Dans ma bibliothèque — Faïza Zerouala, Des voix derrière le voile (2015)

Premier Parallèle, 2015, 253p., 15 euros.

Premier Parallèle, 2015, 253p., 15 euros.


Je ne peux pas assez insister sur l’importance de ce livre, paru il y a quelques mois. Faïza Zerouala, journaliste spécialisée dans les questions de société, a notamment beaucoup travaillé pour le Bondy Blog mais aussi pour le Monde. Dans cet ouvrage, elle s’efface presque entièrement pour laisser la parole (c’est là l’enjeu et tout l’intérêt du livre) à dix femmes qui ont choisi de porter le voile. Elle a passé avec chacune de nombreuses heures qui se sont transformées en quelques pages à la première personne, où la journaliste n’apparaît que pour décrire et introduire celle qui va raconter son histoire.

Toutes sauf une ont choisi de participer anonymement au projet. Elles craignent en effet que cela ne rende leur vie encore plus compliquée qu’elle ne l’est déjà. C’est là un des points communs entre toutes ces femmes: elles témoignent de la difficulté de porter le voile, sur un plan personnel, comme engagement et acte de dévotion, mais aussi et surtout à l’égard des autres, parfois même de la famille. Beaucoup ont vécu des actes et des propos relevant de l’islamophobie « ordinaire », celle du quotidien, qui fait malheureusement partie de leur expérience de femmes musulmanes en France. Toutes parlent de la peur qu’elles ressentent devant cette banalisation de la haine et devant les agressions peu médiatisées de femmes voilées (expérience: cherchez « femme voilée agressée » sur Google).

Une de ces agressions plus ou moins symboliques du quotidien est rapportée par Naïma, qui a porté le voile adolescente mais l’a ensuite retiré. Elle explique qu’elle était très bonne élève, qu’elle aimait notamment l’histoire, mais que son professeur avait refusé de la présenter et de l’aider à se préparer à un concours de dissertations sur la déportation et la Résistance. Résultat, sans l’aide de personne, elle a fini première:

Je me suis débrouillée sans cours [son professeur refusait souvent de l’admettre en classe, avant même la loi de 2004], avec Internet et une biographie de De Gaulle. Et je suis arrivée première. Ni mon prof, ni le proviseur ne m’ont félicitée. Alors que je ramenais une coupe au lycée, et que je lui offrais une pub gratuite car la presse locale en avait parlé! […] j’ai décidé d’aller à la cérémonie en tailleur, et voilée. C’était une revanche. J’ai serré la main du président du conseil général, qui n’était pas très content qu’une lycéenne voilée gagne. Les anciens résistants qui étaient là m’ont, eux, félicitée: « C’est bien que des personnes de votre origine se souviennent de cette histoire. » (p. 228)

Qu’on vienne nous parler après cela de tous ces « communautaristes » qui refusent de « s’intégrer »…

Mais le plus frappant, ce sont peut-être les différences, nombreuses, entre toutes ces femmes, leur manière de vivre leur religion, leur rapport au voile, au corps, aux hommes. Difficile d’ailleurs, après avoir lu ce livre, de parler du « voile » en général, tant ce bout de tissu qui suscite tant de commentaires et de réprobation recouvre des réalités différentes. Peu de points communs en effet entre la youtubeuse Asma, la seule qui accepte de témoigner sous son vrai nom, qui porte le jour de l’entretien un foulard violet retenu par une épingle rouge, et Fatiha, qui porte le sitar (voile intégral qui, à la différence du niqab, couvre également les yeux). Je ne cherche pas à dire que la première est plus acceptable que la seconde, seulement qu’elles portent des voiles très différents, ce qui suppose aussi un vécu différent par rapport à la religion et à autrui. (Pour l’anecdote, un point commun, peut-être inattendu, entre Asma et Fatiha: elles sont divorcées.) La question du jugement revient d’ailleurs souvent, pour être aussitôt écartée: la plupart tiennent à préciser qu’elles ne jugent ni les non-voilées, ni les femmes qui portent le voile de manière différente. Plusieurs évoquent tout de même leur réticence à l’égard du niqab, et Fatiha paraît d’ailleurs bien isolée dans cette collection de témoignages.

Quelques-unes évoquent le féminisme, parce qu’elles s’en revendiquent ou parce qu’elles le rejettent, au nom d’une révolution sexuelle selon elles en trompe-l’oeil. Elles tiennent presque toutes un discours sur ce que signifie être une femme musulmane, discours parfois normatif quand il est question de la manière dont « la femme » doit être et se comporter chez elle et à l’égard du monde. Mais je vois notamment dans les propos de Djamila une parole féministe qui doit absolument être entendue:

C’est simple, les femmes voilées n’ont pas accès aux médias. Ce sont des hommes ou des femmes non voilées qui parlent d’elles. Or certaines choses, quand tu ne les vis pas dans ta chair, sont difficiles à exprimer. Est-ce que que ce ne serait pas plus intéressant de demander aux principales intéressées ce qu’elles mettent derrière leur voile, plutôt que de le fantasmer? On peut même aller plus loin: il existe des expertes voilées sur tous les sujets, pas seulement sur le hijab [voile qui descend sur la poitrine et laisse le visage apparent]. Ce ne viendrait même pas à l’esprit d’un journaliste de demander à une femme voilée des éclairages sur d’autres domaines de compétence. (p. 197)

Il faudrait peut-être que certaines féministes acceptent d’entendre ces discours; qu’elles arrêtent d’infantiliser ou de victimiser ces femmes, en faisant un amalgame grotesque voile = Talibans; et qu’elles arrêtent enfin, ne serait-ce que par cohérence, de réduire ces femmes à leur voile. Djamila parle de ces choses que l’on vit « dans sa chair »; cela fait écho à toutes les théories féministes du point de vue, à tous les discours sur l’expérience de la domination et du fait d’être une femme dans une société patriarcale. J’aimerais (mais je suis naïve) que les féministes anti-voile lisent ce livre et acceptent, selon l’expression de Faïza Zerouala, d' »écouter les silencieuses ». Un beau programme qui, pour moi, fait écho au projet de « l’histoire des femmes » et au livre de l’historienne Michelle Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire.

Une dernière chose sur cette histoire de position anti-voile. Cette position existe bel et bien (malheureusement), mais son pendant n’est pas le féminisme « pro-voile ». (De même qu’il est réducteur et faux d’opposer militant·es « abolitionnistes » et « pro-prostitution ».) Les femmes voilées se fichent sûrement éperdument que je sois « pro » ou « anti », tant que je les laisse exercer leur choix et que j’évite de les juger, elles qui ne me jugent pas. De toute façon la question ne se pose pas pour moi, je ne suis pas musulmane, je n’ai pas à faire ce choix. Refuser le voile au nom d’une position universaliste revient, comme je le disais, à simplifier outrageusement la situation en considérant que toutes les femmes qui portent le voile sont forcées à le faire par leur père ou leur mari, ou qu’elles n’ont aucune réelle liberté de choix et qu’on ne doit donc pas les croire quand elles disent le faire de leur propre iniative. Cela revient à considérer que le voile est mal par principe et ne doit donc pas être accepté – mais au nom de quels critères moraux? Au nom de l’athéisme? Du féminisme? Mais que faites-vous alors du féminisme islamique? On tombe là dans le problème de l’universalisme, dans lequel je ne m’aventurerai pas plus avant. Mais même si vous êtes contre le voile (et c’est votre droit!), avant de l’interdire à d’autres femmes, écoutez-les.

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