peur qu’inspirent les femmes va jusqu’à leur refuser le droit à la parole, ce qui est aussi une façon explicite de reconnaître que parole = pouvoir. Seul le silence des femmes peut, apparemment, garantir leur asservissement; le silence, ou une parole vide de sens, du point de vue des dominants du moins, une parole de peu, méprisable, futile, en un mot: féminine. La parole savante et sensée, la parole technique, informée, serait l’apanage des hommes. Cette situation a été facilitée pendant des siècles par le refus de laisser les femmes avoir accès à l’éducation: peu de risque, dès lors, qu’elles transgressent les frontières du genre et se mettent à parler comme des hommes ou, du moins, de sujets masculins.

Frédéric Pagès se penche, dans un essai souvent éclairant, sur cette question: pourquoi n’y a-t-il pas, ou si peu, de femmes philosophes avant l’époque contemporaine? La réponse se trouve dans le titre: Philosopher ou l’art de clouer le bec aux femmes (Mille et une nuits, 2006), ou une manière parmi d’autres de les exclure du champ du pouvoir en érigeant des murailles autour des domaines soi-disant réservés aux hommes.

Comme dans beaucoup de domaines, cette exclusion ne pourrait fonctionner si ces stéréotypes sur le genre n’étaient pas intégrés autant par les femmes que par les hommes, du fait de leur éducation. Dès l’enfance, la prise de parole des filles et des garçons n’est pas sollicitée ni encouragée de la même façon. On peut lire par exemple ceci dans un dossier des Cahiers pédagogiques intitulé « Agir pour l’égalité entre filles et garçons dès la maternelle »:

on peut être attentif aux interactions verbales maitre-élèves qui prennent place dans la salle de classe. Les recherches menées sur ce point s’accordent à montrer qu’en mathématiques, les garçons tendent à dominer l’espace sonore de la classe et que les enseignants, comme les enseignantes, sans en avoir conscience, interagissent plus avec les élèves garçons, que ce soit lors de contacts à l’initiative du maitre ou de réponses aux interventions spontanées par ailleurs plus nombreuses des garçons. Par conséquent, les interactions verbales maitre-élèves sont, en mathématiques moins nombreuses et pédagogiquement moins riches avec les filles qu’avec les garçons. Il s’agit donc d’être vigilant à la distribution de la parole en classe.

Ces différences de traitement affectent non seulement la façon dont les filles et les femmes parlent, mais, bien sûr, leur attitude à l’égard de leur propre parole et, par ricochet, leur manière de se présenter et de s’affirmer.

Les deux vidéos qui suivent présentent des interviews réalisées par Thierry do Espirito. La première femme interviewée est Sophie Gourion, rédactrice web et experte des réseaux sociaux (son profil twitter: @Sophie_Gourion), auteure du blog Tout à l’ego. Elle évoque l' »auto sabotage des femmes sur le net », sujet qu’elle a abordé aussi sur « Le + » du Nouvel Obs.

La seconde est Isabelle Germain, journaliste et fondatrice du site d’information Les Nouvelles News (son profil twitter: @IsabelleGermain). Elle évoque la prise de parole des femmes en entreprise et leur difficulté à se mettre en avant, à s’affirmer non seulement comme expertes dans leur domaine, mais aussi, tout simplement,comme personnes disant « je ». Elle montre à quel point la prise de parole engage l’être tout entier et l’identité, à travers l’identité de genre: qu’est-ce que parler et se comporter comme un homme, comme une femme? Comment s’affirmer en tant que femme sans « ressembler à un homme »? Peut-on s’affirmer autrement qu’en adoptant des codes identifiés comme masculins?

AC Husson

La vie, les courses (et ta mère) « au féminin »

J’ai déjà parlé à plusieurs reprises du genre dans la langue et du fait que le masculin est considéré comme neutre, ou forme non marquée. La règle qui veut que « le masculin l’emporte sur le féminin » est emblématique de ce fonctionnement: le masculin est considéré comme l’universel. Cela explique, par exemple, que le mot homme désigne tour à tour n’importe quel représentant de l’espèce humaine ou un individu de sexe masculin.

Pour la romancière et théoricienne Monique Wittig, comme elle l’explique dans « La marque du genre » (publié dans La pensée straight), ce fonctionnement implique que le masculin ne constitue en réalité pas un genre. Il est le général, l’universel; seul le féminin est un genre, car il est défini par l’écart qu’il est censé représenter par rapport à l’universel, la base neutre de la langue. Dans le discours grammatical, on considère que seul le féminin est marqué: ainsi, la forme de base d’un substantif, celle que citent les dictionnaires, est généralement celle du masculin singulier.

La ghettoïsation du féminin
Cette définition du féminin comme exception, comme écart par rapport à la norme, constitue une caractéristique fondamentale du genre, et pas seulement dans la langue. C’est ce qui justifie, par exemple, la création par Lego d’une nouvelle gamme, Lego Friends, destinée aux filles.

Une expression particulièrement à la mode illustre aussi cette conception: l’expression « au féminin », employée pour qualifier à peu près tout et n’importe quoi. Une rapide recherche sur Google fournit une quantité innombrable d’exemples.

Il existe ainsi plusieurs réseaux visant à assurer une meilleure visibilité des femmes et à promouvoir la parité: citons les réseaux « Grandes Ecoles au Féminin » et « HEC au féminin »; l’association Vox Femina qui promeut des « paroles d’experts au féminin » (pourquoi pas « expertes »?); le projet « Créer au féminin » pour les femmes entrepreneurs (pourquoi pas entrepreneures? – site à consulter uniquement si vous tolérez le rose fluo), ou encore la formation « Leadership au féminin » qui a eu lieu à l’ENA le 3 avril dernier.

Ah oui, il y aussi l’association sarko-féministe « Future au féminin », dont le nom n’en finit pas de me laisser perplexe. On avait bien vu qu’il y avait un -e à « future ».

Après, on arrive dans le marketing genré, avec par exemple Asus ZenBook, « l’ultra book au féminin », « avec des coloris « girly », sans oublier d’être efficace [sic]”, ou encore voituresaufeminin.fr. Il y a les voitures, et puis il y a « les voitures au féminin ». On a droit par exemple à des conseils pour faire de « petites réparations » ou au blog « Charlotte au volant, toute l’actualité sur les voitures et les femmes ». Cela pourrait paraître une bonne idée de créer un espace en ligne pour les femmes qui aiment les voitures ou cherchent tout simplement des renseignements sur le sujet, étant donné que les médias spécialisés sont ouvertement destinés aux hommes. Mais cette démarche, telle qu’elle est conçue, au lieu de contester le monopole masculin sur ce domaine et de dénoncer le fait que les femmes en soient donc exclues, ne fait qu’entériner cette situation et reconnaît donc que « les voitures » (et non « les voitures au masculin ») sont pour les hommes, alors que les femmes auraient besoin qu’on leur parle de « voitures au féminin ».

Cette expression, « au féminin », dissimule donc souvent (sinon toujours) conformisme et acceptation de la répartition traditionnelle des rôles. Prenons un autre exemple: le site « Ecologie au féminin ». « Voitures au féminin » reconnaît implicitement que les voitures sont un truc d’hommes; serait-ce aussi le cas de l’écologie? Voici ce qu’on peut lire sur la page d’accueil de ce blog (dont les catégories sont « Maternité », « Enfance », « Hygiène », « Beauté », « Consommation » et « Maison »… *soupir*):

L’Ecologie est à la fois une affaire d’hommes et de femmes. Mais ce sont souvent les hommes, qui décident, choisissent, achètent les installations équipant nos maisons pour économiser l’eau, le chauffage ou l’énergie… aménager ou entretenir le jardin. Pourtant, les femmes gèrent au quotidien : la maison, les courses, les enfants, les tâches ménagères… Notre pouvoir de gestionnaire et de consom-actrices avisées est bien réel. Il nous appartient donc en grande partie de faire évoluer le comportement ou les habitudes de notre tribu et de la société !

L' »évolution des comportements » dont il est question ne concerne apparemment pas les rôles respectifs des hommes et des femmes… L’auteure du blog poursuit:

J’ai voulu partager avec chacune d’entre vous, ma modeste expérience de femme et de mère de famille préoccupée par l’écologie : gestes éco-responsables, économies durables dans la gestion du budget, préservation de la santé de la famille, trucs et astuces écolos, circuits de recyclage et de réemploi…

L’“écologie au féminin » serait donc cette écologie du quotidien, et surtout de l’intérieur, liée à la gestion du foyer. Aux hommes les décisions, les choix, les achats d’équipements lourds et l’entretien du jardin; aux femmes l’intérieur, le domestique, les « trucs et astuces » et la modestie. On ne peut pas plus conformiste, ni plus conservateur. On en oublierait presque que l’écologie politique est portée dans le cadre des élections par une candidate, Eva Joly (en 2007, c’était Dominique Voynet), et qu’une autre femme, Cécile Duflot, est secrétaire nationale d’Europe Ecologie Les Verts… Il est peu probable que ces femmes se retrouvent dans cette « écologie au féminin ».

Femmes écolos versus "écologie au féminin"...

Il s’agit donc surtout de ne pas modifier l’ordre genré de la société et de conforter une division des sexes qui est censée non seulement définir qui nous sommes, mais, en plus, guider nos comportements. Le site « Patrimoine au féminin » justifie son nom et sa raison d’exister ainsi : « Parce que les hommes et les femmes ne parlent pas d’argent de la même façon ». On comprend, en lisant la section « notre vision », que les femmes préfèrent apparemment parler d’argent « sans détour » (pas les hommes?) et qu’il s’agit de leur offrir « des solutions d’épargne et de placements faites rien que pour [elles]”. Et comme il s’agit d’un cabinet créé par des femmes, le texte passe discrètement du « vous » au « nous », et même au « on », vous savez, le « on » des magazines féminins: « C’est le printemps, on lutte contre la cellulite », « On mange du poisson et des légumes vapeur parce que c’est bon pour nous », « Pourquoi on aime le tricot ». Sur « Patrimoine au féminin », voici ce que ça donne:

Parce que l’on veut que nos produits d’épargne et d’assurance-vie répondent à un objectif précis, on choisit des solutions de placements qui ont du sens pour nous. Parce qu’un rendez-vous avec un conseiller n’est pas compatible avec nos journées à rallonge, on invente une nouvelle manière de concevoir la relation commerciale qui va du simple clic au suivi personnalisé. Parce qu’on en a assez d’entendre toujours le même discours quand on parle épargne, placement ou investissement, on prône les mots qui veulent enfin dire quelque chose, et on le prouve avec notre glossaire.

On est entre nous, et on sait bien que les femmes n’y comprennent pas grand-chose à la finance, donc on a notre langage à nous, pour vous vendre nos petits produits d’épargne à… nous. Ah, mais attention, comme sur « L’écologie au féminin », on souhaite « faire bouger les lignes ». C’est-à-dire, en l’occurrence, créer une relation commerciale entre femmes, un monde à part où on utilise des « mots qui veulent enfin dire quelque chose » et où notre banque s’adapte à « nos journées à rallonge ».

Entendons-nous bien: je ne nie pas le fait que les femmes et les hommes n’attendent pas forcément les mêmes choses de tel ou tel service et n’ont pas toujours la même attitude face à la consommation. En revanche, ce qui me gêne, c’est que l’on fasse passer ces différences pour naturelles et indépassables, et qu’on les érige en principes de notre manière d’être, de penser et d’agir. Le succès de l’expression « au féminin » révèle à quel point les femmes peuvent ne pas se sentir à leur place dans tel ou tel domaine, et à quel point le discours dominant, qui se veut universel, est en fait un discours essentiellement destiné aux hommes, s’adaptant à leurs besoins et à leur manière d’être. Mais au lieu de dénoncer ce masculin déguisé sous les traits de l’universel, on conforte cet état de fait en confinant le féminin à un domaine à part, clos, ayant ses propres règles de fonctionnement, son propre langage. Contestons cette confiscation de l’universel par le masculin en faisant vraiment « bouger les lignes », sans renier pour autant l’“héritage particulier » des femmes que décrit Mona Chollet dans Beauté fatale (chap. 2), une culture féminine « officieuse, illégitime », qui tient au rôle qu’on a assignés aux femmes pendant des siècles. On peut voir là une vraie richesse qui doit être revendiquée, à condition d’être conscient.e « qu’il s’agit bien d’une culture et qu’il n’y entre aucun déterminisme biologique; c’est-à-dire que de nombreuses femmes n’y adhèrent pas et que de nombreux hommes en partagent certains traits, sans forcément les identifier comme ‘féminins' ». A condition, aussi, de ne pas laisser cette culture être exploitée à des fins commerciales.

AC Husson

H. ch. F. hétérosexuelle, fécondable, souriante et aimant le rouge. S’adresser au service scientifique.

J’ai déjà évoqué, il y a quelques mois, les rapports entre études de genre et sciences exactes et plus précisément, la manière dont les neurosciences traitent les différences sexuelles (c’est-à-dire en partant généralement de ce présupposé, justement, de la différence, qu’il s’agit d’étayer, de confirmer et de perpétuer). D’ailleurs, si vous ne le connaissez pas encore, je vous conseille d’aller faire un tour sur antisexisme.wordpress.com, un blog qui se donne pour objectif de « combattre le sexisme par la science ».

Le numéro de février du magazine Sciences et avenir, que j’évoquais dans ma dernière revue de presse, présente tout un dossier intitulé « Homme – Femme: La science face aux idées reçues ».

Ce dossier s’interroge sur le « piège infernal » de la différence sexuelle envisagée du point de vue des sciences exactes, et sur l’effort des scientifiques pour produire « une description raisonnée de la nature, de mettre toutes ses objets dans des boîtes, avec des étiquettes clairement identifiables », au détriment des sujets de leur individualité irréductible. (Je cite l’éditorial de Dominique Leglu). Le dossier est vraiment bien fait, je vous le conseille.

Cette question du « neurosexisme », ou plus largement de la manière dont la science interroge et interprète les différences (sexuées ou genrées, selon le point de vue que l’on adopte) suscite de plus en plus de travaux de vulgarisation, comme Cerveau rose, cerveau bleu. Les neurones ont-ils un sexe? de Lise Eliot et l’excellent Delusions of Gender de Cordelia Fine, malheureusement pas (encore?) traduit en français.

Un autre type de travaux scientifiques (ou se prétendant tels) concernant les hommes et les femmes a récemment attiré mon attention. Plus précisément, ces travaux semblent concerner les relations entre hommes et femmes. Je dis « semblent », car quatre exemples récents ont en commun une caractéristique frappante: ils décrivent l’effet qu’ont les femmes sur la libido des hommes. Jamais le contraire.

1) Le premier exemple vient d’un article qui n’est malheureusement plus disponible en ligne, à moins que vous soyez abonné.e au Monde.fr; il est intitulé « Les femmes rendent-elles les hommes stupides? » (noter la subtilité du titre, en accord avec celle de l’étude). Cet article semble avoir été copié sur ce forum, mais je ne peux pas assurer qu’il s’agisse de la version exacte. Un bref extrait:

Des études de psychologie ont montré que les messieurs hétérosexuels réussissaient moins bien des tests cognitifs après avoir discuté avec une dame qu’avant. L’inverse n’est pas vrai.

2) Le second article qui a attiré mon attention est un compte-rendu du même journaliste, Pierre Barthélémy, qui tient le blog « Passeur de sciences ». Le titre est, là aussi, aguicheur: « Mesdames, votre fertilité rend les hommes éloquents ». La question à l’origine de l’étude dont il est question est la suivante:

et si les hommes en quête de partenaire devenaient plus éloquents ou changeaient leur manière de parler en fonction de la fécondabilité de leur « cible » ?

Et maintenant le protocole, tenez-vous bien: on confronte des hommes (testés à leur insu) à des femmes « ne prenant pas la pilule et donc susceptibles d’être fertilisées à un moment de leur cycle menstruel ». Je n’entre pas dans les détails, mais le résultat montrerait (de façon peu probante cependant) que les hommes seraient capable de repérer les femmes « fertilisables » et ajusteraient leur comportement et leur manière de s’exprimer en fonction de ce critère.

On retrouve dans ces deux études l’idée que le comportement des hommes serait guidé non seulement par leurs hormones, mais par le désir de se reproduire.

3) Troisième exemple, où l’on retrouve la tendance des auteurs de compte-rendus scientifiques aux titres pour le moins provocants: « Pourquoi les femmes vêtues de rouge excitent les hommes ». Où l’on apprend notamment que les femmes en rouge sont jugées plus réceptives sexuellement.

4) Quatrième et dernier exemple, trouvé par hasard alors que je faisais des recherches pour ce billet: « Bien interpréter un sourire féminin ». A nouveau, le point de vue est masculin, et il s’agit d’étudier l’effet que produisent les femmes sur les hommes, et ses implications sexuelles (… ou pas). Où l’on apprend cette fois que « les hommes cherchant une aventure rapide sont plus enclins que les autres à surestimer l’attirance des femmes pour eux ». (« Ben alors, mademoiselle, t’es pas très souriante dis donc! »)

A quand une étude sur l’effet produit sur les femmes par les hommes pas très souriants, portant du rose et en recherche de partenaire sexuelle? Et à quand une étude sur le désir dans les relations homosexuelles?

Malaise dans la pub (4): ce qu’est une « vraie femme »

On le sait, mais il faut le dire et le répéter, et puis cela fait du bien de l’entendre: la plupart des femmes dans la publicité ne sont pas de « vraies femmes ». Même quand il s’agit de mannequins ou d’actrices, donc de « belles femmes », a priori, selon les normes en vigueur, les images sont retouchées, et souvent outrageusement.

Voici une vidéo qui le dit très bien et le montre par de nombreux exemples. Elle évoque notamment la réaction de Kate Winslet à une photo parue en couverture de GQ, où son corps avait été largement modifié pour la faire apparaître plus mince qu’elle n’est. Kate Winslet avait déclaré qu’elle ne ressemblait pas à cela, et, plus important, qu’elle ne voulait pas ressembler à cela. La vidéo est en anglais, mes excuses aux non-anglophones parmi vous.

Cette uniformisation arbitraire, en fonction des critères de beauté d’une société donnée à un moment T, est non seulement choquante et malhonnête, elle a des conséquences parfois dramatiques sur l’estime de soi et la façon dont on trouve sa place dans la société.

Elle se manifeste parfois de façon extrême, et selon moi révoltante, comme avec cette campagne d’H&M. Regardez bien ces corps: leur posture est étrangement semblable, non? On peut le dire cette fois sans guillemets: il ne s’agit pas de vraies femmes, mais d’images générées par ordinateur.

Le culte de la minceur, qui touche principalement les femmes mais aussi les hommes, a une autre conséquence directe: la mise au ban de la société des « gros », des « hors-normes ». Un article stupide et haineux, intitulé « Je déteste la pub Castaluna », a fait le buzz il y a quelques semaines. La pub Castaluna en question, la voici.

A en juger par le scandale provoqué par l’article, ainsi que par les commentaires sur la page YouTube, je ne suis pas la seule à trouver cette pub, et la femme qui y joue, très belles. Quelque chose me frappe dans les commentaires que je lis et entends à son propos: beaucoup tournent autour de l’idée « voilà une vraie femme », comme ce commentaire sur YouTube: « Une femme, avec un grand F !!!! Enfin !… » Je suis tout à fait d’accord, si on compare cette publicité aux images retouchées voire générées numériquement dont je parlais plus haut. Cependant l’expression « vraie femme » ici sous-entend également autre chose: c’est qu’une femme aux formes épanouies incarnerait l’essence de la féminité (« une Femme avec un grand F »). C’est là une idée très ancienne, qui remonte même aux sources de l’humanité: les formes pleines ne sont pas seulement celles de la femme, mais celles de la femme fertile, la femme mère. Des cultes auraient été rendus, à la fin de la Préhistoire, à une figure féminine à travers laquelle on adorait la Terre, la fertilité et la fécondité.

Vénus de Willendorf, Paléolithique supérieur, vers 24 000–22 000 av. J.-C.

Malgré la mode, malgré les images qui nous environnent, les formes d’une femme restent inconsciemment liées à sa qualité de mère potentielle, une « vraie femme » étant celle qui peut donner la vie.

Vous me direz peut-être que je vais un peu loin, mais il me semble important de souligner que malgré les couches supérieures de notre imaginaire, constituées notamment par ces images omniprésentes qui définissent et assènent les normes de beauté, nous restons profondément marqués par ces conceptions très anciennes de la féminité. Je ne limite pas le goût de certain.e.s pour les femmes rondes à cette idée, évidemment…

Cette forme d’essentialisme inconscient (le fait d’attribuer aux êtres une essence immuable, définie en l’occurrence, pour les femmes, par la maternité) se retrouve parfois de manière plus directe dans la publicité. Castaluna ne joue absolument pas sur cet essentialisme, mais certaines publicités véhiculent des stéréotypes sur ce qu’est « une vraie femme ». Si les femmes se définissent par leur capacité fécondante, alors les règles sont un attribut essentiel de la féminité. C’est en résumé ce qui justifie cette publicité, qui se veut drôle, pour la marque de tampons Libra en Nouvelle-Zélande.

Non seulement cette publicité essentialise la femme, en faisant des menstruations LE critère définitoire de la féminité, mais elle réactive pour cela les codes de la transphobie la plus primaire: les trans ne font que jouer à être des femmes, ne font qu’imiter les femmes, puisqu’ils/elles ne pourront jamais ETRE des femmes, puisqu’ils/elles n’ont pas de règles. Les personnes transgenres chercheraient donc à compenser cette infirmité biologique par l’outrance de leur maquillage et de leurs attitudes, mais dans un monde où être une femme signifie avoir ses règles, ces personnes sont condamnées à l’excès et au ridicule. Le site Hollaback propose une analyse intéressante de cette publicité.

Malaise dans la pub (3): Hétéro, I presume?

J’ai dérogé pour la première fois à ma règle de publication hebdomadaire… J’essaie de sortir la tête de l’eau pour me rattraper. Et puis je te dois des remerciements, lecteur/rice: ce blog totalise maintenant plus de 5500 visites depuis fin septembre, et pour une débutante comme moi, ça fait chaud au coeur 🙂

J’ai parlé dans les deux premiers posts de la série « Malaise dans la pub » de la représentation des femmes dans les publicités pour voitures et de l’image des hommes qui sous-tend ces publicités: machos, amoureux de leurs bagnoles, objectifiant les femmes. Cette représentation stéréotypée se retrouve explicitement dans des publicités destinées à un public masculin.

Il me semble que l’on parle beaucoup de l’image des femmes véhiculée à travers la publicité (même si ce n’est pas assez, et que les choses ne changent pas, au contraire). Dernièrement, il a beaucoup été question des affiches pour le film « Les Infidèles », qui ont été retirées en raison de l’image dégradante de « la femme » (comme s’il y avait « la femme », et non pas « des femmes »… bref) qu’elle présente, ainsi que de leur caractère explicitement sexuel. Une autre campagne a fait le buzz, pour une boutique d’accessoires de football cette fois. 20 minutes titre « Une pub ‘sexiste’ s’attire les foudres des féministes », et je m’interroge: il n’y a donc que les féministes que cela choque, le fait qu’on suggère explicitement une fellation pour vendre des chaussures de sport, et que le credo « prendre soin des clients » conduise à représenter les vendeuses et les vendeurs en train de délivrer des services sexuels? Le co-gérant de la boutique affirme: «On a reçu un super-accueil, même si on se doutait bien qu’on allait éveiller les critiques de groupuscules extrêmes». Sans commentaire.

Ces deux campagnes, qu’il s’agisse de vendre un film ou des chaussures, soulèvent la même question. On se récrie, voire on condamne officiellement l’image dégradante des femmes que ces publicités véhiculent; on n’évoque cependant pas ce qui sous-tend ces publicités, à savoir des stéréotypes concernant la masculinité. Comme dans les publicités pour des voitures dont je parlais il y a quelques semaines, il faut s’interroger sur le discours implicite sur la masculinité qui sous-tend ces représentations. Non seulement les hommes sont censés « ne penser qu’à ça », considérer les femmes comme des bouts de viande (l’affiche des « Infidèles » avec Jean Dujardin ne fait apparaître que les jambes d’une femme, dans une position pour le moins intenable) ou des machines à délivrer du plaisir, mais ils sont toujours blancs, plutôt jeunes ou « dans la force de l’âge », souvent en costume-cravate, et évidemment, hétéros.

L’hétérosexualité va tellement de soi dans la publicité qu’il paraît même étrange de souligner que c’est là un attribut essentiel de « l’Homme » typique auquel ces messieurs sont censés s’identifier. De plus, je connais peu d’exemples de publicités faisant intervenir des hommes qui ne sont pas blancs (aucun ne me vient d’ailleurs à l’esprit), surtout dans le rôle d’un homme aisé, possesseur d’une belle voiture ou en costume-cravate sur des affiches de film; caucasien et hétéro, voilà le portrait-robot du Monsieur Dans La Pub.

Un exemple particulièrement frappant: voici une publicité de toute évidence destinée aux hommes et qui ne se justifie qu’à travers le regard du spectateur masculin et hétéro, potentiel acheteur… mais acheteur de quoi? Il s’agit d’une publicité pour Nissan Pathfinder, diffusée au Brésil en 2003. Une petite capture d’écran pour vous donner envie de cliquer sur le lien (impossible d’intégrer la vidéo):

Cet article sur l’utilisation de l’homosexualité dans la publicité évoque l’émergence de représentation d’hommes gays dans la publicité, mais il me semble que toutes les publicités discutées n’ont pas été diffusées en France mais dans des pays anglo-saxons. De manière intéressante, l’auteur de l’article suggère que les hommes homosexuels seraient plus faciles à caricaturer que les lesbiennes, la caricature faisant selon lui partie intégrante du mécanisme de la publicité; les lesbiennes, elles, seraient moins faciles à caricaturer… car on ne pourrait pas tout ramener au pénis, ce qui serait très souvent le cas avec des pubs mettant en scène des hommes gays.

Pour en revenir aux deux exemples dont je parlais au début, les affiches des « Infidèles » et la vidéo d’une boutique d’accessoires de foot, l’argument principal et sempiternel des défenseurs de ces campagnes est celui de l’humour. Les publicitaires manquent décidément cruellement d’imagination, eux qui mettent en scène des femmes nues et ultra sexualisées à tout va, que ce soit pour vendre des chaussures, des voitures ou, littéralement, n’importe quoi d’autre. Ils manquent aussi d’imagination dans leurs justifications: l’humour, vraiment…? Et à nouveau, on pointe du doigt les féministes et autres rabat-joies manquant, elles/eux, d’humour. L’argument est vieux comme le monde (oui bon enfin presque) et très bien analysé et réfuté dans cette vidéo de Feminist Frequency, sous-titrée en français par votre serviteuse.

Remettre chacun.e à sa place

Beaucoup d’articles ont été écrits, ces dernières semaines, à propos de la nouvelle gamme Lego Friends. Si vous ne l’avez pas encore vue, attention, ça pique les yeux. Ah, oui, et c’est une gamme pour filles. (Quelques articles , et .)

Toutes les réactions que j’ai pu lire venaient de personnes déçues, abasourdies, voire choquées par cette stratégie marketing. Beaucoup rappellent que Lego est, à l’origine, un jeu de construction destiné aux petites filles comme aux petits garçons, comme le montre cette publicité datant de 1981 (et que reproduisent la plupart des articles évoquant le sujet).

Je suis moi aussi écoeurée par ce qui, comme le rappelle le blog Une heure de peine, constitue une stratégie commerciale tout à fait compréhensible (créer un nouveau marché). Ce qui me frappe le plus, c’est le non-dit de cette stratégie (qui revendique par ailleurs totalement son approche différentialiste, soi-disant fondée sur des études anthropologiques): alors que pendant des années, cela n’a semblé déranger personne que les filles et les garçons jouent avec des Legos, l’entreprise affirme aujourd’hui qu’il existe un besoin pour des gammes différenciées. L’histoire de la marque est celle d’une orientation de plus en plus marquée vers un public « garçon », avec l’apparition, à côté des traditionnelles gammes Bricks and more ou Creator, de gammes où l’on ne trouve plus (sauf erreur de ma part) de figurines féminines, comme Heroica et City.

Or la gamme Lego Friends, lancée mercredi, se détache clairement de l’ensemble des autres produits par ses couleurs, mais aussi par le design des figurines, qui sont devenues des espèces de mini-Barbies. La gamme « fille » a donc été créée par différenciation, par écart avec les autres séries. Le geste de créer une gamme à part est révélateur, selon moi, de la façon dont est traité le féminin dans nos sociétés: il est conçu comme l’exception par rapport au masculin, selon le même principe qui fait qu’en grammaire, la forme masculine est considérée comme « neutre » ou du moins « non-marquée », alors que la forme féminine se conçoit par rapport au masculin, dont elle se distingue par exemple par l’ajout d’un -e pour les adjectifs.

Une sociologue, réagissant à l’apparition de cette nouvelle gamme, s’étonne ainsi (ou fait mine de s’étonner) que, alors qu’on pouvait penser que la mutation de la société vers l’égalité femmes-hommes conduirait à « une éducation moins bridée par les stéréotypes du masculin et du féminin, et à terme porteuse d’égalité entre hommes et femmes », c’est le contraire qui semble se passer:

Mais il semble bien que plus les rôles et les statuts sociaux des uns et des autres se rapprochent, plus de nouvelles tentatives émanant de sources multiformes –des psychanalystes aux publicitaires- émergent pour promouvoir (ou réactiver) de nouvelles différences, tant la peur de l’indifférenciation apparaît aussi forte chez les « psys » que dans le monde du commerce !

Au moment où règne la peur de l’indifférenciation entre les genres, que véhiculent les discours hostiles au féminisme et/ou aux études de genre (« vous voulez que les femmes soient identiques aux hommes »), certaines stratégies, de marketing notamment, visent à assurer cette différence en rappelant les rôles prétendus de chacun. Or cela se traduit, dans ce cas précis, par une différence accentuée du côté du féminin.

Démonstration (image trouvée sur Toys N Bricks, signalée par le blog Une heure de peine):

La différence entre les personnages « traditionnels » et les nouveaux est flagrante. D’un côté, on a des figurines (pour les personnages féminins comme pour les personnages féminins), aux formes rudimentaires tellement caractéristiques de la marque. De l’autre, des mini-poupées, ou mini-Barbies, accentuant les formes féminines. Cela n’est en rien un cas unique; vous vous souvenez de Dora l’exploratrice?

Et maintenant: BOUH!

Sur l’image comparant les 2 types de Legos, on peut par exemple noter les détails suivants:
– affinement et allongement des jambes
– largeur inférieure de moitié (il ne faudrait pas qu’elle soit grosse)
– mini-jupe et haut (rose, évidemment), bras nus
– suggestion de la poitrine vs figurine complètement plate
– affinement du cou
– forme de la tête différente
– détails du visage et des cheveux beaucoup plus marqués.

Les figurines masculines, elles, restent sur l’ancien modèle: le féminin est ainsi conçu (c’est-à-dire à la fois représenté et créé) par opposition avec le masculin, duquel il doit se différencier au maximum, les personnages masculins gardant une forme schématique.

Dans son dernier numéro, le magazine Causette consacre un article aux pictogrammes destinés à nous orienter vers les lieux d’aisance en fonction de notre sexe biologique. C’est un article passionnant et très éclairant, qui montre comment les représentations les plus schématiques reflètent les représentations genrées les plus structurantes de notre société. Or la forme traditionnelle des legos rappelle celle de certains de ces pictogrammes. A propos des habits parfois représentés sur ceux-ci, l’auteure de l’article, Elodie Mielczareck, écrit:

Le référent masculin est plus neutre que le référent féminin: est-il nu? porte-t-il un pantalon? Comme dans la langue française, le genre masculin est le normatif. Utilisé seul, le pictogramme masculin représente l’homme au sens générique; juxtaposé au genre féminin, il représente l’homme au sens sexualisé. La femme est toujours accessoirisée [cf. la coiffure de la mini-Barbie]. (…) La jupe ou l’évasement des hanches sont toujours employés comme substitut métaphorique des organes génitaux non montrables lorsque les codes ne sont pas transgressés.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la différence genrée ne pourrait pas être plus clairement affirmée qu’avec la gamme Lego Friends, alors que les Legos représentant des personnages masculins ne changent pas et ressemblent à ces pictogrammes masculins « neutres ».

Masculin/Féminin (3): ce que veut dire « homme »

Tout d’abord, très belle année à toutes et à tous. Qu’elle vous apporte égalité dans le couple, égalité dans l’entreprise, égalité dans la société, égalité partout.

Le magazine Challenges a voulu désigner les personnalités qui ont marqué l’année 2011. Mais se serait-il trompé dans son titre de hors-série?

Mais mais mais… Natahalie Kosciusko-Morizet et Eva Joly sont des hommes, et ON NE M’A RIEN DIT? A moins, à nouveau, que ce ne soit une erreur.

Ah non, attendez. Les quelques lignes du dernier paragraphe de l’édito parlent des femmes: c’est donc que ce ne doit pas être des hommes. Si vous comprenez le sens exact de ces lignes, félicitations, moi ça me laisse pantoise.

Quant aux « femmes » [sic], souhaitons-leur d’être dans ces pages, pour la première et la dernière fois, sous une têtière, même qualifiée de puissante, qui leur est spécifique.

??? Ah, ça devient un peu plus clair:

Mais nous ne sommes pas les seuls à pouvoir encore progresser: en 85 sélections du Times, il n’y a que quatre femmes « Man of the year »!

Ah, bah alors, si même le Times n’a pas trouvé de femmes (mais où sont les femmes?), on ne peut rien reprocher à Challenges. Ah, mais attendez encore: depuis 1999, Time n’intitule plus son célèbre numéro exceptionnel « Man of the Year », mais « Person of the Year ». Et figurez-vous que ça change tout.

Quand j’ai tweeté à propos de ce titre honteux, quelqu’un m’a répondu:

Quoi de plus égalitaire qu’une couverture où la femme est un Homme comme les autres?

Sauf qu’il faut être sacrément de mauvaise foi pour affirmer qu’ici homme signifie « être humain ». Ce ne peut être le cas que dans des énoncés à portée générale, du type « les hommes sont mortels », « l’homme a besoin de manger pour vivre », où on pourrait remplacer homme par tous les hommes ou par les êtres humains. Cela ne peut pas être le cas dès que le nom est spécifié, comme le rappelle Marina Yaguello:

Dès qu’intervient un élément spécifiant – par exemple un démonstratif, ou un verbe explimant une action unique et déterminée -, homme ne peut vouloir dire que « être masculin » comme c’est le cas dans « Un homme est venu », « Cet homme est une crapule », etc. (Le sexe des mots)

La précision « de l’année » dans le titre de Challenges fonctionne comme un élément spécifiant. Et ce n’est pas pour rien que Time a changé le titre de son numéro annuel: certes, man peut vouloir dire « homme » ou « être humain », mais le changement pour person montre bien quel sens était entendu. Et l’édito incompréhensible de Challenges montre aussi que les responsables de ce hors-série ont parfaitement conscience de parler d’êtres de genre masculin, les femmes étant traitées avec des guillemets…

On y pense peut-être peu, mais il semble aberrant qu’un même terme désigne à la fois l’humanité et sa moitié masculine. C’est le cas aussi en anglais, mais non dans un grand nombre d’autres langues, indo-européennes ou non. Le mot homme vient du latin homo, qui signifie « être humain », l’homme de sexe masculin étant vir (qui a évidemment donné viril). Marina Yaguello, dans l’article « homme » de l’ouvrage cité ci-dessus, interroge cette évolution qui a conduit à assimiler deux termes ayant à l’origine un sens distinct.

En fait, on a tellement l’habitude de voir le masculin « absorber » grammaticalement le féminin qu’on pourrait croire que le sens générique est second, alors qu’il est historiquement premier. L’homme a en quelque sorte « confisqué » symboliquement la qualité d’être humain à son profit. (…) Et c’est donc personne, grammaticalement féminin mais sémantiquement indifférencié, qui doit être employé comme terme générique. D’ailleurs, aucune femme ne dit jamais en parlant d’elle-même: « Je suis un homme. » En revanche, un homme peut dire: « Je suis une personne. »

Effectivement, cela m’étonnerait que NKM ou Eva Joly parlent fièrement de leur titre d' »hommes de l’année ». L’habitude de parler des « hommes » pour parler de l’humanité ne paraît choquante qu’à celles et ceux qui se sont déjà fait ces réflexions, et qui, souvent, refusent de parler de « droits de l’homme » et préfèrent « droits humains », ou, pourquoi pas, « droits de la personne ». Historiquement, les « droits de l’homme (et du citoyen) » ne désignent effectivement que des hommes, au sens spécifique du terme. C’est bien pour cela qu’Olympe de Gouges a senti la nécessité, dès 1791, de rédiger une « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ».

Masculin/Féminin (2)

Je parlais la semaine dernière du rapport que l’on peut établir entre le masculin et le féminin dans la réalité d’une part, et dans la langue d’autre part. Mon objectif était de montrer que les outils que nous avons à notre disposition pour mettre des mots sur la réalité ne peuvent jamais être considérés comme neutres ou comme « naturels »: ils sont forcément, eux-mêmes, le reflet d’une construction sociale de cette même « réalité ».

On peut voir un exemple de ce lien de dépendance réciproque avec l’histoire du mot mer, telle que la décrit la linguiste Marina Yaguello (Le sexe des mots, Belfond, 1989). Celle-ci rappelle que le mot français est hérité du latin mare, qui était neutre (le latin comptait trois genres grammaticaux: féminin, masculin et neutre). Le français a donc conservé un mot latin en en changeant le genre lexical: rien d’étonnant à cela, le neutre ayant disparu dès l’époque latine. Le français, lui, ne conserve pour les noms que deux genres, le féminin et le masculin. Cependant, le passage du neutre au féminin est original, étant donné que la plupart des mots neutres se sont alignés sur le masculin lorsque ce genre lexical s’est réduit pour ensuite disparaître. Le français la mer (attesté depuis le XIème siècle) constitue une exception d’autant plus notable que les autres langues romanes ayant hérité de mare en ont fait un masculin. M. Yaguello souligne que mer et jument sont les seuls neutres latins à être devenus directement féminins en français.

Les grammairiens J. Damourette et E. Pichon (Des mots à la pensée, D’Artrey, 1911-1927) expliquaient ainsi cette exception:

Il semble difficile d’expliquer cette modification autrement que par des besoins métaphoriques conformes à l’esprit national (sic), la mer ayant été conçue par nos ancêtres, de même que par nous, comme quelque chose de féminin. La mer est d’aspect changeant comme une femme, journalière [= elle change d’aspect tous les jours], d’humeur mobile comme une jolie capricieuse, attirante et dangereuse comme une beauté perfide (…) elle est l’amante et la meurtrière du marin… (cité par M. Yaguello, p. 114)

Comme le fait remarquer M. Yaguello, « tous les stéréotypes y sont ». Cette association se fait généralement avec l’eau (elle aussi relevant du genre féminin), cet élément s’opposant au feu. Dans le passage suivant, pour parler de la Seine et de la navigation en eau douce en général, c’est le féminin rivière, et non le masculin fleuve, que choisit Maupassant dans la nouvelle « Sur l’eau »:

La terre est bornée pour le pêcheur, et dans l’ombre, quand il n’y a pas de lune, la rivière est illimitée. Un marin n’éprouve point la même chose pour la mer. Elle est souvent dure et méchante, c’est vrai, mais elle crie, elle hurle, elle est loyale, la grande mer; tandis que la rivière est silencieuse et perfide. Elle ne gronde pas, elle coule toujours sans bruit, et ce mouvement éternel de l’eau qui coule est plus effrayant pour moi que les hautes vagues de l’Océan.

Dans ce passage où la personnalisation de la mer et de la rivière est évidente, la « perfidie » de cette dernière s’oppose à la loyauté de la mer et des « hautes vagues de l’Océan« .

Le genre féminin est ainsi support de rêverie et de représentations dictées par une certaine image de la féminité, que l’on retrouve dans toute l’histoire de la littérature, de manière positive ou négative. Et l’on peut se demander si, comme le pensaient Damourette et Pichon, l’association entre l’eau et le féminin préexiste à la formation du français et commande la fixation du mot mer comme féminin, ou si la langue ne fait que favoriser cette association de manière fortuite. Le caractère exceptionnel de l’histoire de ce mot inviterait à préférer la première solution.

L’histoire de la langue fournit ainsi quelques exemples intéressants de basculement d’un genre lexical à un autre. L’usage a longtemps hésité entre le féminin et le masculin pour le mot aigle, masculin en français moderne. Ce mot proviendrait soit du latin aquila, qui est féminin, soit de l’ancien provençal aigla, féminin lui aussi. Il est employé au masculin et au féminin en ancien français, très souvent au féminin au XVIème siècle; au XVIIème, il est déclaré de genre masculin quand il signifie « grand oiseau de proie diurne », et n’est alors plus employé au féminin que pour désigner l’aigle femelle. Ce qui n’empêche pas La Fontaine d’écrire:

L’aigle, reine des airs, avec Margot la Pie / Différentes d’humeur, de langage et d’esprit (Fables, « L’aigle et la pie).

Le Trésor de la Lange Française informatisé suggère que cette fixation, contraire à l’usage majoritaire du siècle précédent, serait liée au fait que les noms d’autres oiseaux de proie sont masculins: faucon, épervier. Cependant ce n’est pas le cas de tous les oiseaux de proie, comme le prouvent la buse ou les divers types de chouettes… D’ailleurs, la terminaison par un -e muet commande souvent l’utilisation du genre féminin. M. Yaguello propose une explication plus satisfaisante:

il est probable que cet oiseau a été perçu comme symbolisant des vertus mâles plutôt que féminines; cela a suffi à inverser son genre malgré la présence de -e muet. L’aigle, « roi des oiseaux », est ainsi devenu symbole impérial.

Pourtant il semble que le genre féminin n’empêcha pas les Romains d’utiliser l’aigle comme symbole pour leurs armées. Napoléon reprit ce symbole, qui forme un couple intéressant avec celui des abeilles, symboles d’immortalité et de résurrection. L’aigle est de nos jours l’emblème de nombreux pays, notamment l’Allemagne et les Etats-Unis, et il ne fait nul doute qu’il représente un symbole de virilité.

Pour aller plus loin:

C. Michard, Le sexe en linguistique. I: Sémantique ou zoologie?, L’Harmattan, Bibliothèque du féminisme, 2001. (Exposition des principales théories concernant le genre lexical et grammatical des années 1920 aux années 1970)

Masculin/Féminin (1)

L’évidence, pour un locuteur ou une locutrice français.e, de la répartition binaire du masculin et du féminin dans la langue, occulte le fait que ce fonctionnement, si fondamental, ne caractérise pas toutes les langues. En allemand cohabitent les catégories de féminin, de masculin et de neutre, comme c’était le cas en grec et en latin. Mais certaines langues ne connaissent pas la catégorie du genre (bien que des oppositions puissent être marquées par des pronoms): c’est le cas du basque, du finnois, de l’estonien, du hongrois… Le polonais, lui, en connaît cinq: masculin personnel, masculin animé impersonnel, masculin inanimé, féminin, neutre. (source: Wikipédia)

Pourtant, l’évidence de cette bipartition en français fait écho à l’observation la plus basique de la répartition des êtres animés entre mâles et femelles. Si bien qu’en français, la corrélation entre les deux semble évidente, malgré le caractère largement arbitraire du genre grammatical des inanimés (pourquoi dit-on une table, pourquoi un arbre). Mais le genre grammatical n’est pas une constante linguistique universelle, alors que l’observation de la distinction entre féminin et masculin chez les êtres animés l’est; en outre, pour l’anthropologue Françoise Héritier, cette observation est toujours corrélée à une mise en exergue des différences entre les sexes. Les caractéristiques attribuées à l’un ou l’autre sexe (c’est-à-dire le genre, au sens social cette fois du terme) varient selon les cultures, mais pour Françoise Héritier,

partout, de tout temps et en tout lieu, le masculin est considéré comme supérieur au féminin. (La plus belle histoire des femmes, p. 21)

Elle appelle cela « la valence différentielle des sexes », ce qui signifie tout simplement que les deux sexes n’ont pas la même valeur, et qu’il existe donc entre eux une hiérarchie claire et toujours orientée dans le même sens. J’essaierai de montrer en quoi cette différence exacerbée peut se retrouver dans le fonctionnement du genre grammatical, et en particulier du genre lexical, c’est-à-dire celui qui concerne les mots (acteur / actrice, par exemple, ou encore expert / experte).

Dans La plus belle histoire des femmes (avec Michelle Perrot, Sylviane Agacinski, Nicole Bacharan – Seuil, 2011), François Héritier entreprend d’expliquer la dissymétrie qu’elle observe « partout, de tout temps et en tout lieu » à partir de modes de pensée et de représentation du monde qui se seraient fixés dans le paléolithique et se seraient traduit par cette constante qu’est la supériorité du masculin sur le féminin. Sa réflexion se fonde sur les travaux de Claude Lévi-Strauss. Il n’est pas question pour moi ici de discuter de la pertinence des théories de Lévi-Strauss (ni de François Héritier): j’en serais bien incapable, ne connaissant rien à l’anthropologie. Je me contenterai d’y voir une explication possible de la « valence différentielle des sexes ». Pour une lecture queer de Lévi-Strauss, et une critique du « domaine prédiscursif dans lequel on pose la dualité du sexe », cf. Butler, Trouble dans le genre, chapitre 2 sur Lévi-Strauss et le structuralisme.

F. Héritier observe que, pour que la « théorie de l’alliance » fonctionne, il manque une présupposé fondamental, qui semble être un impensé des travaux de Lévi-Strauss: pour que les hommes décident d’échanger entre eux les femmes, c’est-à-dire d’attribuer leurs filles et leurs soeurs à d’autres hommes comme monnaie d’échange, « il fallait déjà qu’ils s’en sentent le droit »:

Cette forme de contrat entre hommes, l’expérience ethnologique nous la montre partout à l’oeuvre. Sous toutes les latitudes, dans des groupes très différents les uns des autres, nous voyons des hommes qui échangent des femmes, et non l’inverse. Nous ne voyons jamais des femmes qui échangent des hommes, ni non plus des groupes mixtes, hommes et femmes, qui échangent entre eux des hommes et des femmes. Non, seuls, les hommes ont ce droit, et ils l’ont partout. C’est ce qui me fait dire que la valence différentielle des sexes existait déjà dès le paléolithique, dès les débuts de l’humanité. (p. 24)

La possibilité de s’arroger le droit d’échanger les femmes pour garantir le bon fonctionnement de la communauté repose donc sur l’exacerbation de la différence entre les sexes, traduite en termes de supériorité et d’infériorité. L’observation la plus rudimentaire du monde livre l’évidence de cette différence anatomique et physiologique:

La plus importante des constantes, celle qui parcours tout le monde animal, dont l’homme fait partie, c’est la différence des sexes. (…) Je crois que la pensée humaine s’est organisée à partir de cette constatation: il existe de l’identique et du différent. Toutes les choses vont ensuite être analysées et classées entre ces deux rubriques (…). Voilà comment pense l’humanité, on n’a pas observé de sociétés qui ne souscrivent pas à cette règle. Dans toutes les langues il y a des catégories binaires, qui opposent le chaud et le froid, le sec et l’humide, le dur et le mou, le haut et le bas, l’actif et le passif, le sain et le malsain… (p. 25-26)

Or dans toutes les langues, explique F. Héritier, ces catégories binaires sont rattachées aux deux catégories formant l’opposition fondamentale: le masculin ou le féminin. Ainsi, dans la pensée grecque comme dans beaucoup de sociétés traditionnelles, le chaud et le sec sont rapportés au masculin, le froid et l’humide au féminin (pour la raison que les femmes perdent régulièrement le sang; la vie est mobilité et chaleur, et l’homme ne perd pas son sang, il est donc du côté du chaud et du sec). Or l’opposition entre ces catégories binaires ne se fixe jamais sans hiérarchie: il y a toujours une catégorie positive et une autre négative.

L’observation ethnologique nous montre que le positif est toujours du côté du masculin, et le négatif du côté du féminin. Cela ne dépend pas de la catégorie elle-même: les mêmes qualités ne sont pas valorisées de la même manière sous toutes les latitudes. Non, cela dépend de son affectation au sexe masculin ou au sexe féminin. (…) Par exemple, chez nous, en Occident, « actif » (…) est valorisé, et donc associé au masculin, alors que « passif », moins apprécié, est associé au féminin. En Inde, c’est le contraire: la passivité est le signe de la sérénité (…). La passivité ici est masculine et elle est valorisée, l’activité – vue comme toujours un peu désordonnée – est féminine et elle est dévalorisée. (p. 27)

Deux conséquences au moins s’imposent alors à nous.

D’abord, l’enracinement de cette opposition fondamentale entre le féminin et le masculin conditionne notre façon de nous représenter le monde, et ce conditionnement est culturel, il dépend des valeurs qui régissent telle ou telle société. C’est là ce qu’on appelle le genre.

Ensuite, la langue reflète cette opposition et la conforte en même temps, en véhiculant tout un système de représentations binaires et, parfois, en distinguant dans sa grammaire même le masculin et le féminin. Les règles établies à partir de cette répartition du masculin et du féminin dans la langue, et notamment la règle, fondamentale pour le français moderne, selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin, demande donc à être interrogée afin de ne pas survaloriser, délibérément ou naïvement, le caractère arbitraire de cette répartition. Imaginons une pièce remplie de femmes, à une exception masculine près: selon les règles du français, l’on est censé s’adresser aux personnes présentes en utilisant le masculin pluriel. Au lieu de se contenter de stipuler que le masculin neutralise l’opposition de genre (à quel titre?), il faut interroger une règle qui, par définition, n’a rien de naturel, et ne pas occulter le fait que la langue est, et est seulement, une construction sociale, véhicule inconscient de représentations collectives.

Pour aller plus loin:
F. Héritier, La différence des sexes, Bayard/Les Petites Conférences, 2010.
Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Odile Jacob, 1996, 2008.
Masculin/Féminin II. Dissoudre la hiérarchie, Odile Jacob, 2002, 2008.
+ Une vidéo sur les clichés concernant les femmes et contre lesquels elle entend lutter par son travail d’anthropologue.
C. Delphy, Classer, dominer. Qui sont les « autres »?, La Fabrique, 2008.