Une féministe se marie

Je n’ai pas pour habitude de parler sur ce blog de sujets vraiment personnels, mais je vais faire une exception, et pas seulement parce que le personnel est politique. Je me marie dans quelques jours et j’aimerais vous faire part de mon expérience de féministe planifiant un mariage. Au passage, précisons que le fait que je me confie n’est pas un appel à opinions sur mes choix de vie, et que quand j’évoque le rapport entre le fait d’être féministe et celui de se marier, ce n’est pas pour justifier de tels choix ; ce n’est pas pour défendre mon mariage, ni le mariage en général : c’est pour de faire le point sur ce qui m’arrive, et partager avec vous des remarques, interrogations et inquiétudes qui, j’en suis sûre, auront traversé l’esprit de nombreuses autres personnes.

Je me rends compte que ces précautions introductives illustrent la raison principale pour laquelle j’ai voulu écrire ce billet : l’idée, assez répandue je crois, qu’il y aurait contradiction dans les termes, que féminisme et mariage entreraient en conflit. Je dois dire que c’est un conflit qui continue, malgré moi, à me poser question. J’appartiens à une génération de féministes qui entretient une relation complexe, je pense, avec le mariage. Nous ne sommes plus dans la situation des féministes de la 2ème vague, qui dénonçaient avec raison le mariage comme l’institution hétéropatriarcale par excellence. L’évolution rapide des mentalités, mais aussi le fait que cette institution a cessé d’être le temple de l’hétérosexisme (puisque les couples « de sexe différent » ne sont plus les seuls à pouvoir se marier), ont fait que le statut du mariage a considérablement évolué. Cette évolution est notamment légale: depuis les années 1960, où les femmes mariées acquièrent le droit d’ouvrir un compte en banque sans la permission de leur mari, jusqu’au mariage pour tous, en passant par la reconnaissance du viol conjugal et donc la remise en cause du « devoir conjugal », la définition du mariage a petit à petit changé de visage. Tout n’est pas parfait, bien sûr, et on ne refera pas l’histoire du mariage en quelques décennies. La critique féministe du mariage se conjugue bien souvent à d’autres formes de critiques politiques, qui ont quant à elles certainement moins perdu de leur actualité ; mais pour ce qui est du féminisme, j’en suis pour ma part arrivée à la conclusion que le mariage pouvait aujourd’hui être ce que l’on en fait, et non plus nécessairement un carcan patriarcal qui s’impose à nous.

L’évolution du mariage a d’autres conséquences, expliquées par la sociologue Florence Maillochon dans une intéressante interview accordée à Libération : si les couples choisissent moins souvent le mariage que par le passé, ils en font aujourd’hui un évènement, « une forme de mise en scène de son couple » qui n’existait pas auparavant. Si bien que, pour la sociologue, le fait d’être marié en vient presque à moins compter que celui de se marier : le jour du mariage, qui a toujours tenu le rôle de rite de passage, n’a sans doute jamais eu autant d’importance qu’aujourd’hui. La plupart des futur·es marié·es passent des mois, parfois des années à le préparer, et dépensent pour cela des fortunes. Le contraste est saisissant ne serait-ce qu’avec la génération de mes parents, pour qui il était encore coutume que les parents des marié·es organisent la cérémonie et la fête du mariage. L’idée traditionnello-disneyesque du « plus beau jour de notre vie » est toujours là, mais il me semble qu’elle a elle aussi évolué. Elle était auparavant liée à l’aspiration, censée être partagée par toute jeune fille qui se respecte, de trouver un mari, et à la réalisation de cette aspiration ; c’est d’ailleurs pour cela que le conte de fées s’arrête toujours au mariage, comme s’il sonnait la fin de l’aventure, l’aboutissement de la quête — et ils vécurent heureux, etc. Cette conception n’a sûrement pas tout à fait disparu, mais aujourd’hui, l’idée du « plus beau jour de notre vie » semble d’être déplacée vers le « jour J », le « special day » du mariage, qui doit être le plus beau jour de notre vie, marquer les esprits, impressionner tout le monde, etc.

Série « Fallen Princesses » de la photographe Dina Goldstein (image cliquable)

Personnellement, je considère que vivre « le plus beau jour de ma vie » à 27 ans serait un bien triste augure pour le reste de ladite vie, mais je ne veux en aucun cas juger les gens — généralement des femmes — qui misent tant sur l’organisation de cette journée, d’autant que tout le business du mariage les pousse à le faire. Je savais vaguement que ce business existait, mais quiconque n’en a jamais fait l’expérience de première main ne peut se douter de l’étendue de la chose. C’est franchement assez terrifiant. Tout, absolument tout est marketé, jusqu’au cintre sur lequel vous placerez votre robe pour prendre des photos « le jour J » ou le petit coussin sur lequel poser les alliances. Si si. Et dans ce marketing, un trait constant : dans 99% des cas, il vise la mariée (tout ce tintouin capitaliste reste extrêmement hétéronormatif, hors du mariage homme-femme point de salut). Tout cela délivre un message implicite : encore aujourd’hui, les femmes accordent, ou doivent accorder, une place plus importante au mariage que les hommes. Elles s’y investissent plus, que ce soit en termes d’émotions ou de travail.

Un billet invité écrit par Gaëlle en 2012 résume à peu près tout le mal que je passe d’une partie importante de ce marketing marital, celle qui concerne les « enterrements de vie de jeune fille ». Bien qu’inventé par des féministes, et assez révolutionnaire à l’époque (une jeune fille n’étant pas censée avoir eu une vie avant son mariage), le concept a aujourd’hui été largement récupéré par le patriarcat et le capitalisme à la fois. Qu’on se rassemble entre copines pour faire du saut à l’élastique, de la cuisine ou la tournée des bars, je n’ai évidemment aucun problème avec ça, mais l’idée qu’il faudrait « enterrer » quoi que ce soit n’est pas seulement datée, c’est une énormité sexiste. Comme l’écrasante majorité des couples qui se marient de nos jours, je vis depuis plusieurs années avec mon compagnon ; le mariage ne va rien changer à notre vie quotidienne. Et qu’est-ce que c’est, ma « vie de jeune fille »? Une vie de liberté, en particulier sexuelle, à laquelle je suis censée renoncer pour me marier ? Cela supposerait déjà que la « libération sexuelle » des femmes ait été vraiment conquise… mais c’est là un autre débat.

Dernière question qui me tient à coeur, celle du nom de famille. Il y a plusieurs mois, j’ai posé la question sur Twitter de la transmission du nom à ses enfants, pour tenter de comprendre pourquoi c’était toujours, dans la majorité écrasante des cas, le nom de père (et seulement lui) qui était transmis. Les nombreuses réponses ont notamment mis en lumière que les situations étaient parfois très variées, et que le choix du nom du père pouvait être motivé par des raisons complexes qui n’avaient sans doute, du moins pour certaines d’entre elles, rien à voir avec le patriarcat. Beaucoup des femmes en relation hétéro qui m’ont répondu ont expliqué avoir conservé leur nom dit « de jeune fille » (je préfère pour ma part « nom de naissance ») mais ne pas l’avoir forcément transmis à leurs enfants. Depuis que j’ai commencé à parler de mon mariage autour de moi, on m’a souvent demandé si j’allais prendre le nom de mon compagnon, notamment parce qu’il est étranger. Quand je réponds que non, on me demande généralement pourquoi ; il semble donc qu’en 2016, il faille encore se justifier de ne pas vouloir abdiquer son nom de naissance. Mais j’ai surtout été frappée par les personnes (parfois des amies) de mon âge qui ne m’ont même pas posé la question mais sont parties du principe que j’allais changer de nom. Il n’y a pas de jugement de ma part à ce sujet, c’est simplement un constat, et cela pointe sans doute vers une insuffisance du travail féministe dans ce sens…

 

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Autrefois, je ne voulais pas me marier

Cet article est une contribution d’A. Maruani, merci à elle. Si vous voulez contribuer à ce blog, vous pouvez écrire à l’adresse cafaitgenre[at]gmail.com.

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Certaines lois sont le reflet des mœurs et des mentalités, d’autres contribuent à les faire évoluer. La loi sur le mariage pour tous est enfin passée, mais pas sans douleur, et peut-être pas sans conséquences sur la vie des homosexuel·le·s  aujourd’hui, qui doivent faire face à une violence redoublée, qui est en partie la conséquence des appels haineux d’une certaine Frigide. C’est néanmoins une loi historique pour ces hommes et ces femmes qui n’avaient jusque là pas les mêmes droits que les autres, mais aussi, et plus largement, pour la société française homophobe/hétérocentrée et patriarcale/sexiste, qui contribuera, il faut l’espérer, à la faire évoluer à l’image de l’Espagne (12 ans après la loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe, 70% des Espagnols s’y disent favorables).

Je suis une femme hétérosexuelle et j’ai milité pour le mariage pour tous. Ca n’était pas seulement pour soutenir mes ami·e·s homosexuel·le·s, mais aussi par conviction féministe.

Je voudrais d’abord revenir sur le double discours dangereux parce que tordu et malin, qui a été développé par les anti-mariage homo. La violence des propos et la haine homophobe a été soutenue par un prétendu droit faussement révolutionnaire, en réalité ultra-conservateur, au politiquement incorrect, à « dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas » (cette idée me rend bien triste)[1].  Cette haine de l’autre s’est aussi dérobée sous une hypocrite et puante récupération de la posture multiculturaliste (ça fait moderne), pervertissant le respect  des « différences », que le couple hétérosexuel protégerait : la différence des sexes. Ces arguments absurdes ont tout autant révélé l’homophobie inquiétante d’une partie de la société que sa relation privilégiée avec un sexisme structurel et mental, fortement ancré.
Il faut nous poser la question : pourquoi tant de remous haineux autour d’une loi qui ne concernerait qu’une minorité de gens, pourrait-on dire? Parce qu’il est question d’égalité et donc d’une classe de privilégiés qui doit renoncer à certains avantages au nom de cette même égalité. Sauf que, contrairement au privilège économique, le privilège hétérosexuel n’est pas un privilège de l’ « avoir » : si des homosexuels se marient, ils n’empêchent pas les hétérosexuels de se marier…mais cette union n’a plus le même sens. Il est question moins de l’ « avoir » que de l’ « être », donc l’homophobie est bien ce qui sous-tend l’opposition au mariage, qui revendique le droit à la différence, le droit de n’être « pas comme eux », et surtout, d’être « plus qu’eux », le droit d’être caractérisé par une union légitime, dont les institutions sociales (et donc fiscales) sont solidaires.  Au-delà de cette question déjà traitée par la rédactrice de « Genre ! », l’intersectionnalité du mouvement féministe doit être précisée en ce qui concerne le combat homosexuel, et le mariage pour tous  est un observatoire social intéressant : parce que cette réforme touche à une institution éminemment patriarcale, la résistance à première vue inattendue à ce changement est moins le fait d’extrémistes religieux, obscurantistes et arriérés que du patriarcat qui constitue notre société moderne, qui soutient cette opposition haineuse en faisant mine de ne pas y toucher.

Cette loi contribue à faire bouger, de façon plus ou moins douloureuse, les schémas hétérocentrés de la majorité. On a pu dire que la plupart des hétérosexuels acceptaient avec plus ou moins d’indifférence ou de sympathie le mariage homosexuel avec un refrain tel que : « laissez-les se marier, ils font ce qu’ils veulent, ça ne vous retire rien, à vous » (enchainant par un « parlons de la crise »). On faisait sembler d’ignorer de ce fait un point crucial, que les opposants au mariage ont eu raison (ça me fait mal de dire ça mais il faut bien être juste) de remarquer, rétorquant : « vous vous trompez, ça nous retire « l’intégrité » de notre mariage, institution hétérosexuelle privilégiée ». Le mariage ne sera donc plus ce qu’il était. C’est justement ce que je souhaite en militant pour cette loi.

Les homosexuel·le·s questionnent moins les frontières du genre quand ils/elles sont seul·e·s, par leur individualité, même si leur sexualité est posée comme différente, que quand ils/elles sont en couple. En effet, le couple homosexuel, en tant qu’il met en relation deux sexes identiques, non hiérarchisés[2], questionne l’existence de la virilité comme domination de l’autre, de la femme. Deux individus non préalablement car socialement différenciés dans un rapport de domination, sur une échelle de valeur qui est celle du patriarcat (en substance, homme > femme > animal), prennent le risque d’échanger, de s’inventer, sauf à jouer des rôles genrés préétablis (et encore, en jouant un rôle, on ne cesse d’avoir conscience que le genre n’est qu’un rôle, qu’il n’est pas figé dans l’essentialisme : rôle de femme quand on est un homme, rôle d’homme quand on est une femme).

Le couple hétérosexuel, quant à lui, est composé de deux sexes différents, mais ça n’est pas synonyme d’ouverture et d’accueil de l’autre, bien au contraire, et bien que certains voudraient nous le faire croire (sinon – raisonnement par l’absurde – on ne comprendrait pas pourquoi des siècles d’hétérosexualité « institutionnalisée » auraient coïncidé avec des siècles d’oppression de la femme). Il est surtout, souvent malgré lui, structuré hiérarchiquement. Dans la  société patriarcale qui a inventé le mariage comme union dont sont exclu·e·s les homosexuel·le·s, c’est comme si un homme ne pouvait paradoxalement se lier qu’à une femme, et réciproquement, comme si les femmes devaient être mises « sous-contrôle », comme si l’essence, la raison d’être de la seule union « légitime », l’union homme-femme, était le renoncement des femmes à l’égalité, à entrer en  compétition réelle avec l’homme, à être plus que le complément de douceur légèrement méprisable de la vie de l’homme, la seule vie qui compte en définitive. Compétition économique d’abord ; le refrain est connu et pour longtemps encore : non égalité des salaires à travail égal, double journée entre les enfants, la maison et le travail, non parité en entreprise comme en politique, sans compter toutes les vexations plus ou moins symboliques. Bref, je vous renvoie au reste de ce blog.

Le mariage est une union et un lien, dans les deux sens du terme ; il a longtemps été utilisé pour asservir la femme, et aujourd’hui, lié à la filiation et à la procréation, il le fait sans le dire, de façon insidieuse, donc plus difficile à faire évoluer car il était jusqu’alors l’image même de l’hétérosexualité privilégiée par la société, hétérosexualité inscrite et liée à la supériorité supposée de l’homme sur la femme. Bref, en pratique, le mariage dans une société patriarcale contribue à renforcer et maintenir le statu quo, car quand le mari gagne plus que la femme (ce qui est le cas de figure le plus répandu) ou même qu’on suppose a priori qu’il a des chances de mieux réussir, ou que c’est son rôle, que la femme doit sacrifier son travail, son temps pour s’occuper du ménage, des enfants, de son mari, bref, de pour s’occuper de son mariage. Ainsi une femme mariée est en quelque sorte « handicapée » par son mariage si elle souhaite faire carrière : son patron lui supposera des envies d’enfants, qui seront malades, etc, l’homme marié lui, n’en tire que des avantages, profitant en sus d’un statut social respectable.

Le mariage, on l’aura compris, est une institution hautement « hétérosexuelle », c’est-à-dire  silencieusement oppressive pour la femme hétérosexuelle, mais bien plus encore pour la femme homosexuelle qui doit faire face à une sorte de « double peine », une surcharge de discrimination  contre celle qui est à la fois considérée comme une femme, être inférieur, et une non-femme (un monstre autrement dit) en ce qu’elle ne se lie pas charnellement ni légalement/ légitimement à un homme.

Le mariage homosexuel contribuera à bousculer la patriarcat en donnant une autre image du couple légitime, qui n’est plus l’union stable et hiérarchisée d’un homme et d’une femme, « différents et complémentaires », l’un bleu, l’autre rose (car ça a l’air tellement plus équilibré et ça égaye les manifs’) mais de deux individus sans distinction de genre.  Le mariage pour tous a des conséquences sur toute la société et les individus qui la composent en faisant du mariage en général une union « égalitaire », à réinventer. Ce qui dérange en réalité les hétérosexuel·le·s qui sont contre cette loi, ce qui leur fait peur, c’est ce surplus potentiel de pouvoir qui est donné à tous les opprimés, lorsque le maillage étouffant des normes et des hiérarchies est progressivement détendu pour laisser passer un peu d’air, de lumière, d’avenir : d’où la nécessité pour les féministes de soutenir les homosexuel·le·s dans leur lutte.

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Notes

[1] Il faut peut être rappeler que c’était précisément la stratégie des antisémites fascistes de l’entre-deux-guerres : les pamphlets de Céline sont instructifs de ce côté-là, prétendant toujours prendre des risques pour parler, ne pas réussir à se faire entendre, agir en clandestin courageux (on a entendu ça aussi, de la part des « anti », ce qui est totalement faux puisque qu’on les a trop entendu il me semble) dans une société qu’il fantasme comme gouvernée par les Juifs, de façon souterraine. La même « théorie du complot » a pu être régulièrement transposée aux gays et lesbiennes, ce qui me laisse penseuse et angoissée.

[2] Sexes identiques : ça ne veut pas dire que les homosexuels refusent le contact avec l’autre, ne veulent pas sortir d’eux-mêmes pour aller vers l’autre sexe (critique vulgarisée par les psychanalystes), bien au contraire, l’autre individu est toujours différent, quelque soit son sexe si on n’identifie pas le sexe au genre.

« Dans l’amour des homosexuels »: personne n’est homophobe

Il faut se réjouir de la manifestation du 13 janvier – mais si, je vous assure. On a effectivement appris à cette occasion que s’opposer au mariage pour les couples de même sexe, ce n’est pas être homophobe. D’ailleurs, c’est celui qui dit qui y’est: c’est le gouvernement qui est homophobe, lui qui prétend réduire les homosexuel·le·s à leurs « instincts ».

Frigide Barjot, organisatrice de cette manifestation, a commenté sur BFM TV la mobilisation en déclarant qu’« un million de personnes se sont mobilisées dans l’amour des homosexuels ». On peut se demander ce qu’il en serait si ces personnes n’aimaient effectivement pas les homosexuel·le·s.

Le mot d’ordre de la manifestation était d’ailleurs aux bonnes moeurs anti-homophobes, et on a pu voir des slogans aussi touchants que « mariageophile, pas homophobe » (à prononcer la bouche en cœur et les yeux candides).

A noter aussi à gauche: « On veut du sexe pas du genre ». La genrophobie, elle, a visiblement bonne presse.

On peut donc « aimer les homosexuels » tout en considérant qu’ils/elles ne devraient pas avoir les mêmes droits que les hétéros. D’innombrables discours procèdent ainsi: il s’agit de 1) nier l’homophobie en affirmant qu’on accepte, voire qu’on aime les personnes concernées; et 2) leur refuser l’égalité des droits, en affirmant que cette question est distincte de l’homophobie. Pour le dire autrement: l’homophobie est une question psychologique (aimer, accepter, ou non); la question de l’égalité, elle, est arbitrairement exclue du champ de l’homophobie.

Qu’est-ce que l’homophobie, et pourquoi ces protestations?

Le terme « homophobie », apparu dans les années 1970, semble s’être imposé d’une telle manière que l’accusation d’homophobie est devenue un stigmate social: personne ne se revendique comme homophobe. En tout cas, la parole d’une personne s’assumant comme telle n’aurait aucune légitimité, ce qui justifie les protestations de Barjot, Boutin & co: il faut se dédouaner de cette accusation pour être en mesure de faire passer son discours pour légitime.

L’invention du terme « homophobie » a permis de mettre un nom sur des attitudes et des propos qui pouvaient jusque-là avoir droit de cité, faute de langage pour les dire et les condamner. Ce terme permet de donner une existence concrète à ce qui relevait jusque-là du ressenti et de l’informulé, comme l’ont fait en leur temps « racisme » (début du XXème siècle) et « sexisme » (début des années 1960). En devenant une réalité concrète, l’homophobie est peu à peu tombée, comme les autres discriminations, sous le coup de la loi (1). Elle fait aussi l’objet d’actions politiques de sensibilisation et de prévention (2).

Dans L’inversion de la question homosexuelle, le sociologue Eric Fassin constate que « nul n’ose aujourd’hui défendre l’homophobie » (p. 63). « Aujourd’hui », c’est-à-dire dans les années 2000, juste après les débats sur le PaCS et, déjà, le mariage pour les couples de même sexe, débats que le sociologue analyse.

Ce constat intervient dans un chapitre qui tente une définition de l’homophobie, définition très complexe à établir en raison de sa nature politique. Le sens du terme hésite selon lui actuellement entre deux pôles:

    – le pôle psychologique, relevant du registre individuel: l’homophobie se définirait comme le rejet des homosexuel·le·s et de l’homosexualité;

    – le pôle idéologique, relevant du registre collectif: l’homophobie comme défense de l’inégalité des sexualités. Dans ce sens, on parle aussi d’#171;&hétérosexisme ».

Pour Eric Fassin,

    Dans les débats actuels [sur le PaCS], l’accusation d’homophobie s’appuie sur la deuxième définition (l’inégalité); mais en retour, la disculpation se fonde sur la première (la phobie). C’est un argument qui est attaqué, au nom de l’égalité des sexualités; mais la contrattaque est une défense de la personne, qui se dit soupçonnée à tort d’être homophobe […]. Ce « malentendu » autorise donc à se justifier de hiérarchiser les sexualités en plaidant que, personnellement, on aime beaucoup les homosexuels. C’est d’ailleurs la même ambiguïté, entre idéologie et psychologie, qui permet, politiquement, de [tenir] le langage de la compassion, de la tolérance, voire de l’affection.

En d’autres termes, les débats autour du PaCS à la fin des années 90 ou sur le mariage pour tou·te·s aujourd’hui permettent de mesurer l’écart entre des dispositions psychologiques revendiquées (« je n’ai rien contre les homosexuel·le·s ») et une idéologie (« mais je ne veux pas qu’ils/elles aient les mêmes droits que moi »). L’accusation d’homophobie porte avant tout sur son caractère idéologique; la réponse, elle, est de caractère psychologique. Un dialogue de sourds, en somme.

Il est donc important de montrer en quoi ces deux définitions de l’homophobie se rejoignent. Surtout, il importe de mettre l’accent sur le fait que l’idéologie inégalitaire ne peut se distinguer de la haine de l’homosexualité; comme l’écrit Eric Fassin,

    si la société nous enseigne, par le droit et les moeurs, l’infériorité de l’homosexualité, comment l’aversion homophobe n’en découlerait-elle pas naturellement? Autrement dit, il n’est pas besoin de postuler l’intention homophobe pour conclure aux conséquences de l’inégalité des sexualités: on aura beau aimer les homosexuels, le refus de l’égalité reste au principe de l’homophobie.

Une homophobie qui ne dit pas son nom

Est-ce à dire que, l’homophobie n’étant plus acceptable et même possiblement pénalisable, il n’y a plus d’homophobes? Bien sûr que non: de même que le sexisme et le racisme, l’homophobie a encore de beaux jours devant elle. Tout au moins fait-elle l’objet d’une réprobation suffisamment consensuelle pour ne plus s’afficher aussi ouvertement qu’auparavant.

L’homophobie doit donc trouver des chemins détournés pour s’exprimer, comme par exemple le discours (soi-disant) scientifique. On s’appuiera sur l’anthropologie, notamment, pour ériger la différence des sexes dans le couple et dans la filiation en principe indépassable et en invariant universel, contre l’évidence anthropologique même, à savoir l’existence de couples et de familles homosexuels (3).

L’impossible justification politique

Le consensus autour de la stigmatisation de l’homophobie a une autre conséquence: il n’est pas possible de justifier le refus d’ouvrir le mariage aux couples de même sexe par des arguments politiques. Pour les partisan·e·s de cette ouverture, il s’agit d’obtenir l’égalité des droits. Or les arguments contre ne peuvent se situer sur le même terrain: difficile de répondre « je ne veux pas de l’égalité des droits » (même si bien sûr c’est de cela qu’il s’agit). A la place, on invoquera des arguments ne relevant pas a priori de l’idéologie, mais de la religion, de l’anthropologie, d’une vision de la nature, etc.

On assiste donc, à nouveau, à un dialogue de sourds: les anti-«mariage pour tous » ne répondent pas aux arguments politiques des pro; en retour, les pro ne peuvent pas se situer sur le même terrain que les anti, car il serait absurde et hors-sujet de justifier l’ouverture du mariage en arguant qu’elle n’est pas contraire à la religion ni aux lois de la nature.

Un dialogue de sourds, mais non pas une situation symétrique. Ce n’est pas que nous refusons d’entendre que ceux et celles d’en face ne sont pas homophobes: nous savons qu’ils/elles le sont. Leur malhonnêteté consiste à jouer sur les mots et à adapter la définition de l’homophobie à leurs besoins, une manœuvre qu’il est essentiel de dénoncer.

AC Husson

—– Notes

(1) Depuis 2002, la discrimination à l’embauche en fonction de l’orientation sexuelle est interdite, de même que le harcèlement sur le lieu de travail pour le même motif. Depuis 2004, les propos discriminatoires tenus publiquement, ce qui inclut les propos homophobes, sont eux aussi réprimés.

(2) En 2008, le ministre de l’Éducation Nationale Xavier Darcos annonce un plan de la lutte contre toutes formes de discriminations, dont l’homophobie, en milieu scolaire; en 2012, le ministère des droits des femmes a mis en place un « programme d’actions gouvernemental contre les violences et les discriminations commises à raison de l’orientation sexuelle ».

(3) Sur ce sujet, voir E. Fassin, « La voix de l’expertise et les silences de la science dans le débat démocratique », dans Au-delà du PaCS (cf. bibliographie ci-dessous).

—– Pour aller plus loin

FASSIN, Eric ([1999] 2001), « La voix de l’expertise et les silences de la science dans le débat démocratique », Au-delà du PaCS: l’expertise familiale à l’épreuve de l’homosexualité, D. Borrillo, E. Fassin et M. Iacub (dir.), Paris, PUF.

FASSIN, Eric (2005), L’inversion de la question homosexuelle, Paris, Editions Amsterdam.

Du même auteur, en ligne:
« Le mariage pour tous… au cas par cas ! »
« L’Eglise catholique, au mépris du droit » (tribune dans Le Monde)
« Du Pacs au « mariage pour tous » : enjeux sociaux et politiques » (conférence)

EVJF : Le patriarcat loin d’être enterré

L’article de cette semaine est écrit par Gaëlle Thébaud, membre du collectif d’Egal à Egales (dont vous pouvez visiter le blog et la page facebook).

Il est illustré par Janine, auteure de l’excellent blog BD Poil à fille. C’est sa première illustration sur Genre!, nous collaborerons dorénavant de manière régulière. Elle a déjà illustré un de mes articles, paru cette semaine sur le webzine britannique Vagenda et portant sur l’abrogation de la loi sur le harcèlement sexuel.

A partir de mars, les habitants des villes qui baguenaudent le samedi après-midi ne peuvent échapper aux hordes de jeunes futur-es marié-es qui se baladent en grappe, déguisés en princesse ou en super-héros et qui, à grands renforts de chansons paillardes ou de cris perçants, enterrent leur vie de célibataire. Et le font savoir. Je parle évidemment de cette coutume un peu singulière de l’enterrement de vie de garçon ou de vie de jeune fille (EVJF). Lors de cette fête rituelle qui précède de quelques semaines son mariage, la future mariée est déguisée, emmenée en ville un samedi après-midi par ses amies (l’activité est strictement non-mixte) et devant celles-ci, qui lui ont organisé la surprise, elle doit se soumettre à des gages dont le degré de décence est variable.

Le côté démonstratif de cette future conjugalité exhibée lors d’une déambulation bruyante peut, au premier abord, agacer la féministe anti-mariage et anti-sexiste. Toutefois on est quand même amené à s’interroger sur les origines et les raisons de ces mises en scène.

Ces groupes de filles qui se promènent dans les rues en short panthère sont-elles des enfants des slut walks, des amazones de la réappropriation du domaine public ou bien les artisanes de la reproduction d’une société sexiste et traditionnaliste ?

Les enterrements de vie de jeunes filles sont relativement récents, ils datent des années 70, contrairement aux ripailles prénuptiales des hommes. Ces dernières servaient symboliquement à fêter une dernière fois sa liberté d’homme volage avant de se passer « la corde au cou ». Les femmes étaient bien entendu exclues de ces festivités pour la bonne raison qu’elles étaient censées arriver vierges au mariage et passer de la coupe du père à la coupe du mari sans passer par la case batifolage. De fait, elles n’avaient rien à enterrer !

Depuis l’émancipation des femmes et la libération sexuelle, les femmes ont désormais, elles aussi, quelque chose à enterrer. Elles ont une vie sexuelle, la montrent, la clament, la revendiquent. L’enterrement de vie de jeune fille est donc à la fois la revendication de la légitimité du vagabondage sexuel féminin et l’abandon de ce même vagabondage. On peut citer Martine Segalen, l’une des sociologues (assez peu nombreuses) ayant écrit sur le sujet dans un article intitulé « L’invention d’une nouvelle séquence rituelle de mariage » qui dit :

Le sens profond de l’EDVJF semble indéniablement lié aux transformations sociales, économiques, culturelles qui entourent la femme dans les sociétés contemporaines : l’accès aux études supérieures, l’accès à la contraception, la valorisation du sentiment amoureux, le nécessaire essai de relations sexuelles comme premier pas vers le couple ont permis aux jeunes filles de devenir des personnages libres, assumant leur sexualité. Quelle qu’en soit la forme, l’enterrement de vie de jeune fille, homologue de celui de garçon, est véritablement le produit de ces changements de mœurs : cette séquence était inconnue des mères des jeunes filles qui se marient aujourd’hui. Elle marque qu’à l’égal du jeune homme, la jeune fille va renoncer à son vagabondage amoureux : en se mariant, on se promet fidélité au nom de la loi, ce qui est le gage sexuel de la légitimité de la filiation.

Lors de ces enterrements, en groupes non-mixtes, les futur-es marié-es vont donc être soumis-es à un certain nombre de gages à forte composante sexuelle, destinés à montrer sa future conjugalité autant qu’à dire au revoir à sa liberté. Les filles seront prises en charge par les copines, déguisées, emmenées dans la ville et devront se plier à des épreuves.

Quand ce ne sont pas les cadeaux, ce sont les gages qui se rapportent à la sexualité : Muriel passera dans un sex-shop, chantera « Annie aime les sucettes » dans un bar tabac pour obtenir une sucrerie, puis embrassera l’équivalent de deux tonnes de garçons – ses amies ont apporté un pèse-personne pour l’occasion. Comme la consommation d’alcool, les femmes semblent se rapprocher des standards masculins en matière de sexualité, elles sont invitées par leurs consœurs à afficher une sexualité désinhibée.
Anne Monjaret et Catherine Pujault, « Enterrements de célibat, mariage et ordre familial : quand le mort saisit le vif ».

Il suffit d’ailleurs de jeter un œil à l’un des nombreux sites consacrés à la préparation des enterrements de vie de célibataire comme, par exemple, l’évocateur cordocou.com pour s’en rendre compte.

La tradition n’a pas cours qu’en France, elle a lieu dans de nombreux pays. « Bachelorette party » aux Etats-unis, « bridal shower party » au Canada, « möhippa » en Suède ou très osée « hen night » (nuit des poules) anglaise : les futures épouses rivalisent d’imagination quand il s’agit de renoncer à leur célibat.

Ces EVJF sont donc une appropriation par les femmes de l’espace public : en groupes non-mixtes, elles arborent des tenues provocantes, se jouent des hommes, revendiquent leur sexualité et leur liberté. En cela, c’est bel et bien la marque d’une émancipation féminine. Cependant, sous des dehors de subversivité, cette fête n’est absolument pas revendicative. Au contraire, elle est même traditionaliste, sexiste, hétéro-centrée, normative et ancrée dans la société de consommation.

Traditionaliste car il ne faut pas oublier que l’EVJF précède… le mariage. Or, le code civil français impose encore la fidélité comme règle de vie conjugale. Les jeunes filles qui « enterrent leur vie » mettent d’ailleurs en scène l’abandon de leur faculté de choix de partenaire et disent à la société qu’elles rentrent dans le rang, qu’elles deviennent fidèles à leur mari. Ce faisant, elles abandonnent également une part de leur individualité, entrant dans le rôle de « la femme de ». On ne peut pas dire qu’on soit dans un progressisme forcené ! D’autre part, comme le notent Anne Monjaret et Catherine Pujault dans l’article cité plus haut, « la mise en scène de l’hypersexualité rassure métaphoriquement sur l’existence d’une sexualité ordinaire et, aussi, sur la potentialité de fertilité et donc de reproduction des conjoints lorsqu’ils n’ont pas encore d’enfants ». Car il ne faut pas oublier que le mariage reste dans bien des esprits le lieu de la reproduction. La future épouse deviendra inévitablement une mère. La fête célèbre donc cette future et incontournable maternité de la femme. La tradition dans certaines régions de l’Ouest de la France est d’ailleurs d’enterrer lors de la fête (pour de vrai cette fois) un cercueil miniature contenant une bouteille de qui sera exhumée lors de la naissance du premier enfant.

Ensuite, on ne peut que constater l’extrême hétéro-normativité de cette tradition : tant que le mariage n’est ouvert qu’aux personnes de sexes opposés, aucun couple homosexuel ne pourra y accéder et donc enterrer sa vie de célibataire, condamné-es qu’elles ou ils sont à le rester. Une discussion avec vos ami-es vivant avec des personnes de même sexe confirmera d’ailleurs que cette tradition n’existe pas en mode pré-Pacs. Mais c’est sans doute que le Pacs n’est pas une institution dans laquelle les partenaires se jurent fidélité, ni destinée à réguler la procréation.
L’EVJF est également un rituel très sexiste. Les filles sont déguisées en princesses ou en prostituées, au choix, et les garçons en super-héros. Les gages sont ultra-genrés, les activités également. J’ai eu l’effroyable surprise de découvrir, en surfant sur internet pour préparer cet article, des sites proposant des packages clé en main. Sur le site crazy-evjf.com, par exemple, on trouve des week-ends à 229€ avec des super activités de filles à faire : des massages, du Spa, des cours de pole dance, de la plongée avec des dauphins et un incontournable show de strip-tease masculin. Pour les garçons, plein d’activités de garçons : du paintball, du kart, des combats de catch de filles dans la boue, un tour en limousine et un incontournable strip-tease féminin.

Au-delà de ces nauséeux clichés, on reste songeur devant le business que représentent ces festivités pré-nuptiales. Outre les sites ci-dessus, j’ai trouvé plus d’une dizaine de sites fournissant en vrac : des déguisements, des cadeaux, des diplômes, des cartes d’invitation etc… La société de consommation a bien su tirer parti de cette « émancipation féminine ».

En conclusion, si les femmes, lors de ces enterrements, occupent temporairement l’espace public, y revendiquant la libre disposition de leur corps et la liberté de leur sexualité, il semble que c’est pour mieux les abandonner en embrassant par le mariage l’ordre patriarcal établi. Le patriarcat n’en finit pas de renaitre de ses cendres, se nourrissant, c’est un comble, de l’émancipation des femmes pour mieux perdurer.

Gaëlle Thébaud