Parlons de genre

Cet article a d’abord été publié sur le site du laboratoire auquel j’appartiens, GenERe (Genre: Epistémologie & Recherches). En ce week-end de nouvelles manifestations contre l’égalité des droits et contre la « théorie du genre », je le reblogue ici et vous invite à le partager largement pour faire taire les rumeurs.

Je vous invite aussi à consulter http://labogenere.fr/ pour des informations et des ressources sur les études de genre.

Il en a déjà été question sur ce site : depuis 2011, la controverse sur le genre prend de l’ampleur. Elle est née dans des milieux catholiques, s’alarmant de l’introduction du concept (« genre ») dans des manuels de SVT (voir à ce sujet le dossier « La querelle des manuels scolaires » sur le blog d’Anthony Favier, Comprendre le genre catholique). Elle a trouvé un nouveau souffle avec le mouvement « Manif Pour Tous » qui, comme de nombreux/euses opposant·e·s à l’ouverture du mariage pour les couples de même sexe, voit dans ce projet la marque d’une « théorie du genre » à l’oeuvre dans les politiques publiques.

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Autrefois, je ne voulais pas me marier

Cet article est une contribution d’A. Maruani, merci à elle. Si vous voulez contribuer à ce blog, vous pouvez écrire à l’adresse cafaitgenre[at]gmail.com.

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Certaines lois sont le reflet des mœurs et des mentalités, d’autres contribuent à les faire évoluer. La loi sur le mariage pour tous est enfin passée, mais pas sans douleur, et peut-être pas sans conséquences sur la vie des homosexuel·le·s  aujourd’hui, qui doivent faire face à une violence redoublée, qui est en partie la conséquence des appels haineux d’une certaine Frigide. C’est néanmoins une loi historique pour ces hommes et ces femmes qui n’avaient jusque là pas les mêmes droits que les autres, mais aussi, et plus largement, pour la société française homophobe/hétérocentrée et patriarcale/sexiste, qui contribuera, il faut l’espérer, à la faire évoluer à l’image de l’Espagne (12 ans après la loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe, 70% des Espagnols s’y disent favorables).

Je suis une femme hétérosexuelle et j’ai milité pour le mariage pour tous. Ca n’était pas seulement pour soutenir mes ami·e·s homosexuel·le·s, mais aussi par conviction féministe.

Je voudrais d’abord revenir sur le double discours dangereux parce que tordu et malin, qui a été développé par les anti-mariage homo. La violence des propos et la haine homophobe a été soutenue par un prétendu droit faussement révolutionnaire, en réalité ultra-conservateur, au politiquement incorrect, à « dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas » (cette idée me rend bien triste)[1].  Cette haine de l’autre s’est aussi dérobée sous une hypocrite et puante récupération de la posture multiculturaliste (ça fait moderne), pervertissant le respect  des « différences », que le couple hétérosexuel protégerait : la différence des sexes. Ces arguments absurdes ont tout autant révélé l’homophobie inquiétante d’une partie de la société que sa relation privilégiée avec un sexisme structurel et mental, fortement ancré.
Il faut nous poser la question : pourquoi tant de remous haineux autour d’une loi qui ne concernerait qu’une minorité de gens, pourrait-on dire? Parce qu’il est question d’égalité et donc d’une classe de privilégiés qui doit renoncer à certains avantages au nom de cette même égalité. Sauf que, contrairement au privilège économique, le privilège hétérosexuel n’est pas un privilège de l’ « avoir » : si des homosexuels se marient, ils n’empêchent pas les hétérosexuels de se marier…mais cette union n’a plus le même sens. Il est question moins de l’ « avoir » que de l’ « être », donc l’homophobie est bien ce qui sous-tend l’opposition au mariage, qui revendique le droit à la différence, le droit de n’être « pas comme eux », et surtout, d’être « plus qu’eux », le droit d’être caractérisé par une union légitime, dont les institutions sociales (et donc fiscales) sont solidaires.  Au-delà de cette question déjà traitée par la rédactrice de « Genre ! », l’intersectionnalité du mouvement féministe doit être précisée en ce qui concerne le combat homosexuel, et le mariage pour tous  est un observatoire social intéressant : parce que cette réforme touche à une institution éminemment patriarcale, la résistance à première vue inattendue à ce changement est moins le fait d’extrémistes religieux, obscurantistes et arriérés que du patriarcat qui constitue notre société moderne, qui soutient cette opposition haineuse en faisant mine de ne pas y toucher.

Cette loi contribue à faire bouger, de façon plus ou moins douloureuse, les schémas hétérocentrés de la majorité. On a pu dire que la plupart des hétérosexuels acceptaient avec plus ou moins d’indifférence ou de sympathie le mariage homosexuel avec un refrain tel que : « laissez-les se marier, ils font ce qu’ils veulent, ça ne vous retire rien, à vous » (enchainant par un « parlons de la crise »). On faisait sembler d’ignorer de ce fait un point crucial, que les opposants au mariage ont eu raison (ça me fait mal de dire ça mais il faut bien être juste) de remarquer, rétorquant : « vous vous trompez, ça nous retire « l’intégrité » de notre mariage, institution hétérosexuelle privilégiée ». Le mariage ne sera donc plus ce qu’il était. C’est justement ce que je souhaite en militant pour cette loi.

Les homosexuel·le·s questionnent moins les frontières du genre quand ils/elles sont seul·e·s, par leur individualité, même si leur sexualité est posée comme différente, que quand ils/elles sont en couple. En effet, le couple homosexuel, en tant qu’il met en relation deux sexes identiques, non hiérarchisés[2], questionne l’existence de la virilité comme domination de l’autre, de la femme. Deux individus non préalablement car socialement différenciés dans un rapport de domination, sur une échelle de valeur qui est celle du patriarcat (en substance, homme > femme > animal), prennent le risque d’échanger, de s’inventer, sauf à jouer des rôles genrés préétablis (et encore, en jouant un rôle, on ne cesse d’avoir conscience que le genre n’est qu’un rôle, qu’il n’est pas figé dans l’essentialisme : rôle de femme quand on est un homme, rôle d’homme quand on est une femme).

Le couple hétérosexuel, quant à lui, est composé de deux sexes différents, mais ça n’est pas synonyme d’ouverture et d’accueil de l’autre, bien au contraire, et bien que certains voudraient nous le faire croire (sinon – raisonnement par l’absurde – on ne comprendrait pas pourquoi des siècles d’hétérosexualité « institutionnalisée » auraient coïncidé avec des siècles d’oppression de la femme). Il est surtout, souvent malgré lui, structuré hiérarchiquement. Dans la  société patriarcale qui a inventé le mariage comme union dont sont exclu·e·s les homosexuel·le·s, c’est comme si un homme ne pouvait paradoxalement se lier qu’à une femme, et réciproquement, comme si les femmes devaient être mises « sous-contrôle », comme si l’essence, la raison d’être de la seule union « légitime », l’union homme-femme, était le renoncement des femmes à l’égalité, à entrer en  compétition réelle avec l’homme, à être plus que le complément de douceur légèrement méprisable de la vie de l’homme, la seule vie qui compte en définitive. Compétition économique d’abord ; le refrain est connu et pour longtemps encore : non égalité des salaires à travail égal, double journée entre les enfants, la maison et le travail, non parité en entreprise comme en politique, sans compter toutes les vexations plus ou moins symboliques. Bref, je vous renvoie au reste de ce blog.

Le mariage est une union et un lien, dans les deux sens du terme ; il a longtemps été utilisé pour asservir la femme, et aujourd’hui, lié à la filiation et à la procréation, il le fait sans le dire, de façon insidieuse, donc plus difficile à faire évoluer car il était jusqu’alors l’image même de l’hétérosexualité privilégiée par la société, hétérosexualité inscrite et liée à la supériorité supposée de l’homme sur la femme. Bref, en pratique, le mariage dans une société patriarcale contribue à renforcer et maintenir le statu quo, car quand le mari gagne plus que la femme (ce qui est le cas de figure le plus répandu) ou même qu’on suppose a priori qu’il a des chances de mieux réussir, ou que c’est son rôle, que la femme doit sacrifier son travail, son temps pour s’occuper du ménage, des enfants, de son mari, bref, de pour s’occuper de son mariage. Ainsi une femme mariée est en quelque sorte « handicapée » par son mariage si elle souhaite faire carrière : son patron lui supposera des envies d’enfants, qui seront malades, etc, l’homme marié lui, n’en tire que des avantages, profitant en sus d’un statut social respectable.

Le mariage, on l’aura compris, est une institution hautement « hétérosexuelle », c’est-à-dire  silencieusement oppressive pour la femme hétérosexuelle, mais bien plus encore pour la femme homosexuelle qui doit faire face à une sorte de « double peine », une surcharge de discrimination  contre celle qui est à la fois considérée comme une femme, être inférieur, et une non-femme (un monstre autrement dit) en ce qu’elle ne se lie pas charnellement ni légalement/ légitimement à un homme.

Le mariage homosexuel contribuera à bousculer la patriarcat en donnant une autre image du couple légitime, qui n’est plus l’union stable et hiérarchisée d’un homme et d’une femme, « différents et complémentaires », l’un bleu, l’autre rose (car ça a l’air tellement plus équilibré et ça égaye les manifs’) mais de deux individus sans distinction de genre.  Le mariage pour tous a des conséquences sur toute la société et les individus qui la composent en faisant du mariage en général une union « égalitaire », à réinventer. Ce qui dérange en réalité les hétérosexuel·le·s qui sont contre cette loi, ce qui leur fait peur, c’est ce surplus potentiel de pouvoir qui est donné à tous les opprimés, lorsque le maillage étouffant des normes et des hiérarchies est progressivement détendu pour laisser passer un peu d’air, de lumière, d’avenir : d’où la nécessité pour les féministes de soutenir les homosexuel·le·s dans leur lutte.

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Notes

[1] Il faut peut être rappeler que c’était précisément la stratégie des antisémites fascistes de l’entre-deux-guerres : les pamphlets de Céline sont instructifs de ce côté-là, prétendant toujours prendre des risques pour parler, ne pas réussir à se faire entendre, agir en clandestin courageux (on a entendu ça aussi, de la part des « anti », ce qui est totalement faux puisque qu’on les a trop entendu il me semble) dans une société qu’il fantasme comme gouvernée par les Juifs, de façon souterraine. La même « théorie du complot » a pu être régulièrement transposée aux gays et lesbiennes, ce qui me laisse penseuse et angoissée.

[2] Sexes identiques : ça ne veut pas dire que les homosexuels refusent le contact avec l’autre, ne veulent pas sortir d’eux-mêmes pour aller vers l’autre sexe (critique vulgarisée par les psychanalystes), bien au contraire, l’autre individu est toujours différent, quelque soit son sexe si on n’identifie pas le sexe au genre.

« Dans l’amour des homosexuels »: personne n’est homophobe

Il faut se réjouir de la manifestation du 13 janvier – mais si, je vous assure. On a effectivement appris à cette occasion que s’opposer au mariage pour les couples de même sexe, ce n’est pas être homophobe. D’ailleurs, c’est celui qui dit qui y’est: c’est le gouvernement qui est homophobe, lui qui prétend réduire les homosexuel·le·s à leurs « instincts ».

Frigide Barjot, organisatrice de cette manifestation, a commenté sur BFM TV la mobilisation en déclarant qu’« un million de personnes se sont mobilisées dans l’amour des homosexuels ». On peut se demander ce qu’il en serait si ces personnes n’aimaient effectivement pas les homosexuel·le·s.

Le mot d’ordre de la manifestation était d’ailleurs aux bonnes moeurs anti-homophobes, et on a pu voir des slogans aussi touchants que « mariageophile, pas homophobe » (à prononcer la bouche en cœur et les yeux candides).

A noter aussi à gauche: « On veut du sexe pas du genre ». La genrophobie, elle, a visiblement bonne presse.

On peut donc « aimer les homosexuels » tout en considérant qu’ils/elles ne devraient pas avoir les mêmes droits que les hétéros. D’innombrables discours procèdent ainsi: il s’agit de 1) nier l’homophobie en affirmant qu’on accepte, voire qu’on aime les personnes concernées; et 2) leur refuser l’égalité des droits, en affirmant que cette question est distincte de l’homophobie. Pour le dire autrement: l’homophobie est une question psychologique (aimer, accepter, ou non); la question de l’égalité, elle, est arbitrairement exclue du champ de l’homophobie.

Qu’est-ce que l’homophobie, et pourquoi ces protestations?

Le terme « homophobie », apparu dans les années 1970, semble s’être imposé d’une telle manière que l’accusation d’homophobie est devenue un stigmate social: personne ne se revendique comme homophobe. En tout cas, la parole d’une personne s’assumant comme telle n’aurait aucune légitimité, ce qui justifie les protestations de Barjot, Boutin & co: il faut se dédouaner de cette accusation pour être en mesure de faire passer son discours pour légitime.

L’invention du terme « homophobie » a permis de mettre un nom sur des attitudes et des propos qui pouvaient jusque-là avoir droit de cité, faute de langage pour les dire et les condamner. Ce terme permet de donner une existence concrète à ce qui relevait jusque-là du ressenti et de l’informulé, comme l’ont fait en leur temps « racisme » (début du XXème siècle) et « sexisme » (début des années 1960). En devenant une réalité concrète, l’homophobie est peu à peu tombée, comme les autres discriminations, sous le coup de la loi (1). Elle fait aussi l’objet d’actions politiques de sensibilisation et de prévention (2).

Dans L’inversion de la question homosexuelle, le sociologue Eric Fassin constate que « nul n’ose aujourd’hui défendre l’homophobie » (p. 63). « Aujourd’hui », c’est-à-dire dans les années 2000, juste après les débats sur le PaCS et, déjà, le mariage pour les couples de même sexe, débats que le sociologue analyse.

Ce constat intervient dans un chapitre qui tente une définition de l’homophobie, définition très complexe à établir en raison de sa nature politique. Le sens du terme hésite selon lui actuellement entre deux pôles:

    – le pôle psychologique, relevant du registre individuel: l’homophobie se définirait comme le rejet des homosexuel·le·s et de l’homosexualité;

    – le pôle idéologique, relevant du registre collectif: l’homophobie comme défense de l’inégalité des sexualités. Dans ce sens, on parle aussi d’#171;&hétérosexisme ».

Pour Eric Fassin,

    Dans les débats actuels [sur le PaCS], l’accusation d’homophobie s’appuie sur la deuxième définition (l’inégalité); mais en retour, la disculpation se fonde sur la première (la phobie). C’est un argument qui est attaqué, au nom de l’égalité des sexualités; mais la contrattaque est une défense de la personne, qui se dit soupçonnée à tort d’être homophobe […]. Ce « malentendu » autorise donc à se justifier de hiérarchiser les sexualités en plaidant que, personnellement, on aime beaucoup les homosexuels. C’est d’ailleurs la même ambiguïté, entre idéologie et psychologie, qui permet, politiquement, de [tenir] le langage de la compassion, de la tolérance, voire de l’affection.

En d’autres termes, les débats autour du PaCS à la fin des années 90 ou sur le mariage pour tou·te·s aujourd’hui permettent de mesurer l’écart entre des dispositions psychologiques revendiquées (« je n’ai rien contre les homosexuel·le·s ») et une idéologie (« mais je ne veux pas qu’ils/elles aient les mêmes droits que moi »). L’accusation d’homophobie porte avant tout sur son caractère idéologique; la réponse, elle, est de caractère psychologique. Un dialogue de sourds, en somme.

Il est donc important de montrer en quoi ces deux définitions de l’homophobie se rejoignent. Surtout, il importe de mettre l’accent sur le fait que l’idéologie inégalitaire ne peut se distinguer de la haine de l’homosexualité; comme l’écrit Eric Fassin,

    si la société nous enseigne, par le droit et les moeurs, l’infériorité de l’homosexualité, comment l’aversion homophobe n’en découlerait-elle pas naturellement? Autrement dit, il n’est pas besoin de postuler l’intention homophobe pour conclure aux conséquences de l’inégalité des sexualités: on aura beau aimer les homosexuels, le refus de l’égalité reste au principe de l’homophobie.

Une homophobie qui ne dit pas son nom

Est-ce à dire que, l’homophobie n’étant plus acceptable et même possiblement pénalisable, il n’y a plus d’homophobes? Bien sûr que non: de même que le sexisme et le racisme, l’homophobie a encore de beaux jours devant elle. Tout au moins fait-elle l’objet d’une réprobation suffisamment consensuelle pour ne plus s’afficher aussi ouvertement qu’auparavant.

L’homophobie doit donc trouver des chemins détournés pour s’exprimer, comme par exemple le discours (soi-disant) scientifique. On s’appuiera sur l’anthropologie, notamment, pour ériger la différence des sexes dans le couple et dans la filiation en principe indépassable et en invariant universel, contre l’évidence anthropologique même, à savoir l’existence de couples et de familles homosexuels (3).

L’impossible justification politique

Le consensus autour de la stigmatisation de l’homophobie a une autre conséquence: il n’est pas possible de justifier le refus d’ouvrir le mariage aux couples de même sexe par des arguments politiques. Pour les partisan·e·s de cette ouverture, il s’agit d’obtenir l’égalité des droits. Or les arguments contre ne peuvent se situer sur le même terrain: difficile de répondre « je ne veux pas de l’égalité des droits » (même si bien sûr c’est de cela qu’il s’agit). A la place, on invoquera des arguments ne relevant pas a priori de l’idéologie, mais de la religion, de l’anthropologie, d’une vision de la nature, etc.

On assiste donc, à nouveau, à un dialogue de sourds: les anti-«mariage pour tous » ne répondent pas aux arguments politiques des pro; en retour, les pro ne peuvent pas se situer sur le même terrain que les anti, car il serait absurde et hors-sujet de justifier l’ouverture du mariage en arguant qu’elle n’est pas contraire à la religion ni aux lois de la nature.

Un dialogue de sourds, mais non pas une situation symétrique. Ce n’est pas que nous refusons d’entendre que ceux et celles d’en face ne sont pas homophobes: nous savons qu’ils/elles le sont. Leur malhonnêteté consiste à jouer sur les mots et à adapter la définition de l’homophobie à leurs besoins, une manœuvre qu’il est essentiel de dénoncer.

AC Husson

—– Notes

(1) Depuis 2002, la discrimination à l’embauche en fonction de l’orientation sexuelle est interdite, de même que le harcèlement sur le lieu de travail pour le même motif. Depuis 2004, les propos discriminatoires tenus publiquement, ce qui inclut les propos homophobes, sont eux aussi réprimés.

(2) En 2008, le ministre de l’Éducation Nationale Xavier Darcos annonce un plan de la lutte contre toutes formes de discriminations, dont l’homophobie, en milieu scolaire; en 2012, le ministère des droits des femmes a mis en place un « programme d’actions gouvernemental contre les violences et les discriminations commises à raison de l’orientation sexuelle ».

(3) Sur ce sujet, voir E. Fassin, « La voix de l’expertise et les silences de la science dans le débat démocratique », dans Au-delà du PaCS (cf. bibliographie ci-dessous).

—– Pour aller plus loin

FASSIN, Eric ([1999] 2001), « La voix de l’expertise et les silences de la science dans le débat démocratique », Au-delà du PaCS: l’expertise familiale à l’épreuve de l’homosexualité, D. Borrillo, E. Fassin et M. Iacub (dir.), Paris, PUF.

FASSIN, Eric (2005), L’inversion de la question homosexuelle, Paris, Editions Amsterdam.

Du même auteur, en ligne:
« Le mariage pour tous… au cas par cas ! »
« L’Eglise catholique, au mépris du droit » (tribune dans Le Monde)
« Du Pacs au « mariage pour tous » : enjeux sociaux et politiques » (conférence)

Des hommes harcelés dans la rue

Huhuhu. J’imagine qu’un certain nombre de personnes auront ouvert de grands yeux en voyant ce titre (ou hurlé, sauté par la fenêtre, etc). Explication: l’article qui suit est la traduction d’un article paru sur le site feministe.us, écrit par Patrick Ryne et intitulé « Harassing Men on the Street ». J’ai essayé de rendre clair, dans ma traduction du titre et de l’article, le fait qu’on ne parle pas des hommes en général, mais de certains seulement; en l’occurrence, des hommes identifiés comme gays ou bisexuels, ayant vécu des formes de harcèlement dans l’espace public de la part d’autres hommes, gays ou hétéros.

Cet article m’a intéressée pour plusieurs raisons. D’abord, je n’avais jamais, jamais rien lu sur le sujet (mais peut-être que ça m’a seulement échappé, et dans ce cas, merci de me signaler les articles en commentaire!), alors que le harcèlement de rue lui-même a été largement évoqué dans les médias et sur la blogosphère féministe ces derniers temps. Dans le documentaire tourné par Sofie Peeters, autour du hashtag #harcèlementderue sur twitter, dans les nombreux articles publiés sur ce sujet, il est question du harcèlement de nature sexuelle dont les femmes font l’objet dans l’espace public. Un harcèlement fondé sur le genre, comme le rappelle l’article ci-dessous, où la personne harcelée est de genre féminin et le harceleur, de genre masculin. Le blog Une heure de peine propose une analyse sociologique de ce phénomène. Il est normal, et extrêmement important, de parler de ce harcèlement, surtout à l’heure où il a tendance à être banalisé ou non-reconnu commme tel. Les témoignages qu’on a pu lire dans la presse ou collectés par Hollaback montrent qu’il s’agit d’un réel problème, ancré dans notre société, qui concerne un nombre écrasant de femmes et met en cause les rapports de genre.

C’est justement du point de vue du genre, ensuite, que je me suis intéressée à la question du harcèlement dont peuvent être victimes les hommes gays et bisexuels. La question du genre ne peut se poser qu’en termes de rapports sociaux: rapports des hommes et des femmes, mais aussi rapports au sein d’un genre. Parce que les femmes font l’objet d’une forme d’oppression spécifique, qu’on peut appeler patriarcale, les études féministes et, dans leur sillage, les études sur le genre se sont surtout penchées sur la mise en évidence de cette oppression. Mais les études sur le genre ne sont pas des études sur les femmes: ce sont des études sur les rapports sociaux des hommes et des femmes. Le système du genre produit une bipartition hiérarchisée entre masculin et féminin et une relation dominants/dominées; mais au sein de ce système existent de multiples variations, de multiples autres frontières reposant sur la définition hégémonique du féminin et du masculin dans notre société. Ainsi, une femme perçue comme trop masculine ou un homme perçu comme trop efféminé ne rentrent pas dans cette bipartition et sont donc considéré.e.s comme anormales et anormaux (au sens étymologique de « hors-norme »). Cette anormalité est évidemment renforcée quand, à la question de l’apparence, se rajoute celle de l’orientation sexuelle.

L’orientation sexuelle peut être la cause d’une forme d’oppression distincte de l’oppression de genre, et qui doit donc être étudiée comme telle. Pour autant, cela n’aurait pas de sens si l’on ne reconnaissait pas les multiples intersections existant entre ces formes d’oppression. Cette question de l' »intersectionnalité » (traduction du concept d' »intersectionality » en anglais) entre différentes luttes n’est que peu évoquée en France; on peut en lire une bonne présentation sur le site du collectif féministe G.A.R.C.E.S.

Je sais bien que cela paraît évident à certain.e.s mais c’est loin d’être le cas pour tout le monde. L’article publié sur Feministe et traduit ci-dessous a provoqué de nombreux commentaires, généralement positifs, mais aussi des commentaires comme celui-ci (je traduis, là aussi):

« Pourquoi les conversations des femmes sur le harcèlement genré devraient-elles inclure les mauvais traitements subis par les hommes gays/bi? Pourquoi est-ce tellement à la mode, cette nouvelle forme de féminisme qui dit aux femmes qu’elles doivent moins parler de sexisme et plus de choses vaguement similaires qui affectent les hommes?

Pourquoi ce sujet est-il présenté comme une priorité sur un blog féministe? Cela me pose problème. »

Et la même, plus loin:

« Personnellement, je pense qu’aucun site féministe ne devrait jamais publier les écrits d’un homme, quel qu’il soit. Ils sont hors-sujet. Je suis choquée que cela soit controversé. »

L’auteur de l’article a publié une réponse à ces critiques sur un autre site. Je rejoins son point de vue: le problème de ce commentaire est qu’il traduit une vision caricaturale et erronée de la manière dont fonctionne la domination patriarcale. Tous les hommes ne sont pas privilégiés sur le même plan, et toutes les femmes ne souffrent pas autant de cette domination – SCOOP: il y a des femmes plus privilégiées que d’autres. Les femmes blanches, hétéros, appartenant à la classe moyenne connaissent l’oppression de genre, mais cela n’empêche pas qu’elles soient privilégiées par rapport à des femmes noires, et/ou lesbiennes ou bi, etc. De même, le fait que l’auteur de l’article soit un homme, et un homme blanc, n’empêche pas qu’en tant qu’homosexuel, il soit victime d’une forme d’oppression spécifique.

Une dernière chose: l’étude concerne le harcèlement spécifique vécu par ce groupe. Il n’évoque pas le cas des lesbiennes / femmes bi, auquel il faudrait consacrer une étude à part, dans la mesure où l’oppression de genre rejoint l’oppression liée à l’orientation sexuelle affichée.

Remarque sur la traduction: l’auteur emploie généralement l’expression « hommes gays ou bisexuels » pour désigner le groupe qu’il étudie. Afin d’éviter toute confusion, possible en français, entre « des hommes » et « des hommes gays ou bisexuels », j’emploie l’expression complète. J’ai coupé un passage qui concernait un grand sondage mené aux Etats-Unis. Les commentaires entre crochets et en italiques sont de moi.

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Alors que j’attendais le bus en allant au travail, un homme s’est approché de moi et m’a posé une question à propos des horaires. Puis il m’a demandé s’il me plaisait. Il me dit qu’il était hétéro mais couchait avec des hommes [« to be on the DL »: argot sexuel noir-américain], qu’il aimait ma voix et me trouvait sexy. Il me mettait mal à l’aise et je ne savais pas bien comment réagir. Il me demanda ensuite si j’aimais les grosses bites black et si j’aimerais voir la sienne. Son agression était malvenue et je mis un moment à le convaincre que je n’étais pas intéressé.

Une autre fois, alors que je marchais dans une station de métro, on m’a harcelé parce que je tenais la main d’un autre garçon.

Même si j’aimerais que ces incidents soient rares, ils ne le sont pas – et c’est une réalité pour de nombreux hommes perçus comme étant gays ou bisexuels.

On a beaucoup entendu parler dernièrement du harcèlement que connaissent les femmes dans la rue, d’un article sur la homepage de CNN.com à un sketch dans Saturday Night Live , et bien qu’il faille accorder encore plus d’attention qu’on ne le fait aujourd’hui au harcèlement, fondé sur le genre, des femmes dans la rue, le harcèlement que connaissent les hommes gays/bi est un sujet connexe qui mérite aussi que l’on s’y attarde.

J’ai fait des recherches cette année, dans le cadre de mon mémoire de Master à la George Washington University, sur le harcèlement dans la rue des hommes gays et bisexuels. J’ai interrogé 331 hommes du monde entier à propos de leurs expériences, et environ 90% d’eux ont dit être parfois, souvent, ou toujours harcelé ou traités de manière à ce qu’ils ne se sentent pas les bienvenus dans des espaces publics à cause de leur orientation sexuelle perçue – un chiffre bien trop élevé.

Mais le harcèlement des hommes gays et bisexuels est compliqué. Ils sont visés parce que ce sont des hommes et parce que leur masculinité est, dans certains cas et à des degrés variables, illisible. C’est une forme de violence qui prend place dans une société hétérosexiste, qui cherche à imposer les standards et comportement genrés traditionnels aux individus participant à une interaction publique.

Les types de harcèlement que les personnes interrogées ont vécus ont tendance à varier en fonction de l’orientation sexuelle du harceleur [j’emploie à dessein le masculin, bien qu’en anglais on ne précise pas le genre]. Ils ont répondu que c’était d’autres hommes gays ou bisexuels qui les sifflaient et les touchaient / les empoignaient d’une façon sexuelle, alors que des hommes qu’ils identifiaient comme hétéros se comportaient eux de manière différente, les klaxonnaient, les insultaient, faisaient des commentaires homophobes, coupaient délibérément leur route, ou les suivaient.

De nombreux hommes ont signalé modérer leur apparence en public afin d’apparaître plus masculins et d’éviter d’être harcelés. L’un deux a dit qu’il ne se sentait pas à l’aise en présence de mecs qu’il appelait « bros » (frères), même s’il n’avait été que peu harcelé par eux.

Voilà ce que je trouve si dérangeant à propos de cette forme de violence. Bien qu’elle se produise peut-être moins souvent que le harcèlement genré des femmes, les hommes gays et bisexuels y pensent quand même et, parfois, en souffrent terriblement. En fait, à peu près 71% des hommes ayant répondu à mon sondage ont signalé faire attention en permanence à ce qui les entourait quand ils évoluaient dans l’espace public.

De plus, 69% ont répondu qu’ils évitaient certains quartiers ou zones, 67% qu’ils n’établissaient pas de contact visuel avec d’autres personnes, et 59% qu’il leur arrivait de traverser la rue ou de prendre d’autres routes – tout cela, afin d’éviter un harcèlement potentiel.

Les femmes et les hommes ne devraient pas avoir peur d’aller faire leurs courses ou au travail, de prendre le bus ou le métro, et il est certain qu’elles/ils ne devraient pas avoir à prendre des mesures extrêmes comme changer de boulot ou déménager, simplement pour éviter l’attention non-désirée qu’elles/ils reçoivent dans l’espace public. Il s’agit d’un problème social majeur et il faut faire quelque chose pour le combattre.

D’abord, il faut intervenir quand on est le témoin d’actes de harcèlement en public et encourager plus d’hommes à s’exprimer à propos de ce problème, y compris quand ils sont harcelés. En s’exprimant et en partageant nos histoires, nous pouvons œuvrer en faveur d’une culture qui ne considère pas le harcèlement public comme le simple prix à payer quand on est une femme, ou quand on est perçu comme homme gay ou bisexuel.

Ensuite, il faut en savoir plus à propos du harcèlement de rue, un problème auquel on ne consacre pas assez d’études. (…)

Enfin, nous devons continuer à parler du harcèlement de rue parce que ça se passe ici et maintenant. Et ça se passe partout. Et il faut que tout le monde le sache.

Genre et Jeu vidéo (3) : Des muscles et des couilles

Suite de la série de Mar_Lard sur les jeux vidéo, qui aborde cette fois la question des représentations de la masculinité.

Au cas où les lecteurs et lectrices régulier.es de ce blog se poseraient des questions, je [la tôlière] suis en période de concours mais je reviens bientôt, et j’ai bien l’intention de me rattraper! Pardon pour les éventuels commentaires laissés en souffrance, j’y réponds dès que je peux.

On l’a vu dans les deux articles précédents, la féminité telle qu’elle apparaît dans les jeux vidéos est particulièrement codifiée et exacerbée; encore aujourd’hui les créateurs ont du mal à se défaire des poncifs de la bimbo et de la demoiselle en détresse(1). Cependant les archétypes de genre n’affectent pas seulement les représentations féminines ; un rapide tour d’horizon des personnages masculins permet également de dégager des motifs récurrents et pas moins impressionnants dans leurs stéréotypes. Le jeu vidéo est ainsi l’un des médias les plus appliqués à maintenir une représentation dichotomique du genre : un masculin et un féminin bien distincts, aux attributs clairement définis, opposés et exacerbés à l’extrême.

Vous l’aurez compris, aujourd’hui nous allons parler de la masculinité dans les jeux vidéos.

On a du pain sur la planche.(2)

Précisons tout d’abord que nous allons nous intéresser ici principalement aux jeux destinés à un public occidental : les jeux adressés spécifiquement au marché japonais/coréen reflètent une esthétique de la masculinité très différente, suffisamment particulière pour mériter un article à part(3).

Dans le schéma occidental, masculinité = virilité, la virilité étant ici réduite à son expression la plus stéréotypée :

La puissance…

Skyrim

La violence, l’agressivité…

God of War

Les muscles saillants, la force physique…

Brütal Legend

Le stoïcisme, l’impassibilité présentée comme force mentale…

Dante’s Inferno : Le héros établit la taille de ses couilles en cousant une croix chrétienne à même sa chair à vif

L’attitude rebelle et aventurière, soulignée par un teint basané et une barbe mal rasée…

Uncharted

Et bien sûr la possession de nombreuses, belles femelles.

Duke Nukem Forever

Notez comme la plupart des exemples ci-dessus réunissent plusieurs sinon tous ces traits ; de nombreux jeux n’hésitent pas à les accentuer au maximum pour donner naissance à des caricatures hyper-virilisées frôlant le grotesque.(4)

Contra 4

Darksiders

Gears of War

Les éditeurs japonais proposent légèrement plus de variété, notamment grâce à Nintendo qui mise sur une image plus enfantine, familiale et amicale(5) :

Mario

The Legend of Zelda

Kid Icarus

Mais en règle générale, ils se conforment à l’idéal occidental lorsqu’il s’agit de titres « matures » destinés à l’international :

Metal Gear Solid

Castlevania : Lords of Shadow

Asura’s Wrath

Voici d’ailleurs comment la fameuse série Street Fighter représente un personnage de soldat américain :

Le jeu vidéo emprunte également beaucoup aux comics, univers voisin en matière de virilité hypertrophiée :

Même dans les jeux vous permettant de customiser votre avatar, il est souvent difficile de créer un personnage qui déroge à cette règle. Dans World of Warcraft par exemple, mâles = tas de muscles ; c’est d’ailleurs ce qui les distingue des femelles.(6)

Plus qu’une tradition, l’ultra-virilité est un argument de vente, soigneusement mis en avant à travers la jaquette du jeu et tout le marketing qui l’entoure :

Les FPS (jeux de tir à la première personne, le genre le plus populaire aujourd’hui) sont particulièrement coutumiers du fait. Observez ces saisissants collages de jaquettes :

Et cette tendance ne va pas en s’amenuisant, bien au contraire ; certains personnages font ainsi l’objet de véritables liftings entre deux opus d’une série pour rester dans la course à l’hyper-virilité(7). Observez l’évolution de Chris Redfield : à gauche tel qu’il apparaît dans Resident Evil : Code Veronica (2000), et à droite dans Resident Evil 5 (2009).

Tour de bras, teint basané, armement, bosse dans le pantalon…

Plus frappant encore, la métamorphose du Prince de Perse entre Sands of Times (2003) et Warrior Within (2004) :

Il aura suffi d’un an pour transformer le jeune prince aux traits fins, plutôt sensible et timide avec la gent féminine, en une machine de guerre furieuse qui emploie ses premières lignes de dialogue à traiter une femme de salope (7:10). Les fans n’étaient pas ravi(e)s.

De manière générale la gamme d’émotions du Héros Viril Typique est assez restreinte. Motivé par la rage et la vengeance – souvent pour la mort violente d’un personnage féminin(8) (God of War, Castlevania : Lords of Shadow, Dante’s Inferno…), le patriotisme, l’honneur et le sens du devoir (Call of Duty (littéralement), Halo, Prince of Persia, Metal Gear Solid…), le simple goût de la compétition (Madworld, Uncharted, F-Zero…) voire les trois à la fois (Darksiders, Gears of War…), il ne ressent souvent pas la joie, sinon dans le massacre cruel et sanglant de ses ennemis. L’excellent webcomic aptement nommé « Manly Guys Doing Manly Things – The Punchline is Machismo » s’amuse de ces clichés : l’auteur nous dépeint ici une « joyeuse réunion » entre Kratos de God of War, War de Darksiders et Sten de Dragon Age.

« Ah ! Sten, mon ami ! Je suis heureux de te voir en si bonne forme ! » « Kratos ! Quelle heureux hasard que cette rencontre ! » « Et regarde ! Le Cavalier est là aussi! » « Mes amis ! Quelle journée fantastique ! » « Vraiment ! Les mots ne peuvent exprimer mon bonheur ! » « Mon coeur déborde de joie ! »

Cela va sans dire, mais ce Héros Viril Typique est évidemment hétérosexuel. Toujours. D’ailleurs les concepteurs de jeux prennent grand soin de rappeler ce fait, que ce soit en incluant une conquête romantique pour le protagoniste (pléthore d’exemples ici), en jetant de multiples femmes dans son lit (The Witcher, God of War…) ou en le distanciant explicitement du terrible spectre de l’homosexuel. Ainsi, certains FPS poussent le « réalisme » jusqu’à inclure dans leurs dialogues quelques bonnes blagues homophobes afin de reproduire la chaleureuse ambiance macho de l’armée. Exemple plus marquant : la polémique qui entoura Bioware, éditeur pourtant célèbre pour son progressisme en matière de représentations LGBT, avec la publication de Mass Effect 1 & 2. Les jeux permettaient d’incarner un homme ou une femme et offraient nombre d’options romantiques : hétérosexuelles, lesbiennes, extraterrestres même…mais pas gays.

(9)

Les créateurs ont expliqué cela par le fait que Shepard, le/la protagoniste de Mass Effect, était un personnage avec certains aspects prédéfinis…Une justification étonnante quand on sait que ce même personnage est entièrement customisable : libre à vous de décider de son sexe, son apparence, son histoire, son caractère, ses choix moraux…En clair, le seul et unique « aspect prédéfini » de Shepard, c’est qu’il n’est pas gay. Surtout pas.(10)

Notez que TOUS les exemples cités ci-dessus sont des personnages principaux contrôlés par le joueur : ils sont ses avatars, ses incarnations vidéoludiques. De nombreux jeux vont jusqu’à gommer toute identité propre du personnage principal masculin pour que le joueur puisse s’y projeter au maximum :

Halo

F.E.A.R

Metro 2033

Ces personnages sont masqués pendant la totalité ou l’essentiel du jeu et n’ont que peu ou pas de dialogue/personnalité…si ce n’est pour établir leur virilité. Parfois ils n’ont même pas de nom propre, mais un titre (Masterchief dans Halo, Point Man dans F.E.A.R…). Dans le cas des jeux à la première personne, il n’est pas rare que la représentation du personnage dirigé se limite au soldat sans visage sur la jaquette (voir FPS ci-dessus). Ces avatars ne sont littéralement que des réceptacles ultra-virils destinés à accueillir le joueur.

Ce qui m’amène à répondre à une objection que l’on m’a beaucoup faite à propos du premier article de cette série et que l’on peut résumer par « Mais les personnages masculins sont tout aussi sexualisés/idéalisés ! »(11) Il se trouve d’ailleurs que ce sujet a fait couler beaucoup d’encre ces derniers temps : un long article d’Une Heure de Peine et une excellente vidéo de The Movie Bob (en anglais)(12) détaillent les arguments que je vais développer ici.

A savoir : ces personnages ultra-virils correspondent certes à des fantasmes sexuels, mais ce sont encore et toujours des fantasmes masculins. Kratos n’exhibe pas son abondante musculature, sa puissance et sa férocité pour plaire à un hypothétique public féminin :

Il est ainsi pour flatter le joueur masculin qui va s’incarner en lui et devenir, le temps d’une partie, un dieu viril invincible. Croyez bien que la plupart des femmes ne trouveront pas Kratos sexuellement attirant, mais plutôt repoussant…(13) Cette excellente planche de Shortpacked ! résume la situation :

« J’en ai assez de t’entendre râler que les femmes sont objectifiées sexuellement dans les comics ! Les mecs le sont aussi ! Ce sont de grosses bêtes de muscles impossibles ! » « D’abord, recherche « fausse équivalence » sur Google. » « Etre une grosse bête de muscles impossibles est un fantasme de pouvoir masculin. Ça n’a rien à voir avec ce qu’une femme comme moi trouve attirant. » « Laisse-moi te montrer ce que je veux dire. Pour que je fantasme sur Batman, il doit être bâti pour la dextérité, pas la puissance. Rendons le plus mince. » « Et tu sais quoi ? C’est important que ses yeux soient visibles. Ils devraient être grands et intenses. Rajoutons des joues rougissantes et des lèvres à baisers. » « Ce dessin me dérange. » « Bienvenue dans ma vie de tous les jours. »

Pour rester dans l’univers God of War, le troisième opus de la série nous offre une scène tout à fait révélatrice : Kratos s’introduit dans la chambre de la déesse Aphrodite et la trouve occupée au lit avec deux de ses servantes. Après quelques plans appuyés et des gémissements dignes d’un film pornographique, les trois femmes (aux seins dénudés pour le plaisir du joueur) interrompent leurs activités et Aphrodite invite Kratos dans son lit : « Sais-tu depuis combien de temps je n’ai pas eu la visite d’un vrai homme ? », dit-elle en se tordant dans des poses sensuelles pour la caméra. Le joueur peut alors choisir d’accepter son offre ; s’ensuit un mini-jeu où il doit pilonner la déesse grâce aux boutons de sa manette, pendant que les deux servantes délaissées observent la scène avec envie en se tripotant mutuellement (« Quand est-ce que ce sera notre tour ? »). Aphrodite conclut : « Tu as vraiment un don des dieux, Kratos ».

(Vidéo NSFW) God of War III – Aphrodite Sex Scene

Si là, on ne nage pas en plein dans le fantasme masculin hétéro…

Au cours du colloque Genre & Jeu vidéo de Lyon, un chercheur émettait l’hypothèse que les jeux vidéos avaient évolué vers ce modèle d’hyper-virilité exacerbée pour compenser le caractère essentiellement non-viril de l’activité (rester statique et sédentaire, affalé devant un écran) : permettre au joueur d’incarner des avatars ultra-masculins permettrait en quelque sorte de les « rassurer » quant à leur propre virilité. Toujours est-il que ces représentations sont problématiques, pour deux raisons :

  • Tout comme les bimbos hypersexualisées, elles s’adressent encore et toujours au public masculin, contribuant ainsi à faire des jeux vidéo un loisir peu attirant pour les femmes.

  • Elles perpétuent des idéaux masculins de virilité inatteignables, destructeurs et aliénants pour les hommes comme pour les femmes.

On est donc dans un environnement fictionnel où les hommes sont incarnés et les femmes mises en scène. Pour illustrer ce propos, penchons-nous sur la représentation de la fameuse héroïne Lara Croft dans le trailer polémique évoqué plus haut, et comparons-la à son équivalent masculin, Nathan Drake d’Uncharted.

(Cette vidéo comporte des scènes d’une grande violence et une tentative de viol)

La souffrance et la vulnérabilité de l’héroïne sont mises en scène voire sexualisées par ses poses et ses abondants gémissements. En une minute, cette bande-annonce lui fait subir toutes sortes d’attaques pour le plaisir du spectateur – et pour lui donner envie d’acheter. Interrogé sur ces choix créatifs, le producteur Ron Rosenberg explique :

« Quand tu vois [Lara] face à ces obstacles, tu te prends d’affection pour elle, peut-être plus que tu ne te prendrais d’affection pour un personnage masculin…Quand les gens jouent Lara, ils n’ont pas vraiment envie de se projeter eux-mêmes dans le personnage. Ils sont plutôt « J’ai envie de la protéger ». Ca instaure cette dynamique « Je pars à l’aventure avec elle et je vais essayer de la protéger. » Cette capacité à la voir comme une humaine est plus attirante pour moi que la version sexualisée d’auparavant. En partant de rien, elle devient une héroïne…on la construit petit à petit et juste quand elle prend confiance en elle, on la brise à nouveau. Elle est vraiment transformée en un animal acculé. C’est un grand pas dans son évolution : elle est forcée à se battre ou mourir. »

Bon. On le voit, les créateurs ne considèrent pas un instant que le joueur ou la joueuse puisse vouloir incarner le personnage de Lara : au lieu d’être le sujet actif de son propre jeu, elle est l’objet passif du regard et des attentions du joueur. Ce dernier est censé adopter la position de protecteur – sous-entendu masculin – du personnage féminin…(14)

Qu’en est-il donc du héros masculin de Uncharted ?

A priori, Nate est dans une situation tout aussi délicate…Et pourtant. Marchant droit dans le désert, il adopte une pose résolue, surplombant l’environnement hostile. Il s’empare d’une mitraillette, instrument de pouvoir, et continue là où un autre a échoué. Il reste calme et conserve même une attitude rebelle et arrogante face au danger de mort. Le tout pendant que la voix off – la sienne – parle de la force et du courage de réaliser ses rêves.

A n’en pas douter, Nate est un héros – un personnage aspirationnel pour les joueurs, plaisant à incarner. Lui aussi traverse des épreuves d’une grande violence pendant ses aventures – il est battu, drogué, capturé…mais il les traverse toujours avec flegme et classe, avant de conclure d’un sourire rebelle et d’un one-liner digne d’Indiana Jones.

Les joueurs peuvent se rêver en Nathan Drake, héros aventurier…mais qui voudrait se rêver en Lara Croft, animal traqué ?

Pour poursuivre dans cette veine, reprenons les personnages masculins « neutres » évoqués plus haut, ces simples coquilles vides dédiées à l’incarnation du joueur : un personnage principal féminin n’est jamais neutre(15). Même lorsqu’elles ne sont pas visibles pendant le gameplay, comme Faith de Mirror’s Edge ou Samus de Metroid, les héroïnes sont abondamment mises en scène lors de cinématiques ou dans le marketing qui entoure le jeu. Ce sont des entités séparées du joueur, avec un physique, une histoire, une personnalité prédéfinie. Lorsque l’on joue à Halo, on devient Master Chief ; lorsque l’on joue à Metroid, on suit Samus dans ses aventures. On ne l’incarne pas : on l’accompagne – on la regarde. Car au fond, les créateurs créent toujours leurs jeux pour des hommes hétéros, ceux qui aiment être virils et regarder de belles femmes.

La prochaine fois nous nous pencherons sur le modèle de masculinité alternatif, nettement plus adressé au public féminin, proposé par les jeux du marché asiatique. Pour souligner à quel point la différence est grande, il n’est pas meilleur exemple que le jeu Nier, où les créateurs ont cru bon de proposer deux versions du héros ; l’une destinée au public occidental…

…et l’autre au public asiatique :

A bientôt pour parler de jeunes éphèbes androgynes, donc !

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1 Deux exemples polémiques actuellement : ce trailer pour Hitman : Absolution aux femmes ultra-sexualisées et à la violence fétichisée, et ce reboot de la fameuse série Tomb Raider mettant en scène la vulnérabilité et la souffrance de l’héroïne « pour donner envie au joueur de la protéger », selon son créateur. (^)


2 Avant qu’on ne me reproche le choix de l’illustration (c’est qu’en préparant cet article j’ai fait face à des vagues de « mais Duke Nukem c’est pas pareil, c’est une parodie assumée ») :
– Oui, le Duke est une caricature. Il a été créé précisément pour incarner le héros de jeu vidéo viril, macho poussé à l’extrême. Ce qui en fait l’illustration parfaite pour cet article.
– Le fait que Duke Nukem soit une « parodie assumée » ne veut pas dire qu’il ne se conforme pas aux clichés discutés ici. Au contraire, il les pousse à l’extrême : il s’adresse aux joueurs qui aiment « jouer les machos », même si c’est pour rire. Par pitié qu’on ne vienne pas me dire sérieusement que Duke Nukem est une œuvre de dénonciation du machisme. (^)


3 Les fans de J-RPG voient de quoi je veux parler. (^)


4 Sérieusement, comparez : on dirait des dessins de Rob Liefield. (^)


5 Encore que, la « féminisation » de Link provoque la grogne d’une partie des joueurs occidentaux… (^)


6 Comme le montre cet article, les femelles étaient bien plus proches des mâles en termes de musculature à l’origine ; elles furent modifiées après que des joueurs se soient plaints qu’elles étaient « laides ». Cette anecdote permet de constater à nouveau à quel point les exigences corporelles sont différentes selon le genre, même pour des races de monstres fantastiques. (^)


7 Ce traitement est d’ailleurs loin d’être réservé aux personnages masculins : observez l’inflation mammaire progressive d’Ivy de Soul Calibur (^)


8 Voir le site Women in Refrigerators pour ce phénomène étudié dans les comics (^)


9 Et avant qu’on ne me sorte « Les Asari sont une espèce asexuée » : elles ont une apparence féminine, de top-modèles qui-plus-est, ainsi qu’une voix de femme ; elles se conforment aux conceptions classiques du genre féminin ; elles sont désignées par des pronoms féminins. Les déclarer officiellement asexuées n’était qu’une excuse pour inclure une romance lesbienne dans Mass Effect 1 sans l’appeler par ce nom ; dans Mass Effect 2 c’est devenu un moyen de camoufler l’absence criante de romance gay. (^)


10 Et quand enfin Bioware a intégré une option gay dans Mass Effect 3, au tour des joueurs de piquer une crise… (^)


11 Pour citer ce pigiste (tweets du 18 juin) : « Intéressant. Il y a quelques temps, j’ai écrit un article se plaignant que les personnages masculins dans les jeux vidéo étaient tous des bites sur pattes. Il y eut beaucoup de réponses, mais très peu soulignant que la représentation des personnages féminins était tout aussi mauvaise. Aujourd’hui, je me plains de la pauvreté des personnages féminins, et immédiatement beaucoup de commentaires d’hommes qui pleurnichent parce qu’ils sont mal représentés aussi. » (^)


12 Movie Bob a réalisé d’autres excellentes vidéos sur le thème « Genre & Jeu vidéo » : celle-ci, proche de mon premier article, sur la représentation des femmes (et l’accueil réservé aux féministes par la communauté gamer), et celle-ci sur le harcèlement sexuel des gameuses et le sexisme de la communauté geek/gamer. (^)


13 Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’aucune femme ne peut être attirée par cet archétype viril : chacun ses goûts et tout pour le mieux. Simplement que si une joueuse en vient à apprécier Kratos, c’est un effet collatéral : elle n’est pas la cible principale visée lors de la création du personnage. (^)


14 Pour plus d’informations sur les innombrables problèmes posés par ce trailer et les explications du producteur, voir ici et ici (anglais). (^)


15 Il existe une seule et unique exception à cette règle : Chell de Portal, qui comme son alter-égo masculin Gordon Freeman de Half-Life dispose d’un physique standard, n’a pas de voix et se caractérise uniquement par son nom et son visage. (^)

Vu Lu Entendu

Genre et sciences: Le numéro de février du magazine Sciences et Avenir est consacré aux études scientifiques portant sur les différences neurologiques entre hommes et femmes et fait le point sur une rafale d’articles et de livres qui mettent à mal l’idée que nos cerveaux sont sexués.

Les hommes et les femmes parlent-ils différemment? C’est en tout cas ce que semble penser le linguiste John Locke, qui a publié fin 2011 un livre intitulé Duels and Duets: Why Men and Women Talk So Differently (Duels et duos: pourquoi les hommes et les femmes s’expriment si différemment). Une des critiques qui ont été formulées contre cet ouvrage est qu’il adopte une position essentialiste quant aux catégories « homme » et « femme », et un point de vue universaliste qui efface totalement les variantes sociologiques, géographiques ou encore ethniques entre les individus. Je n’ai pas encore lu l’ouvrage mais il est évoqué dans cette émission de la radio britannique BBC 4.

Vanneste et la « doctrine de l’homosexualité »: Un article fait le point sur les propos du (bientôt ex-) député UMP Christian Vanneste, membre du groupe « la Droite populaire », sur l’homosexualité. Dans une vidéo parue sur le site Liberté Politique (site catholique lié à une association proche de l’Opus Dei), Vanneste s’attaque aux homosexuels comme il l’a déjà fait à de nombreuses reprises dans le passé en expliquant que l’homosexualité est une « doctrine » fondée sur « la haine de l’autre »; il évoque également ce qu’il appelle « le mythe de la déportation des homosexuels ». C’est surtout ce dernier point qui a suscité de multiples réactions dans les médias et de la part des politiques; cet article montre que ce n’est peut-être pas là le plus grave. Pour mémoire, c’est Christian Vanneste qui est à l’origine de la question au ministère de l’Education Nationale concernant la présence de « la théorie du gender [sic] » dans des manuels de biologie de 1ère.

La famille vue par la publicité: Le site Culture Pub se penche sur la représentation de la famille dans la publicité, depuis la famille Ricoré jusqu’à la famille Eram. Cette brève enquête souligne de manière intéressante (et contestable) que si les « nouveaux modèles familiaux » sont entrés dans la publicité depuis les années 1990, il n’est pas question de les tourner en dérision comme on le fait avec le modèle « traditionnel ».

Pères au foyer: Cet article, qui a déjà beaucoup circulé, est écrit par Till the Cat, un père au foyer, qui réagit de manière caustique aux propos de trois journalistes du magazine masculin GQ concernant les pères au foyer. Extrait:

Et puis c’est tellement facile de penser que c’est un truc de femmes. C’est tellement confortable. Comme ça, si l’un ou l’autre dans le couple doit sacrifier une carrière professionnelle, il sera tout à fait naturel que ce soit madame. (…) Et bien non les gars … C’est culturel, pas naturel. Et, truc de dingue, les nanas ont de plus en plus envie d’avoir le choix, comme nous. Alors, on fait quoi ? On évite d’aborder le sujet ou on en parle ? »

Petit bonus final. Très bonne semaine à toutes et à tous!

Et on va donner des SEINS à Eve. Tu sais, pour qu'on puisse vendre de la BIERE.

Malaise dans la pub (3): Hétéro, I presume?

J’ai dérogé pour la première fois à ma règle de publication hebdomadaire… J’essaie de sortir la tête de l’eau pour me rattraper. Et puis je te dois des remerciements, lecteur/rice: ce blog totalise maintenant plus de 5500 visites depuis fin septembre, et pour une débutante comme moi, ça fait chaud au coeur 🙂

J’ai parlé dans les deux premiers posts de la série « Malaise dans la pub » de la représentation des femmes dans les publicités pour voitures et de l’image des hommes qui sous-tend ces publicités: machos, amoureux de leurs bagnoles, objectifiant les femmes. Cette représentation stéréotypée se retrouve explicitement dans des publicités destinées à un public masculin.

Il me semble que l’on parle beaucoup de l’image des femmes véhiculée à travers la publicité (même si ce n’est pas assez, et que les choses ne changent pas, au contraire). Dernièrement, il a beaucoup été question des affiches pour le film « Les Infidèles », qui ont été retirées en raison de l’image dégradante de « la femme » (comme s’il y avait « la femme », et non pas « des femmes »… bref) qu’elle présente, ainsi que de leur caractère explicitement sexuel. Une autre campagne a fait le buzz, pour une boutique d’accessoires de football cette fois. 20 minutes titre « Une pub ‘sexiste’ s’attire les foudres des féministes », et je m’interroge: il n’y a donc que les féministes que cela choque, le fait qu’on suggère explicitement une fellation pour vendre des chaussures de sport, et que le credo « prendre soin des clients » conduise à représenter les vendeuses et les vendeurs en train de délivrer des services sexuels? Le co-gérant de la boutique affirme: «On a reçu un super-accueil, même si on se doutait bien qu’on allait éveiller les critiques de groupuscules extrêmes». Sans commentaire.

Ces deux campagnes, qu’il s’agisse de vendre un film ou des chaussures, soulèvent la même question. On se récrie, voire on condamne officiellement l’image dégradante des femmes que ces publicités véhiculent; on n’évoque cependant pas ce qui sous-tend ces publicités, à savoir des stéréotypes concernant la masculinité. Comme dans les publicités pour des voitures dont je parlais il y a quelques semaines, il faut s’interroger sur le discours implicite sur la masculinité qui sous-tend ces représentations. Non seulement les hommes sont censés « ne penser qu’à ça », considérer les femmes comme des bouts de viande (l’affiche des « Infidèles » avec Jean Dujardin ne fait apparaître que les jambes d’une femme, dans une position pour le moins intenable) ou des machines à délivrer du plaisir, mais ils sont toujours blancs, plutôt jeunes ou « dans la force de l’âge », souvent en costume-cravate, et évidemment, hétéros.

L’hétérosexualité va tellement de soi dans la publicité qu’il paraît même étrange de souligner que c’est là un attribut essentiel de « l’Homme » typique auquel ces messieurs sont censés s’identifier. De plus, je connais peu d’exemples de publicités faisant intervenir des hommes qui ne sont pas blancs (aucun ne me vient d’ailleurs à l’esprit), surtout dans le rôle d’un homme aisé, possesseur d’une belle voiture ou en costume-cravate sur des affiches de film; caucasien et hétéro, voilà le portrait-robot du Monsieur Dans La Pub.

Un exemple particulièrement frappant: voici une publicité de toute évidence destinée aux hommes et qui ne se justifie qu’à travers le regard du spectateur masculin et hétéro, potentiel acheteur… mais acheteur de quoi? Il s’agit d’une publicité pour Nissan Pathfinder, diffusée au Brésil en 2003. Une petite capture d’écran pour vous donner envie de cliquer sur le lien (impossible d’intégrer la vidéo):

Cet article sur l’utilisation de l’homosexualité dans la publicité évoque l’émergence de représentation d’hommes gays dans la publicité, mais il me semble que toutes les publicités discutées n’ont pas été diffusées en France mais dans des pays anglo-saxons. De manière intéressante, l’auteur de l’article suggère que les hommes homosexuels seraient plus faciles à caricaturer que les lesbiennes, la caricature faisant selon lui partie intégrante du mécanisme de la publicité; les lesbiennes, elles, seraient moins faciles à caricaturer… car on ne pourrait pas tout ramener au pénis, ce qui serait très souvent le cas avec des pubs mettant en scène des hommes gays.

Pour en revenir aux deux exemples dont je parlais au début, les affiches des « Infidèles » et la vidéo d’une boutique d’accessoires de foot, l’argument principal et sempiternel des défenseurs de ces campagnes est celui de l’humour. Les publicitaires manquent décidément cruellement d’imagination, eux qui mettent en scène des femmes nues et ultra sexualisées à tout va, que ce soit pour vendre des chaussures, des voitures ou, littéralement, n’importe quoi d’autre. Ils manquent aussi d’imagination dans leurs justifications: l’humour, vraiment…? Et à nouveau, on pointe du doigt les féministes et autres rabat-joies manquant, elles/eux, d’humour. L’argument est vieux comme le monde (oui bon enfin presque) et très bien analysé et réfuté dans cette vidéo de Feminist Frequency, sous-titrée en français par votre serviteuse.

Genre, féminisme et homosexualité

Je suis une (toute récente) accro de Twitter. A plusieurs reprises, j’ai été amusée de constater que des comptes de sites gays et lesbiens, comme zelink, le dernier en date, s’étaient abonnés à mes twits (pour les profanes, cela veut dire que ces comptes peuvent suivre tout ce que je twitte, pensées profondes ou articles). Cela doit être dû au fait que je twitte relativement souvent des informations liées aux droits des personnes LGBT (lesbiennes – gays – bi – trans), et que je suis moi-même abonnée à des comptes de gens intéressés par ces questions. Mais je pense que c’est aussi dû à ma « bio », où je me décris comme féministe.

Ce n’est pas mon orientation sexuelle qui compte ici; ce qui m’intéresse, c’est surtout cette assimilation, fréquente, entre féminisme et lesbianisme. Il s’agit d’un des (nooombreux) clichés liés au féminisme: féministes = mal-baisées = lesbiennes (bah oui, sinon elles seraient hétéro, logique). Cette assimilation a un fondement historique sur lequel je ne m’attarderai pas. La question est par exemple abordée par Diane Lamoureux dans un article intitulé « Reno(r/m)mer « la » lesbienne ou quand les lesbiennes étaient féministes ». Le lesbianisme et le féminisme sont étroitement liés (sans mauvais jeu de mots) surtout dans ce qu’on appelle la « deuxième vague » féministe, où les questions liées au corps et à la sexualité se trouvent au coeur des réflexions et des débats. Certaines théoriciennes féministes célèbres réfléchissent sur la sexualité dans une optique lesbienne; c’est le cas notamment de Monique Wittig (La pensée straight). Ce lien a donné lieu à une plaisanterie attribuée à Ti-Grace Atkinson selon laquelle « le féminisme c’est la théorie, le lesbianisme c’est la pratique ».

Rappelons cependant une évidence: le féminisme n’est pas soluble dans le lesbianisme, et vice versa. Il ne suffit pas d’être une femme pour être féministe (loin s’en faut!), et il ne suffit pas non plus pour cela d’être lesbienne. Un article de Têtue en ligne interroge ainsi: « Lesbiennes et féministes: une identité qui ne va plus de soi? ». Ce « plus » est sûrement superflu, je ne suis pas sûre que cela ait jamais été le cas. Les arguments anti-féministes des lesbiennes interrogées sont strictement les mêmes que ceux de n’importe quelle femme ou n’importe quel homme hétéro: le féminisme serait « agressif » ou « extrémiste », un combat « dépassé », l’égalité serait déjà obtenue et il n’y aurait donc plus de raison de se battre aujourd’hui. Une lesbienne interrogée rappelle cependant: « En tant que lesbienne, il ne faut pas non plus oublier que le sexisme et la lesbophobie sont intrinsèquement liés ».

Les lesbiennes ne sont pas toutes féministes, les féministes ne sont pas toutes lesbiennes: nous voilà bien avancés, me direz-vous. Sauf que rappeler de telles évidences me semble nécessaire dès qu’on touche à la question du genre et du combat militant pour l’égalité entre les genres. Dans les discours anti-« théorie du genre » ou plutôt « théorie du Gender », le genre et l’homosexualité se trouvent assimilés rapidement et de manière apparemment déconcertante. Ainsi, dans l’article paru dans La Croix dont je parlais il y a quelques semaines, la défense des théories du genre passe par la condamnation d’un « usage idéologique » et politique de ces théories par certains « lobbies », entendez les lobbies féministes et homosexuels dont l’objectif final serait, comme dans certaines « écoles scandinaves », de « niveler totalement l’éducation des petits garçons et des petites filles afin qu’ils soient libres de choisir leur genre, masculin ou féminin »:

C’est là un usage idéologique des études du genre, dont on reconnaîtra la philosophie bien discutable, à la fois volontariste et individualiste, sans doute inspirée par la pensée Queer de Judith Butler.

Rappel important: queer est un adjectif désignant une personne homosexuelle. On trouve une assimilation similaire chez Christine Boutin, qui s’est voulue la figure de proue politique du mouvement s’opposant à l’enseignement du genre dans les lycées. Rappelons que Mme Boutin est la présidente du parti chrétien-démocrate français (oui oui ça existe) et candidate aux élections de 2012. Or voici un échantillon de ses affiches de campagne:

L’enseignement du genre est considéré comme une espèce de propagande homosexuelle déstabilisante pour les esprits fragiles des adolescents et visant à brouiller le repère essentiel de la différence des sexes. Or vous remarquerez l’assimilation entre genre (pardon, gender: c’est américain, c’est mal), homosexualité et féminisme, à travers le détournement de la citation de Simone de Beauvoir. L’affirmation, fondamentale pour le féminisme, de la non-essentialité des identités féminine et masculine conduirait tout droit à ce brouillage criminel qui se manifeste dans l’homosexualité ou, encore pire, à travers les personnes transgenres.

Je ne suis pas en train de dire que les théories féministes et les théories du genre n’ont rien à voir avec l’homosexualité. Au contraire, en affranchissant les individus des définitions de la masculinité et de la féminité en termes strictement biologiques et héréditaires, elles mettent en lumière la complexité des individus ainsi que la relativité de l’hétérosexualité, érigée en norme. Mais ces théories ne se réduisent pas à la question de l’homosexualité, et elles ne sont pas non plus la face émergée de l’iceberg monstrueux que serait l’homosexualité et son corollaire, l’aplanissement des différences.

Pour aller plus loin sur la question spécifique des rapports entre lesbianisme et féminisme:
Natacha Chetcuti et Claire Michard (dir.) Lesbianisme et féminisme. Histoires politiques. Paris, Bibliothèque du féminisme, L’Harmattan, 2003 (voir le compte-rendu sur le site erudit.org).
Line Chamberland, « La place des lesbiennes dans le mouvement des femmes » (article originellement publié en 2002).
Diane Lamoureux, « Reno(r/m)mer « la » lesbienne ou quand les lesbiennes étaient féministes » sur le site de la revue Genre sexualité et société (article paru dans le numéro du printemps 2009).
Monique Wittig, La pensée straight, Les guérillières.