Malaise dans la pub (3): Hétéro, I presume?

J’ai dérogé pour la première fois à ma règle de publication hebdomadaire… J’essaie de sortir la tête de l’eau pour me rattraper. Et puis je te dois des remerciements, lecteur/rice: ce blog totalise maintenant plus de 5500 visites depuis fin septembre, et pour une débutante comme moi, ça fait chaud au coeur 🙂

J’ai parlé dans les deux premiers posts de la série « Malaise dans la pub » de la représentation des femmes dans les publicités pour voitures et de l’image des hommes qui sous-tend ces publicités: machos, amoureux de leurs bagnoles, objectifiant les femmes. Cette représentation stéréotypée se retrouve explicitement dans des publicités destinées à un public masculin.

Il me semble que l’on parle beaucoup de l’image des femmes véhiculée à travers la publicité (même si ce n’est pas assez, et que les choses ne changent pas, au contraire). Dernièrement, il a beaucoup été question des affiches pour le film « Les Infidèles », qui ont été retirées en raison de l’image dégradante de « la femme » (comme s’il y avait « la femme », et non pas « des femmes »… bref) qu’elle présente, ainsi que de leur caractère explicitement sexuel. Une autre campagne a fait le buzz, pour une boutique d’accessoires de football cette fois. 20 minutes titre « Une pub ‘sexiste’ s’attire les foudres des féministes », et je m’interroge: il n’y a donc que les féministes que cela choque, le fait qu’on suggère explicitement une fellation pour vendre des chaussures de sport, et que le credo « prendre soin des clients » conduise à représenter les vendeuses et les vendeurs en train de délivrer des services sexuels? Le co-gérant de la boutique affirme: «On a reçu un super-accueil, même si on se doutait bien qu’on allait éveiller les critiques de groupuscules extrêmes». Sans commentaire.

Ces deux campagnes, qu’il s’agisse de vendre un film ou des chaussures, soulèvent la même question. On se récrie, voire on condamne officiellement l’image dégradante des femmes que ces publicités véhiculent; on n’évoque cependant pas ce qui sous-tend ces publicités, à savoir des stéréotypes concernant la masculinité. Comme dans les publicités pour des voitures dont je parlais il y a quelques semaines, il faut s’interroger sur le discours implicite sur la masculinité qui sous-tend ces représentations. Non seulement les hommes sont censés « ne penser qu’à ça », considérer les femmes comme des bouts de viande (l’affiche des « Infidèles » avec Jean Dujardin ne fait apparaître que les jambes d’une femme, dans une position pour le moins intenable) ou des machines à délivrer du plaisir, mais ils sont toujours blancs, plutôt jeunes ou « dans la force de l’âge », souvent en costume-cravate, et évidemment, hétéros.

L’hétérosexualité va tellement de soi dans la publicité qu’il paraît même étrange de souligner que c’est là un attribut essentiel de « l’Homme » typique auquel ces messieurs sont censés s’identifier. De plus, je connais peu d’exemples de publicités faisant intervenir des hommes qui ne sont pas blancs (aucun ne me vient d’ailleurs à l’esprit), surtout dans le rôle d’un homme aisé, possesseur d’une belle voiture ou en costume-cravate sur des affiches de film; caucasien et hétéro, voilà le portrait-robot du Monsieur Dans La Pub.

Un exemple particulièrement frappant: voici une publicité de toute évidence destinée aux hommes et qui ne se justifie qu’à travers le regard du spectateur masculin et hétéro, potentiel acheteur… mais acheteur de quoi? Il s’agit d’une publicité pour Nissan Pathfinder, diffusée au Brésil en 2003. Une petite capture d’écran pour vous donner envie de cliquer sur le lien (impossible d’intégrer la vidéo):

Cet article sur l’utilisation de l’homosexualité dans la publicité évoque l’émergence de représentation d’hommes gays dans la publicité, mais il me semble que toutes les publicités discutées n’ont pas été diffusées en France mais dans des pays anglo-saxons. De manière intéressante, l’auteur de l’article suggère que les hommes homosexuels seraient plus faciles à caricaturer que les lesbiennes, la caricature faisant selon lui partie intégrante du mécanisme de la publicité; les lesbiennes, elles, seraient moins faciles à caricaturer… car on ne pourrait pas tout ramener au pénis, ce qui serait très souvent le cas avec des pubs mettant en scène des hommes gays.

Pour en revenir aux deux exemples dont je parlais au début, les affiches des « Infidèles » et la vidéo d’une boutique d’accessoires de foot, l’argument principal et sempiternel des défenseurs de ces campagnes est celui de l’humour. Les publicitaires manquent décidément cruellement d’imagination, eux qui mettent en scène des femmes nues et ultra sexualisées à tout va, que ce soit pour vendre des chaussures, des voitures ou, littéralement, n’importe quoi d’autre. Ils manquent aussi d’imagination dans leurs justifications: l’humour, vraiment…? Et à nouveau, on pointe du doigt les féministes et autres rabat-joies manquant, elles/eux, d’humour. L’argument est vieux comme le monde (oui bon enfin presque) et très bien analysé et réfuté dans cette vidéo de Feminist Frequency, sous-titrée en français par votre serviteuse.

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Malaise dans la pub (2): eh, les mecs, on vous prend pour des cons

Quand on envisage la publicité du point de vue du genre, on pense d’abord (seulement?) à la représentation des femmes et au sexisme qu’elle véhicule souvent. Il est plus rare, il me semble, de s’interroger sur la représentation des hommes. Pourtant, dans n’importe quel domaine, il est impossible selon moi de découpler la représentation du masculin de la représentations du féminin: on ne comprend pas la première sans la seconde, et vice versa. Toute attitude spécifique à l’égard d’un genre suppose, en creux, l’attitude opposée à l’égard de l’autre genre, c’est-à-dire un discours implicite.

Ce qui m’intéresse ici, ce sont les discours implicites justifiant la perpétuation dans les images publicitaires du rapport de domination traditionnel du masculin sur le féminin, mais aussi la façon dont ce discours est rendu plus complexe par des représentations et des codes nouveaux, souvent difficilement interprétables.

Je parlais la semaine dernière de la représentation des femmes dans les publicités pour des voitures ciblant un public masculin. Ces publicités véhiculent et perpétuent des stéréotypes plus qu’usés sur l’Homme Fort, le vrai, attiré par le pouvoir-l’argent-les-belles-voitures-les-belles-femmes, j’en passe, vous avez saisi l’idée. Autant de stéréotypes que l’on retrouve évidemment dans les publicités pour hommes.

Un jour, un (ou une) publicitaire a eu une idée de génie. Il ou elle s’est dit qu’on ne pourrait plus accuser les publicitaires de sexisme si les hommes aussi étaient représentés comme des objets, ridiculisés, violentés.

Et l’homme objet apparut.

Et les publicitaires dirent à l’homme: il n’y a pas de raison que la femme soit la seule à être malade de complexes à propos de son physique. Voici à quoi tu dois ressembler; maintenant regarde-toi dans une glace. (Et les publicitaires furent très contents de leur idée.)

Chez Dolce et Gabbana, on est allé très loin avec cette idée. On s’est dit qu’il n’y avait pas de raison que seules les femmes soient soumises à des violences dans leurs publicités. Alors comme pendant à ça:

on a créé ça:

Les publicitaires jouent parfois sur l’inversion des codes de façon humoristique. Témoin cette publicité d’Eram. Ce que je comprends de cette image, c’est que la stratégie ne consiste pas à mettre les chaussures en avant mais avant tout à provoquer et à faire parler de la marque. Mais sinon, je ne vois pas tellement en quoi c’est drôle.

Ce renversement humoristique des codes prend souvent un tour inattendu: faire passer les hommes pour des crétins. LG ne met pas en scène une femme pour vendre sa machine à laver, mais un homme, ce qui est original. On devine la main féminine derrière la remarque sarcastique: « tu vois, le linge ne se lave pas tout seul ». Parce que la machine à laver LG est tellement simple d’utilisation que même les hommes peuvent faire leur propre lessive. Eh, les mecs, on vous prend pour des cons.

Les vidéos « Target women » décryptent les publicités (américaines) ciblant les femmes. Dans cette vidéo, Sarah Haskins évoque le stéréotype du « doofy husband », le mari qui devient maladroit dès que (étrange!) il entre dans l’espace domestique, réservé évidemment aux femmes. Ce cliché prétend mettre les femmes en situation de pouvoir en tournant les hommes en ridicule, exactement comme avec la pub de LG ci-dessus. Il ne fait ainsi que perpétuer le stéréotype de l’association entre le féminin et le domestique, en suggérant en plus (vieil argument) que ce rôle leur conférerait un pouvoir spécifique. De plus, ce pseudo-retournement consiste à inverser la situation de domination: on reconnaît les codes de la domination (situation de maîtrise vs maladresse, incompétence, voire bêtise) et on est censé rire de l’inversion de ces codes. J’imagine des réactions possibles: « mais enfin, tu es féministe, c’est ce que tu veux, non? » Ben non. Est-il utile de rappeler que l’on ne lutte pas contre une situation de domination en en imposant une autre?

Dans la série stratégie marketing (il ne s’agit pas cette fois de publicité):
Le papa de Mia a signalé il y a quelques mois à ses lecteurs un stratégie marketing hallucinante des magasins de vêtements pour enfants Du pareil au même: le « papa code ». Commentaire du papa en question:

Il s’agit d’apposer sur chaque vêtement une signalétique discrète (losange bleu, cercle orange, triangle rose…) afin d’indiquer à ces crétins de pères comment habiller leurs enfants correctement. Car c’est bien connu : aussi aveugles qu’idiots, les pères sont incapables d’assortir chaussures et blouses, pantalons et tuniques, robes et collants. Ils ont donc besoin de petits symboles colorés destinés à leur éviter de penser, ou plutôt d’ESSAYER de penser, puisque, rappelons-le, papa = demeuré.

DPAM a tenté par la suite de justifier son entreprise.

Malaise dans la pub (1): comment vendre une voiture

Vous trouverez dans la rubrique « Ressources » une page consacrée aux publicités sexistes. Dans cette série d’articles, je me propose d’interroger les codes utilisés par les publicitaires pour représenter les femmes et les hommes. Je ne pars pas du principe que ces publicités sont sexistes: je laisse cette conclusion à votre appréciation personnelle.

Dans la série « le monde fantasmé de la pub »: il est assez rare, dans une publicité, de voir une femme conduire une voiture. Si c’est le cas, c’est que la voiture cible explicitement un public féminin (type Mini, ou petites urbaines). Mais on le sait, les belles voitures, c’est pour ceux qui savent les apprécier, et là, les femmes ne conduisent plus: si elles apparaissent dans la publicité, c’est comme faire-valoir.

Illustration avec cette publicité pour Audi, qui a fait scandale quand elle est sortie.

Utiliser les femmes comme faire-valoir va de pair avec une tendance qui ne cesse de m’étonner et de me choquer: la sexualisation des pubs pour des voitures, via l’utilisation du corps d’une femme. On est évidemment très habitué à cette association dans les images et les vidéos qui visent un public masculin; c’est, on le sait, un cliché ultra répandu dans les clips des rappeurs. Cette publicité pour Mazda, diffusée en Grande-Bretagne (je n’ai pas pu retrouver l’année), en est un exemple particulièrement choquant, puisqu’on y voit des mannequins en plastique « s’humaniser » progressivement au cours d’un trajet en voiture, c’est-à-dire que l’on sent (et voit) l’excitation sexuelle les gagner.

De nombreuses publicités se caractérisent ainsi par une sexualisation à outrance, uniquement du côté du féminin. L’homme (toujours seul: le potentiel acheteur, dans une relation privilégiée avec le ou les objets du fantasme), est lui dans une position de maîtrise, calme, bien habillé, puissant, puisqu’il contrôle la voiture (et la femme). Cette sexualisation en vient même à occulter presque totalement l’objet qu’il s’agit de vendre: la publicité ne parle pas de la voiture, de ses caractéristiques techniques, elle se contente de la montrer et de l’associer à une ou des femmes, et c’est cette association qui devient l’argument publicitaire.

J’aimerais bien que l’on m’explique, par exemple, la stratégie derrière cette publicité pour BMW, dont le slogan est « You know you’re not the first » (tu sais que tu n’es pas le premier).

Seul le logo de BMW, en bas à droite, permet de savoir qu’il s’agit de vendre une voiture. De plus, que veut dire ce slogan? D’après ce que j’en comprends, il s’agit d’associer la possession physique imminente d’une femme, pleine de promesses malgré le fait qu’on n’est pas le premier à en profiter, et le fantasme de posséder une belle voiture, sensé être partagé par tous les hommes. BMW ne se contente pas de traiter les femmes comme des objets: la marque donne aux hommes un rôle peu glorieux et stéréotypé. Je doute que beaucoup d’hommes s’identifient avec celui représenté ci-dessous.

Alfa Romeo va aussi jusqu’au bout de cette association femme=voiture, avec cette publicité très récente pour le modèle… Giuletta, où une voix de femme parle à la première personne: « Je suis la vie, je suis la beauté, je suis la technologie… ».

La publicité se conclut sur ce slogan: « Sans coeur, nous ne serions que des machines ». L’idée, ce serait donc d’humaniser la machine, cette humanisation passant seulement par le féminin (comme les mannequins de la pub Mazda, les voitures passent du côté de l’humain… ou plutôt de l’humaine). Sur un registre légèrement différent, Mercedes entend aussi montrer ses voitures comme humaines. La pub se veut humoristique: une belle femme blonde se présente dans une bibliothèque et demande un menu type McDo. Quand la bibliothécaire (pas belle, celle-là) lui répond qu’il s’agit d’une bibliothèque, elle répète sa commande en baissant la voix. Le slogan: « Beauty is nothing without brains » (la beauté n’est rien sans l’intelligence).

Ah, l’humour. Définition: ce dont les féministes manquent cruellement, au contraire des publicitaires. Attention, si c’est drôle (ou sensé l’être), ce n’est pas sexiste. Quand on exploite volontairement des stéréotypes, par exemple, si c’est fait avec humour, ben c’est pas du tout sexiste: c’est drôle. Mettez-vous bien ça dans le crâne.

Remettre chacun.e à sa place

Beaucoup d’articles ont été écrits, ces dernières semaines, à propos de la nouvelle gamme Lego Friends. Si vous ne l’avez pas encore vue, attention, ça pique les yeux. Ah, oui, et c’est une gamme pour filles. (Quelques articles , et .)

Toutes les réactions que j’ai pu lire venaient de personnes déçues, abasourdies, voire choquées par cette stratégie marketing. Beaucoup rappellent que Lego est, à l’origine, un jeu de construction destiné aux petites filles comme aux petits garçons, comme le montre cette publicité datant de 1981 (et que reproduisent la plupart des articles évoquant le sujet).

Je suis moi aussi écoeurée par ce qui, comme le rappelle le blog Une heure de peine, constitue une stratégie commerciale tout à fait compréhensible (créer un nouveau marché). Ce qui me frappe le plus, c’est le non-dit de cette stratégie (qui revendique par ailleurs totalement son approche différentialiste, soi-disant fondée sur des études anthropologiques): alors que pendant des années, cela n’a semblé déranger personne que les filles et les garçons jouent avec des Legos, l’entreprise affirme aujourd’hui qu’il existe un besoin pour des gammes différenciées. L’histoire de la marque est celle d’une orientation de plus en plus marquée vers un public « garçon », avec l’apparition, à côté des traditionnelles gammes Bricks and more ou Creator, de gammes où l’on ne trouve plus (sauf erreur de ma part) de figurines féminines, comme Heroica et City.

Or la gamme Lego Friends, lancée mercredi, se détache clairement de l’ensemble des autres produits par ses couleurs, mais aussi par le design des figurines, qui sont devenues des espèces de mini-Barbies. La gamme « fille » a donc été créée par différenciation, par écart avec les autres séries. Le geste de créer une gamme à part est révélateur, selon moi, de la façon dont est traité le féminin dans nos sociétés: il est conçu comme l’exception par rapport au masculin, selon le même principe qui fait qu’en grammaire, la forme masculine est considérée comme « neutre » ou du moins « non-marquée », alors que la forme féminine se conçoit par rapport au masculin, dont elle se distingue par exemple par l’ajout d’un -e pour les adjectifs.

Une sociologue, réagissant à l’apparition de cette nouvelle gamme, s’étonne ainsi (ou fait mine de s’étonner) que, alors qu’on pouvait penser que la mutation de la société vers l’égalité femmes-hommes conduirait à « une éducation moins bridée par les stéréotypes du masculin et du féminin, et à terme porteuse d’égalité entre hommes et femmes », c’est le contraire qui semble se passer:

Mais il semble bien que plus les rôles et les statuts sociaux des uns et des autres se rapprochent, plus de nouvelles tentatives émanant de sources multiformes –des psychanalystes aux publicitaires- émergent pour promouvoir (ou réactiver) de nouvelles différences, tant la peur de l’indifférenciation apparaît aussi forte chez les « psys » que dans le monde du commerce !

Au moment où règne la peur de l’indifférenciation entre les genres, que véhiculent les discours hostiles au féminisme et/ou aux études de genre (« vous voulez que les femmes soient identiques aux hommes »), certaines stratégies, de marketing notamment, visent à assurer cette différence en rappelant les rôles prétendus de chacun. Or cela se traduit, dans ce cas précis, par une différence accentuée du côté du féminin.

Démonstration (image trouvée sur Toys N Bricks, signalée par le blog Une heure de peine):

La différence entre les personnages « traditionnels » et les nouveaux est flagrante. D’un côté, on a des figurines (pour les personnages féminins comme pour les personnages féminins), aux formes rudimentaires tellement caractéristiques de la marque. De l’autre, des mini-poupées, ou mini-Barbies, accentuant les formes féminines. Cela n’est en rien un cas unique; vous vous souvenez de Dora l’exploratrice?

Et maintenant: BOUH!

Sur l’image comparant les 2 types de Legos, on peut par exemple noter les détails suivants:
– affinement et allongement des jambes
– largeur inférieure de moitié (il ne faudrait pas qu’elle soit grosse)
– mini-jupe et haut (rose, évidemment), bras nus
– suggestion de la poitrine vs figurine complètement plate
– affinement du cou
– forme de la tête différente
– détails du visage et des cheveux beaucoup plus marqués.

Les figurines masculines, elles, restent sur l’ancien modèle: le féminin est ainsi conçu (c’est-à-dire à la fois représenté et créé) par opposition avec le masculin, duquel il doit se différencier au maximum, les personnages masculins gardant une forme schématique.

Dans son dernier numéro, le magazine Causette consacre un article aux pictogrammes destinés à nous orienter vers les lieux d’aisance en fonction de notre sexe biologique. C’est un article passionnant et très éclairant, qui montre comment les représentations les plus schématiques reflètent les représentations genrées les plus structurantes de notre société. Or la forme traditionnelle des legos rappelle celle de certains de ces pictogrammes. A propos des habits parfois représentés sur ceux-ci, l’auteure de l’article, Elodie Mielczareck, écrit:

Le référent masculin est plus neutre que le référent féminin: est-il nu? porte-t-il un pantalon? Comme dans la langue française, le genre masculin est le normatif. Utilisé seul, le pictogramme masculin représente l’homme au sens générique; juxtaposé au genre féminin, il représente l’homme au sens sexualisé. La femme est toujours accessoirisée [cf. la coiffure de la mini-Barbie]. (…) La jupe ou l’évasement des hanches sont toujours employés comme substitut métaphorique des organes génitaux non montrables lorsque les codes ne sont pas transgressés.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la différence genrée ne pourrait pas être plus clairement affirmée qu’avec la gamme Lego Friends, alors que les Legos représentant des personnages masculins ne changent pas et ressemblent à ces pictogrammes masculins « neutres ».

La moitié des hommes sont des femmes – sauf en grammaire

Ce qui me frappe peut-être le plus avec le genre, c’est la façon dont les représentations du féminin et du masculin sont disséminées dans presque chaque élément de notre vie quotidienne. Il ne s’agit pas d’être obsédé et de chercher du sexisme partout, mais d’être attentif aux représentations véhiculées par le langage, verbal ou visuel, et à la façon dont, mises bout à bout, ces représentations constituent un discours sur ce que nous sommes et ce que nous devrions être.

L’autre jour, à la radio, de bon matin, on discutait présidentielles et sondages. Le journaliste expliquait (comme on nous l’explique depuis des mois) que Marine Le Pen arriverait à la troisième place; elle ferait donc office « de troisième homme, si je puis dire ». Le ridicule de cette appellation saute aux yeux; personne n’oserait, je pense, arguer qu' »homme » a ici le sens d' »humain ». Alors qu’on parle de plus en plus d' »hommes et de femmes politiques » (comme Xavier Bertrand dans un discours récent, où il parlait aussi du bon sens du chef de famille), cette expression tellement cliché du vocabulaire politique semble résister à la féminisation. On considère donc qu’on peut parler de « troisième homme » même quand une femme figure dans ce trio; combien de fois, en 2007, a-t-on entendu parler de François Bayrou comme du « troisième homme »? Pourtant, le « deuxième homme » était une femme. Cela ne pose pas problème dans ce sens, car, on le sait, la langue tend toujours vers la prévalence du masculin (je n’invente rien, c’est une règle de grammaire, non? le masculin l’emporte). Mais imaginons que l’on féminise l’expression: Marine Le Pen est une femme (jusque-là vous me suivez?), il faudrait donc parler de « la troisième femme ». On voit tout de suite que ça bloque. Le journaliste a certes perçu l’incongruité de l’expression, sans que cela l’empêche de l’utiliser: comme s’il s’agissait d’une catégorie essentielle de l’analyse politique, on s’accroche au « troisième homme », au mépris de la logique.

Au passage, sur la même radio, j’ai aussi entendu une publicité pour la complémentaire Préfon, où une femme s’inquiétait pour les retraites du couple et où son mari la rassurait en lui annonçant qu’ils avaient souscrit une complémentaire Préfon retraite, ce qu’apparemment il n’avait pas jugé bon de lui annoncer plus tôt, et en quoi c’était bon pour eux.

Je prépare cette année l’agrégation de lettres modernes et je suis donc amenée, contre mon gré, à fréquenter assidûment certains manuels de grammaire. Depuis que je suis sensibilisée au genre, je suis frappée notamment par une caractéristique de la grammaire française: on considère généralement le masculin singulier comme la forme de base, non marquée, présentant une sorte de neutralité. Prenons l’adjectif fier: à cette forme de base se rajouteraient des marques de genre et de nombre: le s du masculin pluriel (fiers), le e du féminin singulier (fière), le e et le s du féminin pluriel (fières). Pourtant, vous avez certainement appris à l’école que les adverbes de manière en -ment se formaient à partir de l’adjectif correspondant; or c’est la forme du féminin de l’adjectif qui sert de base à l’adverbe: fièrement (et non fierment).

Au-delà de ces considérations purement grammaticales, le principe selon lequel le masculin constituerait la forme non marquée et donc la base de la langue a au moins une conséquence importante dans les manuels de grammaire: la plupart des exemples sont au masculin. La seule grammaire que je connaisse utilisant régulièrement des exemples au féminin a été écrite par deux femmes. En se reportant à une grammaire, on tombe donc, mettons 9 fois sur 10, sur un exemple au masculin: Paul a fait ceci, Jacques a donné cela à Pierre. L’image produite par ces grammaires est donc celle d’un monde essentiellement masculin.

Certain.e.s d’entre vous trouveront peut-être ces considérations futiles. Mais cette représentation est souvent corrélée par la nature même des exemples donnés. Ainsi, le jour où j’ai entendu qualifier Marine Le Pen de « troisième homme », en étudiant avec passion la notion de datif en français, je suis tombée sur ces deux exemples, qui se suivaient; certes, ils font figurer des femmes:

Sa femme lui a mijoté un bon coq au riesling.
Il m’a encore sali son blouson (dit par la mère qui sait qu’elle devra nettoyer le blouson [précision des auteurs]).

Inutile de dire que j’ai bondi. Et comme ce n’était vraiment pas ma journée, ce n’était pas fini. Notre professeur d’ancien français nous a envoyé une fiche de vocabulaire sur plusieurs vocables regroupés sous l’appellation d' »êtres humains ». Quelle ne fut pourtant pas ma surprise en découvrant que les êtres humains en question avaient, pour seul point commun, le fait d’appartenir à la gent masculine: il y était question de chevaliers, de clercs, de barons… Il me semble pourtant que même au Moyen Age, les femmes étaient comptées parmi les êtres humains.

Peut-être serait-il utile de rappeler à tous ces professeurs et grammairiens, comme l’ont fait les féministes du MLF dans les années 70, que la moitié des hommes sont des femmes.

Dans son livre Le sexe des mots (1989), la linguiste Marina Yaguello explore, sous forme de lexique, « les mécanismes linguistiques et les motivations sociales qui décident du genre des mots » (dixit la quatrième de couverture). Dans l’article « femme », elle se penche sur la façon dont la femme est définie dans les dictionnaires. Je lui laisserai le mot de la fin, et répéterai juste ceci: ne cessez jamais de vous interroger sur ce qui paraît le plus évident, et la langue en fait partie…

« Que peut bien dire un dictionnaire du mot femme? La définition en est simple et sans équivoque, semble-t-il. On a vite fait de définir la femme en termes biologiques comme « représentante du sexe qui porte les enfants ». Le mot femme n’a pas comme le mot homme deux sens fondamentalement différents. (…) pour l’essentiel, les dictionnaires remplissent l’article femme avec des citations et des renvois associatifs. Plutôt que sur le sens d’un mot courant et connu de tous, les dictionnaires nous renseignent sur les connotations qui s’y rattachent, sur les associations d’idées qu’il provoque. L’image qui se dégage à la lecture d’un article de dictionnaire consacré au mot femme est extraordinairement négative. On sort manifestement du cadre d’un « dictionnaire de langue » pour entrer dans l’idéologie. Citons à titre d’exemple quelques renvois analogiques pris dans le Grand Robert: âme, intuition, instinct maternel, dévouement, goût de la parure, coquetterie, mode, robes, toilettes, pudeur, curiosité, légèreté, inconstance, songes, caprices, humeurs, folies, jalousie, perfidie, traîtrise, sexe volage, fragilité, faiblesse, beauté, charme, chic, éclat, élégance, féminité, fleur, grâce, séduction, trésor. A la rubrique « compagne de l’homme » (au fait, définit-on l’homme comme « compagnon de la femme »?) est donnée comme une kyrielle de « synonymes » plus ou moins argotiques et qui, tous peuvent prendre le sens de « putain »: donzelle, femelle, frangine, gigolette, gonzesse, (…), poule, soeur, souris, volaille. (…) Puis vient « femme d’aspect viril »: dragon, gendarme, hommasse, virago, etc., la « femme active » est réduite à quelques métiers bien féminins. Mesdames et Messieurs les Rédacteurs de dictionnaires, révisez-nous vite l’article femme. »

Le pouvoir des mots

Il y a quelques jours, je marchais dans la rue en souriant intérieurement, car j’avais sous le bras le Causette du mois de novembre au dos duquel on peut voir cette image:
Il s’agit de l’affiche de promotion pour la 3ème Biennale de l’égalité femmes & hommes, qui se déroulera à Saint-Malo les 9 et 10 décembre. Je la trouve très réussie.

Je marchais donc avec mon magazine sous le bras, quand un homme m’a dépassée en disant de manière bien intelligible: « Oh qu’t’es pas belle ». Je me suis évidemment retournée, mais le type marchait vite, et je mon « connard » n’a sûrement pas atteint ses oreilles (de connard). S’il s’était retourné pour me narguer, il s’en serait pris plein la figure (en tout cas j’aime le penser), mais non, je n’avais plus qu’à continuer à marcher, furieuse, évidemment, et impuissante.

C’est cette impuissance qui me révolte. Parce que je suis une femme, je suis donc soumise à ce genre de discours, n’importe quand, de la part de n’importe qui, et sur n’importe quel ton: un coup on me dit que je suis bien jolie, et je suis censée en être flattée, remercier même (sinon, attention, je suis une salope); et puis un coup je suis moche, et le jugement m’arrive en pleine face, tout aussi gratuit que son contraire, et, bien sûr, plus révoltant.

Si tu es un homme, lecteur, imagine deux secondes qu’une femme te glisse dans la rue: « Oh que t’es pas beau, toi », ou, mettons, « Vous êtes très joli, Monsieur » (ou beau, d’accord). La situation serait complètement incongrue. Serait-elle drôle? Pas sûr, à part dans cette vidéo, qui joue à renverser les rôles.

Si cette vidéo est drôle, c’est parce qu’on a bien conscience que cette situation ne se présenterait jamais dans la réalité. Pourquoi? Qu’est-ce qui fait que certains hommes se sentent autorisés à avoir ce comportement vis-à-vis des femmes? Car un tel comportement signifie qu’ils se sentent autorisés, non seulement à traiter les femmes comme des objets, mais à exprimer ouvertement ce qu’ils pensent d’elles, leur faisant ainsi bien comprendre quelle doit être leur place et ce qu’elles représentent dans le paysage social: des corps, et non des individus.

Ce n’est qu’une fois calmée que je me suis aperçue de l’ironie qu’il y avait dans la confrontation de l’affiche au dos de Causette et du comportement de cet homme. Il me semble que le pouvoir lié au masculin repose, justement, sur la liberté dans le maniement de la parole, que certains utilisent de cette façon. Mais cette liberté se manifeste dans la vie de tous les jours: les femmes ont dû se battre pour avoir une voix publique, et non plus seulement privée, et ce combat n’est toujours pas gagné. L’injonction de modestie et de discrétion dont je parlais dans un article précédent est directement liée à cette impuissance contre laquelle nous avons à nous battre. Ce qui choque dans l’attitude des femmes sur la vidéo, c’est qu’elles dépassent les limites que la société assigne à la féminité.

Je ne sais pas si c'est fait exprès, mais la couverture et le dos du magazine se complètent très bien!

Tu seras un homme, mon fils (De la virilité en littérature… et ailleurs)

« On dit que je suis misogyne. Mais tous les hommes le sont. Sauf les tapettes ! » David Douillet, L’Ame du conquérant (Robert Laffont, 1998)

« Je lui donnai quelques gifles bien senties – senties par moi, je veux dire: j’ai toujours eu la plus grande difficulté à battre les femmes, dans ma vie. Je dois manquer de virilité. » Romain Gary, La promesse de l’aube (Folio, 1980)

J’ai honte de l’avouer, mais je n’ai pas lu la première oeuvre citée; le Canard enchaîné s’en est chargé pour moi, et ce morceau d’anthologie s’est retrouvé à peu près partout après l’annonce de la nomination de David Douillet comme ministre des Sports. J’ai lu la seconde, en revanche, mais jusqu’à la moitié seulement; je me suis en fait arrêtée quelques lignes après l’aveu de ce « manque de virilité ». Le lien entre les deux s’est fait par pure coïncidence, la citation de Douillet m’étant arrivée en pleine face un jour ou deux après avoir arrêté de lire le roman de Gary.

La Promesse de l’aube est un roman autobiographique, ce qui confère évidemment à cet aveu une dimension encore plus dérangeante. Quelques passages m’avaient déjà titillée, comme celui où il explique que l’inceste est pour lui très tolérable, ou la remarque, faite en passant, qu’il n’a rien contre les homosexuels, « mais rien pour non plus ». J’ai commencé à ressentir un vrai malaise quand, quelques lignes avant la phrase citée plus haut, j’ai lu: « Une immense pitié de moi-même m’envahit. Non seulement je venais de subir les plus cruel des affronts [sa copine l’a trompé, ndlr], mais il ne se trouvait dans le monde entier qu’une tantouse pour offrir de me consoler et me tenir la main. »

Que les choses soient claires: j’ai évidemment conscience que cette « pitié de moi-même » est vue d’un oeil ironique par le narrateur autobiographique, et que celui-ci pose un regard plein d’humour sur lui-même tout au long du roman. Mais je ne vois pas en quoi cela pourrait justifier l’emploi du mot si violent de « tantouse ».

Mais j’ai continué à lire. La copine du pauvre jeune homme trompé rentre à la maison et se prend une raclée. Oui, mais attention, pas très fort: il a du mal à taper sur les femmes, parce que sa maman était tellement envahissante qu’il souffre certainement (nous dit encore ce narrateur plein d’humour) d’un « manque de virilité ». Je n’ai pas pu aller plus loin.

Rétrospectivement, je me dis que j’aurais dû arrêter de lire dès la première remarque homophobe; mais j’ai eu la faiblesse de me / le justifier en me disant qu’il fallait replacer l’oeuvre dans son contexte, que l’homophobie était beaucoup plus répandue à l’époque. Non, ce n’est pas une excuse: on ne peut pas accuser un homme ou une femme du XVIème siècle d’être homophobe, ce serait totalement anachronique; je ne saurais pas dire à partir de quelle époque je considère que cela devient intolérable, mais ici, ça l’est.

Le lien entre l’homophobie du personnage (autobiographique) et sa réaction automatique de violence envers la femme qui l’a trompé est tout à fait évident dans le passage: l’articulation se fait grâce au thème de la « virilité ». La définition qu’on trouve dans le « Trésor de la Langue Française Informatisé«  est la suivante:

A. [Par opposition à féminité] Ensemble des attributs, des caractères physiques de l’homme adulte. Vigueur sexuelle. Ensemble des attributs virils, sexe masculin.
B. Ensemble des qualités (fermeté, courage, force, vigueur, etc.) culturellement attribuées à l’homme adulte.

Le dégoût du personnage pour l’homosexuel qui lui offre son soutien et lui fait, en tout cas le pense-t-il, des avances, ainsi que l’emploi du mot « tantouse », sont évidemment liés à son mépris du « manque de virilité »; mépris qui fait de lui un personnage ô combien complexe, puisque lui-même ne serait pas suffisamment viril pour battre les femmes correctement.

La réaction du personnage (sa violence physique) est présentée de manière tellement naturelle par le narrateur que je ne peux pas croire qu’il s’agisse, là non plus, d’un trait d’humour. Nous sommes plutôt censés voir de l’humour dans le pseudo-aveu qui suit. David Douillet, lui, est un homme très sérieux (et pour cause: il est ministre de la Vème République), et c’est tout à fait sérieusement qu’il justifie sa « mysogynie rationnelle ». De même que la nature assigne à l’Homme et à la Femme des rôles bien définis (petit jeu: devinez qui va à la chasse et qui s’occupe des enfants dans la grotte familiale), elle a apparemment doté tous les Hommes de cette « mysogynie rationnelle ». Tous? Non! Il existe malheureusement quelques aberrations, des erreurs de la nature, des « tantouses », des « tapettes », qui ne sont pas mysogynes. Par manque de virilité, sans doute.

Etes-vous une femmelette?


Pour le plaisir, voici le texte du poème de Kipling auquel je fais allusion dans le titre (c’est encore mieux « en anglais », bien sûr).

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre d’un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre
Et, te sentant haï sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leur bouche folle,
Sans mentir toi-même d’un seul mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n’être qu’un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors, les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras un Homme, mon fils.