« AdopteUnMec » : inversion ne rime pas avec subversion

Cet article est une contribution de Cyril Barde, qui a déjà publié sur ce blog « Christine and the Queens: une pop queer ».

L’association « Osez le féminisme » (OLF), dans un article très informé, a déjà dénoncé la fausse nouveauté, « la contrefaçon de renversement » du site de rencontres « décalé » qui, sous prétexte d’inverser les codes de la séduction et de la rencontre entre hommes et femmes, ne fait qu’inverser, sans les remettre en question, les schémas de la domination et du sexisme. En septembre dernier, « AdopteUnMec » a innové en ouvrant à Paris une boutique éphémère où les hommes candidats à l’adoption étaient exposés derrière des vitrines, rappelant de manière troublante les pratiques de la prostitution d’Amsterdam. Au fond, l’inauguration de cette boutique éphémère, destinée à faire le tour de la France, n’est que l’aboutissement du concept originel du site, qui n’hésite pas à jouer avec le vocabulaire du commerce et de la vente. OLF s’est rendu sur place pour tenter de protester, sans grand succès apparemment.

La boutique éphémère « Adopte un mec »

Adoption

Comme le montrent les analyses d’OLF dans l’article cité plus haut, il faut déjouer la rhétorique de la subversion rose fushia affichée par « AdopteUnMec ». Sur le site, il semble que tout soit fait pour donner le pouvoir aux femmes, tout se passant comme si la lutte contre le sexisme ne pouvait se fonder que sur la dévalorisation des hommes, réduits sur à de simples objets de consommation qu’on livre, qu’on brade, qu’on met au panier ou qu’on laisse en rayon. Drôle de conception du féminisme et du combat pour l’émancipation qui prend ici la forme d’une dérisoire guerre des sexes en supermarché.

Pire encore, le concept du site se retourne contre lui-même et reconduit les stéréotypes qu’il affirme vouloir combattre. Non seulement les femmes sont renvoyées à l’image de la consommatrice avide de bonnes affaires, l’amatrice de shopping et de lèche-vitrine quelque peu futile mais la notion même d’adoption doit être interrogée. Certes, elle compare le potentiel mec adopté à un animal, mais – on n’adopte pas que des animaux – elle assimile surtout la relation de couple à une relation mère-fils (le fameux « j’suis pas ta mère » des disputes conjugales). Les femmes sont une fois de plus assignées au rôle de la mère, aliénation fondamentale qui érige le biologique (ou ce que l’on naturalise en le désignant ainsi) en destin social. En fait, il s’agit de neutraliser l’image de femmes entreprenantes ou aventurières à l’initiative de la séduction, image certainement trop angoissante pour les hommes que le site souhaite attirer, en promouvant une autre image, beaucoup plus traditionnelle : celle de femmes douces et attendries guidées par leur instinct maternel, prêtes à fondre devant le mec le plus mignon. Les adoptés seront évidemment des mâles conquérants dans leur vie professionnelle, mais en quelque sorte autorisés à rester d’éternels petits garçons au sein du foyer, et donc inaptes aux tâches ménagères.

Marchandisation

Si « AdopteUnMec », loin d’être subversif, reproduit les stéréotypes de genre et conforte les normes sociales, c’est aussi parce qu’il s’insère parfaitement dans les codes de la société de consommation. La consommation devient la forme même des relations humaines, en particulier des relations amoureuses et sexuelles. La réification des personnes et des corps commence avec la riche taxinomie, la variété des catégories dans lesquelles sont classés les candidats à l’adoption. Le site-supermarché est divisé en une multitude rayons : « le geek », « l’aventurier », « M. Muscle », « l’ours » … A l’image des femmes des maisons closes du XIXe siècle ou de l’imagerie pornographique, les mecs adoptables constituent les échantillons d’un genre (masculin) naturalisé, essentialisé. Les contre-modèles de masculinité évoqués (« le geek », « le roux »…) ne contestent en rien les hiérarchies constituées au sein des masculinités mais les intègrent, sur le mode ludique, au grand marché du mâle.

La référence à l’univers de la prostitution, renforcée par le dispositif de la boutique éphémère et de la vitrine, ne fait que rendre plus douteuse la démarche d’« AdopteUnMec ». Certes, les hommes ne sont pas payés par les femmes et sont censés être « consentants », mais la marchandisation des corps qui est ainsi mise en scène n’en est pas moins choquante. Ce sont d’ailleurs les hommes qui paient alors que l’inscription sur le site est gratuite pour les femmes : les hommes achètent donc un service qui leur permettra de rencontrer des femmes (d’un renversement l’autre, le patriarcat retombe toujours sur ses pieds). L’inversion n’est pas la subversion, surtout quand elle se coule dans les structures établies sans les remettre en question dans leurs fondements. Comme l’écrit OLF, on est ici plutôt en présence d’un phénomène type carnaval, inversion circonscrite à un moment et à un lieu particuliers, parenthèse sociale destinée à mieux réaffirmer la norme. C’est précisément ce que confirme le communiqué publié par le site pour expliquer l’annulation de la boutique éphémère à Bruxelles : « Partant du principe que ce concept n’était amusant que s’il était éphémère, mettre des hommes en boutique n’est drôle que pour une courte durée ». Effectivement, c’est certainement moins drôle pour les femmes dont c’est le lot quotidien…

Parodie

Mettre des êtres humains en boutique et les proposer à la « vente » est donc devenu pour certains une activité ludique, « amusante » et « drôle », sans conséquence après tout… A force de ne pas se prendre au sérieux, et de ne plus rien prendre au sérieux du tout, « AdopteUnMec » tombe dans les travers d’une idéologie postmoderne cool et sympa qui, sous prétexte d’un détachement affecté, ne sert plus que la cause du marketing.

Judith Butler, dans Trouble dans le genre, a lu la performance transgenre (celle du drag notamment) comme une parodie de l’incorporation des normes de genre capable de perturber et de subvertir ces dernières. Cependant, elle précise par ailleurs que toute parodie n’est pas nécessairement subversive : « en soi, la parodie n’est pas subversive et il faut encore chercher à comprendre comment certaines répétitions parodiques sont vraiment perturbantes, sèment réellement le trouble, et lesquelles finissent par être domestiquées et circuler de nouveau comme des instruments de la domination culturelle ». A coup sûr, « AdopteUnMec », qui aime tant les métaphores animalières, est une parodie creuse entièrement domestiquée par la logique du marché.

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