Petit lexique du genre (2): féminité, masculinité, masculinité hégémonique

FEMINITE

Il me semble intéressant de commencer cette entrée par le constat d'une absence. La féminité est un objet évidemment très important pour les féministes et les études de genre, qu'on dissèque depuis des dizaines d'années. Pourtant, si l'on ouvre un manuel aussi important que l'Introduction aux études sur le genre (de boeck 2012), et que l’on consulte l’index, on ne trouve pas d’entrée « féminité », seulement une entrée « féminin-privé ». On trouve en revanche une entrée « masculinité/masculinité hégémonique » (traitée à part dans ce lexique) ainsi que « masculin-public ». La féminité, omniprésente dans l’argumentaire féministe autant que dans les magazines féminins, irait-elle finalement de soi?

Quelques articles de ce blog ayant traité de la féminité:

    Caractéristique « féminines », caractéristiques « masculines »
    Dans ma bibliothèque – Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe
    Cyborg Thatcher
    Dans ma bibliothèque – Mona Chollet, Beauté fatale
    – et mon tout premier billet sur ce blog: « Sois belle et… »: féminité et injonction de beauté

En France, c’est Simone de Beauvoir qui dénonce la première et de la manière la plus percutante les mythes associés à la féminité et la façon dont celle-ci est définie exclusivement par les hommes. Elle montre dans Le Deuxième sexe que la féminité est définie culturellement par la passivité et comme différence: le masculin va de soi; le féminin est l’Autre, ce qui n’est pas masculin. Elle répond ainsi à ceux qui, déjà à l’époque (le livre est publié en 1949), crient à la disparition de la féminité:

[…] on nous dit que « la féminité est en péril » ; on nous exhorte : « Soyez femmes, restez femmes, devenez femmes. » Tout être humain femelle n’est donc pas nécessairement une femme ; il lui faut participer de cette réalité mystérieuse et menacée qu’est la féminité. Celle-ci est-elle sécrétée par les ovaires? ou figée au fond d’un ciel platonicien? Suffit-il d’un jupon à frou-frou pour la faire descendre sur terre ? Bien que certaines femmes s’efforcent avec zèle de l’incarner, le modèle n’en a jamais été déposé. On la décrit volontiers en termes vagues et miroitants qui semblent empruntés au vocabulaire des voyantes. […] S’il n’y a plus aujourd’hui de féminité, c’est qu’il n’y en a jamais eu.

Cette affirmation provocatrice (il n’y a jamais eu de féminité) signifie que la féminité est une construction sociale: elle n’a pas d’existence tangible, elle est un mythe utilisé pour s’assurer de la soumission des femmes. Ce mythe est lié à celui d’une « nature féminine », de « l’éternel féminin »; Simone de Beauvoir ajoute plus loin: « Refuser les notions d’éternel féminin, d’âme noire, de caractère juif, ce n’est pas nier qu’il y ait aujourd’hui des Juifs, des Noirs, des femmes ».

La conception féministe de la féminité, reprise dans les études de genre, est largement dépendante de ce geste démystificateur de Simone de Beauvoir. On s’attache donc à montrer quels sont les attributs sociaux, c’est-à-dire les stéréotypes, attachés culturellement à la féminité: douceur, beauté, grâce, etc. Ces stéréotypes sont véhiculés par les discours, quels qu’ils soient: magazines féminins, publicité, culture populaire… On montre aussi que ces attributs ont presque tous à voir avec l’apparence et un comportement passif, avec le domaine privé, et non avec un quelconque pouvoir. Ils sont également largement dévalorisés, au contraire des attributs considérés comme masculins.

Caractéristiques "féminines"

Caractéristiques « féminines »

MASCULINITE

Articles de ce blog traitant de cette question:
Caractéristique « féminines », caractéristiques « masculines »
Masculinité hégémonique

En français, on distingue masculinité et virilité; cette distinction n’existe pas pour le féminin. (On peut aussi, au passage, remarquer que s’il existe des « masculinity studies », personne ne parle de « femininity studies ».) La virilité réfère à l’homme adulte et désigne l’ensemble des qualités et attributs qui lui sont culturellement associés: force, vigueur, courage… Le terme est généralement employé de manière positive, surtout en ce qui concerne la sexualité: il est attendu d’un homme qu’il possède ces attributs de virilité. Bien que « virilité » et « masculinité » soient généralement présentés comme synonymes, ce n’est pas le cas. Ainsi, tout ce qui est viril est masculin, mais tout ce qui est masculin (relève du sexe mâle) n’est pas forcément viril; une femme peu féminine sera qualifiée de « masculine », rarement de « virile ».

Dans mon article sur la masculinité hégémonique, j’expliquais:

« L’historien John Tosh, dans Manliness and Masculinities in Nineteenth-Century Britain, explique que la virilité (« manliness ») est toujours conjuguée au singulier […]. Il s’agit d’une façon unique d’être un homme, s’exprimant à travers des attributs physiques et des dispositions morales; un homme correspondra alors plus ou moins à cet idéal normatif, mais ce dernier est présenté comme étant sans alternative. Les attributs associés à la virilité sont le fruit d’un effort et source de fierté. Tosh parle en revanche (comme le font en général les théoricien·nes des masculinity studies) de « masculinités » parce que le concept se veut pluriel et non normatif. Il s’agit, à une époque et dans un contexte social donnés, de l’ensemble des éléments socialement reconnus comme devant être le propre des hommes; ce n’est donc pas une notion universelle, elle est socialement et historiquement située.
Le concept de « masculinité(s) », dans ce sens, est récent, même si le mot ne l’est évidemment pas. »

MASCULINITE HEGEMONIQUE

Comme j’ai consacré tout un article à ce concept, je me contente ici d’en reprendre les éléments principaux.

Il s’agit d’un concept qui apparaît dans les années 1980. La théoricienne la plus connue des masculinity studies est la chercheuse trans australienne Raewyn Connell; c’est elle qui donne sa forme actuelle au concept. Le but est de montrer qu’au-delà d’une conception normative de LA masculinité, il existe différentes formes de masculinité liées par des rapports de pouvoir; la masculinité dite « hégémonique » est considérée comme l’archétype de la masculinité et en constitue la forme la plus privilégiée. Connell la définit de la manière suivante:

La masculinité hégémonique est toujours l’expression hégémonique de la masculinité dans un contexte précis : elle est la stratégie qui permet à un moment donné et en un lieu donné aux hommes et aux institutions qu’ils représentent d’asseoir leur domination. Parfois, ses fondements sont remis en cause, par exemple suite à l’effondrement d’un système politique ou économique, mais elle ne disparaît pas, simplement remplacée par de nouvelles formes d’hégémonie reprenant à nouveaux frais les mêmes ressorts de pouvoir. (source)

Connell propose une typologie permettant d’appréhender les différents types de masculinités (dans les pays occidentaux). Ces catégories ne sont pas fixées de toute éternité mais historiquement situées. Elle distingue ainsi, outre la masculinité hégémonique:

    – des formes de masculinité « complices», qui participent de la masculinité hégémonique sans toutefois la réaliser pleinement ni bénéficier totalement des privilèges qui en découlent. Connell décrit les hommes participant de ce type de masculinité comme admirant / aspirant à la masculinité hégéomique;
    – des masculinités « marginalisées», soumises à l’emprise de la masculinité hégémonique et qui en sont exclues du fait de certains facteurs, comme la « race » ou le handicap;
    – des masculinités « subordonnées», comme les masculinités homosexuelles, qui servent de figure repoussoir et présentent des caractéristiques opposées à celles qui sont valorisées dans le cadre de la masculinité hégémonique.
Caractéristiques "masculines"

Caractéristiques « masculines »

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« AdopteUnMec » : inversion ne rime pas avec subversion

Cet article est une contribution de Cyril Barde, qui a déjà publié sur ce blog « Christine and the Queens: une pop queer ».

L’association « Osez le féminisme » (OLF), dans un article très informé, a déjà dénoncé la fausse nouveauté, « la contrefaçon de renversement » du site de rencontres « décalé » qui, sous prétexte d’inverser les codes de la séduction et de la rencontre entre hommes et femmes, ne fait qu’inverser, sans les remettre en question, les schémas de la domination et du sexisme. En septembre dernier, « AdopteUnMec » a innové en ouvrant à Paris une boutique éphémère où les hommes candidats à l’adoption étaient exposés derrière des vitrines, rappelant de manière troublante les pratiques de la prostitution d’Amsterdam. Au fond, l’inauguration de cette boutique éphémère, destinée à faire le tour de la France, n’est que l’aboutissement du concept originel du site, qui n’hésite pas à jouer avec le vocabulaire du commerce et de la vente. OLF s’est rendu sur place pour tenter de protester, sans grand succès apparemment.

La boutique éphémère « Adopte un mec »

Adoption

Comme le montrent les analyses d’OLF dans l’article cité plus haut, il faut déjouer la rhétorique de la subversion rose fushia affichée par « AdopteUnMec ». Sur le site, il semble que tout soit fait pour donner le pouvoir aux femmes, tout se passant comme si la lutte contre le sexisme ne pouvait se fonder que sur la dévalorisation des hommes, réduits sur à de simples objets de consommation qu’on livre, qu’on brade, qu’on met au panier ou qu’on laisse en rayon. Drôle de conception du féminisme et du combat pour l’émancipation qui prend ici la forme d’une dérisoire guerre des sexes en supermarché.

Pire encore, le concept du site se retourne contre lui-même et reconduit les stéréotypes qu’il affirme vouloir combattre. Non seulement les femmes sont renvoyées à l’image de la consommatrice avide de bonnes affaires, l’amatrice de shopping et de lèche-vitrine quelque peu futile mais la notion même d’adoption doit être interrogée. Certes, elle compare le potentiel mec adopté à un animal, mais – on n’adopte pas que des animaux – elle assimile surtout la relation de couple à une relation mère-fils (le fameux « j’suis pas ta mère » des disputes conjugales). Les femmes sont une fois de plus assignées au rôle de la mère, aliénation fondamentale qui érige le biologique (ou ce que l’on naturalise en le désignant ainsi) en destin social. En fait, il s’agit de neutraliser l’image de femmes entreprenantes ou aventurières à l’initiative de la séduction, image certainement trop angoissante pour les hommes que le site souhaite attirer, en promouvant une autre image, beaucoup plus traditionnelle : celle de femmes douces et attendries guidées par leur instinct maternel, prêtes à fondre devant le mec le plus mignon. Les adoptés seront évidemment des mâles conquérants dans leur vie professionnelle, mais en quelque sorte autorisés à rester d’éternels petits garçons au sein du foyer, et donc inaptes aux tâches ménagères.

Marchandisation

Si « AdopteUnMec », loin d’être subversif, reproduit les stéréotypes de genre et conforte les normes sociales, c’est aussi parce qu’il s’insère parfaitement dans les codes de la société de consommation. La consommation devient la forme même des relations humaines, en particulier des relations amoureuses et sexuelles. La réification des personnes et des corps commence avec la riche taxinomie, la variété des catégories dans lesquelles sont classés les candidats à l’adoption. Le site-supermarché est divisé en une multitude rayons : « le geek », « l’aventurier », « M. Muscle », « l’ours » … A l’image des femmes des maisons closes du XIXe siècle ou de l’imagerie pornographique, les mecs adoptables constituent les échantillons d’un genre (masculin) naturalisé, essentialisé. Les contre-modèles de masculinité évoqués (« le geek », « le roux »…) ne contestent en rien les hiérarchies constituées au sein des masculinités mais les intègrent, sur le mode ludique, au grand marché du mâle.

La référence à l’univers de la prostitution, renforcée par le dispositif de la boutique éphémère et de la vitrine, ne fait que rendre plus douteuse la démarche d’« AdopteUnMec ». Certes, les hommes ne sont pas payés par les femmes et sont censés être « consentants », mais la marchandisation des corps qui est ainsi mise en scène n’en est pas moins choquante. Ce sont d’ailleurs les hommes qui paient alors que l’inscription sur le site est gratuite pour les femmes : les hommes achètent donc un service qui leur permettra de rencontrer des femmes (d’un renversement l’autre, le patriarcat retombe toujours sur ses pieds). L’inversion n’est pas la subversion, surtout quand elle se coule dans les structures établies sans les remettre en question dans leurs fondements. Comme l’écrit OLF, on est ici plutôt en présence d’un phénomène type carnaval, inversion circonscrite à un moment et à un lieu particuliers, parenthèse sociale destinée à mieux réaffirmer la norme. C’est précisément ce que confirme le communiqué publié par le site pour expliquer l’annulation de la boutique éphémère à Bruxelles : « Partant du principe que ce concept n’était amusant que s’il était éphémère, mettre des hommes en boutique n’est drôle que pour une courte durée ». Effectivement, c’est certainement moins drôle pour les femmes dont c’est le lot quotidien…

Parodie

Mettre des êtres humains en boutique et les proposer à la « vente » est donc devenu pour certains une activité ludique, « amusante » et « drôle », sans conséquence après tout… A force de ne pas se prendre au sérieux, et de ne plus rien prendre au sérieux du tout, « AdopteUnMec » tombe dans les travers d’une idéologie postmoderne cool et sympa qui, sous prétexte d’un détachement affecté, ne sert plus que la cause du marketing.

Judith Butler, dans Trouble dans le genre, a lu la performance transgenre (celle du drag notamment) comme une parodie de l’incorporation des normes de genre capable de perturber et de subvertir ces dernières. Cependant, elle précise par ailleurs que toute parodie n’est pas nécessairement subversive : « en soi, la parodie n’est pas subversive et il faut encore chercher à comprendre comment certaines répétitions parodiques sont vraiment perturbantes, sèment réellement le trouble, et lesquelles finissent par être domestiquées et circuler de nouveau comme des instruments de la domination culturelle ». A coup sûr, « AdopteUnMec », qui aime tant les métaphores animalières, est une parodie creuse entièrement domestiquée par la logique du marché.

Vu Lu Entendu – Spécial sport

Il paraît que les JO commencent ce soir. Il paraît. J’en ai même trouvé quelques échos dans la presse.

Si vous pensez que des articles ou des émissions pourraient trouver leur place dans cette sélection, n’hésitez pas à les suggérer en commentaire.

Classe affaires ou classe éco? Une question de genre

On en a pas mal parlé ces derniers jours: que ce soit pour le football japonais ou pour le basket australien, les conditions de voyage des équipes dépendent de leur genre. Devinez qui se retrouve en classe éco. L’équipe japonaise de football féminin, par exemple, est pourtant championne du monde et favorite pour les JO…

Pas de canoë-kayak pour les femmes

Dans cet article du journal britannique The Guardian, on apprend qu’il n’y aura pas d’épreuves de canoë-kayak pour les femmes, alors que cinq évènements sont organisés pour les hommes. Une championne britannique de la discipline estime ce choix discriminatoire et poursuit en justice les organisateurs des JO.

Doit-on exclure les pays qui voilent leurs femmes?

Le CIO a eu du mal à convaincre notamment l’Arabie Saoudite et le Qatar d’envoyer des athlètes féminines aux JO. Le principe de l’égalité a en effet été inscrit dans la Charte olympique… l’année dernière. Il est question de « soutenir la promotion des femmes dans le sport […] dans le but de mettre en œuvre le principe d’égalité entre hommes et femmes ». Pour la première fois, 45% des athlètes concourant sont des femmes (elles étaient 42% à Pékin). L’Arabie Saoudite a été le dernier pays à plier et enverra deux athlètes invitées par le CIO: la judoka Wodjan Ali Seraj Abdulrahim Shahrkhani et la coureuse de 800 mètres Sarah Attar. Maryam Namazie, une militante d’origine iranienne, membre du Comité central de l’Organisation pour la libération des femmes, souhaite exclure des JO les pays qui voilent leurs femmes, au nom du respect de la Charte olympique. Elle compare le sort réservé aux femmes dans les pays pratiquant la Charia à l’apartheid en Afrique du Sud et rappelle que ce pays a été exclu des JO en 1970 à cause de sa politique raciale.

Le port du voile autorisé pour les joueuses de football dans toutes les compétitions

Il s’agit d’une nouvelle règle, promulguée ce mois-ci par l’International Football Association Board (Ifab) et concernant les compétitions de la Fédération internationale de Football (Fifa). Pour les JO comme pour les compétitions de la Fifa, le port du voile pose problème dans la mesure où il va à l’encontre du principe de neutralité politique, religieuse et raciale.

La boxe féminine devient discipline olympique

Alors que la boxe anglaise est discipline olympique depuis plus de 100 ans, la boxe féminine ne fait son entrée dans les Jeux que cette année. Fabienne Broucaret (auteure de Le sport féminin, dernier bastion du sexisme?) note cependant qu’on ne peut pas parler d’égalité, puisque la discipline propose trois catégories pour les femmes contre dix pour les hommes.

Enjeux financiers et éthiques

Les enjeux financiers des JO sont évidemment multiples, mais il en est un bien spécifique: celui de la prostitution. L’historienne Malka Marcovich, militante pour les droits des femmes et anti-prostitution, souligne qu' »il n’existe pas de rencontres sportives de grande ampleur sans une forme de prostitution plus ou moins visible », pour les joueurs et les supporters. Selon elle, cela participe d’un climat de sexualisation outrancière des femmes et de violence sexiste dans le milieu du sport.

Je précise que je prends pas ici parti dans le débat sur la prostitution. Il me paraît cependant important d’évoquer le lien entre prostitution et grands évènements sportifs. Je n’ai pas trouvé d’article pour faire contre-poids, toutes les suggestions sont les bienvenues.

Les tests de féminité, ou le soupçon

Vous vous souvenez peut-être de l’affaire Caster Semenya. Cette coureuse sud-africaine, qui a remporté la finale du 800m aux Championnats du monde d’athlétisme de Berlin en 2009, s’était vue infliger un test de féminité. La raison? Des « doutes visuels » émis par le patron de la Fédération internationale d’athlétisme. Cette affaire avait mis sur le devant de la scène une pratique très ancienne: la vérification du sexe d’une athlète, autrement appelée « test de féminité », ou plus récemment « contrôles de genre ». Cette dernière appellation masque cependant le fait que le procédé est uniquement destiné aux femmes athlètes, plus précisément à celles dont les prouesses jettent le trouble sur leur identité sexuelle. Il a été créé pour éviter que des hommes ne trichent en concourant dans la catégorie féminine. Ce test pourra être pratiqué à Londres, ce qui fait polémique. Dans cette interview de 2009, la sociologue Catherine Louveau, spécialiste des questions de genre dans le sport, explique en quoi il s’agit d’une pratique sexiste et peu fiable, dans la mesure où elle ne prend notamment pas en compte le phénomène de l’intersexuation. Sans compter que le test est humiliant pour la personne concernée. Ce procédé questionne en outre les notions d »identité sexuelle et d’identité de genre et ce que la société y rattache. Selon elle, « Le procès de virilisation commence à partir du moment où les sportives sont « trop » : « trop » grandes, « trop » fortes, « trop » musclées, « trop » performantes ». On soupçonne un homme très performant d’être dopé; pour une femme, on l’accuse d’être masculine (souvenez-vous d’Amélie Mauresmo), voire d’être un homme.

AC Husson

Pour aller plus loin
Fabienne Broucaret, Le sport féminin, dernier bastion du sexisme?, Michalon, 2012. Vous pouvez aussi visiter son blog, Sportissima.
Thierry Terret (dir.), Sport et genre XIXe – XX e siècles . La conquête d’une citadelle masculine (sous la direction de Thierry Terret), L’Harmattan, 2005. Notamment l’article « Le test de féminité, analyseur du procès de virilisation fait aux sportives », écrit par Caroline Louveau et Anaïs Bohuon.

Genre et Jeu vidéo (3) : Des muscles et des couilles

Suite de la série de Mar_Lard sur les jeux vidéo, qui aborde cette fois la question des représentations de la masculinité.

Au cas où les lecteurs et lectrices régulier.es de ce blog se poseraient des questions, je [la tôlière] suis en période de concours mais je reviens bientôt, et j’ai bien l’intention de me rattraper! Pardon pour les éventuels commentaires laissés en souffrance, j’y réponds dès que je peux.

On l’a vu dans les deux articles précédents, la féminité telle qu’elle apparaît dans les jeux vidéos est particulièrement codifiée et exacerbée; encore aujourd’hui les créateurs ont du mal à se défaire des poncifs de la bimbo et de la demoiselle en détresse(1). Cependant les archétypes de genre n’affectent pas seulement les représentations féminines ; un rapide tour d’horizon des personnages masculins permet également de dégager des motifs récurrents et pas moins impressionnants dans leurs stéréotypes. Le jeu vidéo est ainsi l’un des médias les plus appliqués à maintenir une représentation dichotomique du genre : un masculin et un féminin bien distincts, aux attributs clairement définis, opposés et exacerbés à l’extrême.

Vous l’aurez compris, aujourd’hui nous allons parler de la masculinité dans les jeux vidéos.

On a du pain sur la planche.(2)

Précisons tout d’abord que nous allons nous intéresser ici principalement aux jeux destinés à un public occidental : les jeux adressés spécifiquement au marché japonais/coréen reflètent une esthétique de la masculinité très différente, suffisamment particulière pour mériter un article à part(3).

Dans le schéma occidental, masculinité = virilité, la virilité étant ici réduite à son expression la plus stéréotypée :

La puissance…

Skyrim

La violence, l’agressivité…

God of War

Les muscles saillants, la force physique…

Brütal Legend

Le stoïcisme, l’impassibilité présentée comme force mentale…

Dante’s Inferno : Le héros établit la taille de ses couilles en cousant une croix chrétienne à même sa chair à vif

L’attitude rebelle et aventurière, soulignée par un teint basané et une barbe mal rasée…

Uncharted

Et bien sûr la possession de nombreuses, belles femelles.

Duke Nukem Forever

Notez comme la plupart des exemples ci-dessus réunissent plusieurs sinon tous ces traits ; de nombreux jeux n’hésitent pas à les accentuer au maximum pour donner naissance à des caricatures hyper-virilisées frôlant le grotesque.(4)

Contra 4

Darksiders

Gears of War

Les éditeurs japonais proposent légèrement plus de variété, notamment grâce à Nintendo qui mise sur une image plus enfantine, familiale et amicale(5) :

Mario

The Legend of Zelda

Kid Icarus

Mais en règle générale, ils se conforment à l’idéal occidental lorsqu’il s’agit de titres « matures » destinés à l’international :

Metal Gear Solid

Castlevania : Lords of Shadow

Asura’s Wrath

Voici d’ailleurs comment la fameuse série Street Fighter représente un personnage de soldat américain :

Le jeu vidéo emprunte également beaucoup aux comics, univers voisin en matière de virilité hypertrophiée :

Même dans les jeux vous permettant de customiser votre avatar, il est souvent difficile de créer un personnage qui déroge à cette règle. Dans World of Warcraft par exemple, mâles = tas de muscles ; c’est d’ailleurs ce qui les distingue des femelles.(6)

Plus qu’une tradition, l’ultra-virilité est un argument de vente, soigneusement mis en avant à travers la jaquette du jeu et tout le marketing qui l’entoure :

Les FPS (jeux de tir à la première personne, le genre le plus populaire aujourd’hui) sont particulièrement coutumiers du fait. Observez ces saisissants collages de jaquettes :

Et cette tendance ne va pas en s’amenuisant, bien au contraire ; certains personnages font ainsi l’objet de véritables liftings entre deux opus d’une série pour rester dans la course à l’hyper-virilité(7). Observez l’évolution de Chris Redfield : à gauche tel qu’il apparaît dans Resident Evil : Code Veronica (2000), et à droite dans Resident Evil 5 (2009).

Tour de bras, teint basané, armement, bosse dans le pantalon…

Plus frappant encore, la métamorphose du Prince de Perse entre Sands of Times (2003) et Warrior Within (2004) :

Il aura suffi d’un an pour transformer le jeune prince aux traits fins, plutôt sensible et timide avec la gent féminine, en une machine de guerre furieuse qui emploie ses premières lignes de dialogue à traiter une femme de salope (7:10). Les fans n’étaient pas ravi(e)s.

De manière générale la gamme d’émotions du Héros Viril Typique est assez restreinte. Motivé par la rage et la vengeance – souvent pour la mort violente d’un personnage féminin(8) (God of War, Castlevania : Lords of Shadow, Dante’s Inferno…), le patriotisme, l’honneur et le sens du devoir (Call of Duty (littéralement), Halo, Prince of Persia, Metal Gear Solid…), le simple goût de la compétition (Madworld, Uncharted, F-Zero…) voire les trois à la fois (Darksiders, Gears of War…), il ne ressent souvent pas la joie, sinon dans le massacre cruel et sanglant de ses ennemis. L’excellent webcomic aptement nommé « Manly Guys Doing Manly Things – The Punchline is Machismo » s’amuse de ces clichés : l’auteur nous dépeint ici une « joyeuse réunion » entre Kratos de God of War, War de Darksiders et Sten de Dragon Age.

« Ah ! Sten, mon ami ! Je suis heureux de te voir en si bonne forme ! » « Kratos ! Quelle heureux hasard que cette rencontre ! » « Et regarde ! Le Cavalier est là aussi! » « Mes amis ! Quelle journée fantastique ! » « Vraiment ! Les mots ne peuvent exprimer mon bonheur ! » « Mon coeur déborde de joie ! »

Cela va sans dire, mais ce Héros Viril Typique est évidemment hétérosexuel. Toujours. D’ailleurs les concepteurs de jeux prennent grand soin de rappeler ce fait, que ce soit en incluant une conquête romantique pour le protagoniste (pléthore d’exemples ici), en jetant de multiples femmes dans son lit (The Witcher, God of War…) ou en le distanciant explicitement du terrible spectre de l’homosexuel. Ainsi, certains FPS poussent le « réalisme » jusqu’à inclure dans leurs dialogues quelques bonnes blagues homophobes afin de reproduire la chaleureuse ambiance macho de l’armée. Exemple plus marquant : la polémique qui entoura Bioware, éditeur pourtant célèbre pour son progressisme en matière de représentations LGBT, avec la publication de Mass Effect 1 & 2. Les jeux permettaient d’incarner un homme ou une femme et offraient nombre d’options romantiques : hétérosexuelles, lesbiennes, extraterrestres même…mais pas gays.

(9)

Les créateurs ont expliqué cela par le fait que Shepard, le/la protagoniste de Mass Effect, était un personnage avec certains aspects prédéfinis…Une justification étonnante quand on sait que ce même personnage est entièrement customisable : libre à vous de décider de son sexe, son apparence, son histoire, son caractère, ses choix moraux…En clair, le seul et unique « aspect prédéfini » de Shepard, c’est qu’il n’est pas gay. Surtout pas.(10)

Notez que TOUS les exemples cités ci-dessus sont des personnages principaux contrôlés par le joueur : ils sont ses avatars, ses incarnations vidéoludiques. De nombreux jeux vont jusqu’à gommer toute identité propre du personnage principal masculin pour que le joueur puisse s’y projeter au maximum :

Halo

F.E.A.R

Metro 2033

Ces personnages sont masqués pendant la totalité ou l’essentiel du jeu et n’ont que peu ou pas de dialogue/personnalité…si ce n’est pour établir leur virilité. Parfois ils n’ont même pas de nom propre, mais un titre (Masterchief dans Halo, Point Man dans F.E.A.R…). Dans le cas des jeux à la première personne, il n’est pas rare que la représentation du personnage dirigé se limite au soldat sans visage sur la jaquette (voir FPS ci-dessus). Ces avatars ne sont littéralement que des réceptacles ultra-virils destinés à accueillir le joueur.

Ce qui m’amène à répondre à une objection que l’on m’a beaucoup faite à propos du premier article de cette série et que l’on peut résumer par « Mais les personnages masculins sont tout aussi sexualisés/idéalisés ! »(11) Il se trouve d’ailleurs que ce sujet a fait couler beaucoup d’encre ces derniers temps : un long article d’Une Heure de Peine et une excellente vidéo de The Movie Bob (en anglais)(12) détaillent les arguments que je vais développer ici.

A savoir : ces personnages ultra-virils correspondent certes à des fantasmes sexuels, mais ce sont encore et toujours des fantasmes masculins. Kratos n’exhibe pas son abondante musculature, sa puissance et sa férocité pour plaire à un hypothétique public féminin :

Il est ainsi pour flatter le joueur masculin qui va s’incarner en lui et devenir, le temps d’une partie, un dieu viril invincible. Croyez bien que la plupart des femmes ne trouveront pas Kratos sexuellement attirant, mais plutôt repoussant…(13) Cette excellente planche de Shortpacked ! résume la situation :

« J’en ai assez de t’entendre râler que les femmes sont objectifiées sexuellement dans les comics ! Les mecs le sont aussi ! Ce sont de grosses bêtes de muscles impossibles ! » « D’abord, recherche « fausse équivalence » sur Google. » « Etre une grosse bête de muscles impossibles est un fantasme de pouvoir masculin. Ça n’a rien à voir avec ce qu’une femme comme moi trouve attirant. » « Laisse-moi te montrer ce que je veux dire. Pour que je fantasme sur Batman, il doit être bâti pour la dextérité, pas la puissance. Rendons le plus mince. » « Et tu sais quoi ? C’est important que ses yeux soient visibles. Ils devraient être grands et intenses. Rajoutons des joues rougissantes et des lèvres à baisers. » « Ce dessin me dérange. » « Bienvenue dans ma vie de tous les jours. »

Pour rester dans l’univers God of War, le troisième opus de la série nous offre une scène tout à fait révélatrice : Kratos s’introduit dans la chambre de la déesse Aphrodite et la trouve occupée au lit avec deux de ses servantes. Après quelques plans appuyés et des gémissements dignes d’un film pornographique, les trois femmes (aux seins dénudés pour le plaisir du joueur) interrompent leurs activités et Aphrodite invite Kratos dans son lit : « Sais-tu depuis combien de temps je n’ai pas eu la visite d’un vrai homme ? », dit-elle en se tordant dans des poses sensuelles pour la caméra. Le joueur peut alors choisir d’accepter son offre ; s’ensuit un mini-jeu où il doit pilonner la déesse grâce aux boutons de sa manette, pendant que les deux servantes délaissées observent la scène avec envie en se tripotant mutuellement (« Quand est-ce que ce sera notre tour ? »). Aphrodite conclut : « Tu as vraiment un don des dieux, Kratos ».

(Vidéo NSFW) God of War III – Aphrodite Sex Scene

Si là, on ne nage pas en plein dans le fantasme masculin hétéro…

Au cours du colloque Genre & Jeu vidéo de Lyon, un chercheur émettait l’hypothèse que les jeux vidéos avaient évolué vers ce modèle d’hyper-virilité exacerbée pour compenser le caractère essentiellement non-viril de l’activité (rester statique et sédentaire, affalé devant un écran) : permettre au joueur d’incarner des avatars ultra-masculins permettrait en quelque sorte de les « rassurer » quant à leur propre virilité. Toujours est-il que ces représentations sont problématiques, pour deux raisons :

  • Tout comme les bimbos hypersexualisées, elles s’adressent encore et toujours au public masculin, contribuant ainsi à faire des jeux vidéo un loisir peu attirant pour les femmes.

  • Elles perpétuent des idéaux masculins de virilité inatteignables, destructeurs et aliénants pour les hommes comme pour les femmes.

On est donc dans un environnement fictionnel où les hommes sont incarnés et les femmes mises en scène. Pour illustrer ce propos, penchons-nous sur la représentation de la fameuse héroïne Lara Croft dans le trailer polémique évoqué plus haut, et comparons-la à son équivalent masculin, Nathan Drake d’Uncharted.

(Cette vidéo comporte des scènes d’une grande violence et une tentative de viol)

La souffrance et la vulnérabilité de l’héroïne sont mises en scène voire sexualisées par ses poses et ses abondants gémissements. En une minute, cette bande-annonce lui fait subir toutes sortes d’attaques pour le plaisir du spectateur – et pour lui donner envie d’acheter. Interrogé sur ces choix créatifs, le producteur Ron Rosenberg explique :

« Quand tu vois [Lara] face à ces obstacles, tu te prends d’affection pour elle, peut-être plus que tu ne te prendrais d’affection pour un personnage masculin…Quand les gens jouent Lara, ils n’ont pas vraiment envie de se projeter eux-mêmes dans le personnage. Ils sont plutôt « J’ai envie de la protéger ». Ca instaure cette dynamique « Je pars à l’aventure avec elle et je vais essayer de la protéger. » Cette capacité à la voir comme une humaine est plus attirante pour moi que la version sexualisée d’auparavant. En partant de rien, elle devient une héroïne…on la construit petit à petit et juste quand elle prend confiance en elle, on la brise à nouveau. Elle est vraiment transformée en un animal acculé. C’est un grand pas dans son évolution : elle est forcée à se battre ou mourir. »

Bon. On le voit, les créateurs ne considèrent pas un instant que le joueur ou la joueuse puisse vouloir incarner le personnage de Lara : au lieu d’être le sujet actif de son propre jeu, elle est l’objet passif du regard et des attentions du joueur. Ce dernier est censé adopter la position de protecteur – sous-entendu masculin – du personnage féminin…(14)

Qu’en est-il donc du héros masculin de Uncharted ?

A priori, Nate est dans une situation tout aussi délicate…Et pourtant. Marchant droit dans le désert, il adopte une pose résolue, surplombant l’environnement hostile. Il s’empare d’une mitraillette, instrument de pouvoir, et continue là où un autre a échoué. Il reste calme et conserve même une attitude rebelle et arrogante face au danger de mort. Le tout pendant que la voix off – la sienne – parle de la force et du courage de réaliser ses rêves.

A n’en pas douter, Nate est un héros – un personnage aspirationnel pour les joueurs, plaisant à incarner. Lui aussi traverse des épreuves d’une grande violence pendant ses aventures – il est battu, drogué, capturé…mais il les traverse toujours avec flegme et classe, avant de conclure d’un sourire rebelle et d’un one-liner digne d’Indiana Jones.

Les joueurs peuvent se rêver en Nathan Drake, héros aventurier…mais qui voudrait se rêver en Lara Croft, animal traqué ?

Pour poursuivre dans cette veine, reprenons les personnages masculins « neutres » évoqués plus haut, ces simples coquilles vides dédiées à l’incarnation du joueur : un personnage principal féminin n’est jamais neutre(15). Même lorsqu’elles ne sont pas visibles pendant le gameplay, comme Faith de Mirror’s Edge ou Samus de Metroid, les héroïnes sont abondamment mises en scène lors de cinématiques ou dans le marketing qui entoure le jeu. Ce sont des entités séparées du joueur, avec un physique, une histoire, une personnalité prédéfinie. Lorsque l’on joue à Halo, on devient Master Chief ; lorsque l’on joue à Metroid, on suit Samus dans ses aventures. On ne l’incarne pas : on l’accompagne – on la regarde. Car au fond, les créateurs créent toujours leurs jeux pour des hommes hétéros, ceux qui aiment être virils et regarder de belles femmes.

La prochaine fois nous nous pencherons sur le modèle de masculinité alternatif, nettement plus adressé au public féminin, proposé par les jeux du marché asiatique. Pour souligner à quel point la différence est grande, il n’est pas meilleur exemple que le jeu Nier, où les créateurs ont cru bon de proposer deux versions du héros ; l’une destinée au public occidental…

…et l’autre au public asiatique :

A bientôt pour parler de jeunes éphèbes androgynes, donc !

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1 Deux exemples polémiques actuellement : ce trailer pour Hitman : Absolution aux femmes ultra-sexualisées et à la violence fétichisée, et ce reboot de la fameuse série Tomb Raider mettant en scène la vulnérabilité et la souffrance de l’héroïne « pour donner envie au joueur de la protéger », selon son créateur. (^)


2 Avant qu’on ne me reproche le choix de l’illustration (c’est qu’en préparant cet article j’ai fait face à des vagues de « mais Duke Nukem c’est pas pareil, c’est une parodie assumée ») :
– Oui, le Duke est une caricature. Il a été créé précisément pour incarner le héros de jeu vidéo viril, macho poussé à l’extrême. Ce qui en fait l’illustration parfaite pour cet article.
– Le fait que Duke Nukem soit une « parodie assumée » ne veut pas dire qu’il ne se conforme pas aux clichés discutés ici. Au contraire, il les pousse à l’extrême : il s’adresse aux joueurs qui aiment « jouer les machos », même si c’est pour rire. Par pitié qu’on ne vienne pas me dire sérieusement que Duke Nukem est une œuvre de dénonciation du machisme. (^)


3 Les fans de J-RPG voient de quoi je veux parler. (^)


4 Sérieusement, comparez : on dirait des dessins de Rob Liefield. (^)


5 Encore que, la « féminisation » de Link provoque la grogne d’une partie des joueurs occidentaux… (^)


6 Comme le montre cet article, les femelles étaient bien plus proches des mâles en termes de musculature à l’origine ; elles furent modifiées après que des joueurs se soient plaints qu’elles étaient « laides ». Cette anecdote permet de constater à nouveau à quel point les exigences corporelles sont différentes selon le genre, même pour des races de monstres fantastiques. (^)


7 Ce traitement est d’ailleurs loin d’être réservé aux personnages masculins : observez l’inflation mammaire progressive d’Ivy de Soul Calibur (^)


8 Voir le site Women in Refrigerators pour ce phénomène étudié dans les comics (^)


9 Et avant qu’on ne me sorte « Les Asari sont une espèce asexuée » : elles ont une apparence féminine, de top-modèles qui-plus-est, ainsi qu’une voix de femme ; elles se conforment aux conceptions classiques du genre féminin ; elles sont désignées par des pronoms féminins. Les déclarer officiellement asexuées n’était qu’une excuse pour inclure une romance lesbienne dans Mass Effect 1 sans l’appeler par ce nom ; dans Mass Effect 2 c’est devenu un moyen de camoufler l’absence criante de romance gay. (^)


10 Et quand enfin Bioware a intégré une option gay dans Mass Effect 3, au tour des joueurs de piquer une crise… (^)


11 Pour citer ce pigiste (tweets du 18 juin) : « Intéressant. Il y a quelques temps, j’ai écrit un article se plaignant que les personnages masculins dans les jeux vidéo étaient tous des bites sur pattes. Il y eut beaucoup de réponses, mais très peu soulignant que la représentation des personnages féminins était tout aussi mauvaise. Aujourd’hui, je me plains de la pauvreté des personnages féminins, et immédiatement beaucoup de commentaires d’hommes qui pleurnichent parce qu’ils sont mal représentés aussi. » (^)


12 Movie Bob a réalisé d’autres excellentes vidéos sur le thème « Genre & Jeu vidéo » : celle-ci, proche de mon premier article, sur la représentation des femmes (et l’accueil réservé aux féministes par la communauté gamer), et celle-ci sur le harcèlement sexuel des gameuses et le sexisme de la communauté geek/gamer. (^)


13 Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’aucune femme ne peut être attirée par cet archétype viril : chacun ses goûts et tout pour le mieux. Simplement que si une joueuse en vient à apprécier Kratos, c’est un effet collatéral : elle n’est pas la cible principale visée lors de la création du personnage. (^)


14 Pour plus d’informations sur les innombrables problèmes posés par ce trailer et les explications du producteur, voir ici et ici (anglais). (^)


15 Il existe une seule et unique exception à cette règle : Chell de Portal, qui comme son alter-égo masculin Gordon Freeman de Half-Life dispose d’un physique standard, n’a pas de voix et se caractérise uniquement par son nom et son visage. (^)

Genre et Jeu vidéo (1) : Pour le plaisir des yeux masculins

Cet article a été écrit par Mar_Lard, une hippie orangée mais sympa qui se fait remarquer à Sciences Po en attendant de décrocher son Master en marketing dans l’espoir de travailler dans l’industrie du jeu vidéo. Si vous aussi, vous êtes contre les fringues orange, vous pouvez aller le lui dire sur twitter.

Elle inaugure cette semaine une série d’articles sur le genre et les jeux vidéo.

EDIT DU 21/06/2012 : Il se trouve que The Movie Bob du site The Escapist a réalisé il y a quelque temps une excellente vidéo sur le sujet, résumant en 5 minutes la représentation des femmes dans les jeux vidéo et en quoi elle est problématique. Pour les anglophones, c’est à voir ici.

Quelle qu’en soit la raison, les jeux vidéos semblent avoir plus de difficultés à aborder le genre de manière mature que n’importe quel autre support, à l’exception peut-être des comics. Entre son exploitation intensive et peu subtile de fantasmes masculins, ses difficultés à mettre en scène un personnage féminin avec plus de profondeur que ses implants mammaires et ses représentations gamines de la sexualité, le média paraît empêtré dans une perpétuelle adolescence. Peut-être l’industrie entend-elle ainsi flatter ceux qu’elle imagine constituer son public ?(1)

En attendant que Feminist Frequency ait réalisé une série d’excellentes vidéos sur le sujet, je vous propose d’examiner et d’interroger quelques-unes des représentations du genre les plus répandues dans les jeux vidéos, parfois sexistes, parfois surprenantes, parfois amusantes, toujours instructives. Commençons par la plus évidente, commune à tous les médias visuels dans une certaine mesure mais élevée au rang d’art ici : le personnage féminin destiné à la titillation du joueur masculin.

Les Vieras (Final Fantasy XII) sont une race de lapines sexy.(2) A ma connaissance la seule espèce qui nécessite des talons-aiguilles pour tenir debout.

Naturellement le phénomène ne date pas d’hier; dès que les premières machines furent capables d’afficher deux pixels côte à côte, il y eut des développeurs pour tenter de leur donner des formes féminines. On trouve ainsi des jeux 8-bits sur Atari pour tenter l’érotisme voire la pornographie :

Beat’Em&Eat’em, un jeu pornographique sur Atari.
Pour le sexy, il vous reste la couverture…

Il fallut toutefois attendre l’amélioration des graphismes pour qu’émergent des sex-symbols vidéoludiques accessibles aux non-fétichistes des pixels. Je ne peux évidemment pas écrire cet article sans évoquer celle que vous connaissez tous:

Lara Croft, héroïne du jeu Tomb Raider (1996)

Si elle n’est pas la première(3), elle est certainement la plus connue. La légende veut qu’en modélisant sa poitrine, son créateur Toby Gard ait accidentellement effectué une augmentation de 150 % que le reste de l’équipe aurait décidé de conserver, donnant ainsi naissance aux célèbres polygones. Ce même Toby Gard expliqua ainsi ses raisons pour mettre une bimbo dans le rôle principal d’un jeu d’aventure à la troisième personne: « Si le joueur va regarder un cul pendant des heures et des heures, autant que ce soit un joli cul.»

D’aucuns vont jusqu’à suggérer que ce choix est à l’origine du succès planétaire du jeu, plus que son excellent gameplay ou ses environnements révolutionnaires. De très nombreux jeux à la troisième personne ont suivi son exemple depuis ; vous pouvez en trouver une liste à la page « Third Person Seductress » de TvTropes.

Evidemment, les jeux d’aventure sont loins d’être les seuls à employer cette tactique ; tous les genres vidéoludiques en sont coutumiers à divers degrés, mais les jeux de combat (communément appelés « jeux de baston ») sortent particulièrement du lot. Voici une petite galerie de personnages féminins issus de ce type de jeux :

Sonya Blade, Mortal Kombat

Mai Shiranui, The King of Fighters

Ivy, Soul Calibur

Jaycee, Tekken

Morrigan, Darkstalkers

L’écran de sélection d’un jeu de combat s’apparente beaucoup à un écran de sélection des fétiches, en ce qui concerne les personnages féminins. Observez donc le choix que nous propose la série Street Fighter :

De gauche à droite : Cammy, Chun-Li, Elena et Sakura

Vous préfèrez la militaire aux fesses bien cambrées, la chinoise cuissue, la nubile sauvageonne ou l’écolière genki ? Y’en a pour tous les goûts, mesdames et messieurs !

Les fétiches que les chara-designers n’arrivent pas à caser sur leurs personnages, ils les rattrapent ailleurs : je me souviens avec émotion d’un Soul Calibur où le menu Items était tenu par une jolie magasinière à petites lunettes en costume de maid, personnage soigneusement modélisé mais sans aucune autre utilité que de décorer.

Notez bien que les jeux de baston ne sont pas les seuls à pratiquer ces combos fétichistes ; assez incontestablement, le prix en la matière revient à Bayonetta, du jeu beat-them-all du même nom : sorcière aux jambes interminables et à la souplesse inégalée, elle manie ses deux gros flingues et ses talons-aiguilles-pistolets avant de vous lancer un regard sulfureux à travers ses petites lunettes de secrétaire/maîtresse d’école puis de vous achever façon dominatrix. Oh, et au début du jeu, c’est une nonne. (Je suis sûre que j’en oublie).

Pour en revenir aux jeux de combat, certains vont jusqu’à faire de l’ultrasexualisation des personnages leur principal argument de vente : c’est le cas par exemple de Rumble Roses, qui permet d’opposer des catcheuses peu vêtues dans des arènes boueuses…

…ou de la série Dead or Alive qui comporte des spin-offs où ses plantureuses héroïnes jouent au beach-volley et posent sur la plage.(4)

L’un des grands points forts des Dead or Alive ? L’animation des seins des personnages, qui disposent d’un moteur physique spécialement codé pour un maximum de rebondissements. Et ce ne sont pas les seuls jeux à faire de ce détail un argument marketing, comme le prouve cette incroyable publicité japonaise pour Ninja Gaiden 2 :

Même les jeux vous permettant de customiser votre personnage dans ses moindres détails n’échappent pas à la règle : bon courage pour créer une femme qui n’entre pas dans les canons de beauté traditionnels ou – hérésie – laide. (Pour les hommes par contre vous n’aurez généralement aucun souci, vous aurez même plutôt le problème inverse – mais on en reparlera…) Ainsi, le slider « Corpulence » limitera souvent vos choix à «  athlétique » ou « anorexique »…Dans Mass Effect, un jeu pourtant applaudi pour ses représentations non-sexistes, les cicatrices que vous pouvez donner à votre personnage varient selon son sexe : impossible de créer une femme défigurée, mais vous pouvez vous en donner à coeur joie sur les hommes.

Une même cicatrice sur un personnage féminin et masculin. Dans un cas, une égratignure au menton; dans l’autre un visage entièrement couturé.

Plus fort : Saints Row : The Third vous permet de régler la taille des seins de votre personnage féminin ou la taille du pénis de votre personnage masculin grâce à un slider nommé… « Sex Appeal ». Un raccourci particulièrement révélateur et problématique.

Et c’est sans parler des costumes. Dans l’immense majorité des jeux situés dans un univers fantasy et plus particulièrement dans les MMORPG (jeux de rôle en ligne massivement multijoueurs), voici comment sont conçues les armures féminines(5) :

La différence est particulièrement frappante lorsque l’on compare une même armure équipée par un homme et une femme(6) :

Armure Élite de Druide dans Guild Wars

Tout récemment encore, le MMORPG Tera s’est exposé aux moqueries de l’Internet pour ses personnages féminins plus habillés sans armure qu’avec :

Ces costumes de bon goût sont généralement mis en valeur par des angles de caméras particulièrement subtils. Voici comment nous est présentée Shadee, une antagoniste dans Prince of Persia II – Warrior Within (c’est littéralement la première chose qu’on voit d’elle) :

En parlant d’armure, je ne peux conclure cet article sans évoquer un personnage incontournable lorsqu’on parle questions de genre dans les jeux vidéos, j’ai nommé Samus Aran (Metroid).

Samus est régulièrement citée comme contre-exemple à la sexualisation des personnages féminins car elle passe la majorité de ses jeux à défourailler de l’alien bien abritée par sa lourde armure – on ne découvrait son sexe qu’à la toute fin du premier Metroid, si on avait été assez rapide.(7)

Alors, aucune sexualisation possible pour un personnage en armure lourde ? Et pourtant…

Depuis qu’il a été révélé que Samus était une femme, les développeurs de Metroid se mettent en quatre pour nous le rappeler. Outre la subtile féminisation de son armure au fil de ses jeux (taille plus fine, poitrine soulignée), il est maintenant possible d’entrevoir le visage de l’héroïne et ce, même si le jeu est à la première personne, grâce au reflet de son viseur :

De manière générale, son viseur semble moins opaque qu’auparavant :

Et, en lieu de son mutisme de la première heure, on peut maintenant entendre l’héroïne crier lorsqu’elle encaisse un coup.

En soi, toutes ces petites attentions sont sympathiques et humanisent le personnage. Sauf qu’un personnage masculin équivalent comme Master Chief de Halo n’y a pas droit. Mais bon, je pinaille, ces détails ne suffisent pas à parler de sexualisation de Samus.

Oups, j’ai oublié de préciser qu’elle ressemble à ça sans son armure :(8)

Qu’un tel personnage en vienne à être utilisé comme contre-exemple à la sexualisation des femmes dans le jeu vidéo en dit long sur le niveau qu’a atteint l’industrie.

Mar_Lard

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1 Dans un prochain article, on examinera le mythe qui veut que les gamers soient en majorité des ados mâles hétéros frustrés. (^)


2 Avant qu’on ne me le fasse remarquer dans les commentaires : oui, officiellement il existe des Vieras mâles. Mais ils ne sont jamais apparus dans aucun Final Fantasy sorti à ce jour. (^)


3 La première serait sans doute Chun-Li de Street Fighter (1987), évoquée plus bas (^)


4 Lesdits spin-offs sont tellement plus connus que la série originale qu’avant d’écrire cet article, je croyais sincèrement que les Dead or Alive était seulement des jeux de beach-volley avec un nom étrange. Au vu de ce que donne une recherche Google Images, je pense mon erreur pardonnable. (^)


5 Dans cette vidéo, les « scientifiques » d’Immersion reconstituent dans la vraie vie un combat entre deux personnages féminins vêtus d’armures de jeux vidéo typiques. Le résultat est sans surprise… (^)


6 En recherchant des illustrations, je suis tombée sur une explication très sérieuse à ce phénomène : « Les armures féminines tendent à être moins couvrantes que les armures masculines. Beaucoup de gens pensent que c’est pour le fanservice, mais il y a de vraies raisons pratiques à cela. Tout d’abord, les femmes étant statistiquement moins fortes que les hommes, elles recourent plus à l’agilité et la ruse qu’à la force en combat : une armure légère est donc plus logique. De plus, un combattant masculin affrontant un personnage féminin à l’armure révélatrice tendra à hésiter et à laisser son regard traîner, conférant ainsi l’avantage. » Oui oui. On peut remercier le wiki World of Warcraft… (^)


7 On reparlera de Samus dans un prochain article, « Les femmes comme récompenses » (^)


8 A titre de comparaison, un artiste a dessiné Master Chief de la même façon. (^)

Dessins animés: où sont les feeeeeeeemmes?

L’article de cette semaine a été écrit par une poule qui, en plus de pondre (des bébés), parle, pense et le fait bien. Vous pouvez visiter son site et lui jeter des graines sur twitter.

Être mère, ce n’est pas facile tous les jours. Si en plus on a des idées féministes, ça n’arrange rien. Comment protéger nos enfants des stéréotypes sexistes omniprésents ? Et comment les aider à s’intégrer à une société qui continue à les valoriser, que ce soit par les jouets, les habits, les livres, les films et j’en passe ? Dans ce billet c’est aux films d’animation et dessins animés que je vais m’intéresser, en particulier ceux qui utilisent des animaux comme héros. En effet, pas besoin d’être Simone de Beauvoir pour réaliser que les bons vieux Disney de notre enfance ne respirent pas vraiment l’antisexisme. Les filles sont des princesses, des fées ou des sorcières (quand il y en a, voir par exemple Merlin l’enchanteur ou Le livre de la jungle), les garçons des héros ou des méchants. Vous me direz que ces films ne font après tout que reprendre des histoires d’antan : en particulier les contes de Perrault, de Grimm ou d’Andersen, dont la lecture dans le texte vous informera rapidement que leurs auteurs n’étaient pas franchement des précurseurs inspirés de Betty Friedan. Heureusement, maintenant que nous sommes sortis de l’époque Mad men et sensibilisés à ces problématiques, les studios d’animation, toujours à l’avant-garde et plein de scénarios originaux et novateurs, peuvent proposer des oeuvres plus équilibrées à nos enfants, non ? Non ?

Examinons la filmographie des deux grands studios d’animation, Pixar (racheté par Disney) et Dreamworks. Je ne vais pas vous les détailler (suffit de cliquer), mais sur la quarantaine de films produits à eux deux il me semble (je ne les ai pas tous vus…) que seul Chicken run a un personnage principal féminin. Par personnage principal, je veux dire celui dont les problématiques et aventures vont entraîner l’action principale et ses rebondissements, pas juste l’objet du désir du héros. Pour une analyse plus détaillée film par film (Pixar seulement), je vous invite à lire ce billet (en anglais) de Peggy Orenstein. Mais comme le pointe cette dernière, cette incapacité de construire un film autour d’un personnage féminin semble tellement ancrée que même lorsqu’on met en scène des animaux ils doivent forcément être mâles. Y compris quand ces animaux sont quasiment tous femelles, comme les insectes sociaux que sont les fourmis et les abeilles (et pour info, les bourdons que vous voyez butiner ne sont pas des abeilles mâles, ce sont des femelles d’une autre espèce et elles peuvent piquer si vous les cherchez). Ainsi, que ce soit dans les années 90 avec les concurrents Fourmiz qui suit les péripéties de Z (fourmi ouvrière mâle),  et 1001 pattes, dont le héros est Tilt (fourmi mâle), ou plus récemment avec Bee movie qui raconte les aventures de Barry (abeille mâle), on n’imagine pas s’intéresser aux pérégrinations d’UNE fourmi ou d’UNE abeille. Ces distorsions profondes de la réalité biologique ne sont pas nouvelles : ainsi les éléphants du Livre de la jungle sont menés par le Colonel Hathi alors que ce sont des animaux matriarcaux (les mâles vivent en solitaire).

Vous allez me dire que c’est la faute à Hollywood et qu’en parfaite bobo parisienne je n’ai qu’à privilégier des films alternatifs pour qu’on s’intéresse à des filles qui ne sont pas des princesses. Par exemple, Kirikou ? Damned, raté. Azur et Asmar ? Encore raté. C’est vrai, il y a Miyazaki, même si n’ayant personnellement pas trop aimé Princesse Mononokéje n’ai pas cherché plus loin. Enfin je dois dire que malgré mon irritation face à cette omniprésence du mâle j’apprécie un certain nombre des films de Pixar et Dreamworks que nous avons plaisir à regarder en famille, ce qui ne m’empêche pas d’être convaincue par les arguments de l’article Sexisme dans la littérature enfantine : quels effets pour le développement des enfants ? par Anne Dafflon Novelle.

En attendant que mes studios favoris ne s’intéressent au test de Bechdel, je ne peux que vous inviter à regarder, si vous parlez l’anglais, ces merveilleuses vidéos sur ce que les princesses Disney apprennent à nos filles (enfin le « nos » est rhétorique puisque je suis l’heureuse mère de deux garçons).

Poule Pondeuse

cliquez sur l’image pour accéder au blog de Janine

EVJF : Le patriarcat loin d’être enterré

L’article de cette semaine est écrit par Gaëlle Thébaud, membre du collectif d’Egal à Egales (dont vous pouvez visiter le blog et la page facebook).

Il est illustré par Janine, auteure de l’excellent blog BD Poil à fille. C’est sa première illustration sur Genre!, nous collaborerons dorénavant de manière régulière. Elle a déjà illustré un de mes articles, paru cette semaine sur le webzine britannique Vagenda et portant sur l’abrogation de la loi sur le harcèlement sexuel.

A partir de mars, les habitants des villes qui baguenaudent le samedi après-midi ne peuvent échapper aux hordes de jeunes futur-es marié-es qui se baladent en grappe, déguisés en princesse ou en super-héros et qui, à grands renforts de chansons paillardes ou de cris perçants, enterrent leur vie de célibataire. Et le font savoir. Je parle évidemment de cette coutume un peu singulière de l’enterrement de vie de garçon ou de vie de jeune fille (EVJF). Lors de cette fête rituelle qui précède de quelques semaines son mariage, la future mariée est déguisée, emmenée en ville un samedi après-midi par ses amies (l’activité est strictement non-mixte) et devant celles-ci, qui lui ont organisé la surprise, elle doit se soumettre à des gages dont le degré de décence est variable.

Le côté démonstratif de cette future conjugalité exhibée lors d’une déambulation bruyante peut, au premier abord, agacer la féministe anti-mariage et anti-sexiste. Toutefois on est quand même amené à s’interroger sur les origines et les raisons de ces mises en scène.

Ces groupes de filles qui se promènent dans les rues en short panthère sont-elles des enfants des slut walks, des amazones de la réappropriation du domaine public ou bien les artisanes de la reproduction d’une société sexiste et traditionnaliste ?

Les enterrements de vie de jeunes filles sont relativement récents, ils datent des années 70, contrairement aux ripailles prénuptiales des hommes. Ces dernières servaient symboliquement à fêter une dernière fois sa liberté d’homme volage avant de se passer « la corde au cou ». Les femmes étaient bien entendu exclues de ces festivités pour la bonne raison qu’elles étaient censées arriver vierges au mariage et passer de la coupe du père à la coupe du mari sans passer par la case batifolage. De fait, elles n’avaient rien à enterrer !

Depuis l’émancipation des femmes et la libération sexuelle, les femmes ont désormais, elles aussi, quelque chose à enterrer. Elles ont une vie sexuelle, la montrent, la clament, la revendiquent. L’enterrement de vie de jeune fille est donc à la fois la revendication de la légitimité du vagabondage sexuel féminin et l’abandon de ce même vagabondage. On peut citer Martine Segalen, l’une des sociologues (assez peu nombreuses) ayant écrit sur le sujet dans un article intitulé « L’invention d’une nouvelle séquence rituelle de mariage » qui dit :

Le sens profond de l’EDVJF semble indéniablement lié aux transformations sociales, économiques, culturelles qui entourent la femme dans les sociétés contemporaines : l’accès aux études supérieures, l’accès à la contraception, la valorisation du sentiment amoureux, le nécessaire essai de relations sexuelles comme premier pas vers le couple ont permis aux jeunes filles de devenir des personnages libres, assumant leur sexualité. Quelle qu’en soit la forme, l’enterrement de vie de jeune fille, homologue de celui de garçon, est véritablement le produit de ces changements de mœurs : cette séquence était inconnue des mères des jeunes filles qui se marient aujourd’hui. Elle marque qu’à l’égal du jeune homme, la jeune fille va renoncer à son vagabondage amoureux : en se mariant, on se promet fidélité au nom de la loi, ce qui est le gage sexuel de la légitimité de la filiation.

Lors de ces enterrements, en groupes non-mixtes, les futur-es marié-es vont donc être soumis-es à un certain nombre de gages à forte composante sexuelle, destinés à montrer sa future conjugalité autant qu’à dire au revoir à sa liberté. Les filles seront prises en charge par les copines, déguisées, emmenées dans la ville et devront se plier à des épreuves.

Quand ce ne sont pas les cadeaux, ce sont les gages qui se rapportent à la sexualité : Muriel passera dans un sex-shop, chantera « Annie aime les sucettes » dans un bar tabac pour obtenir une sucrerie, puis embrassera l’équivalent de deux tonnes de garçons – ses amies ont apporté un pèse-personne pour l’occasion. Comme la consommation d’alcool, les femmes semblent se rapprocher des standards masculins en matière de sexualité, elles sont invitées par leurs consœurs à afficher une sexualité désinhibée.
Anne Monjaret et Catherine Pujault, « Enterrements de célibat, mariage et ordre familial : quand le mort saisit le vif ».

Il suffit d’ailleurs de jeter un œil à l’un des nombreux sites consacrés à la préparation des enterrements de vie de célibataire comme, par exemple, l’évocateur cordocou.com pour s’en rendre compte.

La tradition n’a pas cours qu’en France, elle a lieu dans de nombreux pays. « Bachelorette party » aux Etats-unis, « bridal shower party » au Canada, « möhippa » en Suède ou très osée « hen night » (nuit des poules) anglaise : les futures épouses rivalisent d’imagination quand il s’agit de renoncer à leur célibat.

Ces EVJF sont donc une appropriation par les femmes de l’espace public : en groupes non-mixtes, elles arborent des tenues provocantes, se jouent des hommes, revendiquent leur sexualité et leur liberté. En cela, c’est bel et bien la marque d’une émancipation féminine. Cependant, sous des dehors de subversivité, cette fête n’est absolument pas revendicative. Au contraire, elle est même traditionaliste, sexiste, hétéro-centrée, normative et ancrée dans la société de consommation.

Traditionaliste car il ne faut pas oublier que l’EVJF précède… le mariage. Or, le code civil français impose encore la fidélité comme règle de vie conjugale. Les jeunes filles qui « enterrent leur vie » mettent d’ailleurs en scène l’abandon de leur faculté de choix de partenaire et disent à la société qu’elles rentrent dans le rang, qu’elles deviennent fidèles à leur mari. Ce faisant, elles abandonnent également une part de leur individualité, entrant dans le rôle de « la femme de ». On ne peut pas dire qu’on soit dans un progressisme forcené ! D’autre part, comme le notent Anne Monjaret et Catherine Pujault dans l’article cité plus haut, « la mise en scène de l’hypersexualité rassure métaphoriquement sur l’existence d’une sexualité ordinaire et, aussi, sur la potentialité de fertilité et donc de reproduction des conjoints lorsqu’ils n’ont pas encore d’enfants ». Car il ne faut pas oublier que le mariage reste dans bien des esprits le lieu de la reproduction. La future épouse deviendra inévitablement une mère. La fête célèbre donc cette future et incontournable maternité de la femme. La tradition dans certaines régions de l’Ouest de la France est d’ailleurs d’enterrer lors de la fête (pour de vrai cette fois) un cercueil miniature contenant une bouteille de qui sera exhumée lors de la naissance du premier enfant.

Ensuite, on ne peut que constater l’extrême hétéro-normativité de cette tradition : tant que le mariage n’est ouvert qu’aux personnes de sexes opposés, aucun couple homosexuel ne pourra y accéder et donc enterrer sa vie de célibataire, condamné-es qu’elles ou ils sont à le rester. Une discussion avec vos ami-es vivant avec des personnes de même sexe confirmera d’ailleurs que cette tradition n’existe pas en mode pré-Pacs. Mais c’est sans doute que le Pacs n’est pas une institution dans laquelle les partenaires se jurent fidélité, ni destinée à réguler la procréation.
L’EVJF est également un rituel très sexiste. Les filles sont déguisées en princesses ou en prostituées, au choix, et les garçons en super-héros. Les gages sont ultra-genrés, les activités également. J’ai eu l’effroyable surprise de découvrir, en surfant sur internet pour préparer cet article, des sites proposant des packages clé en main. Sur le site crazy-evjf.com, par exemple, on trouve des week-ends à 229€ avec des super activités de filles à faire : des massages, du Spa, des cours de pole dance, de la plongée avec des dauphins et un incontournable show de strip-tease masculin. Pour les garçons, plein d’activités de garçons : du paintball, du kart, des combats de catch de filles dans la boue, un tour en limousine et un incontournable strip-tease féminin.

Au-delà de ces nauséeux clichés, on reste songeur devant le business que représentent ces festivités pré-nuptiales. Outre les sites ci-dessus, j’ai trouvé plus d’une dizaine de sites fournissant en vrac : des déguisements, des cadeaux, des diplômes, des cartes d’invitation etc… La société de consommation a bien su tirer parti de cette « émancipation féminine ».

En conclusion, si les femmes, lors de ces enterrements, occupent temporairement l’espace public, y revendiquant la libre disposition de leur corps et la liberté de leur sexualité, il semble que c’est pour mieux les abandonner en embrassant par le mariage l’ordre patriarcal établi. Le patriarcat n’en finit pas de renaitre de ses cendres, se nourrissant, c’est un comble, de l’émancipation des femmes pour mieux perdurer.

Gaëlle Thébaud

Ils parlent, elles parlottent

Le titre de ce billet est tiré d’une création sonore de l’artiste Louise Bourgeois.

Deux lectures m’ont donné l’idée du billet de cette semaine. D’abord, un livre que je vous conseille: Les mots et les femmes, de Marina Yaguello (Petite Bibliothèque Payot, [1978] 2006). Bien qu’écrit par une linguiste (dont j’ai déjà eu l’occasion de citer les travaux sur ce blog), il présente sous une forme vulgarisée, abordable et agréable à lire, les résultats (qui commencent malheureusement à être datés) d’études sociolinguistiques menées sur les femmes et le langage.

Ensuite, un article passionnant sur le blog Antisexisme, qui inaugure une nouvelle série consacrée aux « attributs du pouvoir et [à] leur confiscation aux femmes ». Cet article s’intitule « L’occupation de l’espace » et s’interroge sur le rapport à l’espace selon le genre. Comme toujours sur ce blog, il est extrêmement bien documenté et analyse de façon convaincante un phénomène que nombre d’entre nous, les femmes en particulier, observent au quotidien: les hommes ont tendance non seulement à occuper plus d’espace que les femmes, mais à empiéter sur l’espace de ces dernières (ah, les mecs qui ne peuvent pas s’asseoir autrement dans le métro qu’en ouvrant bien grand les jambes…). L’auteure du blog relie ce phénomène aux relations dominants/dominé.es. En relisant l’article, je m’aperçois qu’elle prévoit un second volet sur la parole, j’attends donc avec impatience la suite.

Le lien entre ces deux lectures réside dans la notion d’« attribut du pouvoir ». Marina Yaguello évoque dans le troisième chapitre « la parole en tant que forme d’action » et le rapport différencié qu’entretiennent vis-à-vis d’elle les hommes et les femmes. Elle réussit assez bien, tout au long de la première partie, à montrer les différences dans l’usage de la parole par les hommes et les femmes tout en soulignant toujours que ces différences sont d’ordre culturel. Le stéréotype le plus répandu à propos de la parole féminine est celui de la femme bavarde, dont la parole, abondante mais futile, ne fait pas le poids face à celle, raisonnée et pesée, des hommes. La linguiste montre de façon stupéfiante à quel point ce stéréotype est répandu dans le monde, en citant des proverbes de multiples pays. Voici ce que nous dit la « sagesse populaire » (je reprends les proverbes cités par Yaguello):

« La langue des femmes est comme une épée, elles ne la laissent jamais rouiller. » (Chine)
« La femme qui se tait vaut mieux que celle qui parle. » (latin)
« C’est un don de Dieu qu’une femme silencieuse. » (Bible)
« Le silence est le plus beau bijou d’une femme mais elle le porte rarement. » (Angleterre)
« Les paroles de l’hommes sont comme la flèche qui va droit au but, celles de la femme ressemblent à l’éventail brisé. » (Chine)
« Les hommes parlent (hablar), les femmes jactent (platicar). » (Espagne) etc. (p. 61-62)

La récurrence de ce stéréotype vient à l’appui de l’idée que la bavardise des femmes serait un trait naturel et universellement partagé. La lecture de ces pages m’a d’ailleurs rappelé une scène d’un film que j’aime beaucoup, Omoide Poroporo (à partir de 31’37 – dans cette scène, l’héroïne, Taeko, vient d’apprendre qu’elle a la possibilité de jouer dans une pièce de théâtre. Elle s’enthousiasme, comme sa mère, sa grand-mère et ses soeurs, à l’idée de devenir une actrice):

Pourtant, comme le souligne M. Yaguello, il existe des sociétés où ce sont au contraire les hommes qui sont considérés comme bavards et cancaniers. Qu’importe, la puissance du stéréotype et la confiance dans les proverbes comme expressions de la sagesse populaire, donc impossibles à contredire, garantissent de beaux jours à cette idée. Si l’on refuse l’explication innéiste (le bavardage serait une caractéristique d’une soi-disant « nature féminine), il faut s’interroger sur les raisons d’une telle différence entre parole masculine et parole féminine, et sur l’effet produit par chacune d’elles. Pour M. Yaguello,

s’il est vrai que la femme, souvent, se réfugie dans le bavardage « futile », c’est qu’elle n’a pas accès à autre chose. La logorrhée est une manifestation d’impuissance, c’est parler pour parler. Tout se passe alors comme si l’excès de paroles, le bavardage, devenait un substitut de pouvoir, une compensation à l’absence de pouvoir. (…) La maîtrise de la parole, de la parole signifiante, assertive, fonctionnelle, est (…) un instrument d’oppression mâle comme elle est l’instrument d’oppression de la classe dominante. (p. 63)

Même si cette interprétation est contestable, elle met en valeur le fait qu’il s’agit bien ici de pouvoir et de domination. Comment expliquer autrement que les femmes se soient vues interdire, pendant des siècles, le droit à la parole publique, voire même le droit à la parole tout court? L’ouvrage de M. Yaguello s’ouvre sur cette citation biblique:

Je ne permets pas à la femme d’enseigner ni de dominer l’homme; qu’elle se tienne donc en silence.
(Première Epître à Timothée, II)

La peur qu’inspirent les femmes va jusqu’à leur refuser le droit à la parole, ce qui est aussi une façon explicite de reconnaître que parole = pouvoir. Seul le silence des femmes peut, apparemment, garantir leur asservissement; le silence, ou une parole vide de sens, du point de vue des dominants du moins, une parole de peu, méprisable, futile, en un mot: féminine. La parole savante et sensée, la parole technique, informée, serait l’apanage des hommes. Cette situation a été facilitée pendant des siècles par le refus de laisser les femmes avoir accès à l’éducation: peu de risque, dès lors, qu’elles transgressent les frontières du genre et se mettent à parler comme des hommes ou, du moins, de sujets masculins.

Frédéric Pagès se penche, dans un essai souvent éclairant, sur cette question: pourquoi n’y a-t-il pas, ou si peu, de femmes philosophes avant l’époque contemporaine? La réponse se trouve dans le titre: Philosopher ou l’art de clouer le bec aux femmes (Mille et une nuits, 2006), ou une manière parmi d’autres de les exclure du champ du pouvoir en érigeant des murailles autour des domaines soi-disant réservés aux hommes.

Comme dans beaucoup de domaines, cette exclusion ne pourrait fonctionner si ces stéréotypes sur le genre n’étaient pas intégrés autant par les femmes que par les hommes, du fait de leur éducation. Dès l’enfance, la prise de parole des filles et des garçons n’est pas sollicitée ni encouragée de la même façon. On peut lire par exemple ceci dans un dossier des Cahiers pédagogiques intitulé « Agir pour l’égalité entre filles et garçons dès la maternelle »:

on peut être attentif aux interactions verbales maitre-élèves qui prennent place dans la salle de classe. Les recherches menées sur ce point s’accordent à montrer qu’en mathématiques, les garçons tendent à dominer l’espace sonore de la classe et que les enseignants, comme les enseignantes, sans en avoir conscience, interagissent plus avec les élèves garçons, que ce soit lors de contacts à l’initiative du maitre ou de réponses aux interventions spontanées par ailleurs plus nombreuses des garçons. Par conséquent, les interactions verbales maitre-élèves sont, en mathématiques moins nombreuses et pédagogiquement moins riches avec les filles qu’avec les garçons. Il s’agit donc d’être vigilant à la distribution de la parole en classe.

Ces différences de traitement affectent non seulement la façon dont les filles et les femmes parlent, mais, bien sûr, leur attitude à l’égard de leur propre parole et, par ricochet, leur manière de se présenter et de s’affirmer.

Les deux vidéos qui suivent présentent des interviews réalisées par Thierry do Espirito. La première femme interviewée est Sophie Gourion, rédactrice web et experte des réseaux sociaux (son profil twitter: @Sophie_Gourion), auteure du blog Tout à l’ego. Elle évoque l' »auto sabotage des femmes sur le net », sujet qu’elle a abordé aussi sur « Le + » du Nouvel Obs.

La seconde est Isabelle Germain, journaliste et fondatrice du site d’information Les Nouvelles News (son profil twitter: @IsabelleGermain). Elle évoque la prise de parole des femmes en entreprise et leur difficulté à se mettre en avant, à s’affirmer non seulement comme expertes dans leur domaine, mais aussi, tout simplement,comme personnes disant « je ». Elle montre à quel point la prise de parole engage l’être tout entier et l’identité, à travers l’identité de genre: qu’est-ce que parler et se comporter comme un homme, comme une femme? Comment s’affirmer en tant que femme sans « ressembler à un homme »? Peut-on s’affirmer autrement qu’en adoptant des codes identifiés comme masculins?

AC Husson

Jouer son genre, jouer avec le genre

Dans le quatrième billet de ma série « Malaise dans la pub », j’évoquais ce que la publicité nous présente comme des « vraies femmes », notamment à propos de cette vidéo:

J’aimerais revenir sur le premier commentaire à ce billet, celui d’Against, qui réagit sur les stéréotypes liés à la féminité et à la masculinité et la manière dont ils sont utilisés par les personnes transgenres:

Je pense que les transsexuel-les reprennent beaucoup les stéréotypes féminins/ masculins véhiculés par la société afin de se définir en tant qu’homme ou en tant que femme.

Ce qui ressort de la suite de son commentaire, c’est que l’utilisation de ces stéréotypes serait nuisible aux hommes et aux femmes, dans la mesure où les personnes transgenres conforteraient ainsi la vision stéréotypée de la société sur le genre féminin et le genre masculin. J’ai essayé d’expliquer, dans ma réponse, que si l’on peut effectivement, dans un premier temps, parler de stéréotypes (par exemple à propos de la définition d’une femme par son apparence: maquillage, etc.), j’y vois surtout des codes qui ont un fonctionnement plus complexe que cela. En effet, la drag queen, par exemple, renvoie à la femme (au sens biologique et social du terme) une image d’elle-même qui apparaît souvent comme outrancière, voire caricaturale. C’est ce qu’on voit dans la publicité ci-dessous, qui met l’accent sur l’outrance et surtout sur l’imitation qui motivent le comportement de la personne transgenre et son être social, l’image qu’elle renvoie aux autres. Par ce jeu de réflexion, cependant, la personne transgenre exhibe la vraie nature d’éléments comme les cheveux longs, les vêtements, le maquillage ou le fait de prendre soin de son apparence: il s’agit en effet de codes sociaux destinés à identifier les genres, et à distinguer le féminin du masculin.

En même temps, évidemment, par l’utilisation qu’elle fait de ces codes, la personne transgenre brouille les frontières qui jouent un rôle tellement central dans le fonctionnement de la société. Elle exhibe en effet le processus par lequel la société établit et maintient la différence de genre, c’est-à-dire par tout un ensemble de codes dont la fonction est de dire « Cette personne est une femme » (regardez, elle est maquillée, elle porte une jupe) ou « Cette personne est un homme » (regardez comme il est velu).

On reproche souvent aux théoricien.ne.s du genre de se fonder sur des cas-limites, extrêmes, pour appuyer leur démonstration du caractère construit de la différence de genre. Ces cas-limites sont ceux des androgynes, des personnes inter-sexuées (indétermination biologique), mais aussi ceux des transgenres. Pourtant, l’exemple des transgenres permet de mettre en évidence le fonctionnement du genre en général. C’est ainsi que Judith Butler, par exemple, l’utilise dans Trouble dans le genre, livre dont on a beaucoup dit (notamment ses détracteurs) qu’il était à l’origine de la théorie queer.

Judith Butler reprend un passage de Mother Camp, d’Esther Newton, qui cite elle-même l’essai « The Garbo Image », de Parker Tyler:

[Greta] Garbo « se mettait en drag » chaque fois qu’elle campait un personnage sombre et glamour, chaque fois qu’elle tombait dans les bras d’un homme ou s’en arrachait, chaque fois qu’elle laissait simplement son cou gracieusement incliné… porter le poids de sa tête jetée en arrière… Jouer la comédie, quel art éblouissant! Tout est jeu de rôle, que le sexe derrière les personnages soit vrai ou non.

Que nous dit cette citation? Que Greta Garbo incarnant un personnage au cinéma incarne en même temps une image de la féminité, une féminité mythique et fantasmée par les hommes auxquels cette image est destinée, et qui fait à son tour fantasmer les femmes qui la voient et rêvent d’y ressembler. Où est donc le modèle? Quel rôle joue-t-elle? Existe-t-il même un modèle, ou celui-ci ne relève-t-il que du mythe, de l’imagination?

Judith Butler montre que cette imitation régit notre manière d’être homme ou femme. Nous nous conformons à un modèle de masculinité ou de féminité qui n’existe pas comme réalité tangible, mais seulement comme idée. Il n’y a donc pas de « vrai sexe », qui s’opposerait à un « faux » (celui des personnes transgenres, notamment). Il y a seulement différents degrés d’imitation: des femmes (biologiquement parlant), par exemple, jouant leur rôle de femme en utilisant les codes liés à ce rôle; des personnes transgenres, biologiquement mâles, utilisant les mêmes codes pour faire coïncider leur être social et leur être profond, en dépit de la biologie. C’est ce que Judith Butler appelle le caractère performatif du genre (de l’anglais to perform, c’est-à-dire à la fois « représenter », « jouer », « mettre en scène »).

Vu Lu Entendu

Genre et sciences: Le numéro de février du magazine Sciences et Avenir est consacré aux études scientifiques portant sur les différences neurologiques entre hommes et femmes et fait le point sur une rafale d’articles et de livres qui mettent à mal l’idée que nos cerveaux sont sexués.

Les hommes et les femmes parlent-ils différemment? C’est en tout cas ce que semble penser le linguiste John Locke, qui a publié fin 2011 un livre intitulé Duels and Duets: Why Men and Women Talk So Differently (Duels et duos: pourquoi les hommes et les femmes s’expriment si différemment). Une des critiques qui ont été formulées contre cet ouvrage est qu’il adopte une position essentialiste quant aux catégories « homme » et « femme », et un point de vue universaliste qui efface totalement les variantes sociologiques, géographiques ou encore ethniques entre les individus. Je n’ai pas encore lu l’ouvrage mais il est évoqué dans cette émission de la radio britannique BBC 4.

Vanneste et la « doctrine de l’homosexualité »: Un article fait le point sur les propos du (bientôt ex-) député UMP Christian Vanneste, membre du groupe « la Droite populaire », sur l’homosexualité. Dans une vidéo parue sur le site Liberté Politique (site catholique lié à une association proche de l’Opus Dei), Vanneste s’attaque aux homosexuels comme il l’a déjà fait à de nombreuses reprises dans le passé en expliquant que l’homosexualité est une « doctrine » fondée sur « la haine de l’autre »; il évoque également ce qu’il appelle « le mythe de la déportation des homosexuels ». C’est surtout ce dernier point qui a suscité de multiples réactions dans les médias et de la part des politiques; cet article montre que ce n’est peut-être pas là le plus grave. Pour mémoire, c’est Christian Vanneste qui est à l’origine de la question au ministère de l’Education Nationale concernant la présence de « la théorie du gender [sic] » dans des manuels de biologie de 1ère.

La famille vue par la publicité: Le site Culture Pub se penche sur la représentation de la famille dans la publicité, depuis la famille Ricoré jusqu’à la famille Eram. Cette brève enquête souligne de manière intéressante (et contestable) que si les « nouveaux modèles familiaux » sont entrés dans la publicité depuis les années 1990, il n’est pas question de les tourner en dérision comme on le fait avec le modèle « traditionnel ».

Pères au foyer: Cet article, qui a déjà beaucoup circulé, est écrit par Till the Cat, un père au foyer, qui réagit de manière caustique aux propos de trois journalistes du magazine masculin GQ concernant les pères au foyer. Extrait:

Et puis c’est tellement facile de penser que c’est un truc de femmes. C’est tellement confortable. Comme ça, si l’un ou l’autre dans le couple doit sacrifier une carrière professionnelle, il sera tout à fait naturel que ce soit madame. (…) Et bien non les gars … C’est culturel, pas naturel. Et, truc de dingue, les nanas ont de plus en plus envie d’avoir le choix, comme nous. Alors, on fait quoi ? On évite d’aborder le sujet ou on en parle ? »

Petit bonus final. Très bonne semaine à toutes et à tous!

Et on va donner des SEINS à Eve. Tu sais, pour qu'on puisse vendre de la BIERE.