Bingo féministe et « mansplaining »

Hier, Sophie Gourion, une féministe que j’apprécie et que je suis sur Twitter, a eu un long débat à propos du marketing genré. Elle a écrit, il y a quelques mois, un article pour Slate sur cette stratégie « qui consiste à segmenter l’offre produit en fonction du sexe », »une façon indirecte de démultiplier les intentions d’achat, deux produits sexués devant ainsi se substituer à un seul produit mixte au sein d’un ménage ». Une des personnes avec qui elle discutait n’y voyait pas de sexisme et, surtout, pas un sujet de préoccupation pour les féministes; d’où ce tweet (écrit par un homme):

Précisons que cette personne, avec qui j’ai discuté ensuite, se considère comme féministe et que mon objectif n’est pas de lui contester cette appellation. Ce qui me dérange, dans ce tweet, c’est son ton paternaliste, et surtout, surtout, sa façon d’expliquer à une féministe, qui réfléchit et écrit beaucoup sur le sujet, ce qu’est « le vrai combat du féminisme ».

On trouve en fait dans ce tweet un combo: il mêle un bel exemple de mansplaining et une case du bingo féministe. Je m’explique.

Le terme mansplaining est ce qu’on appelle un mot-valise, formé des mots anglais man (homme) et explainer (qui explique). On en trouve une bonne définition sur ce blog, qu’on pourrait traduire ainsi:

Le mansplaining ne désigne bien sûr pas seulement un homme qui explique; de nombreux hommes parviennent tous les jours à expliquer des choses sans insulter en quoi que ce soit ceux/celles qui les écoutent.

Le mansplaining, c’est quand un mec vous dit à vous, une femme, comment faire quelque chose que vous savez déjà faire, ou pourquoi vous avez tort tort à propos de quelque chose quand vous avez en fait raison, ou vous parle de « faits » divers et inexacts à propos d’un sujet que vous maîtrisez un milliard de fois mieux que lui.

Des points bonus s’il vous explique que vous avez tort de dire que quelque chose est sexiste!

Pensez aux hommes que vous connaissez. Est-ce que l’un d’eux fait preuve de ce mélange divin de privilège et d’ignorance conduisant à des explications condescendantes, inexactes, délivrées avec la conviction inébranlable qu’il a raison (…) parce qu’il est l’homme dans cette conversation?

Ce mec-là est un mansplainer.

(EDIT: Sur twitter, @celinelt, dans un éclair de génie, propose de traduire mansplaining et mansplainer par « mecsplication » et « mecspliquer ».)

Tu crois que je suis en train de faire du mansplaining? Je vais t’expliquer pourquoi tu as tort.

Alors, vous voyez ce que je veux dire? On en connaît toutes et tous, des comme ça. Un très bon exemple nous est offert par un commentaire au précédent article paru sur ce blog. Rappelons qu’il s’agit d’une série sur les jeux vidéo, écrite par une spécialiste de la question. Morceaux choisis du commentaire:

Darksiders… Franchement. Pose ton stylo. Réfléchis. Est-ce que tu vois un putain de cavalier de l’apocalypse comme un fringant jeune homme fluet?
Même Strife est plutôt dans le genre baraque, le problème c’est plus Fury aux courbes exacerbées sans raison. En revanche Uriel est assez loin de ce genre de clichés.
… Cela dit. Franchement. Atta. Les motivations de War, c’est blanchir son nom. Il est où le patriotisme? Le goût de la compétition? Honneur devoir?

Ensuite.
Metro 2033. Mais… Vache… Est-ce qu’on a joué au même jeu? Artyom? Assoir sa virilité? AAAAAAAAAAAH. Mais écoute sa voix de geek mélancolique, c’est pas possible, faut arrêter à un moment. Je sais pas. C’est viril de collectionner des cartes postales?

J’ai lu. Mes yeux se sont agrandis et j’ai eu un grand QUOI? incrédule.
Atta. On incarne le Master Chief mais on suit Samus dans ses aventures. Euh… Alors. Explique moi la différence entre Metroid Prime et Halo (Oui je sais Metroid est mieux, mais c’est une question d’opinion), Les deux sont des autistes, on les entend jamais. Ce sont des FPS. On avance et on tire sur des trucs. Ca change quoi qu’il y ait du XX ou du XY dans l’armure? Hint: RIEN.

A mon sens, si on veut commencer à fouiner dans le stéréotype masculin dans le jeu vidéo, il faut le chercher là où il n’a aucune raison d’être particulière, où ça ne correspond/participe pas à la construction d’un personnage à la persona développée. [ndlr: ???]

Vous avez saisi l’idée. Le tout forme un pavé destiné à prouver qui a la plus grosse qu’il en sait bien sûr plus long que Mar_Lard sur les jeux vidéo.

Bon sang, merci beaucoup de nous avoir mansplainé tout ça!

Pour en revenir au tweet cité plus haut, il s’agissait de mettre un pont final à une discussion en expliquant à une féministe qu’elle se fourvoyait, parce que lui savait ce que le « vrai combat du féminisme » devrait être. Il me l’a redit plus tard, ce n’est pas quelque chose qui lui a échappé: il est persuadé de savoir, mieux que nous, ce que doit être le féminisme, même s’il emploie indifféremment les mots « sexe » et « genre », et parle de « genre sexué », ce qui ne veut rien dire. Bref.

Qu’une chose soit bien claire. Comme je critiquais cette attitude, il m’a accusée de vouloir exclure les hommes du combat féministe. Loin de moi cette idée, les hommes sont indispensables à ce combat, puisque les féministes se battent pour l’égalité des genres. En revanche, je refuse qu’un homme m’explique comment, quand et pourquoi être féministe. De même, je me considère comme anti-raciste mais en tant que blanche, il est hors de question que je me substitue aux premier.es intéressé.es dans ce combat.

Le problème avec les femmes, c’est juste qu’elles ne comprennent pas le féminisme aussi bien que moi

Sophie a d’ailleurs gagné des points bonus: non seulement on lui expliquait, à elle, féministe, ce qu’est le féminisme, mais en plus elle aurait tort de percevoir ces stratégies marketing comme sexistes (« des points bonus s’il vous explique que vous avez tort de dire que quelque chose est sexiste! »). Là aussi, je le répète: tout le monde a voix au chapitre, mais en ce qui concerne le sexisme envers les femmes, la perception des femmes est plus légitime que celle des hommes. Et il est horripilant (pour rester polie) de s’entendre expliquer qu’on a tout faux et qu’on ne devrait pas voir les choses de cette manière.

Le coup du mansplainer qui explique à une féministe comment être féministe, c’est un classique. Un cliché. Une étape obligée. Tou.tes les féministes connaissent cela. C’est même une case dans le bingo féministe, qui répertorie toutes les réponses les plus communes destinées à clouer le bec aux féministes. Ces réponses peuvent être le fait d’hommes ou de femmes. Citons les incontournables « Moi, je vais te dire ce qui ne va pas dans le féminisme » et « Les féministes se plantent, c’est l’égalité qu’il nous faut ». Parce que j’avais réagi au tweet ci-dessus en qualifiant ce twitto de mansplainer, j’ai eu droit à cette réponse charmante, de la part d’une femme cette fois:

Ah, on progresse dans le bingo: je passe donc par la case « Tu donnes une mauvaise image des féministes ». Je gagne combien de points, dites? Qualifier une féministe de « harpie », là aussi, c’est d’un classique… mais je dois vous faire un aveu: c’est la première fois que ça m’arrive. Allez, j’ai bien droit à un bonus?

Non très chère, ce n’est pas ce que « mansplaining » veut dire

AC Husson

Plus sur le mansplaining: j’ai fait un pearltree rassemblant des articles sur la question.

EDIT 1: J’ai voulu rendre les tweets anonymes, cela marche sur Chrome mais pas sur tous les navigateurs apparemment. Mon intention n’était pas de désigner nommément ces personnes, j’essaie de régler le problème.

EDIT 2: Deux réponses à mon article, ici et . Je m’en suis déjà longuement expliquée dans les commentaires: ces articles essaient de me faire dire des choses que je n’ai pas dites. Il n’est pas question de censurer qui que ce soit, mais d’expliquer en quoi une attitude répandue est condamnable et, par là, assurer justement des conditions équilibrées et saines pour la discussion. Pas la peine donc de crier à l’atteinte à la liberté d’expression, à l’anti-républicanisme (cf. les commentaires de cet article) ou je ne sais quoi encore.

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Aurons-nous bientôt une Première Ministre? La féminisation des noms de métiers et fonctions

J’ai récemment assisté à la présentation du fonctionnement d’un établissement scolaire par trois chefs d’établissement: deux hommes et une femme. La présentation s’appuyait, comme il se doit, sur un power point, présentant les diverses fonctions au sein d’un établissement et le rôle de chacun. L’une des diapositives précisait que le proviseur (lycée) / le principal (collège) est « l’ordonnateur des dépenses ». L’intervenante a alors précisé en affectant de plaisanter, mais sur un ton malgré tout sérieux, qu’elle était principale de son collège. Son voisin de gauche l’a interrompue pour dire avec un rire sarcastique: « Mais alors, est-ce qu’on doit dire ordonnatrice ou ordonnateure? »

Inutile de dire que j’ai été soulagée de l’intervention de cette principale, et outrée de la réaction de cet homme. Non seulement cela n’avait pour lui aucune importance, non seulement il se moquait ouvertement de l’intervention de sa collègue, mais il lui a coupé la parole pour le faire. Une manière évidente de rétablir un ordre qu’il devait estimer menacé (l’interruption est analysée par des linguistes comme « un réel déni d’égalité d’accès à l’espace de la parole » – vous pouvez lire à ce propos « La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation. Les pratiques conversationnelles des hommes » sur le site du collectif Les mots sont importants).

J’avais déjà été frappée, avant son intervention, par le fait que la présentation utilisait exclusivement le masculin dit « universel »: le proviseur, le gestionnaire, le CPE, le professeur… Quand on est sensibilisé à ces questions, il devient de plus en plus difficile d’accepter que le masculin représente, englobe, absorbe le féminin. En tant que femme, il m’est de plus en plus difficile d’accepter que le féminin reste largement invisible dans la langue quand il s’agit de s’adresser à un public qu’on suppose mixte. Et contrairement à ce que peuvent penser certain.es, il ne s’agit pas là d’une question anecdotique.

Ce qui m’intéresse surtout ici, c’est l’idée même et le procédé de féminisation, en particulier pour les noms de métiers et de fonctions. La « plaisanterie » de ce proviseur fait allusion à l’hésitation actuelle concernant le féminin du suffixe masculin -eur, qui prend, en français standard, la forme -euse ou -trice (danseur/danseuse, instituteur/institutrice). Vous remarquerez au passage que la réflexion se fait toujours dans le sens masculin -> féminin, le masculin, généralement moins long, étant considéré comme la forme de base. Le féminin du suffixe -eur pose parfois problème, comme pour le nom auteur, masculin, qu’on emploie aujourd’hui à propos de femmes (« Marie Darrieussecq est un auteur contemporain »). Le mot autrice existe, on le trouve employé dès le XVIIème siècle; voir la section « Féminisation » dans l’article « Ecrivain » de Wikipédia. On peut lire dans le même article:

Depuis le XXe siècle, l’usage semble osciller entre « femme de lettres », « écrivain », « écrivaine », « auteur » et « auteure ». En France, le mot « écrivaine » n’est pas reconnu par l’Académie française qui lui préfère le terme de « femme écrivain » ou, plus généralement, « écrivain », quand l’information de sexe n’est pas importante ; en revanche, le Petit Larousse l’admet depuis 2009, de même que la Présidence de la République. Au Québec et en Suisse romande, l’emploi des termes « écrivaine » et « auteure » s’est généralisé depuis les années 1980. En Belgique, la forme « écrivaine » est recommandée par le Service de la langue française dans les documents des autorités administratives, les ouvrages d’enseignement, les offres et demandes d’emploi.

Le sujet est complexe, car il ne touche évidemment pas qu’à la langue; on ne peut pas, selon moi, y réfléchir seulement en termes de purisme grammatical. Je suis tombée par hasard, en faisant des recherches pour cet article, sur une discussion de contributeurs/trices Wikipédia à propos d’un article sur une personnalité québécoise que je ne connaissais pas, Michaëlle Jean. La discussion porte notamment sur le point suivant: doit-on ou non féminiser le titre « gouverneur »? Les contributeurs et contributrices font intervenir des arguments en rapport avec les variantes francophones (français standard / français québécois), des arguments d’ordre purement grammatical (le féminin -eure serait une aberration) mais aussi d’ordre idéologique. Ainsi, si l’un d’eux refuse la féminisation en -eure, il ne voit aucun problème à « Première ministre » (dans l’article Wikipédia qui lui est consacré, Edith Cresson est décrite comme « Premier ministre de François Mitterrand »), car cela est pour lui  » logique et grammaticalement tout ce qu’il y a de plus correct »; quelqu’un d’autre écrit:

Alors, il faudra vous y faire, après députée, sénatrice, il y a bien gouverneure ! Et il ne faudra pas longtemps je pense avant que l’on fasse disparaisse l’horrible Premier ministre [pour les femmes]. Edith Cresson Première ministre de la France, voila ! Je suis désolé pour vous tous, messieurs les machistes qui se cachent sous un français que vous ne connaissez même pas, mais cela se fera, avec ou sans vous. Vous pensiez la langue dernier refuge de l’homme, non la femme le colonisera aussi.

Au-delà de l’argument militant, je crois que cette idée de la langue comme dernier rempart contre la conquête, par les femmes, d’une place égale à celle des hommes est assez juste. La morphologie grammaticale et l’histoire de la langue, invoqués par l’Académie Française pour justifier leur position conservatrice à l’égard de la féminisation, ont bon dos. L’explication, selon moi, c’est que l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail, puis leur accès progressif à des fonctions de plus en plus élevées ont perturbé un ordre que la langue reflétait. Les noms de métiers ou de fonctions qui ont connu une féminisation récente, et dont le féminin ne se forme pas de manière « naturelle » (c’est-à-dire non choquante à l’oreille, comme chercheur/chercheuse), illustrent la permanence d’une barrière symbolique, bien ancrée dans les consciences des hommes comme des femmes, et malgré des incitations gouvernementales, depuis les années 1980, à faire évoluer la langue et les mentalités.

L’exemple des noms des fonctions considérées comme les plus dignes le montre bien: les années 1980 et 1990 ont connu plusieurs débats sur cette question, où l’on se demandait notamment s’il fallait dire « Madame la ministre » ou « Madame le ministre » (on voit ici qu’il n’y a pas de modification de la forme du mot, seulement de son déterminant; c’est déjà trop pour certain.es, apparemment). Edith Cresson (Première Ministre de François Mitterrand entre mai 1991 et avril 1992) est appelée « Madame le Premier Ministre ». Le blocage vient parfois des femmes elles-mêmes; certaines élues, par exemple, préfèrent se faire appeler « Madame le Maire » (la raison souvent invoquée est celle de l’homophonie mère/maire), ou « Madame le député » (quel est le problème avec « la députée »?). Difficile, cependant, de faire la part entre les appellations relevant d’un choix de la personne concernée et celles reflétant le conservatisme du locuteur ou de la locutrice… J’ai fait remarquer il y a quelques semaines, via Twitter, à Corinne Lepage que sa bio la présentant comme « députée européen » relevait d’un compromis pour le moins étonnant. Elle se décrit maintenant simplement comme « députée européenne ».

S’il y a une chose que j’ai apprise, après le débat sur « Mademoiselle » notamment, c’est que quand on parle de la langue, tout le monde a son mot à dire (ce qui est normal); en revanche, les féministes, elles, sont invitées à se la fermer, souvent avec violence. Ne parlons même pas de la règle « le masculin l’emporte sur le féminin ». Petit échantillon, trouvé sur un forum de jeux vidéo. Il y a aussi des femmes qui interviennent dans la discussion (« Moi ça ne m’a jamais gênée »), mais la majorité des commentaires, souvent assez violemment anti-féministes, viennent d’hommes: « On se prend la tête pour des trucs débiles sans déconner », « Les extrémistes féministes me répugnent », « Ca me donne envie de casser de la féministe quand je lis des conneries pareilles », l’incontournable « elles haïssent la différence et renient la nature », et le non moins incontournable « elles n’ont pas mieux à faire, franchement? ». Comme on est entre soi, même pas la peine d’argumenter, les féministes sont de toutes façons dévaluées a priori et toute idée d’évolution du fonctionnement actuel de la langue est accueillie à grands coups de smileys rigolards.

Ce conservatisme est, me semble-t-il, dominant. La féminisation systématique des noms, mais aussi des textes (par la mise en évidence systématique du féminin, grâce à divers procédés: « ceux et celles », « ils/elles », chacun-e, certain.es…) relève toujours, en France du moins, d’une approche militante, et est par conséquent automatiquement perçue comme tel, avec les conséquences positives et négatives que cela peut avoir. Au cours d’une conversation sur cette question avec une universitaire (que j’appelle, personnellement, une enseignante-chercheuse – on peut aussi parler de chercheure), spécialiste de la question du genre grammatical en anglais, celle-ci m’a expliqué préférer se désigner elle-même comme « enseignant-chercheur » et considérer que ses homologues revendiquant le titre féminisé revendiquaient ainsi de manière trop ouverte une position militante dans un milieu qui reste, malgré tout, conservateur.

La féminisation systématique semble donc avoir donné lieu à un type d’usage de la langue très spécifique et toujours minoritaire (en français du moins, les procédés variant d’une langue à l’autre). Le refus de l’invisibilité linguistique des femmes et la mise en évidence du féminin définissent les contours d’une forme de communauté linguistique régie par ses propres codes, ceux-ci relevant toujours, en grande partie, de l’expérimentation linguistique. La spécificité de cette communauté linguistique réside dans l’identification militante de ses membres. Il sera intéressant, avec le recul, de voir ce qui, parmi la diversité des choix proposés (par exemple entre -eur et -eure, -eure et -euse) et des pratiques d’écriture possibles (parenthèses, points, majuscules tirets pour faire apparaître le masculin et le féminin, etc.), se conservera et passera dans la langue commune… à toutes et à tous.

AC Husson

Pour aller plus loin:
J’ai rassemblé plusieurs ressources sur la question dans mon Pearltree (collection de liens) consacré aux rapports entre genre et langage.

Pour un vrai droit à l’IVG (2/2)

Tout l’esprit de la législation française concernant l’IVG se trouve résumé dans la formule de Simone Veil que je rappelais la semaine dernière: « c’est toujours un drame, cela restera toujours un drame ». Rien d’étonnant, dès lors, si cette idée imprègne les mentalités et soit rappelée en permanence aux femmes, comme une ritournelle leur affirmant que leur destin est d’enfanter et qu’elles doivent être punies, ou s’auto-punir, d’une façon ou d’une autre, si elles y contreviennent.

Cette idée fait évidemment le jeu des anti-IVG, qui exploitent à fond le « drame » obligé de l’avortement et mettent l’accent sur ses conséquences, forcément désastreuses pour les femmes qui y ont recours. Un article paru dans le Monde Diplomatique en 2010 résume très bien la situation qui en résulte et l’intériorisation, par les femmes, de cette culpabilité obligatoire:

comment s’étonner qu’il puisse être pénible, dans un tel climat, de décider d’avorter ? Comment, dès lors, parvenir à vivre un avortement autrement que comme le « drame obligatoire » que nous décrivent tous les experts sur papier glacé, une vilaine et indélébile cicatrice sur la nature féminine, l’échec d’une vie de femme ? Comment s’étonner que cet acte qui ne peut être que douloureux le devienne réellement ? Pour constater les effets de ces prophéties autoréalisatrices, il faut écumer les forums Internet pour y lire la longue complainte des femmes ayant avorté. Celles qui ont osé s’aventurer à contre-sens de ce que leur dictaient la nature et leur « instinct de femme » semblent avoir parfaitement intériorisé leur punition. Cela se traduit par des cauchemars, par la présence d’un bébé imaginaire qui grandit, qui a un anniversaire ; cela s’exprime par un lourd sentiment de culpabilité, d’angoisse, de solitude, de honte. Quant à celles qui ne ressentent pas cette douleur ou ces regrets, elles sont alors réduites au silence si elles ne veulent pas passer pour des anormales, des sans-cœur, des malades.

Il existe une disposition législative qui contribue à entretenir l’idée que l’IVG est et doit rester une exception législative et morale. Il s’agit de la « clause de conscience » que peuvent faire valoir les médecins ainsi que l’ensemble du personnel médical devant certains cas, dont l’IVG fait partie. C’est d’ailleurs la loi Veil qui fait entrer cette disposition pour la première fois dans la loi. Vous pourrez trouver ici tous les détails concernant cette clause de conscience et la manière dont elle s’exerce dans le cas de l’IVG. Elle est parfois alléguée comme l’une des causes de l’accès de plus en plus difficile à l’IVG, parallèlement aux fermetures en série des centres dits d’orthogénie (où l’IVG peut être pratiquée). Rappelons en outre que selon l’article L. 2212-8 du code de la santé publique, « Un établissement de santé privé peut refuser que des interruptions volontaires de grossesse soient pratiquées dans ses locaux ». Peu rentable, l’IVG… On estime qu’aujourd’hui, 5000 femmes françaises seraient contraintes de se rendre à l’étranger pour mettre terme à une grossesse. Comme au bon vieux temps d’avant 1975, quand les femmes qui le pouvaient se rendaient par charters en Angleterre ou en Belgique pour pouvoir avorter.

En ce qui concerne la clause de conscience, il s’agit d’une question très délicate. Il est important que le personnel médical ne se trouve pas contraint d’exercer un acte qui lui paraît objectable, sans quoi ce sont les patientes qui risqueraient d’en souffrir. Mais on ne peut savoir quel usage est réellement fait de la clause de conscience qui est, par nature, secrète. Il semble cependant, selon un rapport gouvernemental, que « l’allongement des délais légaux puisse être utilisé par certains professionnels comme un prétexte pour faire valoir leur clause de conscience ».

Sur le site de campagne d’Eva Joly, tout un article est consacré au « droit à l’IVG », bien que celui-ci ne soit pas abordé dans le programme d’EELV proprement dit. L’article évoque en conclusion la possibilité d’un débat public national « autour de la pertinence de maintenir la clause de conscience pour les médecins et personnels du système de santé ». Dans une interview à Elle, Eva Joly évoque à nouveau cette question en liant cette fois directement clause de conscience et difficulté d’accès à l’IVG (à partir de 2’50). Bien qu’il semble difficile, comme je l’ai déjà dit, de prouver l’existence d’un tel lien, la question est importante et mérite d’être posée. La possibilité d’invoquer une clause de conscience en ce qui concerne l’IVG dit clairement qu’elle est et devrait rester un acte médical à part, ressortissant au moins autant de la médecine que de la morale. La morale relève du champ strictement individuel, le législateur n’a donc pas à statuer dessus, ce qui explique ce champ de latitude laissé par la clause de conscience. Mais en affirmant le principe d’une telle clause, la loi semble reconnaître que l’IVG devrait rester, malgré tout, une question de morale.

C’est l’une des ambiguïtés de cette loi Veil. En affirmant que l’accès à l’IVG dépend, in fine, de la « conscience » de tel ou tel médecin; en définissant l’IVG comme l’exception et l’ultime recours en situation de détresse, au lieu de dire ce qu’elle est vraiment: la possibilité de choisir de mener à terme une grossesse ou de l’interrompre; en dépénalisant l’IVG sans affirmer pleinement le principe du droit à l’avortement (expression qui n’apparaît dans aucun texte de loi), cette loi n’est pas en mesure de garantir pleinement aux femmes l’accès à l’IVG et de prévenir les multiples attaques dont elle fait l’objet.

***

Pour vous informer sur la législation et l’accès à l’IVG, vous pouvez consulter le site de l’ANCIC, association qui a récemment été frappée par un attentat non revendiqué, dans un climat de recrudescence de l’activisme anti-IVG.

Image (cliquable) du site "IVG je vais bien, merci"

Rappelons, encore et toujours, que l’IVG n’a pas à être un drame et que les femmes qui y ont recours ne sauraient en aucun cas être tenues coupables de décider ce qu’elles doivent faire de leur vie et de leur corps: vous pouvez consulter le blog IVG, je vais bien, merci et signer l’appel des filles des 343 salopes.

Malaise dans la pub (3): Hétéro, I presume?

J’ai dérogé pour la première fois à ma règle de publication hebdomadaire… J’essaie de sortir la tête de l’eau pour me rattraper. Et puis je te dois des remerciements, lecteur/rice: ce blog totalise maintenant plus de 5500 visites depuis fin septembre, et pour une débutante comme moi, ça fait chaud au coeur 🙂

J’ai parlé dans les deux premiers posts de la série « Malaise dans la pub » de la représentation des femmes dans les publicités pour voitures et de l’image des hommes qui sous-tend ces publicités: machos, amoureux de leurs bagnoles, objectifiant les femmes. Cette représentation stéréotypée se retrouve explicitement dans des publicités destinées à un public masculin.

Il me semble que l’on parle beaucoup de l’image des femmes véhiculée à travers la publicité (même si ce n’est pas assez, et que les choses ne changent pas, au contraire). Dernièrement, il a beaucoup été question des affiches pour le film « Les Infidèles », qui ont été retirées en raison de l’image dégradante de « la femme » (comme s’il y avait « la femme », et non pas « des femmes »… bref) qu’elle présente, ainsi que de leur caractère explicitement sexuel. Une autre campagne a fait le buzz, pour une boutique d’accessoires de football cette fois. 20 minutes titre « Une pub ‘sexiste’ s’attire les foudres des féministes », et je m’interroge: il n’y a donc que les féministes que cela choque, le fait qu’on suggère explicitement une fellation pour vendre des chaussures de sport, et que le credo « prendre soin des clients » conduise à représenter les vendeuses et les vendeurs en train de délivrer des services sexuels? Le co-gérant de la boutique affirme: «On a reçu un super-accueil, même si on se doutait bien qu’on allait éveiller les critiques de groupuscules extrêmes». Sans commentaire.

Ces deux campagnes, qu’il s’agisse de vendre un film ou des chaussures, soulèvent la même question. On se récrie, voire on condamne officiellement l’image dégradante des femmes que ces publicités véhiculent; on n’évoque cependant pas ce qui sous-tend ces publicités, à savoir des stéréotypes concernant la masculinité. Comme dans les publicités pour des voitures dont je parlais il y a quelques semaines, il faut s’interroger sur le discours implicite sur la masculinité qui sous-tend ces représentations. Non seulement les hommes sont censés « ne penser qu’à ça », considérer les femmes comme des bouts de viande (l’affiche des « Infidèles » avec Jean Dujardin ne fait apparaître que les jambes d’une femme, dans une position pour le moins intenable) ou des machines à délivrer du plaisir, mais ils sont toujours blancs, plutôt jeunes ou « dans la force de l’âge », souvent en costume-cravate, et évidemment, hétéros.

L’hétérosexualité va tellement de soi dans la publicité qu’il paraît même étrange de souligner que c’est là un attribut essentiel de « l’Homme » typique auquel ces messieurs sont censés s’identifier. De plus, je connais peu d’exemples de publicités faisant intervenir des hommes qui ne sont pas blancs (aucun ne me vient d’ailleurs à l’esprit), surtout dans le rôle d’un homme aisé, possesseur d’une belle voiture ou en costume-cravate sur des affiches de film; caucasien et hétéro, voilà le portrait-robot du Monsieur Dans La Pub.

Un exemple particulièrement frappant: voici une publicité de toute évidence destinée aux hommes et qui ne se justifie qu’à travers le regard du spectateur masculin et hétéro, potentiel acheteur… mais acheteur de quoi? Il s’agit d’une publicité pour Nissan Pathfinder, diffusée au Brésil en 2003. Une petite capture d’écran pour vous donner envie de cliquer sur le lien (impossible d’intégrer la vidéo):

Cet article sur l’utilisation de l’homosexualité dans la publicité évoque l’émergence de représentation d’hommes gays dans la publicité, mais il me semble que toutes les publicités discutées n’ont pas été diffusées en France mais dans des pays anglo-saxons. De manière intéressante, l’auteur de l’article suggère que les hommes homosexuels seraient plus faciles à caricaturer que les lesbiennes, la caricature faisant selon lui partie intégrante du mécanisme de la publicité; les lesbiennes, elles, seraient moins faciles à caricaturer… car on ne pourrait pas tout ramener au pénis, ce qui serait très souvent le cas avec des pubs mettant en scène des hommes gays.

Pour en revenir aux deux exemples dont je parlais au début, les affiches des « Infidèles » et la vidéo d’une boutique d’accessoires de foot, l’argument principal et sempiternel des défenseurs de ces campagnes est celui de l’humour. Les publicitaires manquent décidément cruellement d’imagination, eux qui mettent en scène des femmes nues et ultra sexualisées à tout va, que ce soit pour vendre des chaussures, des voitures ou, littéralement, n’importe quoi d’autre. Ils manquent aussi d’imagination dans leurs justifications: l’humour, vraiment…? Et à nouveau, on pointe du doigt les féministes et autres rabat-joies manquant, elles/eux, d’humour. L’argument est vieux comme le monde (oui bon enfin presque) et très bien analysé et réfuté dans cette vidéo de Feminist Frequency, sous-titrée en français par votre serviteuse.

Elle s’appelle Sakineh Mohammadi Ashtiani

Souvenez-vous: on a beaucoup parlé, surtout en 2010, de Sakineh Ashtiani, accusée depuis 2006 du meurtre de son mari et d’adultère. Reconnue coupable par la justice iranienne, elle a été condamnée à 10 ans de prison pour le meurtre, à la mort par lapidation pour l’adultère. Elle avait déjà subi 99 coups de fouet.

Une manifestation avait été organisée en septembre 2010 à Paris, sous l’impulsion notamment de l’incontournable Bernard-Henri Lévy, pour réclamer l’abandon des charges devant la manipulation évidente des éléments du dossier et surtout, que l’Etat iranien renonce à lapider Sakineh.

Petite mise au point. L’article des Inrocks en lien plus haut explique ce qu’est la lapidation, dans quelles conditions elle est infligée et rappelle que cette pratique est loin d’avoir disparu. Selon le Comité International contre la Lapidation, plus de 150 personnes auraient été lapidées en Iran entre mars 1980 et juillet 2010. Les hommes sont enterrés jusqu’à la taille, les femmes jusqu’au-dessus de la poitrine, pour subir le châtiment. Ces dernières sont de loin les plus concernées.

Une femme est enterrée avant d'être lapidée - Iran - source: Daily Mail, UK

Le code pénal iranien précise que les pierres ne doivent pas être trop grosses, pour éviter que la personne meure trop vite, ni trop petites pour être qualifiées de pierres.

La bonne nouvelle, c’est que Sakineh, apparemment, ne va pas mourir par lapidation. La mauvaise, c’est qu’elle va peut-être être pendue. Mais un communiqué suggère que l’option de la lapidation n’a pas été abandonnée: il semble que les autorités iraniennes restent délibérément vagues quant au sort qu’elles réservent à Sakineh, après la vague d’indignation qui a semblé lui éviter la lapidation l’année dernière.

J’étais présente à la manifestation de septembre 2010 à Paris, comme quelques centaines d’autres personnes. La mobilisation a été internationale. Ce qui me met toujours mal à l’aise, dans ce genre de mobilisation, c’est la façon dont le sort réservé à une personne peut susciter l’indignation quand la famille, ou une association parvient à l’amaner sur le devant de la scène; cette capacité d’indignation est importante, mais se focalise sur le sort d’une personne, pendant que des centaines d’autres meurent, inconnues, dans des conditions similaires. Mais je suis convaincue qu’il est important qu’un visage, un être humain, puisse concentrer cette capacité d’indignation et servir à attirer l’attention sur les autres victimes connaissant un sort semblable. En revanche, le caractère éphémère de cette indignation me met beaucoup plus mal à l’aise.

Un journaliste, Tristan Berteloot, écrivait ainsi sur Twitter, le 26 décembre: « Vous vous êtes indignés, bravo. Puis vous êtes passés à autre chose, comme souvent. Sakineh ne sera pas lapidée, elle sera pendue. »

Le web français ne semble pas se mobiliser outre-mesure pour Sakineh. Une pétition a été mise en ligne. Ce moyen, comme toujours, semble dérisoire face à l’horreur de la situation et l’on se demande comment une pétition pourrait influencer les ayatollahs; et pourtant, que faire d’autre? Manifester, sûrement, mais ce serait bien une première, il me semble, si l’Iran renonçait à éxécuter Sakineh sous la pression internationale. Et je doute que les communiqués officiels soient plus efficaces.

Bien que les féministes françaises soient assez actives sur Twitter, il ne se passe quasiment rien de ce côté-là, alors que le Twitter hispanophone est très actif autour du hashtag #SalvemosaSakineh. Je ne fais absolument pas partie des gens qui accusent les féministes de ne se préoccuper que de sujets secondaires: cela n’existe pas, les sujets secondaires, quand ce qu’on vise est un changement radical des mentalités. En revanche, il me semble que la cause de Sakineh devrait passer aujourd’hui au premier plan, et pas que pour les féministes, et pas que pour quelques semaines. Parce qu’on sait bien ce qui arrivera à Sakineh lorsqu’elle sera totalement oubliée des indignés du monde entier.

Genre, féminisme et homosexualité

Je suis une (toute récente) accro de Twitter. A plusieurs reprises, j’ai été amusée de constater que des comptes de sites gays et lesbiens, comme zelink, le dernier en date, s’étaient abonnés à mes twits (pour les profanes, cela veut dire que ces comptes peuvent suivre tout ce que je twitte, pensées profondes ou articles). Cela doit être dû au fait que je twitte relativement souvent des informations liées aux droits des personnes LGBT (lesbiennes – gays – bi – trans), et que je suis moi-même abonnée à des comptes de gens intéressés par ces questions. Mais je pense que c’est aussi dû à ma « bio », où je me décris comme féministe.

Ce n’est pas mon orientation sexuelle qui compte ici; ce qui m’intéresse, c’est surtout cette assimilation, fréquente, entre féminisme et lesbianisme. Il s’agit d’un des (nooombreux) clichés liés au féminisme: féministes = mal-baisées = lesbiennes (bah oui, sinon elles seraient hétéro, logique). Cette assimilation a un fondement historique sur lequel je ne m’attarderai pas. La question est par exemple abordée par Diane Lamoureux dans un article intitulé « Reno(r/m)mer « la » lesbienne ou quand les lesbiennes étaient féministes ». Le lesbianisme et le féminisme sont étroitement liés (sans mauvais jeu de mots) surtout dans ce qu’on appelle la « deuxième vague » féministe, où les questions liées au corps et à la sexualité se trouvent au coeur des réflexions et des débats. Certaines théoriciennes féministes célèbres réfléchissent sur la sexualité dans une optique lesbienne; c’est le cas notamment de Monique Wittig (La pensée straight). Ce lien a donné lieu à une plaisanterie attribuée à Ti-Grace Atkinson selon laquelle « le féminisme c’est la théorie, le lesbianisme c’est la pratique ».

Rappelons cependant une évidence: le féminisme n’est pas soluble dans le lesbianisme, et vice versa. Il ne suffit pas d’être une femme pour être féministe (loin s’en faut!), et il ne suffit pas non plus pour cela d’être lesbienne. Un article de Têtue en ligne interroge ainsi: « Lesbiennes et féministes: une identité qui ne va plus de soi? ». Ce « plus » est sûrement superflu, je ne suis pas sûre que cela ait jamais été le cas. Les arguments anti-féministes des lesbiennes interrogées sont strictement les mêmes que ceux de n’importe quelle femme ou n’importe quel homme hétéro: le féminisme serait « agressif » ou « extrémiste », un combat « dépassé », l’égalité serait déjà obtenue et il n’y aurait donc plus de raison de se battre aujourd’hui. Une lesbienne interrogée rappelle cependant: « En tant que lesbienne, il ne faut pas non plus oublier que le sexisme et la lesbophobie sont intrinsèquement liés ».

Les lesbiennes ne sont pas toutes féministes, les féministes ne sont pas toutes lesbiennes: nous voilà bien avancés, me direz-vous. Sauf que rappeler de telles évidences me semble nécessaire dès qu’on touche à la question du genre et du combat militant pour l’égalité entre les genres. Dans les discours anti-« théorie du genre » ou plutôt « théorie du Gender », le genre et l’homosexualité se trouvent assimilés rapidement et de manière apparemment déconcertante. Ainsi, dans l’article paru dans La Croix dont je parlais il y a quelques semaines, la défense des théories du genre passe par la condamnation d’un « usage idéologique » et politique de ces théories par certains « lobbies », entendez les lobbies féministes et homosexuels dont l’objectif final serait, comme dans certaines « écoles scandinaves », de « niveler totalement l’éducation des petits garçons et des petites filles afin qu’ils soient libres de choisir leur genre, masculin ou féminin »:

C’est là un usage idéologique des études du genre, dont on reconnaîtra la philosophie bien discutable, à la fois volontariste et individualiste, sans doute inspirée par la pensée Queer de Judith Butler.

Rappel important: queer est un adjectif désignant une personne homosexuelle. On trouve une assimilation similaire chez Christine Boutin, qui s’est voulue la figure de proue politique du mouvement s’opposant à l’enseignement du genre dans les lycées. Rappelons que Mme Boutin est la présidente du parti chrétien-démocrate français (oui oui ça existe) et candidate aux élections de 2012. Or voici un échantillon de ses affiches de campagne:

L’enseignement du genre est considéré comme une espèce de propagande homosexuelle déstabilisante pour les esprits fragiles des adolescents et visant à brouiller le repère essentiel de la différence des sexes. Or vous remarquerez l’assimilation entre genre (pardon, gender: c’est américain, c’est mal), homosexualité et féminisme, à travers le détournement de la citation de Simone de Beauvoir. L’affirmation, fondamentale pour le féminisme, de la non-essentialité des identités féminine et masculine conduirait tout droit à ce brouillage criminel qui se manifeste dans l’homosexualité ou, encore pire, à travers les personnes transgenres.

Je ne suis pas en train de dire que les théories féministes et les théories du genre n’ont rien à voir avec l’homosexualité. Au contraire, en affranchissant les individus des définitions de la masculinité et de la féminité en termes strictement biologiques et héréditaires, elles mettent en lumière la complexité des individus ainsi que la relativité de l’hétérosexualité, érigée en norme. Mais ces théories ne se réduisent pas à la question de l’homosexualité, et elles ne sont pas non plus la face émergée de l’iceberg monstrueux que serait l’homosexualité et son corollaire, l’aplanissement des différences.

Pour aller plus loin sur la question spécifique des rapports entre lesbianisme et féminisme:
Natacha Chetcuti et Claire Michard (dir.) Lesbianisme et féminisme. Histoires politiques. Paris, Bibliothèque du féminisme, L’Harmattan, 2003 (voir le compte-rendu sur le site erudit.org).
Line Chamberland, « La place des lesbiennes dans le mouvement des femmes » (article originellement publié en 2002).
Diane Lamoureux, « Reno(r/m)mer « la » lesbienne ou quand les lesbiennes étaient féministes » sur le site de la revue Genre sexualité et société (article paru dans le numéro du printemps 2009).
Monique Wittig, La pensée straight, Les guérillières.

Le féminisme seins nus

Tiens, je me demande si le nombre de visites va augmenter, cette semaine. Peut-être que les photos qui vont suivre y contribueront. Je vous assure, ceci n’est PAS une stratégie marketing.

J’ai été très frappée cette semaine par une évènement sur la toile dont plusieurs médias se sont fait l’écho, Rue89 notamment, dans un article intitulé « Une féministe égyptienne s’affiche nue pour la liberté ». On y apprend ceci:

Aliaa Elmahdy, une jeune Egyptienne, a publié sur un blog une photo d’elle-même nue, suscitant un vaste débat dans la société. Elle a voulu ainsi briser un tabou et affirmer sa liberté de femme.

Les réactions n’ont évidemment pas tardé, allant, en Egypte, de l’admiration à l’indignation. Le hashtag #NudePhotoRevolutionary s’est répandu comme une traînée de poudre sur Twitter. Je suis très impressionnée par le fait que cette jeune femme (elle a l’air si jeune sur cette photo…) revendique pleinement son acte, jusqu’à révéler son identité. Elle est apparemment aussi à l’origine d’un mouvement sur Facebook appelant des hommes à se prendre en photo en hijab.

Je dois dire que ma première réaction très enthousiaste. Il n’y a guère qu’une chose qui me dérange avec cette photo, c’est que la femme qui pose ainsi ait presque l’air d’une adolescente (je ne sais pas quel âge elle a en réalité). Pourtant, je ne trouve pas, généralement, que les seins nus et le féminisme font bon ménage. Ainsi, l’action de quatre féministes ukrainiennes à Zurich contre le système prostituteur (je ne sais pas ce qu’elles faisaient à Zurich) m’a choquée, pour plusieurs raisons. D’abord, je trouve que le côté happening l’emporte sur l’objet de leurs revendications. De façon symptomatique, les articles relatant l’évènement mentionnent tous en titre le fait qu’elles avaient les seins à l’air, et pas du tout ce qu’elles avaient à dire. Le message n’est effectivement pas très audible. (Des articles , , et puis , ou encore .) Tous ces articles, sauf un (celui du Figaro), incluent évidemment une photo. Voilà à quoi ces féministes (certes courageuses, je ne leur retire pas ça) ressemblent:

Et c’est là mon deuxième problème. On ne peut pas vraiment dire qu’il s’agisse de physiques lambda. Ce sont plutôt des bombasses, quoi. Alors j’aimerais bien savoir qui elles estiment représenter en s’exposant ainsi. Sans compter qu’elles ne sont pas seulement seins nus, elles portent aussi de la lingerie sexy.

Une des militantes a expliqué que leur but était de « choquer les gens pour leur montrer la réalité ». Mais la réalité de quoi? Que retiendra-t-on, au finale? Elles ont atteint leur objectif, dans le sens où on parle d’elles; mais de leur combat, on ne dit pas grand-chose. Je ne suis pas contre les happenings spectaculaires, j’aime beaucoup le mode d’action de La Barbe, par exemple. Mais ce type d’actions risque selon moi de desservir le féminisme, et en tout cas ne risque pas de faire avancer la cause (légitime) de l’abolition du système prostituteur.

Il est également intéressant de mettre en parallèle la photographie d’Aliaa Elmahdy, la jeune égyptienne dont je parlais plus haut, et celle de l’actrice Sila Sahin, parue il y a plusieurs mois en couverture de la version allemande de Playboy. Le scandale est né du fait que Sila Sahin est musulmane.
Au blogueur Mouloud Akkouche, qui parlait à ce propos d’« islamo-féminisme », la journaliste Isabelle Germain, fondatrice des Nouvelles News, répondait:

« Islamo-féminisme », c’est le terme employé par un romancier, Mouloud Akkouche, dans Rue89, pour qualifier Sila Sahin […]. Qu’a-t-elle fait pour mériter ça ? A-t-elle exigé l’égalité salariale ? La parité à toutes les élections ? Le partage égal des travaux domestiques ? Une politique énergique de lutte contre les violences faites aux femmes ? Imposé la conciliation entre droits des femmes et religion tout en portant le voile ? Réclamé que les femmes ne soient plus cachées derrière des grilles au fond des mosquées ?
Rien de tout cela. Sila Sahin a posé nue sur la couverture de Playboy.

Mouloud Akkouche ajoute heureusement à la fin de son article qu' »entre la burqa et poser pour Playboy, il y a un juste milieu pour toutes les femmes » (nous voilà rassurées). Non, il ne s’agit sûrement pas de féminisme de la part de Sila Sahin: la revendication de la liberté sexuelle n’est pas soluble dans l’exploitation commerciale de l’image de la femme-objet. Quand on met les deux photos côte à côte, celle d’Aliaa Elmahdy et celle de Sila Sahin, la première en paraît encore plus désarmante et touchante. Elle en ressort grandie, et on peut mesurer ainsi toute la portée de l’acte de la jeune égyptienne: affirmer sa liberté en affichant son corps, ce corps que les discours religieux qualifient de honteux et appellent à cacher; s’afficher pour se faire l’écho, comme elle l’écrit,  » des cris contre une société de violence, de racisme, de sexisme, de harcèlement sexuel et d’hypocrisie ».