Slogans (2) Un homme sur deux est une femme

[Précision préalable: j’ai conscience que ce slogan peut paraître transphobe, dans la mesure où il invisibilise complètement la question trans. Ça m’intéresserait d’en discuter en commentaire. Il faut juste se rappeler qu’il s’inscrit dans un contexte où le militantisme trans, à ma connaissance, existait à peine en France, et où les féministes ne réfléchissaient absolument pas à ces questions. Mon interprétation se fait donc complètement en-dehors de la question trans, mais il serait intéressant d’y réfléchir avec les outils dont on dispose aujourd’hui.]

Contexte

C’est à nouveau un slogan caractéristique de la deuxième vague féministe. On le voit notamment en 1970 sur des banderoles lors de la première manifestation remarquée du Mouvement de Libération des Femmes (MLF), avec un autre slogan célèbre, « Il y a plus inconnu que le soldat inconnu: sa femme ».

un homme sur deux

Explication

Ce slogan, à la fois provocateur et évident, vise à mettre en évidence l’androcentrisme (le fait de se centrer, consciemment ou non, sur les hommes) de la société patriarcale et donc l’invisibilisation des femmes, qui se manifeste notamment à travers un fait de langue: l’utilisation du mot homme pour désigner l’humanité. J’avais déjà écrit un article sur ce sujet: on est habitué à utiliser le même mot pour désigner l’ensemble de l’humanité et sa moitié masculine. La langue anglaise fait la même chose (Man / man), mais ce n’est pas le cas dans toutes les langues. On peut aussi penser à l’expression droits de l’homme, qui en anglais se dit human rights, c’est-à-dire droits humains. Il faut, pour le comprendre, retracer l’origine du terme: homme vient du latin homo, qui désigne la qualité d’être humain, alors que vir désigne l’être humain de sexe masculin (d’où viril, virilité). La linguiste Marina Yaguello écrit:

En fait, on a tellement l’habitude de voir le masculin « absorber » grammaticalement le féminin qu’on pourrait croire que le sens générique [humain] est second, alors qu’il est historiquement premier. L’homme a en quelque sorte « confisqué » symboliquement la qualité d’être humain à son profit. (…) Et c’est donc personne, grammaticalement féminin mais sémantiquement indifférencié, qui doit être employé comme terme générique. D’ailleurs, aucune femme ne dit jamais en parlant d’elle-même: « Je suis un homme. » En revanche, un homme peut dire: « Je suis une personne ». (Le sexe des mots, article « Homme »)

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Féminisation de la langue: quelques réflexions théoriques et pratiques

Les personnes lisant régulièrement ce blog auront sûrement remarqué que j’essaie au maximum d’éviter d’employer le masculin universel (j’explique ci-dessous ce que j’entends par là). Je voudrais tenter d’expliquer pourquoi (c’est le côté théorique) et surtout comment, par quelques réflexions liées à mon parcours sur cette question et à ma pratique comme féministe, blogueuse, mais aussi comme prof de français langue étrangère. Cette pratique est en évolution constante. Alors que j’étais d’abord extrêmement réticente, je me suis habituée à ces graphies à force de lectures et d’échanges militants, et j’aurais du mal aujourd’hui à faire marche arrière.

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« La théorie du genre » n’existe pas

J’évoquais dans mon dernier article la proposition de résolution présentée en décembre à l’Assemblée Nationale par deux député·e·s UMP, visant à « établir précisément les vecteurs de promotion de la théorie du gender dans notre pays » afin d’« en évaluer les conséquences pour la collectivité nationale ». J’ai déjà expliqué en quoi cette proposition était infondée et traduisait une grave méconnaissance des études de genre (ou plutôt un contresens complet). Je voudrais maintenant faire quelques remarques au sujet des expressions « la théorie du gender », ou « la théorie du genre », désignant un objet qui n’existe pas.

Cette affirmation peut surprendre, puisque ces deux expressions ont été très souvent employées depuis 2011, notamment dans des articles relayant la polémique autour des manuels de SVT. Cette expression est censée traduire gender theory, qui existe bel et bien en anglais. Cependant, la traduction par « la théorie du genre » (ou pire, « la théorie du gender ») est un contre-sens à plusieurs égards, la question étant: ce contresens est-il vraiment involontaire?

Un champ unifié?

Les polémistes anti-genre parlent de « la théorie du gender » ou de « la théorie du genre » comme pour désigner une doctrine unifiée à l’origine de tous les malheurs actuels (le mariage pour tou·te·s en tête). Or les études de genre sont loin de former un tel ensemble, surtout en France où elles ont du mal à acquérir une dimension institutionnelle. Elles regroupent des chercheuses et chercheurs de disciplines très diverses (sciences humaines, mais aussi philosophie, littérature, linguistique, sciences exactes…) et surtout, de multiples courants et versions qu’il serait trop long d’exposer ici. L’expression « théorie du genre » permet cependant à ces polémistes de donner l’illusion d’un ennemi unique et organisé, en état de contaminer l’ensemble de la société (cf. mon analyse du texte des député·e·s UMP).

Une erreur de traduction

L’anglais theory ne se traduit pas toujours par « théorie ». Le premier désigne, pour faire simple, la théorie par opposition à la pratique. On parlera ainsi de evolution theory (la théorie de l’évolution), mais aussi de computer theory (qui n’est pas la théorie de l’ordinateur…) ou encore de music theory (le solfège, par opposition à la pratique musicale). Pour résumer, l’expression anglais [nom] theory ne se traduit pas toujours par « théorie de [nom]», même si cette traduction apparaît comme la plus évidente.

Théorie vs réalité

Il faut donc s’interroger sur les raisons de traduire gender theory par « théorie du genre ». Dans un entretien publié sur le site Témoignage Chrétien, Anthony Favier, doctorant en histoire, explique que l’expression « théorie du genre » est employée par des catholiques. J’ajouterai seulement qu’à force d’être reprise de manière non critique dans les médias, elle s’est maintenant largement répandue.

    Il est important de préciser que seuls les catholiques utilisent l’expression « théorie du genre ». Dans le monde académique, les gender theories américaines n’ont jamais été traduites de cette manière – le mot français « théorie » impliquant une incertitude – on dit les « études de genre », ou « étudier le rapport de genre ».

En effet, tous les discours polémiques catholiques contre les études de genre mettent l’accent sur le caractère philosophique, incertain et anti-scientifique de cette « théorie du genre », qui s’opposerait à la certitude des sciences exactes, c’est-à-dire de la biologie. Ainsi, Mgr Tony Anatrella, qui a publié un livre (en italien) sur « la théorie du genre et l’origine de l’homosexualité », explique faire

    une analyse de la théorie du gender à partir des concepts de l’encyclique de Benoît XVI, Caritas in Veritate, qui permettent de souligner le caractère irréaliste et idéaliste de cette idéologie. […] Le corps sexué n’est pas reconnu pour lui-même comme un « fait » à partir duquel le sujet se développe mais comme un artifice défini par la société. […] Cette vision est complètement déconnectée du réel et entraîne une division entre le corps réel, qui lui est sexué au masculin ou au féminin (nous ne sommes que mâles ou femelles et pas autre chose), tout en étant nié, au bénéfice d’un corps imaginé en dehors de sa condition sexuée avec tout ce qui en découle. Pour la théorie du gender, le corps s’arrête à la hauteur de la tête […].

Ces affirmations sont caractéristiques du discours polémique promu par les milieux traditionnalistes et conservateurs catholiques en ce qu’il oppose la « théorie », une « idéologie » « irréaliste et idéaliste », aux faits, au « réel », c’est-à-dire le corps dans son évidence sexuée. Précisons que les catholiques n’ont pas le monopole de ce genre de discours, j’aurai l’occasion d’y revenir bientôt.

Le choix de parler de « théorie du genre » n’est donc pas anodin: cette traduction a, en elle-même, un objectif polémique d’autant plus difficile à contrer qu’elle a l’air de s’imposer comme une évidence.

Comment traduire?

Si « la théorie du genre » n’existe pas, comment donc traduire gender theory? C’est là un vrai problème. Dans l’entretien déjà cité, Anthony Favier signale qu’on parle d’études de genre, ou d’étudier les rapports de genre. Je me cantonne personnellement à « études de genre », que je trouve assez clair.

AC Husson

Aurons-nous bientôt une Première Ministre? La féminisation des noms de métiers et fonctions

J’ai récemment assisté à la présentation du fonctionnement d’un établissement scolaire par trois chefs d’établissement: deux hommes et une femme. La présentation s’appuyait, comme il se doit, sur un power point, présentant les diverses fonctions au sein d’un établissement et le rôle de chacun. L’une des diapositives précisait que le proviseur (lycée) / le principal (collège) est « l’ordonnateur des dépenses ». L’intervenante a alors précisé en affectant de plaisanter, mais sur un ton malgré tout sérieux, qu’elle était principale de son collège. Son voisin de gauche l’a interrompue pour dire avec un rire sarcastique: « Mais alors, est-ce qu’on doit dire ordonnatrice ou ordonnateure? »

Inutile de dire que j’ai été soulagée de l’intervention de cette principale, et outrée de la réaction de cet homme. Non seulement cela n’avait pour lui aucune importance, non seulement il se moquait ouvertement de l’intervention de sa collègue, mais il lui a coupé la parole pour le faire. Une manière évidente de rétablir un ordre qu’il devait estimer menacé (l’interruption est analysée par des linguistes comme « un réel déni d’égalité d’accès à l’espace de la parole » – vous pouvez lire à ce propos « La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation. Les pratiques conversationnelles des hommes » sur le site du collectif Les mots sont importants).

J’avais déjà été frappée, avant son intervention, par le fait que la présentation utilisait exclusivement le masculin dit « universel »: le proviseur, le gestionnaire, le CPE, le professeur… Quand on est sensibilisé à ces questions, il devient de plus en plus difficile d’accepter que le masculin représente, englobe, absorbe le féminin. En tant que femme, il m’est de plus en plus difficile d’accepter que le féminin reste largement invisible dans la langue quand il s’agit de s’adresser à un public qu’on suppose mixte. Et contrairement à ce que peuvent penser certain.es, il ne s’agit pas là d’une question anecdotique.

Ce qui m’intéresse surtout ici, c’est l’idée même et le procédé de féminisation, en particulier pour les noms de métiers et de fonctions. La « plaisanterie » de ce proviseur fait allusion à l’hésitation actuelle concernant le féminin du suffixe masculin -eur, qui prend, en français standard, la forme -euse ou -trice (danseur/danseuse, instituteur/institutrice). Vous remarquerez au passage que la réflexion se fait toujours dans le sens masculin -> féminin, le masculin, généralement moins long, étant considéré comme la forme de base. Le féminin du suffixe -eur pose parfois problème, comme pour le nom auteur, masculin, qu’on emploie aujourd’hui à propos de femmes (« Marie Darrieussecq est un auteur contemporain »). Le mot autrice existe, on le trouve employé dès le XVIIème siècle; voir la section « Féminisation » dans l’article « Ecrivain » de Wikipédia. On peut lire dans le même article:

Depuis le XXe siècle, l’usage semble osciller entre « femme de lettres », « écrivain », « écrivaine », « auteur » et « auteure ». En France, le mot « écrivaine » n’est pas reconnu par l’Académie française qui lui préfère le terme de « femme écrivain » ou, plus généralement, « écrivain », quand l’information de sexe n’est pas importante ; en revanche, le Petit Larousse l’admet depuis 2009, de même que la Présidence de la République. Au Québec et en Suisse romande, l’emploi des termes « écrivaine » et « auteure » s’est généralisé depuis les années 1980. En Belgique, la forme « écrivaine » est recommandée par le Service de la langue française dans les documents des autorités administratives, les ouvrages d’enseignement, les offres et demandes d’emploi.

Le sujet est complexe, car il ne touche évidemment pas qu’à la langue; on ne peut pas, selon moi, y réfléchir seulement en termes de purisme grammatical. Je suis tombée par hasard, en faisant des recherches pour cet article, sur une discussion de contributeurs/trices Wikipédia à propos d’un article sur une personnalité québécoise que je ne connaissais pas, Michaëlle Jean. La discussion porte notamment sur le point suivant: doit-on ou non féminiser le titre « gouverneur »? Les contributeurs et contributrices font intervenir des arguments en rapport avec les variantes francophones (français standard / français québécois), des arguments d’ordre purement grammatical (le féminin -eure serait une aberration) mais aussi d’ordre idéologique. Ainsi, si l’un d’eux refuse la féminisation en -eure, il ne voit aucun problème à « Première ministre » (dans l’article Wikipédia qui lui est consacré, Edith Cresson est décrite comme « Premier ministre de François Mitterrand »), car cela est pour lui  » logique et grammaticalement tout ce qu’il y a de plus correct »; quelqu’un d’autre écrit:

Alors, il faudra vous y faire, après députée, sénatrice, il y a bien gouverneure ! Et il ne faudra pas longtemps je pense avant que l’on fasse disparaisse l’horrible Premier ministre [pour les femmes]. Edith Cresson Première ministre de la France, voila ! Je suis désolé pour vous tous, messieurs les machistes qui se cachent sous un français que vous ne connaissez même pas, mais cela se fera, avec ou sans vous. Vous pensiez la langue dernier refuge de l’homme, non la femme le colonisera aussi.

Au-delà de l’argument militant, je crois que cette idée de la langue comme dernier rempart contre la conquête, par les femmes, d’une place égale à celle des hommes est assez juste. La morphologie grammaticale et l’histoire de la langue, invoqués par l’Académie Française pour justifier leur position conservatrice à l’égard de la féminisation, ont bon dos. L’explication, selon moi, c’est que l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail, puis leur accès progressif à des fonctions de plus en plus élevées ont perturbé un ordre que la langue reflétait. Les noms de métiers ou de fonctions qui ont connu une féminisation récente, et dont le féminin ne se forme pas de manière « naturelle » (c’est-à-dire non choquante à l’oreille, comme chercheur/chercheuse), illustrent la permanence d’une barrière symbolique, bien ancrée dans les consciences des hommes comme des femmes, et malgré des incitations gouvernementales, depuis les années 1980, à faire évoluer la langue et les mentalités.

L’exemple des noms des fonctions considérées comme les plus dignes le montre bien: les années 1980 et 1990 ont connu plusieurs débats sur cette question, où l’on se demandait notamment s’il fallait dire « Madame la ministre » ou « Madame le ministre » (on voit ici qu’il n’y a pas de modification de la forme du mot, seulement de son déterminant; c’est déjà trop pour certain.es, apparemment). Edith Cresson (Première Ministre de François Mitterrand entre mai 1991 et avril 1992) est appelée « Madame le Premier Ministre ». Le blocage vient parfois des femmes elles-mêmes; certaines élues, par exemple, préfèrent se faire appeler « Madame le Maire » (la raison souvent invoquée est celle de l’homophonie mère/maire), ou « Madame le député » (quel est le problème avec « la députée »?). Difficile, cependant, de faire la part entre les appellations relevant d’un choix de la personne concernée et celles reflétant le conservatisme du locuteur ou de la locutrice… J’ai fait remarquer il y a quelques semaines, via Twitter, à Corinne Lepage que sa bio la présentant comme « députée européen » relevait d’un compromis pour le moins étonnant. Elle se décrit maintenant simplement comme « députée européenne ».

S’il y a une chose que j’ai apprise, après le débat sur « Mademoiselle » notamment, c’est que quand on parle de la langue, tout le monde a son mot à dire (ce qui est normal); en revanche, les féministes, elles, sont invitées à se la fermer, souvent avec violence. Ne parlons même pas de la règle « le masculin l’emporte sur le féminin ». Petit échantillon, trouvé sur un forum de jeux vidéo. Il y a aussi des femmes qui interviennent dans la discussion (« Moi ça ne m’a jamais gênée »), mais la majorité des commentaires, souvent assez violemment anti-féministes, viennent d’hommes: « On se prend la tête pour des trucs débiles sans déconner », « Les extrémistes féministes me répugnent », « Ca me donne envie de casser de la féministe quand je lis des conneries pareilles », l’incontournable « elles haïssent la différence et renient la nature », et le non moins incontournable « elles n’ont pas mieux à faire, franchement? ». Comme on est entre soi, même pas la peine d’argumenter, les féministes sont de toutes façons dévaluées a priori et toute idée d’évolution du fonctionnement actuel de la langue est accueillie à grands coups de smileys rigolards.

Ce conservatisme est, me semble-t-il, dominant. La féminisation systématique des noms, mais aussi des textes (par la mise en évidence systématique du féminin, grâce à divers procédés: « ceux et celles », « ils/elles », chacun-e, certain.es…) relève toujours, en France du moins, d’une approche militante, et est par conséquent automatiquement perçue comme tel, avec les conséquences positives et négatives que cela peut avoir. Au cours d’une conversation sur cette question avec une universitaire (que j’appelle, personnellement, une enseignante-chercheuse – on peut aussi parler de chercheure), spécialiste de la question du genre grammatical en anglais, celle-ci m’a expliqué préférer se désigner elle-même comme « enseignant-chercheur » et considérer que ses homologues revendiquant le titre féminisé revendiquaient ainsi de manière trop ouverte une position militante dans un milieu qui reste, malgré tout, conservateur.

La féminisation systématique semble donc avoir donné lieu à un type d’usage de la langue très spécifique et toujours minoritaire (en français du moins, les procédés variant d’une langue à l’autre). Le refus de l’invisibilité linguistique des femmes et la mise en évidence du féminin définissent les contours d’une forme de communauté linguistique régie par ses propres codes, ceux-ci relevant toujours, en grande partie, de l’expérimentation linguistique. La spécificité de cette communauté linguistique réside dans l’identification militante de ses membres. Il sera intéressant, avec le recul, de voir ce qui, parmi la diversité des choix proposés (par exemple entre -eur et -eure, -eure et -euse) et des pratiques d’écriture possibles (parenthèses, points, majuscules tirets pour faire apparaître le masculin et le féminin, etc.), se conservera et passera dans la langue commune… à toutes et à tous.

AC Husson

Pour aller plus loin:
J’ai rassemblé plusieurs ressources sur la question dans mon Pearltree (collection de liens) consacré aux rapports entre genre et langage.

Ils parlent, elles parlottent

Le titre de ce billet est tiré d’une création sonore de l’artiste Louise Bourgeois.

Deux lectures m’ont donné l’idée du billet de cette semaine. D’abord, un livre que je vous conseille: Les mots et les femmes, de Marina Yaguello (Petite Bibliothèque Payot, [1978] 2006). Bien qu’écrit par une linguiste (dont j’ai déjà eu l’occasion de citer les travaux sur ce blog), il présente sous une forme vulgarisée, abordable et agréable à lire, les résultats (qui commencent malheureusement à être datés) d’études sociolinguistiques menées sur les femmes et le langage.

Ensuite, un article passionnant sur le blog Antisexisme, qui inaugure une nouvelle série consacrée aux « attributs du pouvoir et [à] leur confiscation aux femmes ». Cet article s’intitule « L’occupation de l’espace » et s’interroge sur le rapport à l’espace selon le genre. Comme toujours sur ce blog, il est extrêmement bien documenté et analyse de façon convaincante un phénomène que nombre d’entre nous, les femmes en particulier, observent au quotidien: les hommes ont tendance non seulement à occuper plus d’espace que les femmes, mais à empiéter sur l’espace de ces dernières (ah, les mecs qui ne peuvent pas s’asseoir autrement dans le métro qu’en ouvrant bien grand les jambes…). L’auteure du blog relie ce phénomène aux relations dominants/dominé.es. En relisant l’article, je m’aperçois qu’elle prévoit un second volet sur la parole, j’attends donc avec impatience la suite.

Le lien entre ces deux lectures réside dans la notion d’« attribut du pouvoir ». Marina Yaguello évoque dans le troisième chapitre « la parole en tant que forme d’action » et le rapport différencié qu’entretiennent vis-à-vis d’elle les hommes et les femmes. Elle réussit assez bien, tout au long de la première partie, à montrer les différences dans l’usage de la parole par les hommes et les femmes tout en soulignant toujours que ces différences sont d’ordre culturel. Le stéréotype le plus répandu à propos de la parole féminine est celui de la femme bavarde, dont la parole, abondante mais futile, ne fait pas le poids face à celle, raisonnée et pesée, des hommes. La linguiste montre de façon stupéfiante à quel point ce stéréotype est répandu dans le monde, en citant des proverbes de multiples pays. Voici ce que nous dit la « sagesse populaire » (je reprends les proverbes cités par Yaguello):

« La langue des femmes est comme une épée, elles ne la laissent jamais rouiller. » (Chine)
« La femme qui se tait vaut mieux que celle qui parle. » (latin)
« C’est un don de Dieu qu’une femme silencieuse. » (Bible)
« Le silence est le plus beau bijou d’une femme mais elle le porte rarement. » (Angleterre)
« Les paroles de l’hommes sont comme la flèche qui va droit au but, celles de la femme ressemblent à l’éventail brisé. » (Chine)
« Les hommes parlent (hablar), les femmes jactent (platicar). » (Espagne) etc. (p. 61-62)

La récurrence de ce stéréotype vient à l’appui de l’idée que la bavardise des femmes serait un trait naturel et universellement partagé. La lecture de ces pages m’a d’ailleurs rappelé une scène d’un film que j’aime beaucoup, Omoide Poroporo (à partir de 31’37 – dans cette scène, l’héroïne, Taeko, vient d’apprendre qu’elle a la possibilité de jouer dans une pièce de théâtre. Elle s’enthousiasme, comme sa mère, sa grand-mère et ses soeurs, à l’idée de devenir une actrice):

Pourtant, comme le souligne M. Yaguello, il existe des sociétés où ce sont au contraire les hommes qui sont considérés comme bavards et cancaniers. Qu’importe, la puissance du stéréotype et la confiance dans les proverbes comme expressions de la sagesse populaire, donc impossibles à contredire, garantissent de beaux jours à cette idée. Si l’on refuse l’explication innéiste (le bavardage serait une caractéristique d’une soi-disant « nature féminine), il faut s’interroger sur les raisons d’une telle différence entre parole masculine et parole féminine, et sur l’effet produit par chacune d’elles. Pour M. Yaguello,

s’il est vrai que la femme, souvent, se réfugie dans le bavardage « futile », c’est qu’elle n’a pas accès à autre chose. La logorrhée est une manifestation d’impuissance, c’est parler pour parler. Tout se passe alors comme si l’excès de paroles, le bavardage, devenait un substitut de pouvoir, une compensation à l’absence de pouvoir. (…) La maîtrise de la parole, de la parole signifiante, assertive, fonctionnelle, est (…) un instrument d’oppression mâle comme elle est l’instrument d’oppression de la classe dominante. (p. 63)

Même si cette interprétation est contestable, elle met en valeur le fait qu’il s’agit bien ici de pouvoir et de domination. Comment expliquer autrement que les femmes se soient vues interdire, pendant des siècles, le droit à la parole publique, voire même le droit à la parole tout court? L’ouvrage de M. Yaguello s’ouvre sur cette citation biblique:

Je ne permets pas à la femme d’enseigner ni de dominer l’homme; qu’elle se tienne donc en silence.
(Première Epître à Timothée, II)

La peur qu’inspirent les femmes va jusqu’à leur refuser le droit à la parole, ce qui est aussi une façon explicite de reconnaître que parole = pouvoir. Seul le silence des femmes peut, apparemment, garantir leur asservissement; le silence, ou une parole vide de sens, du point de vue des dominants du moins, une parole de peu, méprisable, futile, en un mot: féminine. La parole savante et sensée, la parole technique, informée, serait l’apanage des hommes. Cette situation a été facilitée pendant des siècles par le refus de laisser les femmes avoir accès à l’éducation: peu de risque, dès lors, qu’elles transgressent les frontières du genre et se mettent à parler comme des hommes ou, du moins, de sujets masculins.

Frédéric Pagès se penche, dans un essai souvent éclairant, sur cette question: pourquoi n’y a-t-il pas, ou si peu, de femmes philosophes avant l’époque contemporaine? La réponse se trouve dans le titre: Philosopher ou l’art de clouer le bec aux femmes (Mille et une nuits, 2006), ou une manière parmi d’autres de les exclure du champ du pouvoir en érigeant des murailles autour des domaines soi-disant réservés aux hommes.

Comme dans beaucoup de domaines, cette exclusion ne pourrait fonctionner si ces stéréotypes sur le genre n’étaient pas intégrés autant par les femmes que par les hommes, du fait de leur éducation. Dès l’enfance, la prise de parole des filles et des garçons n’est pas sollicitée ni encouragée de la même façon. On peut lire par exemple ceci dans un dossier des Cahiers pédagogiques intitulé « Agir pour l’égalité entre filles et garçons dès la maternelle »:

on peut être attentif aux interactions verbales maitre-élèves qui prennent place dans la salle de classe. Les recherches menées sur ce point s’accordent à montrer qu’en mathématiques, les garçons tendent à dominer l’espace sonore de la classe et que les enseignants, comme les enseignantes, sans en avoir conscience, interagissent plus avec les élèves garçons, que ce soit lors de contacts à l’initiative du maitre ou de réponses aux interventions spontanées par ailleurs plus nombreuses des garçons. Par conséquent, les interactions verbales maitre-élèves sont, en mathématiques moins nombreuses et pédagogiquement moins riches avec les filles qu’avec les garçons. Il s’agit donc d’être vigilant à la distribution de la parole en classe.

Ces différences de traitement affectent non seulement la façon dont les filles et les femmes parlent, mais, bien sûr, leur attitude à l’égard de leur propre parole et, par ricochet, leur manière de se présenter et de s’affirmer.

Les deux vidéos qui suivent présentent des interviews réalisées par Thierry do Espirito. La première femme interviewée est Sophie Gourion, rédactrice web et experte des réseaux sociaux (son profil twitter: @Sophie_Gourion), auteure du blog Tout à l’ego. Elle évoque l' »auto sabotage des femmes sur le net », sujet qu’elle a abordé aussi sur « Le + » du Nouvel Obs.

La seconde est Isabelle Germain, journaliste et fondatrice du site d’information Les Nouvelles News (son profil twitter: @IsabelleGermain). Elle évoque la prise de parole des femmes en entreprise et leur difficulté à se mettre en avant, à s’affirmer non seulement comme expertes dans leur domaine, mais aussi, tout simplement,comme personnes disant « je ». Elle montre à quel point la prise de parole engage l’être tout entier et l’identité, à travers l’identité de genre: qu’est-ce que parler et se comporter comme un homme, comme une femme? Comment s’affirmer en tant que femme sans « ressembler à un homme »? Peut-on s’affirmer autrement qu’en adoptant des codes identifiés comme masculins?

AC Husson

La vie, les courses (et ta mère) « au féminin »

J’ai déjà parlé à plusieurs reprises du genre dans la langue et du fait que le masculin est considéré comme neutre, ou forme non marquée. La règle qui veut que « le masculin l’emporte sur le féminin » est emblématique de ce fonctionnement: le masculin est considéré comme l’universel. Cela explique, par exemple, que le mot homme désigne tour à tour n’importe quel représentant de l’espèce humaine ou un individu de sexe masculin.

Pour la romancière et théoricienne Monique Wittig, comme elle l’explique dans « La marque du genre » (publié dans La pensée straight), ce fonctionnement implique que le masculin ne constitue en réalité pas un genre. Il est le général, l’universel; seul le féminin est un genre, car il est défini par l’écart qu’il est censé représenter par rapport à l’universel, la base neutre de la langue. Dans le discours grammatical, on considère que seul le féminin est marqué: ainsi, la forme de base d’un substantif, celle que citent les dictionnaires, est généralement celle du masculin singulier.

La ghettoïsation du féminin
Cette définition du féminin comme exception, comme écart par rapport à la norme, constitue une caractéristique fondamentale du genre, et pas seulement dans la langue. C’est ce qui justifie, par exemple, la création par Lego d’une nouvelle gamme, Lego Friends, destinée aux filles.

Une expression particulièrement à la mode illustre aussi cette conception: l’expression « au féminin », employée pour qualifier à peu près tout et n’importe quoi. Une rapide recherche sur Google fournit une quantité innombrable d’exemples.

Il existe ainsi plusieurs réseaux visant à assurer une meilleure visibilité des femmes et à promouvoir la parité: citons les réseaux « Grandes Ecoles au Féminin » et « HEC au féminin »; l’association Vox Femina qui promeut des « paroles d’experts au féminin » (pourquoi pas « expertes »?); le projet « Créer au féminin » pour les femmes entrepreneurs (pourquoi pas entrepreneures? – site à consulter uniquement si vous tolérez le rose fluo), ou encore la formation « Leadership au féminin » qui a eu lieu à l’ENA le 3 avril dernier.

Ah oui, il y aussi l’association sarko-féministe « Future au féminin », dont le nom n’en finit pas de me laisser perplexe. On avait bien vu qu’il y avait un -e à « future ».

Après, on arrive dans le marketing genré, avec par exemple Asus ZenBook, « l’ultra book au féminin », « avec des coloris « girly », sans oublier d’être efficace [sic]”, ou encore voituresaufeminin.fr. Il y a les voitures, et puis il y a « les voitures au féminin ». On a droit par exemple à des conseils pour faire de « petites réparations » ou au blog « Charlotte au volant, toute l’actualité sur les voitures et les femmes ». Cela pourrait paraître une bonne idée de créer un espace en ligne pour les femmes qui aiment les voitures ou cherchent tout simplement des renseignements sur le sujet, étant donné que les médias spécialisés sont ouvertement destinés aux hommes. Mais cette démarche, telle qu’elle est conçue, au lieu de contester le monopole masculin sur ce domaine et de dénoncer le fait que les femmes en soient donc exclues, ne fait qu’entériner cette situation et reconnaît donc que « les voitures » (et non « les voitures au masculin ») sont pour les hommes, alors que les femmes auraient besoin qu’on leur parle de « voitures au féminin ».

Cette expression, « au féminin », dissimule donc souvent (sinon toujours) conformisme et acceptation de la répartition traditionnelle des rôles. Prenons un autre exemple: le site « Ecologie au féminin ». « Voitures au féminin » reconnaît implicitement que les voitures sont un truc d’hommes; serait-ce aussi le cas de l’écologie? Voici ce qu’on peut lire sur la page d’accueil de ce blog (dont les catégories sont « Maternité », « Enfance », « Hygiène », « Beauté », « Consommation » et « Maison »… *soupir*):

L’Ecologie est à la fois une affaire d’hommes et de femmes. Mais ce sont souvent les hommes, qui décident, choisissent, achètent les installations équipant nos maisons pour économiser l’eau, le chauffage ou l’énergie… aménager ou entretenir le jardin. Pourtant, les femmes gèrent au quotidien : la maison, les courses, les enfants, les tâches ménagères… Notre pouvoir de gestionnaire et de consom-actrices avisées est bien réel. Il nous appartient donc en grande partie de faire évoluer le comportement ou les habitudes de notre tribu et de la société !

L' »évolution des comportements » dont il est question ne concerne apparemment pas les rôles respectifs des hommes et des femmes… L’auteure du blog poursuit:

J’ai voulu partager avec chacune d’entre vous, ma modeste expérience de femme et de mère de famille préoccupée par l’écologie : gestes éco-responsables, économies durables dans la gestion du budget, préservation de la santé de la famille, trucs et astuces écolos, circuits de recyclage et de réemploi…

L’“écologie au féminin » serait donc cette écologie du quotidien, et surtout de l’intérieur, liée à la gestion du foyer. Aux hommes les décisions, les choix, les achats d’équipements lourds et l’entretien du jardin; aux femmes l’intérieur, le domestique, les « trucs et astuces » et la modestie. On ne peut pas plus conformiste, ni plus conservateur. On en oublierait presque que l’écologie politique est portée dans le cadre des élections par une candidate, Eva Joly (en 2007, c’était Dominique Voynet), et qu’une autre femme, Cécile Duflot, est secrétaire nationale d’Europe Ecologie Les Verts… Il est peu probable que ces femmes se retrouvent dans cette « écologie au féminin ».

Femmes écolos versus "écologie au féminin"...

Il s’agit donc surtout de ne pas modifier l’ordre genré de la société et de conforter une division des sexes qui est censée non seulement définir qui nous sommes, mais, en plus, guider nos comportements. Le site « Patrimoine au féminin » justifie son nom et sa raison d’exister ainsi : « Parce que les hommes et les femmes ne parlent pas d’argent de la même façon ». On comprend, en lisant la section « notre vision », que les femmes préfèrent apparemment parler d’argent « sans détour » (pas les hommes?) et qu’il s’agit de leur offrir « des solutions d’épargne et de placements faites rien que pour [elles]”. Et comme il s’agit d’un cabinet créé par des femmes, le texte passe discrètement du « vous » au « nous », et même au « on », vous savez, le « on » des magazines féminins: « C’est le printemps, on lutte contre la cellulite », « On mange du poisson et des légumes vapeur parce que c’est bon pour nous », « Pourquoi on aime le tricot ». Sur « Patrimoine au féminin », voici ce que ça donne:

Parce que l’on veut que nos produits d’épargne et d’assurance-vie répondent à un objectif précis, on choisit des solutions de placements qui ont du sens pour nous. Parce qu’un rendez-vous avec un conseiller n’est pas compatible avec nos journées à rallonge, on invente une nouvelle manière de concevoir la relation commerciale qui va du simple clic au suivi personnalisé. Parce qu’on en a assez d’entendre toujours le même discours quand on parle épargne, placement ou investissement, on prône les mots qui veulent enfin dire quelque chose, et on le prouve avec notre glossaire.

On est entre nous, et on sait bien que les femmes n’y comprennent pas grand-chose à la finance, donc on a notre langage à nous, pour vous vendre nos petits produits d’épargne à… nous. Ah, mais attention, comme sur « L’écologie au féminin », on souhaite « faire bouger les lignes ». C’est-à-dire, en l’occurrence, créer une relation commerciale entre femmes, un monde à part où on utilise des « mots qui veulent enfin dire quelque chose » et où notre banque s’adapte à « nos journées à rallonge ».

Entendons-nous bien: je ne nie pas le fait que les femmes et les hommes n’attendent pas forcément les mêmes choses de tel ou tel service et n’ont pas toujours la même attitude face à la consommation. En revanche, ce qui me gêne, c’est que l’on fasse passer ces différences pour naturelles et indépassables, et qu’on les érige en principes de notre manière d’être, de penser et d’agir. Le succès de l’expression « au féminin » révèle à quel point les femmes peuvent ne pas se sentir à leur place dans tel ou tel domaine, et à quel point le discours dominant, qui se veut universel, est en fait un discours essentiellement destiné aux hommes, s’adaptant à leurs besoins et à leur manière d’être. Mais au lieu de dénoncer ce masculin déguisé sous les traits de l’universel, on conforte cet état de fait en confinant le féminin à un domaine à part, clos, ayant ses propres règles de fonctionnement, son propre langage. Contestons cette confiscation de l’universel par le masculin en faisant vraiment « bouger les lignes », sans renier pour autant l’“héritage particulier » des femmes que décrit Mona Chollet dans Beauté fatale (chap. 2), une culture féminine « officieuse, illégitime », qui tient au rôle qu’on a assignés aux femmes pendant des siècles. On peut voir là une vraie richesse qui doit être revendiquée, à condition d’être conscient.e « qu’il s’agit bien d’une culture et qu’il n’y entre aucun déterminisme biologique; c’est-à-dire que de nombreuses femmes n’y adhèrent pas et que de nombreux hommes en partagent certains traits, sans forcément les identifier comme ‘féminins' ». A condition, aussi, de ne pas laisser cette culture être exploitée à des fins commerciales.

AC Husson

L’IVG et les libertés linguistiques du FN

On parle beaucoup d’IVG depuis quelques semaines, et la plupart du temps, ce n’est pas bon signe pour les droits des femmes. C’est le cas en France, mais aussi aux Etats-Unis, qui sont eux aussi en période pré-électorale et connaissent un durcissement très marqué du discours républicain ainsi qu’une réactivation de ce que les démocrates ont qualifié de « guerre menée contre les femmes » (« War on Women »). Vous pouvez lire à ce propos une synthèse très intéressante sur le blog d’une amie qui vit là-bas.

Si les droits des femmes ne semblent malheureusement pas être une priorité pour la plupart des candidats et des candidates à la présidentielle, l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), pourtant, apparaît régulièrement dans les radars médiatiques. Il y a ceux qui, comme François Hollande, en parlent à l’occasion de la journée des droits des femmes (il propose que « que tous les établissements hospitaliers [publics] de notre pays puissent être dotés d’un centre IVG »). Eva Joly et Jean-Luc Mélenchon, eux, en ont fait une composante plus importante de leur programme. La première a même fait une proposition qui n’a malheureusement pas rencontré beaucoup d’échos: elle souhaite supprimer la « clause de conscience », cette disposition prévue par la loi Veil du 17 janvier 1975, permettant à un médecin de « refuser la réalisation d’un acte médical [l’IVG, en l’occurence] pourtant autorisé par la loi mais qu’il estimerait contraire à ses propres convictions personnelles, professionnelles ou éthiques ». Eva Joly argumente ainsi dans une interview au magazine Elle: « le recours à l’IVG est un droit. Et d’ailleurs beaucoup de médecins refusent de le pratiquer pour des raisons financières et non morales ! »

La formulation d’Eva Joly n’est pas tout à fait juste, dans la mesure où la législation française ne prévoit malheureusement pas de droit à l’avortement, qu’elle se contente de dépénaliser. Mais sa proposition mériterait d’être discutée, dans la mesure où elle soulève la question de cette exception législative et éthique que devrait rester l’IVG. Veut-on que celle-ci reste dans le domaine de la morale, puisque c’est bien cela que vise cette « clause de conscience », ou doit-elle s’en affranchir complètement, à partir du moment où on lui accorde droit de cité?

Les discours concernant la défense des droits des femmes et l’accès à l’IVG en particulier semblent malheureusement minoritaires dans le champ médiatique, qui accorde, en revanche, une place beaucoup plus importante aux sorties de Christine Boutin et Marine Le Pen. Deux femmes. Je vous préviens, la suite risque d’être douloureuse (ou très inconfortable…), accrochez-vous.

Commençons par l’inénarrable Christine Boutin qui, à propos du projet de François Hollande, a réussi à évoquer dans un même souffle le « déclin irréversible de la France », l’euthanasie, « l’avortement de masse » (si si), l' »idéologie du gender », le mariage homosexuel, et j’en passe. (cf. mon article « Le genre, une ‘idéologie’? »)

Le point commun entre Christine Boutin et Marine Le Pen? Outre qu’elles sont ou ont été candidates à l’élection présidentielle et qu’elles appartiennent à la droite ultra-conservatrice, elles visent toutes deux l’électorat chrétien catholique, la première en tant que présidente du parti Chrétien-Démocrate (si, je vous jure, il existe), le seconde en vertu de ce qui semble une conversion politique récente. C’est ainsi qu’on peut lire sur le site du journal La Croix un article en date du 14/2, intitulé « La bioéthique touche à notre vision de l’homme » [et de la femme?], qui passe pêle-mêle en revue les bébés-médicaments, les recherches sur l’embryon, la loi Veil (qui dépénalise l’avortement), l’euthanasie mais aussi la peine de mort, le PACS ou encore la « compatibilité de l’Islam avec la République », dont on voit mal en quoi ils relèvent de la bioéthique.

La première offensive explicite du FN sur le sujet de l’IVG dans le cadre de cette campagne remonte au début du mois de février, quand Louis Aliot, n°2 du FN, directeur opérationnel de la campagne de Marine Le Pen et conjoint de celle-ci, évoque dans l’émission « Mots croisés » la question du déremboursement de l’IVG (point qui ne figure pourtant pas dans le programme du FN) et appuie son argumentaire sur cette expression extraordinaire: « l’IVG de confort » (à partir de 12’43).

A Michel Sapin (PS) qui réagit sur cette expression, L. Aliot répond: « Oui, ça s’appelle comme ça »; quand on lui demande de la définir, il évoque l’IVG non-thérapeutique. Rappelons que l’interruption médicale de grossesse (IMG, ou avortement thérapeutique, donc) peut être indiquée lorsque la grossesse met en danger la vie de la mère, ou lorsque le fœtus est atteint d’une maladie grave et incurable au moment du diagnostic. L’IVG « de confort », ou « non-thérapeutique » (puisqu’elles sont synonymes pour L. Aliot) concernerait donc tous les cas où une femme ou un couple décide d’un avortement pour des raisons non médicales.

Notez le haussement d’épaule et le petit rire de mépris de L. Aliot quand Daniel Cohn-Bendit lui rétorque que c’est aux femmes et pas à lui de décider. Tout est là.

L. Aliot enchaîne ensuite sur le règne d’une prétendue incitation à l’avortement, qui empêcherait les femmes voulant garder leur enfant de le faire. (?!)

L’argumentation du FN se précise dans les semaines suivantes en intégrant un argument de choc: le remboursement de l’IVG, auquel il s’agirait donc de s’attaquer, se ferait aux dépens du remboursement d’autres actes médicaux mal ou pas remboursés aujourd’hui. Pas n’importe quels actes: ceux qui concernent les personnes âgées, cible électorale privilégiée du FN. Marine Le Pen utilise cet argument par exemple dans l’émission « Parole de candidat » (TFI, 5 mars):

de plus en plus de personnes âgées ne peuvent plus se soigner correctement, chacun d’entre vous a vu les listes de plus en plus longues de médicaments» déremboursés. (…) Si j’ai un choix budgétaire à faire entre ne pas rembourser l’IVG qui est un acte qui peut être évité, étant entendu quand même qu’il existe de nombreux moyens de contraception dans notre pays, et être obligé de dérembourser des actes qui ne peuvent pas être évités et qui permettent à des Français qui souffrent de se soigner, [elle choisirait la seconde option].

Ou encore dans une interview accordée à une journaliste du Point, publiée le 8/3:

On va déshabiller Pierre pour habiller Paul. On va déshabiller Pierre qui a le choix de ne pas recourir à l’avortement, parce que, en amont, on lui aura donné la possibilité d’avoir accès à de la contraception pour habiller Paul qui est une personne âgée, qui a une maladie de longue durée et qui ne se soigne plus correctement, car il n’a plus les moyens de le faire.

Il faudrait peut-être rappeler à M. Le Pen que Pierre a toutes les chances d’être une Pierrette, s’il est en position de « recourir à l’avortement ».

L’argumentaire est bien rodé, on le retrouve aussi dans la bouche de L. Aliot sur France Inter, face à Pascale Clark:

Je dois à ce stade avouer quelque chose: j’ai hurlé de jubilation en entendant Pascale Clark répéter à Aliot que parler d’« IVG de confort » était « dégueulasse ». On n’a pas ce genre de satisfaction tous les jours, surtout par les temps qui courent… Seulement voilà, ce n’est pas seulement « dégueulasse »: cela ne veut rien dire, en tout cas pas dans le sens où l’emploie le FN. L. Aliot se fait un plaisir, dans cette interview comme dans l’émission dont je parlais plus haut, de rappeler, à grands coups d’argument d’autorité, que l’expression existerait bel et bien et serait employée par les médecins. (Marine Le Pen fait de même, en disant par exemple: «Les avortements de confort, un terme qui a scandalisé tout le monde alors qu’il est utilisé par les médecins, semblent se multiplier»). L. Aliot fait directement référence à un article du Figaro datant de 2009, où le Dr Grégoire Moutel, responsable du laboratoire d’éthique médicale de l’université Paris-Descartes, employait cette expression. Le Dr Moutel, réalisant que le FN utilisait ses propos, a fait savoir que ceux-ci avaient été mal retranscrits à l’époque et explique notamment que l’expression « IVG de confort » ne correspond absolument pas à l’usage qu’en fait le FN:

L' »IVG de confort » est issue de la littérature médicale anglo-saxonne. (…) J’expliquais que dans des cas extrêmement rares, les professionnels se trouvaient face à des cas de conscience. Par exemple, depuis l’allongement de 12 à 14 semaines de la durée légale de l’IVG, les gynécologues pouvaient voir lors de l’échographie du troisième mois un membre malformé. Cela ne rentre pas dans les critères d’interruption médicale de grossesse, mais certains parents, grâce à l’allongement du délai, faisaient le choix d’avorter. C’est cela que j’ai appelé « avortement de confort ». Mais il n’y a pas plus de 15 cas par an alors que dans l’article du Figaro, on fait passer mes propos pour une généralité.

Le flottement du FN autour de cette expression, qui renvoierait selon L. Aliot, rappelons-le, à tous les cas d’IVG non-thérapeutique, s’explique donc. L’utilisation qu’en fait ce parti relève ni plus ni moins du mensonge.

Mais le FN a plus d’un tour dans son sac et n’en est pas à une affabulation près. On a vu en effet apparaître une variante, qui révèle peut-être encore plus clairement l’idée que le FN se fait de l’avortement: l’expression ‘« IVG en récidive » , utilisée par M. Le Pen. Attention, hein, ce sont toujours « des médecins » qui le disent:

Des médecins tirent la sonnette d’alarme sur le fait que l’IVG est utilisée par certaines femmes comme un mode de contraception, ce qu’ils appellent les « avortements en récidive ». Or, la communauté n’a pas à prendre en charge financièrement les avortements en récidive, surtout au moment où un tiers des Français ne se soignent plus, ou alors incorrectement par manque de moyens.

Si le terme « récidive » peut avoir le sens de simple « répétition », cet emploi est aujourd’hui vieilli et le sens principal est celui, issu du droit pénal, de « fait de commettre, après une condamnation définitive, une nouvelle infraction; état d’un délinquant qui a commis une nouvelle infraction » (Trésor de la Langue Française informatisé).

Alertée par cette expression qui, de plus, m’a semblé sonner bizarrement, je l’ai cherchée dans Google. Et là, ô surprise: l’expression « IVG en récidive » ne donne qu’un résultat, l’interview de M. Le Pen citée ci-dessus; quant à « avortement en/de récidive », aucun résultat. Peut-être que ces fameux médecins (mettons qu’ils existent) ont chuchoté cette expression à l’oreille de M. Le Pen et se sont bien gardés d’en faire profiter le reste du monde?

Il y a une autre formule qui semble beaucoup plaire au FN et qui apparaît dans la même interview: l’IVG serait utilisée de manière abusive par de nombreuses femmes comme « un mode de contraception« . Je me contenterai à ce propos de citer, à nouveau, le Trésor de la Langue Française:

Contraception: Emploi volontaire de moyens ou de techniques (par la femme ou par l’homme) pour empêcher que les rapports sexuels n’entraînent une grossesse; l’ensemble de ces moyens et de ces techniques.

Il me semblait pourtant que dans IVG, il y avait « interruption ». Pas « prévention ». Voilà une conception pour le moins originale de la langue et de la biologie.

Je sais, tout cela n’est guère étonnant venant du FN. Mais se contenter de dénoncer l’emploi d’une expression comme « IVG de confort » ne suffit pas, comme il ne suffit pas d’affirmer que le FN s’en prend de manière répétée aux droits des femmes. Il me semble important de montrer comment le FN manipule une partie de l’opinion publique en manipulant grossièrement la langue, et que son discours ne repose que sur cela, des approximations, des mensonges, en un mot: du vent.

Si vous ne me faites pas confiance pour faire un choix, comment pouvez-vous me faire confiance pour élever un enfant?

Vu Lu Entendu

Genre et sciences: Le numéro de février du magazine Sciences et Avenir est consacré aux études scientifiques portant sur les différences neurologiques entre hommes et femmes et fait le point sur une rafale d’articles et de livres qui mettent à mal l’idée que nos cerveaux sont sexués.

Les hommes et les femmes parlent-ils différemment? C’est en tout cas ce que semble penser le linguiste John Locke, qui a publié fin 2011 un livre intitulé Duels and Duets: Why Men and Women Talk So Differently (Duels et duos: pourquoi les hommes et les femmes s’expriment si différemment). Une des critiques qui ont été formulées contre cet ouvrage est qu’il adopte une position essentialiste quant aux catégories « homme » et « femme », et un point de vue universaliste qui efface totalement les variantes sociologiques, géographiques ou encore ethniques entre les individus. Je n’ai pas encore lu l’ouvrage mais il est évoqué dans cette émission de la radio britannique BBC 4.

Vanneste et la « doctrine de l’homosexualité »: Un article fait le point sur les propos du (bientôt ex-) député UMP Christian Vanneste, membre du groupe « la Droite populaire », sur l’homosexualité. Dans une vidéo parue sur le site Liberté Politique (site catholique lié à une association proche de l’Opus Dei), Vanneste s’attaque aux homosexuels comme il l’a déjà fait à de nombreuses reprises dans le passé en expliquant que l’homosexualité est une « doctrine » fondée sur « la haine de l’autre »; il évoque également ce qu’il appelle « le mythe de la déportation des homosexuels ». C’est surtout ce dernier point qui a suscité de multiples réactions dans les médias et de la part des politiques; cet article montre que ce n’est peut-être pas là le plus grave. Pour mémoire, c’est Christian Vanneste qui est à l’origine de la question au ministère de l’Education Nationale concernant la présence de « la théorie du gender [sic] » dans des manuels de biologie de 1ère.

La famille vue par la publicité: Le site Culture Pub se penche sur la représentation de la famille dans la publicité, depuis la famille Ricoré jusqu’à la famille Eram. Cette brève enquête souligne de manière intéressante (et contestable) que si les « nouveaux modèles familiaux » sont entrés dans la publicité depuis les années 1990, il n’est pas question de les tourner en dérision comme on le fait avec le modèle « traditionnel ».

Pères au foyer: Cet article, qui a déjà beaucoup circulé, est écrit par Till the Cat, un père au foyer, qui réagit de manière caustique aux propos de trois journalistes du magazine masculin GQ concernant les pères au foyer. Extrait:

Et puis c’est tellement facile de penser que c’est un truc de femmes. C’est tellement confortable. Comme ça, si l’un ou l’autre dans le couple doit sacrifier une carrière professionnelle, il sera tout à fait naturel que ce soit madame. (…) Et bien non les gars … C’est culturel, pas naturel. Et, truc de dingue, les nanas ont de plus en plus envie d’avoir le choix, comme nous. Alors, on fait quoi ? On évite d’aborder le sujet ou on en parle ? »

Petit bonus final. Très bonne semaine à toutes et à tous!

Et on va donner des SEINS à Eve. Tu sais, pour qu'on puisse vendre de la BIERE.

Masculin/Féminin (3): ce que veut dire « homme »

Tout d’abord, très belle année à toutes et à tous. Qu’elle vous apporte égalité dans le couple, égalité dans l’entreprise, égalité dans la société, égalité partout.

Le magazine Challenges a voulu désigner les personnalités qui ont marqué l’année 2011. Mais se serait-il trompé dans son titre de hors-série?

Mais mais mais… Natahalie Kosciusko-Morizet et Eva Joly sont des hommes, et ON NE M’A RIEN DIT? A moins, à nouveau, que ce ne soit une erreur.

Ah non, attendez. Les quelques lignes du dernier paragraphe de l’édito parlent des femmes: c’est donc que ce ne doit pas être des hommes. Si vous comprenez le sens exact de ces lignes, félicitations, moi ça me laisse pantoise.

Quant aux « femmes » [sic], souhaitons-leur d’être dans ces pages, pour la première et la dernière fois, sous une têtière, même qualifiée de puissante, qui leur est spécifique.

??? Ah, ça devient un peu plus clair:

Mais nous ne sommes pas les seuls à pouvoir encore progresser: en 85 sélections du Times, il n’y a que quatre femmes « Man of the year »!

Ah, bah alors, si même le Times n’a pas trouvé de femmes (mais où sont les femmes?), on ne peut rien reprocher à Challenges. Ah, mais attendez encore: depuis 1999, Time n’intitule plus son célèbre numéro exceptionnel « Man of the Year », mais « Person of the Year ». Et figurez-vous que ça change tout.

Quand j’ai tweeté à propos de ce titre honteux, quelqu’un m’a répondu:

Quoi de plus égalitaire qu’une couverture où la femme est un Homme comme les autres?

Sauf qu’il faut être sacrément de mauvaise foi pour affirmer qu’ici homme signifie « être humain ». Ce ne peut être le cas que dans des énoncés à portée générale, du type « les hommes sont mortels », « l’homme a besoin de manger pour vivre », où on pourrait remplacer homme par tous les hommes ou par les êtres humains. Cela ne peut pas être le cas dès que le nom est spécifié, comme le rappelle Marina Yaguello:

Dès qu’intervient un élément spécifiant – par exemple un démonstratif, ou un verbe explimant une action unique et déterminée -, homme ne peut vouloir dire que « être masculin » comme c’est le cas dans « Un homme est venu », « Cet homme est une crapule », etc. (Le sexe des mots)

La précision « de l’année » dans le titre de Challenges fonctionne comme un élément spécifiant. Et ce n’est pas pour rien que Time a changé le titre de son numéro annuel: certes, man peut vouloir dire « homme » ou « être humain », mais le changement pour person montre bien quel sens était entendu. Et l’édito incompréhensible de Challenges montre aussi que les responsables de ce hors-série ont parfaitement conscience de parler d’êtres de genre masculin, les femmes étant traitées avec des guillemets…

On y pense peut-être peu, mais il semble aberrant qu’un même terme désigne à la fois l’humanité et sa moitié masculine. C’est le cas aussi en anglais, mais non dans un grand nombre d’autres langues, indo-européennes ou non. Le mot homme vient du latin homo, qui signifie « être humain », l’homme de sexe masculin étant vir (qui a évidemment donné viril). Marina Yaguello, dans l’article « homme » de l’ouvrage cité ci-dessus, interroge cette évolution qui a conduit à assimiler deux termes ayant à l’origine un sens distinct.

En fait, on a tellement l’habitude de voir le masculin « absorber » grammaticalement le féminin qu’on pourrait croire que le sens générique est second, alors qu’il est historiquement premier. L’homme a en quelque sorte « confisqué » symboliquement la qualité d’être humain à son profit. (…) Et c’est donc personne, grammaticalement féminin mais sémantiquement indifférencié, qui doit être employé comme terme générique. D’ailleurs, aucune femme ne dit jamais en parlant d’elle-même: « Je suis un homme. » En revanche, un homme peut dire: « Je suis une personne. »

Effectivement, cela m’étonnerait que NKM ou Eva Joly parlent fièrement de leur titre d' »hommes de l’année ». L’habitude de parler des « hommes » pour parler de l’humanité ne paraît choquante qu’à celles et ceux qui se sont déjà fait ces réflexions, et qui, souvent, refusent de parler de « droits de l’homme » et préfèrent « droits humains », ou, pourquoi pas, « droits de la personne ». Historiquement, les « droits de l’homme (et du citoyen) » ne désignent effectivement que des hommes, au sens spécifique du terme. C’est bien pour cela qu’Olympe de Gouges a senti la nécessité, dès 1791, de rédiger une « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ».

Masculin/Féminin (2)

Je parlais la semaine dernière du rapport que l’on peut établir entre le masculin et le féminin dans la réalité d’une part, et dans la langue d’autre part. Mon objectif était de montrer que les outils que nous avons à notre disposition pour mettre des mots sur la réalité ne peuvent jamais être considérés comme neutres ou comme « naturels »: ils sont forcément, eux-mêmes, le reflet d’une construction sociale de cette même « réalité ».

On peut voir un exemple de ce lien de dépendance réciproque avec l’histoire du mot mer, telle que la décrit la linguiste Marina Yaguello (Le sexe des mots, Belfond, 1989). Celle-ci rappelle que le mot français est hérité du latin mare, qui était neutre (le latin comptait trois genres grammaticaux: féminin, masculin et neutre). Le français a donc conservé un mot latin en en changeant le genre lexical: rien d’étonnant à cela, le neutre ayant disparu dès l’époque latine. Le français, lui, ne conserve pour les noms que deux genres, le féminin et le masculin. Cependant, le passage du neutre au féminin est original, étant donné que la plupart des mots neutres se sont alignés sur le masculin lorsque ce genre lexical s’est réduit pour ensuite disparaître. Le français la mer (attesté depuis le XIème siècle) constitue une exception d’autant plus notable que les autres langues romanes ayant hérité de mare en ont fait un masculin. M. Yaguello souligne que mer et jument sont les seuls neutres latins à être devenus directement féminins en français.

Les grammairiens J. Damourette et E. Pichon (Des mots à la pensée, D’Artrey, 1911-1927) expliquaient ainsi cette exception:

Il semble difficile d’expliquer cette modification autrement que par des besoins métaphoriques conformes à l’esprit national (sic), la mer ayant été conçue par nos ancêtres, de même que par nous, comme quelque chose de féminin. La mer est d’aspect changeant comme une femme, journalière [= elle change d’aspect tous les jours], d’humeur mobile comme une jolie capricieuse, attirante et dangereuse comme une beauté perfide (…) elle est l’amante et la meurtrière du marin… (cité par M. Yaguello, p. 114)

Comme le fait remarquer M. Yaguello, « tous les stéréotypes y sont ». Cette association se fait généralement avec l’eau (elle aussi relevant du genre féminin), cet élément s’opposant au feu. Dans le passage suivant, pour parler de la Seine et de la navigation en eau douce en général, c’est le féminin rivière, et non le masculin fleuve, que choisit Maupassant dans la nouvelle « Sur l’eau »:

La terre est bornée pour le pêcheur, et dans l’ombre, quand il n’y a pas de lune, la rivière est illimitée. Un marin n’éprouve point la même chose pour la mer. Elle est souvent dure et méchante, c’est vrai, mais elle crie, elle hurle, elle est loyale, la grande mer; tandis que la rivière est silencieuse et perfide. Elle ne gronde pas, elle coule toujours sans bruit, et ce mouvement éternel de l’eau qui coule est plus effrayant pour moi que les hautes vagues de l’Océan.

Dans ce passage où la personnalisation de la mer et de la rivière est évidente, la « perfidie » de cette dernière s’oppose à la loyauté de la mer et des « hautes vagues de l’Océan« .

Le genre féminin est ainsi support de rêverie et de représentations dictées par une certaine image de la féminité, que l’on retrouve dans toute l’histoire de la littérature, de manière positive ou négative. Et l’on peut se demander si, comme le pensaient Damourette et Pichon, l’association entre l’eau et le féminin préexiste à la formation du français et commande la fixation du mot mer comme féminin, ou si la langue ne fait que favoriser cette association de manière fortuite. Le caractère exceptionnel de l’histoire de ce mot inviterait à préférer la première solution.

L’histoire de la langue fournit ainsi quelques exemples intéressants de basculement d’un genre lexical à un autre. L’usage a longtemps hésité entre le féminin et le masculin pour le mot aigle, masculin en français moderne. Ce mot proviendrait soit du latin aquila, qui est féminin, soit de l’ancien provençal aigla, féminin lui aussi. Il est employé au masculin et au féminin en ancien français, très souvent au féminin au XVIème siècle; au XVIIème, il est déclaré de genre masculin quand il signifie « grand oiseau de proie diurne », et n’est alors plus employé au féminin que pour désigner l’aigle femelle. Ce qui n’empêche pas La Fontaine d’écrire:

L’aigle, reine des airs, avec Margot la Pie / Différentes d’humeur, de langage et d’esprit (Fables, « L’aigle et la pie).

Le Trésor de la Lange Française informatisé suggère que cette fixation, contraire à l’usage majoritaire du siècle précédent, serait liée au fait que les noms d’autres oiseaux de proie sont masculins: faucon, épervier. Cependant ce n’est pas le cas de tous les oiseaux de proie, comme le prouvent la buse ou les divers types de chouettes… D’ailleurs, la terminaison par un -e muet commande souvent l’utilisation du genre féminin. M. Yaguello propose une explication plus satisfaisante:

il est probable que cet oiseau a été perçu comme symbolisant des vertus mâles plutôt que féminines; cela a suffi à inverser son genre malgré la présence de -e muet. L’aigle, « roi des oiseaux », est ainsi devenu symbole impérial.

Pourtant il semble que le genre féminin n’empêcha pas les Romains d’utiliser l’aigle comme symbole pour leurs armées. Napoléon reprit ce symbole, qui forme un couple intéressant avec celui des abeilles, symboles d’immortalité et de résurrection. L’aigle est de nos jours l’emblème de nombreux pays, notamment l’Allemagne et les Etats-Unis, et il ne fait nul doute qu’il représente un symbole de virilité.

Pour aller plus loin:

C. Michard, Le sexe en linguistique. I: Sémantique ou zoologie?, L’Harmattan, Bibliothèque du féminisme, 2001. (Exposition des principales théories concernant le genre lexical et grammatical des années 1920 aux années 1970)