Parlons de genre

Cet article a d’abord été publié sur le site du laboratoire auquel j’appartiens, GenERe (Genre: Epistémologie & Recherches). En ce week-end de nouvelles manifestations contre l’égalité des droits et contre la « théorie du genre », je le reblogue ici et vous invite à le partager largement pour faire taire les rumeurs.

Je vous invite aussi à consulter http://labogenere.fr/ pour des informations et des ressources sur les études de genre.

Il en a déjà été question sur ce site : depuis 2011, la controverse sur le genre prend de l’ampleur. Elle est née dans des milieux catholiques, s’alarmant de l’introduction du concept (« genre ») dans des manuels de SVT (voir à ce sujet le dossier « La querelle des manuels scolaires » sur le blog d’Anthony Favier, Comprendre le genre catholique). Elle a trouvé un nouveau souffle avec le mouvement « Manif Pour Tous » qui, comme de nombreux/euses opposant·e·s à l’ouverture du mariage pour les couples de même sexe, voit dans ce projet la marque d’une « théorie du genre » à l’oeuvre dans les politiques publiques.

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Autrefois, je ne voulais pas me marier

Cet article est une contribution d’A. Maruani, merci à elle. Si vous voulez contribuer à ce blog, vous pouvez écrire à l’adresse cafaitgenre[at]gmail.com.

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Certaines lois sont le reflet des mœurs et des mentalités, d’autres contribuent à les faire évoluer. La loi sur le mariage pour tous est enfin passée, mais pas sans douleur, et peut-être pas sans conséquences sur la vie des homosexuel·le·s  aujourd’hui, qui doivent faire face à une violence redoublée, qui est en partie la conséquence des appels haineux d’une certaine Frigide. C’est néanmoins une loi historique pour ces hommes et ces femmes qui n’avaient jusque là pas les mêmes droits que les autres, mais aussi, et plus largement, pour la société française homophobe/hétérocentrée et patriarcale/sexiste, qui contribuera, il faut l’espérer, à la faire évoluer à l’image de l’Espagne (12 ans après la loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe, 70% des Espagnols s’y disent favorables).

Je suis une femme hétérosexuelle et j’ai milité pour le mariage pour tous. Ca n’était pas seulement pour soutenir mes ami·e·s homosexuel·le·s, mais aussi par conviction féministe.

Je voudrais d’abord revenir sur le double discours dangereux parce que tordu et malin, qui a été développé par les anti-mariage homo. La violence des propos et la haine homophobe a été soutenue par un prétendu droit faussement révolutionnaire, en réalité ultra-conservateur, au politiquement incorrect, à « dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas » (cette idée me rend bien triste)[1].  Cette haine de l’autre s’est aussi dérobée sous une hypocrite et puante récupération de la posture multiculturaliste (ça fait moderne), pervertissant le respect  des « différences », que le couple hétérosexuel protégerait : la différence des sexes. Ces arguments absurdes ont tout autant révélé l’homophobie inquiétante d’une partie de la société que sa relation privilégiée avec un sexisme structurel et mental, fortement ancré.
Il faut nous poser la question : pourquoi tant de remous haineux autour d’une loi qui ne concernerait qu’une minorité de gens, pourrait-on dire? Parce qu’il est question d’égalité et donc d’une classe de privilégiés qui doit renoncer à certains avantages au nom de cette même égalité. Sauf que, contrairement au privilège économique, le privilège hétérosexuel n’est pas un privilège de l’ « avoir » : si des homosexuels se marient, ils n’empêchent pas les hétérosexuels de se marier…mais cette union n’a plus le même sens. Il est question moins de l’ « avoir » que de l’ « être », donc l’homophobie est bien ce qui sous-tend l’opposition au mariage, qui revendique le droit à la différence, le droit de n’être « pas comme eux », et surtout, d’être « plus qu’eux », le droit d’être caractérisé par une union légitime, dont les institutions sociales (et donc fiscales) sont solidaires.  Au-delà de cette question déjà traitée par la rédactrice de « Genre ! », l’intersectionnalité du mouvement féministe doit être précisée en ce qui concerne le combat homosexuel, et le mariage pour tous  est un observatoire social intéressant : parce que cette réforme touche à une institution éminemment patriarcale, la résistance à première vue inattendue à ce changement est moins le fait d’extrémistes religieux, obscurantistes et arriérés que du patriarcat qui constitue notre société moderne, qui soutient cette opposition haineuse en faisant mine de ne pas y toucher.

Cette loi contribue à faire bouger, de façon plus ou moins douloureuse, les schémas hétérocentrés de la majorité. On a pu dire que la plupart des hétérosexuels acceptaient avec plus ou moins d’indifférence ou de sympathie le mariage homosexuel avec un refrain tel que : « laissez-les se marier, ils font ce qu’ils veulent, ça ne vous retire rien, à vous » (enchainant par un « parlons de la crise »). On faisait sembler d’ignorer de ce fait un point crucial, que les opposants au mariage ont eu raison (ça me fait mal de dire ça mais il faut bien être juste) de remarquer, rétorquant : « vous vous trompez, ça nous retire « l’intégrité » de notre mariage, institution hétérosexuelle privilégiée ». Le mariage ne sera donc plus ce qu’il était. C’est justement ce que je souhaite en militant pour cette loi.

Les homosexuel·le·s questionnent moins les frontières du genre quand ils/elles sont seul·e·s, par leur individualité, même si leur sexualité est posée comme différente, que quand ils/elles sont en couple. En effet, le couple homosexuel, en tant qu’il met en relation deux sexes identiques, non hiérarchisés[2], questionne l’existence de la virilité comme domination de l’autre, de la femme. Deux individus non préalablement car socialement différenciés dans un rapport de domination, sur une échelle de valeur qui est celle du patriarcat (en substance, homme > femme > animal), prennent le risque d’échanger, de s’inventer, sauf à jouer des rôles genrés préétablis (et encore, en jouant un rôle, on ne cesse d’avoir conscience que le genre n’est qu’un rôle, qu’il n’est pas figé dans l’essentialisme : rôle de femme quand on est un homme, rôle d’homme quand on est une femme).

Le couple hétérosexuel, quant à lui, est composé de deux sexes différents, mais ça n’est pas synonyme d’ouverture et d’accueil de l’autre, bien au contraire, et bien que certains voudraient nous le faire croire (sinon – raisonnement par l’absurde – on ne comprendrait pas pourquoi des siècles d’hétérosexualité « institutionnalisée » auraient coïncidé avec des siècles d’oppression de la femme). Il est surtout, souvent malgré lui, structuré hiérarchiquement. Dans la  société patriarcale qui a inventé le mariage comme union dont sont exclu·e·s les homosexuel·le·s, c’est comme si un homme ne pouvait paradoxalement se lier qu’à une femme, et réciproquement, comme si les femmes devaient être mises « sous-contrôle », comme si l’essence, la raison d’être de la seule union « légitime », l’union homme-femme, était le renoncement des femmes à l’égalité, à entrer en  compétition réelle avec l’homme, à être plus que le complément de douceur légèrement méprisable de la vie de l’homme, la seule vie qui compte en définitive. Compétition économique d’abord ; le refrain est connu et pour longtemps encore : non égalité des salaires à travail égal, double journée entre les enfants, la maison et le travail, non parité en entreprise comme en politique, sans compter toutes les vexations plus ou moins symboliques. Bref, je vous renvoie au reste de ce blog.

Le mariage est une union et un lien, dans les deux sens du terme ; il a longtemps été utilisé pour asservir la femme, et aujourd’hui, lié à la filiation et à la procréation, il le fait sans le dire, de façon insidieuse, donc plus difficile à faire évoluer car il était jusqu’alors l’image même de l’hétérosexualité privilégiée par la société, hétérosexualité inscrite et liée à la supériorité supposée de l’homme sur la femme. Bref, en pratique, le mariage dans une société patriarcale contribue à renforcer et maintenir le statu quo, car quand le mari gagne plus que la femme (ce qui est le cas de figure le plus répandu) ou même qu’on suppose a priori qu’il a des chances de mieux réussir, ou que c’est son rôle, que la femme doit sacrifier son travail, son temps pour s’occuper du ménage, des enfants, de son mari, bref, de pour s’occuper de son mariage. Ainsi une femme mariée est en quelque sorte « handicapée » par son mariage si elle souhaite faire carrière : son patron lui supposera des envies d’enfants, qui seront malades, etc, l’homme marié lui, n’en tire que des avantages, profitant en sus d’un statut social respectable.

Le mariage, on l’aura compris, est une institution hautement « hétérosexuelle », c’est-à-dire  silencieusement oppressive pour la femme hétérosexuelle, mais bien plus encore pour la femme homosexuelle qui doit faire face à une sorte de « double peine », une surcharge de discrimination  contre celle qui est à la fois considérée comme une femme, être inférieur, et une non-femme (un monstre autrement dit) en ce qu’elle ne se lie pas charnellement ni légalement/ légitimement à un homme.

Le mariage homosexuel contribuera à bousculer la patriarcat en donnant une autre image du couple légitime, qui n’est plus l’union stable et hiérarchisée d’un homme et d’une femme, « différents et complémentaires », l’un bleu, l’autre rose (car ça a l’air tellement plus équilibré et ça égaye les manifs’) mais de deux individus sans distinction de genre.  Le mariage pour tous a des conséquences sur toute la société et les individus qui la composent en faisant du mariage en général une union « égalitaire », à réinventer. Ce qui dérange en réalité les hétérosexuel·le·s qui sont contre cette loi, ce qui leur fait peur, c’est ce surplus potentiel de pouvoir qui est donné à tous les opprimés, lorsque le maillage étouffant des normes et des hiérarchies est progressivement détendu pour laisser passer un peu d’air, de lumière, d’avenir : d’où la nécessité pour les féministes de soutenir les homosexuel·le·s dans leur lutte.

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Notes

[1] Il faut peut être rappeler que c’était précisément la stratégie des antisémites fascistes de l’entre-deux-guerres : les pamphlets de Céline sont instructifs de ce côté-là, prétendant toujours prendre des risques pour parler, ne pas réussir à se faire entendre, agir en clandestin courageux (on a entendu ça aussi, de la part des « anti », ce qui est totalement faux puisque qu’on les a trop entendu il me semble) dans une société qu’il fantasme comme gouvernée par les Juifs, de façon souterraine. La même « théorie du complot » a pu être régulièrement transposée aux gays et lesbiennes, ce qui me laisse penseuse et angoissée.

[2] Sexes identiques : ça ne veut pas dire que les homosexuels refusent le contact avec l’autre, ne veulent pas sortir d’eux-mêmes pour aller vers l’autre sexe (critique vulgarisée par les psychanalystes), bien au contraire, l’autre individu est toujours différent, quelque soit son sexe si on n’identifie pas le sexe au genre.

Anti-homophobie et anti-racisme: la question de l’intersectionnalité

Le titre de cet article fait référence à la polémique liée à l’essai Les féministes blanches et l’empire de Stella Magliani-Belkacem et Félix Boggio Ewanjé-Epée (La Fabrique, 2012). Une polémique cantonnée, certes, aux milieux militants de gauche, mais sur laquelle il me semble important de revenir, ce qui me permettra de développer la définition du concept d’«intersectionnalité » évoqué dans un précédent article.

L’homosexualité, « imposée par l’Occident »?

Drame en 5 actes.
[I] Tout est parti d’un article paru sur Street Press le 7/02 et intitulé « Plus forts que Frigide Barjot, les Indigènes de la République dénoncent l’«impérialisme gay' ».
[II] l’article est repris par Rue 89 sous le titre « Les Indigènes de la République contre l’«homosexualité imposée' ».
[III] Le même site commande une tribune à l’écrivain Abdellah Taïa sur le sujet (« Non, l’homosexualité n’est pas imposée aux Arabes par l’Occident »).
[IV] Rue 89 fait cependant marche arrière dès le 8/02, en expliquant que les auteur·e·s de l’essai contestent la version qui en est donnée et en publiant un chapitre de l’ouvrage: il est question de « rétablir la pensée et les propos des auteurs ».
[V] Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République mise en cause dans l’article original, a publié une tribune en réponse, également sur Rue 89. Rideau?

De quoi s’agit-il, au fait? Selon l’article de Street Press qui a mis le feu aux poudres, l’essai affirmerait que l’homosexualité constitue une « invention occidentale imposée à l’Afrique et au Maghreb », formulation reprise par Rue 89. L’occasion de dénoncer l’«homophobie » des Indigènes de la République, mouvement né en 2005 en réaction à ce qui est perçu comme un processus de revalorisation de la colonisation française (à travers notamment l’obligation d’enseigner le « caractère positif de la présence française outre-mer et en Afrique du Nord »). Le mouvement se donne pour objectif la lutte contre toutes les discriminations de race, de sexe, de religion ou d’origine – les propos qui sont attribués à Stella Magliani-Belkacem et Félix Boggio Ewanjé-Epée semblent donc en porte-à-faux avec cet objectif affiché des Indigènes. L’article s’appuie sur des citations de l’essai et d’Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes, qui aurait notamment dit : « Le mariage pour tous ne concerne que les homos blancs. Quand on est pauvre, précaire et victime de discrimination, c’est la solidarité communautaire qui compte. L’individu compose parce qu’il y a d’autres priorités. »

L’essai avait déjà fait l’objet d’une critique acérée en décembre sous le titre « Les féministes blanches et l’empire ou le récit d’un complot féministe fantasmé ». Il n’y est pas question de l’homosexualité mais de la charge des auteur·e·s contre ce qui est décrit comme une collusion entre les intérêts de certains groupes féministes et le racisme d’État.

Je recommande la lecture de l’essai: il est court et passionnant, bien que trop cher selon moi (12 euros). De larges sections sont accessibles en ligne et permettent de se faire sa propre idée: Rue 89 publie un chapitre intitulé « Solidarité internationale et hégémonie occidentale » (p. 77-97) et on peut aussi trouver les pages 13 à 27, à propos, entre autres, de l’idée d’une « instrumentalisation du féminisme à des fins racistes ».

Il faut lire le chapitre mis à disposition par les auteur·e·s de l’essai via Rue 89 pour comprendre à quel point leurs propos ont été déformés. Il n’est jamais écrit que l’homosexualité serait une « invention occidentale imposée à l’Afrique et au Maghreb »: le malentendu (mais en est-ce vraiment un?) vient de la tentative de montrer le caractère contingent et construit de la catégorie « homosexualité », catégorie qui n’est pas en mesure, selon les auteur·e·s, de s’appliquer notamment aux pays anciennement colonisés. En clair: il ne faut pas oublier que l’«homosexualité » est une catégorie récente, qui a émergé dans les pays occidentaux au XIXème siècle; ne pas croire, donc, que la catégorie va tellement de soi qu’elle peut désigner toutes les pratiques homoérotiques, quel que soit leur contexte historique ou géographique.

Les auteur·e·s reviennent sur le phénomène de l’«homonationalisme », c’est-à-dire la façon dont « des mots d’ordre ‘contre l’homophobie’ [ont] pu se voir incorporés jusqu’à l’extrême droite du champ politique pour affermir un consensus raciste » (p. 78). Leur thèse, certes polémique (mais très différente ce ce qu’affirme Street Press), est qu’«un des éléments majeurs de cette incorporation repose sur un certain aveuglement vis-à-vis de l’hégémonie occidentale au sein des mouvements LGBT […] et sur l’absence d’analyse des disparités tant sociales qu’historiques à travers le monde dans la production des identités sexuelles ». Le discours LGBT « à prétention universelle » serait caractérisé par une « minimisation de la question raciale » (p.80) telle qu’elle se pose au sein même du mouvement.

Cette thèse repose sur l’affirmation suivante: « l’identification même des pratiques homoérotiques dans le monde arabe comme ‘homosexuelles’ peut être attribuée à l’Occident » (p.85). Il ne s’agit absolument pas de prétendre que l’«homosexualité » n’existe pas dans les pays arabes, mais de montrer que cette dénomination s’est répandue dans les pays sous domination occidentale pour qualifier des comportement préexistants, qui ont alors été vus à travers le prisme occidental. Or l’émergence de la catégorie « homosexualité » s’est accompagnée d’une pathologisation des pratiques qui y étaient liées, reléguées dans le champ de l’anormalité et de la déviance.

    Les nouveaux États capitalistes et coloniaux n’ont pas manqué d’imposer aux pays colonisés leurs propres catégories liées aux genres et aux sexualités. L’autrice féministe Maria Lugones a proposé une analyse claire de la manière dont la colonisation a imposé à des populations non occidentales les attributions sexuelles et les sexualités issues de la famille bourgeoise européenne – réprimant les pratiques sexuelles non conformes et stigmatisant les personnes définies en dehors de la binarité hommes-femmes. (p. 87)

Les accusations portées par Street Press sont fausses. Elles sont en outre doublement malhonnêtes, puisque les citations interprétées à tort sont censées être corroborées par les propos d’Houria Bouteldja, comme s’il s’agissait d’un seul et même discours des Indigènes de la République sur l’homosexualité. Sur la distinction faite par cette dernière entre homosexuel·e·s des villes et des « banlieues », ces derniers ayant, selon elle, des préoccupations plus urgentes que celle de se marier, il y aurait beaucoup à redire. Mais ces propos, sur lesquels elle s’explique dans sa tribune parue sur Rue 89, ne doivent pas être confondus avec ceux de l’essai et son objectif.

La question de l’intersection

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La polémique autour de ce chapitre est alimentée par la fausse question récurrente: faut-il choisir? Faut-il choisir entre anti-racisme et anti-homophobie? Entre féminisme et anti-racisme? Christine Delphy a abordé cette question dans un texte publié dans Classer, dominer. Qui sont les « autres »? et repris sur le site du collectif Les Mots Sont Importants (LMSI): « Antisexisme ou antiracisme? Un faux dilemme ». Elle montre en quoi la fausse opposition entre lutte contre le racisme et féminisme, en ce qui concerne la question du voile notamment, permet de masquer l’articulation entre deux systèmes de domination, raciste et sexiste, et la convergence nécessaire des luttes contre ces systèmes.

Pour l’auteur de l’article de Street Press, entre anticolonialisme et antihomophobie, les Indigènes de la République auraient choisi. Au contraire, il s’agit dans Les féministes blanches et l’empire d’articuler les deux. Revenons sur une phrase citée plus haut: les auteur·e·s dénoncent une « minimisation de la question raciale au sein du mouvement LGBT ». En d’autres termes, les politiques LGBT, bien que fondées sur une identité homosexuelle, peinent à prendre en compte les différences identitaires au sein du mouvement, ce qui laisserait de côté les non-blanc·he·s.

Cette critique rappelle (sans aucun doute de façon délibérée) la critique au fondement du concept d’«intersectionnalité ». Dans un article fondateur (« Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur »), la féministe noire K.M. Crenshaw développe cette critique au sujet, non pas du mouvement LGBT, mais du mouvement féministe. Elle explique que des politiques fondées sur l’identité, comme les politiques féministes, tendent à minimiser ou ignorer les différences au sein de la communauté qu’elles sont censées représenter. Elle s’appuie pour cela sur les critiques internes au mouvement apportées par le « Black feminism » (explication en français ici). L’article porte plus spécifiquement sur la question des violences machistes: « S’agissant de la violence contre les femmes, une telle élision s’avère pour le moins problématique, car les formes de cette violence sont fréquemment déterminées par d’autres dimensions de l’identité des femmes — la race et la classe par exemple ». Cette « élision » se retrouve dans les stratégies militantes:

    Les recoupements évidents du racisme et du sexisme dans la vie réelle — leurs points d’intersection — trouvent rarement un prolongement dans les pratiques féministes et antiracistes. De ce fait, lorsque ces pratiques présentent l’identité « femme » ou « personne de couleur » sous forme de proposition alternative (ou bien…, ou bien…), elles relèguent l’identité des femmes de couleur en un lieu difficilement accessible au langage.

Les objectifs politiques des groupes militants peuvent en arriver à se contredire; le concept d’intersectionnalité permet donc de penser la convergence des luttes et la prise en compte des différences au sein des groupe minoritaires.


Intersectionnalité et stratégies militantes

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Le concept, proposé par Crenshaw dans les années 1990, a connu un développement immédiat dans les recherches anglophones, et plus tardivement (vers le milieu des années 2000) dans les recherches francophones. En ce qui concerne les stratégies militantes, le contraste transatlantique est beaucoup plus fort. En ce qui concerne le féminisme, « intersectionality » fait quasiment partie du vocabulaire de base des militant·e·s anglophones, surtout aux Etats-Unis, ce qui est loin d’être le cas en France. L’approche qui consiste à prendre en compte non seulement la diversité des identités, mais aussi la convergence entre les luttes, est assez peu visible. Ce concept fait l’objet de critiques répétées basées sur la peur de l’oubli en cours de route de la lutte féministe, notamment de la part des féministes radicales. Je pense au contraire qu’il est contre-productif et dangereux de compartimenter les luttes en essayent de les faire apparaître comme mutuellement exclusives; mais pour cela, encore faut-il savoir se remettre en cause et reconnaître les différences identitaires.

On peut donner quelques exemples d’utilisation du concept pouvant servir des perspectives militantes. Les féministes blanches et l’empire se penche sur la question de la lutte contre l’extrême-droite et le nationalisme, qui s’appuie aujourd’hui sur le féminisme et la lutte contre l’homophobie pour pointer du doigt les « étrangers » de « nos cités ». La philosophe Elsa Dorlin utilise le concept d’intersectionnalité pour comprendre l’invention du nationalisme français, s’appuyant sur les catégories de race, de sexe et de sexualité. La sociologue Nacira Guénif-Souilamas propose une typologie de figures racialisées et sexualisées qui se retrouvent dans le rapport des Français·e·s à l’immigration et à l’identité (avec, d’un côté, les figures repoussoir de la « fille voilée » et du « garçon arabe » et, de l’autre, les figures rassurantes de la « beurette » et du « musulman laïc »). Son collègue Eric Fassin montre, quant à lui, les « parallèles, tensions et articulations » entre questions sexuelles et questions raciales, à travers notamment le concept de « blanchité sexuelle ».

Les approches sociologique et politique de la question des intersections sont donc étroitement liées. Elles permettent de comprendre la complexité et la diversité des rapports de pouvoir, qui ne s’organisent pas de manière unidimensionnelle mais selon des configurations variables qu’il faut prendre en compte, sous peine de se condamner à des faux choix comme celui attribué, à tort, aux auteur·e·s des Féministes blanches et l’empire.

AC Husson

—– Pour aller plus loin

Indispensable: chapitre « Intersections » de l’excellente Introduction aux études sur le genre de Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait et Anne Revillard (Bruxelles: De Boeck, 2012 pour la 2ème édition revue et augmentée).

Crenshaw Kimberlé Williams, « Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur », Cahiers du Genre 2/2005 (n° 39), p. 51-82. Disponible en ligne.

Delphy, Christine, « Antisexisme ou antiracisme, un faux dilemme » in Classer, dominer, Qui sont les « autres »?, Paris: La Fabrique éditions, 2008. Disponible en ligne.

Dorlin, Elsa, « De l’usage épistémologique et politique des catégories de « sexe » et de « race » dans les études sur le genre », Cahiers du Genre 2/2005 (n° 39), p. 83-105. Disponible en ligne.

Fassin, Éric, « Questions sexuelles, questions raciales. Parallèles, tensions et articulations », D. Fassin et E. Fassin (dir.), De la question sociale à la question raciale?, Paris, La Découverte, 2006, p. 230-248.

Guénif-Souilamas Nacira, Macé Eric, Les féministes et le garçon arabe, Avignon: Editions de l’Aube, 2004. Compte-rendu sur le site de LMSI.

« De la nécessité d’articuler féminisme et anti-racisme », sur le site du collectif G.A.R.Ç.E.S.

Les vidéos des interventions au 6ème congrès international des recherches féministes francophones (29 août – 2 septembre 2012), sur le thème « Imbrication des rapports de pouvoir : Discriminations et privilèges de genre, de race, de classe et de sexualité », sont également disponibles en ligne.

« Dans l’amour des homosexuels »: personne n’est homophobe

Il faut se réjouir de la manifestation du 13 janvier – mais si, je vous assure. On a effectivement appris à cette occasion que s’opposer au mariage pour les couples de même sexe, ce n’est pas être homophobe. D’ailleurs, c’est celui qui dit qui y’est: c’est le gouvernement qui est homophobe, lui qui prétend réduire les homosexuel·le·s à leurs « instincts ».

Frigide Barjot, organisatrice de cette manifestation, a commenté sur BFM TV la mobilisation en déclarant qu’« un million de personnes se sont mobilisées dans l’amour des homosexuels ». On peut se demander ce qu’il en serait si ces personnes n’aimaient effectivement pas les homosexuel·le·s.

Le mot d’ordre de la manifestation était d’ailleurs aux bonnes moeurs anti-homophobes, et on a pu voir des slogans aussi touchants que « mariageophile, pas homophobe » (à prononcer la bouche en cœur et les yeux candides).

A noter aussi à gauche: « On veut du sexe pas du genre ». La genrophobie, elle, a visiblement bonne presse.

On peut donc « aimer les homosexuels » tout en considérant qu’ils/elles ne devraient pas avoir les mêmes droits que les hétéros. D’innombrables discours procèdent ainsi: il s’agit de 1) nier l’homophobie en affirmant qu’on accepte, voire qu’on aime les personnes concernées; et 2) leur refuser l’égalité des droits, en affirmant que cette question est distincte de l’homophobie. Pour le dire autrement: l’homophobie est une question psychologique (aimer, accepter, ou non); la question de l’égalité, elle, est arbitrairement exclue du champ de l’homophobie.

Qu’est-ce que l’homophobie, et pourquoi ces protestations?

Le terme « homophobie », apparu dans les années 1970, semble s’être imposé d’une telle manière que l’accusation d’homophobie est devenue un stigmate social: personne ne se revendique comme homophobe. En tout cas, la parole d’une personne s’assumant comme telle n’aurait aucune légitimité, ce qui justifie les protestations de Barjot, Boutin & co: il faut se dédouaner de cette accusation pour être en mesure de faire passer son discours pour légitime.

L’invention du terme « homophobie » a permis de mettre un nom sur des attitudes et des propos qui pouvaient jusque-là avoir droit de cité, faute de langage pour les dire et les condamner. Ce terme permet de donner une existence concrète à ce qui relevait jusque-là du ressenti et de l’informulé, comme l’ont fait en leur temps « racisme » (début du XXème siècle) et « sexisme » (début des années 1960). En devenant une réalité concrète, l’homophobie est peu à peu tombée, comme les autres discriminations, sous le coup de la loi (1). Elle fait aussi l’objet d’actions politiques de sensibilisation et de prévention (2).

Dans L’inversion de la question homosexuelle, le sociologue Eric Fassin constate que « nul n’ose aujourd’hui défendre l’homophobie » (p. 63). « Aujourd’hui », c’est-à-dire dans les années 2000, juste après les débats sur le PaCS et, déjà, le mariage pour les couples de même sexe, débats que le sociologue analyse.

Ce constat intervient dans un chapitre qui tente une définition de l’homophobie, définition très complexe à établir en raison de sa nature politique. Le sens du terme hésite selon lui actuellement entre deux pôles:

    – le pôle psychologique, relevant du registre individuel: l’homophobie se définirait comme le rejet des homosexuel·le·s et de l’homosexualité;

    – le pôle idéologique, relevant du registre collectif: l’homophobie comme défense de l’inégalité des sexualités. Dans ce sens, on parle aussi d’#171;&hétérosexisme ».

Pour Eric Fassin,

    Dans les débats actuels [sur le PaCS], l’accusation d’homophobie s’appuie sur la deuxième définition (l’inégalité); mais en retour, la disculpation se fonde sur la première (la phobie). C’est un argument qui est attaqué, au nom de l’égalité des sexualités; mais la contrattaque est une défense de la personne, qui se dit soupçonnée à tort d’être homophobe […]. Ce « malentendu » autorise donc à se justifier de hiérarchiser les sexualités en plaidant que, personnellement, on aime beaucoup les homosexuels. C’est d’ailleurs la même ambiguïté, entre idéologie et psychologie, qui permet, politiquement, de [tenir] le langage de la compassion, de la tolérance, voire de l’affection.

En d’autres termes, les débats autour du PaCS à la fin des années 90 ou sur le mariage pour tou·te·s aujourd’hui permettent de mesurer l’écart entre des dispositions psychologiques revendiquées (« je n’ai rien contre les homosexuel·le·s ») et une idéologie (« mais je ne veux pas qu’ils/elles aient les mêmes droits que moi »). L’accusation d’homophobie porte avant tout sur son caractère idéologique; la réponse, elle, est de caractère psychologique. Un dialogue de sourds, en somme.

Il est donc important de montrer en quoi ces deux définitions de l’homophobie se rejoignent. Surtout, il importe de mettre l’accent sur le fait que l’idéologie inégalitaire ne peut se distinguer de la haine de l’homosexualité; comme l’écrit Eric Fassin,

    si la société nous enseigne, par le droit et les moeurs, l’infériorité de l’homosexualité, comment l’aversion homophobe n’en découlerait-elle pas naturellement? Autrement dit, il n’est pas besoin de postuler l’intention homophobe pour conclure aux conséquences de l’inégalité des sexualités: on aura beau aimer les homosexuels, le refus de l’égalité reste au principe de l’homophobie.

Une homophobie qui ne dit pas son nom

Est-ce à dire que, l’homophobie n’étant plus acceptable et même possiblement pénalisable, il n’y a plus d’homophobes? Bien sûr que non: de même que le sexisme et le racisme, l’homophobie a encore de beaux jours devant elle. Tout au moins fait-elle l’objet d’une réprobation suffisamment consensuelle pour ne plus s’afficher aussi ouvertement qu’auparavant.

L’homophobie doit donc trouver des chemins détournés pour s’exprimer, comme par exemple le discours (soi-disant) scientifique. On s’appuiera sur l’anthropologie, notamment, pour ériger la différence des sexes dans le couple et dans la filiation en principe indépassable et en invariant universel, contre l’évidence anthropologique même, à savoir l’existence de couples et de familles homosexuels (3).

L’impossible justification politique

Le consensus autour de la stigmatisation de l’homophobie a une autre conséquence: il n’est pas possible de justifier le refus d’ouvrir le mariage aux couples de même sexe par des arguments politiques. Pour les partisan·e·s de cette ouverture, il s’agit d’obtenir l’égalité des droits. Or les arguments contre ne peuvent se situer sur le même terrain: difficile de répondre « je ne veux pas de l’égalité des droits » (même si bien sûr c’est de cela qu’il s’agit). A la place, on invoquera des arguments ne relevant pas a priori de l’idéologie, mais de la religion, de l’anthropologie, d’une vision de la nature, etc.

On assiste donc, à nouveau, à un dialogue de sourds: les anti-«mariage pour tous » ne répondent pas aux arguments politiques des pro; en retour, les pro ne peuvent pas se situer sur le même terrain que les anti, car il serait absurde et hors-sujet de justifier l’ouverture du mariage en arguant qu’elle n’est pas contraire à la religion ni aux lois de la nature.

Un dialogue de sourds, mais non pas une situation symétrique. Ce n’est pas que nous refusons d’entendre que ceux et celles d’en face ne sont pas homophobes: nous savons qu’ils/elles le sont. Leur malhonnêteté consiste à jouer sur les mots et à adapter la définition de l’homophobie à leurs besoins, une manœuvre qu’il est essentiel de dénoncer.

AC Husson

—– Notes

(1) Depuis 2002, la discrimination à l’embauche en fonction de l’orientation sexuelle est interdite, de même que le harcèlement sur le lieu de travail pour le même motif. Depuis 2004, les propos discriminatoires tenus publiquement, ce qui inclut les propos homophobes, sont eux aussi réprimés.

(2) En 2008, le ministre de l’Éducation Nationale Xavier Darcos annonce un plan de la lutte contre toutes formes de discriminations, dont l’homophobie, en milieu scolaire; en 2012, le ministère des droits des femmes a mis en place un « programme d’actions gouvernemental contre les violences et les discriminations commises à raison de l’orientation sexuelle ».

(3) Sur ce sujet, voir E. Fassin, « La voix de l’expertise et les silences de la science dans le débat démocratique », dans Au-delà du PaCS (cf. bibliographie ci-dessous).

—– Pour aller plus loin

FASSIN, Eric ([1999] 2001), « La voix de l’expertise et les silences de la science dans le débat démocratique », Au-delà du PaCS: l’expertise familiale à l’épreuve de l’homosexualité, D. Borrillo, E. Fassin et M. Iacub (dir.), Paris, PUF.

FASSIN, Eric (2005), L’inversion de la question homosexuelle, Paris, Editions Amsterdam.

Du même auteur, en ligne:
« Le mariage pour tous… au cas par cas ! »
« L’Eglise catholique, au mépris du droit » (tribune dans Le Monde)
« Du Pacs au « mariage pour tous » : enjeux sociaux et politiques » (conférence)