Des urnes et du papier

A quelques heures de l’élection présidentielle, vous avez sans doute déjà vu passer plus de comparaisons des programmes que vous ne pouvez en digérer. Ce n’est pas juste une comparaison que nous vous proposons sur Connaissance de causes: c’est une analyse fouillée, politisée et intersectionnelle des programmes et des discours des candidat·es – trois éléments qui, parfois, manquent cruellement ailleurs.

Le tableau ci-dessous est forcément réducteur, mais il permet de visualiser très rapidement les conclusions auxquelles nous sommes parvenu·es (cliquer sur l’image pour la voir en haute résolution).

Je vais maintenant parler des conséquences que j’en tire pour moi, et pour moi seule: le collectif Connaissance de causes est apartisan et n’appelle à voter pour personne.

Pour ma part, jusqu’à il y a un jour ou deux, j’étais indécise. Mais il y a des thèmes qui pour moi sont décisifs. Les thèmes liés au genre, aux féminismes et aux sexualités en font évidemment partie, tout comme quelques autres, analysés sur Mediapart par des ONG et expert·es. Or toutes ces analyses sont unanimes et je m’y rallie. Je voterai donc pour Jean-Luc Mélenchon. Pas parce que je suis conquise par sa personne, au contraire, et malgré des désaccords importants sur certains points, notamment sur l’Europe. Je voterai cependant pour Mélenchon tout simplement parce qu’il porte le meilleur programme, le plus abouti, le plus progressiste: c’est ça que, pour ma part, j’appelle voter « utile ».

Lancement: Connaissance de causes

Emplois fictifs, hologrammes, programmes fantômes, alliances oui-peut-être-mais-non…

Dans tout ça, les sujets chers à mon cœur, et auxquels ce blog se consacre, ont pour l’instant tenu une place minimale dans la campagne: je parle des enjeux liés au·x féminisme·s, au genre et aux sexualités.

Avec une dizaine de personnes, nous avons décidé de mettre à la disposition du public un outil d’analyse de la campagne présidentielle qui se concentre sur ces enjeux. Le projet s’appelle Connaissance de causes (… vous l’avez?).

Bannière par Morpheen

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Nous analysons les programmes des candidat·es, revenons sur leurs actions et dires passés, proposons des analyses transversales à propos de thèmes particuliers. Nous sommes un collectif apartisan, ce qui ne veut pas dire que nous sommes apolitiques: nous sommes engagé·es pour la défense des droits des femmes, des minorités sexuelles et des minorités de genre. Notre perspective est également résolument intersectionnelle.

Vous trouverez ici une présentation complète du projet, ainsi qu’une liste des points clés qui nous servent d’entrées pour analyser la place du genre, des féminismes et des sexualités dans la campagne. Est également déjà en ligne une revue du web. Les analyses des programmes suivront prochainement (certaines parties du site sont donc encore en travaux).

Si vous entendez voter en avril prochain, faites-le en toute connaissance de cause.

Aux origines du genre (3): avant le genre

J’ai pour l’instant parlé de la naissance du concept de genre dans les milieux psychologiques étatsuniens dans les années 1950, ainsi que de son appropriation / tranformation par des féministes dans les années 1970. J’ai insisté, dans mon 2ème billet, sur l’écart important qui existe entre les premières utilisations du genre et les utilisations qui peuvent en être faites à partir de l’appropriation féministe. Etant donné cet écart, on peut se demander pourquoi et comment les féministes en sont venues à utiliser le concept. Pour comprendre cela, il manque un élément important dans la mini-généalogie du genre que j’essaie de présenter: les théorisations qui précèdent l’invention du concept mais contribuent à rendre le genre pensable (merci @sociosauvage pour la formulation). En effet, acclimater le genre à la pensée féministe était loin d’aller de soi; si certaines féministes ont perçu, dès le début des années 1970, l’utilité du concept, c’est parce qu’elles y reconnaissaient des idées qui avaient déjà été formulées et ont exercé une grande influence dans l’histoire du féminisme. Je présente dans ce billet deux penseuses ayant contribué à cette histoire: l’anthropologue Margaret Mead et la philosophe Simone de Beauvoir.

Margaret Mead et l’apprentissage des « rôles sexuels »

Margaret Mead est une figure majeure de l’anthopologie culturelle aux Etats-Unis. Elle est l’autrice de nombreux ouvrages, les deux plus importants étant Coming of Age in Samoa et Sex and Temperament in Three Primitive Societies, traduits en français en 1963 dans un seul livre, Moeurs et sexualité en Océanie. Ils sont issus d’observations ethnographiques réalisées en Polynésie dans les années 1920; Mead s’intéresse particulièrement à la sexualité des adolescents.

Elle est régulièrement, et à raison, citée comme exerçant un rôle fondamental dans l’histoire de la pensée constructiviste sur le sexe (c’est-à-dire les théories qui ne considèrent pas la masculinité et la féminité comme étant directement et exclusivement déterminées par la biologie). Ann Oakley, dont j’ai parlé dans le 2ème billet de cette série, la cite à de nombreuses reprises: elle s’appuie donc sur des travaux d’anthropologie pour faire voyager le concept de genre de la psychologie vers les sciences humaines et sociales.

La citation la plus connue de Mead concernant le caractère culturel des « rôles sexuels » est la suivante; elle y évoque trois peuples polynésiens qu’elle a observés:

Ni les Arapesh ni les Mundugumor n’ont éprouvé le besoin d’instituer une différence entre les sexes. L’idéal arapesh est celui d’un homme doux et sensible, marié à une femme également douce et sensible. Pour les Mundugumor, c’est celui d’un homme violent et agressif, marié à une femme tout aussi violente et agressive. Les Chambuli, en revanche, nous ont donné une image renversée de ce qui se passe dans notre société. La femme y est le partenaire dominant ; elle a la tête froide, et c’est elle qui mène la barque ; l’homme est, des deux, le moins capable et le plus émotif. D’une telle confrontation se dégagent des conclusions très précises. Si certaines attitudes, que nous considérons comme traditionnellement associées au tempérament féminin – telles que la passivité, la sensibilité, l’amour des enfants – peuvent si aisément être typiques des hommes d’une tribu, et dans une autre, au contraire, être rejetées par la majorité des hommes comme des femmes, nous n’avons plus aucune raison de croire qu’elles soient irrévocablement déterminées par le sexe de l’individu. […]
Il nous est maintenant permis d’affirmer que les traits de caractère que nous qualifions de masculins ou de féminins sont pour un grand nombre d’entre eux, sinon en totalité, déterminés par le sexe d’une façon aussi superficielle que le sont les vêtements, les manières, ou la coiffure qu’une époque assigne à l’un ou l’autre sexe. (Mead 1963 : 251-252)

A partir de ses observations ethnographiques, elle tire donc des conclusions générales concernant le sexe et ce qu’on appelait alors le « tempérament », c’est-à-dire les dispositions psychologiques (individuelles ou communes à l’ensemble d’un peuple). Elle distingue ce qui relève du biologique et ce qui relève de toute évidence du culturel (les vêtements, la coiffure…), mais elle va aussi plus loin: elle cherche à faire bouger la ligne de partage entre nature et culture, en montrant que nombre de nos conceptions concernant le sexe et les normes de comportement attribuées à chaque sexe sont en fait empreintes de culture. Cela la conduit du théorique au politique, puisqu’elle pose aussi la question en termes d’inégalité:

La plasticité de la nature humaine étant admise, d’où proviennent les différences que l’on constate entre les types de comportement assignés par les diverses sociétés soit à tous leurs membres, soit respectivement à chaque sexe. Si ces différences résultent de la culture propre à chaque société, comme l’enquête qui précède semble bien le suggérer, si tout nouveau-né peut aussi aisément devenir un paisible Arapesh qu’un brutal Mundugumor, comment expliquer l’existence même de telles dissimilitudes ? Si rien, dans la constitution physique des Chambuli ne paraît justifier l’inégalité entre hommes et femmes – supposition que nous devons écarter en ce qui concerne tant les Chambuli que nous-mêmes – quels principes sont à la base d’évolutions si diverses ? (Mead 1963 : 253)

Elle en arrive ainsi à considérer l’assignation de certains traits de caractère aux hommes ou aux femmes comme étant arbitraire:

Il en est de même des tempéraments « masculin » et « féminin » sur le plan social. Certains traits communs aux hommes et aux femmes sont assignés à un sexe, et refusés à l’autre. L’histoire du statut social des sexes est pleine de ces restrictions arbitraires dans le domaine intellectuel et artistique ; mais comme l’on suppose toujours qu’il existe une certaine correspondance entre les données physiologiques et l’émotivité, nous avons plus de difficulté à reconnaître que le choix s’est opéré de façon tout aussi arbitraire sur le plan affectif. […] Ce qui, à l’origine, n’était qu’une nuance de tempérament s’est transformé, sous l’influence sociale, en une caractéristique essentielle et inaliénable d’un sexe. (Mead 1963 : 256-257)

Rappelons que ces lignes sont écrites au tournant des années 1920-1930. Margaret Mead pose les jalons d’une conception constructiviste du sexe qui ne sera formulée en termes de genre que plusieurs décennies plus tard. Mais ce sont aussi des écrits qui appartiennent à leur temps, et comportent donc des limites évidentes; on lui a par exemple reproché un imaginaire exotisant de la sexualité polynésienne. Dans les années 1980-1990, elle fait l’objet de violentes attaques de la part d’un autre anthropologue, qui adopte quant à lui une attitude anti-culturaliste; mais elle continue à être considérée comme une référence majeure de l’anthropologie culturelle.

Simone de Beauvoir

Si Ann Oakley cite beaucoup Margaret Mead, Simone de Beauvoir est en revanche curieusement absente de Sexe, genre et société, son livre de 1972 qui amorce la réflexion sur le genre dans les sciences humaines et sociales. Le Deuxième sexe avait pourtant été (mal et partiellement) traduit en anglais en 1952 et on sait qu’il a beaucoup été lu, notamment par les féministes étatsuniennes, dans les années 1970 (il faut attendre 2009 pour qu’une traduction anglaise complète et de qualité soit publiée!). Comme Margaret Mead, Simone de Beauvoir s’inscrit dans ce qu’on appelle aujourd’hui la pensée constructiviste.

Il se joue de toute évidence quelque chose d’essentiel dans les décennies qui suivent la seconde guerre mondiale. La chercheuse Hélène Rouch explique que cette époque est marquée par les progrès de l’endocrinologie, de l’embryologie et de la génétique, permettant « une compréhension presque complète de la physiologie sexuelle et de la détermination du sexe chez les mammifères et dans l’espèce humaine » (Rouch 2003 : 116). Simone de Beauvoir a lu les travaux de médecine et de biologie de son époque, elle les commente abondamment dans le premier chapitre du Deuxième sexe; elle est donc au fait des savoirs de son temps, et c’est à partir de ce discours biologique et médical qu’elle développe sa critique de la naturalisation du sexe (j’y reviens ci-dessous). L’ouvrage est publié en 1949; c’est en 1955 que John Money commence à parler d' »identité de genre », tandis que Stoller parle d’une division sexe/genre dans les années 1960; l’ouvrage d’Oakley date quant à lui de 1972.

Pour autant, on serait bien en peine de présenter les choses comme suivant une ligne droite, menant de Mead à Stoller puis à l’invention féministe du genre. Beauvoir ne connaît pas les travaux de Mead quand elle rédige Le Deuxième sexe. Money, Stoller et leurs collègues ne connaissent absolument pas Beauvoir, et certainement pas Mead non plus, malgré sa célébrité dans le milieu des anthropologues à la même époque. Comme je l’ai déjà dit, Oakley reprend le concept de Money et Stoller, s’appuie sur les travaux de Mead, mais passe sous silence ceux de Beauvoir (parce qu’elle ne les connaît pas encore?).

Et pourtant, a posteriori, l’apport de la pensée de Beauvoir paraît absolument majeur, si bien qu’on cite souvent sa célèbre formule pour définir le genre: « On ne naît pas femme, on le devient » – pourtant, en 1949, le concept n’avait même pas été inventé. J’avais consacré un billet à ma lecture du Deuxième sexe, où j’expliquais plus en détail la pensée de Beauvoir. Pour elle, aucun « destin » n’explique ni ne justifie la situation de domination dans laquelle se trouvent les femmes:

Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin. (Beauvoir 1949, t.2 : 13)

Elle s’intéresse à la catégorie « femme » et à la manière dont elle a été définie et fantasmée au fil des siècles… toujours par des hommes, qui érigent « la femme » en Autre absolu pour justifier et perpétuer la domination d’une « caste » sur l’autre. Pour elle, il n’existe pas d’essence intemporelle de la féminité: il s’agit d’une construction sociale, qui n’a donc pas d’existence tangible et qui est, de plus, inscrite dans l’histoire et la culture. A la suite de Beauvoir, les féministes et les études de genre se sont attachées à montrer quels sont les attributs culturellement attachés à la féminité; on voit donc comment cette idée rejoint les travaux précurseurs de Mead et comment ces deux penseuses ont pu contribuer à l’émergence du concept féministe de genre.

Dans le prochain et dernier billet de cette série, je ferai le bilan de cette petite généalogie du genre et présenterai à grands traits l’évolution subie par le concept depuis son appropriation par les féministes dans les années 1970.

Références citées

DE BEAUVOIR Simone, 1949, Le Deuxième sexe, Paris, Gallimard.
MEAD Margaret, 1963 [traduction d’écrits des années 1920-1930], Moeurs et sexualité en Océanie, trad. G. Chevassus, Paris, Terre Humaine.
OAKLEY Ann, 1972, Sex, Gender and Society, Londres, Temple Smith.
ROUCH Hélène, 2003, « La différence des sexes chez Adrienne Sahuqué et Simone de Beauvoir: leur lecture des discours biologiques et médicaux », Cahiers du Genre, n° 34, p. 105-125.

Aux origines du genre (2): comment le genre devient-il féministe?

Dans le premier billet de cette série, j’ai évoqué l’invention du concept dans les milieux des médecins et sexologues étatsuniens dans les années 1950-1960. Le genre est alors défini de manière purement psychologique: il s’agit pour ces médecins de séparer le sexe (biologique, naturel) du genre qui, pour le Dr Robert Stoller, équivaut à l’identité de genre:

sexe (état de mâle et état de femelle) renvoie à un domaine biologique quant à ses dimensions – chromosomes, organes génitaux externes, gonades, appareils sexuels internes (par exemple, utérus, prostate), état hormonal, caractères sexuels secondaires et cerveau; genre (identité de genre) est un état psychologique – masculinité et féminité. Le sexe et le genre ne sont nullement nécessairement liés. (Stoller 1985)

De cette invention médico-psychologique, on a tendance à retenir l’expérience menée par le Dr Money sur Bruce/David Reimer (je vous renvoie à mon premier billet pour les détails de cette expérience). Elle est utilisée par les antigenre pour accuser les personnes utilisant le concept de « genre » de tous les maux, en particulier de pédophilie, et pour rejeter d’un bloc ce concept. Pourtant il s’agit là d’un contresens complet. J’ai montré en effet que Money, comme ses collègues, est animé d’une visée normalisatrice: pour lui, il s’agit de faire correspondre à tout prix (une vision extrêmement réductrice et normée du) sexe et genre. Le petit Bruce Reimer a souffert d’un accident ayant irrémédiablement endommagé son pénis: il ne peut donc, pour Money, grandir comme un garçon puis un homme « normal », puisqu’il ne possède pas l’appareil génital qui doit correspondre à ce genre. La solution? Procéder à une castration complète, remodeler son sexe pour qu’il corresponde à celui d’une fille, et l’élever comme tel·le (pour Money, l’identité de genre ne se fixe pas avant l’âge de 3 ans, après quoi elle ne peut absolument plus évoluer). Cette expérience est une exception: les travaux de Money portent d’habitude sur les enfants intersexes. L’objectif est, là aussi, de résoudre toute ambiguïté sexuelle en façonnant à la naissance le sexe des enfants nés avec une ambiguïté sexuelle, dans un sens ou dans l’autre (mâle ou femelle), afin que l’enfant soit ensuite élevé sans ambiguïté dans une identité ou dans l’autre. Les procédures qu’il met en place jouent un rôle fondamental dans le traitement réservé aux enfants intersexes jusqu’à aujourd’hui.

Mais voit-on les militant·es antigenre se battre aux côtés des personnes intersexes pour que cessent ce que ces dernières considèrent comme des mutilations? Evidemment que non. Ce que les militant·es antigenre ne semblent pas comprendre, c’est qu’illes se trouvent en fait du côté de Money, c’est-à-dire d’une vision normative et binaire du sexe et du genre, qui ne tolère ni ambiguïté, ni transgression.

On voit donc que les origines du genre sont en fait loin, très loin, des usages actuels du concept. Que s’est-il passé entre-temps? Comme le genre est-il passé du discours médico-psychologique au discours féministe? Quelles adaptations cela a-t-il nécessité, et comment le concept a-t-il évolué par la suite?

L’appropriation féministe

Le concept est employé pour la première fois par Money en 1955, et la distinction sexe/genre est approfondie dans Sex and Gender de Stoller publié en 1968. Quatre ans après paraît un ouvrage au titre proche, fondateur pour les études de genre, qui marque aussi un tournant pour le féminisme: Sex, Gender and Society, de la sociologue britannique Ann Oakley. Le concept, en plus de traverser l’Atlantique, se déplace alors de la médecine à la sociologie; mais Oakley s’appuie bel et bien sur les premières théorisations du genre. Elle part de la « base biologique du sexe » pour évoquer ensuite les rapports entre sexe et personnalité, sexe et intellect, sexe et rôles sociaux, et pour en arriver enfin à la distinction conceptuelle entre sexe et genre.

Elle ne se contente néanmoins pas de reprendre le concept, elle lui fait subir trois modifications majeures:

    déplacement de la marge vers le centre: alors qu’en médecine, il s’agissait de rendre compte de cas-limites, de dissociations considérées comme pathologiques entre sexe et genre, Oakley cherche quant à elle à comprendre le fonctionnement du genre dans la société en général;
    abandon (apparent) de la dimension normative au profit de la dimension politique: il ne s’agit plus de faire correspondre sexe et genre à tout prix, il n’existe pas de « bonne » et de « mauvaise » sexuation. Le genre, pour Oakley, est à la fois du côté du psychologique et du social; sexe et genre ne sont pas forcément corrélés, mais il n’y a pas de mal à ça. Oakley radicalise les conclusions de médecins comme Money et Stoller: la classification sociale en « féminin » et « masculin » est pour elle d’ordre purement culturel, ce qui signifie que cette classification n’est pas immuable: elle est modifiable par l’action politique.
    le genre devient un concept social, politique mais aussi heuristique: il permet de comprendre des faits sociaux et de révéler des fonctionnements qu’on n’avait jusque-là pas les outils pour décrire. On peut analyser la façon dont les représentations sociales autour du genre (l’imaginaire, les émotions, les valeurs qu’on y attache) produisent des inégalités sociales concrètes.

Malgré ces trois déplacements majeurs, Oakley reste fortement redevable des travaux de médecine sur le genre. Pourtant, à la même époque, ces travaux commencent à être critiqués d’un point de vue féministe.

La critique féministe des origines du genre

En 1972, la même année que le livre d’Oakley, paraît un livre de Money et Ehrardt intitulé Un homme et une femme; un garçon et une fille. Ce livre est reçu de manière très critique par certaines féministes, qui dénoncent la vision stéréotypée de la masculinité et de la féminité véhiculée par Money et Ehrardt. Ces féministes montrent aussi que les deux médecins confondent le fait de se sentir fille ou garçon avec le rôle sexuel (les caractéristiques sociales attachées aux deux sexes) et le désir sexuel (l’orientation sexuelle). Pour la chercheuse Ilana Löwy,

La distance entre, d’une part, les travaux qui présentent le genre comme l’identité profonde d’un individu (core identity), fixée une fois pour toutes dans la petite enfance, et, d’autre part, les recherches centrées sur le genre comme une identité sociale imposée de manière arbitraire aux corps sexués, cette distance fut mise en avant par le mouvement féministe à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Ce mouvement, puis celui des homosexuels, ont radicalement modifié la perception de la division entre sexe et genre. (Löwy 2006 : 97)

La critique des origines du genre passe notamment par la remise en cause d’un partage sexe/genre qui serait équivalent au partage nature/culture. Dans cette vision du genre, aujourd’hui très datée, le sexe est du côté du naturel et donc intouchable, inquestionnable. Je suis revenue en détail sur cette question très complexe dans un billet intitulé « Quels sont les rapports entre sexe et genre?« . Toujours dans les années 1970, même si elles n’utilisent pas le concept de genre, les féministes matérialistes françaises critiquent le socle biologique de la différence des sexes et le rôle de l’idéologie naturaliste (essentialiste) dans le sexisme (cf. les travaux de Nicole-Claude Mathieu, Colette Guillaumin, Christine Delphy notamment).

Plusieurs travaux féministes sur le genre reviennent précisément sur l’héritage médico-psychologique du concept pour le critiquer. La critique la plus importante est produite par la biologiste et professeure d’études de genre Anne Fausto-Sterling dans Corps en tous genres (Sexing the Body, paru en 2000, traduit en français en 2012). Elle montre que Money et ses partisans se trouvent dans une « impasse idéologique »: ils opèrent les corps des enfants intersexes en se fondant sur l’idée que le sexe est malléable et peut être rendu binaire (soit mâle, soit femelle). Mais en faisant cela, ils montrent en fait que le sexe n’est pas binaire: ils cherchent à faire rentrer des corps « hors-normes » dans un cadre strictement duel parce qu’ils se fondent sur une idéologie du sexe qui ne tolère pas d’autre option. Or pour Fausto-Sterling, c’est ce concept de sexe qui pose problème: il ne permet pas d’envisager la diversité des corps et la complexité du processus de sexuation. Pour rendre compte à la fois de cette diversité et de cette complexité, elle propose d’envisager le sexe comme un continuum entre le femelle et le mâle plutôt que comme une alternative stricte.

Pour résumer, s’il faut bien rendre à César ce qui est à César et à Money l’invention du concept de « genre », on ne peut cependant pas comprendre son utilisation actuelle en se fondant uniquement sur les premiers travaux médicaux sur ce concept. Les théoriciennes féministes et les chercheur·es sur le genre voient dès les années 1970 l’intérêt d’un concept permettant de penser la construction sociale de la différence des sexes; mais pour l’appliquer à des faits sociaux (et non psychologiques) et lui donner une orientation politique, il a été nécessaire de modifier considérablement le concept original, si bien que le genre tel qu’on l’entend actuellement n’a plus grand-chose à voir avec le genre dont parlent Money et Stoller au tournant des années 1960. Dans mon prochain billet, j’évoquerai des travaux datant d’avant cette période qui permettent aux féministes d’opérer un tel déplacement et de s’approprier le concept.

Références citées

FAUSTO-STERLING Anne, [2000] 2012, Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science, Paris, La Découverte.
LOWY Ilana, 2006, « Intersexe et transsexualités: Les technologies de la médecine et la séparation du sexe biologique et du sexe social », Cahiers du genre, n° 34, p. 81-104.
MONEY John et EHRHARDT Anke, 1972, Man & Woman, Boy & Girl: the Differenciation and Dimorphism of Gender Identity from Conception to Maturity, Baltimore, Johns Hopkins University Press.
STOLLER Robert, [1985] 1989, Masculin ou féminin? (titre original: Presentations of Gender), trad. Y. Noizet, Paris, PUF.

Aux origines du genre (1): l’invention médico-psychologique

Je commence une série de billets sur les origines du genre, qui devrait (je n’ai pas encore tout écrit) se décomposer comme suit:

    1- L’invention médico-psychologique
    2- Comment le genre devient-il féministe?
    3- Avant le genre (ou: comment le genre est-il devenu pensable?)
    4- Synthèse et évolution du concept

Pourquoi une telle série? Parce que dans un débat sur le genre, ou quand on se penche un tant soit peu sur le discours antigenre, des choses comme ça refont surface:

origines genre_1

origines genre_2

origines genre_3

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Je résume donc: la « théorie du genre » trouverait son origine dans une « expérience tragique » menée par son « père » ou « gourou », le Dr John Money (Le Point). Les « disciples actuels des études de genre » seraient prompts à « occulter » cette origine (Le Figaro), d’autant que John Money était un « pédophile », ce qui entache donc d’un soupçon de pédophilie les études de genre en général (Page « Toute la vérité sur l’inventeur des Gender Studies »).

C’est pour démêler le vrai (il y en a, un peu) du faux dans ces affirmations, qui resurgissent en 2014 et sont malheureusement reprises sans aucune distance critique, comme on le voit, par certains médias, que je propose cette généalogie du genre. Je commence par cette fameuse « expérience tragique », qui en était bien une, et par l’invention des concepts de genre et d’identité de genre par des médecins aux Etats-Unis dans les années 1950-60. Je montrerai dans le prochain billet de cette série que les origines médico-psychologiques du concept ont très peu à voir avec ce qu’il devient ensuite dans le discours féministe; en fait, attribuer l’origine d’une « théorie du genre » fantasmée à Money et ses confrères revient à commettre un énorme contresens, tant les objectifs de Money and co sont à l’opposé des objectifs féministes et LGBT.

Le retour sur le devant de la scène d’une « expérience tragique »

Ce n’est pas un hasard si le récit (biaisé) de cette expérience ressurgit en 2014. C’est en effet l’année de l’attaque menée par des militant·es antigenre contre le dispositif « ABCD de l’égalité », dont le gouvernement avait annoncé, dans des termes maladroits, « l’expérimentation » dans certains académies. Les deux « expérimentations » sont donc, de manière tantôt implicite, tantôt explicite, présentées comme parallèles. Ce parallèle est à prendre au sérieux pour cette raison, mais aussi parce que l’homme à l’origine de la première « expérimentation », John Money, psychologue et sexologue, est soupçonné de complaisance envers la pédophilie, notamment en raison d’une interview accordée en 1991 à la revue Paidika. The Journal of Paedophilia. De telles accusations sont également importantes parce que Money est présenté comme « l’inventeur », le « père » ou encore le « gourou » de la « théorie du genre ».

Qu’est-ce qui est vrai?

  • John Money est l’un des premiers à poser une distinction entre sexe et genre.
  • Il mène effectivement, dans les années 1960, une expérience extrêmement controversée (et à raison) sur un enfant, alors appelé Bruce Reimer. Il utilise cette expérience pour montrer la véracité de sa théorie concernant l’identité de genre.
  • Il entretient aussi des relations problématiques avec la pédophilie. Je n’ai pas creusé le sujet dans mes recherches, mais si l’on en croit ses propres propos, il est pour le moins complaisant sur ce sujet.
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    Qu’est-ce qui est faux?

  • Il est faux, à plusieurs titres, de présenter John Money comme « l’inventeur des gender studies » ou de la « théorie du genre ». Si la distinction entre sexe et genre, et le nom donné à ce dernier concept, viennent bien du domaine médico-psychologique et en particulier de Money, ce qu’on appelle « études de genre » ne partage quasiment rien avec les théories de Money et ses confrères.
  • Il est donc également faux de présenter cette « expérience tragique » comme étant l’acte de naissance des études de genre.
  • Il n’y a aucun complot visant à « occulter » cette expérience sous prétexte qu’elle serait embarrassante pour les chercheur·es actuel·es en études de genre. De nombreuses recherches mettent en évidence ce que les études de genre doivent à la distinction psychologique posée entre sexe et genre, tout en prenant leurs distances avec ces origines.
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    Mais de quelle « expérience » parle-t-on exactement?

    En 1965 naissent aux Etats-Unis des jumeaux, Bruce et Brian Reimer. A cause d’un problème médical, on prescrit aux deux bébés, alors âgés de 8 mois, une circoncision. L’opération est bénigne mais prend une issue tragique pour Bruce, opéré le premier, dont le pénis est irrémédiablement endommagé. Brian n’est donc pas circoncis, et son problème médical se règle tout seul.

    Quelques mois après, les parents de Bruce, évidemment très désemparés face à la situation, voient à la télévision une interview du Dr John Money. Celui-ci est spécialiste de l’intersexuation (alors appelée hermaphrodisme) et exerce dans la « Gender Identity Clinic » de l’hôpital Johns Hopkins de Baltimore. Son activité médicale et les opérations qu’il pratique sur des enfants intersexes se fondent sur une théorie de la flexibilité de l’identité sexuelle; il s’agit pour lui de « corriger » ce qu’il considère comme une « anomalie », à savoir l’ambiguïté sexuelle de naissance de certaines personnes, en opérant des enfants, dont l’identité sexuelle n’est selon lui pas encore fixée. Il faut d’ailleurs noter que les théories de Money jouent un rôle fondamental dans le traitement actuel de l’intersexuation par la médecine. Money rejette l’idée selon laquelle l’identité sexuelle serait entièrement innée et invariable: selon lui,

    l’identité sexuelle [se sentir fille ou garçon] se forge pendant les trois premières années de la vie de l’enfant, en parallèle à l’acquisition du langage et des structures de la pensée. On ne naît pas homme ou femme, on le devient — mais il s’agit d’un processus court, totalement irréversible à l’âge fatidique de trois ans, période de la stabilisation du « moi profond ». Cette thèse a divisé, et continue à diviser biologistes, psychologues et psychiatres. (Löwy 2006: 88-89)

    Quoi qu’ait pu raconter Money lors de la fameuse interview à travers laquelle les Reimer découvrent l’existence de ses travaux, on comprend que ses propos, et les résultats qu’il présente, aient pu exercer un attrait sur eux: leur enfant présente en effet désormais une « ambiguïté sexuelle » dont ils craignent qu’elle affecte sa future vie de garçon et d’homme. Ils lui amènent donc l’enfant en consultation. Il faut d’emblée noter quelque chose d’essentiel: Bruce n’est pas un enfant intersexe. Son « ambiguïté sexuelle » n’est pas de naissance, elle résulte d’un accident. Ce cas n’a donc rien à voir, fondamentalement, avec ceux auxquels Money est habitué. Mais cette distinction, de taille, ne l’a visiblement pas arrêté. Traiter le petit Bruce constitue pour lui une occasion inespérée de démontrer sa théorie sur un enfant qui est né, sans ambiguïté, avec un appareil génital mâle; qui plus est, un enfant ayant un vrai jumeau, un garçon. L’équipe de Money conseille aux Reimer d’élever désormais l’enfant dans une identité féminine; Bruce est désormais appelé·e Brenda, et à l’âge de 22 mois, subit une castration complète.

    Les jumeaux, Brian et Brenda, sont ensuite suivis pendant des années par Money et son équipe. Dans des interviews qu’il donnera plus tard, une fois adulte, Bruce/Brenda (qui se fera ensuite appeler David) insiste sur le caractère intrusif voire carrément dérangeant de la thérapie que lui infligent les médecins. Toujours selon ses propres souvenirs, l’enfant qu’on appelait alors Brenda n’a jamais été à l’aise dans l’identité choisie pour lui par les médecins et ses parents, avec qui il est en conflit grave. On lui révèle son histoire à l’adolescence; « Brenda » décide alors de suivre un traitement hormonal pour aller dans le sens inverse du traitement subi jusque-là, de subir une mammoplastie, et Bruce/Brenda change alors son prénom et demande qu’on l’appelle David.

    Il existe deux types de sources principales qui nous permettent de connaître les détails de cette histoire. Le premier est médical: il s’agit des études publiées par Money et son équipe, mais aussi par des médecins comme le Milton Diamond, opposant de longue date des théories de Money, qui rend célèbre ce qu’il appelle les cas « John/Joan ». Le deuxième source est journalistique et biographique. Il s’agit essentiellement des écrits d’un journaliste, John Colapinto, qui publie en 2000 un livre intitulé As Nature Made Him (« Tel que la nature l’a fait »). Le livre est traduit et publié en français en 2014 (la date n’est évidemment pas anodine) sous le titre Bruce, Brenda et David. L’histoire du garçon que l’on transforma en fille (on peut le feuilleter ici). Il s’agit d’un livre à charge, contre Money mais aussi contre les féministes, qui, selon Colapinto, auraient utilisé les théories de Money comme « l’un des fondements majeurs du féminisme moderne » (Colapinto 2000: 69); on verra dans le prochain billet en quoi cette affirmation est fausse. La version anglaise du livre se vend par milliers, et c’est à ce livre que se réfèrent les militant·es antigenre pour évoquer l’expérience menée sur le petit Bruce/David et mettre en lumière le caractère trouble supposé de la « théorie du genre ». Mais la préface (franchement lamentable) de Marcel Rufo à la traduction française montre bien le caractère orienté de l’ouvrage, qui utilise le cas Reimer pour faire le procès des théories constructionnistes du genre.

    Ce qu’on sait, ce qu’on ne sait pas

    Des éléments ci-dessus, on est donc à peu près sûrs. On sait aussi que ce « cas » a été utilisé avec des orientations théoriques complètement opposées, pour prouver le bien-fondé des théories de Money (ce qui est plus que contestable) ou pour prouver, à partir de l’échec de l’expérience menée sur Reimer, que la culture n’a rien à voir dans l’identité sexuelle (ce qui a largement été réfuté depuis). Il est en revanche plus difficile de déterminer ce qui a précisément mené au suicide de David Reimer, dans les années 2000, à l’âge de 34 ans. David s’est marié et a adopté les trois enfants de son épouse, mais ils sont séparés au moment de son suicide, son épouse ayant demandé le divorce. On sait aussi que sont frère jumeau était mort quelques années plus tôt d’une overdose et qu’il avait des relations très difficiles avec sa famille. Tout cela pour dire que si Money a certainement exercé une influence absolument désastreuse sur sa vie, on ne peut pas attribuer avec certitude la cause de son suicide à l’expérience médicale dont il a été le cobaye, et seulement à elle. Il est très possible que de multiples facteurs l’aient poussé à ce geste, et c’est à nouveau trahir Bruce/David Reimer que d’imposer un sens à son suicide, sens qu’il n’a jamais explicité.

    Le « cas » Reimer dans le débat nature/culture, ou: le rôle de la norme

    Comme je l’ai dit, cette expérience a été utilisée à des fins théoriques diamétralement opposées. Ces théories (pour caricaturer: Money d’un côté, Diamond de l’autre) ont cependant un point commun: leur référence à la norme. L’analyse de Butler dans Défaire le genre est très utile pour comprendre cette dimension. Dans un essai consacré à ce « cas », elle cherche à « rendre justice » à David Reimer, et souligne la convergence paradoxale, dans leur traitement de Bruce/David, entre des scientifiques qui s’opposent sur le plan théorique:

    Tandis que le Money Institute engage, au nom de la normalisation, des transsexuelles pour apprendre à Brenda comment font les femmes, les endocrinologues [quand « Brenda » demande à prendre des hormones masculines] prescrivent le protocole de réassignation de sexe de la transsexualité à David, au nom de la normalisation, et afin qu’il embrasse son destin génétique, au nom de la nature. […] Il semble que les normes qui gouvernent l’intelligibilité du genre sont, pour Money, celles qui peuvent être fermement imposées et appropriées au niveau du comportement; la malléabilité de la construction du genre qui constitue en partie sa thèse nécessite ainsi une application ferme. La « nature » défendue par les endocrinologues nécessite elle aussi une certaine assistance par des moyens chirurgicaux et hormonaux lorsqu’une intervention non naturelle sur l’anatomie et la biologie est précisément ce qui est requis par la nature. Dans chacun de ces deux cas, le postulat est donc réfuté par les moyens par lesquels il est appliqué. La malléabilité est violemment imposée et la naturalité est produite artificiellement. » (Butler [2004] 2012 : 84)

    Comme toujours avec Butler, il n’est pas inutile de la paraphraser pour clarifier sa pensée. Elle montre que les médecins qui traitent Reimer pendant son enfance, puis ceux qui le traitent une fois adolescent et adulte, ont en fait tous une visée normative. Pour Money et ses collègues, il s’agit d’apprendre à « Brenda » comment être une femme, selon les normes strictes de la féminité. Ils sont prêts, pour cela, à utiliser à la fois des moyens hormonaux et chirurgicaux drastiques (l’idée de départ étant que sans pénis fonctionnel, Bruce ne pouvait de toute façon pas être un homme « normal ») et à éduquer l’enfant de manière à ce qu’il adopte un comportement correspondant à l’idée qu’on se fait d’une femme. Pour Diamond et les autres médecins qui prennent le relais, la normalisation consiste cette fois à rendre « Brenda » à son « destin génétique », un destin d’homme. Paradoxalement, pour retrouver cette « nature », il faut là aussi employer les moyens technologiques lourds. En d’autres termes, Money défend l’idée de la malléabilité de l’identité sexuelle, mais est prêt à l’imposer par la chirurgie et l’éducation; Diamond défend l’idée de la détermination complète de l’identité sexuelle par la biologie, et a recours à la chirurgie et aux hormones pour atteindre cette naturalité.

    Comme le souligne la chercheuse Ilana Löwy, il faut cesser de traiter Reimer seulement comme un cobaye: il a lui-même a un avis dans ce débat – il suffit de l’écouter. Le passage se trouve, paradoxalement, à la fin du livre de Colapinto (pour qui la « nature » est toute puissante en matière d’identité sexuelle); il y explique ce que signifie, pour lui, « être un homme »:

    [Il faut] bien traiter sa femme, fournir un toit à sa famille, être un bon père. Des choses comme celles-là comptent beaucoup plus que le « bang-bang » de sexe. Je m’imagine que John Money aurait considéré les pères biologiques de mes enfants comme de vrais hommes. Mais ils ne sont pas restés pour prendre soin de leurs enfants. C’est moi qui l’ai fait. C’est cela, pour moi, être un vrai homme.

    On aurait du mal à expliquer plus clairement le rôle du social dans l’identité et dans le rapport que chaque individu peut avoir à la masculinité et à la féminité — c’est-à-dire, à ce que cela signifie, culturellement, d’être un homme ou une femme.

    Dans le prochain billet, j’aborderai l’appropriation féministe du genre, c’est-à-dire la manière dont les féministes se saisissent d’un concept né dans un contexte qui n’a a priori rien à voir avec leurs combats. Je montrerai la distance qui se creuse entre la façon médico-psychologique de concevoir le genre et l’outil critique, politique et heuristique (c’est-à-dire « qui fait advenir du savoir ») que devient le concept.

    Références citées

    COLAPINTO John, [2001] 2014, Bruce, Brenda et David. L’histoire du garçon que l’on transforma en fille, trad. Elsa Maggion, Paris, Denoël.
    BUTLER Judith, [2004] 2006, Défaire le genre, trad. M. Cervulle, Paris, Amsterdam.
    LOWY Ilana, 2006, « Intersexe et transsexualités: Les technologies de la médecine et la séparation du sexe biologique et du sexe social », Cahiers du genre, n° 34, p. 81-104.

    Petit lexique du genre (1): sexe, genre, sexualité

    Je commence mon projet de lexique avec les trois notions absolument fondamentales de sexe, genre et sexualité(s). Je les ai bien sûr déjà abordées à de multiples reprises et j’inclus donc des renvois aux articles concernés, mais il me semble utile de rassembler en un seul endroit et en quelques phrases les idées principales concernant ces concepts, sans lesquels aucun autre concept des études de genre ne serait compréhensible.

    Je cherche délibérément à faire des entrées courtes, afin que le résultat final du lexique soit lisible et facilement partageable.

    GENRE

    Sur la page « Genre? », et à de nombreuses autres reprises, j’ai défini ce concept. Quelques exemples:

      Le genre est une construction sociale: qu’est-ce que cela veut dire?
      Parlons de genre
      Quels sont les rapports entre sexe et genre?

    Je précise à chaque fois que la définition que j’utilise, et qui est largement employée par les chercheur·es en études de genre, implique normalement d’employer le singulier (le genre, et non les genres). On considère alors que le genre est un système qui produit de la différence et, en même temps, de la hiérarchie. Cela signifie qu’à partir de différences anatomiques constatées, on organise un système qui différencie des valeurs et attributs « féminins » et « masculins » auxquels on attribue une valeur différente. Cette définition met aussi l’accent sur le fait que cette différenciation est une bipartition stricte: le genre est un système binaire, masculin / féminin, hors duquel point de salut. Enfin, les sociologues et historien·nes du genre ont montré que non seulement « être un homme » et « être une femme » ne signifie pas la même chose selon le milieu, l’endroit et l’époque, mais aussi que, loin d’être inné, cela s’apprend. (cf. l’entrée socialisation genrée).

    Mais si je précise que telle est la définition que j’utilise, c’est que j’opère une choix parmi plusieurs définitions possibles. C’est l’une des raisons pour lesquelles parler de LA « théorie du genre » est un énorme contre-sens. Il n’existe pas une définition ni une théorie sur laquelle s’appuieraient tou·tes les chercheur·es en études de genre — au contraire, et parfois ces définitions et théorie se contredisent entre elles. Il est possible, par exemple, de parler de « genres », au pluriel donc; on ne parle donc plus du système que je décrivais ci-dessus, mais on se situe plutôt dans le cadre de la théorie queer. Il y a aussi les définitions qui circulent dans les milieux militants et sont appropriées par leurs acteurs et actrices, définitions qui peuvent s’éloigner, parfois radicalement, des théorisations universitaires (bien que je n’aime pas présenter le couple militantisme / recherche de manière binaire). Les militant·es trans, par exemple, parlent souvent de genre personnel, ressenti, vécu, donc dans une perspective psychologique dont ont justement cherché à s’éloigner les études de genre. Je ne sous-entends pas que l’une ou l’autre définition soit plus légitime que l’autre, je souligne simplement leur multiplicité, souvent oubliée.

    SEXE

    Références ici et ailleurs:

      Quels sont les rapports entre sexe et genre?
      « Sexes et races, deux réalités »: une réponse à Nancy Huston et Michel Raymond
      La mémoire des concepts: le système sexe/genre (Noémie Marignier)
      Le sexe est-il du genre? (Noémie Marignier)

    Il peut sembler a priori étrange de définir le concept de sexe, qui paraît sûrement évident pour une grande majorité d’entre vous. Pourtant il est essentiel de l’inclure dans ce lexique pour au moins 2 raisons:
    – pour dépasser, justement, cette évidence, qui cache une situation des plus complexes;
    – parce que, historiquement, le genre a été pensé par rapport au sexe (opposition, continuité…).
    Le concept de genre tel qu’il est utilisé par les féministes et en études de genre a d’abord été pensé dans un rapport d’opposition à l’égard du sexe. Dans les années 70-80 (j’y vais à gros traits), on considérait donc que le sexe était du côté du biologique et le genre du côté du social; le second devait constituer un objet privilégié pour la sociologie notamment, le premier devait être exclu du champ d’investigation des sciences humaines et sociales et laissé aux sciences de la vie. Les théoricien·es du genre ont commencé à revenir sur cette opposition dans les années 1980. En effet, on commence à comprendre que le sexe était, lui aussi, un objet social: les caractéristiques anatomiques, génétiques, chromosomiques et autres relevant de la sexuation n’ont en effet pas de sens en elles-mêmes, elles n’ont de sens que celui qu’on leur donne. Autrement dit, c’est en parlant du sexe et en tentant de le comprendre qu’on lui confère un sens; ce sens ne préexiste pas à notre regard, c’est-à-dire au social. Ou pour le dire encore en d’autres termes: il est possible que dans le sexe, puisqu’il y a déjà du social, il y ait aussi déjà du genre; il est possible que nous concevions le sexe en fonction des représentations que dicte le système du genre et des hiérarchisations qu’il implique.

    SEXUALITE(S)

    Contrairement au sexe et au genre, c’est une notion que je n’ai traitée que de façon secondaire sur ce blog, bien qu’elle y ait été présente en permanence de manière implicite, pour des raisons que j’explique ci-dessous. Quelques références ailleurs:

      Genre et sexualité: le premier de nous deux… (Noémie Marignier)
      Pourquoi penser la sexualité pour penser le genre en sociologie? (Isabelle Clair)
      – Un ouvrage de référence: Sexualité de Jeffrey Weeks.

    Le mot et le concept de sexualité sont récents, puisqu’ils datent en anglais des années 1800 et en français des années 1860. Même si le terme est devenu extrêmement commun, il faut comprendre comment et pourquoi il a émergé afin de comprendre les usages qui en sont faits aujourd’hui.

    Le XIXème siècle est encore marqué par le règne d’une conception biologisante des relations sexuelles; les enfants et les vieillards, par exemple, sont considérés comme n’ayant pas de sexualité, puisque celle-ci (sans que le concept n’existe encore) est tout entière réduite à la reproduction sexuée. Il est donc impossible de penser la sexualité sans le genre, puisque dans « reproduction sexuée » il faut entendre à la fois le sexe et les rapports sexuels. Il faut attendre le XXème siècle pour que des disciplines nouvelles comme la psychanalyse ou la sexologie ne permettent de revoir ce paradigme, et pour que la médecine perde le monopole sur la sexualité: émergent alors, par exemple, des réflexions féministe, néo-malthusiennes, socialistes de la sexualité, qui débouchent sur les militantismes des années 1960 et 70 (féministe, LGBT, …) qui lui accordent une place centrale.

    Aujourd’hui, la sexualité se conçoit comme une relation sexuelle réciproque, ce qui constitue un tournant majeur par rapport à des époques de l’histoire où on la pensait seulement en termes d’action d’une personne sur une autre. Cela ne signifie pas pour autant qu’il y ait besoin d’être deux pour qu’il y ait sexualité: la masturbation, par exemple, est désormais reconnue comme un acte sexuel. De plus, au-delà de la normativité qui sous-tend LA sexualité, il est possible de penser DES sexualités qui dépendent non plus des pratiques sexuelles mais de l’orientation sexuelle des partenaires – terme que j’aborderai à part.

    strongIl existe de multiples manières de penser la sexualité à l’aide du concept de genre. La sociologie du genre, par exemple, réfléchit aux liens entre inégalités liées au genre et expérience concrète de la sexualité; les études gaies et lesbiennes peuvent notamment s’interroger sur les rapports entre sexisme et homophobie, et la science politique sur l’articulation entre, d’une part, genre et sexualité et, d’autre part, les mouvements féministe et LGBT.

    (Grosse) Sélection de podcasts

    J’écoute beaucoup de podcasts. Et comme je suis obsédée j’ai de la suite dans les idées, beaucoup portent sur le genre et les sexualités; c’est en partie comme cela que j’apprends, que je m’informe, que je réfléchis. Je vous livre ci-dessous, un peu en vrac, les podcasts écoutés ces derniers mois. Il y en avait beaucoup trop pour écrire une description pour chacun; je vous laisse donc cliquer sur ce qui vous tente. Je signale quand même mes chouchous par de petites étoiles. N’hésitez pas à partager les vôtres en commentaire, surtout si, contrairement à moi, vous êtes suffisamment ouvert·es d’esprit pour écouter une autre radio que France Culture.

    P.S.: le fait que je partage ces podcasts ne signifie évidemment pas que j’adhère à 100% à tout ce qui s’y dit – loin de là! Mais ils m’ont tous paru pertinents, même ceux qui me donnaient un petit peu envie de hurler.
    P.P.S.: Je ne me souviens pas forcément de tout donc je ne mets aucun avertissement de contenu ni trigger warning.

    Les pieds sur terre
    Il était une première fois
    *** Allo Ménie!
    *** Les coiffeuses de Chateau d’eau
    Stérilisation volontaire

    Sur les docks
    Julia pas à pas, 1ère partie: Entre deux rives
    Julia pas à pas, 2ème partie: Sexe: F
    *** Deux femmes et le désir d’enfant
    PMA pour les couples homosexuels: la filière belge
    *** Les Dégommeuses, footballeuses militantes
    *** Les féministes islamiques
    *** Chambre 28, interruption volontaire de grossesse
    *** La Loi Veil
    Au Women’s Forum
    *** Les marcheuses de Belleville
    Femme-objet, femme qui se libère
    Devenir homme: Masculinités homosexuelles (2/4)

    La Fabrique de l’histoire
    Les femmes et la grande guerre (4 épisodes)
    Les féminismes (3 épisodes, un a été annulé pour cause de grève)

    En anglais
    Iran’ Gay Refugees (BBC World Sercice Documentaries)
    Codename: Madeleine (BBC World Sercice Documentaries)
    Love Your Wife Day (BBC World Sercice Documentaries)
    *** A Girl’s Own Voice (BBC Radio 4 Documentary of the Week)
    Emotional Labour of Care Workers (Thinking Allowed, BBC Radio 4)
    American Football (Radiolab)
    *** Invisibilia (Radiolab)
    I Enjoy Being A Girl, Sort of (This American Life)

    Quels sont les rapports entre sexe et genre?

    Dans la lignée de mon article précédent sur le genre comme construction sociale, j’aborde maintenant la distinction entre sexe et genre qui fait partie, pourrait-on dire, de la doxa concernant le genre. Ce dernier est souvent présenté dans un rapport d’opposition avec le sexe, l’un se situant du côté du social, de la culture, et l’autre du côté du biologique, du naturel. On présente alors le genre à travers des rôles sociaux plaqués sur la différence des sexes, biologiquement constatée. Ce faisant, on reconduit une distinction entre nature et culture qui pose problème à plusieurs niveaux.

    J’ai bien conscience d’aborder là un sujet épineux et très sensible, surtout dans le contexte actuel, où la fameuse « théorie du genre » se voit assigner toutes formes de tares – notamment celle de nier les différences entre les sexes. Je rappelle à ce sujet ce que j’écrivais dans mon dernier billet: les études de genre prennent comme point de départ les différences constatées entre les représentations, rôles, valeurs, caractéristiques (etc.) attachées aux deux groupes sociaux que sont les hommes et les femmes. A partir de ce point de départ, les études de genre questionnent ces différences; et pour être en mesure de les questionner, il faut pouvoir les détacher d’une « nature » fantasmée, qui règlerait l’ensemble des « différences entre les sexes » et de leurs rapports.

    Il s’agit donc de déterminer ce qui relève du social, du culturel, et ce qui relève de différences proprement biologiques, le territoire du biologique se réduisant à mesure que la compréhension du « sexe » et du « genre » progressent. Par exemple, il était largement admis, il n’y a pas si longtemps, que les femmes étaient naturellement (biologiquement) inaptes à exercer des mandats politiques ainsi que des métiers dits masculins comme les métiers d’avocat·e, de médecin, de professeur… (cf. Juliette Rennes 2007 – toutes les références sont citées en fin de billet). Cette position, qui n’a pas complètement disparu, est cependant aujourd’hui très difficile à défendre. Mais les frontières entre le « naturel » et le « culturel » en ce qui concerne ce que l’on appelle communément la différence des sexes n’est pas fixée, elle continue à se déplacer et à être interrogée.

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    Parler du féminisme et du genre à des enfants et des ados

    Je m’aventure en terrain légèrement inconnu, car je m’adresse généralement, par défaut, à un public adulte (non, je ne parle pas d’un site porno). Je sais que des adolescent·e·s me lisent mais je n’adapte pas mon discours en fonction de publics précis. Ce post évoque différentes ressources et s’adresse à à des adultes (parents, professeurs, éducateurs/trices…) qui souhaiteraient parler de féminisme et de genre à des enfants ou des ados, mais aussi évidemment à ces derniers·e·s. Je ne remets pas ici les différents blogs et sites que je recommande déjà dans les liens (colonne de gauche).

    Ce serait super que vous partagiez les ressources que vous connaissez et/ou utilisez en commentaire, ce sera utile pour tout le monde (y compris moi!). Je ne donne que quelques exemples, que je ne classe pas forcément en fonction des publics car certaines s’adressent à des enfants et ados de tous âges.

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