Arguments anti-féministes (4) A propos du terme « anti-sexisme »

Ceci est un appendice au billet précédent de ma série sur les arguments anti-féministes, « On devrait se débarrasser du terme féminisme ». Je précise, comme je l’ai fait dans le texte et en commentaire de ce billet, que je ne considère pas que cet argument soit anti-féministe en soi, seulement qu’il pose un certain nombre de problèmes. Je précise également que je ne prends à nouveau pas en compte ici les critiques internes au féminisme mais que je vise plutôt à donner des éléments de réflexion pour contrer des arguments anti-féministes.

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Appel citoyen contre l’incitation au viol sur Internet

Je publie ici, avec quelques jours de retard, une tribune rédigée par des féministes concernant le site de « coaching en séduction » Séduction by Kamal. Je soutiens leur initiative et les remercie pour leur mobilisation. Depuis la 1ère publication de cette tribune sur plusieurs blogs, le 5 septembre, la page incriminée a été retirée. Je la publie néanmoins car son but est d’attirer l’attention sur la culture du viol et la façon dont le sexisme s’exerce sur internet.

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Arguments anti-féministes (4) « On devrait se débarrasser du terme ‘féminisme' »

Arguments précédemment traités:
Les féministes d’aujourd’hui…
Tu es trop agressive, cela nuit à ton message.

Tu donnes une mauvaise image des féministes.

Je précise d’abord que cet argument n’est pas seulement utilisé par des personnes hostiles aux arguments féministes; je voudrais néanmoins montrer en quoi il pose problème et contribue, in fine, à l’anti-féminisme.

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Arguments anti-féministes (2) « Tu es trop agressive, cela nuit à ton message »

Agressive: se dit en particulier d’une féministe avec laquelle on est en désaccord.

Étrangement, c’est l’un des arguments les plus difficiles à contrer. Pourquoi? Parce que ce n’en est pas vraiment un. C’est surtout un moyen de détourner ou clore le débat, de discréditer la personne d’en face sans avoir à répondre à ses arguments.

Dans les milieux féministes en ligne, ce phénomène est connu comme le « tone argument » (argument de/du ton). Le Geek Feminism Wiki en donne une bonne définition:

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Arguments anti-féministes (1) « Les féministes d’aujourd’hui… »

Je commence une nouvelle série de billets destinés à répondre de manière (je l’espère) simple et claire aux arguments anti-féministes les plus courants. Je ne parle pas des arguments sexistes en général, mais plus particulièrement de ceux qui visent à faire taire les féministes, et j’exclus d’emblée les « mal-baisée » et autres « si t’étais belle tu dirais pas ça » que je ne considère pas comme des arguments (bien que d’autres aient visiblement du mal à faire la différence).

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Le « male gaze » (regard masculin)

Après l’article de Thomas la semaine dernière sur le « slut-shaming », on continue avec les concepts féministes difficilement traduisibles. To gaze signifie en effet « regarder fixement », « contempler »; on peut le traduire par « regard masculin », que j’emploierai alternativement avec l’expression anglaise.

Issu de la critique cinématographique, ce concept est devenu central dans le vocabulaire du féminisme anglophone. Le « male gaze » peut en effet être étudié au cinéma, mais aussi dans d’autres domaines de la culture visuelle (BD, publicité, jeux vidéo…). Selon moi, on peut aussi l’étendre à l’expérience quotidienne, celle d’un regard omniprésent, un regard qui est aussi jugement et auquel on ne peut pas échapper.

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Le « Slut Shaming »

Cet article est une contribution de Thomas, merci à lui. Pour contribuer à ce blog, vous pouvez envoyer une proposition d’article à l’adresse cafaitgenre[at]gmail.com.

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[Les réactions violentes subies par une amie proche qui aurait eu une attitude « malsaine » et « dévergondée » à l’égard des hommes (c’est-à-dire une attitude séductrice et entreprenante tout à fait banale pour un homme, mais qui ne peut être que « malsaine » et « dévergondée » pour une femme…) m’ont inspiré cet article sur la question du « slut shaming ». Cet article ne prétend ni à l’exhaustivité ni à l’objectivité : j’ai simplement essayé de faire un compte-rendu critique de quelque chose que je ne vis pas, mais qui m’a beaucoup énervé de l’extérieur.]

« Slut shaming » est une expression anglaise, formée à partir de « slut » (« salope ») et « shame » (« honte »). Une traduction approximative pourrait être « stigmatisation des salopes ». Elle désigne le fait de critiquer et de déconsidérer une femme en lui reprochant d‘être une « salope », à cause de son comportement sexuel.

Un certain nombre de faits sont convoqués de façon récurrente : la multitude des partenaires amoureux et/ou sexuel-le-s pour une femme (dans un très court laps de temps ou pire, simultanément), une manière jugée peu discrète de parler de sa vie intime, de ses désirs et de ses fantasmes, des vêtements perçus comme « provocants », un maquillage jugé « excessif », une trop grande attention portée à la séduction etc.

Le terme de « salope » peut n’être pas employé de façon aussi directe. D’autres qualificatifs peuvent servir à proférer les mêmes accusations que celles contenues dans le mot « salope », d’une façon en apparence plus édulcorée : « provocante », « allumeuse », « prostituée / pute », « dévergondée », « fille facile » etc.

L’on voit donc que le « comportement sexuel » qui vaut à une femme l’accusation plus ou moins implicite de « salope » est à entendre en un sens très large : une personne peut être critiquée comme étant une « salope » non seulement à cause de ses pratiques sexuelles, mais aussi à cause d’une multitude de signes dans son comportement quotidien qui ne relèvent pas directement de ce qu’elle fait dans son lit, mais témoigneraient d’une attitude générale, qu’il faudrait lui reprocher.

Une courte vidéo de Sarah Sloan McLeod intitulée « Slut shaming and why it’ wrong » résume de façon claire ce qu’il importe de penser de ce type de reproches particulièrement répandus, et ce qu’elle illustre en termes d’oppression des femmes dans notre société. La vidéo étant en anglais, voici la retranscription intégrale en français, ci-dessous [cette retranscription est globalement fidèle, exception faite de quelques petits arrangements sur deux ou trois tournures de phrase] :

« Salut !
(…)
Le sujet d’aujourd’hui est : « Le Slut shaming : pourquoi c’est mauvais ».

Alors, tout d’abord, qu’est-ce que c’est que ce truc, le « slut shaming » ?

Le « slut shaming » est le phénomène malheureux qui consiste dans le fait que les gens déconsidèrent ou mettent à l’index une femme parce qu’elle porte des jupes moulantes ou des vêtements qui laissent entrevoir son corps, parce qu’elle aime le sexe, a beaucoup de rapports sexuels, ou même seulement parce qu’il court des rumeurs sur ses pratiques et son activité sexuelle.
Le message que le « slut shaming » envoie aux femmes est le suivant : le sexe, c’est mauvais, avoir des rapports sexuels avec plus d’une personne est horrible, et tout le monde te haïra parce que tu auras eu des relations sexuelles tout court.
Ce message est une connerie pure. (Oui, j’ai 13 ans et je dis le mot « conneries », oui j’ai 13 ans et je parle de « slut shaming »… Faites avec !)
Quoiqu’il en soit, si vous donnez votre consentement, si vous êtes émotionnellement et physiquement prête pour ça, si vous utilisez les moyens appropriés pour vous protéger, et si vous êtes en sécurité et relax avec votre partenaire… eh ben, le sexe, c’est bien ! Ce n’est le boulot de personne de contrôler le nombre de personnes tu as des relations sexuelles, ou la quantité de sexe tu as dans ta vie. Et tu ne mérites pas d’être déconsidérée parce que tu es sexuellement active avec plus d’une seule personne !
Le « Slut shaming » contribue aussi à la « culture du viol » ou à la « culture de soutien et d’encouragement du viol ». La « culture du viol » [dans laquelle nous vivons] est une culture dans laquelle la violence sexuelle à l’égard des femmes est monnaie courante et dans laquelle prévalent les attitudes qui tolèrent largement cette violence sexuelle. Le « slut-shaming » contribue à cela en répandant le message suivant : il n’y a pas de problème à violer des « salopes » parce qu’elles ont beaucoup trop de relations sexuelles ou qu’elles portent des vêtements moulants ou des vêtements qui laissent voir des choses, car d’une manière ou d’une autre, « elles l’ont bien cherché ».
Les viols sont causés par les violeurs, par la misogynie, par la violence structurelle de notre société à tous les niveaux, et par la tolérance des institutions vis-à-vis de ce phénomène. Pas par les vêtements ou le maquillage des femmes. Pas par la manière dont elles parlent ou elles marchent. Pas parce qu’elles boivent. Pas parce qu’elles « ne font pas assez attention ». Et sûrement pas parce qu’elles sont des « salopes ».
Sonya Barnett et Heather Jarvis [militantes féministes, co-fondatrices de la 1ère « Marche des salopes » ou « Slut Walks » en 2011 à Toronto] disaient : « Être responsables de notre vie sexuelle ne signifie pas qu’il soit normal pour nous de nous attendre à des attaques violentes, quand bien même nous aurions des pratiques sexuelles pour le travail ou pour le plaisir. » Le « slut-shaming » foule aux pieds les droits des femmes de s’exprimer sexuellement elles-mêmes sans peur d’être examinées sous toutes les coutures par les hommes et d’autres femmes, et il réduit aussi le corps des femmes à des objets.
Ce à quoi je veux arriver ici, c’est que le « slut-shaming » est mauvais à tout âge. Je connais beaucoup d’autres filles de mon âge qui commencent à traiter les autres filles de « salopes » à cause de ce qu’elles disent ou font, et cela me choque juste tout le temps ! Comment peuvent-elles utiliser un langage si agressif d’une manière si banale? C’est comme si elles ne savaient pas la signification des mots qu’elles emploient –et c’est bien ça, en fait : elles n’en savent rien. »

La démonstration de Sarah Sloan McLeod est suffisamment transparente pour qu’il soit inutile d’insister outre mesure sur ses arguments.

L’on peut simplement préciser deux ou trois petites choses.

Ce phénomène de « slut shaming » est particulièrement généralisé dans notre société, et le fait que le mot « salope » ne soit pas prononcé tel quel n’enlève rien à la violence qui s’exerce à l’égard des femmes, jeunes ou moins jeunes.

Un exemple particulièrement répandu et toléré de « slut shaming » en France est l’attitude consistant à considérer que l’habillement des jeunes filles encourage (et serait même en grande partie responsable) des viols perpétrés à leur égard.

L’on peut citer, parmi de nombreux autres exemples, Xavier Darcos, le ministre des écoles lors du mandat de Nicolas Sarkozy, répondant le 12 octobre 2003 à une question sur le port du string à l’école qu’il est « normal que l’on demande aux jeunes filles, lorsqu’elles commencent à être désirables, de faire en sorte qu’elles ne provoquent personne ». Ou encore l’exemple du député UMP Eric Raoult, affirmant ceci le 15 juin 2006 : « Les viols et les tournantes ne se passent pas par moins 30° mais surtout quand il fait chaud et quand un certain nombre de petites jeunes filles ont pu laisser croire des choses ». Un des exemples les plus clairs est aussi celui de la baronne Nadine de Rotschild, affirmant en mai 2009 dans l’émission « On n’est pas couché » de Laurent Ruquier que « quand on voit aux sorties d’école les jupes portées par les filles, après on s’étonne de voir des viols… Mais c’est la vérité ! Lorsqu’on vous voit aujourd’hui, on n’a qu’une envie c’est de mettre la main aux fesses », approuvé comme il se doit par le merveilleux Eric Zemmour.

Une telle attitude est bien entendu abjecte. En effet, elle considère comme évidente et naturelle la violence physique des hommes envers les femmes et plutôt que d’essayer de la combattre, fait des victimes de cette violence généralisée dans notre société les vraies coupables. C’est bien ce que montre le propos d’Eric Raoult : il y a des personnes qui agressent sexuellement des jeunes filles (mais ça c’est normal, et puis c’est aussi de la faute de la température…) et ce sont les « salopes » de jeunes filles qui sont coupables de se faire agresser parce qu’elles n’ont pas fait attention. C’est une inversion complète : les victimes de violences deviennent coupables de ne pas avoir fait assez attention à provoquer les hommes qui, naturellement, sont dans leur bon droit s’ils ont eu envie de commettre des viols (après tout c’est dans leur nature, tout homme qui voit un morceau de chair a envie de la pénétrer et de traiter de « salopes » celles qui s’y refusent).

Un tel raisonnement est utilisé par certains pédophiles ou par des personnes qui veulent banaliser des actes pédophiles, celles-ci affirmant que les enfants « font croire des choses ». En ce qui concerne la pédophilie, personne n’accepte un tel argument car tout le monde sait bien qu’une agression sexuelle envers un mineur n’est autorisée par rien et que lui arracher des relations sexuelles est condamnable quelles que soient les circonstances. Mais en ce qui concerne les femmes, il n’est visiblement pas gênant d’utiliser ce type d’arguments consistant à accuser les victimes d’agressions sexuelles de s’être comportées comme çi ou comme ça, et à pardonner les coupables d’avoir exercé leur violence à l’égard de personnes qui n’avaient rien demandé, quelle que soit leur attitude, leurs vêtements ou leur façon de parler.

Il faut aussi remarquer sur ce point qu’une telle attitude empêche de combattre le sexisme réel et général dans notre société. En effet, en se focalisant sur les jeunes victimes qui seraient coupables des violences qu’elles subissent parce qu’elles ont le tort de croire qu’elles peuvent se balader à tout endroit et à toute heure habillée de la façon qu’elles souhaitent, l’on considère de ce fait comme normal que les hommes, eux, puissent réellement se déplacer sans crainte, à toute heure, et avec les habits qu’ils souhaitent porter, ce qui contribue évidemment à la perpétuation de la domination masculine générale dans notre société. En somme, il y a des libertés qui sont perçues dans notre société comme normales ou tolérables lorsqu’il s’agit des hommes, et provocatrices voire obscènes lorsqu’il s’agit des femmes (Exemples : le fait de boire beaucoup lors d’une soirée, le fait d’avoir plusieurs partenaires dans un laps de temps court ou simultanément, le fait de se mettre torse nu…).

Pourtant, le « slut shaming » peut quelquefois prendre le masque étonnant de la dénonciation anti-sexiste. En gros, le propos est le suivant : la mode, la télé-réalité, les médias en général inciteraient les femmes à penser qu’elles doivent être habillées de façon sexy, et être toujours sensuelles et séductrices jusque dans le moindre de leur geste. Du coup, traiter certaines femmes de « salope » serait quasiment un acte de bravoure féministe, dans la mesure où l’on mettrait ces femmes aliénées en face de leur connerie, elles qui sont incapables de se forger une identité « féminine » réelle et préfèrent reprendre à leur compte toutes les images stéréotypées et sexistes des femmes à la télévision et dans la publicité1.

Une telle bizarrerie appelle quelques brèves remarques2.

Tout d’abord, traiter des femmes de « salope » au prétexte qu’elles seraient « aliénées » par la télévision, les magazines dits « féminins » ou n’importe quoi d’autre, est ouvertement contradictoire. En effet, l’on considère par là d’un côté qu’elles sont des personnes opprimées et manipulées par la société qui leur fait ingurgiter n’importe quoi (bref : des victimes inconscientes), et de l’autre qu’elles sont quand même suffisamment perverses pour reprendre à leur compte ces injonctions à être perpétuellement sexys (bref : des coupables méprisables). Cet illogisme montre qu’un tel propos n’est rien d’autre qu’une violence stigmatisante qui s’exerce toujours de la même manière contre les femmes. Pour ma part, j’ai surtout entendu ce type d’attaques de la part d’amis hommes, ce qui ne me semble pas très étonnant : exercer une violence à l’égard de certaines personnes de son entourage, en leur ôtant tout moyen de se défendre (parce qu’on ne veut que leur bien, on est de leur côté !), et tout en se donnant bonne conscience, est beaucoup plus appréciable que de passer d’emblée pour un réac’ misogyne.

Par ailleurs, il est certes indéniable que la « sexualisation » systématique des femmes dès le plus jeune âge3, qui présente ces dernières comme des objets sexuels à la disposition des hommes est un aspect flagrant parmi tant d’autres du fait que nous vivons dans une société écrasée par la domination masculine : les femmes sont effectivement sommées, dès l’enfance, de se conformer à un modèle esthétique unique qui leur est présenté, et qui semble n’avoir été construit que pour le plaisir et le bénéfice des hommes. Le caractère envahissant de ces représentations dans notre société a ainsi indéniablement des effets sur la manière dont les femmes peuvent se percevoir elles-mêmes, et la manière dont les hommes ont généralement tendance à les considérer.

Mais il est tout aussi certain que dénigrer et punir les personnes qui ont un rapport à leur corps, à leurs vêtements, à leurs paroles, à leurs désirs, façonné par les modèles sociaux dominants de leur époque, de l’endroit où elles vivent, ou par leur histoire personnelle et familiale est une aberration stupide et incompréhensible car nous sommes tou-te-s déterminé-e-s par la société.

En résumé, s’attaquer à des personnes qui semblent avoir intériorisé un certain nombre d’injonctions sociales vis-à-vis de leur corps ou de leur comportement :
1- est contradictoire, car l’on dénigre et humilie une personne dont l’on estime en même temps qu’elle est une victime inconsciente,
2- est idiot, car une telle accusation repose sur l’idée implicite que certain-e-s sont libres comme l’air et ont le monopole de la lucidité et de l’indépendance d’esprit alors que d’autres sont bêtement déterminées par la société dans ce qu’elles ou ils font… Or comme toutes nos actions, pensées, et manières de percevoir sont construites socialement, il est incompréhensible d’accuser certaines personnes en particulier de ce qui est le lot commun de toute personne qui vit en société, y compris de ceux (ou celles) qui se croient naïvement en-dehors de toute domination sociale4.
3- est destructeur, car l’on rajoute aux oppressions diverses produites par notre société une violence supplémentaire, celle de la moquerie, de l’humiliation, et des attaques stigmatisantes qu’elles sont contraintes de subir.

Ce n’est donc pas en tapant sur certaines femmes que l’oppression que les bienveillants punisseurs et autres « slut-shamers » croient discerner disparaîtra. La meilleure manière de procéder consiste très probablement, en particulier si l’on est un homme5, à arrêter de casser les pieds aux femmes que l’on juge opprimées parce qu’elles se comporteraient de telle ou telle façon et à balayer devant sa porte6.
Je tiens aussi à attirer l’attention sur ce qui me semble être une erreur à ne pas commettre : le fait de supposer spontanément que la « salope » stigmatisée est forcément une jeune femme. En somme, quand l’on cherche à dire qu’une femme ne mérite pas le qualificatif de « salope », il me semble que l’on pense tout de suite à une jeune femme dans la rue qui porterait des vêtements moulants, un string, ou des talons aiguilles et qui serait dénigrée pour cela. J’ai en effet l’impression que c’est l’acception principale du terme « salope », et que, comme je l’ai indiqué, les jeunes femmes subissent particulièrement le « slut shaming ». Cependant, je crois que la stigmatisation des femmes plus âgées comme étant des « salopes » est aussi très importante. En effet, elles cumulent à la « putasserie » qui caractériserait toute femme qui souhaite s’habiller, désirer ou avoir des relations sexuelles comme elle l’entend, « l’indécence » de la personne âgée qui refuserait « d’assumer son âge » (d’après ce que j’ai cru comprendre, assumer son âge = après la ménopause, fini le plaisir, il ne reste plus à la femme inapte à procréer qu’à attendre la mort). Je pense ainsi que le terme de « cougar », terme dont l’équivalent masculin n’existe pas, n’est qu’un synonyme implicite de « salope » ; en effet, je ne vois vraiment pas pourquoi un terme spécial existe pour désigner les femmes plus âgées qui ont des relations affectives et/ou sexuelles avec de jeunes hommes. Cela n’est à mon sens qu’une manière de désigner et de dénigrer les femmes qui ne correspondent pas à ce que leur condition de femme devrait « normalement » leur imposer : rester dociles et silencieuses en attendant le prince charmant, et ne rien faire qui puisse laisser penser qu’elles ont l’intention d’avoir une vie relationnelle et sexuelle passé la date limite d’utilisation de leur utérus. En somme, il est « normal » qu’un homme âgé soit en couple avec une jeune femme –mieux, on remarque par là qu’il « a du succès » ou qu’il « est bien conservé » – alors que la séduction d’un jeune homme par une femme plus âgée est au mieux présentée comme une fantaisie de riche héritière ou de star hollywoodienne. Qui plus est, il y a là aussi quelque paradoxe à stigmatiser certaines personnes sous prétexte qu’elles chercheraient de façon « immature » à rester perpétuellement jeunes. En effet, il n’est un secret pour personne que les femmes âgées ne correspondent pas au modèle esthétique dominant censé s’imposer aux femmes en général : l’on peut donc légitimement supposer que c’est la société dans son ensemble qui n’a pas compris que la vieillesse n’était pas une maladie7. De ce fait, stigmatiser certaines personnes âgées parce qu’elles chercheraient à « rester jeunes » relève du même procédé absurde et destructeur dénoncé dans le paragraphe précédent.

En dernier lieu, il va de soi que la stigmatisation de toutes ces « salopes » qui franchiraient les limites de la décence, se manqueraient de respect à elles-mêmes, ou pousseraient au viol les pauvres hommes pulsionnels ne sert qu’à un but : contraindre les femmes à ne pas faire ce qu’elles veulent faire et à rester bien subordonnées à ce qu’on attend d’elle. C’est ce qu’il est facile de remarquer par le caractère contradictoire des injonctions qui leur sont imposées : de toute façon, elles seront toujours perdantes quoiqu’il arrive. Si elles portent un string ou une mini-jupe, elles sont des « salopes » pousse-au-crime et il faut leur interdire de se découvrir ainsi, c’est honteux. Si elles portent un bandeau dans les cheveux ou un voile, elles sont « dominées » par les hommes, prisonnières de leur « culture » et il faut leur interdire de se couvrir ainsi, c’est honteux.

Il est totalement illusoire de penser qu’un « juste milieu » existe pour une femme qui ne serait ni trop « salope », ni trop « coincée », mais « juste ce qu’elle est », « naturelle ». Ce juste milieu changera selon les contextes, selon les personnes avec qui elle sera en contact, selon les tâches qu’elle effectuera, et il n’est pas une personne « décente » et « pudique » pour sa famille qui ne peut être jugée « renfermée » ou « frustrée » par ses ami-e-s ou à son travail, de même qu’il n’est pas une personne « féminine » et « charmante » pour ses ami-e-s qui ne peut être considérée comme « tape à l’œil » ou « indécente » par son amant-e ou son milieu professionnel.

L’accusation perpétrée envers les femmes dont on juge qu’elles ne trouveraient pas le « juste milieu » dans leur manière de parler, de s’habiller ou de séduire, ne sert qu’à culpabiliser celles qui ne parviennent pas à comprendre et à concilier ce que leurs entourages semblent réclamer d’elles et ce qu’elles devraient faire concrètement pour leur plaire en toutes circonstances. Or, il est tout à fait compréhensible qu’elles n’y arrivent pas car c’est impossible8.

Le problème, ce n’est donc pas que les femmes ne sont pas assez « flexibles » pour s’adapter à ce à quoi elles devraient ressembler en toutes circonstances, ni trop ceci ni trop cela mais attention, au moment où il le faut et avec les personnes qu’il faut…

Le seul problème réel, c’est que la société (et plus spécifiquement la gent masculine) se sent autorisée à dicter aux femmes ce à quoi elles devraient ressembler pour être présentables, et refuse de leur foutre la paix.

Exiger des femmes qu’elles soient « elles-mêmes » au lieu de ressembler à des « salopes » ou à des «filles coincées », ce n’est qu’une manière pudique de les enjoindre à être telles que notre société dominée par les hommes souhaite qu’elles soient, point barre. Et comme les hommes ne sont pas des robots interchangeables mais peuvent vouloir que les femmes aient du maquillage (ça fait sexy) ou n’en aient pas (ça fait naturel), aient les cheveux longs (ça fait princesse) ou les cheveux courts (ça fait rebelle), cette gymnastique qui consiste à exiger des femmes qu’elles soient dans un « juste milieu » par rapport à ce qui sera apprécié est vouée à l’échec et ne fait que les opprimer avec un bonus « c’est-de-ta-faute-si-tu-n’y-arrives-pas ». C’est bien ce qu’indiquent les propos prononcés par la baronne Nadine de Rotschild à la fin de la vidéo mentionnée ci-dessus : « vous savez mesdemoiselles, vous êtes de très jolis paquets cadeaux. Vous avez autour de vous un ravissant ruban qui vous entoure. Alors ne défaites pas ce ruban qui est magnifique trop tôt ». On voit bien ici, premièrement, que l’on peut toujours ramer pour savoir quel est le critère du « bon moment » (auxquels peuvent s’ajouter d’autres critères : la bonne manière, la ou les bonne-s personne-s…), et l’on peut soupçonner qu’il y a de grandes chances que cela soit toujours trop tôt ou trop tard… Et deuxièmement, bien sûr, les femmes sont des « paquets cadeaux » destinés aux hommes, et c’est donc en vertu de ce statut formidable qu’elles devraient essayer d’être « elles-mêmes », « naturelles » et pas des « salopes » : au service des hommes.

L’on voit ici, exprimé très clairement, l’arrière-fond patriarcal de ce type d’injonction.
Et l’on comprend donc bien que le réel problème dans toute cette histoire de « slut-shaming », c’est que les femmes sont stigmatisées dès lors qu’elles emmerdent les hommes, n’ont pas envie d’être des paquets cadeaux, s’habillent, parlent, désirent et couchent comme bon leur semble, avec les personnes qui leur importent, de quelque genre qu’elles ou ils soient.

La solution est donc encore une fois très simple. Lorsque l’on voit une femme qui a l’air de se comporter comme une « salope » ou qui semble être trop « dévergondée », ou à l’inverse « pas assez libérée », ou trop « négligée », et que l’on a très envie d’aller le lui dire afin qu’elle s’améliore, pour qu’elle arrête de « jouer un rôle » ou d’être « excessive », ou afin qu’elle se « mette plus/moins en valeur » et qu’elle soit vraiment « elle-même » au lieu de « se manquer de respect », « belle » sans être « tapageuse », « séduisante » sans être « racoleuse », « pudique » sans être « frigide », voici la démarche à adopter : prendre son courage à deux mains, une bonne inspiration pour se donner du courage, et fermer sa grande bouche.

Un petit rappel nécessaire, pour finir.

Une déformation raciste particulièrement poussée dans la société française pourrait inviter à ne considérer le « slut-shaming » , voire les manifestations de sexisme en général, que comme le fait de petits « caïds de banlieue », probablement parce que l’on suppose qu’ils sont enfants d’immigrés maghrébins, probablement parce que l’on suppose qu’ils sont musulmans, et probablement parce que l’on suppose que leur « culture » va à l’encontre des « valeurs » (typiquement françaises, paraît-il) de l’émancipation des femmes et de la liberté9. Ce sont eux qui seraient exclusivement responsables des phénomènes de « slut shaming » et qui mériteraient donc d’être, eux seuls, condamnés pour cela10. Il va cependant de soi qu’une telle perception est un leurre total. En effet, l’on fait par là même l’impasse sur le fait que les personnes dont on parle (les jeunes « beurs » parce qu’il s’agit toujours d’eux…) sont nées en France, y ont été éduquées, et que le sexisme de certains de ces individus quand il se manifeste, est très certainement le produit de la société française elle-même, bien plus que le résultat d’une influence de la « culture d’origine » d’un pays où ils n’ont pas grandi. Se focaliser sur les exemples de domination masculine dans les « banlieues » effectués par d’effrayants « jeunes à capuche » a ainsi pour effet de faire croire que le sexisme ne se concentre que dans certaines parties du territoire français, et ne concerne que certaines parties de la population. Une telle focalisation permet donc à la fois d’éviter à la société française dans son ensemble de reconnaître et de combattre son propre sexisme, et en même temps de perpétuer la domination raciste envers les personnes immigrées et leurs descendant-e-s.

Pour parvenir à un tel résultat, il est donc nécessaire
-de faire de certaines personnes des étranger-e-s à l’intérieur du territoire français, en utilisant un procédé raciste consistant à faire de leurs réactions des produits de « leur culture »
-de considérer les autres comme de purs individus totalement exonérés de toute influence sociale, et qui eux, nagent onctueusement dans le règne de la Raison, de la Liberté et de l’Universalité.
La focalisation sur le « slut shaming » et les violences sexistes perpétrées par quelques individus issus d’une catégorie bien particulière de la population (les descendants d’immigrés ou présumés tels simplement parce qu’ils vivent en « banlieue ») semble bien être un écran de fumée, qui a pour effet de rendre inattentifs à l’ampleur des violences sexistes dans la totalité de la société.

Ce petit rappel va sans dire mais il va tout de même mieux en le disant.

La chercheuse et militante Christine Delphy effectue sur ce point toutes les clarifications nécessaires dans un article intitulé « La fabrication de l’Autre par le pouvoir ».

    La vérité n’a pas pu être dite. Pourtant elle est simple : l’ensemble des cultures qu’on peut identifier aujourd’hui sur le sol européen sont des cultures qui reposent sur des structures sociales et des idéologies patriarcales et qui engendrent des comportements individuels sexistes. [Note de l’auteure : Par « cultures » j’entends les pratiques et les discours des personnes, regroupées objectivement ou subjectivement en fonction de leur appartenance de genre, de classe, de race, de sexualité, d’âge ou d’autres critères.]

Certains pensent que les Arabes et les Noirs sont plus sexistes que les Blancs ; mais mesurer le sexisme d’un pays pour le comparer à celui d’un autre, a fortiori comparer deux provinces ou encore deux types de population exigerait la mise au point de définitions du sexisme : parle-t-on par exemple du degré de liberté des femmes, de leur degré d’indépendance économique, ou du « machisme » perçu des hommes, ou encore de tout cela à la fois ? Or il n’existe pas d’accord sur la définition du sexisme, , donc encore moins sur les méthodes qui permettraient de le mesurer. Tant que nous sommes dans l’incapacité de mesurer le sexisme d’un groupe ou d’une nation, il faut assumer qu’à l’intérieur d’un même pays, où les grandes structures patriarcales, économiques et légales sont par définition les mêmes, les variations idéologiques et de comportements individuels ne peuvent être grandes ; il faut assumer que les Noirs et les Arabes ne sont pas moins sexistes que les autres, mais aussi, par voie de conséquence, qu’ils ne le sont pas plus.

Je sais que cette assertion va à l’encontre de la perception ordinaire au sein de la population, y compris chez les sociologues. Cette perception est que les Africains en général sont plus sexistes que les « Occidentaux ». C’est cet a priori qui s’exerce à l’endroit des personnes d’origine africaine, quand bien même elles sont nées et ont été élevées en France ou dans un autre pays occidental. Mais nous portons sur ces personnes un regard qui, au lieu de chercher les ressemblances entre elles et les autres Français, cherche les différences : suppose, cherche et trouve des différences, et les met en valeur au détriment des ressemblances.

Ces différences peuvent exister ou être fantasmatiques, ou les deux à la fois. C’est une chose connue, mise en évidence par Letti Volpp [dans son article intitulé « Quand on rend la culture responsable de la mauvaise conduite », paru en 2006 dans Nouvelles Questions Féministes Vol. 25, No. 3, « Sexisme, racisme, et postcolonialisme »] que le même comportement est attribué dans le cas d’un homme blanc à sa psychologie individuelle et dans le cas d’un homme « de couleur » à sa « culture étrangère », ou plutôt présumée étrangère en raison de la nationalité de ses parents ou grands-parents. Dès lors que le sexisme est attribué, via une origine nationale ou ethnique « étrangère », à une culture également étrangère, le sexisme de l’individu est vu comme appartenant à cette culture étrangère, et il est plus mis en relief, plus remarqué que le sexisme ordinaire de notre propre culture, car la culture propre d’une personne, fût-elle sociologue, tend à être naturalisée, à n’être pas vue comme une culture ; le sexisme ordinaire qui fait partie de cette culture tend par conséquence à être minimisé, voire ignoré, comme élément culturel.

Un exemple de cela est que l’assassinat de femmes arabes ou musulmanes, à coups de pierres ou par le feu, par des hommes arabes ou musulmans, nous semble plus horrible que l’assassinat d’une femme blanche par un homme blanc à coups de poing. Nous n’approuvons jamais le meurtre, mais certaines méthodes — le feu, les pierres — nous semblent plus horribles que tuer à mains nues, parce que cette dernière méthode est courante en Occident. Le résultat — la mort — est le même, mais les jurys appliquent des peines beaucoup plus lourdes aux meurtres commis avec des méthodes exotiques qu’aux meurtres commis à mains nues. Cette dernière technique de mise à mort est implicitement vue comme une réaction « humaine », « spontanée », due à un état émotionnel lui aussi « humain » et « spontané » : battre à mort — qu’il s’agisse des gestes ou de l’état émotionnel où doit se mettre le meurtrier pour les accomplir — est vu comme « ordinaire », « pouvant arriver à tout le monde », faisant partie des extrêmes auxquels tout individu peut être conduit dans sa vie, auxquels il peut être conduit par la vie. Ainsi les meurtriers de femmes, tant qu’ils sont « de souche », sont-ils vus comme les protagonistes d’un « drame passionnel » si ce sont des amants ou des maris ou comme des « monstres » (des fous) si ce sont des inconnus, et toujours comme des individus. Les meurtriers non « de souche » sont vus comme des marionnettes — interchangeables — agies par les superstitions archaïques de leur culture. On n’a pas besoin de psychologie avec eux : il suffit de dire : « Ils sont turcs ».

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Pour aller plus loin :
Transcription en anglais de la vidéo de Sarah Sloan McLeod « Slut shaming and why it’s wrong »
Un article de Lady Dylan dans Madmoizelle, contenant la vidéo de Sarah Sloan McLeod « Slut shaming and why it’s wrong »
Vidéo de Laci Green dans Sex + sur le « slut shaming » [sous-titres français disponibles]
– Article de Sophie Heine dans la revue Politique intitulé « Apparence physique, les femmes sont toujours perdantes »
-Article de l’auteure du blog Les questions composent, sur le viol, intitulé « Les victimes coupables. Yaka et Yakapa au dur pays de la réalité »
– Article de l’auteure du blog Les questions composent intitulé « Pourquoi porte-t-elle un petit short au ras du bonbon pour faire son jogging ? »
-Article de l’auteure du blog Crêpe Georgette intitulé « Comprendre la culture du viol « 
-Article de l’auteure du blog Crêpe Georgette intitulé « Psst » [sur l’inégalité entre les hommes et les femmes dans la perception de la manière dont elles et ils s’habillent]
-Article de AC Husson sur Genre intitulé « Parler du viol : la parole des victimes » [dernier d’une série de 3 articles sur le viol, celui-ci s’intéresse à la difficulté pour les victimes d’être entendues lorsqu’elles parlent de leur agression]
-Article de Pierre Tévanian dans Les mots sont importants effectuant la critique des propos de Xavier Darcos mentionnés dans cet article
-Documentaire de Sophie Bissonnette sur l’ « hypersexualisation » des femmes, en particulier dans la publicité, et son impact sur les enfants
-Article de Christelle Hamel intitulé « De la racialisation du sexisme au sexisme identitaire » (portant notamment sur l’attribution exclusive du sexisme aux descendant-e-s d’immigré-e-s maghrébin-e-s en France)
-Article de Christine Delphy sur l’intersection du féminisme et de l’antiracisme

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Sur les Slutwalks :

Les « slutwalks », ou « marche des salopes » sont des défilés de femmes revendiquant leur liberté de s’habiller et de vivre comme elles le désirent, en particulier en ce qui concerne ce qu’elles font de leur sexualité. La première marche de ce type visant à lutter contre le « slut shaming » a eu lieu pour la première fois en 2011 à Toronto.

La question à 1000 euros (que je n’ai pas abordé et ne résoudrai pas) concerne la réappropriation positive du terme « salopes » qui est effectué dans les « slutwalks » par les femmes qui manifestent, et ainsi, la pertinence ou non, en termes de stratégie militante, de défiler éventuellement en petite tenue et en affirmant que l’on est fière d’être une « salope ».

Etant un homme cis11, et étant donc à l’abri de tout « slut shaming » me concernant, je pense n’avoir aucun avis pertinent sur cette question-là. En effet, je n’ai jamais eu à me la poser, et je ne peux de toute façon pas me la poser avec autant d’acuité qu’une personne qui se fait traiter (ou pourrait un jour se faire traiter) de « salope ».

La seule lapalissade que je me sens fondé à dire là-dessus est la suivante.

Les contorsions stratégiques auxquelles sont en proie les groupes féministes pour savoir si l’écho rencontré par une « marche des salopes » sera préférable à d’autres actions qui attireraient moins l’attention des médias dominants ou bien sera préjudiciable à leur dénonciation du « slut shaming », ou encore s’il est judicieux de retourner un stigmate patriarcal contre la société qui l’a produite, ne font que témoigner de la puissance dramatique de la domination masculine dans notre société : pour chercher à être entendues, les féministes sont contraintes de faire preuve d’une hyper-vigilance extraordinaire dans leurs moindres faits et gestes, alors que le premier huluberlu masculiniste qui grimpe sur une grue est reçu par le gouvernement dans les trois jours12

Quelques liens sur les « slutwalks »:
Site officiel de la « Slutwalk » de Toronto
Site officiel du « mouvement Slutwalk » en France
Une présentation et une description des « slutwalks » par Marie Desnos dans un article de Paris Match [l’article présente le contexte de la manifestation de 2011 à Toronto et présente de façon élogieuse les mouvements « Slutwalk »]
Une lettre ouverte des Black Women’s Blueprint aux organisatrices de la Slutwalk de Toronto [elles saluent l’initiative mais affirment ne pas vraiment s’y reconnaître, et doutent de la pertinence de la réappropriation du terme « slut » – en particulier parce qu’elles luttent pour que l’on cesse de considérer les femmes noires comme des femmes « chaudes » avec quiconque]
-Un article de l’auteure du blog Journal en noir et blanc intitulé « Femen, Slutwalk, le féminisme ‘nouvelle génération’ ? » [L’article présente les revendications portées par ces mouvements, les questions ou réserves qu’ils suscitent, et affirme que de toute façon, les féministes auraient toujours tort quoi qu’elles fassent]

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Notes


1 En voici un exemple, dans un article du blog « Les sales gosses » où l’auteure défend l’idée qu’elle se fait du féminisme (^)


2 Cet article de Sylvie Tissot me paraît très éclairant sur le sujet. Il ne porte pas exactement sur le « slut-shaming » mais sur le sexisme de militants qui luttent contre les publicités sexistes, et mon argumentation ici s’inspire directement de ce qu’elle dénonce dans cet article. (^)


3 Une petite vidéo présentant une accumulation de publicités sexistes; photos du catalogue de « Jours après Lunes », été 2011. (^)


4 Par exemple, un homme qui pourfend l’influence néfaste de la télévision, de la publicité, des magazines féminins, des clips (etc…) et qui s’en sert pour traiter de « salopes » ou de « connes sans cervelles » celles qui se réfèrent aux modèles féminins proposés par tous ces médias ne se demande jamais en quoi est-ce qu’il contribue lui-même à perpétuer cette situation qu’il dénonce en apparence : en faisant des remarques à sa copine sur le fait qu’elle devrait « se faire belle » pour lui, en faisant (ou en riant) des blagues sur les gros-se-s ou sur les personnes considérées comme « moches » , en trouvant bizarre qu’une femme sorte avec un homme plus âgé, en consommant des films pornographiques… Par ailleurs, l’idée qu’il soit lui-même « aliéné » par un modèle dominant de ce que devrait être « un homme », modèle qui lui procure tout un tas d’avantages sociaux, et auquel il est sommé de se conformer le plus possible (comme l’indique cet article de l’auteure du blog Crêpe Georgette) lui passe bien sûr totalement au-dessus de la tête. (^)


5 Dans cet article, je me focalise sur les hommes pour deux raisons principales.
1- J’ai vu cette stigmatisation presque systématiquement effectuée par des hommes, ce qui ne me semble pas très étonnant… En effet, comme je cherche à le montrer dans cet article, ce type d’attaques entérine l’idée que ces derniers ont le droit de vivre et de se déplacer comme ils l’entendent alors que le corps des femmes n’existerait qu’en tant qu’objet de désir destiné à leur regard, objet qu’il faudrait pour cette raison surveiller et contrôler. Ainsi, critiquer également les hommes et les femmes revient à mon avis à faire comme si ces dernières tiraient le même bénéfice que les hommes de cette stigmatisation, ce qui relève de la mystification la plus grossière.
2- Je pense discerner plus exactement la manière dont les hommes peuvent stigmatiser des femmes sans aucun scrupule, voire sans s’en rendre compte : en effet, en tant qu’homme, j’ai vu tous ces travers très régulièrement chez beaucoup de mes amis, et j’ai moi-même longtemps cru et adhéré aux discours vomitifs que je dénonce dans cet article (en tout cas, suffisamment pour ne pas être choqué en les entendant, durant des années)… Mais en ce qui concerne les femmes, je préfère ne pas risquer d’hypothèses car je ne comprends pas bien comment certaines femmes peuvent par moments reprendre à leur compte ce type d’insultes patriarcales, et je ne veux pas dire de bêtises à ce sujet. En tout cas, je suis convaincu que l’on ne peut pas considérer comme identiques les mécanismes qui amènent la plupart des hommes et certaines femmes à tenir ce genre de propos stigmatisants, tout simplement parce que les hommes et les femmes ne subissent pas les mêmes contraintes, ne sont ni perçu-e-s ni élevé-e-s de la même façon, et que contrairement aux hommes, les femmes, elles, sont des victimes –au moins potentielles– de cette stigmatisation. De ce fait, je pense que mon point de vue masculin m’empêche de comprendre clairement ce phénomène là, et c’est aussi pour cette raison que je préfère ne pas m’y attarder.
Voilà pourquoi je concentre ici mes critiques sur les hommes, et ne me sers de propos de femmes (la baronne de Rotschild) qu’à titre d’illustration. (^)


6 L’auteure du blog Les questions composent explique ce dernier point d’une façon beaucoup plus précise et convaincante que moi, dans ce superbe article intitulé « Mépris et misogynie ordinaire » (^)


7 Parmi de nombreux autres exemples, on peut se référer à cette tribune rédigée par Pascale Senk parue dans le Monde, et disponible ici sur le site de l’Observatoire de l’Âgisme. P. Senk explique comment la quasi-totalité des journaux féminins français qu’elle a contacté a refusé de publier un article intitulé « L’art de vieillir », contenant des interviews de nouveaux retraités partageant leur expérience, car « on ne peut pas parler comme ça de la vieillesse à nos lectrices ». On peut lire aussi avec intérêt cette interview de Geneviève Sellier qui pointe les inégalités flagrantes (en termes d’âge) pour les rôles au cinéma entre les hommes et les femmes. (^)


8 Un exemple caricatural de cela est fourni par le port de la jupe au collège. Interdite parce qu’elle est trop courte et manifestement provocatrice, et aboutissant à l’exclusion d’une élève parce qu’elle est trop longue et manifestement oppressive. Ces distinctions entre jupe sexy, jupe islamique, jupe qui libère trop et jupe qui enferme, jupe de « salope » et jupe de musulmane qui constitue « un danger », sont pathétiques. On attend toujours la circulaire du ministère de l’éducation définissant la longueur, le tissu et la couleur de la jupe républicaine, décente et laïque. (^)


9 Les « jeunes de banlieue » sont en effet des entités mystérieuses dont on suppose de façon fantasmatique qu’ils sont tous musulmans et d’origine maghrébine et par conséquent (?!), sexistes, violents, bref très dangereux à la différence des autres « vrais » français… Ce délire consistant à assigner arbitrairement de telles caractéristiques à la catégorie floue des « jeunes de banlieue » peut aller très loin dans l’absurde et le ridicule, un exemple rocambolesque étant fourni ici par le sublime Robert Ménard, affirmant dans cette émission-débat de février 2013 (à partir de 23’25) qu’ « 1 enfant sur 2 qui naît en Seine St-Denis est musulman, d’après les statistiques »… (^)


10 Les conditions de vie des femmes sont en effet censées être catastrophiques « dans les cités » (c’est-à-dire seulement là, et nulle part ailleurs), et il y a fort à parier qu’une femme se faisant traiter de « salope » à la télévision ne l’est pas par un ministre ou un député mais généralement par un « jeune de banlieue » dans un reportage… Un petit exemple de dénonciation du « slut shaming » attribué exclusivement à des « jeunes de banlieue » ici, dans un journal télévisé de France 2. Un exemple plus flagrant est constitué par le reportage « La cité du mâle » dont l’unique angle d’approche est la dénonciation des violences dans « les cités » et en particulier en Seine-Saint-Denis où une jeune femme, Sohane Benziane, a été brûlée vive par son compagnon. Le sexisme des hommes que l’on voit dans le reportage est réel et évidemment condamnable, mais le reportage fait explicitement de ce sexisme l’apanage de « la barbarie machiste qui sévit dans les cités », alors que la quasi-totalité des propos nauséabonds et des idées sexistes défendues par la plupart des intervenants de ce reportage auraient certainement pu être constatés n’importe où ailleurs dans notre société (voir la critique de ce reportage effectuée ici par Mona Chollet) . (^)


11 Une personne « cis » ou « cisgenre » (du préfixe latin signifiant « du même côté ») est une personne pour qui il n’existe pas de conflit apparent entre le genre qui lui est assigné dès la naissance par la société en fonction de ses organes génitaux, et celui par lequel elle se définit elle-même. Exemple : je suis né de sexe masculin, je suis perçu et considéré socialement comme étant « un homme », et je me vis et me définis moi-même comme étant un «homme ». (^)


12 Voici un article d’Aurélie Fillod-Chabaud sur ce sujet, décrivant la complaisance avec laquelle cette initiative masculiniste a été médiatisée. (^)

Dans ma bibliothèque – Mona Chollet, Beauté fatale

Je commence une nouvelle rubrique, « Dans ma bibliothèque ». J’entends « bibliothèque » au sens large: il s’agit de l’ensemble des livres, textes, vidéos, etc. qui m’ont marquée et nourrissent ce blog. J’y parlerai de genre bien sûr, ainsi que de féminisme, et plus largement de tous les sujets qui informent et motivent mon militantisme.

Vous pouvez contribuer à cette section, comme au reste du blog, en m’envoyant une proposition d’article à l’adresse cafaitgenre[at]gmail.com.

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Mona Chollet, Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine. (Zones, 2012, 18€)

BeauteFatale

Sommaire:

1. Et les vaches seront bien gardées. L’injonction à la féminité
2. Un héritage embarrassant. Interlude sur l’ambivalence
3. Le triomphe des otaries. Les prétentions culturelles du complexe mode-beauté
4. Une femme disparaît. L’obsession de la minceur, un « désordre culturel »
5. La fiancée de Frankenstein. Culte du corps ou haine du corps ?
6. Comment peut-on ne pas être blanche ? Derrière les odes à la « diversité »
7. Le soliloque du dominant. La féminité comme subordination

Résumé de l’éditeur:

« Soutiens-gorge rembourrés pour fillettes, obsession de la minceur, banalisation de la chirurgie esthétique, prescription insistante du port de la jupe comme symbole de libération : la « tyrannie du look » affirme aujourd’hui son emprise pour imposer la féminité la plus stéréotypée. Décortiquant presse féminine, discours publicitaires, blogs, séries télévisées, témoignages de mannequins et enquêtes sociologiques, Mona Chollet montre dans ce livre comment les industries du « complexe mode-beauté » travaillent à maintenir, sur un mode insidieux et séduisant, la logique sexiste au cœur de la sphère culturelle.

Sous le prétendu culte de la beauté prospère une haine de soi et de son corps, entretenue par le matraquage de normes inatteignables. Un processus d’autodévalorisation qui alimente une anxiété constante au sujet du physique en même temps qu’il condamne les femmes à ne pas savoir exister autrement que par la séduction, les enfermant dans un état de subordination permanente. En ce sens, la question du corps pourrait bien constituer la clé d’une avancée des droits des femmes sur tous les autres plans, de la lutte contre les violences à celle contre les inégalités au travail. »

Beauté fatale est un travail de compilation et d’analyse absolument remarquable et rigoureux, qui, s’il n’est bien sûr pas exhaustif, offre un panorama très vaste de ce que Mona Chollet appelle (à la suite de la féministe britannique Angela McRobbie) le « complexe mode-beauté » et de ses implications en termes de définition de la féminité. Je me souviens avoir été frappée (et ravie) de l’importance qu’elle accorde à toutes les formes de la culture dite « populaire » (elle parle de « culture de masse »); elle explique très bien en quoi cette culture est largement dédaignée par l’Université française, alors que « les films, les feuilletons, les émissions de télévision, les jeux, les magazines, parce qu’ils impliquent une relation affective, ludique, aux représentations qu’ils proposent, parce qu’ils mettent en branle les pouvoirs de la fiction et de l’imaginaire, informent en profondeur la mentalité de leur public, jeune et moins jeune » (Introduction, p.7).

Son analyse de la série Mad Men, par exemple, est particulièrement percutante. Dans le premier chapitre, elle analyse la façon dont cette série a été largement perçue, à savoir comme une célébration nostalgique d’une époque où « les hommes étaient des hommes et les femmes portaient des jupes ». La presse dite « féminine » s’extasie devant les robes de Betty Draper ou Joan Holloway, Mattel lance une ligne de Barbie à l’effigie des personnages principaux et tout le monde est ho-rri-fié par le machisme d’un Don Draper ou d’un Pete Campbell, ces dinosaures des années 60. Mona Chollet écrit:

    D’une fiction explorant les ravages causés par l’obsession des apparences, la stratégie commerciale et la réception médiatique ne retiennent donc que… les apparences. D’une critique féministe au vitriol, elles font une célébration de la femme-objet, cantonnée aux tenues aguicheuses et aux rôles subalternes (« On s’aime en secrétaire fifties », titre d’un guide shopping dans Elle). (p.16)

Le magazine Elle, justement, revient régulièrement dans l’essai… et c’est assez jouissif. Mona Chollet dénonce le fait qu’«un magazine comme Elle [puisse] se procalmer féministe sans (toujours) susciter l’hilarité » et montre en quoi le magazine, comme une bonne partie de la presse « féminine », est au contraire l’incarnation d’un ordre traditionnel qui, entre injonctions multiples et affichage féministe, est extrêmement nocif pour les femmes qu’il prétend représenter.

Pour autant, et c’est là l’une des spécificités de cet essai, Mona Chollet ne rejette pas en bloc tous les aspects de ce qu’on peut appeler la « culture féminine » (chap. 2). Au contraire, elle montre comment « de génération en génération, les femmes se sont […] constitué bien malgré elles une culture partagée, officieuse, illégitime » intimement liée à leur condition de dominées (p.43). Difficile de décider ce qu’il faut aujourd’hui faire de cette « culture »: la rejeter, elle et tous les stéréotypes aliénants qu’elle véhicule, ou au contraire « revendiquer ces centres d’intérêt que la culture officielle méprise et dont elle s’est débarrassée sur le féminin » (p.44)? L’auteure propose des explications d’ordre historique, sociologique et philosophique à la constitution de cette culture à part, avant de conclure qu’«assumer sa propre sensibilité, sa propre manière de voir et de faire, qui peuvent être héritées d’un passé de domination, mais qui, lorsqu’on a le courage de les imposer sur la place publique, au lieu de les ruminer frileusement dans l’entre-soi féminin, se révèle d’une grande valeur pour l’ensemble de la société » (p.68).

J’insiste là-dessus, car Beauté fatale a beau condamner sans ambiguïté les multiples formes d’aliénation liées aux stéréotypes de la féminité, l’essai propose aussi aux femmes de s’approprier et de revendiquer ce qui est méprisé par la culture dominante, qu’on devrait appeler masculine. Alors que je m’énervais récemment sur Twitter à propos des magazines dits « féminins » et que je conseillais à leurs adeptes la lecture de son essai, Mona Chollet m’a répondu ceci:

J’ai également été frappée, à la lecture de l’essai, par le nombre et la diversité des références convoquées par son auteure, de la culture « de masse » à la philosophie et à la littérature, en passant par des essayistes féministes (anglophones surtout) et des blogs. Je regrette d’ailleurs qu’il n’y ait pas de bibliographie les rassemblant. Pour autant, l’essai est non seulement facile mais agréable à lire, sans érudition malvenue et porté par une écriture souvent drôle, toujours acide et percutante. Je me suis même surprise à ralentir ma lecture pour la faire durer plus longtemps.

Si vous voulez vous en faire une idée plus précise, Beauté fatale est disponible en intégralité sur le site des éditions Zones. Je vous conseille cependant vivement de l’acheter; le livre est assez cher (18€) mais il en vaut mille fois la peine.

AC Husson

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Mona Chollet développe sur un compte SeenThis, alimenté régulièrement, les thèmes liés à Beauté fatale. Elle est journaliste au Monde Diplomatique et co-anime le site Périphéries.net.

« Je ne suis pas féministe, mais … »

L’idée de ce billet m’est venue en lisant ce très bon texte de Tanxxx. C’est une ritournelle bien connue: commencer une phrase par cette dénégation, « je ne suis pas féministe, mais » et la finir par quelque chose comme « je pense que les femmes devraient avoir les mêmes droits et opportunités que les hommes ».[insérer ici une longue discussion à base de préjugés sur le féminisme et de protestations blasées: « non, je n’ai pas l’intention de castrer qui que ce soit »].

Quelques exemples trouvés sur Twitter:

Vous avez compris le principe. Vous avez aussi sans doute remarqué la ressemblance entre ce schéma classique et le tout aussi connu « je ne suis pas raciste / sexiste / homophobe / antisémite, mais ». Exactement le même fonctionnement: dénégation, puis propos qui contredisent la première partie de la phrase. Le compte @YesYoureRacist se spécialise dans les horreurs de ce genre:

« Je ne suis pas raciste mais je n’aime pas les gens noirs, genre vraiment noirs, je les aime marron foncé. »

Le compte @YesYoureGaycist fait la même chose pour les propos homophobes et a trouvé ce merveilleux combo:

« Oui tu l’es (pour les deux) – Je ne suis pas raciste ni homophobe mais pourquoi la plupart des hommes Chinois ont l’air gay? L’#EffetGok? » (Gok Wan est un « consultant mode » qui a une émission sur une chaîne britannique).

La similarité entre toutes ces phrases est frappante. Il est évident que « je ne suis pas raciste, mais » fonctionne comme « je ne suis pas homophobe, mais » ou « je ne suis pas antisémite, mais »; mais comment expliquer que la même structure soit employée pour nier être féministe?

D’un côté, un stigmate largement reconnu: le fait d’être raciste / sexiste / homophobe / antisémite n’est pas accepté comme un comportement normal aujourd’hui. Il faut donc se dédouaner d’une accusation que personne n’a encore formulée, parce qu’on sait que ses propos sont susceptibles (devraient) être interprétés ainsi.

De l’autre, le féminisme, un mouvement qui se donne pour objectif l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, et considéré lui aussi comme stigmate. Il peut donc être utilisé comme accusation (han, mais tu es féministe!) et il est important de s’en distinguer – tout en sachant très bien que ses propos relèvent du discours féministe.

Il est très frappant que l’anti-féminisme ait réussi à stigmatiser l’identité féministe au point que, même si l’on se reconnaît dans tout ou partie du discours féministe, il faudrait à tout prix s’en distinguer. Tout·e féministe a fait cette expérience: il faut se justifier, expliquer, se défendre. Il faut répondre à des accusations aussi stupides que « vous voulez prendre la place des hommes », « vous détestez les hommes », « t’es mal-baisée? ». Il faut expliquer, patiemment, encore et encore, que cette image est destinée à discréditer non seulement le mouvement féministe, mais le combat de l’égalité. Et croyez-moi, c’est fatigant.

Si ça vous fatigue aussi (ou si vous aussi, vous pensez que le féminisme est un gigantesque complot destiné à créer un empire intergalactique gouverné par des gonzesses), quelques liens utiles:
les clichés les plus courants sur le féminisme
15 mauvaises raisons de ne pas être féministe

L’art de la joie – Goliarda Sapienza

L’art de la joie, de Goliarda Sapienza
Traduit de l’italien par Nathalie Castagné
Editions Viviane Hamy, 2005, pour la traduction française
(existe chez Pocket – édition citée)

Je vois au moins deux manière de résumer L’art de la joie. Il s’agit d’abord d’un beau roman d’apprentissage, écrit à la première personne, parfois à la troisième. Modesta raconte. Sicilienne née en 1900, orpheline à neuf ans, elle veut à tout prix échapper au destin qu’on lui promet : au mieux, un emploi de servante et un mariage honnête à sa sortie du couvent. Déterminée et farouchement intelligente, Modesta se construit une vie d’indépendance et de bonheur, renversant pour cela les nombreuses barrières que la société met sur sa route, qu’elles soient religieuses, morales ou politiques.

Il s’agit aussi, et peut-être surtout, de l’histoire d’une quête, celle de la joie. Joie des sens, découverte dès l’enfance ; mais aussi joie de l’esprit, joies multiples offertes par la vie qu’elle sait accueillir avec attention et gratitude. Au fil de sa vie, Modesta apprend à se tenir à l’écoute, prête à jouir des bonheurs qui se présentent, où qu’ils soient et quoique cela implique. Déterminée à être libre et heureuse, parce que l’un ne va pas sans l’autre, elle ne sacrifie jamais sa quête ni à ses amours, ni à ses convictions politiques, ni à ses enfants. Souvent dur, voire difficile à supporter, surtout au début, le roman malgré tout se déploie avec force et poésie selon cette ligne tracée d’emblée.

On peut également voir dans L’art de la joie l’histoire d’un siècle, le XXème, avec lequel Modesta est née. Le trajet du personnage est lié à celui de la Sicile, mais aussi, intimement, parfois douloureusement, à l’histoire de l’Europe. Née pauvre, enfermée dans un couvent entre 9 et 15 ans, elle parvient à force d’intelligence et de travail à gagner son indépendance financière (elle devient princesse, une autre forme de prison dont elle s’affranchit) et à échapper aux multiples carcans imposés aux femmes. A force d’amour, aussi ; car tout au long de sa vie, Modesta aime avec passion, et ses amours anciennes ou mortes ne cessent de l’accompagner. Elle aime sans discrimination, Béatrice et Carmine, Carlo, Joyce, Mattia, Nina, selon ce principe immuable que ce qui lui procure de la joie ne peut être mauvais, en dépit de la société, de la morale et des principes.

Même chez une amante, elle retrouve ces principes, sous le voile cette fois de la psychanalyse. Remplacez le terme de « péché » par celui de « maladie », celui de « rédemption » par « analyse », et le tour est joué. Modesta retrouve aussi chez elle un mépris bien connu :

« Ton mépris pour la femme, dont j’ai d’abord cru que c’était le mépris habituel absorbé avec l’éducation, le mépris de la vieille Gaia, de Beatrice, de Stella, à force d’imiter les hommes, de te joindre au chœur des mâles savants, s’est enraciné en haine.
– Eh bien ? Je ne vois pas où tu veux en venir.
– C’est simple, en te joignant à leur élite qui te répète : « Tu es une exception, tu es digne d’entrer dans notre Olympe… »
– Je ne vois toujours pas…
– Tu es passée de leur côté, et le vieux préjugé dicté par la loi de nos mères et de nos sœurs, s’est changé chez toi en haine pour ton côté femme, parce que, que tu le veuilles ou non, tu as des seins et des règles – une haine assez grande pour te stériliser les seins et le ventre. » (559)

Du fin fond de la Sicile, Modesta n’a que des échos assourdis de la 1ère guerre mondiale dans laquelle l’île a été entraînée par ce nouveau pays qu’est l’Italie ; mais elle découvre entre les deux guerres la politique, devient communiste sous Mussolini et est emprisonnée juste avant la 2ème. Avec la politique lui vient la confirmation de ce qu’elle pressent depuis toujours : elle doit lutter l’aliénation particulière qu’elle vit en tant que femme, et lutter pour que la route qu’elle trace puisse être empruntée par d’autres. Lutter contre la société dans son ensemble, car elle découvre que les femmes peuvent être les premières gardiennes de l’ordre patriarcal. Elle comprend cela, par exemple, en voyant une fillette grandir :

« Maintenant que Bambolina commence à courir derrière Prando, pourquoi l’arrêtent-elles et les séparent-elles ? Il faut que je laisse mes livres et que je descende. Elle pleure désespérée sur la pelouse, tandis que Prando disparaît tout joyeux en direction du bois.
– Mais qu’y a-t-il, Stella, Elena, pourquoi les séparez-vous ?
– Mais elle courait comme un garçonnasse, princesse ! Elle va tacher sa petite robe.
Voilà comment commence la division. Selon elles, Bambolina, à cinq ans seulement, devrait déjà bouger différemment, rester bien sage, les yeux baissés, pour cultiver en elle la demoiselle de demain. Comme au couvent, lois, prisons, histoire édifiée par les hommes. Mais c’est la femme qui a accepté de tenir les clés, gardienne inflexible de la parole de l’homme. Au couvent, Modesta a détesté ses geôlières d’une haine d’esclave, haine humiliante mais nécessaire. Aujourd’hui, c’est avec détachement et assurance qu’elle défend Bambolina des garçons et des femmes, elle ne tient qu’à elle, en cette enfant elle se défend elle-même, elle défend son passé, la fille qui un jour pourrait naître d’elle… Tu te souviens, Carlo, tu te souviens, quand je t’ai dit que seule la femme pouvait aider la femme, et que toi, dans ton orgueil d’homme, tu ne comprenais pas ? Tu comprends maintenant ? Maintenant que tu as eu une fille, tu comprends ? » (420-421)

Peut-être, plus que l’histoire d’un siècle, Modesta représente-t-elle une histoire du siècle. Goliarda Sapienza rédige le roman entre 1967 et 1976; en écrivant l’histoire de cette femme libre, elle raconte aussi une conquête progressive et fragile: la libération des femmes.

AC Husson