EVJF : Le patriarcat loin d’être enterré

L’article de cette semaine est écrit par Gaëlle Thébaud, membre du collectif d’Egal à Egales (dont vous pouvez visiter le blog et la page facebook).

Il est illustré par Janine, auteure de l’excellent blog BD Poil à fille. C’est sa première illustration sur Genre!, nous collaborerons dorénavant de manière régulière. Elle a déjà illustré un de mes articles, paru cette semaine sur le webzine britannique Vagenda et portant sur l’abrogation de la loi sur le harcèlement sexuel.

A partir de mars, les habitants des villes qui baguenaudent le samedi après-midi ne peuvent échapper aux hordes de jeunes futur-es marié-es qui se baladent en grappe, déguisés en princesse ou en super-héros et qui, à grands renforts de chansons paillardes ou de cris perçants, enterrent leur vie de célibataire. Et le font savoir. Je parle évidemment de cette coutume un peu singulière de l’enterrement de vie de garçon ou de vie de jeune fille (EVJF). Lors de cette fête rituelle qui précède de quelques semaines son mariage, la future mariée est déguisée, emmenée en ville un samedi après-midi par ses amies (l’activité est strictement non-mixte) et devant celles-ci, qui lui ont organisé la surprise, elle doit se soumettre à des gages dont le degré de décence est variable.

Le côté démonstratif de cette future conjugalité exhibée lors d’une déambulation bruyante peut, au premier abord, agacer la féministe anti-mariage et anti-sexiste. Toutefois on est quand même amené à s’interroger sur les origines et les raisons de ces mises en scène.

Ces groupes de filles qui se promènent dans les rues en short panthère sont-elles des enfants des slut walks, des amazones de la réappropriation du domaine public ou bien les artisanes de la reproduction d’une société sexiste et traditionnaliste ?

Les enterrements de vie de jeunes filles sont relativement récents, ils datent des années 70, contrairement aux ripailles prénuptiales des hommes. Ces dernières servaient symboliquement à fêter une dernière fois sa liberté d’homme volage avant de se passer « la corde au cou ». Les femmes étaient bien entendu exclues de ces festivités pour la bonne raison qu’elles étaient censées arriver vierges au mariage et passer de la coupe du père à la coupe du mari sans passer par la case batifolage. De fait, elles n’avaient rien à enterrer !

Depuis l’émancipation des femmes et la libération sexuelle, les femmes ont désormais, elles aussi, quelque chose à enterrer. Elles ont une vie sexuelle, la montrent, la clament, la revendiquent. L’enterrement de vie de jeune fille est donc à la fois la revendication de la légitimité du vagabondage sexuel féminin et l’abandon de ce même vagabondage. On peut citer Martine Segalen, l’une des sociologues (assez peu nombreuses) ayant écrit sur le sujet dans un article intitulé « L’invention d’une nouvelle séquence rituelle de mariage » qui dit :

Le sens profond de l’EDVJF semble indéniablement lié aux transformations sociales, économiques, culturelles qui entourent la femme dans les sociétés contemporaines : l’accès aux études supérieures, l’accès à la contraception, la valorisation du sentiment amoureux, le nécessaire essai de relations sexuelles comme premier pas vers le couple ont permis aux jeunes filles de devenir des personnages libres, assumant leur sexualité. Quelle qu’en soit la forme, l’enterrement de vie de jeune fille, homologue de celui de garçon, est véritablement le produit de ces changements de mœurs : cette séquence était inconnue des mères des jeunes filles qui se marient aujourd’hui. Elle marque qu’à l’égal du jeune homme, la jeune fille va renoncer à son vagabondage amoureux : en se mariant, on se promet fidélité au nom de la loi, ce qui est le gage sexuel de la légitimité de la filiation.

Lors de ces enterrements, en groupes non-mixtes, les futur-es marié-es vont donc être soumis-es à un certain nombre de gages à forte composante sexuelle, destinés à montrer sa future conjugalité autant qu’à dire au revoir à sa liberté. Les filles seront prises en charge par les copines, déguisées, emmenées dans la ville et devront se plier à des épreuves.

Quand ce ne sont pas les cadeaux, ce sont les gages qui se rapportent à la sexualité : Muriel passera dans un sex-shop, chantera « Annie aime les sucettes » dans un bar tabac pour obtenir une sucrerie, puis embrassera l’équivalent de deux tonnes de garçons – ses amies ont apporté un pèse-personne pour l’occasion. Comme la consommation d’alcool, les femmes semblent se rapprocher des standards masculins en matière de sexualité, elles sont invitées par leurs consœurs à afficher une sexualité désinhibée.
Anne Monjaret et Catherine Pujault, « Enterrements de célibat, mariage et ordre familial : quand le mort saisit le vif ».

Il suffit d’ailleurs de jeter un œil à l’un des nombreux sites consacrés à la préparation des enterrements de vie de célibataire comme, par exemple, l’évocateur cordocou.com pour s’en rendre compte.

La tradition n’a pas cours qu’en France, elle a lieu dans de nombreux pays. « Bachelorette party » aux Etats-unis, « bridal shower party » au Canada, « möhippa » en Suède ou très osée « hen night » (nuit des poules) anglaise : les futures épouses rivalisent d’imagination quand il s’agit de renoncer à leur célibat.

Ces EVJF sont donc une appropriation par les femmes de l’espace public : en groupes non-mixtes, elles arborent des tenues provocantes, se jouent des hommes, revendiquent leur sexualité et leur liberté. En cela, c’est bel et bien la marque d’une émancipation féminine. Cependant, sous des dehors de subversivité, cette fête n’est absolument pas revendicative. Au contraire, elle est même traditionaliste, sexiste, hétéro-centrée, normative et ancrée dans la société de consommation.

Traditionaliste car il ne faut pas oublier que l’EVJF précède… le mariage. Or, le code civil français impose encore la fidélité comme règle de vie conjugale. Les jeunes filles qui « enterrent leur vie » mettent d’ailleurs en scène l’abandon de leur faculté de choix de partenaire et disent à la société qu’elles rentrent dans le rang, qu’elles deviennent fidèles à leur mari. Ce faisant, elles abandonnent également une part de leur individualité, entrant dans le rôle de « la femme de ». On ne peut pas dire qu’on soit dans un progressisme forcené ! D’autre part, comme le notent Anne Monjaret et Catherine Pujault dans l’article cité plus haut, « la mise en scène de l’hypersexualité rassure métaphoriquement sur l’existence d’une sexualité ordinaire et, aussi, sur la potentialité de fertilité et donc de reproduction des conjoints lorsqu’ils n’ont pas encore d’enfants ». Car il ne faut pas oublier que le mariage reste dans bien des esprits le lieu de la reproduction. La future épouse deviendra inévitablement une mère. La fête célèbre donc cette future et incontournable maternité de la femme. La tradition dans certaines régions de l’Ouest de la France est d’ailleurs d’enterrer lors de la fête (pour de vrai cette fois) un cercueil miniature contenant une bouteille de qui sera exhumée lors de la naissance du premier enfant.

Ensuite, on ne peut que constater l’extrême hétéro-normativité de cette tradition : tant que le mariage n’est ouvert qu’aux personnes de sexes opposés, aucun couple homosexuel ne pourra y accéder et donc enterrer sa vie de célibataire, condamné-es qu’elles ou ils sont à le rester. Une discussion avec vos ami-es vivant avec des personnes de même sexe confirmera d’ailleurs que cette tradition n’existe pas en mode pré-Pacs. Mais c’est sans doute que le Pacs n’est pas une institution dans laquelle les partenaires se jurent fidélité, ni destinée à réguler la procréation.
L’EVJF est également un rituel très sexiste. Les filles sont déguisées en princesses ou en prostituées, au choix, et les garçons en super-héros. Les gages sont ultra-genrés, les activités également. J’ai eu l’effroyable surprise de découvrir, en surfant sur internet pour préparer cet article, des sites proposant des packages clé en main. Sur le site crazy-evjf.com, par exemple, on trouve des week-ends à 229€ avec des super activités de filles à faire : des massages, du Spa, des cours de pole dance, de la plongée avec des dauphins et un incontournable show de strip-tease masculin. Pour les garçons, plein d’activités de garçons : du paintball, du kart, des combats de catch de filles dans la boue, un tour en limousine et un incontournable strip-tease féminin.

Au-delà de ces nauséeux clichés, on reste songeur devant le business que représentent ces festivités pré-nuptiales. Outre les sites ci-dessus, j’ai trouvé plus d’une dizaine de sites fournissant en vrac : des déguisements, des cadeaux, des diplômes, des cartes d’invitation etc… La société de consommation a bien su tirer parti de cette « émancipation féminine ».

En conclusion, si les femmes, lors de ces enterrements, occupent temporairement l’espace public, y revendiquant la libre disposition de leur corps et la liberté de leur sexualité, il semble que c’est pour mieux les abandonner en embrassant par le mariage l’ordre patriarcal établi. Le patriarcat n’en finit pas de renaitre de ses cendres, se nourrissant, c’est un comble, de l’émancipation des femmes pour mieux perdurer.

Gaëlle Thébaud