Dessins animés: où sont les feeeeeeeemmes?

L’article de cette semaine a été écrit par une poule qui, en plus de pondre (des bébés), parle, pense et le fait bien. Vous pouvez visiter son site et lui jeter des graines sur twitter.

Être mère, ce n’est pas facile tous les jours. Si en plus on a des idées féministes, ça n’arrange rien. Comment protéger nos enfants des stéréotypes sexistes omniprésents ? Et comment les aider à s’intégrer à une société qui continue à les valoriser, que ce soit par les jouets, les habits, les livres, les films et j’en passe ? Dans ce billet c’est aux films d’animation et dessins animés que je vais m’intéresser, en particulier ceux qui utilisent des animaux comme héros. En effet, pas besoin d’être Simone de Beauvoir pour réaliser que les bons vieux Disney de notre enfance ne respirent pas vraiment l’antisexisme. Les filles sont des princesses, des fées ou des sorcières (quand il y en a, voir par exemple Merlin l’enchanteur ou Le livre de la jungle), les garçons des héros ou des méchants. Vous me direz que ces films ne font après tout que reprendre des histoires d’antan : en particulier les contes de Perrault, de Grimm ou d’Andersen, dont la lecture dans le texte vous informera rapidement que leurs auteurs n’étaient pas franchement des précurseurs inspirés de Betty Friedan. Heureusement, maintenant que nous sommes sortis de l’époque Mad men et sensibilisés à ces problématiques, les studios d’animation, toujours à l’avant-garde et plein de scénarios originaux et novateurs, peuvent proposer des oeuvres plus équilibrées à nos enfants, non ? Non ?

Examinons la filmographie des deux grands studios d’animation, Pixar (racheté par Disney) et Dreamworks. Je ne vais pas vous les détailler (suffit de cliquer), mais sur la quarantaine de films produits à eux deux il me semble (je ne les ai pas tous vus…) que seul Chicken run a un personnage principal féminin. Par personnage principal, je veux dire celui dont les problématiques et aventures vont entraîner l’action principale et ses rebondissements, pas juste l’objet du désir du héros. Pour une analyse plus détaillée film par film (Pixar seulement), je vous invite à lire ce billet (en anglais) de Peggy Orenstein. Mais comme le pointe cette dernière, cette incapacité de construire un film autour d’un personnage féminin semble tellement ancrée que même lorsqu’on met en scène des animaux ils doivent forcément être mâles. Y compris quand ces animaux sont quasiment tous femelles, comme les insectes sociaux que sont les fourmis et les abeilles (et pour info, les bourdons que vous voyez butiner ne sont pas des abeilles mâles, ce sont des femelles d’une autre espèce et elles peuvent piquer si vous les cherchez). Ainsi, que ce soit dans les années 90 avec les concurrents Fourmiz qui suit les péripéties de Z (fourmi ouvrière mâle),  et 1001 pattes, dont le héros est Tilt (fourmi mâle), ou plus récemment avec Bee movie qui raconte les aventures de Barry (abeille mâle), on n’imagine pas s’intéresser aux pérégrinations d’UNE fourmi ou d’UNE abeille. Ces distorsions profondes de la réalité biologique ne sont pas nouvelles : ainsi les éléphants du Livre de la jungle sont menés par le Colonel Hathi alors que ce sont des animaux matriarcaux (les mâles vivent en solitaire).

Vous allez me dire que c’est la faute à Hollywood et qu’en parfaite bobo parisienne je n’ai qu’à privilégier des films alternatifs pour qu’on s’intéresse à des filles qui ne sont pas des princesses. Par exemple, Kirikou ? Damned, raté. Azur et Asmar ? Encore raté. C’est vrai, il y a Miyazaki, même si n’ayant personnellement pas trop aimé Princesse Mononokéje n’ai pas cherché plus loin. Enfin je dois dire que malgré mon irritation face à cette omniprésence du mâle j’apprécie un certain nombre des films de Pixar et Dreamworks que nous avons plaisir à regarder en famille, ce qui ne m’empêche pas d’être convaincue par les arguments de l’article Sexisme dans la littérature enfantine : quels effets pour le développement des enfants ? par Anne Dafflon Novelle.

En attendant que mes studios favoris ne s’intéressent au test de Bechdel, je ne peux que vous inviter à regarder, si vous parlez l’anglais, ces merveilleuses vidéos sur ce que les princesses Disney apprennent à nos filles (enfin le « nos » est rhétorique puisque je suis l’heureuse mère de deux garçons).

Poule Pondeuse

cliquez sur l’image pour accéder au blog de Janine

Aurons-nous bientôt une Première Ministre? La féminisation des noms de métiers et fonctions

J’ai récemment assisté à la présentation du fonctionnement d’un établissement scolaire par trois chefs d’établissement: deux hommes et une femme. La présentation s’appuyait, comme il se doit, sur un power point, présentant les diverses fonctions au sein d’un établissement et le rôle de chacun. L’une des diapositives précisait que le proviseur (lycée) / le principal (collège) est « l’ordonnateur des dépenses ». L’intervenante a alors précisé en affectant de plaisanter, mais sur un ton malgré tout sérieux, qu’elle était principale de son collège. Son voisin de gauche l’a interrompue pour dire avec un rire sarcastique: « Mais alors, est-ce qu’on doit dire ordonnatrice ou ordonnateure? »

Inutile de dire que j’ai été soulagée de l’intervention de cette principale, et outrée de la réaction de cet homme. Non seulement cela n’avait pour lui aucune importance, non seulement il se moquait ouvertement de l’intervention de sa collègue, mais il lui a coupé la parole pour le faire. Une manière évidente de rétablir un ordre qu’il devait estimer menacé (l’interruption est analysée par des linguistes comme « un réel déni d’égalité d’accès à l’espace de la parole » – vous pouvez lire à ce propos « La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation. Les pratiques conversationnelles des hommes » sur le site du collectif Les mots sont importants).

J’avais déjà été frappée, avant son intervention, par le fait que la présentation utilisait exclusivement le masculin dit « universel »: le proviseur, le gestionnaire, le CPE, le professeur… Quand on est sensibilisé à ces questions, il devient de plus en plus difficile d’accepter que le masculin représente, englobe, absorbe le féminin. En tant que femme, il m’est de plus en plus difficile d’accepter que le féminin reste largement invisible dans la langue quand il s’agit de s’adresser à un public qu’on suppose mixte. Et contrairement à ce que peuvent penser certain.es, il ne s’agit pas là d’une question anecdotique.

Ce qui m’intéresse surtout ici, c’est l’idée même et le procédé de féminisation, en particulier pour les noms de métiers et de fonctions. La « plaisanterie » de ce proviseur fait allusion à l’hésitation actuelle concernant le féminin du suffixe masculin -eur, qui prend, en français standard, la forme -euse ou -trice (danseur/danseuse, instituteur/institutrice). Vous remarquerez au passage que la réflexion se fait toujours dans le sens masculin -> féminin, le masculin, généralement moins long, étant considéré comme la forme de base. Le féminin du suffixe -eur pose parfois problème, comme pour le nom auteur, masculin, qu’on emploie aujourd’hui à propos de femmes (« Marie Darrieussecq est un auteur contemporain »). Le mot autrice existe, on le trouve employé dès le XVIIème siècle; voir la section « Féminisation » dans l’article « Ecrivain » de Wikipédia. On peut lire dans le même article:

Depuis le XXe siècle, l’usage semble osciller entre « femme de lettres », « écrivain », « écrivaine », « auteur » et « auteure ». En France, le mot « écrivaine » n’est pas reconnu par l’Académie française qui lui préfère le terme de « femme écrivain » ou, plus généralement, « écrivain », quand l’information de sexe n’est pas importante ; en revanche, le Petit Larousse l’admet depuis 2009, de même que la Présidence de la République. Au Québec et en Suisse romande, l’emploi des termes « écrivaine » et « auteure » s’est généralisé depuis les années 1980. En Belgique, la forme « écrivaine » est recommandée par le Service de la langue française dans les documents des autorités administratives, les ouvrages d’enseignement, les offres et demandes d’emploi.

Le sujet est complexe, car il ne touche évidemment pas qu’à la langue; on ne peut pas, selon moi, y réfléchir seulement en termes de purisme grammatical. Je suis tombée par hasard, en faisant des recherches pour cet article, sur une discussion de contributeurs/trices Wikipédia à propos d’un article sur une personnalité québécoise que je ne connaissais pas, Michaëlle Jean. La discussion porte notamment sur le point suivant: doit-on ou non féminiser le titre « gouverneur »? Les contributeurs et contributrices font intervenir des arguments en rapport avec les variantes francophones (français standard / français québécois), des arguments d’ordre purement grammatical (le féminin -eure serait une aberration) mais aussi d’ordre idéologique. Ainsi, si l’un d’eux refuse la féminisation en -eure, il ne voit aucun problème à « Première ministre » (dans l’article Wikipédia qui lui est consacré, Edith Cresson est décrite comme « Premier ministre de François Mitterrand »), car cela est pour lui  » logique et grammaticalement tout ce qu’il y a de plus correct »; quelqu’un d’autre écrit:

Alors, il faudra vous y faire, après députée, sénatrice, il y a bien gouverneure ! Et il ne faudra pas longtemps je pense avant que l’on fasse disparaisse l’horrible Premier ministre [pour les femmes]. Edith Cresson Première ministre de la France, voila ! Je suis désolé pour vous tous, messieurs les machistes qui se cachent sous un français que vous ne connaissez même pas, mais cela se fera, avec ou sans vous. Vous pensiez la langue dernier refuge de l’homme, non la femme le colonisera aussi.

Au-delà de l’argument militant, je crois que cette idée de la langue comme dernier rempart contre la conquête, par les femmes, d’une place égale à celle des hommes est assez juste. La morphologie grammaticale et l’histoire de la langue, invoqués par l’Académie Française pour justifier leur position conservatrice à l’égard de la féminisation, ont bon dos. L’explication, selon moi, c’est que l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail, puis leur accès progressif à des fonctions de plus en plus élevées ont perturbé un ordre que la langue reflétait. Les noms de métiers ou de fonctions qui ont connu une féminisation récente, et dont le féminin ne se forme pas de manière « naturelle » (c’est-à-dire non choquante à l’oreille, comme chercheur/chercheuse), illustrent la permanence d’une barrière symbolique, bien ancrée dans les consciences des hommes comme des femmes, et malgré des incitations gouvernementales, depuis les années 1980, à faire évoluer la langue et les mentalités.

L’exemple des noms des fonctions considérées comme les plus dignes le montre bien: les années 1980 et 1990 ont connu plusieurs débats sur cette question, où l’on se demandait notamment s’il fallait dire « Madame la ministre » ou « Madame le ministre » (on voit ici qu’il n’y a pas de modification de la forme du mot, seulement de son déterminant; c’est déjà trop pour certain.es, apparemment). Edith Cresson (Première Ministre de François Mitterrand entre mai 1991 et avril 1992) est appelée « Madame le Premier Ministre ». Le blocage vient parfois des femmes elles-mêmes; certaines élues, par exemple, préfèrent se faire appeler « Madame le Maire » (la raison souvent invoquée est celle de l’homophonie mère/maire), ou « Madame le député » (quel est le problème avec « la députée »?). Difficile, cependant, de faire la part entre les appellations relevant d’un choix de la personne concernée et celles reflétant le conservatisme du locuteur ou de la locutrice… J’ai fait remarquer il y a quelques semaines, via Twitter, à Corinne Lepage que sa bio la présentant comme « députée européen » relevait d’un compromis pour le moins étonnant. Elle se décrit maintenant simplement comme « députée européenne ».

S’il y a une chose que j’ai apprise, après le débat sur « Mademoiselle » notamment, c’est que quand on parle de la langue, tout le monde a son mot à dire (ce qui est normal); en revanche, les féministes, elles, sont invitées à se la fermer, souvent avec violence. Ne parlons même pas de la règle « le masculin l’emporte sur le féminin ». Petit échantillon, trouvé sur un forum de jeux vidéo. Il y a aussi des femmes qui interviennent dans la discussion (« Moi ça ne m’a jamais gênée »), mais la majorité des commentaires, souvent assez violemment anti-féministes, viennent d’hommes: « On se prend la tête pour des trucs débiles sans déconner », « Les extrémistes féministes me répugnent », « Ca me donne envie de casser de la féministe quand je lis des conneries pareilles », l’incontournable « elles haïssent la différence et renient la nature », et le non moins incontournable « elles n’ont pas mieux à faire, franchement? ». Comme on est entre soi, même pas la peine d’argumenter, les féministes sont de toutes façons dévaluées a priori et toute idée d’évolution du fonctionnement actuel de la langue est accueillie à grands coups de smileys rigolards.

Ce conservatisme est, me semble-t-il, dominant. La féminisation systématique des noms, mais aussi des textes (par la mise en évidence systématique du féminin, grâce à divers procédés: « ceux et celles », « ils/elles », chacun-e, certain.es…) relève toujours, en France du moins, d’une approche militante, et est par conséquent automatiquement perçue comme tel, avec les conséquences positives et négatives que cela peut avoir. Au cours d’une conversation sur cette question avec une universitaire (que j’appelle, personnellement, une enseignante-chercheuse – on peut aussi parler de chercheure), spécialiste de la question du genre grammatical en anglais, celle-ci m’a expliqué préférer se désigner elle-même comme « enseignant-chercheur » et considérer que ses homologues revendiquant le titre féminisé revendiquaient ainsi de manière trop ouverte une position militante dans un milieu qui reste, malgré tout, conservateur.

La féminisation systématique semble donc avoir donné lieu à un type d’usage de la langue très spécifique et toujours minoritaire (en français du moins, les procédés variant d’une langue à l’autre). Le refus de l’invisibilité linguistique des femmes et la mise en évidence du féminin définissent les contours d’une forme de communauté linguistique régie par ses propres codes, ceux-ci relevant toujours, en grande partie, de l’expérimentation linguistique. La spécificité de cette communauté linguistique réside dans l’identification militante de ses membres. Il sera intéressant, avec le recul, de voir ce qui, parmi la diversité des choix proposés (par exemple entre -eur et -eure, -eure et -euse) et des pratiques d’écriture possibles (parenthèses, points, majuscules tirets pour faire apparaître le masculin et le féminin, etc.), se conservera et passera dans la langue commune… à toutes et à tous.

AC Husson

Pour aller plus loin:
J’ai rassemblé plusieurs ressources sur la question dans mon Pearltree (collection de liens) consacré aux rapports entre genre et langage.

Malaise dans la pub (1): comment vendre une voiture

Vous trouverez dans la rubrique « Ressources » une page consacrée aux publicités sexistes. Dans cette série d’articles, je me propose d’interroger les codes utilisés par les publicitaires pour représenter les femmes et les hommes. Je ne pars pas du principe que ces publicités sont sexistes: je laisse cette conclusion à votre appréciation personnelle.

Dans la série « le monde fantasmé de la pub »: il est assez rare, dans une publicité, de voir une femme conduire une voiture. Si c’est le cas, c’est que la voiture cible explicitement un public féminin (type Mini, ou petites urbaines). Mais on le sait, les belles voitures, c’est pour ceux qui savent les apprécier, et là, les femmes ne conduisent plus: si elles apparaissent dans la publicité, c’est comme faire-valoir.

Illustration avec cette publicité pour Audi, qui a fait scandale quand elle est sortie.

Utiliser les femmes comme faire-valoir va de pair avec une tendance qui ne cesse de m’étonner et de me choquer: la sexualisation des pubs pour des voitures, via l’utilisation du corps d’une femme. On est évidemment très habitué à cette association dans les images et les vidéos qui visent un public masculin; c’est, on le sait, un cliché ultra répandu dans les clips des rappeurs. Cette publicité pour Mazda, diffusée en Grande-Bretagne (je n’ai pas pu retrouver l’année), en est un exemple particulièrement choquant, puisqu’on y voit des mannequins en plastique « s’humaniser » progressivement au cours d’un trajet en voiture, c’est-à-dire que l’on sent (et voit) l’excitation sexuelle les gagner.

De nombreuses publicités se caractérisent ainsi par une sexualisation à outrance, uniquement du côté du féminin. L’homme (toujours seul: le potentiel acheteur, dans une relation privilégiée avec le ou les objets du fantasme), est lui dans une position de maîtrise, calme, bien habillé, puissant, puisqu’il contrôle la voiture (et la femme). Cette sexualisation en vient même à occulter presque totalement l’objet qu’il s’agit de vendre: la publicité ne parle pas de la voiture, de ses caractéristiques techniques, elle se contente de la montrer et de l’associer à une ou des femmes, et c’est cette association qui devient l’argument publicitaire.

J’aimerais bien que l’on m’explique, par exemple, la stratégie derrière cette publicité pour BMW, dont le slogan est « You know you’re not the first » (tu sais que tu n’es pas le premier).

Seul le logo de BMW, en bas à droite, permet de savoir qu’il s’agit de vendre une voiture. De plus, que veut dire ce slogan? D’après ce que j’en comprends, il s’agit d’associer la possession physique imminente d’une femme, pleine de promesses malgré le fait qu’on n’est pas le premier à en profiter, et le fantasme de posséder une belle voiture, sensé être partagé par tous les hommes. BMW ne se contente pas de traiter les femmes comme des objets: la marque donne aux hommes un rôle peu glorieux et stéréotypé. Je doute que beaucoup d’hommes s’identifient avec celui représenté ci-dessous.

Alfa Romeo va aussi jusqu’au bout de cette association femme=voiture, avec cette publicité très récente pour le modèle… Giuletta, où une voix de femme parle à la première personne: « Je suis la vie, je suis la beauté, je suis la technologie… ».

La publicité se conclut sur ce slogan: « Sans coeur, nous ne serions que des machines ». L’idée, ce serait donc d’humaniser la machine, cette humanisation passant seulement par le féminin (comme les mannequins de la pub Mazda, les voitures passent du côté de l’humain… ou plutôt de l’humaine). Sur un registre légèrement différent, Mercedes entend aussi montrer ses voitures comme humaines. La pub se veut humoristique: une belle femme blonde se présente dans une bibliothèque et demande un menu type McDo. Quand la bibliothécaire (pas belle, celle-là) lui répond qu’il s’agit d’une bibliothèque, elle répète sa commande en baissant la voix. Le slogan: « Beauty is nothing without brains » (la beauté n’est rien sans l’intelligence).

Ah, l’humour. Définition: ce dont les féministes manquent cruellement, au contraire des publicitaires. Attention, si c’est drôle (ou sensé l’être), ce n’est pas sexiste. Quand on exploite volontairement des stéréotypes, par exemple, si c’est fait avec humour, ben c’est pas du tout sexiste: c’est drôle. Mettez-vous bien ça dans le crâne.

Masculin/Féminin (3): ce que veut dire « homme »

Tout d’abord, très belle année à toutes et à tous. Qu’elle vous apporte égalité dans le couple, égalité dans l’entreprise, égalité dans la société, égalité partout.

Le magazine Challenges a voulu désigner les personnalités qui ont marqué l’année 2011. Mais se serait-il trompé dans son titre de hors-série?

Mais mais mais… Natahalie Kosciusko-Morizet et Eva Joly sont des hommes, et ON NE M’A RIEN DIT? A moins, à nouveau, que ce ne soit une erreur.

Ah non, attendez. Les quelques lignes du dernier paragraphe de l’édito parlent des femmes: c’est donc que ce ne doit pas être des hommes. Si vous comprenez le sens exact de ces lignes, félicitations, moi ça me laisse pantoise.

Quant aux « femmes » [sic], souhaitons-leur d’être dans ces pages, pour la première et la dernière fois, sous une têtière, même qualifiée de puissante, qui leur est spécifique.

??? Ah, ça devient un peu plus clair:

Mais nous ne sommes pas les seuls à pouvoir encore progresser: en 85 sélections du Times, il n’y a que quatre femmes « Man of the year »!

Ah, bah alors, si même le Times n’a pas trouvé de femmes (mais où sont les femmes?), on ne peut rien reprocher à Challenges. Ah, mais attendez encore: depuis 1999, Time n’intitule plus son célèbre numéro exceptionnel « Man of the Year », mais « Person of the Year ». Et figurez-vous que ça change tout.

Quand j’ai tweeté à propos de ce titre honteux, quelqu’un m’a répondu:

Quoi de plus égalitaire qu’une couverture où la femme est un Homme comme les autres?

Sauf qu’il faut être sacrément de mauvaise foi pour affirmer qu’ici homme signifie « être humain ». Ce ne peut être le cas que dans des énoncés à portée générale, du type « les hommes sont mortels », « l’homme a besoin de manger pour vivre », où on pourrait remplacer homme par tous les hommes ou par les êtres humains. Cela ne peut pas être le cas dès que le nom est spécifié, comme le rappelle Marina Yaguello:

Dès qu’intervient un élément spécifiant – par exemple un démonstratif, ou un verbe explimant une action unique et déterminée -, homme ne peut vouloir dire que « être masculin » comme c’est le cas dans « Un homme est venu », « Cet homme est une crapule », etc. (Le sexe des mots)

La précision « de l’année » dans le titre de Challenges fonctionne comme un élément spécifiant. Et ce n’est pas pour rien que Time a changé le titre de son numéro annuel: certes, man peut vouloir dire « homme » ou « être humain », mais le changement pour person montre bien quel sens était entendu. Et l’édito incompréhensible de Challenges montre aussi que les responsables de ce hors-série ont parfaitement conscience de parler d’êtres de genre masculin, les femmes étant traitées avec des guillemets…

On y pense peut-être peu, mais il semble aberrant qu’un même terme désigne à la fois l’humanité et sa moitié masculine. C’est le cas aussi en anglais, mais non dans un grand nombre d’autres langues, indo-européennes ou non. Le mot homme vient du latin homo, qui signifie « être humain », l’homme de sexe masculin étant vir (qui a évidemment donné viril). Marina Yaguello, dans l’article « homme » de l’ouvrage cité ci-dessus, interroge cette évolution qui a conduit à assimiler deux termes ayant à l’origine un sens distinct.

En fait, on a tellement l’habitude de voir le masculin « absorber » grammaticalement le féminin qu’on pourrait croire que le sens générique est second, alors qu’il est historiquement premier. L’homme a en quelque sorte « confisqué » symboliquement la qualité d’être humain à son profit. (…) Et c’est donc personne, grammaticalement féminin mais sémantiquement indifférencié, qui doit être employé comme terme générique. D’ailleurs, aucune femme ne dit jamais en parlant d’elle-même: « Je suis un homme. » En revanche, un homme peut dire: « Je suis une personne. »

Effectivement, cela m’étonnerait que NKM ou Eva Joly parlent fièrement de leur titre d' »hommes de l’année ». L’habitude de parler des « hommes » pour parler de l’humanité ne paraît choquante qu’à celles et ceux qui se sont déjà fait ces réflexions, et qui, souvent, refusent de parler de « droits de l’homme » et préfèrent « droits humains », ou, pourquoi pas, « droits de la personne ». Historiquement, les « droits de l’homme (et du citoyen) » ne désignent effectivement que des hommes, au sens spécifique du terme. C’est bien pour cela qu’Olympe de Gouges a senti la nécessité, dès 1791, de rédiger une « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ».