Dans ma bibliothèque – Désirée et Alain Frappier, Le choix (2015)

le choix

Cette bande dessinée vient de paraître aux éditions La Ville brûle (qui ont notamment publié J’ai avorté et je vais bien, merci), à l’occasion des 40 ans de la loi Veil. Vous en trouverez ici quelques planches.

Désirée Frappier est journaliste et écrivaine, Alain Frappier peintre, graphiste et illustrateur. La BD aborde la question de l’avortement et de cet événement historique que fut la loi Veil à travers l’histoire personnelle de Désirée. Je cite la 4ème de couverture, signée Annie Ernaux (dont le roman L’événement est évoqué dans l’ouvrage):

Désirée et Alain Frappier nous font revivre les années 1970 à 2014 sous l’angle – excusez du peu, il s’agit de la moitié de la population – de la conquête du droit des femmes à choisir de procréer ou non. Ils le font à leur manière sensible, mêlant le personnel et le social, l’intime et le politique pour nous rappeler comment c’était « avant », avant la loi Veil, pour montrer combien cette liberté, gagnée dans le combat le plus important du XXe siècle, reste menacée par des nostalgiques d’une société patriarcale. Le Choix, travail de mémoire et de vigilance, est aussi un manifeste pour une vie libre et heureuse.

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Slogans (4) Mon corps est à moi

Contexte

Je reste dans les années 1970, mais ce slogan a été largement repris depuis. Il reste d’actualité et le restera tant que la société ne reconnaîtra pas aux femmes le droit de disposer de leur propre corps. J’oriente l’article vers le droit à la contraception et à l’IVG mais je donne d’autres interprétations et pistes de réflexion à la fin.

mon corps est à moi

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L’Eglise catholique et la « blessure insurmontable » de l’avortement

En visitant une église, j’ai remarqué un stand présentant une collection de documents intitulés « Les fiches Croire ». Elles sont censées apporter des réponses aux questions que se posent les croyants, en lien avec leur foi. On y trouve des fiches intitulées « Et si je devenais chrétien? », « Comment prier? » ou encore « Vivre sa sexualité »; celle qui a attiré mon attention s’intitule « Avortement: une blessure insurmontable? ».

Je connais bien sûr la position de l’Eglise catholique à propos de l’avortement et mon propos n’est pas de dénoncer cette position, même si je milite pour le droit à l’IVG. J’entends surtout mettre en évidence les ressorts du discours catholique anti-IVG.

Souffrance et culpabilité

Le titre de la brochure donne le ton. Il se présente sous la forme d’une question rhétorique: par le choix du vocabulaire, par sa formulation, la question « Avortement: une blessure insurmontable? » induit automatiquement la réponse « oui ». Il s’agit d’une brochure destinée à répondre aux questions que se posent les croyants; à propos de l’avortement, ceux-ci ne sont pas censés se demander, par exemple, s’il a des conséquences psychologiques pour la mère (un visage de femme illustre la couverture). La seule question admise présuppose l’existence et la réalité d’une « blessure ». Admettons ce présupposé; la question n’est pas non plus « peut-on surmonter la souffrance liée à l’avortement? ». Au lieu de cela, la formulation du titre pose une équivalence entre « avortement » et « blessure insurmontable ». Cette blessure n’est pas une conséquence possible de l’avortement: elle est l’avortement.

L’ensemble de la brochure est placée sous le signe de deux termes clés: « souffrance » et « culpabilité ». L’IVG est liée aux termes « blessure », « souffrance », « amertume », « douleur », « drame », « angoisses », « maux ». C’est aussi « un acte grave » (citation d’une encyclique de Jean-Paul II à l’appui: « un désordre moral grave, en tant que meurtre délibéré d’un être humain innocent »), une « faute » engendrant « remords » et « culpabilité ».

Le texte opère une transition assez subtile de la « souffrance » à la « culpabilité », puis au « pardon ». A la fin de la section « Avorter, ça fait mal » [sic], on peut ainsi lire:

L’Eglise catholique condamne l’avortement parce que c’est une atteinte à la vie, mais reconnaît aussi la douleur des femmes qui ont choisi, souvent à contrecoeur, d’avorter. A celles-ci, et parce que Jésus avait un regard plein de compassion pour les errances humaines, elle propose un chemin de guérison intérieure.

En tournant la page, on tombe sur ce titre: « Sortir de la culpabilité et oser regarder » (quoi?). La culpabilité, comme la souffrance, est donc inhérente à la décision de l’IVG. Elle ne peut pas ne pas l’être. Il faut surtout découvrir ce qui se cache derrière cette culpabilité:

(…) il faut faire un travail sur soi pour éclairer ce qui se cache sous cette grossesse et la décision d’IVG. Ce sont souvent des mécanismes inconscients, mus par des blessures anciennes. (…) [Il faut] se pardonner à soi-même (…). Pardonner à la mère ou au père qui a blessé dans l’enfance, au conjoint ou au compagnon qui a peut-être poussé à l’IVG.

Insister sur la souffrance psychologique éprouvée par les femmes

Il semble que le message anti-avortement de l’Eglise catholique se soit focalisé, au-delà du thème de la faute, sur la souffrance psychologique ressentie par les femmes à l’occasion d’un avortement. On peut se demander pourquoi, et constater, du moins, que cette orientation est récente. La condamnation de l’avortement par l’Eglise ne date bien sûr pas d’hier, mais pendant des siècles, elle s’est appuyée exclusivement sur le fait que l’avortement est un péché. Il semble que cela ne soit plus suffisant. En effet, si la brochure insiste sur la « gravité » de cet acte, elle mêle aussi sans cesse la faute à la souffrance psychologique censée être ressentie par les femmes. Le texte cite par exemple Jean-Paul II (Evangile de la Vie §99):

Je voudrais adresser une pensée spéciale à vous femmes qui avez eu recours à l’avortement. L’Eglise sait combien de conditionnements ont pu peser sur votre décision, et elle ne doute pas que, dans bien des cas, cette décision a été douloureuse et même dramatique. Il est probable que la blessure de votre âme n’est pas encore refermée. (…) Mais ne vous laissez pas aller au découragement et ne renoncez pas à l’espérance. (…) Si vous ne l’avez pas encore fait ouvrez-vous avec humilité et confiance au repentir (…).

Insister sur la culpabilité nécessairement liée à l’avortement et sur les souffrances psychologiques qu’il suscite apparaît presque comme un moyen de mettre en valeur la gravité de l’acte lui-même, qui pourrait pourtant, dans le système de pensée de l’Eglise, suffire à le condamner (« meurtre délibéré d’un être humain innocent »). Pourquoi donc cette insistance? L’intérêt argumentatif est évident: un acte qui occasionne autant de souffrance ne peut que constituer un péché, le paradoxe étant que la personne qui pèche est aussi celle qui souffre.

Pour évoquer les conséquences psychologiques d’un avortement, le(s) auteur(s) du livret évoquent, entre guillemets là aussi, le « stress post-avortement », qui selon eux « peut se traduire par toutes sortes d’angoisses, la perte du goût de vivre mais aussi par des maux physiques (perte du sommeil, maux de ventre, dépression…) ». L’utilisation de cette expression, qui remonte au début des années 1980, est caractéristique de la littérature anti-IVG. Elle est aussi fortement contestée dans le monde médical, puisqu’aucune étude ne démontre qu’un tel « stress » existe.

La question de la parole des femmes

Le livret est introduit de la manière suivante:

Le « médiatiquement correct » insinue dans les esprits que l’avortement est un acte « banal ». La réalité du vécu des quelques 250 000 femmes – parmi lesquelles un nombre croissant de jeunes – qui ont recours à l’IVG chaque année est tout autre! Dans l’immense majorité des cas, ces femmes vivent une souffrance, avant et parfois bien après.

L’expression « médiatiquement correct » est agrémentée de guillemets, peut-être pour souligner le fait qu’il s’agit une expression récente, calquée sur l’expression plus connue « politiquement correct ». Elle vise généralement à dénoncer un discours médiatique perçu comme uniformisé, trop policé, voire censuré. Elle va souvent de pair avec la revendication d’une liberté de parole et de ton absente du discours médiatique standard.

Que signifie-t-elle ici? Qu’il existerait une doxa médiatique, un discours uniforme et omniprésent selon lequel « l’avortement est un acte banal » et qui nierait donc la souffrance ressentie par les femmes. Discours pernicieux, qui « [s’]insinue dans les esprits ». Cette assertion, apparemment, se suffit à elle-même, elle se présente comme une évidence.

L’objectif est d’opposer un discours soi-disant dominant et « la réalité du vécu » des femmes. Et cette brochure l’affirme: cette réalité « est tout autre », puisque « dans l’immense majorité des cas, ces femmes vivent une souffrance ». Là aussi, nul besoin de justifier une assertion qui se veut irréfutable. L’introduction du vocabulaire de la « blessure » place le discours hors du champ de l’argumentation factuelle, du côté de l’expérience intime, personnelle, incommunicable, de la douleur. De quel droit nier cette souffrance?

Ce qui me pose le plus problème, ici, c’est l’utilisation faite de la parole des femmes. La brochure finit sur une section intitulée « Paroles »… mais il s’agit de citations de Jean-Paul II. Elle décrète que « l’immense majorité » d’entre elles vivent l’IVG comme une souffrance et cette seule assertion suffit à suggérer la réalité de cette souffrance. Mais elle ne s’appuie pas sur des données statistiques ou scientifiques; en fait, on ne sait pas sur quoi elle s’appuie. La section qui s’intitule « Avorter, ça fait mal » évoque les cas de Cristelle, 30 ans, qui traverse une période difficile (chômage, insomnie, dépression) et a oublié sa pilule, et de Valérie, « heureuse d’attendre un enfant », que son compagnon force à faire un choix entre son couple et sa grossesse et qui constate, après avoir avorté: « j’ai perdu les deux ». Ces « témoignages », qui ressemblent un peu trop parfaitement à des cas-types, sont suivis de cette phrase: « Nombreuses sont les femmes qui, après un avortement, et sans se l’avouer clairement, se sentent mal, très mal ». « L’immense majorité des cas », de « nombreuses » femmes… Le flou, toujours, mais aussi le poids d’un quasi-argument d’autorité. L’Eglise se ferait donc la porte-parole de la souffrance des femmes.

Il s’agit pour moi d’une confiscation en règle de la parole des femmes. Que l’Eglise le veuille ou non, tout le monde ne vit pas une IVG de la même façon. Contrairement à ce qu’affirme ce texte, le discours médiatique dominant ne banalise pas l’IVG; au contraire, l’insistance sur ses conséquences psychologiques est récurrente. Cette insistance se retrouve même dans le discours de Simone Veil à l’Assemblée Nationale, en ouverture des débats concernant la légalisation de l’avortement:

L’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. (…) Aucune femme ne recourt de gaieté de coeur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes: c’est toujours un drame, cela restera toujours un drame.

Le blog IVG, je vais bien, merci! se donne pour objectif de libérer la parole sur l’avortement et de donner une voix à celles qui ont avorté et se portent bien, pour donner un autre choix aux femmes que la culpabilité obligatoire et « faire com­prendre que ces dis­cours dra­ma­ti­sant l’avortement peuvent jouer comme des pro­phé­ties auto-réalisatrices : lorsqu’on croit que l’avortement ne peut être vécu autre­ment que comme un drame, com­ment bien le vivre ? »

Il ne s’agit pas de nier la souffrance qui peut être ressentie à l’occasion d’un IVG, et mon propos n’est pas d’opposer une parole à une autre: aucune n’est plus légitime que l’autre. En revanche, il est important de faire coexister ces paroles et surtout, de montrer les mécanismes qui conduisent aujourd’hui encore à la culpabilisation des femmes lorsqu’elles prennent une décision concernant leur propre corps, une décision permise par la loi. La souffrance est une conséquence possible d’une IVG, elle n’est pas obligatoire et ne doit pas être imposée comme la réaction normale à cette décision.

AC Husson

Pour un vrai droit à l’IVG (2/2)

Tout l’esprit de la législation française concernant l’IVG se trouve résumé dans la formule de Simone Veil que je rappelais la semaine dernière: « c’est toujours un drame, cela restera toujours un drame ». Rien d’étonnant, dès lors, si cette idée imprègne les mentalités et soit rappelée en permanence aux femmes, comme une ritournelle leur affirmant que leur destin est d’enfanter et qu’elles doivent être punies, ou s’auto-punir, d’une façon ou d’une autre, si elles y contreviennent.

Cette idée fait évidemment le jeu des anti-IVG, qui exploitent à fond le « drame » obligé de l’avortement et mettent l’accent sur ses conséquences, forcément désastreuses pour les femmes qui y ont recours. Un article paru dans le Monde Diplomatique en 2010 résume très bien la situation qui en résulte et l’intériorisation, par les femmes, de cette culpabilité obligatoire:

comment s’étonner qu’il puisse être pénible, dans un tel climat, de décider d’avorter ? Comment, dès lors, parvenir à vivre un avortement autrement que comme le « drame obligatoire » que nous décrivent tous les experts sur papier glacé, une vilaine et indélébile cicatrice sur la nature féminine, l’échec d’une vie de femme ? Comment s’étonner que cet acte qui ne peut être que douloureux le devienne réellement ? Pour constater les effets de ces prophéties autoréalisatrices, il faut écumer les forums Internet pour y lire la longue complainte des femmes ayant avorté. Celles qui ont osé s’aventurer à contre-sens de ce que leur dictaient la nature et leur « instinct de femme » semblent avoir parfaitement intériorisé leur punition. Cela se traduit par des cauchemars, par la présence d’un bébé imaginaire qui grandit, qui a un anniversaire ; cela s’exprime par un lourd sentiment de culpabilité, d’angoisse, de solitude, de honte. Quant à celles qui ne ressentent pas cette douleur ou ces regrets, elles sont alors réduites au silence si elles ne veulent pas passer pour des anormales, des sans-cœur, des malades.

Il existe une disposition législative qui contribue à entretenir l’idée que l’IVG est et doit rester une exception législative et morale. Il s’agit de la « clause de conscience » que peuvent faire valoir les médecins ainsi que l’ensemble du personnel médical devant certains cas, dont l’IVG fait partie. C’est d’ailleurs la loi Veil qui fait entrer cette disposition pour la première fois dans la loi. Vous pourrez trouver ici tous les détails concernant cette clause de conscience et la manière dont elle s’exerce dans le cas de l’IVG. Elle est parfois alléguée comme l’une des causes de l’accès de plus en plus difficile à l’IVG, parallèlement aux fermetures en série des centres dits d’orthogénie (où l’IVG peut être pratiquée). Rappelons en outre que selon l’article L. 2212-8 du code de la santé publique, « Un établissement de santé privé peut refuser que des interruptions volontaires de grossesse soient pratiquées dans ses locaux ». Peu rentable, l’IVG… On estime qu’aujourd’hui, 5000 femmes françaises seraient contraintes de se rendre à l’étranger pour mettre terme à une grossesse. Comme au bon vieux temps d’avant 1975, quand les femmes qui le pouvaient se rendaient par charters en Angleterre ou en Belgique pour pouvoir avorter.

En ce qui concerne la clause de conscience, il s’agit d’une question très délicate. Il est important que le personnel médical ne se trouve pas contraint d’exercer un acte qui lui paraît objectable, sans quoi ce sont les patientes qui risqueraient d’en souffrir. Mais on ne peut savoir quel usage est réellement fait de la clause de conscience qui est, par nature, secrète. Il semble cependant, selon un rapport gouvernemental, que « l’allongement des délais légaux puisse être utilisé par certains professionnels comme un prétexte pour faire valoir leur clause de conscience ».

Sur le site de campagne d’Eva Joly, tout un article est consacré au « droit à l’IVG », bien que celui-ci ne soit pas abordé dans le programme d’EELV proprement dit. L’article évoque en conclusion la possibilité d’un débat public national « autour de la pertinence de maintenir la clause de conscience pour les médecins et personnels du système de santé ». Dans une interview à Elle, Eva Joly évoque à nouveau cette question en liant cette fois directement clause de conscience et difficulté d’accès à l’IVG (à partir de 2’50). Bien qu’il semble difficile, comme je l’ai déjà dit, de prouver l’existence d’un tel lien, la question est importante et mérite d’être posée. La possibilité d’invoquer une clause de conscience en ce qui concerne l’IVG dit clairement qu’elle est et devrait rester un acte médical à part, ressortissant au moins autant de la médecine que de la morale. La morale relève du champ strictement individuel, le législateur n’a donc pas à statuer dessus, ce qui explique ce champ de latitude laissé par la clause de conscience. Mais en affirmant le principe d’une telle clause, la loi semble reconnaître que l’IVG devrait rester, malgré tout, une question de morale.

C’est l’une des ambiguïtés de cette loi Veil. En affirmant que l’accès à l’IVG dépend, in fine, de la « conscience » de tel ou tel médecin; en définissant l’IVG comme l’exception et l’ultime recours en situation de détresse, au lieu de dire ce qu’elle est vraiment: la possibilité de choisir de mener à terme une grossesse ou de l’interrompre; en dépénalisant l’IVG sans affirmer pleinement le principe du droit à l’avortement (expression qui n’apparaît dans aucun texte de loi), cette loi n’est pas en mesure de garantir pleinement aux femmes l’accès à l’IVG et de prévenir les multiples attaques dont elle fait l’objet.

***

Pour vous informer sur la législation et l’accès à l’IVG, vous pouvez consulter le site de l’ANCIC, association qui a récemment été frappée par un attentat non revendiqué, dans un climat de recrudescence de l’activisme anti-IVG.

Image (cliquable) du site "IVG je vais bien, merci"

Rappelons, encore et toujours, que l’IVG n’a pas à être un drame et que les femmes qui y ont recours ne sauraient en aucun cas être tenues coupables de décider ce qu’elles doivent faire de leur vie et de leur corps: vous pouvez consulter le blog IVG, je vais bien, merci et signer l’appel des filles des 343 salopes.

Pour un vrai droit à l’IVG (1/2)

L’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. (…) Aucune femme ne recourt de gaieté de coeur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes: c’est toujours un drame, cela restera toujours un drame. (…) [Il s’agira donc] autant que possible [d’]en dissuader la femme.

Simone Veil, Assemblée Nationale, 26 novembre 1974.
Le 17 janvier 1975 est promulguée la loi 75-17 relative à l’interruption volontaire de grossesse, appelée « loi Veil ».

Dans une interview au journal La Croix, à la question « Souhaitez-vous revenir sur la loi Veil? », Marine Le Pen répond:

Revenir sur ou à la loi Veil, car cette loi qui prévoyait que l’avortement soit l’ultime choix a été dénaturée. Aujourd’hui, lorsqu’une femme se rend au Planning familial, on lui propose l’avortement ou… l’avortement !

Je parlais la semaine dernière des mensonges éhontés qui caractérisent le discours du FN sur l’IVG et qui transparaissent dans des expressions aussi dénuées de sens et infondées qu' »IVG de confort », « IVG de récidive » ou l’IVG comme « mode de contraception ». Cette idée que le Planning Familial serait un « centre d’avortement » relève de la même argumentation affabulatrice, utilisant les refrains connus des anti-IVG. Mais en ce qui concerne la loi Veil et son « esprit », qui aurait selon Mainre Le Pen été « dénaturé », c’est plus compliqué.

L' »esprit » de la loi Veil

Quand j’ai lu pour la première fois cette interview et la façon dont Marine Le Pen parlait de la loi Veil, j’ai haussé les épaules. La loi Veil, c’est celle qui donne aux femmes françaises la liberté de choisir quoi faire de leur propre corps; c’est aussi celle qui ouvre la possibilité de dissocier la sexualité féminine de la reproduction, au même titre que la sexualité masculine; c’est enfin le fruit du combat et du courage d’une femme, Simone Veil (alors ministre de la Santé), que j’admire profondément.

Puis j’ai lu « IVG de confort: les arroseurs arrosés », sur le blog Les entrailles de Mademoiselle. Comme toujours, Mademoiselle S. est à contre-courant et frappe juste. Elle pointe ici du doigt ce que recouvre souvent l’indignation suscitée par l’expression « IVG de confort », employée par Louis Alliot (n°2 du FN) et Marine Le Pen. Cette expression serait honteuse non pas parce qu’elle n’a aucun sens, mais parce l’IVG n’est pas « confortable », ne peut pas l’être: l’IVG serait toujours un drame et un traumatisme. En utilisant cette expression,

le FN ne fait que surfer sur une vague qui consiste à voir l’IVG comme un acte moralement douteux, évitable et forcément traumatisant, pour la société et les femmes qui le demandent. [Or] cette vision de l’avortement, c’est tout l’échiquier politique, ou presque, qui l’entretient.

J’ai été interpellée par cette idée mais pas forcément convaincue par la manière dont elle était étayée dans l’article, qui prend notamment appui sur un communiqué de presse du PS disant que « l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) n’est jamais un acte anodin pour une femme ». J’ai fait part en commentaire de mes doutes concernant cet exemple en particulier. La réponse de Mademoiselle S. est, cette fois, plus que convaincante:

Quand je parle de toutes les com­posantes de l’échiquier poli­tique, ou presque, c’est sim­ple­ment parce que ces pro­pos sur l’IVG sont TOTALEMENT dans l’esprit même de la loi de 75, en cohérence avec la loi de 1975 et avec celle de 2001. Il suf­fit de lire le dis­cours de Simone Veil à l’Assemblée Nationale, ainsi que ceux des inter­venants, min­istres ou députés, qui ont par­ticipé au débat lors de la dis­cus­sion et du vote de la loi de Aubry (2001)… l’IVG, et ils l’affirment, est un drame.
Simone Veil en 1974 : « C’est tou­jours un drame et cela restera tou­jours un drame. »
Mar­tine Aubry (PS) en 2000 : « Dans notre pays, le nom­bre d’IVG qui est, pour toute femme, un trau­ma­tisme réel… » ; « Cha­cun ici sait bien qu’une femme ne pra­tique pas une IVG par con­fort, que c’est tou­jours douloureux et trau­ma­ti­sant »; « débuter sa vie sex­uelle par une IVG con­stitue un grave trau­ma­tisme. »
Ségolène Royal (PS) en 2000 : « On ne parle jamais de l’après, mais je crois que le prin­ci­pal trau­ma­tisme survient dans les mois qui suiv­ent une inter­rup­tion de grossesse. »
JF Mat­téi (UMP) en 2000 : « souligner l’importance de l’information sur la con­tra­cep­tion et les risques psy­chologiques et organiques de l’IVG. »

Etc.

Le ver dans le fruit?

Mademoiselle S. et Marine Le Pen seraient-elles d’accord sur ce que serait « l’esprit de la loi Veil »? Aberrant, a priori. J’ai donc cherché le texte de cette loi, ainsi que le discours prononcé par Simone Veil lors de l’ouverture des débats à l’Assemblée, pour comprendre en quoi consiste ce fameux « esprit » qui aurait, selon Marine Le Pen, été « dénaturé ». Outre la citation que je donnais au début de l’article, on trouve dans le texte de loi ceci:

Article L2212-1
Modifié par Loi n°2001-588 du 4 juillet 2001 – art. 1 JORF 7 juillet 2001
La femme enceinte que son état place dans une situation de détresse peut demander à un médecin l’interruption de sa grossesse. Cette interruption ne peut être pratiquée qu’avant la fin de la douzième semaine de grossesse (il s’agissait de la dixième semaine dans le texte original).

Même si, dans les faits, la loi Veil permet aux femmes de disposer librement de leur corps, ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. La loi se présente comme une forme d’exception, elle dépénalise l’IVG sans la faire accéder au statut de droit fondamental des femmes. Il y a une nuance majeure entre ces deux statuts; les Etats-Unis, parmi d’autres pays, reconnaissent l’existence de ce droit. L’IVG là-bas est donc pleinement légale (malgré les nombreuses attaques dont elle fait l’objet) et non simplement dépénalisée comme en France.

Suite la semaine prochaine: j’évoquerai le « drame » que devrait constituer l’IVG et le ver dans le fruit de la loi Veil, qui empêche que soit pleinement reconnu et assuré le droit des femmes françaises à l’avortement.

L’IVG et les libertés linguistiques du FN

On parle beaucoup d’IVG depuis quelques semaines, et la plupart du temps, ce n’est pas bon signe pour les droits des femmes. C’est le cas en France, mais aussi aux Etats-Unis, qui sont eux aussi en période pré-électorale et connaissent un durcissement très marqué du discours républicain ainsi qu’une réactivation de ce que les démocrates ont qualifié de « guerre menée contre les femmes » (« War on Women »). Vous pouvez lire à ce propos une synthèse très intéressante sur le blog d’une amie qui vit là-bas.

Si les droits des femmes ne semblent malheureusement pas être une priorité pour la plupart des candidats et des candidates à la présidentielle, l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), pourtant, apparaît régulièrement dans les radars médiatiques. Il y a ceux qui, comme François Hollande, en parlent à l’occasion de la journée des droits des femmes (il propose que « que tous les établissements hospitaliers [publics] de notre pays puissent être dotés d’un centre IVG »). Eva Joly et Jean-Luc Mélenchon, eux, en ont fait une composante plus importante de leur programme. La première a même fait une proposition qui n’a malheureusement pas rencontré beaucoup d’échos: elle souhaite supprimer la « clause de conscience », cette disposition prévue par la loi Veil du 17 janvier 1975, permettant à un médecin de « refuser la réalisation d’un acte médical [l’IVG, en l’occurence] pourtant autorisé par la loi mais qu’il estimerait contraire à ses propres convictions personnelles, professionnelles ou éthiques ». Eva Joly argumente ainsi dans une interview au magazine Elle: « le recours à l’IVG est un droit. Et d’ailleurs beaucoup de médecins refusent de le pratiquer pour des raisons financières et non morales ! »

La formulation d’Eva Joly n’est pas tout à fait juste, dans la mesure où la législation française ne prévoit malheureusement pas de droit à l’avortement, qu’elle se contente de dépénaliser. Mais sa proposition mériterait d’être discutée, dans la mesure où elle soulève la question de cette exception législative et éthique que devrait rester l’IVG. Veut-on que celle-ci reste dans le domaine de la morale, puisque c’est bien cela que vise cette « clause de conscience », ou doit-elle s’en affranchir complètement, à partir du moment où on lui accorde droit de cité?

Les discours concernant la défense des droits des femmes et l’accès à l’IVG en particulier semblent malheureusement minoritaires dans le champ médiatique, qui accorde, en revanche, une place beaucoup plus importante aux sorties de Christine Boutin et Marine Le Pen. Deux femmes. Je vous préviens, la suite risque d’être douloureuse (ou très inconfortable…), accrochez-vous.

Commençons par l’inénarrable Christine Boutin qui, à propos du projet de François Hollande, a réussi à évoquer dans un même souffle le « déclin irréversible de la France », l’euthanasie, « l’avortement de masse » (si si), l' »idéologie du gender », le mariage homosexuel, et j’en passe. (cf. mon article « Le genre, une ‘idéologie’? »)

Le point commun entre Christine Boutin et Marine Le Pen? Outre qu’elles sont ou ont été candidates à l’élection présidentielle et qu’elles appartiennent à la droite ultra-conservatrice, elles visent toutes deux l’électorat chrétien catholique, la première en tant que présidente du parti Chrétien-Démocrate (si, je vous jure, il existe), le seconde en vertu de ce qui semble une conversion politique récente. C’est ainsi qu’on peut lire sur le site du journal La Croix un article en date du 14/2, intitulé « La bioéthique touche à notre vision de l’homme » [et de la femme?], qui passe pêle-mêle en revue les bébés-médicaments, les recherches sur l’embryon, la loi Veil (qui dépénalise l’avortement), l’euthanasie mais aussi la peine de mort, le PACS ou encore la « compatibilité de l’Islam avec la République », dont on voit mal en quoi ils relèvent de la bioéthique.

La première offensive explicite du FN sur le sujet de l’IVG dans le cadre de cette campagne remonte au début du mois de février, quand Louis Aliot, n°2 du FN, directeur opérationnel de la campagne de Marine Le Pen et conjoint de celle-ci, évoque dans l’émission « Mots croisés » la question du déremboursement de l’IVG (point qui ne figure pourtant pas dans le programme du FN) et appuie son argumentaire sur cette expression extraordinaire: « l’IVG de confort » (à partir de 12’43).

A Michel Sapin (PS) qui réagit sur cette expression, L. Aliot répond: « Oui, ça s’appelle comme ça »; quand on lui demande de la définir, il évoque l’IVG non-thérapeutique. Rappelons que l’interruption médicale de grossesse (IMG, ou avortement thérapeutique, donc) peut être indiquée lorsque la grossesse met en danger la vie de la mère, ou lorsque le fœtus est atteint d’une maladie grave et incurable au moment du diagnostic. L’IVG « de confort », ou « non-thérapeutique » (puisqu’elles sont synonymes pour L. Aliot) concernerait donc tous les cas où une femme ou un couple décide d’un avortement pour des raisons non médicales.

Notez le haussement d’épaule et le petit rire de mépris de L. Aliot quand Daniel Cohn-Bendit lui rétorque que c’est aux femmes et pas à lui de décider. Tout est là.

L. Aliot enchaîne ensuite sur le règne d’une prétendue incitation à l’avortement, qui empêcherait les femmes voulant garder leur enfant de le faire. (?!)

L’argumentation du FN se précise dans les semaines suivantes en intégrant un argument de choc: le remboursement de l’IVG, auquel il s’agirait donc de s’attaquer, se ferait aux dépens du remboursement d’autres actes médicaux mal ou pas remboursés aujourd’hui. Pas n’importe quels actes: ceux qui concernent les personnes âgées, cible électorale privilégiée du FN. Marine Le Pen utilise cet argument par exemple dans l’émission « Parole de candidat » (TFI, 5 mars):

de plus en plus de personnes âgées ne peuvent plus se soigner correctement, chacun d’entre vous a vu les listes de plus en plus longues de médicaments» déremboursés. (…) Si j’ai un choix budgétaire à faire entre ne pas rembourser l’IVG qui est un acte qui peut être évité, étant entendu quand même qu’il existe de nombreux moyens de contraception dans notre pays, et être obligé de dérembourser des actes qui ne peuvent pas être évités et qui permettent à des Français qui souffrent de se soigner, [elle choisirait la seconde option].

Ou encore dans une interview accordée à une journaliste du Point, publiée le 8/3:

On va déshabiller Pierre pour habiller Paul. On va déshabiller Pierre qui a le choix de ne pas recourir à l’avortement, parce que, en amont, on lui aura donné la possibilité d’avoir accès à de la contraception pour habiller Paul qui est une personne âgée, qui a une maladie de longue durée et qui ne se soigne plus correctement, car il n’a plus les moyens de le faire.

Il faudrait peut-être rappeler à M. Le Pen que Pierre a toutes les chances d’être une Pierrette, s’il est en position de « recourir à l’avortement ».

L’argumentaire est bien rodé, on le retrouve aussi dans la bouche de L. Aliot sur France Inter, face à Pascale Clark:

Je dois à ce stade avouer quelque chose: j’ai hurlé de jubilation en entendant Pascale Clark répéter à Aliot que parler d’« IVG de confort » était « dégueulasse ». On n’a pas ce genre de satisfaction tous les jours, surtout par les temps qui courent… Seulement voilà, ce n’est pas seulement « dégueulasse »: cela ne veut rien dire, en tout cas pas dans le sens où l’emploie le FN. L. Aliot se fait un plaisir, dans cette interview comme dans l’émission dont je parlais plus haut, de rappeler, à grands coups d’argument d’autorité, que l’expression existerait bel et bien et serait employée par les médecins. (Marine Le Pen fait de même, en disant par exemple: «Les avortements de confort, un terme qui a scandalisé tout le monde alors qu’il est utilisé par les médecins, semblent se multiplier»). L. Aliot fait directement référence à un article du Figaro datant de 2009, où le Dr Grégoire Moutel, responsable du laboratoire d’éthique médicale de l’université Paris-Descartes, employait cette expression. Le Dr Moutel, réalisant que le FN utilisait ses propos, a fait savoir que ceux-ci avaient été mal retranscrits à l’époque et explique notamment que l’expression « IVG de confort » ne correspond absolument pas à l’usage qu’en fait le FN:

L' »IVG de confort » est issue de la littérature médicale anglo-saxonne. (…) J’expliquais que dans des cas extrêmement rares, les professionnels se trouvaient face à des cas de conscience. Par exemple, depuis l’allongement de 12 à 14 semaines de la durée légale de l’IVG, les gynécologues pouvaient voir lors de l’échographie du troisième mois un membre malformé. Cela ne rentre pas dans les critères d’interruption médicale de grossesse, mais certains parents, grâce à l’allongement du délai, faisaient le choix d’avorter. C’est cela que j’ai appelé « avortement de confort ». Mais il n’y a pas plus de 15 cas par an alors que dans l’article du Figaro, on fait passer mes propos pour une généralité.

Le flottement du FN autour de cette expression, qui renvoierait selon L. Aliot, rappelons-le, à tous les cas d’IVG non-thérapeutique, s’explique donc. L’utilisation qu’en fait ce parti relève ni plus ni moins du mensonge.

Mais le FN a plus d’un tour dans son sac et n’en est pas à une affabulation près. On a vu en effet apparaître une variante, qui révèle peut-être encore plus clairement l’idée que le FN se fait de l’avortement: l’expression ‘« IVG en récidive » , utilisée par M. Le Pen. Attention, hein, ce sont toujours « des médecins » qui le disent:

Des médecins tirent la sonnette d’alarme sur le fait que l’IVG est utilisée par certaines femmes comme un mode de contraception, ce qu’ils appellent les « avortements en récidive ». Or, la communauté n’a pas à prendre en charge financièrement les avortements en récidive, surtout au moment où un tiers des Français ne se soignent plus, ou alors incorrectement par manque de moyens.

Si le terme « récidive » peut avoir le sens de simple « répétition », cet emploi est aujourd’hui vieilli et le sens principal est celui, issu du droit pénal, de « fait de commettre, après une condamnation définitive, une nouvelle infraction; état d’un délinquant qui a commis une nouvelle infraction » (Trésor de la Langue Française informatisé).

Alertée par cette expression qui, de plus, m’a semblé sonner bizarrement, je l’ai cherchée dans Google. Et là, ô surprise: l’expression « IVG en récidive » ne donne qu’un résultat, l’interview de M. Le Pen citée ci-dessus; quant à « avortement en/de récidive », aucun résultat. Peut-être que ces fameux médecins (mettons qu’ils existent) ont chuchoté cette expression à l’oreille de M. Le Pen et se sont bien gardés d’en faire profiter le reste du monde?

Il y a une autre formule qui semble beaucoup plaire au FN et qui apparaît dans la même interview: l’IVG serait utilisée de manière abusive par de nombreuses femmes comme « un mode de contraception« . Je me contenterai à ce propos de citer, à nouveau, le Trésor de la Langue Française:

Contraception: Emploi volontaire de moyens ou de techniques (par la femme ou par l’homme) pour empêcher que les rapports sexuels n’entraînent une grossesse; l’ensemble de ces moyens et de ces techniques.

Il me semblait pourtant que dans IVG, il y avait « interruption ». Pas « prévention ». Voilà une conception pour le moins originale de la langue et de la biologie.

Je sais, tout cela n’est guère étonnant venant du FN. Mais se contenter de dénoncer l’emploi d’une expression comme « IVG de confort » ne suffit pas, comme il ne suffit pas d’affirmer que le FN s’en prend de manière répétée aux droits des femmes. Il me semble important de montrer comment le FN manipule une partie de l’opinion publique en manipulant grossièrement la langue, et que son discours ne repose que sur cela, des approximations, des mensonges, en un mot: du vent.

Si vous ne me faites pas confiance pour faire un choix, comment pouvez-vous me faire confiance pour élever un enfant?