Autrefois, je ne voulais pas me marier

Cet article est une contribution d’A. Maruani, merci à elle. Si vous voulez contribuer à ce blog, vous pouvez écrire à l’adresse cafaitgenre[at]gmail.com.

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Certaines lois sont le reflet des mœurs et des mentalités, d’autres contribuent à les faire évoluer. La loi sur le mariage pour tous est enfin passée, mais pas sans douleur, et peut-être pas sans conséquences sur la vie des homosexuel·le·s  aujourd’hui, qui doivent faire face à une violence redoublée, qui est en partie la conséquence des appels haineux d’une certaine Frigide. C’est néanmoins une loi historique pour ces hommes et ces femmes qui n’avaient jusque là pas les mêmes droits que les autres, mais aussi, et plus largement, pour la société française homophobe/hétérocentrée et patriarcale/sexiste, qui contribuera, il faut l’espérer, à la faire évoluer à l’image de l’Espagne (12 ans après la loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe, 70% des Espagnols s’y disent favorables).

Je suis une femme hétérosexuelle et j’ai milité pour le mariage pour tous. Ca n’était pas seulement pour soutenir mes ami·e·s homosexuel·le·s, mais aussi par conviction féministe.

Je voudrais d’abord revenir sur le double discours dangereux parce que tordu et malin, qui a été développé par les anti-mariage homo. La violence des propos et la haine homophobe a été soutenue par un prétendu droit faussement révolutionnaire, en réalité ultra-conservateur, au politiquement incorrect, à « dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas » (cette idée me rend bien triste)[1].  Cette haine de l’autre s’est aussi dérobée sous une hypocrite et puante récupération de la posture multiculturaliste (ça fait moderne), pervertissant le respect  des « différences », que le couple hétérosexuel protégerait : la différence des sexes. Ces arguments absurdes ont tout autant révélé l’homophobie inquiétante d’une partie de la société que sa relation privilégiée avec un sexisme structurel et mental, fortement ancré.
Il faut nous poser la question : pourquoi tant de remous haineux autour d’une loi qui ne concernerait qu’une minorité de gens, pourrait-on dire? Parce qu’il est question d’égalité et donc d’une classe de privilégiés qui doit renoncer à certains avantages au nom de cette même égalité. Sauf que, contrairement au privilège économique, le privilège hétérosexuel n’est pas un privilège de l’ « avoir » : si des homosexuels se marient, ils n’empêchent pas les hétérosexuels de se marier…mais cette union n’a plus le même sens. Il est question moins de l’ « avoir » que de l’ « être », donc l’homophobie est bien ce qui sous-tend l’opposition au mariage, qui revendique le droit à la différence, le droit de n’être « pas comme eux », et surtout, d’être « plus qu’eux », le droit d’être caractérisé par une union légitime, dont les institutions sociales (et donc fiscales) sont solidaires.  Au-delà de cette question déjà traitée par la rédactrice de « Genre ! », l’intersectionnalité du mouvement féministe doit être précisée en ce qui concerne le combat homosexuel, et le mariage pour tous  est un observatoire social intéressant : parce que cette réforme touche à une institution éminemment patriarcale, la résistance à première vue inattendue à ce changement est moins le fait d’extrémistes religieux, obscurantistes et arriérés que du patriarcat qui constitue notre société moderne, qui soutient cette opposition haineuse en faisant mine de ne pas y toucher.

Cette loi contribue à faire bouger, de façon plus ou moins douloureuse, les schémas hétérocentrés de la majorité. On a pu dire que la plupart des hétérosexuels acceptaient avec plus ou moins d’indifférence ou de sympathie le mariage homosexuel avec un refrain tel que : « laissez-les se marier, ils font ce qu’ils veulent, ça ne vous retire rien, à vous » (enchainant par un « parlons de la crise »). On faisait sembler d’ignorer de ce fait un point crucial, que les opposants au mariage ont eu raison (ça me fait mal de dire ça mais il faut bien être juste) de remarquer, rétorquant : « vous vous trompez, ça nous retire « l’intégrité » de notre mariage, institution hétérosexuelle privilégiée ». Le mariage ne sera donc plus ce qu’il était. C’est justement ce que je souhaite en militant pour cette loi.

Les homosexuel·le·s questionnent moins les frontières du genre quand ils/elles sont seul·e·s, par leur individualité, même si leur sexualité est posée comme différente, que quand ils/elles sont en couple. En effet, le couple homosexuel, en tant qu’il met en relation deux sexes identiques, non hiérarchisés[2], questionne l’existence de la virilité comme domination de l’autre, de la femme. Deux individus non préalablement car socialement différenciés dans un rapport de domination, sur une échelle de valeur qui est celle du patriarcat (en substance, homme > femme > animal), prennent le risque d’échanger, de s’inventer, sauf à jouer des rôles genrés préétablis (et encore, en jouant un rôle, on ne cesse d’avoir conscience que le genre n’est qu’un rôle, qu’il n’est pas figé dans l’essentialisme : rôle de femme quand on est un homme, rôle d’homme quand on est une femme).

Le couple hétérosexuel, quant à lui, est composé de deux sexes différents, mais ça n’est pas synonyme d’ouverture et d’accueil de l’autre, bien au contraire, et bien que certains voudraient nous le faire croire (sinon – raisonnement par l’absurde – on ne comprendrait pas pourquoi des siècles d’hétérosexualité « institutionnalisée » auraient coïncidé avec des siècles d’oppression de la femme). Il est surtout, souvent malgré lui, structuré hiérarchiquement. Dans la  société patriarcale qui a inventé le mariage comme union dont sont exclu·e·s les homosexuel·le·s, c’est comme si un homme ne pouvait paradoxalement se lier qu’à une femme, et réciproquement, comme si les femmes devaient être mises « sous-contrôle », comme si l’essence, la raison d’être de la seule union « légitime », l’union homme-femme, était le renoncement des femmes à l’égalité, à entrer en  compétition réelle avec l’homme, à être plus que le complément de douceur légèrement méprisable de la vie de l’homme, la seule vie qui compte en définitive. Compétition économique d’abord ; le refrain est connu et pour longtemps encore : non égalité des salaires à travail égal, double journée entre les enfants, la maison et le travail, non parité en entreprise comme en politique, sans compter toutes les vexations plus ou moins symboliques. Bref, je vous renvoie au reste de ce blog.

Le mariage est une union et un lien, dans les deux sens du terme ; il a longtemps été utilisé pour asservir la femme, et aujourd’hui, lié à la filiation et à la procréation, il le fait sans le dire, de façon insidieuse, donc plus difficile à faire évoluer car il était jusqu’alors l’image même de l’hétérosexualité privilégiée par la société, hétérosexualité inscrite et liée à la supériorité supposée de l’homme sur la femme. Bref, en pratique, le mariage dans une société patriarcale contribue à renforcer et maintenir le statu quo, car quand le mari gagne plus que la femme (ce qui est le cas de figure le plus répandu) ou même qu’on suppose a priori qu’il a des chances de mieux réussir, ou que c’est son rôle, que la femme doit sacrifier son travail, son temps pour s’occuper du ménage, des enfants, de son mari, bref, de pour s’occuper de son mariage. Ainsi une femme mariée est en quelque sorte « handicapée » par son mariage si elle souhaite faire carrière : son patron lui supposera des envies d’enfants, qui seront malades, etc, l’homme marié lui, n’en tire que des avantages, profitant en sus d’un statut social respectable.

Le mariage, on l’aura compris, est une institution hautement « hétérosexuelle », c’est-à-dire  silencieusement oppressive pour la femme hétérosexuelle, mais bien plus encore pour la femme homosexuelle qui doit faire face à une sorte de « double peine », une surcharge de discrimination  contre celle qui est à la fois considérée comme une femme, être inférieur, et une non-femme (un monstre autrement dit) en ce qu’elle ne se lie pas charnellement ni légalement/ légitimement à un homme.

Le mariage homosexuel contribuera à bousculer la patriarcat en donnant une autre image du couple légitime, qui n’est plus l’union stable et hiérarchisée d’un homme et d’une femme, « différents et complémentaires », l’un bleu, l’autre rose (car ça a l’air tellement plus équilibré et ça égaye les manifs’) mais de deux individus sans distinction de genre.  Le mariage pour tous a des conséquences sur toute la société et les individus qui la composent en faisant du mariage en général une union « égalitaire », à réinventer. Ce qui dérange en réalité les hétérosexuel·le·s qui sont contre cette loi, ce qui leur fait peur, c’est ce surplus potentiel de pouvoir qui est donné à tous les opprimés, lorsque le maillage étouffant des normes et des hiérarchies est progressivement détendu pour laisser passer un peu d’air, de lumière, d’avenir : d’où la nécessité pour les féministes de soutenir les homosexuel·le·s dans leur lutte.

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Notes

[1] Il faut peut être rappeler que c’était précisément la stratégie des antisémites fascistes de l’entre-deux-guerres : les pamphlets de Céline sont instructifs de ce côté-là, prétendant toujours prendre des risques pour parler, ne pas réussir à se faire entendre, agir en clandestin courageux (on a entendu ça aussi, de la part des « anti », ce qui est totalement faux puisque qu’on les a trop entendu il me semble) dans une société qu’il fantasme comme gouvernée par les Juifs, de façon souterraine. La même « théorie du complot » a pu être régulièrement transposée aux gays et lesbiennes, ce qui me laisse penseuse et angoissée.

[2] Sexes identiques : ça ne veut pas dire que les homosexuels refusent le contact avec l’autre, ne veulent pas sortir d’eux-mêmes pour aller vers l’autre sexe (critique vulgarisée par les psychanalystes), bien au contraire, l’autre individu est toujours différent, quelque soit son sexe si on n’identifie pas le sexe au genre.

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Anti-homophobie et anti-racisme: la question de l’intersectionnalité

Le titre de cet article fait référence à la polémique liée à l’essai Les féministes blanches et l’empire de Stella Magliani-Belkacem et Félix Boggio Ewanjé-Epée (La Fabrique, 2012). Une polémique cantonnée, certes, aux milieux militants de gauche, mais sur laquelle il me semble important de revenir, ce qui me permettra de développer la définition du concept d’«intersectionnalité » évoqué dans un précédent article.

L’homosexualité, « imposée par l’Occident »?

Drame en 5 actes.
[I] Tout est parti d’un article paru sur Street Press le 7/02 et intitulé « Plus forts que Frigide Barjot, les Indigènes de la République dénoncent l’«impérialisme gay' ».
[II] l’article est repris par Rue 89 sous le titre « Les Indigènes de la République contre l’«homosexualité imposée' ».
[III] Le même site commande une tribune à l’écrivain Abdellah Taïa sur le sujet (« Non, l’homosexualité n’est pas imposée aux Arabes par l’Occident »).
[IV] Rue 89 fait cependant marche arrière dès le 8/02, en expliquant que les auteur·e·s de l’essai contestent la version qui en est donnée et en publiant un chapitre de l’ouvrage: il est question de « rétablir la pensée et les propos des auteurs ».
[V] Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République mise en cause dans l’article original, a publié une tribune en réponse, également sur Rue 89. Rideau?

De quoi s’agit-il, au fait? Selon l’article de Street Press qui a mis le feu aux poudres, l’essai affirmerait que l’homosexualité constitue une « invention occidentale imposée à l’Afrique et au Maghreb », formulation reprise par Rue 89. L’occasion de dénoncer l’«homophobie » des Indigènes de la République, mouvement né en 2005 en réaction à ce qui est perçu comme un processus de revalorisation de la colonisation française (à travers notamment l’obligation d’enseigner le « caractère positif de la présence française outre-mer et en Afrique du Nord »). Le mouvement se donne pour objectif la lutte contre toutes les discriminations de race, de sexe, de religion ou d’origine – les propos qui sont attribués à Stella Magliani-Belkacem et Félix Boggio Ewanjé-Epée semblent donc en porte-à-faux avec cet objectif affiché des Indigènes. L’article s’appuie sur des citations de l’essai et d’Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes, qui aurait notamment dit : « Le mariage pour tous ne concerne que les homos blancs. Quand on est pauvre, précaire et victime de discrimination, c’est la solidarité communautaire qui compte. L’individu compose parce qu’il y a d’autres priorités. »

L’essai avait déjà fait l’objet d’une critique acérée en décembre sous le titre « Les féministes blanches et l’empire ou le récit d’un complot féministe fantasmé ». Il n’y est pas question de l’homosexualité mais de la charge des auteur·e·s contre ce qui est décrit comme une collusion entre les intérêts de certains groupes féministes et le racisme d’État.

Je recommande la lecture de l’essai: il est court et passionnant, bien que trop cher selon moi (12 euros). De larges sections sont accessibles en ligne et permettent de se faire sa propre idée: Rue 89 publie un chapitre intitulé « Solidarité internationale et hégémonie occidentale » (p. 77-97) et on peut aussi trouver les pages 13 à 27, à propos, entre autres, de l’idée d’une « instrumentalisation du féminisme à des fins racistes ».

Il faut lire le chapitre mis à disposition par les auteur·e·s de l’essai via Rue 89 pour comprendre à quel point leurs propos ont été déformés. Il n’est jamais écrit que l’homosexualité serait une « invention occidentale imposée à l’Afrique et au Maghreb »: le malentendu (mais en est-ce vraiment un?) vient de la tentative de montrer le caractère contingent et construit de la catégorie « homosexualité », catégorie qui n’est pas en mesure, selon les auteur·e·s, de s’appliquer notamment aux pays anciennement colonisés. En clair: il ne faut pas oublier que l’«homosexualité » est une catégorie récente, qui a émergé dans les pays occidentaux au XIXème siècle; ne pas croire, donc, que la catégorie va tellement de soi qu’elle peut désigner toutes les pratiques homoérotiques, quel que soit leur contexte historique ou géographique.

Les auteur·e·s reviennent sur le phénomène de l’«homonationalisme », c’est-à-dire la façon dont « des mots d’ordre ‘contre l’homophobie’ [ont] pu se voir incorporés jusqu’à l’extrême droite du champ politique pour affermir un consensus raciste » (p. 78). Leur thèse, certes polémique (mais très différente ce ce qu’affirme Street Press), est qu’«un des éléments majeurs de cette incorporation repose sur un certain aveuglement vis-à-vis de l’hégémonie occidentale au sein des mouvements LGBT […] et sur l’absence d’analyse des disparités tant sociales qu’historiques à travers le monde dans la production des identités sexuelles ». Le discours LGBT « à prétention universelle » serait caractérisé par une « minimisation de la question raciale » (p.80) telle qu’elle se pose au sein même du mouvement.

Cette thèse repose sur l’affirmation suivante: « l’identification même des pratiques homoérotiques dans le monde arabe comme ‘homosexuelles’ peut être attribuée à l’Occident » (p.85). Il ne s’agit absolument pas de prétendre que l’«homosexualité » n’existe pas dans les pays arabes, mais de montrer que cette dénomination s’est répandue dans les pays sous domination occidentale pour qualifier des comportement préexistants, qui ont alors été vus à travers le prisme occidental. Or l’émergence de la catégorie « homosexualité » s’est accompagnée d’une pathologisation des pratiques qui y étaient liées, reléguées dans le champ de l’anormalité et de la déviance.

    Les nouveaux États capitalistes et coloniaux n’ont pas manqué d’imposer aux pays colonisés leurs propres catégories liées aux genres et aux sexualités. L’autrice féministe Maria Lugones a proposé une analyse claire de la manière dont la colonisation a imposé à des populations non occidentales les attributions sexuelles et les sexualités issues de la famille bourgeoise européenne – réprimant les pratiques sexuelles non conformes et stigmatisant les personnes définies en dehors de la binarité hommes-femmes. (p. 87)

Les accusations portées par Street Press sont fausses. Elles sont en outre doublement malhonnêtes, puisque les citations interprétées à tort sont censées être corroborées par les propos d’Houria Bouteldja, comme s’il s’agissait d’un seul et même discours des Indigènes de la République sur l’homosexualité. Sur la distinction faite par cette dernière entre homosexuel·e·s des villes et des « banlieues », ces derniers ayant, selon elle, des préoccupations plus urgentes que celle de se marier, il y aurait beaucoup à redire. Mais ces propos, sur lesquels elle s’explique dans sa tribune parue sur Rue 89, ne doivent pas être confondus avec ceux de l’essai et son objectif.

La question de l’intersection

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La polémique autour de ce chapitre est alimentée par la fausse question récurrente: faut-il choisir? Faut-il choisir entre anti-racisme et anti-homophobie? Entre féminisme et anti-racisme? Christine Delphy a abordé cette question dans un texte publié dans Classer, dominer. Qui sont les « autres »? et repris sur le site du collectif Les Mots Sont Importants (LMSI): « Antisexisme ou antiracisme? Un faux dilemme ». Elle montre en quoi la fausse opposition entre lutte contre le racisme et féminisme, en ce qui concerne la question du voile notamment, permet de masquer l’articulation entre deux systèmes de domination, raciste et sexiste, et la convergence nécessaire des luttes contre ces systèmes.

Pour l’auteur de l’article de Street Press, entre anticolonialisme et antihomophobie, les Indigènes de la République auraient choisi. Au contraire, il s’agit dans Les féministes blanches et l’empire d’articuler les deux. Revenons sur une phrase citée plus haut: les auteur·e·s dénoncent une « minimisation de la question raciale au sein du mouvement LGBT ». En d’autres termes, les politiques LGBT, bien que fondées sur une identité homosexuelle, peinent à prendre en compte les différences identitaires au sein du mouvement, ce qui laisserait de côté les non-blanc·he·s.

Cette critique rappelle (sans aucun doute de façon délibérée) la critique au fondement du concept d’«intersectionnalité ». Dans un article fondateur (« Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur »), la féministe noire K.M. Crenshaw développe cette critique au sujet, non pas du mouvement LGBT, mais du mouvement féministe. Elle explique que des politiques fondées sur l’identité, comme les politiques féministes, tendent à minimiser ou ignorer les différences au sein de la communauté qu’elles sont censées représenter. Elle s’appuie pour cela sur les critiques internes au mouvement apportées par le « Black feminism » (explication en français ici). L’article porte plus spécifiquement sur la question des violences machistes: « S’agissant de la violence contre les femmes, une telle élision s’avère pour le moins problématique, car les formes de cette violence sont fréquemment déterminées par d’autres dimensions de l’identité des femmes — la race et la classe par exemple ». Cette « élision » se retrouve dans les stratégies militantes:

    Les recoupements évidents du racisme et du sexisme dans la vie réelle — leurs points d’intersection — trouvent rarement un prolongement dans les pratiques féministes et antiracistes. De ce fait, lorsque ces pratiques présentent l’identité « femme » ou « personne de couleur » sous forme de proposition alternative (ou bien…, ou bien…), elles relèguent l’identité des femmes de couleur en un lieu difficilement accessible au langage.

Les objectifs politiques des groupes militants peuvent en arriver à se contredire; le concept d’intersectionnalité permet donc de penser la convergence des luttes et la prise en compte des différences au sein des groupe minoritaires.


Intersectionnalité et stratégies militantes

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Le concept, proposé par Crenshaw dans les années 1990, a connu un développement immédiat dans les recherches anglophones, et plus tardivement (vers le milieu des années 2000) dans les recherches francophones. En ce qui concerne les stratégies militantes, le contraste transatlantique est beaucoup plus fort. En ce qui concerne le féminisme, « intersectionality » fait quasiment partie du vocabulaire de base des militant·e·s anglophones, surtout aux Etats-Unis, ce qui est loin d’être le cas en France. L’approche qui consiste à prendre en compte non seulement la diversité des identités, mais aussi la convergence entre les luttes, est assez peu visible. Ce concept fait l’objet de critiques répétées basées sur la peur de l’oubli en cours de route de la lutte féministe, notamment de la part des féministes radicales. Je pense au contraire qu’il est contre-productif et dangereux de compartimenter les luttes en essayent de les faire apparaître comme mutuellement exclusives; mais pour cela, encore faut-il savoir se remettre en cause et reconnaître les différences identitaires.

On peut donner quelques exemples d’utilisation du concept pouvant servir des perspectives militantes. Les féministes blanches et l’empire se penche sur la question de la lutte contre l’extrême-droite et le nationalisme, qui s’appuie aujourd’hui sur le féminisme et la lutte contre l’homophobie pour pointer du doigt les « étrangers » de « nos cités ». La philosophe Elsa Dorlin utilise le concept d’intersectionnalité pour comprendre l’invention du nationalisme français, s’appuyant sur les catégories de race, de sexe et de sexualité. La sociologue Nacira Guénif-Souilamas propose une typologie de figures racialisées et sexualisées qui se retrouvent dans le rapport des Français·e·s à l’immigration et à l’identité (avec, d’un côté, les figures repoussoir de la « fille voilée » et du « garçon arabe » et, de l’autre, les figures rassurantes de la « beurette » et du « musulman laïc »). Son collègue Eric Fassin montre, quant à lui, les « parallèles, tensions et articulations » entre questions sexuelles et questions raciales, à travers notamment le concept de « blanchité sexuelle ».

Les approches sociologique et politique de la question des intersections sont donc étroitement liées. Elles permettent de comprendre la complexité et la diversité des rapports de pouvoir, qui ne s’organisent pas de manière unidimensionnelle mais selon des configurations variables qu’il faut prendre en compte, sous peine de se condamner à des faux choix comme celui attribué, à tort, aux auteur·e·s des Féministes blanches et l’empire.

AC Husson

—– Pour aller plus loin

Indispensable: chapitre « Intersections » de l’excellente Introduction aux études sur le genre de Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait et Anne Revillard (Bruxelles: De Boeck, 2012 pour la 2ème édition revue et augmentée).

Crenshaw Kimberlé Williams, « Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur », Cahiers du Genre 2/2005 (n° 39), p. 51-82. Disponible en ligne.

Delphy, Christine, « Antisexisme ou antiracisme, un faux dilemme » in Classer, dominer, Qui sont les « autres »?, Paris: La Fabrique éditions, 2008. Disponible en ligne.

Dorlin, Elsa, « De l’usage épistémologique et politique des catégories de « sexe » et de « race » dans les études sur le genre », Cahiers du Genre 2/2005 (n° 39), p. 83-105. Disponible en ligne.

Fassin, Éric, « Questions sexuelles, questions raciales. Parallèles, tensions et articulations », D. Fassin et E. Fassin (dir.), De la question sociale à la question raciale?, Paris, La Découverte, 2006, p. 230-248.

Guénif-Souilamas Nacira, Macé Eric, Les féministes et le garçon arabe, Avignon: Editions de l’Aube, 2004. Compte-rendu sur le site de LMSI.

« De la nécessité d’articuler féminisme et anti-racisme », sur le site du collectif G.A.R.Ç.E.S.

Les vidéos des interventions au 6ème congrès international des recherches féministes francophones (29 août – 2 septembre 2012), sur le thème « Imbrication des rapports de pouvoir : Discriminations et privilèges de genre, de race, de classe et de sexualité », sont également disponibles en ligne.

Des hommes harcelés dans la rue

Huhuhu. J’imagine qu’un certain nombre de personnes auront ouvert de grands yeux en voyant ce titre (ou hurlé, sauté par la fenêtre, etc). Explication: l’article qui suit est la traduction d’un article paru sur le site feministe.us, écrit par Patrick Ryne et intitulé « Harassing Men on the Street ». J’ai essayé de rendre clair, dans ma traduction du titre et de l’article, le fait qu’on ne parle pas des hommes en général, mais de certains seulement; en l’occurrence, des hommes identifiés comme gays ou bisexuels, ayant vécu des formes de harcèlement dans l’espace public de la part d’autres hommes, gays ou hétéros.

Cet article m’a intéressée pour plusieurs raisons. D’abord, je n’avais jamais, jamais rien lu sur le sujet (mais peut-être que ça m’a seulement échappé, et dans ce cas, merci de me signaler les articles en commentaire!), alors que le harcèlement de rue lui-même a été largement évoqué dans les médias et sur la blogosphère féministe ces derniers temps. Dans le documentaire tourné par Sofie Peeters, autour du hashtag #harcèlementderue sur twitter, dans les nombreux articles publiés sur ce sujet, il est question du harcèlement de nature sexuelle dont les femmes font l’objet dans l’espace public. Un harcèlement fondé sur le genre, comme le rappelle l’article ci-dessous, où la personne harcelée est de genre féminin et le harceleur, de genre masculin. Le blog Une heure de peine propose une analyse sociologique de ce phénomène. Il est normal, et extrêmement important, de parler de ce harcèlement, surtout à l’heure où il a tendance à être banalisé ou non-reconnu commme tel. Les témoignages qu’on a pu lire dans la presse ou collectés par Hollaback montrent qu’il s’agit d’un réel problème, ancré dans notre société, qui concerne un nombre écrasant de femmes et met en cause les rapports de genre.

C’est justement du point de vue du genre, ensuite, que je me suis intéressée à la question du harcèlement dont peuvent être victimes les hommes gays et bisexuels. La question du genre ne peut se poser qu’en termes de rapports sociaux: rapports des hommes et des femmes, mais aussi rapports au sein d’un genre. Parce que les femmes font l’objet d’une forme d’oppression spécifique, qu’on peut appeler patriarcale, les études féministes et, dans leur sillage, les études sur le genre se sont surtout penchées sur la mise en évidence de cette oppression. Mais les études sur le genre ne sont pas des études sur les femmes: ce sont des études sur les rapports sociaux des hommes et des femmes. Le système du genre produit une bipartition hiérarchisée entre masculin et féminin et une relation dominants/dominées; mais au sein de ce système existent de multiples variations, de multiples autres frontières reposant sur la définition hégémonique du féminin et du masculin dans notre société. Ainsi, une femme perçue comme trop masculine ou un homme perçu comme trop efféminé ne rentrent pas dans cette bipartition et sont donc considéré.e.s comme anormales et anormaux (au sens étymologique de « hors-norme »). Cette anormalité est évidemment renforcée quand, à la question de l’apparence, se rajoute celle de l’orientation sexuelle.

L’orientation sexuelle peut être la cause d’une forme d’oppression distincte de l’oppression de genre, et qui doit donc être étudiée comme telle. Pour autant, cela n’aurait pas de sens si l’on ne reconnaissait pas les multiples intersections existant entre ces formes d’oppression. Cette question de l' »intersectionnalité » (traduction du concept d' »intersectionality » en anglais) entre différentes luttes n’est que peu évoquée en France; on peut en lire une bonne présentation sur le site du collectif féministe G.A.R.C.E.S.

Je sais bien que cela paraît évident à certain.e.s mais c’est loin d’être le cas pour tout le monde. L’article publié sur Feministe et traduit ci-dessous a provoqué de nombreux commentaires, généralement positifs, mais aussi des commentaires comme celui-ci (je traduis, là aussi):

« Pourquoi les conversations des femmes sur le harcèlement genré devraient-elles inclure les mauvais traitements subis par les hommes gays/bi? Pourquoi est-ce tellement à la mode, cette nouvelle forme de féminisme qui dit aux femmes qu’elles doivent moins parler de sexisme et plus de choses vaguement similaires qui affectent les hommes?

Pourquoi ce sujet est-il présenté comme une priorité sur un blog féministe? Cela me pose problème. »

Et la même, plus loin:

« Personnellement, je pense qu’aucun site féministe ne devrait jamais publier les écrits d’un homme, quel qu’il soit. Ils sont hors-sujet. Je suis choquée que cela soit controversé. »

L’auteur de l’article a publié une réponse à ces critiques sur un autre site. Je rejoins son point de vue: le problème de ce commentaire est qu’il traduit une vision caricaturale et erronée de la manière dont fonctionne la domination patriarcale. Tous les hommes ne sont pas privilégiés sur le même plan, et toutes les femmes ne souffrent pas autant de cette domination – SCOOP: il y a des femmes plus privilégiées que d’autres. Les femmes blanches, hétéros, appartenant à la classe moyenne connaissent l’oppression de genre, mais cela n’empêche pas qu’elles soient privilégiées par rapport à des femmes noires, et/ou lesbiennes ou bi, etc. De même, le fait que l’auteur de l’article soit un homme, et un homme blanc, n’empêche pas qu’en tant qu’homosexuel, il soit victime d’une forme d’oppression spécifique.

Une dernière chose: l’étude concerne le harcèlement spécifique vécu par ce groupe. Il n’évoque pas le cas des lesbiennes / femmes bi, auquel il faudrait consacrer une étude à part, dans la mesure où l’oppression de genre rejoint l’oppression liée à l’orientation sexuelle affichée.

Remarque sur la traduction: l’auteur emploie généralement l’expression « hommes gays ou bisexuels » pour désigner le groupe qu’il étudie. Afin d’éviter toute confusion, possible en français, entre « des hommes » et « des hommes gays ou bisexuels », j’emploie l’expression complète. J’ai coupé un passage qui concernait un grand sondage mené aux Etats-Unis. Les commentaires entre crochets et en italiques sont de moi.

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Alors que j’attendais le bus en allant au travail, un homme s’est approché de moi et m’a posé une question à propos des horaires. Puis il m’a demandé s’il me plaisait. Il me dit qu’il était hétéro mais couchait avec des hommes [« to be on the DL »: argot sexuel noir-américain], qu’il aimait ma voix et me trouvait sexy. Il me mettait mal à l’aise et je ne savais pas bien comment réagir. Il me demanda ensuite si j’aimais les grosses bites black et si j’aimerais voir la sienne. Son agression était malvenue et je mis un moment à le convaincre que je n’étais pas intéressé.

Une autre fois, alors que je marchais dans une station de métro, on m’a harcelé parce que je tenais la main d’un autre garçon.

Même si j’aimerais que ces incidents soient rares, ils ne le sont pas – et c’est une réalité pour de nombreux hommes perçus comme étant gays ou bisexuels.

On a beaucoup entendu parler dernièrement du harcèlement que connaissent les femmes dans la rue, d’un article sur la homepage de CNN.com à un sketch dans Saturday Night Live , et bien qu’il faille accorder encore plus d’attention qu’on ne le fait aujourd’hui au harcèlement, fondé sur le genre, des femmes dans la rue, le harcèlement que connaissent les hommes gays/bi est un sujet connexe qui mérite aussi que l’on s’y attarde.

J’ai fait des recherches cette année, dans le cadre de mon mémoire de Master à la George Washington University, sur le harcèlement dans la rue des hommes gays et bisexuels. J’ai interrogé 331 hommes du monde entier à propos de leurs expériences, et environ 90% d’eux ont dit être parfois, souvent, ou toujours harcelé ou traités de manière à ce qu’ils ne se sentent pas les bienvenus dans des espaces publics à cause de leur orientation sexuelle perçue – un chiffre bien trop élevé.

Mais le harcèlement des hommes gays et bisexuels est compliqué. Ils sont visés parce que ce sont des hommes et parce que leur masculinité est, dans certains cas et à des degrés variables, illisible. C’est une forme de violence qui prend place dans une société hétérosexiste, qui cherche à imposer les standards et comportement genrés traditionnels aux individus participant à une interaction publique.

Les types de harcèlement que les personnes interrogées ont vécus ont tendance à varier en fonction de l’orientation sexuelle du harceleur [j’emploie à dessein le masculin, bien qu’en anglais on ne précise pas le genre]. Ils ont répondu que c’était d’autres hommes gays ou bisexuels qui les sifflaient et les touchaient / les empoignaient d’une façon sexuelle, alors que des hommes qu’ils identifiaient comme hétéros se comportaient eux de manière différente, les klaxonnaient, les insultaient, faisaient des commentaires homophobes, coupaient délibérément leur route, ou les suivaient.

De nombreux hommes ont signalé modérer leur apparence en public afin d’apparaître plus masculins et d’éviter d’être harcelés. L’un deux a dit qu’il ne se sentait pas à l’aise en présence de mecs qu’il appelait « bros » (frères), même s’il n’avait été que peu harcelé par eux.

Voilà ce que je trouve si dérangeant à propos de cette forme de violence. Bien qu’elle se produise peut-être moins souvent que le harcèlement genré des femmes, les hommes gays et bisexuels y pensent quand même et, parfois, en souffrent terriblement. En fait, à peu près 71% des hommes ayant répondu à mon sondage ont signalé faire attention en permanence à ce qui les entourait quand ils évoluaient dans l’espace public.

De plus, 69% ont répondu qu’ils évitaient certains quartiers ou zones, 67% qu’ils n’établissaient pas de contact visuel avec d’autres personnes, et 59% qu’il leur arrivait de traverser la rue ou de prendre d’autres routes – tout cela, afin d’éviter un harcèlement potentiel.

Les femmes et les hommes ne devraient pas avoir peur d’aller faire leurs courses ou au travail, de prendre le bus ou le métro, et il est certain qu’elles/ils ne devraient pas avoir à prendre des mesures extrêmes comme changer de boulot ou déménager, simplement pour éviter l’attention non-désirée qu’elles/ils reçoivent dans l’espace public. Il s’agit d’un problème social majeur et il faut faire quelque chose pour le combattre.

D’abord, il faut intervenir quand on est le témoin d’actes de harcèlement en public et encourager plus d’hommes à s’exprimer à propos de ce problème, y compris quand ils sont harcelés. En s’exprimant et en partageant nos histoires, nous pouvons œuvrer en faveur d’une culture qui ne considère pas le harcèlement public comme le simple prix à payer quand on est une femme, ou quand on est perçu comme homme gay ou bisexuel.

Ensuite, il faut en savoir plus à propos du harcèlement de rue, un problème auquel on ne consacre pas assez d’études. (…)

Enfin, nous devons continuer à parler du harcèlement de rue parce que ça se passe ici et maintenant. Et ça se passe partout. Et il faut que tout le monde le sache.